Sensations et addictions :
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Sensations et addictions :
Université Bordeaux Segalen Institut de Formation en Psychomotricité Sensations et addictions : Drogues et sport vus comme des désordres psychomoteurs Projet de mémoire Décembre 2011 Lucile Verlhac TABLE DES MATIÈRES Avant-propos . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5 7 1 Sensations corporelles et addictions 1.1 Les addictions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.1 Définitions et contexte . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.2 Les mécanismes de l’addiction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.2.1 Dans le cerveau ? Le modèle neurobiochimique . . . . 1.1.2.2 Dans l’enfance ? Les approches psychologiques . . . . 1.1.2.3 Dans la société ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.2.4 Les approches intégratives . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.2.5 Théorie psychomotrice ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.3 Les différents types d’addictions . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.3.1 Avec substances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.3.2 Sans substances . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.1.4 Le sport : une addiction positive ? . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2 La quête de sensations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.1 Base neurologique et physiologique de la sensation . . . . . . . 1.2.2 Sensation – Perception – Représentation . . . . . . . . . . . . . 1.2.3 La boucle sensori-psychomotrice . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.4 Construction de la personnalité durant la petite enfance et sensations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.2.5 Le concept de recherche de sensations (théorie de Zuckerman) 1.2.6 Recherche de sensations et régulation des émotions . . . . . . 1.2.7 La dépendance à la sensation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.3 Recherche de sensations et toxicomanie . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1.4 Recherche de sensations et addiction au sport . . . . . . . . . . . . . . 10 10 11 13 13 15 17 17 18 19 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 1.5 Sport et toxicomanie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31 2 Toxicomanes et/ou sportifs ? quels soins ? 2.1 Prise en charge de sujets toxicomanes . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.1 Les centres de soins . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.2 Quelle prise en charge en psychomotricité ? . . . . . . . . 2.1.2.1 La relaxation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.2.2 La médiation cirque . . . . . . . . . . . . . . . . 2.1.2.3 Découverte de la spéléologie . . . . . . . . . . . 2.1.3 La place du sport : un traitement de substitution de plus ? 2.1.4 Benoît : toxicomane et sportif . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2 Sportif : normal ou pathologique ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.1 Histoires de sportifs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.1.1 Charles . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.1.2 Pierre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.1.3 Nicolas . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.2 La question du bilan . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.3 Perspectives de prises en charge . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.3.1 La prévention . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.3.2 Le soin . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 2.2.4 Normal ou pathologique ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34 34 36 37 38 40 45 48 49 53 56 56 58 58 60 62 62 63 63 3 Essai de théorisation en psychomotricité 3.1 Un processus régressif . . . . . . . . 3.2 un attachement insecure ? . . . . . . . 3.3 Image du corps . . . . . . . . . . . . . 3.4 Pour faire sans l’autre . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65 66 67 68 68 4 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 70 4 AVANT-PROPOS e sport et les addictions ont toujours tenu une place importante dans mes L préoccupations intellectuelles ; ceci m’a donc poussé à chercher le lien entre les deux, qui pourtant ne m’est pas apparu d’emblée comme une évidence. D’abord, le sport fait partie intégrante de mon évolution en tant que personne. Une certaine agitation durant mon enfance m’a amené à expérimenter toutes sortes d’activités sportives. Je me suis attardée sur certaines, j’en ai abandonné d’autres. L’équitation m’a suivi un long moment, jusqu’à toucher du doigt le haut niveau. Mais, ce qui est resté et reste toujours omniprésent dans mon histoire personnelle sont les sports dits « nature ». Durant mon enfance, alors que mes camarades d’école partaient en vacances à la plage ou « chez mamie », je partais avec mes parents faire de longues randonnées en montagne, de la plongée sous-marine, du canyoning, de la spéléologie, de l’escalade, etc. Ma pratique actuelle du sport est davantage tournée vers la recherche de sensations que vers la compétition et l’envie de gagner. Même ma pratique du rugby, à l’heure actuelle, est plus orientée sur cette recherche (j’ai toujours refusé de participer aux matchs). Toutes ces sensations font partie intégrante de moi, et ces pratiques suscitent toujours chez moi un grand intérêt. Au point peut-être de ne plus pouvoir m’en passer ? Ensuite, l’addiction a suscité chez moi, depuis un certain nombres d’années, beaucoup de questionnements. Mes toutes premières années d’études (en psychologie) se sont déroulées dans un cadre plutôt festif et toxicologique. Un certain nom- AVANT-PROPOS bre de produits circulaient dans mon entourage : cocaïne, ecstasy, amphétamines, etc, et bien sûr, cannabis et alcool. Je garde toujours mes interrogations, peut-être une certaine fascination et des souvenirs pas toujours bons. Mais, j’ai eu envie de m’y intéresser sur un plan professionnel, de mieux comprendre l’addiction et de tenter d’y apporter des solutions. On dit que l’on met toujours de soi dans un écrit : voilà donc ma part, cherchons maintenant celles des autres... 6 INTRODUCTION ’addiction est un sujet qui, de nos jours, intéresse de plus en plus la psy- L chomotricité. C’est, en effet, un problème de société qui a tendance à croître, et constitue un véritable problème de santé publique. De plus en plus de psychomotriciens travaillent dans des centres de soins en addictologie auprès de patients toxicomanes. La problématique du toxicomane se situe au croisement du corps et de psychisme. Les manifestations corporelles et les somatisations sont souvent spectaculaires. La légitimité du psychomotricien auprès de ce public n’est maintenant plus à prouver, cependant les théories psychomotrices dans ce domaine sont encore rares. Quelle lecture psychomotrice peut-on donc faire de l’addiction au sens large ? Comment aborder une thérapie psychomotrice avec des notions essentiellement neurologiques et psychanalytiques ? La psychomotricité s’attache à aborder l’être humain dans sa globalité, dans ses aspects psychologiques et neurologiques. C’est en combinant ces différentes approches que l’on peut avoir un regard psychomoteur des addictions au sens large. La prise en compte de la dimension corporelle de l’être humain comme étant à la base de sa construction en tant qu’individu permet d’aborder cette problématique sous un angle différent. L’être humain, durant son développement, se nourrit de sensations pour assurer sa construction. Chacun est soumis à des stimulations de nature et d’intensité différentes. C’est pour cette raison que chaque individu est unique et que les réactions de chacun face à un produit, INTRODUCTION face à une sensation seront différentes. J’ai donc choisi, pour ce mémoire, de développer la notion de recherche de sensations sous l’angle de la psychomotricité. Pour la psychiatrie, il s’agit d’un trait de personnalité omniprésent dans l’addiction. Mais on peut s’interroger sur les mécanismes de ce trait en puisant dans les théories psychomotrices de la sensation et dans le développement psychomoteur de l’individu pour explorer ce qui pousse à chercher des sensations. J’effectue mon stage de troisième année en CSAPA (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Les patients accueillis souffrent, pour la plupart, de polytoxicomanie, c’est-à-dire que le niveau de dépendance est telle qu’elle touche plusieurs produits : opiacés, cocaïne, alcool, cannabis, etc. J’ai pu noter lors de mon stage des références et des allusions très fréquentes à la notion de quête de sensations. Les patients que je rencontre au centre de soins ont un besoin constant de stimulations fortes et nouvelles, et sont de ce fait peu sensibles aux sensations subtiles et fines, notamment les sensations tactiles et proprioceptives. Il existe d’autres types d’addictions, sans substance, qui font appels de manière indéniable à la recherche de sensations. L’un d’eux nous intéresse particulièrement : l’addiction aux sports. De nombreux pratiquants de sport de manière intensive ou des professionnels éprouvent de grandes difficultés lors de l’arrêt de l’activité. Ils peuvent également avoir recours à des substances pour améliorer leur performance ou pour surmonter l’arrêt de l’activité. Une toxicomanie peut ainsi se mettre en place chez ces sujets. On trouve effectivement de nombreuses similitudes entre sportifs de haut niveau et toxicomanes. La recherche de sensations semble être un trait commun entre ces deux populations. La neurologie montre également des similitudes dans les mécanismes mis en jeu, à la fois dans une situation d’exercice physique et une situation de prise d’héroïne, par exemple (Loonis 1997). Peut-on, malgré ce constat, étudier ces deux populations de la même manière et aborder une thérapie psychomotrice sous les mêmes modalités, avec les mêmes médiateurs ? Quel rapport entretient un toxicomane avec le sport, et inversement, quel rapport peut entretenir un sportif avec les drogues ? C’est en comparant les deux populations que l’on peut mieux les cerner dans leurs problématiques et aborder une prise en charge de manière juste et adaptée. 8 INTRODUCTION Après une présentation théorique de l’addiction, ainsi qu’un éclairage sur la notion de sensation et de recherche de celle-ci, autant dans le sport que dans la toxicomanie, il se dessinera deux objectifs au présent travail : Un objectif pratique L’objectif premier de ce mémoire est de définir des modes de prise en charge en psychomotricité, à la fois pour des personnes toxicomanes, mais aussi pour des sportifs. Le but sera ici d’effectuer une comparaison de ces deux populations et d’évaluer la pertinence d’une approche psychomotrice à leur égard. Pour la population toxicomane, la pratique s’appuiera sur une expérience déjà acquise, celle de ma maître de stage, et de mes propositions en lien avec mes observations. Pour les sportifs, la pratique se fera dans un contexte plus expérimental. La comparaison pourra ainsi servir d’appuie pour la compréhension de l’addiction au sens psychomoteur de terme. Un essai de théorisation en psychomotricité C’est en confrontant la pratique et les observations de terrain avec les différentes approches théoriques de l’addiction qu’une théorie spécifique de la psychomotricité pourrait émerger. L’objectif est ici de regrouper les différentes données énoncées plus haut (les données des neurosciences, de la psychologie et de la sociologie, la théorie de l’attachement, la recherche de sensations, le développement psychomoteur, le défaut de mentalisation, etc) et de les assembler de manière cohérente. Une fois ce lien entre théorie et clinique effectué, on peut penser qu’une nouvelle approche du soin de l’addiction pourrait être développée : une approche centrée sur le corps, point de départ de toute addiction. 9 CHAPITRE 1 SENSATIONS CORPORELLES ET ADDICTIONS Avant d’envisager des modalités de prise en charge et d’étudier la clinique, il convient de définir les phénomènes d’addiction et également ce qu’est une sensation. Ces points de théorie vus, nous étudierons le lien entre sensations corporelles et addictions. 1.1 Les addictions Lorsque l’on parle d’addiction, il est très difficile de différencier le normal du pathologique, le comportement addictif se situant sur un continuum. L’addiction fait partie de notre vie, de notre développement dès notre naissance. Chacun d’entre nous est confronté au quotidien à l’addiction, que ce soit à un produit (cigarette), ou à un comportement (achat). Il s’agit là d’un problème de société : les comportements addictifs sont de plus en plus fréquents et de plus en plus variés. Ce constat est bien sûr lié à la société de consommation dans laquelle nous vivons, qui repousse toujours plus loin les barrières de nos désirs et envies. 1.1.1 Définitions et contexte La littérature, dans le domaine de l’addiction, est très abondante. De nombreux auteurs se sont penchés sur ce problème de société, ce qui en fait un sujet « à la mode ». Dans ce flot de données, il est important de définir et de choisir les termes utilisés. Il faut, en effet, distinguer dépendance et addiction : la dépendance est liée à un produit, alors que l’addiction recouvre un sens plus général (Jeammet 1997a), incluant les problématiques du jeu pathologique, de l’addiction au travail ou du sport (dont il sera question dans ce mémoire). Addiction est un terme anglo-saxon, « il désigne, avec une connotation plus active que ses équivalents français, toute conduite de consommation d’une drogue provoquant la dépendance physique ou psychologique » (Doron et Parot 1991). La dépendance représente une entité psychopathologique et comportementale. Elle est installée quand on ne peut plus se passer de consommer sous peine de souffrance physique et/ou psychique. Il s’agit donc d’un ensemble de symptômes, à la fois cognitifs, psychiques, physiologiques et comportementaux qui impliquent que l’individu continue à user de la drogue, en dépit des problèmes liés à la consommation (Loonis 1997, p. 19). La psychiatrie fait la distinction entre deux types de dépendances : psychique et physique. La dépendance psychique se caractérise par le besoin de maintenir et de retrouver les sensations de plaisir et de bien-être que lui procure le produit. Il y a un besoin de consommer pour éviter le malaise psychique d’angoisse ou d’anxiété qui survient à l’arrêt de la consommation du produit. La vie quotidienne tourne autour de la recherche compulsive de la prise de produit afin d’atteindre une certaine perte de contrôle. Le craving (de l’anglais to crave : désirer ardemment) désigne cette envie impérieuse de consommer (Tignol 1992), c’est « une sensibilisation comportementale » (Valleur et Matysiak 2002, p. 37). Le craving peut perdurer longtemps après l’arrêt de la toxicomanie active, et est souvent à l’origine de rechutes. L’histoire de la grande majorité des toxicomanes est ponctuée de périodes d’abstinence et de rechutes. La dépendance physique se caractérise par le besoin irrépressible de consommer pour éviter les manifestations physiques du manque. Au bout d’un certain temps de 11 consommation du produit, le corps s’habitue à ses effets. Il y a donc nécessité d’augmenter les doses pour obtenir l’effet recherché. C’est le phénomène de tolérance. Il s’agit de l’adaptation d’un organisme à une substance (Valleur et Matysiak 2002, p. 35). C’est pour éviter la souffrance liée au manque que la personne va répéter les prises du produit, afin d’obtenir un apaisement et de rétablir un certain équilibre. La tolérance ne se manifeste pas de la même manière selon les produits, puisque leurs modes d’action sont différents. Cette dichotomie physique / psychique pose la question du clivage entre, d’un côté, un corps qui serait indépendant, et de l’autre, la pensée et le psychisme. Cette question ne se pose plus en psychomotricité, pour qui ce clivage n’a pas lieu d’être. Il s’agit bien d’une seule et même entité formant l’individu. Dépendance physique et dépendance psychique forment un tout dont les manifestations sont complexes et multiples. Pour ce travail, je ne prendrai donc pas en compte cette distinction. Au contraire, l’objet de ce mémoire est plutôt d’unifier les deux, et de définir les manifestations d’une dépendance psychomotrice. Il est important de noter une extension sémantique du concept d’addiction : on peut être dépendant d’un comportement. Ainsi, on parle d’addiction sans drogue (Pedinielli, Rouan et Bertagne 1997). Cela a permis d’évoluer vers une conception de l’addiction davantage centrée sur la personne et moins sur le produit, puisqu’il peut ne pas y en avoir. Pour Pedinielli, l’addiction peut être définie « non plus par son objet mais par la relation contraignante à cet objet» (Piquemal 1998, p. 11). Pour définir l’addiction, il faut donc étudier la relation à un objet. Pour le DSM IV, il faut distinguer usage, abus et dépendance. Il existe, en effet, de grandes différences d’utilisations du produit ou de répétitions du comportement. L’usage et l’abus ne sont pas considérés comme pathologiques en terme d’addiction. On peut, ainsi, abuser de l’alcool sans pour autant en être dépendant. La dépendance apparaît lorsque l’on n’a plus le choix, que la drogue prive de liberté ; on passe de l’envie au besoin. On voit alors la difficulté et les limites que représente une classification des comportements d’addiction, puisqu’il n’existe pas de frontière nette entre la normalité et ce qui peut être considéré comme pathologique. Il y a une continuité entre le normal et le pathologique. Chacun, de manière individuelle, a à se positionner entre normal et pathologique, entre « l’effet cacahouète » et 12 la perte de contrôle, entre la maladie et la mauvaise habitude (Valleur et Matysiak 2002, p. 13), entre le wanted et le needed (Lowenstein 2005). Il est à noter que la classification ne repose pas sur les propriétés chimiques des produits. 