ÊTRE SUR TERRE LE CŒUR DE DIEU « Ils regarderont celui qu`ils
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ÊTRE SUR TERRE LE CŒUR DE DIEU « Ils regarderont celui qu`ils
Pentecôte 2010 ÊTRE SUR TERRE LE CŒUR DE DIEU Introduction « Ils regarderont celui qu’ils ont transpercé. » (Jn 19, 31-37) Celui qui regarde « vers le côté transpercé du Christ comprend que Dieu est amour. À partir de ce regard, le chrétien trouve la route pour vivre et aimer… » (Benoît XVI, Dieu est amour, éd. Bayard/Cerf/Fleurus–Mame, 25 décembre 2005, § 12 et 38 pp.33-34 et p.71). Dans ce signe, nous comprenons que Dieu est Cœur. En Jésus, le Père nous aime. Il désire nous communiquer sa vie et son amour afin de vivre de lui et de pouvoir donner notre vie comme Jésus. En mourant sur la croix le cœur blessé, le Sauveur nous rappelle son amour et nous appelle à aimer. Il nous invite à devenir ce que nous contemplons : être sur terre le Cœur de Dieu comme il l’a manifesté lui-même dans son humanité et par son exemple : « Sur la Croix, c’est Dieu lui-même qui mendie l’amour de sa créature : il a soif de chacun de nous… La réponse que le Seigneur désire ardemment de notre part est avant tout d’accueillir son amour et de se laisser attirer par lui. Accepter son amour, cependant, ne suffit pas. Il s’agit de correspondre à un tel amour pour ensuite s’engager à le communiquer aux autres : (i.e. le leur donner) le Christ m’attire à lui pour s’unir à moi, pour que j’apprenne à aimer mes frères du même amour… » (Benoît XVI, Message pour le Carême 2007) En 1934, Maurice Zundel écrivait : « Dieu n’est qu’un Cœur, il est tout Cœur. Pour être donné à lui, il faut être tout cœur pour lui, tout cœur pour les autres dans une croissance éternelle. Voilà ce qu’est Dieu : un Cœur, tout Cœur, rien qu’un Cœur ». (Maurice Zundel, L’humble Présence, Sarment éd. du Jubilé 2008 p. 142). Comment être tout cœur pour Dieu et tout cœur pour les autres ? J’aimerais vous indiquer un moyen très concret. Il est décrit sur l’icône du lavement des pieds que vous avez sous les yeux et sur laquelle vous découvrez la route à suivre pour être en vérité le Cœur de Dieu sur la terre, car il s’agit de vivre cela maintenant et ici, sur la terre, là où la vie nous a placés et dans les circonstances concrètes qui conditionnent notre présent. « Aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres » (Jn 13,34) est le message final, l’explication que Jésus donne en conclusion du lavement des pieds. Ce premier acte de la Passion annonce symboliquement le 1 dernier : le côté transpercé d’où jaillissent l’eau et le sang. Il y a une correspondance étonnante entre ces deux événements. En effet, à l’occasion de ce lavement des pieds, le Seigneur fait à ses disciples un double don : le baptême (symbolisé ici par l’eau de la bassine qui préfigure l’eau qui jaillira du côté transpercé et communique l’Esprit) et l’eucharistie qui a suivi (le corps livré et le sang versé, symbolisés ici par la tunique rouge du Christ). Nous retrouvons ces éléments de « l’eau et du sang », particulièrement mis en évidence par l’évangéliste, au moment où le Christ meurt sur la croix, le cœur ouvert par la lance du soldat (Jn 19,31-37). Jean, témoin de ces événements, reprend ce signe du sang et de l’eau dans sa première Lettre (1 Jn 5,5-9). Il le propose aux chrétiens comme le signe par excellence de l’amour de Dieu pour le monde, le symbole qui exprime l’essentiel de leur foi : l’incarnation, la mort et la résurrection du Christ, Fils de Dieu, envoyé par le Père pour que le monde soit sauvé. Cette initiative divine manifeste l’amour inouï de Dieu pour les hommes et constitue le fondement de leur comportement moral : l’amour envers les frères. I Dieu n’est qu’un Cœur, il est tout Coeur Croire que Dieu nous aime et l’aimer de tout notre coeur est à la base de notre amour au service des hommes et le conditionne : « À ceci nous reconnaissons que nous aimons les enfants de Dieu, si nous aimons Dieu et mettons en pratique ses commandements » (1 Jn 5,2). Cela veut dire que pour être capable d’aimer les frères, il faut d’abord aimer Dieu et garder sa parole. Dieu est le modèle et la source de notre amour envers les frères. Avant de contempler l’icône du lavement des pieds, je vous invite à renouveler votre foi en l’amour incarné de Dieu, en regardant avec les premiers chrétiens « celui qu’ils ont transpercé ». Voici ce que Saint Jean écrit dans sa Première Lettre : «Quiconque croit que Jésus est le Christ (le Messie) est né de Dieu… Qui est vainqueur du monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? C’est lui qui est venu par l’eau et par le sang, Jésus-Christ, non avec l’eau seulement, mais avec l’eau et le sang ; et c’est l’Esprit (pneuma, le souffle) qui rend témoignage, parce que l’Esprit est la vérité. C’est qu’ils sont trois à rendre témoignage, l’Esprit, l’eau et le sang et ces trois convergent vers l’unique témoignage : si nous recevons le témoignage des hommes, le témoignage de Dieu est plus grand ; car tel est le témoignage de Dieu : il a rendu témoignage en faveur de son Fils. Qui croit au Fils de Dieu a ce témoignage en luimême. » (1 Jn 5, 1. 