La Gestalt :

Transcription

La Gestalt :
CHRISTOPHE FIEVET
La Gestalt :
Une thérapie de la conscience ...
... par la conscience !
_____________________________________
« AWARENESS » : la clef du contact !
UNE FONCTION, UN OUTIL, UN ETAT...
- Maître, où trouverons-nous la liberté ?
-
Tout au bout du désert vous connaîtrez la liberté.
Votre désert est vaste mais non sans fin ...
360 routes vous mènent au rivage, mais une seule est la plus courte
car vous n’êtes plus au centre ...
Une chose est de se mettre en chemin : peu y parviennent encore,
pourtant l’immobilisme n’est pas vie mais survivance ...
Une autre chose est de trouver sa route : mais si le vent de sable
recouvre toutes les pistes, il finit par laisser voir les étoiles ...
Une autre chose encore est de garder le cap : les mirages ne font que
vous détourner de votre route ...
Une dernière chose enfin est d’aller jusqu’au bout : une oasis n’est
pas le rivage, mais un lieu de repos ...
Au terme du voyage, découvrant l’océan, vous comprendrez :
Le désert, le mirage, l’oasis, ne sont votre liberté ...
L’étoile, le vent, l’océan, ne sont votre liberté ...
L’immobilité, ni le cheminement ne sont votre liberté ...
C. Fiévet, (la démocratie malconsciente),1991.
« La liberté, c’est de rester fidèle à la prise de conscience elle-même...
Ce qui importe n’est pas la liberté, mais d’agir librement :
c’est la manière intentionnelle qui fait l’acte libre ! »
V. Jankélévitch. (La volonté de vouloir)
- Page 2
Sommaire
.
INTRODUCTION
5
.
PREMIÈRE PARTIE : A LA RECHERCHE DE L’AWARENESS
PERDU
9
SECTION I. LA CARTE DU TRÉSOR : DÉFINITIONS ET CONCEPTS.10
§1:
RETOUR AUX SOURCES : PERLS ET LA THÉRAPIE DE LA
CONCENTRATION
10
§2:
VOYAGE PARMI LES AUTEURS :
16
SECTION II.
LA PERTE DU TRÉSOR : PETITE HISTOIRE
PERSONNELLE 22
.
SECONDE PARTIE : L’AWARENESS EN ACTION
31
CONTACT : L'AWARENESS EN TANT QUE FONCTION.
AWARENESS ET CYCLE DE CONTACT :
LES TROUBLES DE L’AWARENESS :
L’ANATOMIE DE L’AWARENESS :
SECTION II.
MOTEUR : L’AWARENESS EN TANT QU'OUTIL.
§1:
AWARENESS : ICI ET MAINTENANT.
§2:
AILLEURS ET AVANT : RÉGRESSION ET AWARENESS
§3:
AWARENESS ET FEED-BACK
§4:
AWARENESS ET TRANSFERT :
§5:
AWARENESS DU CLIENT , AWARENESS DU THÉRAPEUTE.
§6:
AWARENESS ET RÉSISTANCES : VERS L’AJUSTEMENT
CRÉATEUR !
32
32
42
56
60
61
82
85
87
90
SECTION I.
§1:
§2:
§3:
SECTION III.
QU'ÉTAT..
91
SILENCE, CA TOURNE : L’AWARENESS EN TANT
93
§1:
VIGILANCE, ÉVEIL, ACCEPTATION, LÂCHER PRISE... : "DU
SELF AU SOI"
93
§2:
L’AWARENESS ET LES GRANDES TRADITIONS : UN AIR DE
TAOÏSME !
95
§3:
LES AVATARS :
99
- Page 3
.
CONCLUSION
103
- Page 4
.
INTRODUCTION
Si l’on demandait à Perls, son fondateur, de résumer la Gestalt-thérapie
en un mot, c’est souvent le mot « awareness » qu’il évoquait.
Attention flottante, prise de conscience, vigilance, éveil, contact,
concentration sur l’expérience en cours, attention au flux permanent des
sensations et des sentiments, conscience immédiate, sens de l’actualité,
... Le foisonnement des mots proposés pour traduire ce concept
d’Awareness démontre à lui seul l’importance qu’il revêt, mais témoigne
surtout de la difficulté à le traduire valablement.