1.1.2 Les mécanismes de l’addiction De nombreuses disciplines se sont penchées sur les addictions. La biologie, la psychanalyse, la psychiatrie, la sociologie, etc, tentent d’apporter leurs explications des addictions et de concevoir des théories. Ces éclairages théoriques sont différentes facettes des mécanismes de l’addiction. 1.1.2.1 Dans le cerveau ? Le modèle neurobiochimique Les approches biologiques ont décrit de manière précise et stricte le processus d’addiction en se basant sur le modèle animal. Les études montrent que les drogues modifient l’activité du cerveau. Les expériences réalisées en laboratoire mettent en évidence le rôle prépondérant du système méso-cortico-lymbique, un système dopaminergique impliqué dans le circuit de récompense. Toute expérience qui procure du plaisir met en jeu cette voie. C’est le cas du sport qui, par des moyens différents des substances psycho-actives, entraîne une décharge de dopamine. Celle-ci se fait dans une structure : le noyau accumbens, qui procure les effets hédoniques. En procurant une sensation de plaisir, le système dopaminergique renforce les comportements favorables à la survie de l’espèce, la finalité étant d’associer la satisfaction à un besoin vital. Cette voie est reconnue comme l’un des supports de la dépendance psychique (Tassin 2002). 13 Figure 1.1 – Les actions des substances psycho-actives sur le système dopaminergique. La figure ci-dessus montre les différents modes d’action de substances addictives pour aboutir à la libération de dopamine. Il existe deux manières d’activer cette libération : soit directement par des substances qui agissent en l’augmentant ou en inhibant sa recapture (cocaïne, amphétamine), soit indirectement : en supprimant l’inhibition exercée par le GABA, on obtient ainsi une levée de l’inhibition des neurones dopaminergiques (opiacés, alcool, cannabis). Ce qui apparaît également sur ce schéma est la présence de récepteurs spécifiques, comme c’est le cas des récepteurs cannabinoïdes ou des récepteurs nicotiniques, ce qui signifie que le cerveau fabrique des substances, appelées endogènes, proches du THC contenu dans le cannabis ou de la nicotine. On comprend alors qu’un comportement peut devenir addictif, si celui-ci est susceptible d’entraîner la sécrétion d’une substance qui elle-même entraîne une décharge de dopamine. C’est le cas par exemple des endorphines sécrétées lors d’une activité physique intense (Loonis 1997, p. 75). Cependant, lors de la prise de produits ou lors de comportements addictifs, le circuit dopaminergique n’est pas le seul impliqué. Chaque substance agit sur plusieurs circuits à la fois. En effet, il existe des systèmes de régulation qui impliquent qu’une modification d’un circuit entraîne des modifications d’autres cir14 cuits. Ces circuits mettent en jeu d’autres types de neurotransmetteurs, comme la sérotonine ou l’adrénaline. Cette interdépendance fait que lorsque l’on active ces mécanismes du plaisir, on active également les mécanismes de la douleur ou de la régulation des émotions. L’exemple le plus flagrant est celui de la morphine, qui tout en limitant la transmission de la douleur, agit sur le système limbique et la régulation des émotions. Des interférences avec les mécanismes de la vigilance vont aussi être mis en jeu lors de la prise d’excitants comme la cocaïne ou les amphétamines. Ainsi les drogues ou les comportements addictifs vont entraîner un certain nombre de dérèglements complexifiant l’analyse des mécanismes de l’addiction au niveau comportemental. Émotion, vigilance, plaisir, attention, mémoire vont interagir jusqu’à perturber l’identité même de la personne. On comprend alors que l’on ne puisse se limiter à une lecture uniquement biologique des addictions. 1.1.2.2 Dans l’enfance ? Les approches psychologiques Selon certains auteurs, le comportement d’addiction serait la conséquence d’un mode de fonctionnement psychique, plus qu’une rencontre avec un objet. Il faut alors étudier le fonctionnement antérieur à cette rencontre. L’addiction prendrait ses racines dans l’enfance. Selon certains psychanalystes, les mécanismes addictifs résulteraient d’une défaillance identitaire et du défaut de construction d’un narcissisme assez fort. Ainsi, pour McDougall, l’addiction est la conséquence de l’absence de construction d’une aire transitionnelle, et donc d’un échec d’élaboration des émotions et une régression des processus psychiques. Le produit ou le comportement addictif va donc tenir lieu d’aire transitionnelle pour surmonter la douleur psychique et les conflits (McDougall 1982, p. 16). Il s’agit donc d’un mode de défense pour un Moi défaillant, dans le but de « maintenir une homéostasie psychique ». Pour Jeammet, l’addiction est « une sauvegarde de l’identité par le recours à un objet externe» (Jeammet 1997b). Pour Cyrulnik, Il y a un parallèle à faire entre l’addiction et la théorie de l’attachement de Bowlby (Cyrulnyk 2000). L’addiction serait une perturbation des premières relations et une forme pathologique du lien. Ainsworth a montré, dans ses travaux, qu’il existe différents types d’attachement aux figures privilégiées : sécure, 15 confus, évitant, ambivalent. Certaines de ces formes d’attachement pourraient être des prédispositions à l’addiction, mais ne sont pas pathologiques en soi. Cependant, l’adolescence, qui constitue une deuxième individuation, vient réactiver ces problématiques d’attachement. En effet, cette période du développement de l’individu aboutit au choix de nouveaux objets d’attachement, et à l’éloignement des objets d’attachement primaires que sont les parents. Il y a un véritable besoin de transgression et d’opposition au monde des adultes. Ceci est donc un processus normal d’inviduation. C’est aussi une péridode à risque. C’est pour cette raison que la grande majorité des addictions débute à l’adolescence. L’addiction est une pathologie du lien qui trouve sa résolution dans une passion. Lorsque l’on parle d’addiction, on parle d’un narcissisme brisé. En particulier au moment de la rechute où l’on observe une perte de l’image de soi et des difficultés identitaires par l’absence de l’objet toxique (Escande 2002, p. 118). C’est lors de mon stage que je me suis rendu compte de l’omniprésence des problématiques familiales liées à l’attachement. Par exemple, Sophie (Tous les prénoms des personnes citées dans ce travail ont été changés pour conserver l’anonymat) parle souvent de son lien d’attachement avec sa fille. Elle décrit ce lien comme fusionnel et souffre beaucoup de son éloignement. Patrice, quant à lui, a le sentiment d’un abandon de la part de sa mère qui, dit-il, lui préfère son frère. On peut s’interroger sur le lien d’attachement que Jérôme entretien avec sa mère qui l’approvisionne en drogue. Ici, l’idée d’une mère nourricière prend tout son sens, celle-ci veut être bienveillante à l’égard de son fils : la drogue pour apaiser ses maux. Jerôme doit maintenant s’individuer, et se détacher de cette mère omniprésente. Voilà des exemples cliniques qui illustrent cette théorie de l’attachement et son lien avec l’addiction. C’est dans cette persceptive que l’on peut considérer l’addiction comme une pathologie de l’attachement et du lien à l’objet primaire. Mais cela n’est pas toujours le cas. Les origines de l’addiction sont multifactorielles. 16 1.1.2.3 Dans la société ? On l’a vu, l’addiction est fortement corrélée à l’environnement familial dans lequel évolue la personne. Le début des conduites addictives à l’adolescence est fortement influencé par l’environnement social, ce qui a amené les sociologues à s’interroger sur les environnements favorisant l’apparition de l’addiction. Pour la prise de drogue, l’adolescent, par sa démarche identitaire, va être amené à se construire un entourage qui va renforcer son comportement de consommation. L’addiction, et en particulier la toxicomanie, s’inscrit dans la société de consommation. Cette société met en lumière le sentiment de toute-puissance en jeu dans les addictions. Il s’agit de l’envie et du désir d’obtenir tout et tout de suite, de l’escalade dans cette recherche de sensations toujours plus intenses et plus fortes. Un toxicomane va chercher le produit avec lequel il obtiendra une « défonce » plus forte et plus rapide, un bodybuildé va consommer des amphétamines pour prendre du volume musculaire plus rapidement. Tout va plus vite ; il y a une véritable course à la performance, que se soit dans le monde du travail, du sport, ou tout simplement dans le monde social. Certains vont consommer de la cocaïne pour suivre le rythme, d’autre vont se « sédater » par l’alcool ou le cannabis en excès, pour se détacher de ce monde qui leur échappe. De tout temps et dans toute société, il y a toujours eu des drogues ; les raisons de sa consommation changent selon le contexte. L’autre raison de l’augmentation de prise de produit est économique. Le modèle de développement industriel mondial n’échappe pas au commerce des drogues (licites et illicites), et les échanges au niveau mondial (importation et exportation) se font de plus en plus rapidement. Les drogues sont, de ce fait, plus facile d’accès, et ce pour tout le monde (Fernandez et Catteeuw 2002). On ne peut aborder l’addiction sans prendre en compte son contexte d’émergence. On retrouve des dimensions culturelles, sociales, économiques et politiques qui rentrent en jeu dans ce processus. 1.1.2.4 Les approches intégratives Ainsi, l’être humain est complexe et possède plusieurs facettes, rendant possible une lecture multidimensionnelle de ses actes. Même s’il est difficile de voir 17 l’individu dans son ensemble, il est réducteur de le catégoriser en plusieurs disciplines. Les approches intégratives tentent de mettre la personne au centre de toutes les théories. Pour Olievenstein, les toxicomanies sont « la rencontre d’un produit, d’une personnalité, d’un moment socio-culturel » (Olievenstein 2000, p. 109). Cette formulation fait figure de consensus scientifique, même si pour beaucoup de chercheurs il est difficile, voire impossible d’aborder la problématique d’une personne de manière précise sans se référer à une seule théorie. Pourtant, c’est aujourd’hui un point de vue qui prédomine dans la recherche sur les addictions et dans la prise en charge en institution. Ces approches tendent maintenant vers la conception de l’individu bio-psycho-social. Il ne s’agit pas d’une théorie où l’on trouvera les réponses à toutes nos interrogations sur les addictions, mais plutôt d’un angle d’approche nécessaire à l’appréhension d’un phénomène complexe (Valleur et Matysiak 2002, p. 208). C’est une manière d’aborder l’individu, de le remettre au centre du processus afin d’éviter tout morcellement. 1.1.2.5 Théorie psychomotrice ? C’est dans ce cadre que la psychomotricité peut se proposer d’aborder le phénomène des addictions. À la formule individu bio-psycho-social peut s’ajouter le psychomoteur, donnant ainsi une place au corps. Celui-ci est en effet omniprésent dans les addictions. La place du corps y est complexe, et souvent au centre des préoccupations du patient. « Ce n’est pas la drogue qui fait le toxicomane, mais une souffrance qui se sert du corps et d’un toxique pour signifier un désir en souffrance ou une souffrance du désir » (Escande 2002, p. 16). La psychomotricité se trouve au croisement des autres théories de l’addiction, elle tente de rassembler la personne dans une conception qui la met en position centrale. Pour Vénisse et Bailly, tous deux psychiatres, lorsque l’on aborde une prise en charge de personnes souffrant d’addiction, il est important de partir du corps. Selon ces auteurs, les approches corporelles (relaxation, massage, travail de conscience corporelle, etc) ont une grande importance dans le soin (Venisse et Bailly 1997, p. 8). Leur « efficacité » en centre de soins en addictologie ne fait plus de doute, et le travail du psychomotricien est bien accepté. Outre ses applications cliniques, la psychomotricité peut apporter ses théories, 18 du point de vue notamment du développement psychomoteur de l’individu jusqu’à l’âge adulte et l’apparition du comportement addictif. Une théorie, étayée par la pratique, permettrait d’aborder certains champs de l’addiction avec le regard de la psychomotricité. L’étude des sensations, de leur recherche, leur mise en mots et leurs représentations, appartenant au champ de la psychomotricité, pourrait apporter un éclairage sur la prise en soins de l’addiction, avec ou sans drogue. 1.1.3 Les différents types d’addictions Nous l’avons vu plus haut, l’addiction ne se limite pas à la prise de produit, il existe une importante palette de comportements susceptibles de provoquer une addiction et des compulsions de répétitions. Avec ou sans drogue, lorsque le niveau de la dépendance est atteint, la personne se trouve privée de ses libertés de choix. 1.1.3.1 Avec substances Il existe de multiples façons de classer les différents produits utilisés. La distinction historique drogue dure / drogue douce est aujourd’hui obsolète au regard des ravages que produit l’alcool. Il existe des classifications selon le statut légal du produit, ce qui permet d’y inclure les médicaments vendus en pharmacie. On peut aussi étudier le niveau de dépendance d’une drogue par rapport à une autre. Mais nous opterons ici pour une description des effets recherchés. Cela peut souvent en dire long sur le type de consommateur concerné et donne ainsi des indications sur la personne. On peut distinguer différents types d’effets (Valleur et Matysiak 2002, p. 5051) : Les euphorisants : ce sont les drogues qui procurent la paix intérieure et un sentiment de bien-être et de plaisir. Il s’agit de l’opium et ses dérivés synthétiques et semi-synthétiques. Les deux grands principes actifs sont la morphine et la codéïne. L’héroïne est un dérivé semi-synthétique de la morphine. On peut y classer aussi les médicaments analgésiques. Les excitants : ce sont les drogues qui stimulent et excitent l’esprit. Il s’agit, par exemple, des amphétamines, de la cocaïne et du crack. On retrouve aussi les 19 anorexiogènes, les médicaments coupe-faim, certains anti-dépresseurs, le café et le thé. Les somnifères et les enivrants : celles qui procurent le sommeil ou l’ivresse. Ce sont l’alcool, les barbituriques, les somnifères, l’éther et les solvants volatiles. Les hallucinogènes : ils entraînent des états proches du rêve et des hallucinations. Ce sont les psychodysleptiques, qui comprennent un grand nombre de substances naturelles ou synthétiques (kétamine, MDMA, LSD, ayahuasca, mescaline, sauge divinatoire). Cette catégorie est complexe à analyser car on retrouve ces substances surtout en milieu festif et elles présentent un pouvoir de dépendance (en particulier physique) moindre en comparaison des autres drogues. Le psychiatre Olivier Chambon aborde même leur pouvoir thérapeutique pour le traitement des dépressions, du stress post-traumatique, des TOC et même des toxicamanies (Chambon 2007). Mais ces catégories ne sont pas étanches. Des substances comme le cannabis ou l’ecstasy sont plus difficiles à classer car elles présentent des caractéristiques de plusieurs catégories à la fois. 1.1.3.2 Sans substances Comme il a été précisé auparavant, la notion d’addiction s’est étendue et peut également définir des formes d’addictions sans drogue. C’est le comportement qui devient addictif avec la même notion sous-jacente de privation de liberté et de dépendance. Ces comportements mettent en jeu les mêmes processus neurobiochimiques, et peuvent eux aussi faire office d’aire transitionnelle. Ils concourent également au maintien d’une certaine homéostasie psychique. Parmi ces comportements, on retrouve le jeu pathologique, qui est largement répandu dans nos sociétés, et susceptible de produire la même euphorie que certaines drogues. On retrouve également l’addiction aux jeux vidéos et à Internet, les achats compulsifs, les troubles des conduites alimentaires, l’addiction au travail, l’addiction au sexe et bien sûr l’addiction au sport (Valleur et Véléa 2002). 