Extrait - Prix VSD du Polar

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Extrait - Prix VSD du Polar
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Flics Requiem
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Michel Tourscher
Flics Requiem
Policier
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Éditions Les Nouveaux Auteurs
16, rue d’Orchampt 75018 Paris
www.lesnouveauxauteurs.com
ÉDITIONS PRISMA
13, rue Henri-Barbusse 92624 Gennevilliers Cedex
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Copyright © 2013 Editions Les Nouveaux Auteurs — Prisma Média
Tous droits réservés
ISBN : 978-2-8195-03132
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« Il y a six choses que hait l’Éternel :
les yeux hautains, la langue menteuse,
les mains qui répandent le sang innocent,
le cœur qui médite des projets iniques,
les pieds qui se hâtent de courir au mal,
et le faux témoin qui dit des mensonges. »
Extrait du Livre des Proverbes
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Prologue
— Félicitations, Bertrand ! Vous avez réalisé une belle
affaire. Elle va faire du bien à tout le monde. À la division, à
votre groupe et à vous aussi, j’espère.
Le commissaire divisionnaire Philippe Cartier envoya un
clin d’œil complice à son subordonné avant d’ajouter :
— La commission d’avancement est dans trois mois, non ?
Éric Bertrand se sentit grandir de quelques centimètres,
comme un ado en pleine croissance. Les listes d’aptitude au
grade de commandant n’allaient pas tarder à sortir et c’est
vrai que l’interpellation de ces deux braqueurs de supermarché tombait au bon moment. Avec un grand sourire, il
entrechoqua sa coupe de champagne et celle de l’homme
qui dirigeait depuis bientôt deux ans la 2e division PJ de la
préfecture de police de Paris.
— Exact, patron ! Souhaitons juste que la direction n’oublie pas mon nom entre-temps.
D’une gorgée, il vida la moitié de son verre avant de céder
la place à tous ces fayots qui ne supportaient pas de le voir
baigner dans la lumière des projecteurs hiérarchiques. Il se
dirigea vers le fond de l’immense salle de réunion, contournant la longue table en Formica transformée en buffet pour
l’occasion. Il mit plusieurs minutes à franchir les quelques
mètres le séparant de son équipe, quasiment obligé de
s’arrêter à chaque pas pour trinquer et rire de plaisanteries à
peine audibles en raison du brouhaha ambiant.
Il arriva enfin à destination. Ils étaient tous là, tous les
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cinq. Sur l’organigramme bien garni de la division, ils ne
représentaient que l’un des trois groupes de répression du
banditisme, mais leur véritable appellation de « groupe
Bertrand » le remplissait de fierté.
— Alors ? fit Paul, son second. Qu’est-ce qu’il t’a dit, le
taulier ?
— Félicitations d’usage, répondit-il, faussement blasé. Il
a aussi promis de nous filer une bonne gratification… Eh !
dis-moi, il ne s’est pas foutu de nous, le père Martinez !
— T’as raison ! On n’a même pas ouvert le dernier carton
de bouteilles de champ’ et il reste plein de charcutailles
au frigo. Faut dire qu’on lui a enlevé une sacrée épine
du pied.
Sept épines pour être précis, songea Bertrand. Le nombre
exact de supermarchés Franprix attaqués ces trois derniers
mois sur tout l’Est parisien. La synthèse avait été lancée dès
le deuxième braquage. Signalements et mode opératoire similaires. Les auteurs arrivaient sur un scooter volé. Le conducteur se positionnait devant les portes pour empêcher la
sortie des clients, menaçant à l’occasion le vigile présent. Son
complice s’occupait des caissières. Pour les moins rapides,
il avait tiré à deux reprises dans le tiroir-caisse, accélérant
sensiblement la remise du butin.
L’affaire se présentait mal. Pas de reconnaissance à cause
des casques et des écharpes masquant le bas des visages.
Aucune empreinte et pas un seul prélèvement ADN. Même
les projectiles récupérés n’avaient rien donné, hormis le fait
que la balistique avait conclu à du 7,65 mm.
