Extrait - Librinova

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Extrait - Librinova
Nicolas Schlaffmann
Une encombrante
maîtresse
© Nicolas Schlaffmann, 2016
ISBN numérique : 979-10-262-0471-8
Courriel : [email protected]
Internet : www.librinova.com
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Prologue
La pièce était plongée dans la pénombre. Une lampe gisait par terre,
au pied du lit défait, l’ampoule avait dû se briser en tombant, seule la
bougie sur la table de nuit, peinait à diffuser les dernières lueurs de sa
flamme chétive. La jeune femme se leva. A tâtons dans l’obscurité, elle
chercha ses vêtements qu’elle ne trouva pas. En désespoir de cause, elle
attrapa le peignoir en soie qui trônait en boule, près des rideaux. Tout son
corps était douloureux, un affreux mal de tête lui vrillait les tempes,
l’empêchant de réfléchir. Elle connaissait bien cette sensation, de terribles
migraines la terrassaient parfois pendant plusieurs jours de suite,
l’obligeant à rester dans le noir, allongée.
Ses mains étaient poisseuses, elle les essuya sur ses cuisses. Elle
remarqua la forme couchée sur le lit.
L’homme, qu’elle n’arrivait pas à reconnaître, était complètement
nu. Il devait être bien plus âgé qu’elle. Un nez proéminent, de grosses
paupières serties de petits yeux rehaussés de sourcils broussailleux et des
cheveux clairsemés lui donnaient l'air d'un vautour déplumé. Il était étendu
sur le dos, des touffes de poils gris mangeaient son torse qui avait dû être
musclé. Ses bras étaient ramenés sur sa poitrine, tel un gisant, tandis que
ses jambes à peine écartées, laissaient voir un sexe de belle taille, au repos.
Son allure était paisible, il ne dormait pas. Ses yeux ouverts fixaient le
plafond de la chambre.
La jeune femme se pencha au-dessus de lui, observa son visage,
tentant de se rappeler qui pouvait bien être ce type qui occupait son lit. Elle
aurait bien aimé lui poser la question, cela aurait été plus simple. Mais il
aurait été incapable de lui répondre, une entaille profonde lui barrait la
gorge, tandis que le manche d’un couteau dépassait de sa poitrine. Le lit
n’était plus qu'une grande tache noire, ses mains qu’elle sentait toujours
poisseuses étaient couvertes de sang comme ses bras et maintenant ses
cuisses.
Elle s’enveloppa dans le peignoir, se laissa tomber sur le tapis, près
de la porte close. Elle frissonnait. Sa migraine la faisait souffrir comme
jamais, l’empêchant de se concentrer sur ses souvenirs, de comprendre ce
qui s’était passé avec cet homme qu'elle ne reconnaissait pas . Qu'avaientils fait? Quelques bribes, lui revenaient, ses poignets attachées, les coups
de fouets sur son dos, les cris qu’elle avait poussés, le suppliant de
s’arrêter. Et puis, une douce sensation, quand il l'avait portée sur le lit. La
jeune femme avait pleuré de douleur, il avait voulu la pénétrer de force, et
puis les souvenirs s’estompaient, s’arrêtant là, net. Il ne restait que ce
corps sur le lit, baignant dans son sang.
Un vague sentiment d’avoir commis quelque chose d’irréparable,
s’imposait dans son esprit. Mais ce qu'elle n’arrivait pas à comprendre,
c’était son absence totale de remords. Elle ressentait, pour la première fois,
une sensation de bien-être incomparable. Sa migraine avait disparu.
Chapitre 1
Fin de soirée
Minuit largement passé, la pluie venait juste de s’interrompre. A
cette heure tardive les rues étaient désertes. Dans l’obscurité, le bruit de
ses pas hésitants résonnait sur les pavés mouillés. Ses escarpins lui
faisaient mal et l’empêchaient de marcher trop rapidement. La fatigue
aidant, à chaque instant, elle devait faire preuve d’une grande attention
pour ne pas se tordre les chevilles. “Comment toutes ces femmes font-elles
pour courir avec ça? Elles font preuve d’une agilité déconcertante juchées
sur leurs talons.”
Dominique n’avait jamais réussi à s’y habituer, malgré ses efforts
réguliers et son désir ardent d’en porter. Elle n’avait pas le choix, c’était le
prix à payer pour attirer les regards d’un certaine catégorie d’homme.
