La Boutonne au Moyen Age_R31 - Société de Géographie de

Transcription

La Boutonne au Moyen Age_R31 - Société de Géographie de
L’AMENAGEMENT DE LA BOUTONNE AU MOYEN AGE
La Boutonne a servi très tôt de voie de communication de la région de Saint-Jean d'Angély
vers la vallée de la Charente et la mer. La découverte d'une monnaie gauloise d'Armorique à
Tonnay-Boutonne, non loin de la rivière1, ne peut à elle seule fournir la preuve d'un ancien
trafic maritime et fluvial. Nous n'avons pas non plus la certitude que les Vikings aient
remonté la Boutonne pour piller l'abbaye de Saint-Jean d'Angély. Mais dès le XIe siècle,
lorsque les écrits deviennent moins rares, il est certain que la rivière a été utilisée par la
navigation commerciale, et principalement pour l'expédition des vins de Saint-Jean d'Angély.
L'existence d'un trafic fluvial donnait l'occasion de créer des taxes sur les marchandises qui
transitaient par la rivière. La commune de Saint-Jean et les seigneurs de Tonnay-Boutonne ne
s'en privèrent pas, mais l'objet de cet article n'est pas de suivre la rivalité qui les opposa pour
la possession des droits sur la navigation. Nous ne parlerons donc que de l'aménagement de la
rivière, en nous limitant à sa portion navigable.
Les autorités riveraines et principalement celles de Saint-Jean d'Angély furent donc
amenées à aménager le cours de la Boutonne pour que « les vaisseaux puissent aller et venir
par ladite rivière et pour attirer les marchands étrangers qui viendront au pays acheter vins et
autres marchandises à la ville et au pays », ainsi que l'exprimait un maire de Saint-Jean
d'Angély2. Très tôt cette ville eut un port; on en trouve mention dans une charte de la fin du
XIe siècle, citant le « moulin du port »3. En 1208, le seigneur de Tonnay-Boutonne créait un
port et un marché au pied de son château4. Ce port avait un « quai », une levée de terre, peutêtre soutenue par une maçonnerie; un texte de 1315 cite en effet un « quai » de TonnayBoutonne appartenant au prieur de Surgères5. Dans les années 1360, la commune de SaintJean d'Angély faisait aménager le nouveau port de l'Orgueillet non loin du château6, près de
l'actuel pont Merzeau. On avait sans doute élargi le lit de la rivière, construit des quais et bâti
des entrepôts. Mais, avec un débit assez réduit, la Boutonne coulait dans une large vallée
marécageuse, de sorte que sa profondeur était faible, tout juste suffisante pour des barques à
fond plat; en outre la navigation devait certainement être interrompue pendant plusieurs mois
à l'étiage d'été.
Au Moyen Age on demandait aussi aux rivières de faire tourner des moulins, mais la
Boutonne, au débit lent, s'y prêtait mal car il fallait barrer le cours principal pour obtenir un
courant convenable dans le bief de dérivation qui entraînait le moulin. C'était incompatible
avec la navigation. Aussi, à une exception près, on ne construisit pas de moulins sur le cours
principal en aval de Saint-Jean d'Angély. Ce fut le seigneur de Tonnay-Boutonne qui, dans le
1
Roccafortis, Tome V, n° 29, janvier 2002, p. 61.
2
Registre de l'échevinage de Saint-Jean d'Angély, Tome II (Tome XXVI des Archives historiques de la
Saintonge et de l'Aunis), p. 100.
3
Cartulaire de Saint-Jean d'Angély, Tome I, charte n° LIII.
4
Mémoires de la Société archéologique et historique de la Charente, année 1971, pp. 528 et 529.
5
Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, Tome XII, p.145.
6
Échevinage, Tome I (Tome XXIV des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis) pp. 32-34.
141
courant du XIIe siècle, installa des moulins un peu en amont de son château. Il fit donc
construire un barrage en travers de la rivière. Les barques passèrent sans doute par un autre
bras, celui qu'on appelait la Vieille Boutonne dans lequel la profondeur était moindre. Il ne
fait aucun doute que les commerçants de Saint-Jean virent ces constructions d'un mauvais œil.
Lorsque le roi Jean Sans Terre accorda le statut de commune à Saint-Jean d'Angély, en 1199,
les bourgeois disposèrent désormais d'une institution capable de défendre leurs intérêts. Dès
1208, associés au prieur de Tonnay-Boutonne et à la population de ce bourg, qui, pour des
raisons diverses, étaient mécontents des moulins, ils obtinrent que le seigneur, Raoul de
Machecoul, démolisse barrage et moulins et s'engage à ne pas les reconstruire. La commune
de Saint-Jean attachait tant d'intérêt à ces destructions que le maire, Bertrand de Torse, vint en
personne assister à la cérémonie de signature de la charte par laquelle Raoul confirmait ses
engagements7. Mais, à cet endroit, les berges appartenaient au prieur, et bientôt les moines
reconstruisirent barrage et moulins.