5-10) Contexte Quand Jean écrit sa première Lettre à la fin du 1 er siècle, nous sommes à la troisième ou quatrième génération de chrétiens en Asie Mineure. L’annonce de l’Evangile est confrontée à la culture grecque. La question se pose alors de savoir comment proposer le message évangélique à des gens qui ont une autre forme de pensée. Ce problème 2 d’inculturation se double d’une crise très importante qui secoue les communautés chrétiennes. Ces dernières se demandaient qui était le Christ et se posaient des questions sur son identité : Dieu ou homme ? (voir Frédéric Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu, éd. Fayard, cité par La Croix du 20.05.10 p.16). Des hérésies mettaient gravement en cause la véritable foi en Jésus, Verbe fait chair. Jean écrit son Evangile et ses Lettres pour dénoncer ces erreurs et raffermir la foi des chrétiens en les invitant à revenir à la source et au fondement de leur foi : l’enseignement reçu des Apôtres. De « faux docteurs » divisaient la communauté chrétienne. Ils dispensaient un enseignement contraire à l’Evangile et en relativisaient les exigences de vie, en particulier l’amour fraternel. Ces gens faisaient de belles théories, mais ne savaient pas ce qu’ils racontaient. Ils n’étaient pas témoins à la différence de Jean qui sait de quoi il parle, car il a entendu de ses oreilles, vu de ses yeux, contemplé et touché de ses mains le Verbe de vie. Il est un témoin fiable. Voici, parmi ces erreurs les deux principales : 1. Celle de Cérinthe qui niait la réalité de l’Incarnation : Jésus n’est qu’un homme parmi les autres, sans doute favorisé par Dieu, sans plus. 2. Celle des gnostiques du mot grec gnosis (connaissance). Ils affirmaient que la connaissance de Dieu était supérieure à la pratique de la charité. La connaissance de Dieu suffisait pour être sauvé. Il n’y avait pas besoin de pratique ni de morale. Ce que l’on appelle la gnose. La problématique de Cérinthe (hérétique judéo-chrétien du 1er s., en Asie Mineure), était d’adapter l’annonce de l’Evangile à la culture grecque et de la rendre plus accessible. Les Grecs, en effet, ne pouvaient imaginer l’humanisation de Dieu, car celuici n’avait rien à gagner à cela. Ils admettaient plus facilement la divinisation de l’homme, comme celle des empereurs romains par exemple. De même, la naissance du Christ d’une vierge leur paraissait impossible à admettre. Aussi, Cérinthe avait contourné la difficulté en développant une théorie plus raisonnable, théorie qui trouve encore des adeptes aujourd’hui (Jacques Duquesne entre autres). « Jésus, disait-il, n’est pas né d’une vierge ; cela lui paraissait impossible ; il était le fils de Joseph et de Marie, semblable à tous les autres hommes bien que les dépassant par sa justice, sa prudence et sa sagesse. Mais, après son baptême, le Christ vint à lui sous forme d’une colombe, descendant de la Souveraineté qui est par-dessus tout ; c’est alors qu’il annonça le Père inconnu et qu’il accomplit des prodiges. À la fin, le Christ s’envola de Jésus et Jésus endura la Passion et ressuscita, tandis que le Christ, être spirituel, ne cesse d’être impassible. » Cérinthe distinguait en Jésus d’une part un être humain (Jésus) et d’autre part, un être spirituel appelé « Christ céleste ». Jésus est de la terre, le Christ du ciel. Totalement différents, ils se rencontrent au moment du baptême au Jourdain. Le Christ « être spirituel » prend alors possession de l’homme Jésus et lui confère des pouvoirs particuliers : celui de faire des miracles et de proclamer une sagesse inconnue jusquelà. Mais au moment de mourir, le Christ spirituel s’échappe de lui et laisse l’homme Jésus mourir seul sur la croix et ressusciter. Ce n’est donc pas le Fils de Dieu qui meurt et sauve le monde. Cette théorie était séduisante –encore aujourd’hui (Jésus super star)–, mais elle sapait le fondement même de la foi chrétienne. D’après Cérinthe, Jésus n’est pas Dieu. Il n’est que le fils d’un couple humain, de Joseph et de Marie comme tous les enfants des hommes. Si Jésus n’est qu’un homme, il ne peut pas nous donner Dieu ni nous 3 parler de Dieu en vérité. Il ne peut dire que des paroles humaines approximatives sur Dieu, mais non fiables. Dieu seul peut donner Dieu, parler de lui en vérité et nous donner de le connaître. Si Jésus n’est pas Dieu et homme, il n’y a aucune chance pour l’homme de rencontrer Dieu. Pire encore, selon cette théorie, ce n’est pas Dieu qui meurt pour nous et nous sauve, mais un homme. Or l’homme est incapable de procurer le salut, que ce soit pour lui-même ou pour les autres. Il n’y a donc pour nous aucun accès possible au salut. C’est la négation absolue de l’Evangile et de son espérance. C’est la raison pour laquelle Jean insiste dans son Evangile et dans ses Lettres sur l’importance de l’Incarnation, sur le lien indissoluble qu’il y a dans la personne du Christ Jésus entre son humanité et sa divinité, comme il insiste sur la Rédemption accomplie par le Fils de Dieu lui-même. En Jésus, c’est Dieu qui a souffert et est mort pour nous sauver. Pour Jean qui en est le Témoin, la personne de Jésus est à la fois, Dieu et homme, ensemble et indissolublement. Il est le Verbe fait chair. Telle est notre foi. Si Jésus est « Dieu et homme » comme nous le croyons, par son humanité nous pouvons entrer en contact avec le Père invisible. En lui, Dieu nous aime de façon humaine, avec un cœur et des gestes d’homme, selon la belle expression de Jean-Paul II : « Jésus est le visage humain de Dieu et