20 1.1.4 Le sport : une addiction positive ? Dans les années 70, William Glasser invente le terme d’addiction positive pour qualifier l’addiction au sport ou au travail. Cette expression, aujourd’hui mise au placard, est révélatrice de l’image que peut renvoyer le sport. En effet, de nos jours, le sport est sur-valorisé et les athlètes sont considérés comme des dieux. D’ailleurs, on peut constater que, dans le système éducatif français, il n’existe qu’une seule filière d’excellence, celle du sport par le dispositif de sport-étude. C’est le seul domaine, à l’école, où l’élitisme est valorisé. Ce concept de positivité s’oppose aux addictions dites négatives que sont les drogues, l’alcool, etc. Le lien entre sport et toxicomanie est pourtant bel et bien présent, nous y reviendrons plus loin (voir page 31 et suiv.). Dans les représentations collectives, le sport est bon pour la santé. Cependant, le sport intensif peut se montrer très néfaste. Tout comme l’alcool, le sport serait une drogue à consommer avec modération. Il faut donc trouver le « bon usage » et la « bonne dose » ! (Lowenstein 2005, p. 169) Il existe plusieurs manières de pratiquer un sport ; j’en propose la classification suivante : Le sport-compétition : Celui-ci serait obligatoirement pratiqué de manière intensive, avec une recherche de résultats. Le sport-sensation : Il laisserait l’individu libre de décider de la fréquence de sa pratique, mais il serait aussi intensif et addictif que dans un contexte de compétition. Il peut s’agir, par exemple, d’un amateur d’escalade qui s’adonne tous les jours à sa passion en salle et continue le week-end en falaise, sans qu’il y ait d’objectif de compétition. Les « sportifs-compétition » et les « sportifssensation » sont plutôt proches car les premiers recherchent également des sensations, et les seconds se lancent dans une compétition avec eux-mêmes. Ces deux populations pourraient ainsi être considérées comme « à risque de devenir dépendants ». Il y a dans les deux cas une addiction au sport, et lors d’un arrêt brutal et non souhaité, un risque de consommation de drogues (héroïne, cocaïne, etc) (Lowenstein 2005). le sport-loisir : Le sport-loisir, quant à lui, qualifierait une activité modérée, sans 21 risque addictif. Cependant, le « sportif-loisir », peut aussi bien passer dans la catégorie « sport-sensations ». On peut, également, se demander si tous les sports présentent le même risque addictif, s’il est possible de les classer selon ce critère. Au vu des données théoriques concernant la sensation, on peut penser que les sports à risque et à sensation forte ont un pouvoir addictogène plus important, comme le parapente, les sports de glisse, etc (Piquemal 1998). De la même manière, les sports répétitifs tels que la cours à pied ou la natation peuvent également être addictifs. De manière général, on peut penser que les sports qui impliquent un retour sur soi, une mentalisation des performences, comme c’est le cas pour les arts martiaux, protègent de la perte de contrôle et de la dépendance. Mais cela reste, à ce niveau de théorisation, des suppositions, et ne constitue en rien des données scientifiques. La clinique apportera, sur ce point, les éclairages nécessaires. Il est également difficile de définir à partir de quand et comment une personne devient dépendante d’une activité physique. A partir de quelle fréquence d’activité peut-on juger une personne comme tel ? Il existe un certain nombre d’échelles et de tests qui permettent de mesurer le niveau de dépendance à un sport, tel le Questionnaire de Mesure de l’Intensité des Conduites Addictives (QMICA) de Décamps et al. (décamps et al. 2011, p. 280). Toujours selon Décamps et al., cette distinction entre normal et pathologique est très difficile à faire dans ce contexte, car l’addiction chez les sportifs de haut niveau est considérée comme normale, faisant partie intégrante de l’identité du sportif. De ce fait, c’est souvent lors d’un arrêt forcé de l’activité (blessure), que l’addiction se fait jour pour de véritables symptômes de sevrage. 1.2 La quête de sensations Il s’agit là, selon la conception de Zuckerman, d’un trait de personnalité qui caractérise la population toxicomane, mais aussi les pratiquants de sport à risque (Piquemal 1998). Plus que cela : la sensation peut intervenir pour aider à réguler ses propres émotions. La recherche de sensations est en lien étroit avec les mécanismes de l’addiction. Il faut en premier lieu définir la sensation et la replacer dans un contexte développemental et physiologique. 22 1.2.1 Base neurologique et physiologique de la sensation La sensation constitue la première étape d’une suite de réactions biochimiques et neurologiques, de la stimulation jusqu’à l’élaboration perceptive. Il existe, dans le système sensoriel humain, trois grands types de sensations (Orsini et Pellet 2005) : Extéroceptive : la vue, l’ouïe, la somesthésie, l’olfaction et la gustation. Ici, les stimuli proviennent de l’extérieur de l’organisme, Proprioceptive : sensation de tension des muscles, de la position du corps, des mouvements, de son équilibre et des déplacements dans l’espace, Intéroceptive : il s’agit de la somesthésie végétative provenant de l’intérieur du corps. Les stimuli peuvent être d’ordre mécanique ou chimique. Ce stimulus est capté par un organe possédant des récepteurs sensibles au type de stimulation. L’information va ensuite être acheminée par des voies différentes selon le type de sensation, pour enfin arriver jusqu’au cerveau (au niveau des aires corticales primaires) où la sensation sera traitée pour se transformer en perception. Pour que le stimulus exerce ses effets, il faut qu’il atteigne un certain seuil. « Un seuil se situe au point où la valeur croissante d’un stimulus commence à exercer un effet sensoriel déterminé » (Piéron 1969). Un seuil absolu correspond à la plus petite intensité d’un stimulus capable d’évoquer la réponse sensorielle d’un appareil récepteur au repos. Ce seuil est variable en fonction des individus. En effet, une même intensité de stimulation ne va pas avoir les mêmes conséquences, selon l’expérience de la personne et le niveau de sollicitation de chaque récepteur, récepteurs qui peuvent ainsi devenir plus sensibles, ou au contraire, s’insensibiliser par hyperstimulation. Par exemple, il est possible de faire abstraction d’un bruit au bout d’un certain temps de stimulation par un phénomène d’habituation. Pour une stimulation d’intensité et de nature identiques, chaque personne va donc avoir des sensations et des perceptions de la réalité différentes. Il est ainsi difficile de tendre vers une objectivation de ces processus. Chaque individu, en fonction de son histoire personnelle, des sollicitations de son environnement et de son développement psychomoteur, va appréhender le monde à sa manière. 23 1.2.2 Sensation – Perception – Représentation À sa naissance, le nourrisson possède déjà un certain nombre de compétences sensorielles. Ce sont ces compétences qui lui permettent d’interagir avec l’environnement et les personnes. Il naît dans un bain de sensations, mais il n’y a pas, à ce niveau de développement, d’élaboration active ; la sensation est un processus passif. Plus tard, au fur et à mesure que ses compétences sensorielles s’affinent, l’enfant va accéder aux représentations. Selon Piaget et la théorie constructiviste, la perception dépend des sensations et des stimulations auxquelles l’enfant est soumis après sa naissance. De ce fait, une perception est subjective et propre à chacun. Elle correspond à la reconnaissance et à l’identification d’un objet. Les perceptions sont traitées au niveau du cortex sensoriel secondaire, appelé cortex gnosique. Selon Berthoz, « La perception n’est pas fonction de l’intensité de la stimulation, mais de sa concordance avec un présupposé. L’activité perceptive implique au contraire la participation du sujet à tous les contenus d’expérience ». C’est donc une élaboration, un processus actif. Le dernier niveau d’élaboration mentale est la représentation, permettant le passage à une pensée opératoire et la fonction symbolique. Il s’agit de la capacité à se représenter une perception antérieure. Elle se manifeste par le langage, le dessin, les images mentales, etc. C’est le niveau le plus haut de la pensée. La représentation permet de se détacher de l’action immédiate et de se dégager de l’agir. On constate dans les processus d’addiction un défaut de mentalisation et d’élaboration psychique. Les toxicomanes ont souvent de grandes difficultés à verbaliser leurs sensations. Consommer une drogue, c’est se détacher de la mentalisation et rester dans l’agir. On revient donc aux « sensations pures », débarrassées de toute élaboration psychique. Cela représente un axe de travail pour le psychomotricien (nous y reviendrons plus loin). On voit bien, alors, l’importance des sensations dans les comportements d’addiction. Ces sensations viennent légitimer le passage à l’acte et une action motrice. Le mouvement va ainsi avoir pour but de reproduire ces sensations déjà vécues, qui constitueront une récompense. 24 1.2.3 La boucle sensori-psychomotrice Pour Bullinger, dans les premiers temps de la vie, l’activité psychique est alimentée par des flux sensoriels et moteurs. Le traitement des signaux permet de développer l’intelligence. Bullinger précise que ces conduites sensori-motrices sont présentes dans le comportement humain avec une place et une importance variables. Les aspects sensoriels et moteurs ont une fonction archaïque d’alerte, d’orientation et de mise en forme du corps qui rendent possibles les « comportements de manipulation et de consommation » (Bullinger 1994, p. 71). Il existe différents flux (gravitaires, olfactifs, tactiles, auditifs et visuels) participant à l’élaboration du schéma corporel. Les flux perçus entraînent une modulation de l’état postural et tonique. La gestion des différents flux sensoriels va ainsi participer à maintenir une image corporelle stable et donc une image de soi. Un toxicomane va avoir recours aux drogues et aux sensations primaires pour se construire une image de lui cohérente et stable. L’arrêt de la consommation va donc bouleverser cette construction, et nourrir le sentiment de ne plus savoir qui il est. Le nouveau-né va utiliser le recrutement tonique pour faire face aux sensations. Il va, de la même manière, s’appuyer sur le milieu humain pour réguler les tensions. Il s’agit là d’un point d’appui des fonctions instrumentales ainsi que de la mise en place d’un équilibre sensori-tonique, dont le but final sera de réguler les émotions. L’être humain fonctionne donc par un système unifié qui peut être représenté sous la forme d’une boucle sensori-psycho-motrice (Pes et Feldman 1995). Figure 1.2 – Boucle sensori-psycho-motrice (Pes et Feldman 1995). Au sensori-moteur de Bullinger, Pes ajoute le terme « psycho » qui ici fait référence à une élaboration active du sujet pour se représenter la sensation. L’adulte se trouve dans ce fonctionnement (Pes 2003). 25 Dans l’addiction, on peut penser que cette élaboration est absente : la personne reste dans une perspective purement sensori-motrice. On peut penser que la personne souffrant d’addiction cherche à reproduire un schéma archaïque, qui existait à un moment de son développement. Quelles sont les caractéristiques des personnes addictes sur le plan des sensations ? En quoi se distinguent-elles des autres personnes ? 1.2.4 Construction de la personnalité durant la petite enfance et sensations L’enfant a une part active dans son développement. Les échanges avec les figures primaires d’attachement ne sont pas unidirectionnelles. L’enfant va lui-même, par son comportement et son tempérament, influencer la qualité et la quantité des soins apportés. Le milieu doit ainsi s’ajuster à l’enfant, avec plus ou moins de cohérence et d’exactitude. C’est une construction mutuelle qui s’opère dans les interactions enfant - milieu (Sabatier 1999, p. 177). Ainsi, il existe des bébés actifs, avec un tonus et une agitation élevée, et des bébés plus passifs et hypotoniques. Le milieu va s’ajuster face à ces tempéraments en augmentant ou en diminuant les stimulations. En référence à Bullinger, les flux sensoriels vécus par l’enfant vont différer en terme d’intensité et de fréquence en fonction de ces interactions avec le milieu. C’est ainsi que la personnalité de l’individu va se construire, en référence à ces interactions précoces. Très tôt, l’enfant pourra être amené soit à rechercher des sensations, si les stimulations sont très faibles (auto-stimulation, procédés autocalmants, etc), ou à l’inverse chercher à s’isoler et à se couper si les stimulations sont trop fortes. Les flux sensoriels vont servir à intégrer une rythmicité, notamment par la régulation des états de vigilance. Les drogues servent souvent à réguler ces états de vigilance. On prend de l’alcool pour dormir et de la cocaïne pour rester éveiller. Lorsqu’un toxicomane entame une démarche de sevrage, il a souvent, dans un premier temps, de grande difficulté à réguler ces états de vigilance et l’alternance veille - sommeil. La recherche de sensations se trouve donc au coeur du développement de l’in26 dividu. C’est une dimension qui fait partie de sa personnalité jusqu’à l’âge adulte. Comment ce trait de personnalité, qui se nourrit des interactions précoces, peutil être source de pathologie comme l’addiction ? Comment cela apparaît-il à l’âge adulte ? 1.2.5 Le concept de recherche de sensations (théorie de Zuckerman) Ce concept représente une dimension de la personnalité, définie en 1964 par Marvin Zuckerman : « c’est un trait caractérisé par le besoin de sensations et d’expériences variées, nouvelles et complexes et la propension à prendre des risques physiques, sociaux, légaux et financiers dans une quête de telles expériences » (Piquemal 1998, p. 27). Il se base sur une conception neuro-psychocomportementale de l’addiction. Ce trait de personnalité apparaît comme dénominateur commun à toutes les formes d’addictions, que se soit avec ou sans substances. Avant de théoriser le concept de recherche de sensations, Zuckerman a décrit le concept de niveau optimal d’éveil cortical. Il part du constat, fait par d’autres chercheurs, que chaque individu répond à une stimulation avec des intensités variables et que la plupart des actions individuelles vont vers une augmentation de stimulations plutôt que vers une réduction de celles-ci. Les individus cherchent donc à maintenir un niveau optimal de stimulations. Au-dessous d’un certain seuil de stimulation, on observe des conduites de recherche de sensation. Au-dessus de ce seuil apparaîssent des conduites d’évitements. Mais Berlyne précise que l’augmentation, aussi bien que la diminution d’éveil peuvent être source de sensations agréables. Zuckerman abandonnera cette théorie au profit d’une théorie du renforcement biologique. Il précise que la recherche de sensations est sous-tendue par un dysfonctionnement du système catécholaminergique de récompense mésolinbique, régulé par des neurotransmetteurs comme la dopamine (voir en 1.1.2.1, page 13). Pour lui, la recherche de sensations se caractérise par une sous-activation des systèmes catécholaminergiques en lien avec un état psychologique de susceptibilité à l’ennui. Ce trait varie en fonction de plusieurs facteurs : facteur constitutionnel, âge, appren27 tissage, niveau récent de stimulation, type de tâche, cycle diurne. La recherche de sensations devient donc un trait de personnalité. Il va mettre au point une échelle de recherche de sensations (Sensation Seeking Scale) permettant de mesurer, par une série d’items, la tendance pour un individu à rechercher des stimulations nouvelles et excitantes. Le besoin de changement, de variété et d’intensité de stimulation se manifesterait donc dans plusieurs aspects du comportement et au travers de différents types d’activités (Piquemal 1998). La recherche de sensation constitue un facteur de risque au développement des conduites d’addiction, constituant ainsi un facteur de vulnérabilité. Cependant, lorsque l’on regarde dans le détail, ce concept est complexe car le terme de sensation recouvre de multiples acceptions. Une recherche de sensations : pourquoi ? « Pour augmenter une activation corticale, par pallier un déficit d’activité catécholaminergique, accent porté sur sa dimension impulsive comme reflet d’un déficit de contrôle émotionnel ou encore, dans une perspective psychanalytique, évitement de l’affect » (Carton 2005). 1.2.6 Recherche de sensations et régulation des émotions L’expérience de terrain et les données cliniques montrent un défaut de définition des expériences subjectives dans la recherche de sensations. Carton propose une mise au point de l’évolution du concept de Zuckerman, en mettant l’accent sur la subjectivité de la sensation et son lien dans la régulation des émotions. Elle effectue ainsi un rapprochement entre sensations et émotions. Le rôle des émotions dans les conduites de consommation a été mis en évidence. Ainsi, addiction et émotions s’influencent mutuellement : certaines modalités spécifiques du traitement des émotions constituent un facteur de vulnérabilité, et les produits apportent une aide, pour certaines personnes dépendantes, à la régulation de leurs émotions. Khantzian émet l’hypothèse que les sujets dépendants des opiacés seraient à la recherche de réductions des émotions négatives de colère et de rage, plutôt qu’à la recherche d’effets euphorisants. Il développe l’hypothèse d’automédication : certains sujets utiliseraient des substances ou des comportements pour réguler leurs émotions et leurs humeurs, d’autres pour lutter contre la confu28 sion des émotions, et ainsi les rendre identifiables. Le comportement addictif permettrait donc une compréhension et une maîtrise des émotions. Le concept d’alexithymie, introduit dans les années 70 par John Némiah et Peter Sifneos, désigne des difficultés dans l’expression verbale des émotions. Il s’agit s’un trait caractérisant les personnes souffrants d’addiction. Pedinielli décrit quatre manifestations de l’alexithymie : – l’incapacité à exprimer des sentiments ou états émotionnels, – la limitation de la vie imaginative, – la tendance à recourir à l’action pour éviter et résoudre les conflits et – une description détaillée des faits, des événements et des symptômes physiques. Pour certains auteurs issus d’une perspective psychodynamique comme McDougall, l’alexithymie constitue une défense et rend compte de la dialectique recherche de sensations / évitement des émotions. Il s’agit de « l’incapacité à contenir un excès d’expérience affective » (McDougall 1982). Pour Corcos, l’alexithymie est en lien avec des dysfonctionnements précoces dans la construction d’un moi psychique et somatique (Corcos et al. 1998, Corcos et Speranza 2003). Les sensations, en tant qu’expériences perceptivo-motrices, ont pour fonction de fermer le psychisme à la dimension imaginaire et à l’expression des émotions. La recherche de sensations peut donc être vue comme un appui sur le monde externe pour se protéger d’un monde interne fragile ou défaillant. On comprend, alors, l’importance de favoriser, chez les personnes dépendantes, l’élaboration et la représentation de leurs émotions et affects. 