Elle accéléra et faillit trébucher une fois de trop, se rattrapant de
justesse à un poteau. Heureusement personne ne la croisa, on aurait pu
l’imaginer totalement ivre. Encore un peu de courage plus que deux rues à
traverser et elle serait enfin chez elle. Un taxi ralentit en passant à sa
hauteur. Dominique eut juste le temps de détourner la tête pour ne pas
croiser le regard du chauffeur. La voiture redémarra. Elle préférait
maintenant marcher doucement, ses pieds la faisaient affreusement
souffrir. La perspective de ne plus être très loin, lui redonna le courage qui
commençait à lui faire défaut.
Arrivée devant son immeuble, elle se sentit soulagée. Dans le hall,
retirant ses escarpins pour ne pas faire de bruits, elle se massa les orteils
endoloris puis entreprit de monter l’escalier, priant pour ne croiser
personne à cette heure tardive.
L’appartement dans la pénombre lui apporta une sensation de
réconfort douillet, elle se dirigea à tâtons vers la salle de bain, préférant ne
pas allumer la lumière. La porte fermée, elle retira rapidement son
imperméable et sa robe, détacha délicatement ses jarretelles. Le long de
ses jambes, lentement, les bas glissèrent. Elle les posa sur le bord de la
baignoire, les caressant au passage, puis elle défit son soutien-gorge, son
boxer noir en dentelle et son porte-jarretelles. Dominique enfila un
peignoir en éponge et commença à se démaquiller. Devant le miroir audessus du lavabo, elle se trouvait jolie. Son maquillage la rendait plus
jeune et faisait ressortir le bleu de ses yeux. Depuis quelques temps, elle
avait pris l’habitude de s’épiler légèrement les sourcils, les rehaussant d’un
trait de crayon. Armée d’un coton, elle retira son mascara et son fard à
paupières. Puis, ce fut au tour de ses faux ongles. Enfin, elle s’attaqua au
vernis de ses orteils.
Sous la douche, l’eau chaude lui fit beaucoup de bien, ses mains
parcouraient son corps, frôlaient ses seins, s’attardant sur ses tétons
devenus beaucoup plus sensibles ces derniers temps. Elle frotta son sexe,
puis savonna énergiquement ses cuisses et ses jambes. La sensation sous sa
paume de la présence d’un mince duvet fut le signal qu’il était plus que
temps de s’épiler. L’heure tardive la dissuada de s’y mettre. Cela attendrait
sa prochaine soirée. Elle prit néanmoins le temps de s’enduire le corps de
crème hydratante, l’odeur lui plaisait. Difficile d’en reconnaître les
bienfaits, mais elle avait l’impression que sa peau devenait plus douce.
Dominique ouvrit la penderie et rangea sa robe, et son imperméable.
Ce soir, elle portait une tenue sobre, ses doigts s’attardèrent sur ses robes
de soirée, “ce sera pour une prochaine occasion” ne put-elle s’empêcher de
soupirer. Admirant sa collection de chaussures, elle déposa ses escarpins
noirs à côté d’une paire de mules grises en satin, sa dernière acquisition.
Son choix se porta finalement sur de jolies tongs toutes fines à paillettes.
Ses pieds avaient déjà été mis à rude épreuve durant cette soirée, un peu de
confort leur ferait un bien fou.
Allongée confortablement sur son canapé, dans une nuisette
transparente, elle feuilleta le dernier numéro de Glamour, spécial minceur.
De ce côté là, il n’y avait pas trop de soucis, son corps était mince et
ferme, sans trop de muscles apparents. Ces derniers mois, sa présence
assidue au club de fitness portait ses fruits, ses fesses n’avaient jamais été
aussi fermes et appétissantes. Combien de mains, ne serait-ce que ce soir
ne s’étaient aventurées à les caresser furtivement? Il fallait admettre
qu’elle était plutôt amusée de ce genre de manifestations, loin d’y voir un
signe de goujaterie, elle préférait imaginer qu’il s’agissait d’une
démonstration d’admirateur galant. C’était un indicateur flatteur sur sa
capacité à attirer les hommes. Parfois, une main s’attardait sur sa cuisse,
les doigts soudain devenaient plus entreprenants. Alors délicatement, elle
saisissait le poignet de l’intrus et le repoussait avec suffisamment de
fermeté pour qu’il n’insiste pas. Dominique avait toujours réussi à rester
maîtresse de la situation. Sans doute que sa grande taille y était pour
quelque chose. Au fond ce n’était qu’un agréable divertissement, tout cela
restait bon enfant.