Bertrand se rembrunit en repensant à cette période. Entre
les coups de fil incessants du groupe Franprix demandant une
protection policière, les articles de presse sur les braquages
à répétition et l’insécurité grandissante, Cartier l’avait tanné
tous les matins pour obtenir des résultats.
L’embellie avait eu lieu au cours du cinquième vol. La
police scientifique n’y était pour rien. C’est une jeune caissière
qui avait tout déclenché. Elle avait remarqué que l’un des
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auteurs était atteint d’un léger strabisme. L’ordi de l’identité
judiciaire avait mouliné une heure pour cracher une liste d’individus compatibles. Bertrand et son groupe avaient ensuite
passé une journée à trier les clichés, alternant les phases de
découragement avec les crises de fou rire en observant tous ces
types au regard louche. Le soir venu, il ne demeurait que deux
prétendants. Pour le premier, ce fut plié en quelques minutes.
Il était incarcéré depuis plusieurs mois à Fresnes pour une
affaire de stups. Restait une vieille connaissance, connue pour
des vols avec violences et qui traînait plusieurs casseroles.
*
Bertrand se pencha à l’oreille de son adjoint.
— Dis aux gars qu’ils peuvent rester à la maison demain.
Vu les heures qu’ils se sont tapées ces derniers jours, ils l’ont
bien mérité.
— O.K. ! En plus, avec ce qu’ils picolent ce soir, je crois
que ça ne leur fera pas de mal. Et moi, tu veux que je sois
présent ?
L’officier secoua la tête en souriant.
— Ce n’est pas la peine. Il ne reste que le message d’information à rédiger. Je n’en aurai que pour une heure tout au
plus.
C’était une estimation bien éloignée de la réalité et
Bertrand le savait. Relater l’affaire à la direction de façon
précise, concise, tout en faisant ressortir l’implication et le
professionnalisme de son groupe, cela relevait presque d’un
art. Le savoir-faire sans le faire-savoir n’est rien, lui avait appris
un ancien. Ces derniers temps, l’adage revêtait un caractère
plus aigu.
*
Interpeller immédiatement le gus au strabisme n’aurait pas
servi à grand-chose. Ils avaient dû au contraire le surveiller
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durant plusieurs jours et intercepter ses communications
pour tomber sur le complice.
Bertrand avait pris la décision de laisser commettre le
sixième vol pour emmagasiner de nouveaux éléments. Il
n’en avait pas parlé au juge. Impossible. Le magistrat n’aurait
jamais donné son accord ; le risque d’une victime blessée,
voire tuée, était bien trop grand.
La question s’était posée à nouveau une semaine plus tard,
alors que les auteurs, sous surveillance constante, préparaient
leur prochain coup. Par prudence, Paul avait plaidé pour les
taper juste avant qu’ils ne pénètrent dans le supermarché,
mais Bertrand avait refusé.
— Sept braquages, lui avait-il rétorqué, c’est comme les
sept péchés capitaux ou les Sept Merveilles du monde. C’est
un chiffre magique, le symbole de la perfection, et toi tu
voudrais qu’on les arrête avant ?
— C’est toi le boss, avait juste conclu l’adjoint.
Ils les avaient interpellés au moment où ils remontaient
sur leur scooter, jetés au sol et menottés en moins de quinze
secondes. Quarante-huit heures de garde à vue avaient suivi.
Aveux complets. Fin de l’affaire. Et maintenant ce super pot,
à la hauteur de leur réussite, offert par une victime reconnaissante.
À minuit, Bertrand décida de quitter les lieux. Il n’avait pas
envie de finir sa soirée avec tous les soiffards que comptait le
service. Il fit la bise à l’équipe avant de littéralement s’enfuir,
échappant de justesse à tous ces bras tendus qui cherchaient
à le retenir. La fraîcheur de cette nuit d’avril chassa son mal
de crâne, dû à l’excès de champagne. Il démarra la 207 banalisée, quittant la rue Louis Blanc pour rejoindre l’avenue de
Flandres puis le boulevard Macdonald. Ce n’était pas son
itinéraire, mais il savait qu’il la trouverait là.