1.2.7 La dépendance à la sensation Au vu de ces lectures de l’addiction, on comprend que s’installe une dépendance à la sensation. L’usager de drogues ou le sportif peuvent ainsi devenir dépendants d’un élément qui leur permet de contrôler leur vie psychique : la sensation. Mais c’est cette volonté de contrôle qui produit l’effet inverse : une perte de contrôle. La sensation peut donc être comparée à un médicament destiné à la régulation des émotions, mais possédant des effets secondaires néfastes : une dépendance. L’autre 29 effet néfaste est une forte tolérance, qui entraîne la personne à augmenter les doses, à augmenter le niveau de sensation pour obtenir l’effet recherché. La personne va alors rechercher des stimulations présentant des critères de nouveauté, de variété et de complexité (Carton 2005). La recherche de sensations, dans sa conception motrice et corporelle, est fortement liée à l’addiction, dans des dimensions de construction du sujet et d’adaptation à son environnement. C’est une modalité d’interaction avec le monde qui s’origine dans le développement et conditionne ces conduites de dépendances. Quelle distinction peut-on, alors, faire entre dépendants au sport et dépendants de substances ? Cette recherche de sensations a-t-elle la même fonction réparatrice ? 1.3 Recherche de sensations et toxicomanie Selon Zuckerman, la recherche de sensations est davantage corrélée à la polyconsommation qu’à l’usage d’un produit spécifique. En 1987, après plusieurs études comparatives des types de consommation, il suggère que c’est à l’initiation des conduites de consommation que la recherche de sensations agit le plus, c’est-à-dire que la recherche de sensations représenterait une motivation pour la consommation de manière abusive. La personne basculerait, par la suite, dans la dépendance. Une étude longitudinale (Stacy et Newcomb 1999) portant sur des personnes suivies de l’âge de 13 ans jusqu’à l’âge adulte, montre que la recherche de sensations apparaît comme un liant du passage d’un usage de drogue à l’adolescence à une conduite d’abus à l’âge adulte. L’adolescence apparaît donc comme une période sensible dans la prise de drogue. La recherche de sensations à cet âge est prédominante. La drogue vient combler un manque affectif et tient lieu de figure d’attachement (voir en 1.1.2.2, page 15). Plus que la drogue, on peut penser que c’est la sensation corporelle qui va activer ce lien d’attachement, et qui aura pour fonction une réassurance et une maîtrise des affects. 30 1.4 Recherche de sensations et addiction au sport Les études effectuées parmi les sportifs (Véléa 2002) ont permis de révéler plusieurs effets comportementaux de la pratique sportive en excès : – sensation d’euphorie ; – sensation de bien-être ; – sensation de transcendance spatio-temporelle. Les sportifs dépendants présentent des signes de manque en cas de sevrage : – anxiété ; – irritabilité ; – culpabilité ; – sentiment de dévalorisation ; – refuge dans la nourriture. Certains sportifs ont une réelle dépendance à l’hyperactivité physique. Cela peut être un moyen pour eux de masquer une douleur psychique. De la même manière qu’une substance, le sport peut représenter un refuge ou une échappatoire. On se sert du corps pour gérer son stress et ses angoisses. Il y a là, pour ces personnes, une véritable accoutumance du corps en mouvement. « Ces sportifs ressentent la nécessité de remplir un vide de la pensée ou un vide affectif, et dans ce cas l’objet investi est le sport et le mouvement. » (Véléa 2002). On est bien ici dans la conception de Carton : la recherche de sensations corporelles vient agir sur la régulation des émotions et fait office de pansement. 1.5 Sport et toxicomanie Sportifs intensifs et toxicomanes ont certains traits communs. Plus que cela, il arrive que ces deux populations, au départ distinctes, ne fasse qu’une. En effet, il n’est pas rare de voir des sportifs devenir toxicomanes ou des toxicomanes se « libérer » des drogues par une addiction au sport. Lowenstein a mené une étude en 1999 sur ce lien, et a remarqué que sur cent patients héroïnomanes qu’il a soignés dans son service, vingt étaient d’anciens sportifs 31 de haut niveau. Il a aussi montré que le passage par la « case dopage » n’était pas un facteur déterminant. Plus expérimentalement, le neurologue Roland Jouvent, montre en 2004 que les rats qui font de l’exercice physique intense ont plus d’appétence pour les amphétamines, l’alcool ou l’héroïne que les rats sédentaires ou ceux qui font un exercice modéré. Témoins de ce lien, on peut également citer des cas célèbres, tels Marco Pantani ou Diego Maradona. Tous deux ont sombré dans la drogue à l’arrêt de leur activité (Lowenstein 2005). Les sportifs de haut niveau ont des moments de vulnérabilité dans leur carrière : à l’arrêt de l’activité et à la reconversion, ou en cas de blessure grave. La prise de drogue peut alors devenir une solution pour pallier le manque de sport. Pour Claire Carrier, la phobie de la passivité amène une demande d’auto-excitation avec parfois prise de produits dopants ou même de drogues (Carrier 2000). De plus, la pratique du sport, pour ces personnes, entraîne une augmentation de l’estime de soi. On comprend que cette estime de soi chute lors de l’arrêt brutal de l’activité. La drogue vient en renfort. Les toxicomanes quant à eux, anciens sportifs ou non, entretiennent souvent des relations particulières au sport. Sur mon lieu de stage, par exemple, le sport tient une place privilégiée dans la démarche de soins. Nils, alcoolique soigné dans le centre, exprime souvent son besoin de se rendre régulièrement à la piscine pour y effectuer des longueurs. Pour lui, la pratique de la natation l’empêche de penser à son problème. Nils panse donc ses plaies psychiques dues à l’alcool en évitant la pensée. Le sport est une activité réparatrice, mais il enferme aussi la personne dans le même schéma de l’addiction : le passage à l’acte pour ne pas se représenter sa souffrance. On peut s’interroger ici sur les risques de guérir une addiction par une autre. Catra Corbett est un exemple célèbre de passage d’une addiction à une autre. Cette ancienne héroïnomane s’est sortie de sa dépendance par la course, qui est devenu son style de vie. Elle relate ses exploits sportifs dans sur blog 1 . Elle a opté maintenant pour une addiction plus socialement valorisée que l’héroïne. Mais Que se 1. http ://trailgirl.blogspot.com/ 32 passera-t-il lorsqu’elle sera contrainte d’arrêter de courir ? La prise en charge en psychomotricité a donc toute sa place dans ces problématiques pour retrouver une certaine harmonie du corps et de la pensée : comment penser son corps pour se défaire d’une addiction. 33 CHAPITRE 2 TOXICOMANES ET/OU SPORTIFS ? QUELS SOINS ? Ces bases théoriques étant définies, il est maintenant possible de définir des modalités de prise en charge en psychomotricité dans un cadre déjà défini pour les toxicomanes, à construire pour les sportifs. Quel lien peut-on entrevoir entre un sportif et un toxicomane ? Un toxicomane se cache-t-il derrière chaque sportif ? 2.1 Prise en charge de sujets toxicomanes La psychomotricité, notamment par la médiation de la relaxation, est une approche non médicamenteuse du traitement des addictions. La méthadone ou le buprénorphine (Subutex), traitements de substitution aujourd’hui très largement prescrits, ne sont pas une solution radicale de l’addiction. C’est une aide indispensable, mais le changement doit être profond et plus durable pour le patient. Il faut ensuite qu’il se défasse de l’addiction au traitement chimique. La substitution n’est pas suffisante dans le soin, le patient doit être actif pour résoudre sa problématique d’addiction. « Imaginer qu’un simple traitement chimique puisse résoudre tous les problèmes aurait été une véritable utopie » (Valleur et Matysiak 2006, p. 243). De même, La psychomotricité n’a pas pour seul but d’apaiser et de détendre le patient, elle s’inscrit dans une démarche de soin et une dynamique de changement. Il appartient donc au psychomotricien de faire entendre à l’institution que la relaxation n’a pas pour seule vocation une modification du comportement observable, mais une modification de l’état global du patient. Il est important, lorsque l’on travaille en addictologie, de prendre en compte la comorbidité de l’addiction avec des troubles psychiatriques. Selon l’OFDT (Observatoire Français des Drogues et Toxicomanies), 29% des usagers d’héroïne ou de cocaïne vus dans les centres spécialisés ont déjà été hospitalisés pour un problème psychiatrique 1 . Il n’est pas aisé de définir si ces troubles psychiatriques sont à l’origine de l’addiction ou bien l’inverse. Une problématique d’addiction ne peut être abordée isolément ; il faut envisager le sujet dans son ensemble et dans son mode de fonctionnement psychique. Beaucoup de patients en centre de soins sont étiquetés état limite. Ce sont des patients « sur le fil », susceptibles de décompensation à tout moment. Bien que ces données psychiatriques existent, il y a malheureusement de moins en moins de médecins psychiatres dans les centres de soin. Ils sont maintenant remplacés par des médecins addictologues. Ces derniers prescrivent les traitements de substitution, mais prennent moins en compte le fonctionnement psychique du patient. Leur formation est, en effet, moins développée sur le plan psychiatrique, que celle des psychiatres eux-mêmes. Je décrirai, dans un premier temps, le cadre institutionnel, puis des modalités de prise en charge en psychomotricité avec l’apport de trois médiateurs (relaxation, spéléologie et cirque). Dans un second temps, j’exposerai une réflexion sur la place du sport en centre de soins, et nous nous pencherons sur le cas de Benoît, à la fois sportif et toxicomane. 1. http ://www.ofdt.fr/ 35 2.1.1 Les centres de soins J’effectue mon stage sur deux centres de soins différents. Tous deux sont affiliés à la même structure, cependant leur mode de fonctionnement sont très différents. – L’un, situé en milieu urbain, est un CSAPA (centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie). Les patients sont accueillis pour une durée de quatre mois, renouvelable une fois. L’objectif, ici, est centré sur une approche individuelle, afin de restaurer une certaine identité du sujet (Miossec 2006) 2 . – L’autre, situé en zone rurale, est aussi un CSAPA, mais avec le fonctionnement d’une communauté thérapeutique. Cela signifie que les résidents sont acteurs à la fois de leur soins, mais aussi de la vie de l’institution. Ils participent aux tâches ménagères, font la cuisine et le service, participent à l’entretien des locaux. Des élections régulières parmi eux les mettent en position de responsabilité. Les objectifs thérapeutiques sont ici davantage tournés vers le groupe et la réinsertion sociale. La durée de la prise en charge est plus longue, pouvant aller jusqu’à deux ans. Selon le décret du 14 mai 2007, les CSAPA assurent l’accueil, l’information médicale, psychologique et sociale et l’orientation de la personne et de son entourage. Ils assurent, également, la prise en charge médicale, psychologique, sociale et éducative de personnes souffrant d’addiction à une substance. Cette prise en charge comprend le diagnostic, les prestations de soins, l’accès aux droits sociaux et l’aide à l’insertion ou la réinsertion 3 (Danel 2008, p. 24). Dans les deux institutions l’admission se fait sur demande motivée de la personne qui participe financièrement, selon ses ressources, à la prise en charge. Il y a donc une vraie demande et un réel désir d’abstinence. Le patient signe un contrat de soins lors de son admission. Cependant, il peut arriver que l’admission dans le CSAPA fasse suite à une injonction judiciaire de soins. Ces personnes sont en recherche d’un cadre contenant. Le centre de soins est souvent le dernier recours. L’équipe pluridisciplinaire (éducative, médicale et thérapeu2. Il s’agit du mémoire de psychomotricité de ma maître de stage. Voir référence dans la bibliographie 3. Voir http ://www.legifrance.gouv.fr 36 tique) propose un emploi du temps soutenu et quelque peu rigide. En effet, de nombreuses activités sont proposées, avec un caractère obligatoire. Ainsi l’atelier « relaxation » proposé par la psychomotricienne est, lui aussi, obligatoire. Il y a ainsi dans ces deux centres de soins une psychomotricienne qui intervient à titre libéral. Elle propose un atelier hebdomadaire de relaxation, un atelier de psychomotricité une fois par mois, réalise des bilans psychomoteurs et quelques prises en charge individuelles. 2.1.2 Quelle prise en charge en psychomotricité ? Comment aborder ces prises en charge avec ces personnes si entières, qui ne font pas de compromis ? Pour eux, c’est la loi du tout ou rien qui prédomine, et une étincelle peut se transformer en feu de forêt en une fraction de seconde. Une autoobservation est indispensable lorsque l’on travaille avec ces personnes. On a vite fait de se laisser envahir par leurs propres débordements d’émotions. Leur stress se transmet et nous contamine si l’on n’y prend garde. Voilà quelle a été ma première difficulté : ne pas me laisser envahir tout en étant attentive et réceptive à leurs états. Une autre difficulté dans le travail avec des personnes toxicomanes, toujours inhérente à leur personnalité, est leur mode de construction en faux-self 4 . Ces patients se mettent souvent en miroir du soignant. Dans une certaine séduction, ils nous disent ce que nous voulons entendre, et sont, de ce fait, dans un déni permanent de leurs difficultés. C’est ainsi que, dans l’institution, leur parole est sans cesse remise en cause. Il y a toujours cette interrogation : « Est-ce qu’il nous ment, ou est-ce qu’il est dans l’authenticité ? ». Il n’est pas rare de retrouver des bouteilles d’alcool ou des seringues cachées dans les faux plafonds. Il n’est pas toujours facile, pour les professionnels, d’établir une relation de confiance. Après avoir intégré et accepté ces difficultés dans la relation à l’autre, on peut définir des axes de prise en charge en psychomotricité. Je développerai ici uniquement des prises en charge de groupe, puisque c’est ce que j’ai principalement abordé 4. « Ce terme fait référence à la conception de D.Winnicott. Il rend compte d’une certaine forme de régression dans la cure psychanalytique et d’organisation psychopathologique entrant dans le cadre des états limites. C’est un clivage défensif du self, dans le but de se soumettre aux exigences de l’entourage. (Doron et Parot 1991) 37 pendant mon stage. Chacune des trois médiations utilisées (relaxation, spéléologie et cirque) mettent en jeu l’exploration des éprouvés corporels, ainsi que leur élaboration par la verbalisation. 2.1.2.1 La relaxation Les séances, par induction verbale, se veulent simples, courtes et facilement assimilables. Elles prennent appui, essentiellement, sur ce qu’il y a de plus concret en soi : les sensations corporelles. Le but est d’amener le patient à prendre conscience de ses états corporels et de les associer à ses états émotionnels. De ce fait, les séances sont davantage axées sur la respiration et l’inventaire des parties du corps, que sur l’imaginaire. Les temps de verbalisation sont ici primordiaux. En effet l’expression du vécu corporel, souvent difficile, permet d’accéder à une élaboration psychique plus mentalisée, et de se dégager de l’agir. La relaxation est un moment pour soi, un espace où l’on pense à soi. Mais elle peut mettre les patients en difficulté : l’immobilité corporelle peut être inconcevable. Leur relation au temps et à l’immédiateté est aussi mise à mal en relaxation. C’est donc un espace de découverte à laquelle l’adhésion de la part des résidents n’est pas toujours facile à obtenir, mais elle est souvent possible et elle porte ses fruits. La relaxation prend appui sur l’image du corps, qui désigne les perceptions et représentations mentales que nous avons de notre corps, comme objet physique, mais aussi chargé d’affects. C’est la première représentation inconsciente de soi. Elle est donc à la base de l’identité même du sujet. « Nous sommes là dans un travail où le thérapeute met à la disposition de son patient son psychisme tel un "moi auxiliaire" (Anzieu), sa capacité de transformer des émotions inassimilables, en quelque chose de recevable pour le patient. » (GUIOSE_2007) La relaxation, par la voix du thérapeute, va venir étayer une certaine construction, en redéfinissant l’image du corps et l’identité du patient, pour l’aider à contenir ses affects. Il est important de préciser que le patient a une part active dans cette élaboration, sinon la relaxation se limitera au comportement observable du relâchement tonique. Ce relâchement n’est pas néfaste en soi, l’état de calme et de sérénité dans lequel les patients sont plongés pendant la séance est bénéfique, mais très limitatif. En accord avec les éléments théoriques énoncés plus haut, et dans un objectif 38 thérapeutique de changement, il faut valoriser la part active du patient. Le but est d’obtenir une association entre éprouvés corporels et états émotionnels. Faire avec l’alexithimie Ce qui frappe chez ces patients, c’est leur grande diffi- culté à verbaliser et à se représenter leurs états émotionnels. Ce défaut de mentalisation et d’élaboration psychique implique que les patients ne parviennent pas, ou difficilement, à penser leur souffrance. C’est comme si cette souffrance et l’ensemble de leurs états psychiques sortaient du champ de la conscience. Ils n’ont ainsi plus accès à la représentation d’eux-mêmes. En prenant appui sur les approuvés corporels physiques concrets, la relaxation encourage le patient à avoir un retour sur soi, à se penser. Les produits, et donc le recours à un objet externe, ont simplifié les contenus psychiques pour les rendre plus supportables. Il apparaît que les sensations que procurent ces produits ne sont pas exprimables et donc pas représentables. Patrick : « on peut pas décrire les sensations que procurent l’héroïne. Ça se sent, ça ne se dit pas ». Puis il dira : « l’héroïne c’est comme une femme que l’on a en soi ». Se servir d’images ou de métaphores, c’est le début de la symbolisation. Je l’encourage dans cette démarche. Ainsi, dans une séance de relaxation, le temps de verbalisation et d’élaboration est aussi, voire plus important que la relaxation en elle-même. Chaque participant à la séance doit s’exprimer avant et après la relaxation. Ces tours de paroles font parties du cadre de la séance. Le psychomotricien doit, dans ces moments, user de toute son habileté relationnelle pour sortir du traditionnel et plutôt stérile « ça va ». Il n’est pas rare d’entrendre, après un certain temps : « Moi ça va, mais en ce moment je me sens pas très bien ». Réflexion sur la relaxation La relaxation est une médiation beaucoup utilisée en psychomotricité, qui doit être adaptée à chaque population et à chaque type de patient. Pour les patients souffrant d’addiction, ce n’est pas un lâcher-prise qui sera en premier lieu recherché, mais un travail actif sur la reconstruction de soi. Beaucoup d’institutions et de professionnels ont une représentation de la relaxation qui ne 39 va pas dans ce sens. Ils se limitent à l’observable : « les patients ressortent zen de la séance ». C’est, en effet, un point bénéfique ; les éducateurs se plaignent moins de comportements violents. Cependant, il s’agit d’un travail thérapeutique et les changements doivent se faire plus en profondeur, dans l’identité même du patient. Je pense, ainsi, que dans les institutions, il serait plus approprié de remplacer le mot relaxation, par « travail corporel ». C’est une élaboration qui ne se limite pas au processus régressif archaïque qu’est la relaxation. On prend ici le chemin en sens inverse : on part de la sensation pour accéder à la représentation. Il s’agit du sens du développement de l’enfant. Pour certains patients stessés ou surmenés, on va chercher le processus inverse de la perception vers la sensation. Ce processus est celui recherché dans la prise de produit, qui constitue un processus régressif. En le reproduisant, on mime les effets de ces produits. La relaxation serait alors vue comme un traitement de substitution. Encore un fois, cela n’est pas négatif en soi, mais il faut, également, sortir de la substitution. Le processus allant de la perception à la sensation peut être introduit en début de soins, dans une visée palliative de soulagement de la souffrance du manque. Puis, lorsque les effets de manque se font moins sentir, le processus doit être inversé, pour obtenir un changement et des effets thérapeutiques durables. D’autres médiations permettant le passage des éprouvés corporels vers la représentation de soi sont possibles. C’est le cas le médiation cirque. 