Extrait - Coulandon
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Extrait - Coulandon
Introduction Largement réputé pour ses églises romanes et ses châteaux princiers, le Bourbonnais est beaucoup moins connu pour ses croix. Il est vrai que l’ancien et prestigieux duché a été la cible rêvée du vandalisme révolutionnaire et que le relèvement des monuments détruits y a été particulièrement tardif. Pourtant quelques bourgs de la Combraille ou du Bocage surprennent par le nombre exceptionnel de leurs croix. On compte 5 croix anciennes de pierre, à Colombier, mais le chiffre de 4 à 6 croix est également atteint, dans cet inventaire, à Saint-Bonnet-deFour, Bourbon, Saint-Menoux et Franchesse. 1 Dans certains cas, à Noyant et Rocles, c’est l’ancienneté du monument qui attire l’attention ; d’autres fois, à Coust ou à Chappes, la rusticité fait place au raffinement. Quoi qu’il en soit, les conditions naturelles se trouvent réunies pour évoquer, au moins localement, les vieilles traditions dont la Bretagne reste le modèle. D’ailleurs le paysage lui-même se prête à ce genre de rapprochement : fier de ses attaches bourbonnaises, Émile Mâle n’hésitait pas à comparer la Combraille à « une Bretagne mélancolique, avec ses chemins bordés de haies et de vieux chênes ». 2 1 - A Franchesse, la carte IGN fournit même un repérage de 13 croix. 2 - É. MÂLE 1931, p. 26. 5 Plusieurs facteurs peuvent expliquer l’essor des croix bourbonnaises : l’héritage mégalithique et celtique, sensible à travers les menhirs, les tables des morts ou le culte des fontaines, l’implantation ancienne du christianisme, attestée par différents ermites ou abbés, comme saint Patrocle, saint Pourçain ou saint Principin, enfin la proximité de carrières de granite, de grès ou de calcaire, matériaux indispensables à la production et à la conservation des croix. Il n’en reste pas moins que l’éclosion des croix en terre bourbonnaise porte le reflet des grands événements historiques dont la province a été le témoin ou le théâtre. Tels sont l’impact de la croisade et la fondation des commanderies, l’émancipation des cités et l’obtention des chartes de franchise, l’héritage de saint Louis et la fascination de la croix-reliquaire de Bourbon, les péripéties de la guerre de Cent Ans, le temps glorieux des ducs, l’influence des épidémies (lèpre et peste), les avatars de la Généralité de Moulins, avec ses batailles ou ses moments de léthargie, l’effroyable carnage de la Révolution et la paix de la Restauration, l’horreur des guerres « modernes » et le rôle des missions. Ainsi, à travers l’histoire de la croix, dont la présence est parfois si discrète, c’est toute l’histoire d’une province qui peut être évoquée. Il suffit pour cela de prendre en compte, non seulement l’iconographie et les inscriptions de la croix, mais aussi son point d’ancrage qui a quelques chances de perpétuer un très lointain souvenir. I - La christianisation Les habitants de l’antique Bourbonnais se partageaient entre Bituriges, Arvernes et Éduens. Comme tous les peuples de la Gaule, ils vouaient un culte aux pierres et aux fontaines. « Les rochers, les blocs épars sur la lande semblaient habités par des esprits ». 3 L’église de Louroux-de-Beaune (ou « l’oratoire de Bellenus », dieu de la lumière) est ainsi installée au milieu d’un chaos granitique à proximité duquel se dressent plusieurs croix. (ph. 2) 3 - É. MÂLE 1950, p. 58. 