Il ne s’était pas trompé. En souriant, il stoppa à sa hauteur,
baissant la vitre passager. Elle s’approcha lentement du
véhicule, inspectant d’un air inquiet l’habitacle avant de le
reconnaître.
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— Bonsoir, capitaine ! lança-t-elle avec un doux accent
d’Europe de l’Est.
— Bonsoir, Alina ! Monte avec moi. Je voudrais te parler.
La fille tourna la tête de chaque côté avant d’ouvrir la
portière avec un air résigné qu’il ne remarqua pas. Après
quelques mètres, il s’engouffra dans un parking désert.
Le frein à main tiré, déjà il baissait son jean jusqu’aux
genoux.
— Occupe-toi de moi ! souffla-t-il d’une voix rauque.
— Trente euros !
— Que dalle ! Pour moi, c’est gratis. Allez, dépêche-toi ou
je te fais ramasser tous les soirs à venir.
Elle n’était pas de taille à lutter. Mieux valait le soulager le
plus rapidement possible. Elle s’activa brutalement, lui arrachant un râle en un temps record. Il remonta son pantalon,
prenant à peine le temps d’essuyer son sexe avec un Kleenex
pioché dans la boîte à gants. Juste avant de quitter l’endroit,
Bertrand explosa de rire en découvrant dans le rétroviseur le
majeur d’Alina tendu dans sa direction.
Il se brancha sur une station balançant des vieux tubes
des années quatre-vingts. Putain ! Qu’est-ce que c’était bon !
Deux braqueurs au trou, le galon en ligne de mire et une
petite gâterie avant de regagner le pavillon de Champignysur-Marne qu’il occupait avec sa femme et son gosse. Finalement, la décision de lâcher son dernier poste à la brigade de
recherche et d’intervention avait été la bonne. Surtout après
les événements des derniers mois.
Il souriait encore en stationnant la Peugeot devant le
portail. S’il n’avait pas été flic, peut-être n’aurait-il jamais
remarqué cette ombre qui venait de se glisser derrière la
voiture du voisin, mais dix années de voie publique
avaient aiguisé ses sens. Il comprit aussitôt : un enfoiré
de roulottier.
Ce serait le clou de la soirée. Une petite interpellation avec
mise à disposition aux collègues du coin. À ce train-là, il allait
devenir la vedette de la préfecture de police.
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Bertrand fonça vers la forme qui tentait de se dissimuler.
Il était presque à sa hauteur quand elle se redressa pour lui
faire face. La surprise le fit bafouiller.
— Qu’… qu’est-ce que…
Les détonations claquèrent dans la nuit. L’officier eut
l’impression de recevoir deux énormes coups de poing dans
la poitrine. Il fut projeté en arrière, s’affalant sur le bitume
humide.
— Je… je me suis fait tirer dessus, balbutia-t-il, horrifié.
Il ne sentait plus ses membres. Il n’arrivait même pas à
tourner la tête. Pourtant, il entendait distinctement le pas de
course de son tireur qui s’enfuyait et le cri d’une femme qu’il
ne connaissait pas.
Bon sang ! Qu’est-ce qu’il fait froid. Ne pas y penser. C’est
sûr, quelqu’un va prévenir les secours. Si je tiens le coup jusqu’à
leur arrivée, je suis sauvé.
Les sapeurs-pompiers reçurent l’appel juste après les
coups de feu. En moins de deux minutes, un véhicule de
secours et d’assistance aux victimes arriva sur place, toutes
sirènes hurlantes, mais Bertrand ne l’entendit jamais.
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Lucas balança le mégot incandescent de sa dernière clope
par la fenêtre entrouverte de la Twingo. Un filet d’air glacé
en profita pour se glisser dans l’habitacle, faisant brutalement
chuter la température intérieure de plusieurs degrés.
