Ethique et vie publique
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Ethique et vie publique
dossier Éthique et vie publique Par Jean-Christophe Gracia Nelson Mandela 2001 « I l ne faut pas beaucoup de probité pour qu’un gouvernement monarchique ou un gouvernement despotique se maintiennent ou se soutiennent. La force des lois dans l’un, le bras du prince toujours levé dans l’autre, règlent ou contiennent tout. / Mais, dans un État populaire, il faut un ressort de plus, qui est la VERTU. » (Montesquieu, De l’esprit des lois1) Cet extrait célèbre de Montesquieu nous le rappelle sans détour : la vertu (en lettres majuscules dans le texte) est le principe qui fait tenir l’État populaire, c’est-à-dire le gouvernement où le peuple en corps a la souveraine puissance autrement dit, la démocratie2. Précisons immédiatement que le célèbre président à mortier au parlement de Bordeaux définit cette vertu comme l’amour des lois et de la patrie. Cet amour, demandant une préférence continuelle de l’intérêt public au sien propre, donne toutes 2 / septembre 2014 / n°444 les vertus particulières ; elles ne sont que cette préférence3. Montesquieu l’avait donc établi dès 1748 : la démocratie comme « espèce de gou vernement » (comme régime) ne peut tenir que si ceux qui en ont la charge mettent l’intérêt public – nous dirions probablement l’intérêt général – au-dessus des intérêts particuliers. Rappel saisissant, d’abord parce que Montesquieu indique en substance qu’un régime politique (la démocratie) ne peut tenir que si son gouvernement respecte au fond une obligation morale – la vertu, définie comme amour de la patrie. Rappel saisissant, ensuite, puisque l’actua lité la plus immédiate pose de manière brûlante la question des rapports entre morale et politique à travers plusieurs épi sodes et notamment la démission récente du poste de secrétaire d’État au commerce, auquel il venait tout juste d’être nommé, de Thomas Thévenoud, qui n’était, de son propre aveu, pas à jour de ses obligations fiscales. Pour le comité de rédaction de la revue, qui a choisi en juillet 2013 le thème de la revue de ce mois, il n’est évidemment pas question de commenter tel ou tel fait d’actualité. Tout juste peut-on lui accorder d’avoir choisi, avec le sujet « éthique et vie publique », un thème pertinent eu égard aux évolutions qui traversent les démocraties occidentales, et singulièrement la nôtre. En effet, celles-ci sont travaillées par des exigences nouvelles issues d’une légitime volonté de transparence de la part des citoyens, volonté qui se trouve attisée, d’un côté, par le rôle croissant joué par les chaî nes d’information continue, internet et les réseaux sociaux et, de l’autre, par ce que des politologues4 décrivent comme une « montée des populismes », dont l’un des ressorts est la dénonciation de la prétendue corruption des élites. Le parti pris du comité de rédaction pour ce numéro a été, au-delà de l’écume des jours, de tenter de rester « au-dessus de la mêlée » et d’explorer les mécanismes, le cas échéant institutionnels, mis en place par la République pour répondre précisément à l’exigence nouvelle de transparence, la rendre effective, tout en ne s’interdisant pas, le cas échéant, tout regard critique sur cette nouvelle frontière de notre démocratie. À cet égard, force est de constater que, si dossier la France dispose, depuis la loi du 11 mars 19885, d’une législation visant à garantir, par un mécanisme de déclaration de patri moine à l’entrée et à la sortie de fonctions, que les principaux responsables publics de l’État comme des collectivités territoriales, n’utilisent pas leurs prérogatives à des fins d’enrichissement personnel, l’interrogation éthique sur le fonctionnement de la vie publique s’est faite de plus en plus pressante ces dernières années. C’est ainsi que le président de la République, alors Nicolas Sarkozy, avait demandé à une commission présidée par le vice-président du Conseil d’État, Jean-Marc Sauvé, de lui remettre un rapport sur la prévention des conflits d’intérêt dans la vie publique, ce qui fut fait le 26 janvier 20116. De même, le président François Hollande, qui avait fait de la « République exemplaire » un de ses engagements de la campagne présidentielle en 2012, avait confié, après son élection, à l’ancien Premier ministre Lionel Jospin le soin de présider une commission dite « de rénovation et de déontologie de la vie publique ». Dans son rapport, remis le 9 novembre 20127, seize des trente-cinq mesures proposées visaient à établir