Une autre preuve de l'importance de la fréquentation de la rivière à cette époque nous est
donnée lorsqu'en 1242 Louis IX, qui se trouvait à Saint-Jean d'Angély à la tête de son armée,
donna l'ordre de rassembler un grand nombre de barques pour amener ses soldats jusqu'à la
Charente. On sait qu'il préféra finalement se diriger vers Taillebourg par voie de terre. A
l'issue de cette guerre Louis IX confia le gouvernement de la région reconquise à son frère
Alfonse et, pour ce qui nous concerne, fit entrer la châtellenie de Tonnay-Boutonne dans le
domaine royal. Alfonse accorda aux habitants de Saint-Jean d'Angély l'autorisation de mener
leurs vins jusqu'à la mer. Mais le barrage de Tonnay-Boutonne, reconstruit par le prieur,
gênait la navigation. Alfonse envoya en inspection, en 1247, les châtelains de Niort et de
Saint-Jean d'Angély, tous deux fonctionnaires comtaux, pour voir comment supprimer les
entraves à la navigation qui existaient à Tonnay-Boutonne8. Ce fut sans doute au vu des
résultats de cette visite que la commune de Saint-Jean fut autorisée à faire démolir ces
obstacles9. La navigation dut prendre un grand essor, car, en 1269, Alfonse affermait les
droits du port de Tonnay-Boutonne pour un montant annuel de 72 livres, somme importante à
l'époque10. La seconde moitié du XIIIe siècle et la première du XIVe furent en effet dans nos
régions une période de paix et de prospérité. Les Angériens exportaient leurs vins jusqu'en
Flandre en les faisant transiter par La Rochelle.
En 1246, Alfonse fit construire un pont à Tonnay-Boutonne11; il ne s'agissait sans doute que
d'un pont sur le bief du moulin car il n'avait coûté que 70 sous; un texte de 1379 parle
d'ailleurs de ce « pont du moulin ».
C'est peu après qu'un pas décisif fut effectué pour améliorer la navigation sur la Boutonne
avec la construction d'écluses. C'est la charte de Philipe le Bel12 autorisant en 1310 la
commune de Saint-Jean d'Angély à percevoir un péage de 12 deniers sur chaque tonneau de
vin empruntant la Boutonne qui nous apprend l'existence d'une écluse (des portes, dans le
langage du temps) au port de l'Orgueillet et d'une autre à Champdolent non loin du confluent.
Les produits du péage devaient notamment servir à financer des travaux de maintenance des
écluses et de la rivière. Puisque ces écluses avaient besoin de réparations, c'est qu'elles étaient
7
Voir note 4 de la page précédente.
8
Comptes d'Alfonse de Poitiers (Tome IV des Archives historiques du Poitou), p. 169.
9
Manuscrit mentionné dans le Bulletin des Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis,
Tome VII, p.11.
10
Correspondance administrative d'Alfonse de Poitiers, n° 1116.
11
Comptes d'Alfonse de Poitiers, p. 130.
12
Archives historiques de la Saintonge et de l'Aunis, Tome XII, p. 59.
142
construites depuis déjà un certain temps: ce ne pouvait être plus tôt que dans les années 1260,
époque de construction du port de l'Orgueillet.
Ces deux écluses appartenaient donc à la commune de Saint-Jean, qui vraisemblablement
les avait fait construire. L'écluse du port était certainement celle qu'on appelait « les portes de
Malpertuis »; cette écluse avait en 1332 un garde commun avec celle de Bernouet13 située à
un kilomètre seulement en aval, et qui, semble-t-il, n'existait pas encore en 1310. En 1387, les
portes de Malpertuis, faisant double emploi avec celles de Bernouet et n'étant plus
entretenues, furent volontairement démolies. L'écluse de Tonnay-Boutonne ne pouvait être
citée dans la charte de Philippe le Bel, car à ce moment-là, elle faisait partie du domaine
royal. Elle avait dû être construite à la même époque que celle de Champdolent dans
l'intention de réguler tout le cours navigable de la Boutonne et de permettre aux bateaux de
circuler désormais en toute saison. Elle était située en amont du port, associée au barrage et
aux moulins.
En 1347, le roi Jean le Bon enleva l'écluse de Champdolent aux Angériens pour la remettre
au seigneur de Tonnay-Boutonne, ainsi que le cours de la rivière entre ce bourg et
Champdolent. Il punissait ainsi les premiers et récompensait le second pour leurs conduites
pendant l'offensive du comte de Derby14. En 1372, lors de la reconquête de la Saintonge par
du Guesclin, le seigneur de Tonnay-Boutonne se battit aux côté des Anglais tandis que les
bourgeois de Saint-Jean se ralliaient au roi de France. Celui-ci les remercia en leur rendant le
cours de la rivière et les portes de Champdolent et en leur donnant celles de TonnayBoutonne; nous ne connaissons ni le texte ni la date de cette décision, mais constatons le fait
en 138015. On note aussi qu'à ce moment-là les moulins de Tonnay-Boutonne n'appartenaient
plus au prieur du lieu mais à la commune de Saint-Jean, le prieur ayant cependant droit à une
rente de 55 livres.