— Temps de merde ! grogna-t-il pour la vingtième fois
de la nuit.
Sur le siège passager, le Thermos de café, désespérément
vide depuis plusieurs heures, semblait le narguer. Il réprima
la tentation de le punir en le passant également par la fenêtre.
5 h 55. Il n’avait même plus le temps de se rendre au
bistrot qui venait d’ouvrir au coin de la rue. Son contact
n’allait pas tarder à se pointer. Un bâillement le fit frissonner. Huit heures qu’il était coincé dans cette bagnole,
le regard rivé sur la porte de l’édifice à moins de quinze
mètres de lui. Dans le rétroviseur, la vue de ses yeux
injectés de sang lui fit détourner la tête. Durant la soirée, il
avait quitté à deux reprises sa planque pour dégourdir ses
muscles endoloris, mais le froid l’avait contraint à réintégrer
son poste illico.
Bizarrement, c’était dans ces occasions que lui revenaient
en mémoire les dictons foireux dont le bassinait régulièrement sa mère.
— En avril, ne te découvre pas d’un fil.
Tu parles !
— Et mets une écharpe et un bonnet quand tu dois passer
la nuit dehors en surveillance, aurait-elle dû ajouter.
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Lucas était né au mois de mars. Le mois des fous, comme
elle disait. Et pour une fois, elle avait entièrement raison,
surtout lorsqu’il repensait à tout ce qu’il avait fait et détruit
ces dernières années. Il secoua la tête comme pour chasser ses
pensées. Ce n’était pas le moment et puis cela ne changerait
rien à sa situation.
C’était la cinquième fois en moins de quinze jours qu’il
suivait sa cible jusqu’à cette adresse. Pas désagréable de
fréquenter les allées proprettes et les immeubles de standing
du 7e arrondissement, surtout après tant d’années à arpenter
les cités du 9-3. Il s’était acoquiné avec un gardien crédule en
lui faisant gober qu’il enquêtait sur un vaste réseau d’escroqueries. Le concierge ne s’était pas fait prier pour lui balancer tous
les renseignements possibles sur ces nantis qui chipotaient lors
des étrennes. Il avait ainsi localisé l’appartement et récupéré
un badge magnétique qui lui permettait de pénétrer dans la
résidence quand il le souhaitait. Rapport de filatures, photos,
tout était prêt. C’était le bon moment pour taper.
Il remarqua la Mercedes noire à l’instant où elle s’engageait
dans la rue. Elle passa à vitesse réduite devant lui, comme
glissant sur la chaussée. Le conducteur observait chaque côté
de la voie sans parvenir à repérer la Twingo.
M’aurait fait un sacré flic, celui-ci, médita Lucas en raillant
le chauffeur.
Il composa le numéro enregistré la veille sur son portable.
— Funel ! Vous venez de me dépasser. Garez-vous immédiatement.
La grosse berline fit un écart brusque avant de s’immobiliser sur un emplacement livraison. Lucas ferma précipitamment sa veste pour s’en approcher. De près, elle s’apparentait
à un véritable paquebot avec un immense coffre où on aurait
pu aisément caser la Twingo. La crise actuelle ne semblait
pas avoir touché toutes les catégories socioprofessionnelles.
— Je ne vous avais pas vu, s’excusa Funel.
Sa poignée de main fut rapide, comme s’il redoutait de se
retrouver emprisonné. Il semblait impressionné par la carrure
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de Lucas ou peut-être était-ce par tout ce qu’il avait entendu
sur son compte.
— J’avais remarqué.
— Oui, bon… Ils sont là ?
— Depuis hier soir, 22 heures.
Lucas tendit le bras vers la porte métallique donnant accès
au parking souterrain.
— Sa voiture n’a pas bougé.
— Comment va-t-on faire pour entrer ?
— Ne vous inquiétez pas, j’ai ce qu’il faut.