Que recouvre donc ce concept fondamental si différemment traduit? Et
les diverses traductions manifestent-elles une réelle cohérence, ou bien
y-a-t’il là un pôle de divergence ?
Un passage en revue de différents auteurs, nous permettra tout d’abord
de mieux discerner les contours de cet « awareness », que certains
n’hésitent pas à considérer comme but de la thérapie. « Développer
l’awareness est l’objectif de la thérapie gestaltiste, le contact (au sens
d’une expérience satisfaisante et complète) serait plutôt la conséquence
de la thérapie».1
Au travers de ces découvertes autour de l’awareness apparaîtront des
concepts proches -sinon identiques- (conscience, contact, ...) qu’il
conviendra ensuite de cerner au mieux. Bien entendu, il s’agira moins de
trouver des définitions acceptables et reconnues par tous, que de
s’assurer que chacun des concepts abordés soit clairement perçu, ce pour
tenter de limiter le risque de confusion.
Nous verrons ensuite dans une seconde partie comment le concept
d’awareness est présent dans tous les aspects de la pratique du
Gestaltiste, qu’il soit thérapeute ou formateur. Nous aurons en effet
découvert, en voyageant parmi les auteurs, que l’awareness constituait
1
Robine (C.), "L'ajustement créateur", in actes de la Société Française de
Gestalt, 1984.
- Page 5
autant une fonction à un moment du processus de contact, qu’un outil
sur lequel pouvait s’appuyer le thérapeute, ou qu’un état d’être pouvant
constituer un objectif à atteindre ... C’est ce fait d’être à la fois fonction,
outil et état qui donne à l’Awareness la place fondamentale parmi les
concepts clefs de la Gestalt. Perls écrivait déjà dans « Le moi, la faim et
l’agressivité » : «La concentration est la méthode la plus efficace pour
soigner les troubles (...). La concentration constitue par ailleurs un
objectif bénéfique en soi, (...) c’est le symptôme par excellence d’un
holisme parfait ». C’est aussi ce qui fait de la Gestalt une approche
efficace : puisque l’objectif final est égal à l’outil utilisé, le risque est
moindre d’oublier l’objectif final derrière la méthodologie (ce qui arrive
parfois en psychanalyse, quand l’analyse s’enferme dans la recherche ad
éternum de causes par la méthode des associations libres, sans jamais
atteindre la « résolution du transfert » ou bien la capacité de « plein
contact »).
Concluant cette présentation, et m’apprêtant à entamer
l’écriture de ce mémoire, je pause un instant, et, devant l’écran
de cet ordinateur avec qui je vais maintenant passer de longues
heures, je songe à toutes ces lectures parcourues qu’il va falloir
exploiter, à toutes ces idées qui se mélangent encore un peu ...
Je songe aussi au lecteur futur : car, s’agissant d’un mémoire de
fin de second cycle de l’école parisienne de Gestalt, ce travail
sera d’abord lu par quelques collègues et par ceux qui m’ont
formé, et peut-être même, ensuite, par d’autres ...
Je sens donc poindre la peur d’écrire un texte indigeste, laissant
la part trop belle aux concepts, théories et intellectualisations.
Peur également d’être victime de ce souci de perfection qui
m’anime parfois, et de me noyer dans des détails inutiles. Peur
alors de rester trop superficiel ou d'être incomplet ...
Je me dis que cela me ramène à mon besoin de plaire et d’être
reconnu, ou alors mon habitude de fuir le présent par
l'intellectualisation ou la verbalisation... Cela me rappelle
quelques souvenirs d'enfance, et je revois des visages connus se
penchant sur mon travail scolaire ...
D'ailleurs, je me rends compte que, dès le départ, j'ai envisagé
ce mémoire comme un travail de recherche, et que -fidèle à mes
professeurs jésuites- je me serais bien contenté d'un abord le
plus rigoureux et "scientifique" possible. Mais voilà, le thème de
l'awareness, choisi au départ plus par intuition que par choix
- Page 6
délibéré, s'est avéré au fur et à mesure des lectures et des
réflexions ayant précédé le passage à l'écriture, un boomerang
redoutable (Un effet du Hasard, bien entendu)! Et ce qui aurait pu
n'être pour moi qu'une rassurante construction de l'esprit rassurante parce que détachée- m'est retombé sur le coeur et les
"tripes" tout au long de la période de maturation, d'incubation
devrais-je dire... Et un clin d'oeil d'un de mes accompagnants et
formateurs me revient ici en mémoire : "Attention pour toi à ne
pas marcher sur la tête à force de jouer avec les mots et les
idées ! A toi de trouver ton équilibre dans ta recherche".