le visage divin de l’homme. » Message Le témoignage de Jean dans sa première Lettre nous renvoie au côté transpercé de Jésus d’où ont jailli le sang et l’eau (Jn 19,3-37). Le côté blessé constitue à ses yeux une affirmation particulièrement forte de l’identité de Jésus, de sa mission. Celui qui meurt sur la croix est véritablement Dieu et véritablement homme. Il est né et il meurt sur la croix pour nous sauver parce que Dieu nous a aimés jusqu’à l’extrême. Pour bien comprendre cela, il faut savoir que depuis l’Exil (6e s. a. J-C), l’eau est l’image privilégiée par les prophètes pour annoncer le don messianique par excellence : l’Esprit, le salut promis à Israël, la Sagesse divine que Dieu donnera à son Peuple, le moment venu. L’eau suggère purification (Ez 36) et fécondité (Ez 47,1-14). C’est ce don que Jésus annonce solennellement à l’occasion de la fête des Tentes (Jn 7,37-39). On l’attendait du Temple, de Dieu. Voici que Jésus proclame qu’il en est la Source : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive… Il parlait de l’Esprit que devait recevoir ceux qui croiraient en lui. En effet, il n’y avait pas encore d’Esprit parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié » (Jn 7,37-39). Si en mourant et en ressuscitant Jésus donne l’Esprit qui est Dieu, c’est qu’il est Dieu, car Dieu seul peut donner Dieu. L’eau qui jaillit du côté de Jésus est une affirmation de sa divinité, comme le sang est une affirmation de son humanité. Présent dès le premier instant de son Incarnation, l’Esprit est à l’œuvre dans sa vie à travers les signes qu’il opère. Jésus n’est donc pas devenu Dieu quand Jean l’a baptisé au Jourdain (ou après 4 siècles de discussion théologique comme F. Lenoir le soutient). Mais au moment du baptême, la divinité qui est en lui, est révélée à Jean par la présence de l’Esprit qui repose sur le Christ sous forme de colombe. L’Esprit désigne ainsi Jésus à Jean comme étant celui qui baptise dans l’Esprit parce qu’il le possède en plénitude. Jésus n’est donc pas un homme qui aurait été saisi par « le Christ, être spirituel » comme se l’imaginait Cérinthe, mais au moment du baptême, l’Esprit manifeste la divinité qui est en son humanité. Cette manifestation de l’Esprit est une véritable Pentecôte pour Jean dont la mission est de révéler le Christ à son Peuple. Elle lui permet de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu, l’Agneau de Dieu, envoyé par le Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé qui a toute ma faveur. » (Mt 3,16) Il est Dieu. 4 Nous pouvons maintenant décrypter le sens du témoignage de Jean à propos de Jésus : « Il est venu par l’eau et par le sang, Jésus-Christ ». Il vient de Dieu (eau) et de l’homme (sang). Il est le Verbe fait chair ; non avec l’eau seulement (Christ céleste), mais avec l’eau et le sang. (Il est Dieu par son origine divine, œuvre de l’Esprit Saint qui repose sur Marie (Lc 1,26-38). Il est homme par son enracinement en l’humanité de Marie) ; et c’est l’Esprit (au soir de Pâques) qui rend témoignage, parce que l’Esprit est vérité. C’est qu’ils sont trois à rendre témoignage, l’Esprit (de la Pentecôte), l’eau et le sang (l’Incarnation et la Rédemption), et ces trois convergent dans l’unique témoignage (celui du Père au Jourdain et sur le Thabor). » Jean affirme ici deux choses essentielles et constitutives de notre foi : 1. Le Christ est Dieu incarné dans la personne de Jésus. Il est le Verbe fait chair. En Jésus, c’est Dieu qui a donné sa vie pour nous et est mort pour le salut du monde. 2. À ceci, on reconnaît que Dieu est amour. Le côté transpercé de Jésus est l’image visible de l’Incarnation rédemptrice et le signe de l’Amour de Dieu pour le monde. « Dieu est amour. Voici comment s’est manifesté l’amour de Dieu au milieu de nous : Dieu a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui (Incarnation). Voici ce qu’est l’amour : ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu, c’est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son Fils en victime de propitiation pour nos péchés (Rédemption). » (1 Jn 4, 8-10) Le sang et l’eau renvoient donc et à l’Incarnation et à la Rédemption du Christ, deux événements complémentaires. Par son Incarnation, le Christ rend visible l’amour invisible de Dieu pour l’homme. La qualité de cet amour se vérifie dans la Rédemption : sa mort et sa résurrection. Comme l’Incarnation (humanisation de Dieu), la Résurrection (divinisation de l’homme) est l’oeuvre de l’Esprit. Ils sont ainsi trois à témoigner : l’eau, symbole de l’Esprit est une affirmation de la divinité du Christ : il est le Verbe de Dieu. Le sang est signe de son humanité née de la chair vierge de Marie : il est vraiment homme et l’Esprit de vérité qui authentifie la parole du Christ en le ressuscitant d’entre les morts selon les Ecritures. Jésus a dit la vérité et l’Esprit que le Ressuscité transmet aux siens le soir de Pâques le confirme (Jn 20.19-23). La venue de l’Esprit de vérité à la Pentecôte (Ac 2,1-11), son témoignage en faveur du Christ est décisif. Il leur révèle la véritable identité de Jésus. Il est Seigneur : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur si ce n’est par l’Esprit Saint » (1 Co 12,3). Par son action, l’Esprit confirme les Apôtres dans la certitude que leur compagnon de route, cet homme Jésus de Nazareth, est le « Seigneur Dieu » que Thomas adore. Le mystère de l’Incarnation est le fondement de notre foi. Nous ne sommes chrétiens que si nous confessons cette même foi en Jésus, vrai Dieu et vrai homme. Ces trois témoignages convergent vers l’unique témoignage : celui du Père qui a témoigné en faveur de la divinité de son Fils grâce aux signes et aux prodiges qu’il lui a donné d’accomplir (Jn 5,31- 37) et par son propre témoignage au Jourdain et au Thabor . Pour résumer, je dirai que le signe du côté transpercé d’où ont jailli le sang et l’eau est pour Jean l’icône où s’exprime en plénitude l’amour de Dieu et l’appel à aimer. 