Il traversa la rue, suivi d’un Funel obligé d’allonger le pas
pour rester à sa hauteur. La gâche électrique de la lourde
porte en bois cliqua avec un bruit sec avant qu’ils ne franchissent le hall. Carrelage en marbre, miroirs aux murs, deux
colonnes doriques surmontées de glaïeuls plongés dans des
vases chinois alimentaient l’atmosphère de luxe qui régnait
sur place.
— Quatrième étage, guida Lucas.
Les deux hommes se retrouvèrent dans la cabine d’ascenseur. Funel en profita pour déboutonner son trois-quarts en
cachemire, faisant miroiter la soie de sa doublure en extrayant
sa carte professionnelle.
— Joli manteau, apprécia Lucas.
— Merci.
Il s’apprêtait à lui donner l’adresse de son tailleur, avant de
se raviser à la vue du cuir élimé de son compagnon du matin.
Il n’y avait que deux logements par étage, et aucun renseignement sur les occupants. Lucas se positionna sans hésitation sur celui de gauche. Il jeta un dernier coup d’œil à sa
montre.
6 h 05. L’heure légale était respectée. Il frappa deux coups
énergiques qui résonnèrent semblables au tonnerre. Funel le
fixa avec un air réprobateur auquel il répondit par un grand
sourire.
— À vous de jouer, lui lança-t-il en s’écartant pour le
laisser seul face à l’encadrement.
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La porte de bois massif s’ouvrit sur une apparition céleste.
Elle n’avait pas encore fêté son vingt-cinquième anniversaire.
Grande sauterelle blonde élancée, sa poitrine généreuse
semblait prête à jaillir de la nuisette qu’elle avait enfilée à
la va-vite pour venir ouvrir. Une lueur d’amusement brilla
dans ses yeux clairs alors qu’elle remarquait le regard noyé
de son visiteur.
— Oui ?
— Bon… bonjour, mademoiselle ! Maître Funel, huissier
de justice de l’étude Funel et Tardi.
Il dut s’y reprendre à deux fois pour ranger sa carte professionnelle avant de poursuivre.
— Monsieur Caron est là ?
Elle désigna de la tête une pièce située au fond de l’appartement.
— Dans la chambre. Il dort encore, le pauvre. Il est épuisé.
Elle avait répondu avec un sourire capable de déclencher
tout un tas de pensées conduisant à la damnation éternelle.
— Je peux le voir ?
En guise de réponse, elle céda le passage. Lucas en avait
déjà profité pour pénétrer dans le luxueux appartement. Il
passa à côté de la jeune femme qui le dévisagea avant de lui
lancer un enjoué :
— Bonjour, poulet !
Visiblement, cela se lisait encore sur son visage, même
après ces années écoulées.
— Salut ma belle ! répondit-il. Un poulet et une poule de
luxe sous le même toit, on frise la basse-cour là, non ?
Elle haussa les épaules alors qu’il rejoignait l’officier public
dans la chambre. Caron était nu, assis sur le lit avec un oreiller
cachant son entrejambe. Mal à l’aise, son regard parcourait
la pièce, à la recherche du slip qu’il avait fait tournoyer la
veille au-dessus de sa tête avant de se jeter sur la fille dans
les draps de satin.
La cinquantaine bien entamée, le type avait l’air en forme.
Il le fallait pour tenir le coup avec une copine comme la
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sienne. Il avait le teint hâlé qui virait au gris pâle à mesure
que Funel lui expliquait la raison de sa présence.
— Monsieur Caron, je mets à exécution une ordonnance
du juge aux affaires familiales près le tribunal de grande
instance de Paris pour établir un constat d’adultère. Cette
ordonnance a été sollicitée par maître Cavaillez qui est
l’avocat de votre femme.
— Quel constat ? Il n’y a pas d’adultère ici. C’est des
conneries.
L’huissier émit un petit rire discret.
— Permettez-moi d’en douter, monsieur, surtout après ce
que je viens de constater.
Caron se redressa. L’oreiller roula au sol sans qu’il prenne
la peine de le ramasser. Lucas savait qu’il dirigeait une grosse
boîte de com’ et qu’il n’était pas du style à se laisser bousculer.