Qu'il sache que cette recherche-ci fut largement déséquilibrante,
et donc source de mouvement.... Et aussi que derrière un titre
très "général" pourraient se greffer quelques sous-titres
personnalisés, du style "Histoire d'un voyage du Moi-objet au Jesujet" ou " Franche connexion dans la gangue des petites
coupures ". (Petit Larousse : Gangue = substance stérile
entourant les minéraux !)
Alors, content d'éprouver ces peurs, de ressentir ce "noeud au
ventre" qui en témoigne, de retrouver ces quelques visages du
passé, de m'interroger sur le ressenti du lecteur futur, je décide
de laisser vivre librement cet instrument qui a largement
contribué à faire de moi ce que je suis : ma tête.
Ainsi, reconnaissant en moi cette déconcertante et merveilleuse
complexité humaine, et aussi -il faut bien l'avouer- une certaine
dose de paresse, j'ai la certitude d'être bel et bien humain. Mais,
tournant résolument le dos à mes fantômes Nietzschéens, je
n'ajouterai pas "trop humain", et rejoindrai plutôt Montaigne:
"Il n'est rien si beau et légitime que faire bien l'homme et deuëment, ny
science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie ; et
de nos maladies la plus sauvage, c'est mespriser notre estre".2
"Mon mestier et mon art, c'est vivre". 3
2
3
Montaigne, (Essais III 13).
Montaigne, (Essais II 6).
- Page 7
Homme donc, ... rien qu' homme certes, ... mais tout Homme !
Alors, je me sens vraiment désireux de rendre "vivant" ce travail
de recherche, de l'humaniser, de le personnaliser.
Le personnaliser en "l’incarnant", en y faisant figurer d’une façon
ou d’une autre ce qui, dans mon cheminement personnel, touche
au thème choisi, en essayant d’y impliquer toutes les dimensions
qui me composent ...
Le personnaliser en le "destinant" : en permettant parfois au
lecteur éventuel d’expérimenter l’awareness, et pas seulement
d’en avoir une représentation intellectuelle; en songeant
également à écrire autant pour moi que pour lui ...
Le personnaliser en "contactant" : c'est à dire en maintenant le
plus possible tout au long de ce processus d’écriture, de cette
nouvelle Gestalt qui commence, le contact avec moi-même et
avec le lecteur potentiel ... Ce sera la vocation des passages
précédés d’une petite cloche, qui symbolisera, tout au long de ce
travail, le rappel à la réalité au milieu des théorisations et
intellectualisations...
Et si tel n’était pas le cas, il me faudrait tenter de repérer les
résistances entrant encore en jeu pour interrompre ou parasiter
ce cycle de contact. Pourtant, je me dis que Perls lui-même, bien
que considérant que "l'individu atteint de l'éléphantiasis
Gestaltiste patauge dans une mélasse de terminologie fumeuse",
a malgré tout commis quelques écrits, pas toujours d'une franche
limpidité. Très loin de moi l’idée de me comparer au fondateur,
mais la constatation des contradictions (polarités?) des grandes
figures a quelque chose de rassurant pour celui qui se sent
encore tout petit devant tous ceux qui l’ont précédé.
Et maintenant, je me demande si, en écrivant tout ceci, je ne suis
pas en train d’éviter de me plonger dans le vif du sujet !!!
"La Gestalt, un art du contact ..."
"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ..."
J’essaierai de m’en souvenir !
Allez, au "travail !!!"
Contact !
Moteur !
Silence on tourne !
- Page 8
.
PREMIÈRE PARTIE :
A LA RECHERCHE DE L’AWARENESS PERDU
Plus repérage des données existantes qu'élaboration personnelle, cette
première partie est conçue comme un voyage : voyage dans les textes
des uns et des autres, voyage dans mon histoire personnelle, destinés à
favoriser l'émergence de questions, de réflexions, d’idées. Voyages sans
carte ni boussole dans une jungle touffue, dont je tente de ramener
toutes les informations qui, de près où de loin, touchent le concept
d'awareness, ou toutes les réflexions qui permettront de préciser ensuite
ce qu'il recouvre et ce qu'un accompagnant Gestaltiste peut en faire.