une stratégie globale de prévention des conflits d’intérêt. Au-delà de ces rapports, le scandale de l’affaire Cahuzac allait conduire, le 24 avril 2013, au dépôt, sur le bureau de l’Assem blée nationale, de deux projets de lois relatifs à la transparence de la vie publi que, finalement adoptés et promulgués le 11 octobre 20138. Ces deux textes instituent la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), présidée par Jean-Louis Nadal, procureur général honoraire près la Cour de cassation, et remplaçant la commission pour la transparence financière de la vie politique, qui avait été créée par la loi du 11 mars 1988, précitée. La HATVP a pour mission de contrôler la véracité des déclarations de patrimoine et d’intérêt qui lui seront transmises en début et en fin de mandat notamment par les membres du Gouvernement, les parlementaires nationaux et européens et les principaux responsables exécutifs locaux. Ensuite, les déclarations d’intérêts des membres du gouvernement, des députés, des sénateurs et de tous les élus locaux visés par la loi peuvent être rendues publiques par la HATVP. Enfin, le dispositif mis en place prévoit que les élus, ministres et personnalités nommées en Conseil des ministres puissent être condamnés à une peine d’inéligibilité d’une durée de dix ans au plus en cas d’infraction portant atteinte à la moralité publique (corruption, trafic d’influence, fraude électorale ou fraude fiscale). Le numéro comporte quatre séries d’articles donnant un panorama de l’état de la question aujourd’hui et habiles, on l’espère, à susciter la réflexion du lecteur. La première série d’articles de ce numéro sera consacrée à un rappel historique et à une présentation de quelques réformes récentes les plus emblématiques sur ce sujet. C’est d’abord Béligh Nabli, maître de conférences en droit public à l’université de Paris-Est Créteil, qui trace un vaste panorama historique de la moralité publique. Partant des origines du mot « république », terme ancien qui contient un contenu tant descriptif d’un type de régime, que prescriptif d’un type de comportement, il estime que la Ve République a vu progressivement l’installation insidieuse d’une « société de défiance », même si les scandales sont loin de lui être propres. Si une entreprise de moralisation, par la juridicisation de la vie politique, a été menée par les lois du 11 octobre 2013, placées sous une valeur fondamentale, la transparence, celle-ci pour rait bien selon l’auteur, se retourner contre la démocratie elle-même. Jean-Marc Sauvé, vice-président du Conseil d’État, qui s’est, comme on l’a vu, fortement impliqué sur le sujet de la prévention des conflits d’intérêt, rappelle que le corpus des règles françaises, qui était principale ment répressif, s’est révélé insuffisant pour résoudre les difficultés rencontrées et inapproprié pour prévenir efficacement la survenance de ces conflits d’un genre nouveau, a connu une refonte d’envergure qui est désormais en partie accomplie. En particulier, le vice-président regrette que le projet de loi relatif à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires, qui introduit dans le statut général des instruments préventifs similaires à ceux des lois du 11 octobre 2013, n’ait pas encore été examiné par le Parlement, plus d’un an après son dépôt sur le bureau de l’Assem blée nationale. Marc Segonds, codirecteur du master II, « Lutte contre la délinquance financière et organisée » d’Aix-Marseille Université (Cetfi) et avocat au barreau de Toulouse, revient sur la définition du conflit d’intérêt issu de la loi du 11 octobre 2013 qui a, selon lui, le mérite de saisir le conflit d’intérêts de sa plus grande à sa plus faible intensité, du conflit d’intérêts réel au conflit d’intérêt potentiel. Selon lui, cette définition a, en outre, l’avantage de ne pas contredire la définition du conflit d’intérêts qui s’infère de la jurisprudence de la chambre criminelle de la Cour de cassation à propos du délit de prise illégale d’intérêts, défini à l’article 432-12 du code pénal. Il conviendrait donc que le projet de loi relatif à la déontologie et aux droits et obligations des fonctionnaires définisse dans les mêmes termes le conflit d’intérêts. Christine Lazerges, présidente de la com mission nationale consultative des droits de l’homme, relève que jusqu’aux lois des 11 octobre et 6 décembre 2013, les atteintes à la probité publique et la grande délinquance économique étaient insuffisam ment poursuivies et sanctionnées en France. Cependant, même après ces lois, il demeure quelques insuffisances : difficultés pour les services enquêteurs à déceler les infractions en matière économique et financière liées à un usage excessif du « secret défense » ; manque de moyens ; poids de la structure hiérarchique du ministère public. Cela étant, si l’arsenal législatif paraît suffisant, il est encore trop tôt pour apprécier son effectivité. Jean-Louis Nadal, procureur général honoraire près la Cour de cassation, et actuellement président de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, nous présentera ensuite cette toute nouvelle 1 - Montesquieu, De l’esprit des lois, Gallimard, Paris, 2012, p. 115-116. 