— Écoutez, maître, cette fille chez moi, c’est la première
fois que je la vois. Elle m’a dragué hier soir alors que je buvais
un coup dans un pub après une réunion de travail. Vous
n’allez pas faire un constat pour une petite boulette d’un
soir, pas vrai ?
— J’ai comptabilisé d’autres boulettes, intervint Lucas.
25 mars, 29 mars, 4 avril, 9 avril. J’ai les photos, si vous ne
me croyez pas.
Caron se tourna vers le nouveau venu. Sa jauge de colère
avait atteint un seuil critique. Ils se prenaient pour qui ces
types, à venir chez lui pour lui faire la morale ?
— T’es qui, toi ? beugla-t-il en tutoyant son interlocuteur.
Lucas était fatigué. De plus, l’intervention au domicile de
Caron sonnait la fin de sa mission et surtout de ses honoraires. Il savait que son compte bancaire, déjà malmené, s’en
remettrait difficilement. Alors, la réponse qu’il allait faire
n’était peut-être pas très professionnelle, mais il était certain
que sa cliente ne lui en voudrait pas.
— Moi, connard ? Je suis le détective de ta femme. Et c’est
un peu grâce à moi que tu vas te retrouver la queue entre les
jambes après ton divorce.
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Pas de réveil. Ce n’était pas utile. De toute façon, cela
faisait trois ans qu’il n’arrivait plus à dormir plus de quatre
heures d’affilée. Trois ans déjà. Le début des emmerdes qui
avaient saccagé et dévasté sa vie professionnelle avant de
s’attaquer à sa vie familiale.
Lucas avait abandonné un Funel scandalisé par la façon
dont il s’était adressé à Caron. Il n’avait qu’à penser ce qu’il
voulait, ce vautour drapé dans un manteau à plus de trois mille
euros. Rien que pour établir le constat d’adultère, il avait dû
empocher autant que lui pour plusieurs nuits sans sommeil.
Il avait quitté l’endroit, récupérant le boulevard de
Grenelle, puis Garibaldi, pour s’enfoncer dans un Paris déjà
éveillé, jusqu’au petit appartement de la rue Taine dans le
12e arrondissement. Il s’était endormi immédiatement avec
l’impression de plonger dans un étang noir sans fond. Il
s’extirpa de son lit peu avant midi, tentant maladroitement
de défroisser à la main le pantalon et la chemise qu’il n’avait
pas eu le courage d’ôter avant de s’allonger.
Sa mère avait dû l’entendre se lever car elle l’appela depuis
la cuisine alors qu’il n’avait même pas franchi le seuil de sa
chambre.
— Tu veux du café ?
— Oui !
— Alors dépêche-toi, il est prêt.
Elle venait d’en achever la préparation, pressentant
comme toujours l’imminence de son réveil. C’était bien ça
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le problème, elle savait toujours ce qu’il allait faire, ce qu’il
pensait. Surtout depuis qu’ils partageaient le même toit.
Il poussa la porte de la cuisine, s’approchant d’elle parderrière pour lui déposer un baiser furtif sur la joue. Elle se
retourna avec un sourire qui se transforma en grimace.
— Mon Dieu !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Ta tête ! On dirait un… zombie !
Il planta son regard dans le miroir accroché au mur de
l’entrée. Ses cheveux blonds ondulés avaient disparu au
profit d’une tignasse hirsute au jaune fadasse. Des cernes
violacés encerclaient ses yeux bleu clair et un léger duvet
avait moquetté ses joues et son menton. Il venait de fêter ses
trente-sept balais, mais le type dans la glace semblait plus
vieux… et pas très en forme.
— Je suis encore pas mal pour un mort-vivant, non ?
La plaisanterie ne prit pas.
— Et si ce n’était que ta tête, fit-elle en enfonçant le clou.
Je me demande vraiment où est passé le beau gosse baraqué
que j’ai mis au monde.