2.1.2.2 La médiation cirque En parallèle, j’effectue un autre stage dans une école de cirque. Celui-ci est très différent puisqu’il s’agit d’éducation psychomotrice pour des enfants choisissant le cirque comme activité extra-scolaire. Cependant, je me suis rendu compte des possibilités importantes qu’offre ce médiateur. Je pense que le cirque, par son aspect ludique et sportif, peut convenir à tout type de personne et à tout âge. C’est en expérimentant, moi-même, les activités circassiennes que j’ai pris conscience de tout ce que cela mettait en jeu dans le corps, et donc ce que le cirque pouvait mettre en jeu chez une personne souffrant d’addiction. Le cirque offre l’opportunité d’expérimenter son corps à l’aide de divers 40 matériels qui lui sont propres (boule, fil, tissus, trapèze, trampoline, jonglerie). Le cirque permet d’appréhender le corps de manière ludique sans être enfantin. On veille bien à mettre l’aspect performance de côté, pour ne pas mettre en échec la personne. Cependant, il est important de fixer des buts à atteindre : marcher tout le long du fil, tenir debout sur la boule, parvenir à jongler, etc, tout en dédramatisant l’échec (on passe à autre chose). Le cirque permet (Casanave et al. 2010, p. 43) : – un meilleur contrôle de soi et de sa gestualité (travail autour du schéma corporel, de la latéralité, etc), – une meilleure conscience de soi et confiance en soi, une renarcissisation, un enrichissement des éprouvés corporels, des expériences nouvelles engageant les sensations proprioceptives, kinesthésiques, favorisant la consolidation de l’image du corps et de la sécurité interne. Le plaisir de la recherche de sensations corporelles valorisantes doit prévaloir. Il s’agit d’une expérimentation de ses possibilités psychomotrices, tout comme la prise de produit commence un jour par une expérimentation : une recherche de sensations nouvelles. « Le cirque permet d’expérimenter son corps de manière réfléchie et maîtrisée, débarrassée du passage à l’acte. » (Casanave et al. 2010, p. 43) La prise de risque, inhérente aux arts circassiens, pourrait permettre une alternative au passage à l’acte et à la mise en danger induite par la prise de drogues. La verbalisation des sensations et l’élaboration psychique des éprouvés corporels feront, là encore, partie intégrante de la séance. Cet atelier thérapeutique se déroulera par demi-groupe (5 ou 6 résidents). Chaque groupe profitera de trois séances. Nous utilisons le véhicule du centre de soins pour nous rendre à l’école de cirque. L’encadrement se compose de la psychomotricienne, de la stagiaire psychologue (observatrice), d’une animatrice cirque (employé de l’école de cirque), et de moi-même. Découverte du chapiteau Lorsque j’ai présenté l’atelier aux résidents, j’ai pu constater que les représentations de chacun sur le cirque étaient très différentes. Certains ont littéralement sauté de joie. Pour ceux-la, le cirque est associé d’affects positifs. Pour eux, le cirque est synonyme d’expression artistique et culturelle. Ils n’ont 41 pas la représentation du cirque traditionnel avec les lions et des clowns, mais plutôt celle d’un objet artistique et d’expression. Pour d’autres, la représentation du cirque traditionnel est plutôt chargée d’affects négatifs, certains l’associent même à de la peur. Les souvenirs d’enfance sont facilement évoqués lorsque l’on parle de cirque sur un versant positif ou négatif. Le jour J, lorsque nous pénétrons sous le chapiteau, les yeux pétillent et des souvenirs d’enfance positifs sont spontanément évoqués. Le lieu même du chapiteau permet d’offrir un espace contenant et un cadre bien délimité à la séance. Il y a beaucoup de stimulations dans ce lieu : le matériel, les trapèzes, trampolines, accessoires, etc. C’est un lieu extrêmement vivant avec des artistes qui s’entraînent, de la musique, de l’agitation, etc. Tout ces éléments en font un lieu à part. Cela constituera une difficulté pour certains, qui seront perturbés par cette agitation, mais l’engagement corporel que propose le cirque leur permettra de ce recentrer sur euxmême. Déroulement des séances Le but est ici de permettre une expérimentation des différents ateliers du cirque de manière volontaire et dynamique, et ainsi permettre à la personne d’explorer librement toutes ses possibilités physiques. Les étapes de la séance : – un premier tour de parole, pour que chacun puisse s’exprimer sur son humeur du jour, ses représentations du cirque et ses attentes de la séance, – un échauffement, – explication détaillée de chaque atelier et premières expérimentations sous le regard des autres, avec des conseils pour chacun et des règles de sécurité : équilibre (fil, boule, monocycle), aérien (tissu, trapèze, trampoline) et jonglerie. – expérimentation libre d’un atelier choisi, – étirements, – tour de parole sur le vécu de la séance, et son état après celle-ci. Anthony : à la découverte de son corps Anthony est un jeune homme polytoxi- comane au centre de soin depuis janvier 2012. Il n’a pas de diagnostic clairement 42 posé, mais il semblerait, selon la psychiatre, qu’Anthony souffre d’une grande immaturité dans son développement psychique. De ce fait, il présente certains traits de construction psychotique. Mais le diagnostic, difficile à poser, est incertain. Anthony a souvent le haut du corps figé et raide, il ne semble pas habiter son corps. Ses expressions faciales sont pauvres, figées elles aussi. Il ne sourit presque jamais. Ses jambes, quant à elles, sont constamment en mouvement. Il donne l’impression d’avoir en permanence envie d’uriner. Il porte tout le temps une petite sacoche dont il ne veut pas se séparer. Il a également souvent sur lui plusieurs couches de vêtement, comme pour s’assurer d’une certaine enveloppe et d’une contenance. Dans le groupe, il est souvent stigmatisé et montré du doigt. Anthony participe à l’atelier cirque parce que tout le monde y participe. Il n’exprime pas d’envies, ni d’affects particuliers en lien avec cette proposition. Ses verbalisations sur lui-même et ses ressentis sont extrêmement pauvres. Anthony semble insensible à lui-même, comme anesthésié. Les années de consommations ne sont pas étrangères à ce fait. Sous le chapiteau, Anthony ne fait pas de commentaires, et s’inquiète du fait de ne pas pouvoir fumer pendant la durée de l’atelier (1h30). Il est, en effet, difficile pour lui de suivre un atelier et d’être avec le groupe jusqu’au bout. Mais j’insiste avec lui sur le cadre à respecter. Malgré cela, il participe, et commence à mettre son corps en jeu. Dans un premier temps, cette mise en jeu n’est pas adaptée : il ne parvient pas à attendre son tour et à écouter les consignes jusqu’au bout. Sa motricité est maladroite et désordonnée. Elle est impulsive et pas réfléchie. Lorsque tous les agrès sont pris, il ne parvient pas à attendre son tour, et se jette sur les gros tapis. Il semble prendre plaisir dans ces décharges motrices, à en oublier l’objet initial : marcher sur le fil. Je le sollicite lorsqu’un fil se libère et il expérimente alors cette activité. Anthony se montre, alors, très prudent, ses gestes sont maîtrisés, il n’est plus dans le passage à l’acte et l’impulsivité. L’expérimentation de cette motricité maîtrisée et pensée lui a permis d’être plus attentif à ses sensations, à ce qui émane de lui. Anthony était dans l’impossibilité d’éprouver son corps sans drogue. Celle-ci lui permettait de se sentir, de stimuler les sensations pour exister. A la fin de la première séance, je le valorise sur le fait qu’il est parvenu à rester 43 avec le groupe tout le long de la séance, et qu’il a pu expérimenter les différents agrès proposés (fil et boule). Il ne verbalisera pas encore ses sensations, mais dira être fièr de lui. La séance a ainsi permis une renarcissisation, et contribué à une plus grande confiance en lui. Au fil des séances et de la mise en jeu de sa motricité, Anthony, se sentant plus en confiance avec lui-même et avec le groupe, s’ouvre à la parole sur ses ressentis. Il parviendra de mieux en mieux à décrypter ses états et à en faire part aux autres. Lors de la première séance, la situation d’attente a été supportée grâce aux décharges motrices, sans qu’Anthony ait pu repérer que c’était un moment difficilement supportable. Lors de la deuxième séance, l’attente, toujours difficile pour lui, est gérée d’une autre manière : il vient me voir et me dit qu’il se sent angoissé. Je lui propose, alors, de s’asseoir, et nous discutons. Il parviendra, ainsi, à sortir de l’alexithymie, et à décrire ses sensations corporelles dans ces situations d’attente qui l’angoissent. « Je me sens serré, le souffle coupé, etc ». Puis, lorsque vient son tour, il expérimente l’agrès avec ses possibilités physiques et ses appréhensions. Pour la dernière séance, nous décidons de proposer une découverte du trampoline. Pour cette activité, il est primordial de respecter les règles de sécurité. De ce fait cette séance sera plus cadrée que les autres : un par un sur le trampoline, les autres doivent se positionner autour, en parade, en cas de chute du trampoline. Il y a donc plus d’attente et d’inactivité. Mais pour Anthony, le cadre plus ferme lui a permis de se sentir contenu et en sécurité. Il ne manifestera pas d’angoisse, ni même d’impatience. L’expérience du trampoline sera pour lui riche en découvertes de nouvelles sensations. Le trampoline demande une maîtrise permanente de l’ensemble du corps. Il permet, par cette maîtrise, une régulation du tonus. Dans un premier temps, pour Anthony, les sauts sont davantage subis, puis il parvient peu à peu à maîtriser le rebond. On peut penser que cette expérience lui a offert la possibilité d’éprouver son corps dans sa totalité, d’obtenir une harmonisation tonique et des éprouvés corporels agréables. À la fin de cette séance, il dira avoir passé un moment agréable et qu’il se sent bien. De retour sur le centre, il ira plus loin dans la verbalisation en confiant à un éducateur que le trampoline lui a permis de se sentir à présent détendu et apaisé. 44 L’atelier cirque a ainsi soutenu une élaboration et une construction de l’image du corps. Selon Ajuria Guerra, l’enfant, dans son développement passe d’un corps vécu et sensori-moteur, à un corps perçu et représentable. Anthony a refait ce chemin dans cet atelier. Il s’agit là d’un exemple du vécu de cet atelier. Chaque résident a une expérience de l’atelier cirque qui lui est propre. Chacun a pu se saisir de cette proposition et pu intégrer diverses sensations corporelles agréables sans drogue. Et chacun a, également, pu s’exprimer sur ses éprouvés corporels. Le cirque est donc un médiateur approprié pour des personnes ayant une problématique d’addiction. 2.1.2.3 Découverte de la spéléologie Le 11 janvier 2012, nous avons organisé une sortie visant à la découverte d’une activité nouvelle : la spéléologie. Sur les onze résidents que compte le centre, sept étaient présents à cette sortie. Les quatre autres n’ont pas participé pour raisons médicales. Concernant l’encadrement, l’équipe se composait de la psychomotricienne, de l’éducateur sportif et moi-même. En plus de cela, trois personnes habilitées à l’encadrement en spéléologie étaient présentes. Cette sortie a donc lieu juste après les fêtes de fin d’année. Cette période est toujours difficile car elle renvoie aux personnes leurs problématiques familiales. C’est aussi une période où la consommation d’alcool est omniprésente. Suite à des consommations durant les fêtes, beaucoup de résidents étaient ainsi en rechute à ce moment-là. Cette sortie a donc eu pour fonction de proposer de la nouveauté, de sortir du cadre du centre et d’apporter une nouvelle expérience que chacun a pu investir à son niveau. Il s’agit de commencer ou de recommencer la démarche de soins sur de bonnes bases, de renarcissiser les personnes pour reprendre confiance en soi et dans le groupe. Je connaissais déjà le lieu de la sortie, je l’ai donc choisi en toute connaissance de cause. Il s’agit d’une rivière souterraine qui ne présente pas de grande difficulté : il n’y a pas de passages très exigus. Il y a quelques passages acrobatiques, mais ils sont à la portée d’adulte sans graves problèmes physiques. Une des difficultés pouvait résider dans le fait d’avoir de l’eau jusqu’au dessus des genoux tout le long de la 45 progression dans la cavité. J’ai donc effectué, en amont de cette sortie, un travail de préparation. Je leur ai expliqué ce qu’ils allaient trouver le plus précisément possible. Je leur ai également montré des photos du lieu qu’ils allaient découvrir. Il ne manquait plus qu’à vivre cette nouvelle expérience. Mes observations durant cette journée furent multiples et riches d’enseignements : Expérimenter de nouvelles sensations Pour la plupart, la spéléologie étaient une activité nouvelle. Chacun était donc partagé entre l’excitation de découvrir de nouvelles sensations et l’appréhension de ce milieu qui, à première vue, peut paraître hostile. Beaucoup de cigarettes ont été fumées avant l’entrée dans la cavité. L’angoisse monte encore d’avantage lorsqu’on leur apprend qu’il est formellement interdit de fumer à l’intérieur de la grotte. Malgré cela, la curiosité et la recherche de ces nouvelles sensations sont plus fortes. À l’entrée dans la cavité l’excitation est palpable, mais il s’agit là d’une excitation positive, qui donne envie d’aller de l’avant. Tout le monde a le sourire aux lèvres, l’ambiance est conviviale. Personne n’exprime une quelconque angoisse, tout le monde semble à l’aise. Même le fait de mettre les pieds dans l’eau froide est objet de plaisanterie. Toute le monde semble accepter et accueillir ces sensations comme plaisantes et agréables. L’épreuve du noir Je m’aperçois que le groupe semble à l’aise et motivé. Je leur propose donc, lors d’une pause, d’éteindre la lumière de leur casque, et de faire ainsi l’expérience du noir complet. C’est une expérience que l’on peut effectuer presque uniquement sous terre, car il n’y a aucune lumière extérieures, naturelles ou artificielles. Ma proposition est acceptée et nous éteignons donc nos lumières. Après quelques instants de rires (défensifs) et d’agitations, je propose de porter attention aux bruits environnants et donc de garder le silence. Le silence total sera difficile à obtenir, mais un certain calme est observé. Je décide de me taire également pendant ce moment, et de laisser l’opportunité à chacun de vivre ses sensations pour soi, sans suggestions, une certaine manière « d’être en soi ». Cette expérience de privation sensorielle permet de faire abstraction de tout ce 46 qui entoure, des stimulations provenant de l’extérieur, et d’être ainsi plus réceptif aux sensations intéroceptives, émanant de soi. La privation de certains canaux sensoriels sert à révéler la présence d’autres canaux moins facilement accessibles à la conscience et à la représentation. Dans la toxicomanie, il y a un certain besoin d’appui sur les stimulations extérieures pour se sentir exister. Cette recherche de stimulations extérieures vient révéler le défaut d’un ancrage corporel suffisamment fort pour soutenir une image de soi cohérente (Bullinger 1994). De ce fait, les sensations intéroceptives, plus subtiles et