5 On y trouve l’essentiel de la foi et de la vie chrétienne. Ce signe contient et résume tout ce qu’il faut croire pour être sauvé. Il nous dit l’Amour infini de Dieu et nous invite à y répondre. Le sang et l’eau illustrent les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption, mystères dans lesquels l’Amour de Dieu pour l’homme se révèle dans toute sa plénitude et dans toute sa splendeur Devant ce signe, nous ne pouvons que nous exclamer avec Jean : Dieu est amour. Dieu est Cœur. « Dieu est tout Cœur ». « Reconnaître et accepter cet amour ne suffit pas », souligne encore Benoît XVI, « il s’agit de correspondre à un tel amour pour ensuite s’engager à le communiquer aux autres : le Christ « m’attire à lui « pour s’unir à moi », pour que j’apprenne à aimer mes frères du même amour. » (Message pour le Carême 2007, DC n° 2375, p. 203. « Mes bien-aimés, si Dieu nous a ainsi aimés, nous devons, nous aussi nous aimer les uns les autres. » ( 1Jn 4,11) II Être tout coeur pour lui, tout cœur pour les autres Nous aimer les uns les autres comme Jésus nous a aimés est une autre façon de dire être sur terre le Cœur de Dieu. Puisque Jésus est le modèle et la source de notre amour, regardons comment il agit et se comporte envers nous. Parmi tous les exemples qu’il nous a laissés, je vous propose de contempler aujourd’hui l’icône du lavement des pieds. Cette scène introduit la Passion de Jésus. Elle nous oriente vers le signe de son amour jusqu’au bout : le cœur ouvert. On y trouve déjà, symboliquement réunis, tous les éléments qui seront en conclusion de la Passion : l’eau, le sang, la mort, la résurrection. Mais, en plus, nous avons devant les yeux un exemple inouï de l’amour concret de Dieu pour nous, de sa tendresse humaine envers l’homme. Par le lavement des pieds, Jésus manifeste qu’il est tout cœur pour le Père et tout cœur pour les siens : « Ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu’à l’extrême » (Jn 13,1). Cette icône est d’abord une illustration de l’Incarnation : « Lui de condition divine, dit St Paul, n’a pas gardé jalousement pour lui le rang qui l’égalait à Dieu. Mais il s’est dépouillé prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes… Il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort de la croix. » (Ph 2, 6-8) Nous le voyons ici courbé, plus bas que tous ses disciples, les pieds nus à même le sol, tandis que les apôtres sont assis, plus haut que lui. Jésus n’a pas de manteau. Il est habillé d’une tunique alors que les disciples sont en habit de fête. Courbé dans son humanité, Jésus, par son regard sur les apôtres, manifeste la conscience de sa divinité. Il est la Maître qui sait ce qu’il fait, avec beaucoup de solennité, alors que les disciples ne comprennent pas son geste. Il est « lui-même » dans son abaissement et agit en homme conscient d’être Dieu. 6 « Jésus est habillé d’une tunique rouge, celle qu’il aura lors de la Passion, tunique sans couture qui sera tirée au sort. Le rouge pourpre est le symbole de la royauté. Jésus est le Seigneur. Il assume le travail de l’esclave. Il l’avait dit à ses disciples qui se demandaient qui est le plus grand : c’est celui qui se fera votre serviteur. La grandeur de l’homme est dans le service. « Je n’ai pas voulu mettre Jésus à genoux comme sur certaines icônes. J’ai préféré l’attitude penchée qui met en relief le Don de Dieu : « Il s’est penché sur son humble servante » (Lc 1,48). Dieu se penche sur chacun de nous. Il nous lave et nous purifie. » (Commentaire de Sœur Marie-Paul ) Son geste est divin et profondément humain. La tendresse du Père se révèle dans le geste maternel du Fils qui essuie les pieds de ses disciples, après les avoir lavés. Une illustration de la Rédemption La tunique rouge de Jésus annonce aussi le vêtement de dérision que Pilate jettera sur ses épaules. Elle suggère sa Passion, son sang versé et son corps livré, tandis que linge « blanc comme la lumière » (Mt 17,2) qui entoure sa taille préfigure sa transfiguration, la Résurrection. Au moment où il entre dans sa Passion, Jésus la considère déjà comme terminée. C’est la raison pour laquelle, ses gestes anticipent sur ce qui adviendra plus tard. L’eau de la bassine préfigure l’eau qui jaillira de son côté, l’Esprit. En les y plongeant, Jésus baptise ses apôtres dans l’eau et l’Esprit selon la promesse faite à Nicodème. Ce faisant, il les plonge dans son cœur et les associe à sa passion et à sa Résurrection. Il les fait renaître comme des créatures nouvelles. En les essuyant avec le linge blanc, il les revêt de ces mêmes dons de l’Esprit (les diverses couleurs des vêtements des disciples). Le bâtiment représente le Cénacle où ils se rassembleront pour recevoir le Souffle