Sa montre indiquait quatre heures. Il fallait se résoudre à aller se
coucher, le besoin de sommeil n’était pas sa priorité, mais se retrouver le
lendemain défigurée par d’affreuses cernes était un argument suffisant
pour être raisonnable. Il était plus que temps de se mettre au lit.
Dans l’obscurité de sa chambre, des images de la soirée lui revinrent,
une sortie plutôt agréable tout compte fait. Une galerie à la mode dans le
quartier du Marais, le vernissage de l’exposition d’un jeune photographe
talentueux qu’elle ne connaissait même pas. Le buffet et les cocktails
étaient particulièrement réussis, plusieurs hommes avaient remarqué
Dominique. Elle avait accepté leurs discrètes avances. Puis fatiguée de ce
petit jeu de séduction, elle avait préféré s’éclipser avant la fermeture.
Trouvant refuge dans un bar voisin, elle commanda un martini, un homme
d’une cinquantaine d’années s’installa près d’elle. Il lui proposa un verre,
puis confia d’un air entendu être de passage pour affaires. La conversation,
même si elle manquait d’intérêt, s’était avérée plaisante. Le type s’était
montré galant et pas trop entreprenant. Naturellement, il n’avait pas pu
s’empêcher de loucher sur les jambes de Dominique, elle avait eu la malice
de frotter doucement son genou sur sa cuisse, ce qui eut pour effet de
remonter le bord de sa robe, révélant la démarcation plus sombre de ses
bas. Y voyant une invitation à peine voilée, il s’était senti obligé de poser
sa main sur le haut de sa cuisse. Il n’osa presque plus bouger. Enfin, ses
doigts s’agitèrent, s’aventurant plus loin. La jeune femme le laissa
progresser. Ses mains étaient plutôt douces, même si une certaine moiteur
s’en dégageait. Il s’était petit à petit montré plus entreprenant, profitant de
la pénombre du bar. Dominique l’avait doucement freiné dans ses ardeurs.
L’homme, plutôt bien élevé, n’avait pas insisté.
— Vous êtes mariée?
La question la surprit. Pourquoi fallait-il être mariée pour avoir le
droit de refuser les avances d’un homme? Elle joua le jeu.
— Oui, je le suis, mon mari est en voyage, et je m’ennuie parfois
toute seule.
Ce qui n’était pas si loin de la vérité, l’ennui faisait partie du
quotidien de Dominique depuis bien longtemps, à se demander si elle avait
connu autre chose. L’homme y vit comme une invitation et lui proposa de
prolonger la soirée ailleurs. La jeune femme l’observa furtivement,
hésitante. Il n’était pas à proprement parlé beau, mais son apparence
soignée plaidait en sa faveur. Son costume clair lui allait plutôt bien, sa
chemise à minces rayures qu’il portait sans cravate lui donnait un charme
décontracté. Ses mains, qui quelques minutes avant s’attardaient sur sa
cuisse, étaient plutôt fines et bien entretenues. Elle remarqua ses
chaussures élégantes, sans doute des mocassins italiens de grande marque.
Son visage bien que marqué, était souriant. Il cachait difficilement un
début de calvitie, le bas de son visage et l’absence de menton donnait à
l’ensemble une impression un peu molle qu’une petite bouche trop mince
n’arrivait pas à sauver. Elle accepta néanmoins l’invitation. Ils prirent un
taxi qui les arrêta devant un grand hôtel du côté de la Porte Maillot.
L’homme y avait réservé une chambre. Comme à chaque fois, Dominique
se mit à douter. Plus très sûre de vouloir aller plus loin, elle proposa de
prendre un dernier verre au bar de l’hôtel, histoire de gagner du temps.
La jeune femme s’éclipsa aux toilettes laissant le gars seul au bar.
Passant devant la glace, elle s’arrêta et observa son visage. Toujours cette
incertitude, avant de plonger, la peur du vide, un sentiment de vertige
qu’elle connaissait par coeur. Prise d’hésitations, elle respira
profondément, se remit du rouge à lèvre, soupira en faisant une grimace,
puis descendit du plongeoir, préférant la fuite, comme toujours. En
marchant d’un bon pas, elle serait de retour chez elle en un quart d’heure.