plus fines, sont mises de côté, en particulier lorsque le corps est inactif. Nous rallumons ensuite nos lampes frontales. les mots viennent spontanément. « Sérénité », « calme », « paix intérieure », « moment agréable », « surprenant » sont les mots évoqués pour définir les sensations ressenties. Aucun ne se sera senti angoissé lors de cette expérience. Au contraire, le groupe demandera, lors de la pause suivante, de revivre la même expérience, et de rechercher à nouveau cette sensation nouvelle et agréable. Dépasser ses possibilités physiques Cette sortie a été pour certains résidents très éprouvante au plan physique. Cependant, la volonté d’évoluer ensemble a été plus forte que l’épuisement. Au fil de la progression, je me rends compte que certains, plus en difficulté, ont besoin de plus de temps, d’autres, moins tolérants à l’attente, vont beaucoup plus vite. Je suggère, alors, afin de s’adapter au rythme de chacun, de faire deux groupes selon la vitesse de progression. Mais ma suggestion est rejetée à l’unanimité, le groupe décide d’avancer ensemble. Les plus rapides ont consenti (avec quelques difficultés) à ralentir le rythme et à attendre les plus lents. Quant à eux, je leur propose à plusieurs reprise de ne pas hésiter à me signaler toute fatigue excessive, et faire demi-tour si besoin est. Mais là encore le groupe sera moteur de la motivation, et certains ont pu dépasser ce qu’ils estimaient être leurs limites. L’éducateur sportif se dira impressionné par les efforts physiques de certains résidents plutôt passifs lors d’activités sportives plus classiques. Par l’intermédiaire de cette activité, on sollicite plusieurs types de compétences : – celles purement motrices, mettant en jeu la mécanique du corps, – les capacités relationnelles d’être en groupe, 47 – et celles, portées par le groupe, de dépasser ses appréhensions et ses limites physiques. La cohésion du groupe Le groupe s’est donc révélé être un véritable moteur lors de cette journée. Cette expérience partagée est ainsi inscrite dans l’histoire du groupe. Cela aura donc permis de le souder, de se connaître un peu mieux chacun. En centre de soin, la vie en collectivité est parfois un obstacle au bon déroulement du soin. Le fait de partager sa chambre, sa salle de bain, etc, est parfois difficile à supporter au quotidien. Cette sortie aura donc eu pour effet de renforcer la cohésion du groupe, par une expérience agréable et renarcissisante pour chacun, donnant naissance à un groupe plus fort. Bilan de la journée D’un milieu pouvant paraître angoissant de prime abord, on passe à un milieu contenant, voire sécurisant. Les résidents sont ainsi ressortis de cette journée avec le sentiment d’avoir partagé une expérience avec le groupe, dont les liens furent renforcées. Ce partage d’expérience fait à présent partie de l’histoire du groupe. Suite à cette sortie, il nous a paru important d’en laisser une trace. Nous avons entrepris avec les résidents la réalisation d’un reportage photographique et le montage d’une petite vidéo. Cette mission a été véritablement tenu à cœur par certains. Ils avaient la volonté de laisser une trace de leur journée et de montrer aux autres (professionnels du centre et futurs résidents) que, dans ce difficile et long travail sur soi pour se débarrasser de leur addiction, des moments agréables étaient aussi présents. De cette idée de sortie a émergé la volonté d’organiser une découverte d’activités dite « nature » deux à trois fois par an. Le cheval, la plongée ou l’escalade sont autant d’occasions de découvrir son corps, d’explorer des sensations et de connaître les autres dans le plaisir et la valorisation de soi. 2.1.3 La place du sport : un traitement de substitution de plus ? Dans les CSAPA, le sport est omniprésent, et particulièrement valorisé. Dans l’une des institutions où j’effectue mon stage, l’éducateur sportif occupe un poste 48 de cadre, il est responsable d’animation. De ce fait, le sport est très présent. Les résidents bénéficient d’activités sportives encadrées par un enseignant en moyenne trois fois par semaine. En plus de cela, une salle de musculation est à leur disposition lorsqu’ils le souhaitent. Pour certains résidents, c’est trop, pour d’autres c’est nécessaire, voire indispensable. Le sport met en jeu la motricité, il permet d’éprouver son corps et les sensations intéroceptives entraînées par le mouvement des articulations, la contraction des muscles, etc. Le sport est repéré comme quelque chose « qui fait du bien » car il permet d’être dans ses sensations. Ainsi, il mime les effets de la drogue. Il y a donc le risque de remplacer une addiction par une autre. Mais le sport est malgré tout bénéfique, tant qu’il n’enferme pas la personne dans la répétition compulsive d’un acte moteur. Le sport est un traitement de substitution lorsqu’il reste dans la répétition sensori-motrice, à l’origine de toute addiction. Il faut donc apporter de la nouveauté, offrir des découvertes de nouveaux sports, et ainsi permettre d’expérimenter son corps et ses sensations. Cette expérimentation doit, également, s’accompagner d’une mise en mot, de représentations, afin de passer du sensori-moteur au sensoripsychomoteur. Dans les centres de soins, le travail de coopération entre éducateurs sportifs et psychomotriciens est particulièrement intéressant. Le sport, tout comme l’art, est une médiation à privilégier dans le travail thérapeutique avec l’adulte. Bien sûr, on ne cherche pas la performance dans cette médiation et dans le processus thérapeutique. De la même manière, une personne adepte de sport peut chercher avant tout les éprouvés corporels plutôt qu’une quête de performance. 2.1.4 Benoît : toxicomane et sportif Benoît, âgé de 41 ans, intègre la communauté thérapeutique en octobre 2011. Son principal problème, pour lui à l’heure actuel, est son addiction à l’alcool. Les premiers mois de sa prise en charge ont été quelque peu difficile pour lui, en particulier dans le fait de se plier aux règles de la vie en collectivité. Mais il apprend petit à petit à faire des concessions. A présent, presque sept mois après son admission, 49 il est vu comme un résident modèle, « au travail », qui progresse très rapidement dans son soin. Il est volontaire et dynamique dans les différents ateliers proposés et se montre très déterminé dans l’aboutissement de son soin. Ce n’est pas la première fois qu’il entame une démarche de sevrage, mais il estime avoir parcouru du chemin vers l’abstinence, et que « cette fois-ci sera la bonne » ! Il se montre parfois autoritaire avec d’autres résidents, et ne comprend pas pourquoi ils ne progressent pas aussi rapidement que lui. Benoît est de petite taille et sec malgré un gros appétit. Il fait très attention à son apparence : il porte des vêtements de marques de sport de glisse, lui donnant le « look » d’une personne d’une vingtaine d’années. De ce fait, il est difficile de lui donner un âge précis. Benoît est plutôt facile d’abord, il entre facilement en interaction, ce qui lui donne un côté plutôt sociable. Nous échangeons souvent, de manière informelle, sur sa passion des sports de glisse (surf et snowboard). Il me dit en être véritablement « accro ». Je lui propose donc un entretien plus formel sur sa pratique, et sur les liens éventuels avec ses consommations. Il accepte avec enthousiasme ma proposition. Historique de sa pratique du sport et de ses consommations Benoît a passé une grande partie de son enfance et son adolescence en Côte d’Ivoire, où travaillait son père. Il garde un excellent souvenir de sa vie en Afrique, et regrette ce temps. A cette époque, il joue beaucoup au tennis, il s’entraîne dur avec son père, jusqu’à avoir un très bon niveau. Ces temps de tennis avec son père sont tout de suite associés à la consommation de bière. Dès l’âge de 11 ans, son père l’emmenait boire une bière après l’entraînement. Il décrit ce moment comme très agréable et convivial. À partir de ses 13 ans, toujours en Afrique, Benoît découvre le surf. Jusqu’à l’âge de 18 ans, il ira surfer tous les jours. Il consomme de l’alcool en soirée, mais cette consommation n’est pas jugée problématique en terme d’addiction. Puis Benoît quitte l’Afrique et s’installe à Bordeaux. Il commence alors à fumer du cannabis en grande quantité et arrête le sport pendant une durée de deux ans. Benoît voulait retrouver, grâce au cannabis, un mode de vie similaire à celui qu’il avait en Côte d’Ivoire. Il voulait, dit-il, « vivre au jour le jour », comme c’était le cas en Afrique. Il reprend le surf, mais seulement en période estivale. La reprise de 50 cette pratique sera associée à la consommation de cannabis. «Le cannabis me rendait un peu parano. Je fumais avant de surfer, dans le but d’augmenter la sensation de peur» Benoît décrit dans ces situations une volonté de maîtrise des éléments et de soimême. Il parle d’une envie de repousser les limites, ou peut-être de les chercher. Ensuite, il découvre la montagne et le snowboard. C’est un milieu que le fascine très vite. La consommation de cannabis et toujours présente, mais elle fait peu à peu place à la consommation d’alcool. Celle-ci devient quotidienne. Ainsi, le snowboard va complètement remplacer le surf. Benoît décrit de véritables comportements compulsifs concernant cette pratique sportive. Il ressentait comme un besoin impérieux de prendre la route des Pyrénées chaque week-end. Il lui arrivait de faire trois jours de suite des allers et retours de Bordeaux à St Lary, au détriment de son état de fatigue et de l’aspect financier. Pour lui, il n’y avait aucune réflexion, il considère ce comportement comme un passage à l’acte. Les conséquences financières n’étaient pas réfléchies. On est bien là dans un comportement compulsif de répétition et de recherche de sensations. Un autre élément important est la recherche de solitude. Benoît partait souvent seul en montagne. Cette solitude était recherchée. Il y avait là une volonté de se retrouver soi-même, avec ses sensations propres. Il n’y avait donc que très peu d’échanges sur ce qui se vivait. Les sensations restaient des sensations, il n’y avait pas d’élaboration psychique, pas de représentations et de verbalisations. Les sensations étaient vécues seulement pour elles-mêmes. La consommation d’alcool était systématiquement associée à cette pratique du snowboard. Benoît buvait de l’alcool sur les remontés mécaniques, avant la descente. De ce fait, montagne et consommation d’alcool sont associés. Il prend à plusieurs reprises de la cocaïne, en soirée, mais n’en deviendra pas dépendant. Dans ces consommations d’alcool ou de cannabis, Benoît ne cherche pas la perte de contrôle et l’ivresse. Pour lui, l’utilisation de ces produits sert « à fonctionner au quotidien. » L’ivresse était davantage recherchée dans le sport. Benoît ne perdra, à aucun moment, de contact de la société. Il a toujours travaillé (gérant d’un magasin 51 de sport de glisse) et fait du sport. L’alcool organisait sa vie psychique au quotidien et était devenu routinier. Il l’accompagnait dans tous les moments de la vie. Benoît n’avait pas conscience que cette consommation pouvait être un problème. Il était, comme tout alcoolique, dans le déni de son addiction. Il emploie lui-même le mot « déni » pour qualifier son fonctionnement de l’époque. Ce sont ses proches qui tirent la sonnette d’alarme. Il entreprend alors un soin pour se sortir de l’addiction. Le processus de soin Je vois Benoît toutes les semaines, en séance de relaxation. Il ne manque aucune séance. Il parvient plutôt bien à verbaliser ses sensations, mais il exprime souvent la déception de ne pas ressentir toutes les sensations qu’il aurait voulu ressentir. Il invoque souvent des perturbations extérieures pour justifier cette déception (une respiration forte de la part d’un autre résident, le chant des oiseaux à l’extérieur, quelqu’un qui marche à l’étage au dessus, etc). Il dit ne pas parvenir à « rentrer dedans ». Nous notons chez Benoît une respiration rapide, comme bloquée. Alors que j’animais la séance de relaxation, ma maître de stage en a profité pour poser ses mains sur le thorax de Benoît, afin de l’aider à mieux sentir cette respiration haletante. A la fin de la relaxation, il dira que c’est la première fois qu’il parvient à percevoir sa respiration, et ainsi à la rendre plus ample. Lors d’une autre séance, nous renouvelons l’expérience, et c’est moi cette fois qui pose mes mains. Il dira ensuite s’être senti comme dans un cocon, avec une impression de chaleur, de sécurité et d’enveloppement. Benoît a donc besoin d’une aide extérieure active pour se centrer sur lui et sur ses sensations. Il a besoin du toucher de l’autre, d’une sensation extéroceptive, pour percevoir ses sensations intéroceptives, plus fines et subtiles. Nous l’accompagnons dans cette prise de conscience. Benoît a beaucoup de défense, en particulier une hypertonie importante. Il est, la plupart du temps, dans le contrôle et la maîtrise et ne laisse pas souvent percevoir ces faiblesses. On retrouve cette volonté de contrôle et de maîtrise dans sa pratique des sports de glisse. Par ce comportement, Benoît cherche à éprouver ses propres limites. L’hypertonie lui permet de se sentir et de s’éprouver corporellement. Il faut donc l’accompagner vers un relâchement de ses défenses par un abaissement du tonus et une verbalisation plus authentique de ses états émotionnels. 52 Benoît a conscience de ces défenses qu’il met en oeuvre, et dit travailler dessus, mais il est encore difficile de tout lâcher. Lorsque ça « lâche », il pleure parfois, mais il ne parvient pas décrire ses émotions dans ces moments difficiles. Il sait qu’il se trouve au seuil d’un cap à passer, le processus de soins est bien amorcé, il faut l’accompagner dans ce travail sur lui-même, vers plus d’authenticité. Drogue et sport intimement liés et problématique d’addiction Que ce soit pour l’alcool ou le cannabis, les produits sont, chez Benoît, associés à la pratique du sport. Le sport n’a pas servi, ici, de comportement de substitution, comme on peut le voir chez certains toxicomanes. Cependant les comportements que l’on observe chez Benoît font qu’il se trouve dans une réelle problématique d’addiction. Même si drogues et sports sont ici liés, l’arrêt de l’un entraîne une prédominance de l’autre : à l’arrêt du surf à son retour en France, il augmente sa consommation de cannabis, à l’arrêt de la consommation de cannabis, il devient alcoolique, il devra également se méfier de son appétence pour la cocaïne. Ce qui caractérise Benoît est sa perpétuelle quête de limites. Dans ses comportements, il y a la volonté de trouver la frontière entre maîtrise de son corps et des éléments et perte de contrôle. Benoît utilisera la métaphore d’un funambule qui marche sur un fil de sensations. Il s’agit de trouver son équilibre sur un support très instable. Benoît doit maintenant trouver une certaine stabilité et un équilibre psychique. La sensation lui sert à se tenir, l’élaboration doit maintenant prendre place. 2.2 Sportif : normal ou pathologique ? Une fois l’étude et l’observation de patients toxicomanes faites, on peut s’interroger à présent sur ce qui est mis en jeu chez les sportifs. S’agit-il d’un même mode de fonctionnement et d’une réponse adaptative similaire face aux pressions de l’environnement ? Ces questionnements m’ont amené à m’interroger sur qu’est le sport et pourquoi il est à ce point valorisé dans les médias et ailleurs ? Pour Vayer et Roncin, l’activité sportive est une activité symbolique qui revêt de 53 nombreuse significations. Il est difficile de donner une définition du sport suffisamment précise : en effet, les comportements, rites, représentations, normes et valeurs sont à la fois politique, économique, esthétique, moral, etc. En revanche, sur le plan symbolique, il existe, toujours selon ces auteurs, une certaine unité : « c’est le langage de la chasse et de la guerre dans leur sens primitif. » (VAYER_RONCIN_1999) La chasse permettait la vie et la survie de l’individu et la guerre permettait de protéger ou d’étendre le territoire d’une tribu. Lorsque l’Homme, par le développement de l’agriculture, n’a plus eu besoin de chasser pour survivre, l’instinct de chasse était malgré tout toujours présent et nécessitait de nouveaux modes pour s’exprimer. C’est ainsi que les Romains et les Grecs ont transformé la chasse en spectacle, et donc en symbolisation. Vayer et Roncin donne ainsi la définition suivante de l’activité sportive : « activité symbolique s’exprimant sur le mode corporel, conflictuel et ritualisé et prenant sa signification dans le groupe social. » (VAYER_RONCIN_1999) Pour ces auteurs, le sport joue donc un rôle social important : répondre à une tension interne inconsciente due à cet instinct de chasse. Le sport, tout comme les drogues, assurent donc une homéostasie psychique et permettent une certaine adaptation de l’individu à son environnement. Les sports collectifs sont très ritualisés et codés. Ils ont un nombre plus ou moins important de règles selon les sports, et sont particulièrement inscrits dans la culture. Le base-ball est incompréhensible pour un européen, de même la plupart des américains ne connaissent pas les règles du rugby. Ce sont des sports très médiatiques et partagés par une population. Il s’agit d’une symbolisation du combat, de la guerre et de la quête de territoire. De même, les sports de combat, également très ritualisés, mettent en scène plus explicitement un affrontement entre deux personnes, et non plus entre deux équipes. Dans ces deux types de sport le but du dépassement physique est orienté vers la domination de l’autre. Il y a donc une prise en compte du corps de l’autre pour ajuster ces propres ressources physiques. On cherche les limites de l’adversaire, avant de chercher ses propres limites, et celles de ses équipiers. On observe, ici, une sensation collective et une