du Ressuscité qui les purifie du péché et les introduit dans la communion divine. Parce qu’il est allé jusqu’au bout de l’amour, Jésus donne la vie à ses amis. Il la donne en abondance. Ici, le don de l’Eucharistie est suggéré par le geste du Christ qui donne symboliquement sa vie en se faisant le Serviteur (le bon berger) de ses frères. À mon avis, l’Eucharistie a suivi le lavement des pieds, même si Jean ne le mentionne pas ici explicitement. La parabole de la vigne et des sarments (Jn 15,1-17) semble le confirmer. Une illustration de l’amour jusqu’à l’extrême Après avoir lavé les pieds des apôtres, Jésus explique le sens de son geste : « Comprenez-vous ce que je vous ai fait ? … Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous devez vous aussi vous laver les pieds les uns aux autres. C’est un exemple que je vous ai donné : ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi… Je vous donne un commandement nouveau : 7 aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous devez vous aussi vous aimer les uns les autres. » (Jn 13, 13-15. 34) Jésus nous aime avec toute son humanité. C’est l’un des rares moment, si ce n’est le seul, où il touche de ses mains ses disciples et leur manifeste avec tant d’amour la tendresse humaine de Dieu. Ces mains qui lavent et essuient, ces yeux qui regardent, ce corps plié, tout cela exprime combien l’homme est important, précieux au cœur de Dieu. Parce que Jésus est tout cœur pour le Père, il est tout cœur pour ses frères et amis. Un si grand amour n’est pas d’abord à comprendre, mais à accueillir. On ne peut le rayonner qu’en ouvrant tout grand son cœur à Dieu et à l’homme. Le côté transpercé de Jésus ne dit rien de plus en son silence que le message proclamé le soir du lavement des pieds. Il en est l’icône absolue, sceau final d’un amour éternel qui s’offre à notre regard comme un mémorial et un appel : « Ce que j’ai fait (mémorial) pour vous, faites-le (appel) vous aussi… Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. » Être sur terre le Cœur de Dieu, c’est aimer concrètement comme Jésus, les pieds sur la terre et le regard tourné vers lui pour agir comme lui, les mains dans la bassine, le linge autour des reins. Cela veut dire : se lever, sortir de son égoïsme et de son confort et donner sa vie en servant les frères. La seule façon de croire à l’amour de Dieu, c’est d’aimer en actes et en vérité, de se faire le serviteur de ses frères à la suite du Maître : « Vous serez heureux si du moins vous le mettez en pratique » (Jn 13, 17). Concrètement, comment être sur terre le Cœur de Dieu, à la suite de Jésus ? Une attitude du Seigneur pendant le lavement des pieds va nous orienter et nous proposer une feuille de route pour les dix ans à venir (au moins !) : « Jésus se lève de table, dépose son manteau et prend un linge dont il se ceint…» (Jn 13, 4). Pour dire « déposer » son manteau, l'évangéliste dit « se dessaisir » de son manteau. C’est le mot que Jésus emploie pour décrire la manière dont le bon berger donne sa vie pour ses brebis (Jn 10) ou l’ami pour ceux qu’il aime (Jn 15,13) : « Le Père m’aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite. » (Jn 10, 17) En posant son manteau, Jésus fait un geste prophétique dans lequel il se dépouille de lui-même pour nous enrichir de sa vie. Il s’identifie au bon berger et agit comme lui. L’usage du même mot « dessaisir » pour dire « donner sa vie et poser son manteau » permet à Jésus de faire le lien entre l’image du Serviteur et celle du bon berger Il établit une équivalence entre servir et donner sa vie. Se dessaisir de sa vie rime dès lors avec prendre un linge et laver. L’un ne va pas sans l’autre. Ainsi, chaque fois que l’on se met au service de l’homme à la 8 suite de Jésus, par amour et comme lui, on est le bon berger qui donne sa vie et fait vivre l’homme. III Deviens ce que tu contemples : Sois le bon berger de tes frères En lavant les pieds de ses apôtres, Jésus se situe devant eux comme le bon berger qui, parce qu’il aime ses brebis, donne sa vie pour elles. Devenir ce que nous contemplons, c’est servir les frères à la manière du bon berger. Voyons à quoi cela nous engage et comment le réaliser. Jésus bon berger : notre modèle (Jn 10, 1-18) Jésus est notre modèle dans la façon concrète d’aimer comme Dieu aime. En décrivant le comportement du bon berger, il se décrit lui-même et nous propose un modèle à imiter. Derrière la parabole, il y a un message fort, une manière de vivre à adopter qui, si nous la mettons en pratique, nous rend semblables à Jésus. Jésus oppose deux bergers : le bon et le mauvais. Leur comportement vis-à-vis des brebis est révélateur de leur cœur. Le bon berger aime ses brebis, le mauvais ne les aime pas. Il les utilise et les exploite. Le bon berger est au service de ses brebis et cherche leur bien. Le mauvais se sert d’elles et ne poursuit que son intérêt. Devant le danger, il les abandonne et se met à l’abri. Le bon berger, au contraire, s’inquiète pour elles et risque sa vie pour les défendre. Jésus a proposé cette parabole (Jn 10,1-18) dans le Temple de Jérusalem, à l’occasion de la fête de la Dédicace. On y célébrait la restauration et la re-consécration du Temple de Jérusalem [ par Judas Macchabée après sa victoire sur Antiochus IV (1 M 4,36-59)] . C’est le 25 décembre, soit trois mois