6 ph. 2 - L’église de Louroux-de-Beaune Parmi les pierres, les menhirs ou les bornes jalonnant les itinéraires excitaient la plus profonde vénération. C’est pourquoi plusieurs menhirs ont été christianisés par adjonction d’une croix, à Venas (ph. 1), Givarlais ou Marcillat-enCombraille (le Ludaix). Les bornes christianisées trouvent leur origine dans de modestes pierres levées de facture gauloise (Estivareilles) ou dans de fortes bornes milliaires, de conception romaine (les 2 bornes de Serbannes). (ph. 3) Les stations thermales révèlent par leurs noms la relation avec les divinités des eaux : Bourbon dérive de Borvone et Néris de Nerius. Des croix surmontent les fontaines christianisées et placées sous la ▼ ph. 3 - Borne milliaire de Serbannes 7 ph. 4 - Colombier ph. 5 - Bayet protection des saints : saint Pierre, à Saint-Pierre-Laval ; saint Patrocle, à Colombier (ph. 4) ; saint Marcel, à Bayet (ph. 5), saint Menoux à SaintMenoux. Le souvenir d’un culte à Jupiter est révélé par la croix de Joux, à Bresnay 4, tandis que la mémoire de la mission de saint Martin est attestée à SaintPierre-Laval, limitrophe de Saint-Martin-d’Estreaux. II - Les survivances antiques ou celtiques L’art des croix a été le grand bénéficiaire de l’art antique. Avec sa colonne romaine et son bas-relief gaulois, la croix de la place de l’église de Bourbon est un parfait exemple de cet héritage, même si la mise en place du monument ne date que de 1835. (ph. 6) Les pierres des morts, si nombreuses en Limousin 4 - Une croix de Joux existe aussi à Gentioux, dans la Marche. 5 - E. VINCENT 1945. 8 5 et qui s’inscrivent ph. 6 - Bourbon ph. 7 - Aire dans la continuité des dolmens, ont aussi leur place en Bourbonnais, à Hyds, Aire (ph. 7) ou Vieure. Le tombeau de sainte Thérence, au chevet de l’église de la localité de même nom, fait la transition entre le dolmen et la pierre des morts : c’est une pierre horizontale qui prend appui sur des colonnes ou des supports pleins. L’un de ces supports est timbré d’une croix potencée, inscrite dans un cercle : on ne saurait mieux définir la marque de l’héritage celtique (garde 1). 6 Le culte des morts est encore attesté en Bourbonnais par le « lampier » d’Estivareilles (ph. 8). C’est le précieux témoin de ces lanternes des morts qui peuplent les provinces de l’ouest de la France : sur 28 exemplaires encore conservés en France, 10 appartiennent au diocèse de Limoges. 7 Parmi les croix du premier millénaire, une place de choix revient à la croix 6 - G. LE SCOUËZEC 1983, p. 14. 7 - J. BAUDOIN 1989, p. 42 à 46. 9 ph. 8 - le « lampier » d’Estivareilles ph. 9 - Bransat ph. 10 - Sérent ph. 11 - l’Aguion (Noyant) de Bransat, près de Saint-Pourçain (ph. 9). Il s’agit, en effet, d’une croix monolithe abstraite, aux bras pattés, selon un modèle fréquent en Bretagne que l’on attribue généralement au temps des invasions normandes (IXe-Xe siècles) : c’est le cas, par exemple, de la croix de Sérent, en Vannetais (ph. 10). Il se trouve que le prieuré de Bransat est une fondation des moines de Noirmoutier, au cours de leur fameuse translation du corps de saint Philibert, de Noirmoutier à Saint-Pourçain (871), puis à Tournus (875). Il est donc possible que ce modèle de croix archaïque, mais fort résistant, soit le lointain souvenir des disciples de saint Philibert : la plantation de la croix était l’œuvre première des moines défricheurs. La croix de Bransat se présente ainsi comme un témoin éloquent de la civilisation carolingienne, ce qui en fait l’une des croix les plus anciennes du Massif Central. Bien que moins antique, la croix de l’Aguion, à Noyant (vers 1300), offre un faisceau de réminiscences celtiques : un fût prismatique, aminci vers le haut, à l’instar des lec’hs gaulois, et orné, à son sommet, de têtes coupées, selon l’usage barbare (ph. 11). 12