prise en compte de l’autre. Dans les sports d’endurance, comme l’athlétisme ou le trail, il s’agit d’une recherche de ses propres limites. L’autre est ici absent. Même si l’aspect compétitif 54 est présent et qué l’on cherche à se mesurer l’autre, le dépassement de soi est ce qui prédomine dans ces sports. C’est aussi ce qui est recherché dans les sports d’adresse ou ceux suscitant de fortes sensations, comme les sports de glisse ou l’escalade. En plus de cette recherche du dépassement de soi, les sports d’endurance se caractérisent aussi par l’aspect répétitif de l’acte moteur. Recherche de ses propres sensations et actes répétitifs sont les déterminants de ces sports d’endurance. C’est en cela que l’on peut les comparer de la toxicomanie et de la prise de produit. Il a été décrit, dans la théorie, qu’une addiction à l’activité sportive était possible. Mais on peut se demander si tous les sports rendent dépendant. Il n’existe pas, à ce jour, de classifications des sports selon leur pouvoir addictogène. Cependant, comme il a été dit plus haut (cf. p.22), on peut penser que les sports à sensation et les sports répétitifs ont un plus fort pouvoir addictif. Lorsque l’on regarde de plus près, on s’aperçoit que se sont des sports qui ont un minimum de règles. La seul règle qui prévaut ici est la limite du corps et de ses possibilités. Ce sont donc des sports qui touchent au plus près à cet instinct primaire de chasse et de survie. Pour Christopher McDougal, Courir fait appel à des sensations primitives et universelles de peur et de plaisir. « Nous courrons lorsque nous sommes effrayés, nous courrons lorsque nous sommes extatiques, nous courrons loin de nos problèmes vers des temps heureux. » (MCDOUGALL_2010) Il constate, également, au États-Unis, que les périodes où la population se passionne le plus pour le jogging sont les périodes de crise économiques, comme celle que nous vivons actuellement. Mais ce présent travail ne portera pas sur le fait, plutôt banal, de faire son jogging le dimanche matin, il va s’appuyer sur le témoignage de trois sportifs pratiquant une activité extrême, répétitive et sans règles : le trail. Ce sont donc de véritables sportifs de haut niveau. Le trail est une course pédestre disputée sur sentiers et chemins balisés et courus en semi-autosuffisance. Les distances varient entre 20 km et 180 km pour les plus longues courues généralement en ligne mais parfois en étape. Pour les plus longues d’entre-elles, on parle d’ultra-trail. Malgré l’effort physique extrême requis, l’ultra-trail fait de plus en plus d’adeptes. Ces sportifs vont en effet repousser plus loin les limites du corps avec des courses de 180km, des dénivelés importants et une durée de l’effort pouvant aller jusqu’à 40 heures. Il y a donc une privation de sommeil importante et des modifications de l’état de conscience sont souvent 55 ressentis, ainsi que des hallucinations. Les sensations vécues sont donc de très fortes intensités, ce sont des exploits sportifs et humains qui sortent du commun. Les trois trailleurs ont pour profil commun de s’entraîner plusieurs fois par semaine, et d’occuper en parallèle une activité professionnelle à plein temps. Ce ne sont donc pas des professionnels, il s’agit pour eux d’une passion sans enjeux financiers. Chacune des ces trois personnes ont répondu à un entretien sur le vécu de leur pratique et ont participé à la passation d’un bilan psychomoteur. Dans un premier temps, nous aborderons l’histoire et le vécu de la pratique de chaque sportif. Ensuite, nous étudierons la pertinence d’un bilan psychomoteur à leur égard. Puis, nous envisagerons la possibilité de prises en charge en psychomotricité dans le milieu sportif, qui amène sur une réflexion entre normalité et pathologie. 2.2.1 Histoires de sportifs 2.2.1.1 Charles Charles est âgé de 33 ans au moment de l’entretien. Il pratique le trail depuis 4 ans, et s’adonne, également, à la pratique du VTT et de l’escalade. De manière générale, il est attiré par les sports de plein air. Anamnèse sportive Charles fait du sport depuis son plus jeune âge. Depuis l’enfance jusqu’à l’adolescence, il a pratiqué de manière régulière le tennis, le karaté, le judo, la lutte et le surf, jusqu’à atteindre le haut niveau. Puis son entrée dans l’armée signe l’arrêt (non définitif) de ces différentes activités au profit d’activités physiques plus militaires. A son retour de l’armée, il reprend le sport toujours de manière régulière et intensive. C’est à cette période que les sports compétitions font place aux sport sensations. Charles parle aussi de sa pratique sur son versant thérapeutique : il aura, en effet, recours aux sports de sensations et notamment à la descente en VTT pour se remettre d’une séparation amoureuse difficile. A cette période, le sport lui « fait du bien », il lui permet de « se retrouver », « d’occuper la pensée ». Le sport est alors pour lui un véritable objet d’attachement. La fatigue d’après sport est vécu comme un moment agréable, elle est même recherchée. 56 A l’heure actuelle, Charles effectue en moyenne cinq entraînements par semaine. À cela s’ajoute sa pratique du VTT, de l’escalade, ainsi que du renforcement musculaire. La recherche de sensations Pour Charles, le sport est pratiqué pour les sensations qu’il procure. Il a le sentiment que le sport fait partie de lui. Pour lui, le sport sert à occuper la pensée. La nature semble également être un élément important pour Charles. Pendant la pratique, une course par exemple, il a la sensation que le temps s’arrête, c’est le plaisir de l’effort qui prédomine. Il évoque aussi un certain « plaisir à se faire mal ». Il développe cette idée en rapprochant la douleur ressentie au plaisir de sentir son corps et d’être au plus près des sensations. Après l’effort physique, apparaît, pour lui, une sensation d’apaisement et de bien-être. « Plus il y a d’efforts, plus on est bien. » Cependant, après certaine course, il évoque une fatigue extrême qui dépasse le sentiment de bien-être se transformant alors en mal-être. Addiction ? Charles se pose la question du pourquoi de ce besoin. Lorsqu’il ne peut pas s’entraîner, après une blessure par exemple, tout est bouleversé. Les objectifs ne sont pas atteints et il faut redéfinir un programme. Il parle d’une sensation de mou, d’une peur de se ramollir totalement. Les sportifs développent, en effet, une image du corps avec des qualificatifs de dur et de solide. L’absence de sport est donc vécu comme un affaiblissement de soi. Le corps détendu est vécu comme « graisseux » et il faut alors tout recommencer pour se débarrasser de la graisse. Cependant, il sait que pour des raisons de performance et d’économie du corps, les moments de repos sont obligatoires. Dernièrement, Charles sollicite les services d’un entraîneur pour sa pratique. Celui-ci l’oblige à faire des pauses plus importantes qu’il avait l’habitude de le faire auparavant. Il s’agit là d’une difficulté rencontrée par plusieurs sportifs : savoir se reposer. Lorsque je l’interroge sur le fait qu’il soit addict ou non au sport, Charles réfléchit beaucoup sur sa pratique. Il me dit, alors, qu’il pourrait s’en passer car il a d’autres centres d’intérêt. Qu’il pourrait aisément remplacer sa passion actuelle par 57 une autre. 2.2.1.2 Pierre Pierre a 49 ans et pratique la course à pied et le trail depuis une dizaine année. Il est, lui aussi, attiré par les sports dits nature et leurs diversités. Il fait une distinction nette entre sports compétitions et ce qu’il appelle le le sport pour soi. Pour lui, cette distinction est inscrite dans son histoire de sportifs. Anamnèse sportive Pierre a le sentiment d’avoir toujours fait du sport. Il s’investit plus particulièrement dans le rugby qu’il a pratiqué pendant de nombreuses années. Puis il arrête cette activité suite à une blessure. C’est alors qu’il commence la course à pied, pour s’entretenir dans un premier temps, puis pour le plaisir de la course dans un second temps. Jusqu’à l’âge de 18 ans, il était davantage attiré par la compétition, le sport est alors considéré comme un jeu. Ensuite, le sport est pratiqué pour soi, pour s’entretenir physiquement et ne pas vieillir. Actuellement, il s’entraîne entre six et dix heures par semaines. La recherche de sensations Pierre décrit une envie, voire même un besoin de se couper du quotidien. Il s’agit d’une nécessité de se dépenser physiquement. Pour lui, les sensations éprouvées pendant la pratique sont difficiles à exprimer. Toujours selon lui, le sport et la dépense physique correspondraient à un instinct. « L’effort est naturel, c’est comme une évidence. » Addiction ? Pour Pierre, l’inactivité ne semble pas, selon ses dires, être un prob- lème. Il peut passer une semaine sans activités physiques pour récupérer. Il compense par la lecture. 2.2.1.3 Nicolas Nicolas est, lui, âgé de 48 ans. Il est, aussi, un adepte du trail qu’il pratique de manière intensive. Je le rencontre dans un contexte un peu particulier, puisque mon entretien intervient pendant une période d’inactivité. En effet, suite à une opération 58 de chirurgie dentaire, il est contraint au repos et à ne pas sortir de son domicile. Mes questions sur l’addiction au sport et l’inactivité font donc directement écho sur ce qu’il vit au moment présent. Anamnèse sportive Comme pour Pierre et Charles, Nicolas pratique une activité physique depuis l’enfance. Cette activité a commencé à être intensive dès la classe de 6ème. Il pratique le handball tous les jours et atteint le haut niveau. En classe de terminal, il est en sport-étude et devient champion de France de handball. Puis, Nicolas fait des études d’ingénieur et travail ensuite en tant que tel. Son travail étant incompatible avec la poursuite en haut niveau du handball, il arrête le sport vers l’âge de 25 ans. Cette période d’inactivité sportive dure une dizaine d’année, pendant lesquelles il développe un surpoids important et fume trois paquets de cigarette par jour. Sa santé se détériore gravement, et décide, pour des raisons vitales, de se reprendre en main. Il entreprend, ainsi, d’arrêter de fumer avec l’aide de la course à pied. Dans un premier temps, cette pratique ne suscite que peu d’intérêt chez lui. Puis, petit à petit, retrouvant ces capacités physiques, Nicolas augmente les distances, et le rythme devient soutenu. Il découvre le milieu de la course, et sa convivialité. À l’heure actuelle, Nicolas cours tous les jours, deux fois par jours. Il pratique, également régulièrement, l’escalade. La recherche de sensations Nicolas évoque le plaisir de se sentir vivant pendant la course. Il parle du plaisir de ressentir son corps dans l’effort. Les limites sont recherchées : « être capable d’aller plus loin ». Il met cette recherche de limites en lien avec la confiance en soi qui naît de cette quête. Les réponses du corps suite à l’effort constituent l’objectif à atteindre pour Nicolas. Aller toujours plus loin dans l’effort lui permet de s’assurer que son corps suit, qu’il est toujours présent. Ceci lui permet d’asseoir un sentiment de soi plus fort et plus solide. Il parle même de la recherche de la douleur pour s’assurer que l’on est vivant. Sa pratique de l’escalade va, également, dans le sens de cette quête de limites. En effet, Nicolas souffre de vertige, et prend plaisir à l’affronter et dépasser les limites de sa peur. 59 « Par la douleur, on perçoit la réalité du monde, plus que la performance.» Pour lui, il s’agit donc, avant tout, d’un sport pour soi. addiction ? Les périodes de repos forcé sont assez mal supportées par Nicolas. Il dit se sentir en manque dans ces moments d’inactivité qu’il compense par la lecture ou en visionnant des émissions sportives. Mais les muscles ne sont pas totalement au repos car Nicolas utilise la stimulation musculaire électrique pour compenser l’inactivité. Il considère les sports d’endurance comme ayant le plus fort pouvoir addictogène. Il compare la course à sa pratique de l’escalade : pour lui, il n’y a pas d’addiction à cette activité car il s’agit davantage d’une maîtrise gestuelle, et non d’une simple répétition comme l’est la course à pied. Pour lui, la répétition est rassurante, et c’est en cela que la course peut rendre addict. Il se considère lui-même comme addict au « surpassement physique ». 2.2.2 La question du bilan Suite à ces entretiens, chaque sportif a passé un bilan psychomoteur. Ce bilan se résume à l’adaptation d’items qui m’ont semblé appropriés à cette population. Il regroupe des items de schéma corporel et d’image du corps, de structuration de l’espace et de tonus : Test de head : main - oeil - oreille La réussite de cette épreuve nécessite un schéma corporel bien latéralisé. Figure de Rey : reproduction et mémoire C’est un test de copie et de reproduction de mémoire d’une figure géométrique complexe. Il fait appel à l’intelligence générale du sujet, ainsi qu’à ses aptitudes à la structuration perceptive. Il évalue l’activité perceptive et graphomotrice ainsi que la mémoire de travail, l’attention, les capacités de synthèse et la rétention mnésique. Test de Bergès-Lézine : reproduction de gestes Il s’agit d’imiter des gestes simples avec les bras, en face à face. On observe si le sujet fait cette imitation en miroir ou en vérité. On observe, également, l’intégration du schéma corporel. 60 Examen du tonus Ballant, extensibilité et chute. dessin du bonhomme Il permet d’approcher l’image du corps. Je me suis heurtée à grand nombre de questionnement qu’en à la réalisation de ce bilan. Quels éléments je voulais, en priorité, observer ? Ici, on ne traite pas de difficultés instrumentales, mais il s’agit davantage d’observer les modalités d’investissement du corps et d’avoir ainsi une indication sur le fonctionnement générale de la personne. Le but étant de dresser un état des lieux du sportif, à un moment donné, et de cibler une problématique. Cependant, dans le cas du sportif, il est important de privilégier l’entretien. Le bilan pourrait être vu comme une évaluation des performances physiques. C’est justement un point que les sportifs cherchent, par leur pratique, à développer. Cette notion de performance mise en jeu dans le bilan pourrait donc masquer les problématiques du sportif, notamment l’addiction. C’est pour cette raison que l’entretien peut se révéler un bon indicateur. Il s’agirait d’interroger la personne sur son lien intime avec le sport, d’observer les mises en mot des sensations liées à l’activité physique. Le bilan met en lumière les mots de la personne lors de l’entretien. Par exemple, Charles évoque la peur de devenir mou par l’absence de sport. Il rend compte d’une image du corps qui se définit dans le dur. Son dessin du bonhomme (cf. annexe) vient confirmer ces dires : celui-ci est vêtu d’un short et possède une musculature très développée. Durant sa réalisation, Charles passe plus de temps sur les détails des muscles, que sur les détails du visage. Ceci est révélateur d’un surinvestissement du corps athlétique. L’examen du tonus, s’est également montré riche d’information, en particulier pour Charles et pour Nicolas, pour lesquels on observe un tonus de fond assez élevé. La détente volontaire est, pour eux, difficile à obtenir. On peut mettre ces données en parallèle avec les entretiens car tout deux définissent le repos comme une contrainte. Concernant Pierre, qui lui n’exprime pas de difficulté dans l’inactivité, j’ai pu constaté de bonnes capacités de détente volontaire. Il apparaît donc qu’un examen approfondi du tonus, ainsi que la réalisation du dessin du bonhomme semblent être des indicateurs plutôt fiables. Ce sont donc deux éléments à privilégier lors de la passation d’un bilan psychomoteur auprès 61 de sportifs. Cependant, il est important de préciser qu’il n’existe pas de données scientifiques à ce sujet. L’élaboration d’un bilan et une passation à un plus grand nombre de sujet apporteraient des indications statistiques et ainsi permettraient d’obtenir un étalonnage. Sur un plan clinique, le bilan permet d’entrer en interaction avec la personne d’une autre manière que celle purement verbale. Par ce biais là, on s’adresse à la globalité de la personne. Ce temps permet aussi l’élaboration d’une éventuelle demande. 2.2.3 Perspectives de prises en charge L’entretien et le bilan permettraient de définir les modalités d’une prise en charge qui prendrait appui sur le fonctionnement général de la personne, et de créer une alliance thérapeutique. Une fois cette alliance mise en place, on peut définir les deux types de modalité de prise en charge : la prévention et le soin. 2.2.3.1 La prévention La prévention interviendrait comme un soutien et un accompagnement du sportif. Il s’agirait de faire prendre conscience au sportif qu’il peut « être à risque » de présenter une addiction à son activité. On peut, dans cette optique, lui donner les outils pour le rendre plus sensible à lui-même afin qu’il puisse porter attention à ses manifestations corporelles, agréables ou non, et à y mettre des mots. Le repos semble être, pour les sportifs, un exercice difficile. La psychomotricité pourrait permettre de les accompagner dans la gestion du repos et du relâchement musculaire. Le travail corporel peut ainsi être bénéfique au sportif pour lui permettre de préparer sereinement un arrêt progressif de l’activité, si celle-ci commence à devenir contraignante pour la santé. Concrètement, un travail de relaxation peut être mis en place, ainsi qu’un travail sur l’ajustement tonique et la respiration. De la même manière qu’un toxicomane, il apparait important, même dans un contexte de prévention, de valoriser l’expression des sensations et des émotions. 