environ avant de vivre cette parabole dans sa chair. On peut la lire comme une annonce de sa Passion. Jésus nous fait part ici de la motivation profonde qui l’habite à quelques mois de donner sa vie pour ses brebis. L’image du bon berger n’est pas une invention de Jésus. Elle est traditionnelle dans la Bible pour décrire l’attitude et l’action de Dieu envers son peuple. Pasteur de son peuple, Dieu le guide (expérience de l’exode) à travers le désert jusqu’à la Terre promise où ses brebis trouveront des sources fraîches et abondantes au milieu de gras pâturages. Nous en avons des échos en Ezéchiel 34, en Jérémie 23,1-7 et dans le merveilleux Psaume 22. Cette image est également appliquée à David, pasteur d’Israël « selon le cœur de Dieu » et aux rois qui lui succèdent. Ils ne sont, hélas ! pas tous de bons bergers pour leur peuple (cf. Ez 34). Peu avant sa mort, Jésus s’identifie au bon berger d’Ezéchiel en opposition aux mauvais bergers d’Israël. Il est à noter que ce n’est pas la seule fois que Jésus se compare à un bon berger. Un bel exemple se trouve en Mathieu. Nous y voyons Jésus en train de parcourir villes et villages pour annoncer la Bonne Nouvelle en guérissant une multitude de malades. 9 « Voyant les foules, il fut pris de pitié pour elles, parce qu’elles étaient harassées et prostrées comme des brebis qui n’ont pas de berger. Alors il dit à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers dans sa moisson » (Mt 9,35-37)… « Et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses » (Mc 6,34) avant de les nourrir et de les renvoyer chez eux (Mc 6, 35-44). Ce qui frappe ici, c’est la qualité du regard. Le bon berger a du cœur dans ses yeux. Il manifeste un regard et un cœur compatissants, capables de s’émouvoir devant la détresse des gens qui l’entourent : leur ignorance, leurs infirmités, leur faim, etc., le touche aux entrailles. Il pourvoit à leurs besoins en invitant ses disciples à demander de l’aide et à s’associer à lui. La tâche est immense. Dieu ne fait pas de nous des assistés. Il nous embauche pour collaborer avec lui à soulager la détresse des hommes. Nous en avons un autre exemple tout aussi merveilleux dans la parabole de la brebis perdue (Lc 15,3-7). On y découvre un bon berger qui ne se résout pas au malheur d’une seule de ses brebis. Pour lui, chaque brebis est unique et a autant de valeur que toutes les autres ensemble (premier en amour, Dieu est dernier en calcul). Il n’hésite pas, pour la retrouver quand elle s’est égarée, à prendre tous les risques. Ces paraboles nous montrent en Jésus « le cœur de Dieu qui frémit de compassion… qui s’émeut et reverse tout son amour sur l’humanité. Un amour mystérieux, qui dans les textes du Nouveau Testament, nous est révélé comme une passion incommensurable de Dieu pour l’homme... » (Benoît XVI, homélie pour l’ouverture de l’année sacerdotale, fête du Cœur du Christ, 19 juin 2009, DC n° 2428 p. 728 ) Parcourons maintenant la parabole de Jean 10,1-18. C’est un autoportrait du Christ. Jésus s’y présente comme un berger qui aime ses brebis. Il n’est pas un voleur. Il agit en plein jour et na pas besoin d’escalader le mur d’enceinte pour être avec elles. Il passe par la porte, la même que toutes les brebis dont il s’occupe : l’humanité d’une femme. Il est connu du portier qui lui ouvre et des brebis qui se rassemblent autour de lui. Il les fréquente et vit avec elle. Il partage leurs conditions de vie : Incarnation (cf. Dieu qui demeure sous tente dans le désert au milieu de son peuple durant l’Exode). Il ne vit que pour elles. Il est entièrement à leur service et s’adapte à leur rythme. Il les connaît personnellement et appelle chacune par son nom. Elles ne constituent pas un troupeau anonyme. Chacune se sait unique. Il prend soin d’elles et leur procure avec la sécurité une nourriture abondante (Jn 6). Il leur est attaché. Ses brebis lui appartiennent. Il marche à leur tête non pour les dominer, mais pour leur ouvrir la route et les conduire vers de gras pâturages, vers des sources d’eaux vives (Jn 7,37-39). Parce qu’elles le connaissent, les brebis n’ont pas peur de lui. Elles écoutent sa voix et le suivent sans crainte (Marie-Madeleine au tombeau : elle est une brebis qui reconnaît sa voix). Il les défend quand elles sont en danger (Jésus à Gethsémani : « Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées.» (Mt 26,31)… « Je n’ai perdu aucun de ceux que tu m’as donnés. » (Jn 17,12)). Mieux encore, le bon berger donne sa vie pour que ses brebis l’aient en abondance et pour qu’elles soient rassemblées en un seul troupeau. Parce qu’il les aime à en mourir, le bon berger se dessaisit pour elle. Il leur donne tout ce qu’il est. Chacun de nous est le berger d’au moins une brebis. Sommes-nous de bons bergers pour celles et ceux qui nous sont confiés ? les aimons-nous ou les 10 asservissons-nous. Cherchons-nous à les commander, à les dominer ou à les servir ? Est-ce que nous leur donnons l’herbe la meilleure ou broutons-nous les fleurs pour ne leur laisser que les tiges ? Est-ce qu’il nous arrive de les dépouiller ou de les tondre à notre profit ? Si nous sommes tous le berger d’une brebis, nous sommes également la brebis d’un berger. Sommes-nous une bonne brebis ou une chèvre déguisée en brebis ? Devenir bon berger comme Jésus Deux conditions sont à remplir pour cela : 1. Aimer Jésus plus que soi-même. C’est le préférer à tout et croire qu’il nous aime plus que nous sommes capables de le trahir. C’est l’aimer malgré la conscience vive de notre péché, certains que son amour est assez fort pour nous relever. C’est nous appuyer sur son amour fidèle plus que sur nos capacités humaines et lui faire pleinement confiance. Pierre en est le bel plus exemple quand, au bord du lac, Jésus lui demande : « M’aimes-tu ? » Pierre a osé dire à Jésus : « Je t’aime ! » malgré ses fragilités et la conscience de son péché. Il a cru à l’amour de Jésus pour lui, envers et contre tout. Il a été alors choisi pour être le berger des brebis de Jésus. Tant que Pierre n’aime pas Jésus plus que lui-même, il ne sera qu’un chef au milieu de ses frères, un commandant. Car au lieu de les aimer avec le cœur du Christ, il les aimera à sa façon. En aimant Jésus de tout son cœur, Pierre ne pourra pas aimer ses frères autrement que Jésus, son Maître, lui en a donné l’exemple. Jésus l’avait prévenu : « Le serviteur n’est pas plus grand que son maître. » Au lieu d’être celui qui commande, il sera comme Jésus, au service de ses frères, celui qui sert. 2. Aimer les frères comme Jésus : les servir. Les disciples n’envisageaient pas du tout que leur avenir avec Jésus serait de servir les frères. Ils rêvaient plutôt de place d’honneur et de triomphe en compagnie d’un Messie vainqueur. À plusieurs reprises Jésus les prévient. Mais ils ont du mal à adopter les perspectives du Seigneur. Mathieu nous en fournit un témoignage intéressant. Jésus monte à Jérusalem pour y subir sa Passion. Le moment est solennel. En cours de route, il annonce ce qui va se passer. Une femme, la mère de Jacques et de Jean prend de court tout le monde en demandant au Seigneur que ses fils soient à ses côtés dans son royaume. Cette demande provoque l’indignation des autres. C’est alors que Jésus leur annonce les règles du royaume de Dieu : « Si quelqu’un veut être grand parmi vous, qu’il soit votre serviteur, et si quelqu’un veut être le premier parmi vous, qu’il soit votre esclave. C’est ainsi que le Fils de l’homme est venu non pour 11 être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour la multitude. » (Mt 20,26-28) Cet enseignement est tellement difficile à entendre et à intégrer que Jésus est obligé de leur en donner un exemple renversant le soir du Jeudi saint. Il leur lave les pieds. Cet exemple s’accompagne d’un commandement : « Ce que j’ai fait pour vous, faites-le vous aussi » (Jn 13,15). Ce soir-là, le Maître se fait le Serviteur de ses frères. Il accomplit pour eux une besogne que la Loi juive interdisait d’exiger de la part d’un esclave juif, tant cela était humiliant et indigne d’un membre du Peuple de l’Alliance. Parce qu’il les aime, Jésus les estime dignes de les servir et de donner sa vie pour eux. Il nous enseigne par là que l’amour vrai se fait toujours le serviteur de l’être aimé. Aimer c’est donner sa vie pour le bonheur de l’autre et donner sa vie, c’est préférer le bonheur de celui ou de ceux qu’on aime à ses intérêts personnels. Servir, faire passer les autres avant soi, occuper la dernière place… C’est facile à dire dans la prière, facile à faire quand on le choisit, mais difficile à vivre quand ce sont les autres qui nous y contraignent, quand on oublie de nous féliciter et ou que l’on attribue à d’autres les compliments qui devraient normalement nous revenir. Il n’est pas facile d’être « bouche-trous » et encore moins d’être considéré comme tel : « Que suis-je ici : une servante ou un esclave ? » « Je ne suis pas votre esclave, ni votre servante ! » Pourtant, en prenant ainsi la place de celui qui sert, humblement et dans la joie, nous avons la certitude de donner notre vie comme Jésus. Peu importe que le service rendu soit important ou insignifiant, remarqué ou non, pourvu qu’il soit fait avec amour et par amour. C’est comme dans le mariage : le « oui » solennel du jour des noces se concrétise dans tous les « oui humbles et discrets » du quotidien. Là se trouve la source de la joie : « Heureux êtes-vous, si vous le faites » (Jn 13,17). Puisque servir c’est aimer et qu’aimer c’est donner sa vie, il est normal qu’on y trouve beaucoup de joie. La joie est le fruit du don, le plaisir, celui de la possession. Il est vrai qu’on ne trouve pas toujours du plaisir à aimer, mais le bonheur est promis à celui qui aime gratuitement, même si c’est au prix de bien de difficultés, et parfois même de la souffrance. Nous aimer les uns les autres Si l’on regarde bien l’icône du lavement des pieds, on s’aperçoit que nous aimer les uns les autres comme Jésus nous en donne l’exemple, c’est servir les frères par amour. C’est à cette charité fraternelle qu’on nous reconnaîtra pour ses disciples (Jn 13,35). Ecoutons, à ce propos, St Augustin. Voici ce qu’il disait au cours d’une prédication de carême à Carthage : « À quoi peut-on discerner les fils de Dieu des fils du diable ? Ils vont tous à la messe. Ils disent tous « Amen ». Ils chantent tous « Alléluia ». Ils font tous le signe de la croix et ils bâtissent tous les murs 12 des cathédrales. À quoi les reconnaissons-nous donc ? – « À l’amour fraternel. Là est le grand signe ! » Jésus nous montre ainsi que l’amour jusqu’au bout ne consiste pas à faire des choses extraordinaires, mais à mettre dans les