— Écoute, maman, j’ai passé la nuit dans une bagnole
pour lever un vieux saligaud qui s’envoie en l’air dans le
dos de sa femme. Alors, excuse-moi si je n’ai pas un teint de
pêche au lever.
Elle ne répondit pas. Il en profita pour avaler un petit pain
beurré arrosé d’une grosse lampée de café brûlant. Le temps
jouait contre lui. Elle voulait toujours avoir le dernier mot.
— C’est pas comme ça que tu pourras refaire ta vie.
Ce fut à lui de ne pas relever. Il fit mentalement le compte.
Onze mois. Onze mois qu’il cohabitait avec sa mère, dans le
minuscule trois-pièces qu’elle avait achevé de payer depuis
peu. Ce ne devait être que provisoire, juste le temps de se
refaire une petite santé financière. Mais, avec effroi, il avait
vu défiler les jours et les semaines. Non pas que la compagnie
de sa mère lui pesât. Ils s’engueulaient régulièrement et c’était
même devenu leur mode de fonctionnement normal. Non, ce
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qui l’apeurait, c’était cette sensation que sa vie lui filait entre
les doigts, qu’il ne pouvait la retenir, la modeler à son envie,
et qu’il serait bientôt trop tard pour espérer y parvenir.
Un soir de déprime, Lucas avait échoué dans un bar qui
s’était révélé être un véritable repaire de pochtrons. Lui non
plus n’était pas mal, s’envoyant bière sur bière sans parvenir
à sombrer dans l’ivresse qui tuerait ses soucis. Ayant oublié
comment, il s’était retrouvé attablé avec un inconnu déjà
bourré à qui il avait déballé toute l’histoire. Monologue d’une
heure, entrecoupé de gestes en direction du serveur dès que
leurs verres se retrouvaient vides. Le type l’avait laissé parler
sans l’interrompre. Un putain de psy de comptoir, comme il
s’était souvenu de lui en souriant le lendemain. Bien meilleur
que ceux, bardés de diplômes, qui vous allongeaient sur des
divans en cuir pleine fleur pour une séance à cent euros. Et
il n’avait pas attendu de saigner son compte pour lui livrer
ses conclusions.
— La règle des trois, mon pote.
— Quelle règle ?
— Tu veux redémarrer ta vie ? Repartir du bon pied ? La
règle des trois. Une piaule, une fille et un boulot. Trouve-toi
ça et tous tes problèmes seront réglés.
Fier de lui, il avait abandonné son patient d’un soir, titubant jusqu’à la porte qu’il avait failli se prendre en pleine
poire avant de disparaître dans la nuit.
Cela semblait si simple. Pourtant aujourd’hui, la fameuse
règle avait autant de consistance qu’un mirage.
Déjà, il ne risquait pas de se dégotter un nouvel appart’.
Les loyers sur Paris avaient explosé, avec des chambres de
bonnes au prix d’une petite maison de province, sans compter
qu’il n’avait même pas de quoi régler deux mois d’avance.
Pas facile non plus de se trouver une gonzesse et de la
ramener chez sa mère sans que la fille prenne ses jambes à
son cou. Et puis, il y avait Leila. C’était elle, la femme de sa
vie. Il n’en voulait pas d’autres, mais, par sa faute, il l’avait
perdue. Son image se forma devant ses yeux avant qu’il ne
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la chasse en marmonnant intérieurement. N’y pense pas. Pas
maintenant !
Restait le boulot. Douze années à la préfecture de
police. Brigade des stupéfiants d’abord, avec son cortège
de planques, de filatures interminables et d’interpellations
musclées. Le grade de capitaine en poche, Lucas avait quitté
le quai des Orfèvres pour la rue de Lutèce et sa brigade
de répression du banditisme. C’est là que sa carrière avait
véritablement démarré. Assez vite, il avait pris la tête de l’un
des groupes en charge des vols à main armée. Braqueurs,
saucissonneurs, il en avait envoyé un bon paquet en stage
à Fleury-Mérogis. La route était dégagée. Avancement, la
place de chef de section qui lui tendait les bras… Putain !