62 2.2.3.2 Le soin Dans certains cas de figure, le sportif présente une pathologie addictive, que ce soit à l’activité physique ou à une substance. Il est, dans cette situation, conscient de ses difficultés et il exprime une demande d’aide. Cette demande peut être formulée lors de la reconversion ou après une blessure grave qui le contraint à un arrêt brutal de l’activité. Les mêmes modalités de prise en charge que pour des toxicomanes peuvent être mises en place. De la même manière qu’il faut avoir connaissance des modes de consommation d’un toxicomane, il faut connaître l’histoire sportive de la personne. Pour certains sportifs à l’arrêt de leur activité, la prise de drogue peut faire office de traitement de substitution pour faire face à leur addiction. On comprend l’intérêt de sortir la personne de ce schéma de consommation, de sortir du passage à l’acte par l’élaboration psychique. C’est en ce sens que le soin pour un sportif peut s’apparenter à celui d’un toxicomane. 2.2.4 Normal ou pathologique ? Aussi dépendants soient-ils, peut-on considérer ces trois passionnés comme pathologiques ? Il apparaît que ces personnes possèdent une certaine forme d’hyperactivité. Cependant, ils s’en souffrent pas, ils vivent leur passion au quotidien, peut-être dans l’excès. Si leurs comportements se situent dans l’anormalité, dans le sens de norme, il pourrait apparaître abusif de les considérer comme pathologique. Ceci serait, alors, assimiler à un jugement : Pathologique car différent de la plupart des individus. Peut-on appliquer les critères du DSM-IV aux sportifs ? On l’a vue plus haut (cf. p.22), dans le milieu sportif, l’addiction est considérée comme la norme. Il est, en effet, délicat, pour un soignant, de dire à une sportif qu’il abuse de sa pratique, voire qu’il en est dépendant. Cependant, lorsque le psychomotricien, dans une démarche de prévention, accompagne le sportif dans l’inactivité et le repos, on s’oppose à l’abus de sport qui peut être néfaste pour la santé, et on prévient, de même, le risque de dépendance. La souffrance n’est donc pas prise en compte dans ce contexte de prévention. On peut donc se demander si le pathologique commence là où 63 la souffrance se fait jour. Canguilhem, dans sa réflexion sur le normal et le pathologique, oppose la conception de la maladie de Claude Bernard, comme une variation quantitative de l’état de santé, et celle de Leriche, pour qui maladie et santé sont deux processus distincts. (Valleur et Matysiak 2002, p. 217) Les politiques de santé publique, dans tous les domaines, vont dans le sens de la variation quantitative de l’état de santé, et sont amenés à promouvoir une certaine réglementation des conduites et une normalisation des comportements. La souffrance n’entre pas en compte sur ce continuum, et on s’interroge alors sur la place du sujet lui-même et de ses choix sur cette courbe de Gauss. L’addiction apparaît comme un processus adaptatif permettant au sujet de faire face aux contraintes de son environnement. Elle a donc un rôle à jouer. L’usage intensif du corps en mouvement se situe dans cette conception utilitaire pour le sujet. Le danger est, ici, de « pathologiser » les sportifs. Contrairement aux toxicomanes, le but n’est pas nécessairement qu’ils se défassent de leur addiction, mais de mieux la gérer. Dans cette conception, on peut considérer qu’il y a pathologie lorsqu’il y a souffrance. Il faut, donc, en premier lieu entendre la demande du sujet. 64 CHAPITRE 3 ESSAI DE THÉORISATION EN PSYCHOMOTRICITÉ C’est après avoir étudié ces deux populations, qu’il est possible de dégager des similitudes et des différences. Un fonctionnement similaire se dégage, mais avec des modalités et des mises en application différentes selon que l’on soit sportif ou toxicomane. Il semblerait que dans les deux cas il y ait une volonté de sentir son corps. Au vue des données cliniques concernant les polytoxicomanes et les témoignages de sportifs, c’est donc bien une recherche active de sensation qui est en jeu dans l’addiction. Cependant, les deux n’utilisent pas le même type de stimulation sensorielle. Le sportif obtiendra cette stimulation par la mise en mouvement du corps, alors que le toxicomane aura recours à un produit. Pour ces derniers, il s’agit d’un objet extérieur (le produit) qui servira de stimulation sensorielle, alors que les sportifs trouvent cette stimulation sans aide extérieure. Dans les deux cas, il s’agit d’un recours à l’agir qui fait office d’adaptation face à l’environnement. Ce qui caractérise, également, les deux populations, est le recours à la répétition de la sensation. Ceci induit une certaine rythmicité dans ce processus. C’est le cas dans la course à pied, mais c’est aussi le cas dans la prise de produit. Marcelli, parle de la nécessité, dans le développement de l’enfant, d’apporter de la nouveauté et ainsi de casser la répétition (MARCELLI_2007). C’est ce qu’il appelle les microrythmes. Ils vont permettre à l’enfant de s’adapter aux changements. Ils constituent un facteur essentiel de stimulation du fonctionnement psychique car rend pensable et tolérable l’écart entre ce qui est d’abord sensoriellement vécu et ce qui va être ensuite psychiquement investit. La rupture de la répétition va donc soutenir les premières activités psychiques et l’accès à la représentation. Pourquoi sentir son corps ? Quel est le but de se retour à la sensation autant pour les sportifs que pour les toxicomanes ? 3.1 Un processus régressif La prise de produit, ainsi que le sport peuvent être considérés comme un retour à un schéma archaïque sensori-moteur. Il y a donc dans ce processus une volonté de régression à un fonctionnement antérieur. Balint, dans son ouvrage « les voies de la régression », décrit deux types de personnalité : les ocnophiles et les philobates. Le terme ocnophile vient du grec okneo qui signifie se dérober, hésiter, se cramponner, renâcler. Le terme philobate vient du mot acrobate, celui qui marche sur les extrémités. Le philobate est donc celui qui cherche les sensations, ce sont donc les sportifs et les toxicomanes. Pour Balint, chez les philobates, il y a d’abord une progression en vue, par la suite, de régresser. La progression consiste à acquérir des habiletés (le mouvement juste, la bonne dose de produit) dans le but d’affronter la réalité. La personne va ensuite « régresser à l’état qu’on peut caractériser comme une sorte d’oubli total du monde alentour, de jouissance de l’harmonie qui règne entre soi et son environnement. » (BALINT_1959) Les psychosomaticiens nomment cette régression de procédés autocalmants. « Il s’agit d’activités visant à maîtriser un état de tension d’excitation interne, lorsque les moyens psychiques font défaut. » (SMADJA_1995) Le sujet a, ainsi, recours à l’autostimulation de ses sensations afin de faire face au risque « de désorganisation du Moi et de perte de la cohérence interne. » (SMADJA_1995) Il s’agit donc d’un 66 procédé défensif du Moi de réduction des tensions. Smadja souligne, également, la contrainte de répétition inhérente aux procédés autocalmants, fondant ainsi le processus addictif. Pour Szwec, la répétition est « un moyen de maîtrise différé » (SZWEC_1995), c’est-à-dire une remise en jeu d’une situation antérieure anxiogène non maîtrisée. On pense, ici, à tous ceux qui, comme Nicolas, pratiquent l’escalade pour conjurer leur peur du vide. C’est bien l’apaisement qui est recherché dans une excitation. C’est dans cette contradiction que les consommateurs de drogues et les sportifs intensifs trouvent leur propre homéostasie psychique. Cette répétition excitatrice est rassurante et sécurisante. La personne y noue un certain attachement. Un attachement qu’il n’a pas trouver ailleurs ? 3.2 un attachement insecure ? Si la toxicomanie peut être qualifiée de pathologie du lien de l’attachement, le lien est moins évident concernant les sportifs. En effet, l’addiction vient remplacer un lien précoce pouvant être défaillant ou désorganiser. L’adolescence réactive ces liens d’attachement. Afin de permettre son individuation, l’adolescence va être amener à choisir de nouveaux objets d’attachement : pour certains ce sera la drogue, pour d’autres le sport. Ceux qui choisissent la drogue ont souvent une relation à l’objet primaire de type insecure, et vont trouver dans le produit une relation sécurisante et tiendra lieu d’objet d’attachement. Concernant les sportifs, s’il est vrai que le sport constitue un objet d’attachement qui apparaît à l’adolescence, le lien avec un attachement primaire insecure est moins évident à établir. Cela reste une piste à explorer. Néanmoins, « la philobatie » (Balint) ou le trait de personnalité de recherche de sensation s’inscrivent dans les interactions précoces. Ce sont sur les bases de ces interactions que l’individu se construit, par l’intégration des sensations, les stimulations de l’environnement et les échanges avec le milieu. L’intégrations de ces différentes données aboutissent à la construction d’un individu et d’une certaine identité. 67 3.3 Image du corps On l’a vu, l’intégration des sensations pendant les premiers temps de la vie participent à l’élaboration du schéma corporel, donc d’un sentiment d’unité de soi. Cette construction aboutira à la mise en place d’une image inconsciente du corps. Ce processus constitue le développement d’une identité, qui commence ainsi, très tôt par les stimulations et les interactions du milieu. L’image du corps est en constant remaniement et s’adapte aux données de l’environnement et aux situations vécues par la personne. La problématique d’addiction entraîne une répétition de sensations. Ces données apportent une modification profonde de l’image du corps, et implique, de ce fait, un remaniement identitaire et des transformations de l’image de soi. La recherche effrénée de sensations va être à l’origine d’un certain débordement, d’un surplus, qui pourra entraîner une insensibilisation à soi et au monde. En l’absence de sensations, il n’y a plus de présence au monde, on n’existe plus. L’image du corps est alors mise de côté, on se sent vide, la dopamine est sécrétée en trop faible quantité. C’est, ici, à mon sens, que la psychomotricité a un rôle important à jouer : abaisser le curseur des sensations, faire prendre conscience et percevoir des sensations plus subtiles et bien sûr y mettre des mots. Le but est de rééquilibrer la dose de sensations, et d’accompagner vers la prise en compte d’une image du corps plus sobre et moins envahit de stimulations. Mais, il a aussi l’autre à prendre en compte. 3.4 Pour faire sans l’autre Dans le développement, cette construction de l’image du corps se fait grâce à l’appui sur le milieu humain. Autant dans le sport que la toxicomanie, il y a une volonté de faire sans l’autre, de trouver seul les sources de stimulation. En stimulant eux-même leurs propres sensations, il y a la volonté de se construire une image du corps stable. Pour Paul-Laurent Assoun, « le sujet humain est sujet à la souffrance, qui le men68 ace sur trois fronts : celui du monde extérieur - qui lui impose la dure loi du besoin et les frustrations quotidiennes - , du corps propre - éminemment vulnérable - et des autres Hommes - source de nuisances. » (ASSOUN_2005) Le refuge dans la sensation, et dans son propre monde, permet de se soustraire de la pression de la réalité et de la contrainte de l’autre. Chacun des trois trailleurs expriment le besoin de courir pour se retrouver et se couper du monde et du quotidien. De la même manière, les patients toxicomanes expriment presque tous leurs difficultés à être en groupe. Il y a, dans la quête de sensation, une soif d’indépendance et une volonté de « se guérir de l’autre ». (ASSOUN_2005) Offrir un partage d’expérience, en groupe, et permettre une revalorisation par le groupe peut aussi faire partie des missions de la psychomotricité (cf. sortie spéléo). 69 CHAPITRE 4 CONCLUSION La littérature concernant l’addiction est, aujourd’hui, riche et les points de vue sont variés. De nombreux auteurs se sont penchés sur la question, très peu en psychomotricité. Beaucoup d’éléments restent pourtant encore à explorer, autant sur la pratique que sur la compréhension de l’addiction au sens psychomoteur du terme. La sécrétion de substances andogènes (endorphines), et la présence de récepteurs spécifiques dans le cerveau permettent de démontrer que les sensations qui procurent du plaisir sont inscritent en nous. Chaque individu peut donc moduler ce plaisir par le contrôle d’un bonne dose de sensations. Nous en avons ainsi déduit de l’importance d’une approche théorique centrée sur la personne et non sur le produit. Celui-ci est, en effet, juste un outil pour parvenir au plaisir. L’approche sous l’angle de la sensation a permis de mettre en place des prises en charge adaptées et en cohérence avec les problématiques de cette population. La pratique a nourri, en retour, la théorie et permet d’appréhender un fonctionnement plus global de l’être humain. La recherche de sensations, sous peine d’une addiction à celles-ci, peut, ainsi, servir de solution pour s’adapter aux autres et à soi. Le défaut de mentalisation et le recours à la motricité et à l’agir est appréhender comme un auto-soin, une solution pour fonctionner au quotidien. Chacun a recours, de manière plus ou moins adaptée à la société, à sa propre solution. L’addiction est le signe d’une adaptation, afin de fonctionner au mieux face aux contraintes multiples qu’impose la vie. Ces solutions diffèrent : la prise de produits, le sport, le travail, le jeu, etc. Elles représentent la partie visible de l’iceberg, ce qui est directement observable. Si l’on supprime cette part émergée, un autre morceau resurgira toujours. Peut-être, qu’après beaucoup de temps l’iceberg finira par disparaître ? Cependant, pour faire disparaître ce qui est visible, il faut aussi s’intéresser à ce que l’on ne voit pas. l’image du corps est, sans doute, ce qu’il a de plus profond et de plus ancré chez une personne. En agissant sur ces bases là, comme le fait le psychomotricien, on traite ce qui est caché et on interroge l’identité même du sujet. Sportifs et toxicomanes ont, bien sûr, de nombreuses différences : on ne peut pas aborder ces deux populations de la même manière. C’est notamment le cas de la demande et de notre façon d’y répondre. Mais les similitudes concernant cette recherche de sensations permettent de faire évoluer le soin. En effet, les problématiques du sportif peuvent aider à comprendre la toxicomanie et inversement. Pour les toxicomanes, le sport sert à faire resurgir un investissement du corps, anesthésié par la consommation de produits. Chez les sportifs, le corps athlétique est surinvesti, l’image du corps se définit alors comme telle. Le sport ne soigne pas de l’addiction car il s’agit d’un même schéma de fonctionnement. En revanche, il peut s’avérer être une aide précieuse pour permettre un réinvestissement de soi sans produit. Lorsque l’on se penche sur les mécanismes du sport, tout en prenant garde au danger de la « pathologisation », on se rend compte que l’activité physique mime les effets de la prise de produit, que ce soit au niveau neurologique ou au niveau psychologique (les deux étant intimement liés). Ce qui permet de définir des axes de prévention, afin de guider le sportif vers une pratique plus réfléchie et maîtrisée, mais pas nécessairement moins intensive. Un axe thérapeutique est aussi défini, car un sportif peut être porteur d’une demande de soin et de soutien. C’est peut être le hasard de la vie qui va mettre sur le chemin d’un adolescent un entraîneur ou un dealer, qui fera office de figure emblématique. L’adolescent pourra alors se détacher de ses parents et voler de ses propres ailes. On dit que le sport aide à grandir. Peut-on en dire autant des drogues ? Tous deux sont des tentatives 71 d’individuation, pour fonctionner sans l’autre, en indépendance. Ce processus archaïque de recherche de sensations pourrait rappeler le fonctionnement de l’autiste. Chantal Lheureux-Davidse émet l’hypothèse d’un lien entre autisme et addiction, ainsi que l’existence d’un noyau autistique chez certaines personnes souffrants d’addiction aux sensations fortes. (LHEUREUX-DAVIDSE_2005) Pour elle, « la perte du sentiment d’exister dans son corps » en l’absence de stimulations sensorielles pourrait être présent à la fois dans l’autisme et dans les addictions. Par la sensation, il y a un besoin de ressentir l’unité du corps pour se sentir exister. La recherche de limites qualifie l’autiste, qui ne peut les percevoir, et la personne souffrant d’addiction, qui lui veut s’assurer de leur présence en les testant sans cesse. De même, autistes et addicts peuvent avoir en commun le besoin de répétition. Cette dernière caractérise l’addiction et pourrait être comparée aux stéréotypies de l’autiste. On pense, également, dans cette comparaison, à cette volonté de faire sans l’autre, présente dans l’addiction et bien sûr dans l’autisme. Cette comparaison avec l’autisme pourrait être développée plus largement. Mais, on s’aperçoit que la recherche de sensations est au cœur de plusieurs processus pathologiques. C’est bien le signe que la sensation est centrale chez l’être humain et dans son développement. Son dosage, son traitement, son assimilation et son investissement fait que chaque personne reste unique et se développent avec des modalités qui lui sont propres. Mais Les sensations sont aussi ce que fondent la vie. Certains désirent la vivre plus intensément et flirter avec les limites. La plupart des individus bénéficient d’un étayage dans les interactions précoces suffisamment bon et contenant, leur permettant ainsi de se piquer aux sensations, de se tester soi-même, de consommer de la drogues et d’accomplir des exploits sportifs hors du commun. On peut rechercher des sensations, consommer de l’héroïne et pratiquer des sports extrêmes sans pour autant tomber dans le schéma pathologique de l’addiction. La prise de risque dans une vie est un processus de normal ; l’absence de risque peut plonger la personne dans la morbidité. Tout est alors une question de dosage. 72