menus services quotidiens autant d’amour que si l’on donnait sa propre vie. Le Seigneur aime autant ses disciples en leur lavant les pieds qu’en mourant sur la croix. Les deux sont un service de l’homme. Les deux sont également source de vie pour l’homme parce qu’ils sont inspirés par l’amour. Ce n’est pas la souffrance, ni la croix qui sauve le monde, mais l’amour qui inspire ce don jusqu’au bout (Jésus a autant sauvé les hommes pendant ses 30 ans de vie cachée à Nazareth qu’en mourant sur la croix). L’amour seul est Sauveur. S’il n’est guère fréquent de donner son sang pour les frères dans le martyre, il est quotidien de leur donner notre vie dans les humbles services de chaque jour, dans toutes ces petites choses qui nous coûtent parfois tant d’effort et exigent un véritable dépassement de nous-mêmes. Les exemples ne manquent pas : tenir une porte ouverte ou la fermer avec délicatesse ; offrir un sourire ou nettoyer une cuvette de WC, laissée sale par inattention ; assumer sans broncher des remarques désobligeantes qui ne nous concernent pas ; débarrasser une table, aider à la vaisselle plutôt que de se caler dans son fauteuil et lire son journal ou regarder la télévision, etc. L’amour qui inspire le don du sang en une fois (P. Kolbe) et celui qui l’inspire au goutte-à-goutte est de même nature, de même qualité. Jésus établit une équivalence entre les deux. Mais reconnaissons-le : donner sa vie au goutte-à-goutte est plus difficile que de la donner en une fois, car lorsqu’on la donne au goutte-à-goutte, le sang se renouvelle et l’on n’a jamais fini de la donner ! Conclusion Berger – Serviteur : deux images qui se superposent Le soir du Jeudi saint, Jésus se situe devant nous comme le bon berger qui donne sa vie en se faisant le serviteur de ses disciples parce qu’il les aime plus que lui-même. Ces deux images se superposent. Elles se complètent et se comprennent l’une par l’autre. Être sur terre le Cœur de Dieu, c’est à la fois être bon berger et serviteur. L’icône que nous avons sous les yeux illustre parfaitement ce qu’est l’amour fraternel. Elle nous montre comment le vivre en actes, sur la terre, et non seulement en pensée ou en prières. Donner sa vie passe par des choses simples et concrètes, comme se lever de table, se mouiller les mains et la chemise pour le bonheur de ceux qui nous entourent (famille, communauté etc.). Pour y parvenir, il faut que nous soyons des serviteurs qui ont un cœur de bon berger. Il ne suffit pas d’avoir des mains efficaces et des idées claires, il faut encore beaucoup de cœur pour discerner les vrais besoins et y répondre avec amour. Comme le bon berger, être sur terre le Cœur de Dieu, c’est avoir du cœur dans ses yeux, dans ses oreilles, sur sa langue et dans ses 13 gestes pour regarder, écouter, parler et agir avec bienveillance. Alors nous pouvons servir les frères avec délicatesse et tendresse dans les gestes, avec respect dans le regard et douceur dans la voix, toutes choses qui font vivre et revivre ceux dont nous sommes les serviteurs. Nous serons alors de bons bergers pour les frères. Pour conclure, voici un très beau texte de Benoît XVI : « L’amour du prochain consiste précisément dans le fait que j’aime aussi, en Dieu et avec Dieu, la personne que je n’apprécie pas ou que je ne connais même pas. Cela ne peut se réaliser qu’à partir de la rencontre intime avec Dieu… J’apprends alors à regarder cette autre personne non plus seulement avec mes yeux et mes sentiments… Je vois alors avec les yeux du Christ et je peux donner à l’autre bien plus que les choses qui lui sont extérieurement nécessaires : je peux lui donner le regard d’amour dont il a besoin. » (Dieu est Amour, éd. Bayard /Cerf/Fleurus, Paris 2006, § 18, p. 40) Ce regard conduit à des attitudes et à une façon de servir l’homme qui correspond à ce que Jésus nous montre dans cette icône, et comme le souligne Benoît XVI : « Contempler « celui qu’ils ont transpercé » nous poussera à ouvrir notre cœur aux autres en reconnaissant les blessures infligées à la dignité de l’être humain ; cela nous poussera, particulier, à combattre chaque forme de mépris de la vie et d’exploitation des personnes, et à soulager les drames de la solitude et de l’abandon de tant de personnes. ( Benoît XVI message pour le Carême 2007) « En ce qui concerne le service des personnes qui souffrent, la compétence professionnelle est avant tout nécessaire, mais à elle seule, elle ne peut suffire… Les êtres humains ont toujours besoin de quelque chose de plus que de soins techniquement corrects (ou de moyens de vivre). Ils ont besoin d’humanité. Ils ont besoin de l’attention du cœur » (idem § 31a, p. 62). « Le programme du chrétien − le programme du bon Samaritain, le programme de Jésus − est « un cœur qui voit ». Ce cœur voit où l’amour est nécessaire et agit en conséquence. » (idem § 31b, p. 63) Être sur terre le Cœur de Dieu, c’est enfin comme Marie « ne pas se mettre au centre, mais faire place à Dieu, rencontré tant dans la prière que dans le service du prochain. » (idem § 41 p. 74) C’est comme elle, ce décentrer de soi pour être tout cœur pour Dieu, servante du Seigneur et tout cœur pour les autres, attentive à leurs besoins. Bref, c’est aimer l’homme avec le cœur du bon berger et le servir avec humanité, avec les mains du Serviteur. P. Henri Caldelari msc 14