2 - Montesquieu, De l’esprit des lois, ibid., p. 97. La typologie de Montesquieu comporte deux autres « espèces de gouvernement », à savoir le monarchique et le despotique, définies comme suit : le monarchique, celui où un seul gouverne, mais par des lois fixes et établies ; dans le despotique, un seul, sans loi et sans règle, entraîne tout par sa volonté et par ses caprices. Leurs principes sont respectivement l’honneur et la crainte. 3 - Montesquieu, De l’esprit des lois, ibid., p. 137. 4 - D. Reynié, Populismes : la pente fatale, Plon, Paris, 2011. 5 - Loi n° 88-227 du 11 mars 1988, relative à la transparence financière de la vie politique. 6 - J-M. Sauvé, D. Migaud, J-C. Magendie, Pour une nouvelle déontologie de la vie publique, Documentation française, Paris, 2011. 7 - L. Jospin, Pour un renouveau démocratique : rapport de la Commission de rénovation et de déontologie de la vie publique, Documentation française, Paris, 2012. 8 - Loi organique n° 2013-906 du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique et loi n° 2013-907 du 11 octobre 2013 relative à la transparence de la vie publique. Pour une présentation de ces lois et du contexte de leur adoption, voir Julie Benetti, Les lois du 11 octobre 2013 relatives à la transparence de la vie publique, A.J.D.A, 2014, p. 157. / septembre 2014 / n°444 3 dossier Éthique et vie publique institution qu’il a en charge de présider depuis sa création par la loi du 11 octobre 2013, précitée. En particulier, Jean-Louis Nadal insistera sur le fait que les compétences de la Haute Autorité embrassent, pour la première fois en France et en Europe, l’ensemble des règles déontologiques applicables aux plus hauts responsables publics et sur les liens uniques tissés avec l’administration fiscale. Martine Lombard, professeur à l’Université Panthéon-Assas, membre du conseil supérieur de la magistrature, revient ensuite sur les nouvelles modalités de désignation des membres du CSA, issues de la loi n° 2013-1028 du 15 novembre 20139. En dehors de son président, qui reste dési gné par le président de la République, les autres membres du collège seront nom més par les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale « après avis conforme de la commission permanente chargée des affaires culturelles statuant à bulletin secret à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés ». Ces nouvelles modalités devraient imposer un accord entre la majorité parlementaire et l’opposition sur le choix de personnes transcendant tout clivage partisan. La seconde série d’articles s’attachera à explorer quelques exemples concrets de prise en compte de l’éthique à travers l’ensei gnement à l’Ena, mais aussi à travers des exemples de « bonnes pratiques », tirées de l’administration, du Parlement ou même du secteur privé via l’exemple d’une grande banque. Eric Pélisson, directeur de la formation à l’Ena, rappelle que l’enseignement de l’éthique s’inscrit dans l’histoire constante de l’École depuis son origine. Aujourd’hui, cet enseignement trouve sa source dans les principes de notre droit : continuité, engagement, intégrité, légalité, loyauté, neutralité, respect, responsabilité, ce que traduit le contrat d’objectif et de performance 2013-2015 de l’École, qui réserve « une place essentielle aux enseignements théori ques et pratiques sur les valeurs du service public, l’éthique et la déontologie du fonctionnaire ». Ainsi, les enseignements donnés à l’Ena couvrent tous les aspects importants de l’éthique et notamment un cycle de conférences sur la relation entre éthique, expertise et décision publique, un enseignement sur la responsabilité pénale du fonctionnaire, une conférence sur les risques 4 / septembre 2014 / n°444 liés aux lobbies dans la décision publique. Le général de corps d’armée (2s) Nicolas de Lardemelle, ancien commandant des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan et ancien inspecteur de l’armée de terre, rapporte l’expérience de l’éthique dans les armées. Il rappelle que, compte tenu de ses spécificités, le métier militaire met l’éthique au cœur de l’action. Porteur d’une légitimité, le soldat doit en respecter les fondements et ce, à tous les niveaux, de la décision à l’exécu tion. À l’occasion de la professionnalisation (1999), l’armée de Terre a établi les textes fondamentaux actuels au nombre desquels, le « code du soldat » porté par chacun. La valeur éthique essentielle sur laquelle repose l’éthique militaire est l’universalité de l’homme et l’unicité de la personne, par conséquent le respect de son intégrité, de sa liberté, de sa dignité, qui est au cœur des valeurs de notre pays. Il s’ensuit le principe de maîtrise de la force pour l’action militaire. L’ancienne ministre Noëlle Lenoir, précé demment déontologue de l’Assemblée nationale (2012 – 2014), indique que l’idée de créer la fonction de déontologue de l’Assemblée nationale, a germé avant tout pour faire face à une défiance de l’opinion publique vis-à-vis de la classe politique. Mise en place de manière bipartisane, cette autorité a vu ses titulaires désignés avec l’accord unanime tant des membres du bureau que des présidents des groupes de l’Assemblée. Le rôle du déontologue de l’Assemblée nationale est complémentaire de celui de la HATVP : d’un côté, la Haute Autorité réceptionne les déclarations de patrimoine et les déclarations d’intérêts des parlementaires, et peut saisir le parquet en cas d’infraction ; de l’autre, le déontologue conserve son rôle de veille et de conseil des députés sur d’éventuelles situations de conflits d’intérêts. André Sépaniak, directeur des achats du groupe Société Générale et Sophie Moreau, responsable des achats bancaires au sein de la direction des achats, montreront ensuite que la préoccupation éthique n’est pas absen te des sociétés privées et en particulier au service des achats d’une grande banque. En particulier, les auteurs indiquent que la banque s’est dotée depuis de nombreuses années d’un ensemble de règles rigoureu ses, qui encadrent les questions d’éthique et de déontologie, par le biais de code de conduite, règles de prévention et de gestion des conflits d’intérêts régulièrement mis à jour et diffusés. L’objectif principal étant d’éviter qu’un acheteur interne ne devienne l’obligé d’un fournisseur. La troisième série d’articles explorera la vision allemande de ces problématiques. Tout d’abord, Valéry Turcey, actuel chef du service des affaires européennes et inter nationales au ministère de la Justice et ancien magistrat de liaison en Allemagne, indique qu’en Allemagne, la transparence fait partie de l’image de marque. C’est ainsi que l’ONG Transparency International la classait en 2013 en 12e position (sur 177) des pays perçus comme les moins cor rompus, la France n’occupant qu’une moins flatteuse 22e place, alors même que le dispositif répressif allemand est moins élaboré qu’en France. Trois facteurs expliquent selon l’auteur ce phénomène : une marge de tolérance sociale envers des comportements ambigus particulièrement faible ; une moindre polémique qu’en France suite aux mises en cause des hommes politiques ou des dirigeants de grandes entreprises ; un plus grand soin à répondre aux questionnaires des ONG ou des orga nisations internationales. Ensuite, le professeur Otfried Höffe aborde, en philosophe politique, la question posée par ce numéro. S’il reconnaît l’importance de la transparence en démocratie, il pose la question de l’équilibre entre les exigences de transparence et de confidentialité dans une démocratie et des limites de la transparence. Notre dossier se terminera par un article de Bernard Poujade, professeur agrégé des facultés de droit à l’Université Paris Descartes, qui se demandera s’il faut diminuer la rému nération des élus. Selon l’auteur, l’analyse comparative montre que nos élus ne sont pas forcément favorisés par rapport à ceux des autres pays et rappelle, citant Philippe Seguin, que la démocratie, c’est-à-dire l’accès de tous aux charges électives dans la dignité, a son prix. Selon lui, la réflexion doit porter sur des sujets de plus d’ampleur : la réduction du nombre des parlementaires ; la réforme territoriale avec un acte III de la décentralisation ; la fusion des communes de moins de 5 000 habitants pour diminuer ■ réellement le nombre d’élus. 9 - Loi n° 2013-1028 du 15 novembre 2013 relative à l'indépendance de l'audiovisuel public.