Pendant cette guerre les moulins furent ruinés et les écluses se détériorèrent. Dès 1380, la
commune de Saint-Jean s'efforça de rétablir les moulins. Mais les incursions anglaises
persistantes et le refus du prieur de réduire sa rente retardèrent le début des travaux. En 1393
enfin, les Anglais étaient écartés, le roi avait donné de l'argent pour les moulins et les portes,
et le prieur avait consenti à la réduction de sa rente à 25 livres; la commune de Saint-Jean put
faire exécuter les travaux. A l'automne 1395, les moulins fonctionnaient mais étaient sujets à
des incidents qui entraînaient de fréquents déplacements du maire à Tonnay-Boutonne. En
outre la rivière s'envasait et la navigation devenait difficile. Aussi en 1397 l'échevinage prend
une décision drastique qui montre à quel point la navigation sur la Boutonne est vitale pour la
ville. Tous les revenus de la commune seront pendant trois ans affectés « aux réparations de la
rivière Boutonne et non ailleurs »16. Les moulins seront enfin réparés ainsi que l'écluse
voisine endommagée, cette fois par « ceux qui avaient passé sans brevet et sans payer la
coutume en cassant et faussant la clavure des portes ». Il fallut remplacer la clavure et « y
coudre un éperon pour que le fermant de ladite clavure ne soit pas si tout levés »17.
Mais le revenu annuel de la rivière qui, moulins compris, s'élevait en 1398 à 77 livres18
n'était toujours pas suffisant. Aussi, en 1399, le maire demanda-t-il aux échevins leur accord
pour lever exceptionnellement 300 écus d'or (environ 700 livres) pour la réparation de l'écluse
13
Échevinage, Tome I, p. 58.
14
Charte reproduite par Massiou, « Histoire de la Saintonge et de l'Aunis », Tome III, p. 60.
15
Échevinage, Tome I, p. 237.
16
Ibid., Tome II, pp. 25 et 26.
17
lbid, p. 65.
18
Ibid., p. 66.
143
de Bernouet et le curage et l'entretien de la rivière. Pour financer cette somme importante, une
« taillée » allait très rapidement être levée, « bien diligemment, sans nul épargner, et chacun
doit payer son taux », dit le compte rendu de la délibération19. Les travaux furent exécutés,
mais le curage en aval des portes de Champdolent rencontra des difficultés en raison de
l'opposition du seigneur du lieu qui prétendait que ce cours lui appartenait.
Un autre ouvrage a été réalisé au Moyen Age. Il s'agit de la chaussée, longue d'à peu près 1
000 mètres, traversant la vallée marécageuse de la Boutonne, qui permettait à TonnayBoutonne de communiquer avec la terre ferme de la rive gauche; elle aboutissait au Portl'Aubier, paroisse d'Archingeay. Du côté de Tonnay-Boutonne elle amenait à un embarcadère
d'où l'on traversait la rivière en barque et plus tard en bac. Cette chaussée, qui conserva sa
forme primitive jusqu'en 1840, était composée d'une levée avec un pont sur la Vieille
Boutonne et trente-cinq ponceaux (appelés arceaux au Moyen Age) placés sur des coupures
permettant le passage de l'eau. Aussi l'appelait-on les Arcades. Des auteurs l'ont comparée à la
chaussée Saint-James de Taillebourg.
Aucun texte ne dit quand cette chaussée fut construite, mais il est certain qu'elle existait en
1467, puisqu'un article de l'inventaire des archives du comté de Taillebourg mentionne le pont
sur la Vieille Boutonne20. Ce sont certainement les seigneurs de Tonnay-Boutonne et de
Taillebourg qui l'ont conjointement fait édifier, puisque sa partie sud se trouve sur le domaine
de la châtellenie de Taillebourg. Il se pourrait qu'elle ait été élevée à la fin du XIVe siècle, car
en mars 1398, on voit le maire de Saint-Jean d'Angély se rendre à Tonnay-Boutonne tout
spécialement pour demander au seigneur que « les arceaux du péré fussent fermés afin que
l'eau ne se perdît pas et que les moulins mouldissent mieux »21. Ce péré, coupé de plusieurs
arceaux, équipés de vannes comme ce texte nous l'apprend, pourrait être la chaussée des
Arcades récemment construite, car il n'avait encore jamais été question de ce péré dans les
registres de l'échevinage, pourtant prolixes sur l'écluse et les moulins de Tonnay-Boutonne.
Deux ports, trois écluses, le barrage et les moulins de Tonnay-Boutonne, la grande
chaussée traversant les marais en face de ce bourg, telle est la part du Moyen Age dans
l'aménagement de la Boutonne, artère vitale pour Saint-Jean d'Angély. On ne trouve aucune
mention de travaux ou simplement de projets d'assèchement dans la vallée. La tâche, à
laquelle les moines défricheurs des XIe et XIIe siècles ne s'étaient pas attaqués devait paraître
démesurée. Il faudra attendre un siècle ou deux pour que cette idée germe dans des esprits
entreprenants.
Claude Thomas
19
Ibid., pp. 100 et 101.
20
Inventaire des titres du comté de Taillebourg., AHSA, Tome XXXIV, p. 237.
21
Échevinage, Tome II, p.52.
144