Qu’est-ce qui lui avait pris pour tout foutre en l’air comme
ça ? Leila aurait pu tenir le coup, le soutenir jusqu’au bout,
mais les mauvaises nouvelles s’étaient enchaînées, jusqu’à
la dernière, celle qui lui avait brisé le cœur. En quarantehuit heures, elle avait bouclé ses valises, trouvé une place
à l’école pour leur fils et rayé Lucas de sa vie. Elle avait
regagné Nice, sa ville natale. Une heure vingt en avion, mais,
pour les fois où il avait revu sa femme et son fils depuis leur
départ, ils auraient pu tout aussi bien se trouver à l’autre
bout du monde.
Oui, douze ans comme officier de police et un matin,
plus de boulot, plus de femme, plus de gamin. Dire qu’il
y avait des flics qui s’étaient foutus en l’air pour moins que
ça. L’argent qu’il avait mis de côté avait fondu comme neige
au soleil. Qu’est-ce qu’il aurait pu faire ? Bosser dans les
assurances, le bâtiment ? C’était un chasseur et il ne savait
rien faire d’autre. Il avait donc monté une boîte, celle qui le
rapprochait le plus de son ancienne activité : une agence de
recherches privées. Les clients ne s’étaient pas manifestés en
nombre, surtout dans un secteur aussi surchargé, comme il
s’en aperçut un peu tard. Aussi, quand il n’avait pu faire face
aux échéances, il avait transféré sa société, et lui avec, au
domicile de sa mère.
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Redémarrer sa vie avec cette foutue règle des trois ? Tu
parles d’une gageure. Il n’arrivait même pas à remplir l’une
des conditions.
Il se leva de table, jetant son bol et sa cuiller dans le lavevaisselle.
— Je descends prendre le courrier.
Elle acquiesça silencieusement d’un geste de la tête.
La boîte aux lettres supportait pour seule inscription le
nom de famille de « Alberti ». Pour signaler son activité de
détective, Lucas avait fait graver une petite plaque de bronze
qu’il avait apposée en évidence sur le mur gauche de l’entrée
d’immeuble sans que cela provoque le moindre intérêt.
La majorité des plis étaient adressés à sa mère. Deux pour
lui. La facture de son portable et un relevé de compte. Il
regagna l’appartement, le pas un peu plus lourd. Il déposa
les enveloppes sur le buffet du salon.
— Tu as reçu du courrier ? s’enquit sa mère.
— Une ou deux lettres d’admiratrices. C’est tout.
Elle émit un petit rire qui le rassura sur sa capacité à
l’amuser.
Lucas fila sous la douche, frottant énergiquement son
corps durant plusieurs minutes comme pour chasser l’abattement qui menaçait. Il lui fallait de l’argent, le nerf d’une
guerre qu’il était en train de perdre. Il passa son coup de fil,
tenant d’une main le téléphone et utilisant l’autre pour finir
de s’habiller.
— Dani ? C’est Lucas. Dis, si ton boulot tient toujours, je
peux m’en occuper cet après-midi.
— Bien sûr, répondit son interlocuteur. Préviens-moi dès
que c’est fait.
Dani était l’une des rares personnes qui ne lui avaient pas
tourné le dos lors de sa déchéance. D’origine libanaise, il
exploitait un petit bar-restaurant, À l’Ombre du Cèdre, sur le
faubourg Saint-Antoine, côté 11e. Lorsqu’il s’était retrouvé au
plus bas, Lucas avait pu, grâce à lui, bosser au black comme
chauffeur et garde du corps pour de riches Levantins en
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vacances dans la capitale. Cette fois, le job était différent, à
la limite de la légalité.
— À ce soir, maman, lança-t-il en passant la porte.
— Fais attention à toi, répondit-elle.
S’il s’était retourné à ce moment-là, il aurait croisé un
regard empli d’inquiétude et d’amour, celui d’une mère pour
son fils.
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