Au fur et à mesure de ce foisonnement assez peu structuré, des
commentaires m’amèneront à dégager des questions susceptibles
d’alimenter ma pratique de la Gestalt, d’éclairer mon itinéraire
personnel de développement, ou d’établir des connexions entre les
divers thèmes de réflexion.
Dans la seconde partie, j'essaierai ensuite d'élaborer une forme plus
claire, avec pour objectif de construire ma propre cartographie de la
contrée awareness. De cette contrée, plus que des trésors méconnus
qu'on a plaisir à exhiber, j'aurais simplement ramené un nouvel état
d'être : si, de plus, la carte que je dresse de cette contrée pouvait
modestement me permettre de mieux me mouvoir sur la planète Gestalt,
j'aurais atteint mon objectif.
- Page 9 -
Section I.
§1:
La carte du trésor : définitions et concepts.
Retour aux sources : Perls et la thérapie de la concentration
A)
Conscience.
Frederick (Fritz) Perls, posant les bases de la Gestalt-thérapie,
estime insatisfaisantes les théories du Moi élaborées par la psychanalyse
de l'époque, en raison d'un mauvaise compréhension de la "vie
consciente". Selon lui, la plupart des courants psychanalytiques tiennent
la conscience comme un récepteur -passif- d'impressions ou d'éléments
de rationalisation. Perls quant à lui, en référence à la Gestaltpsychologie et à la notion figure - fond, considère la prise de conscience
comme créatrice, comme "l'élément central cohérent des visions
fragmentées de "l'inconscient".4
Cette différence de vue va engendrer des différences dans l'attitude
thérapeutique par rapport à la psychanalyse. En effet, concevoir la
conscience comme passive -une simple perception de ce qui se passe en
lui et autour de lui- conduit à donner un rôle passif au patient. Voir la
prise de conscience comme une « force intégratrice », un contact
créateur, amène à donner au patient un rôle actif. Permettre au patient
d'être un partenaire actif dans le travail thérapeutique va favoriser la
reproduction de cette attitude vis-à-vis de l'extérieur. Au contraire, le
confiner dans la passivité risquerait de faire perdurer cette passivité.
Le but de la thérapie, selon Perls, « n'est donc pas de résoudre la
plupart des complexes ou de libérer certains réflexes, mais d'exercer le
patient à la prise de conscience de soi pour qu'il puisse continuer le
travail sans aide »5. En effet, si l'on considère la prise de conscience
comme un phénomène actif, alors les résistances qui entravent le
fonctionnement de la personne sont des aussi des expressions actives, et
4
Perls F., Hefferline, R.F, Goodman, P., "Gestalt thérapie", p25, Editions
internationales Stanké, 1979.
5
in "Gestalt-thérapie", p34, déjà cité (note 4).
- Page 10
témoignent donc d'une force de vie, plutôt que d'un élan morbide. Même
si elles ont un caractère névrotique, elles ont un sens et servent à
quelque chose. Il ne s'agit donc pas de gommer la résistance, la
difficulté, mais de « pousser le patient à sentir que cette difficulté
appartient au même domaine que la faculté de la résoudre et que l'élan
créateur ». Le thérapeute n'est donc pas quelqu'un qui, du haut de son
savoir, va décider quel symptôme, quel refoulement, quel conflit,
doivent être "soignés", mais bien un accompagnant aidant chacun à
réaliser activement sa propre synthèse créatrice.
Par exemple, face à une agressivité refoulée, et donc non ressentie, il ne
s'agira pas d'inviter le patient à « ne pas censurer », ce qui en soi est
inducteur (et rappelle le fameux « sois spontané »), mais plutôt de lui
demander de se concentrer sur la manière dont il censure. C'est la prise
de conscience qu'il est « actif dans son refoulement » (c'est bien lui qui
s'absente, se mure dans le silence, se bloque, ...) qui va lui permettre le
relâchement de ce qui est refoulé.
Il nous paraît utile de revisiter ces basiques de la Gestalt, telle que ses
fondateurs les ont posés. En effet, certains ont pu -et peuvent encoresous couleur d'expérimentation ou de libération, aller en toute bonne foi
dans un sens contraire à un travail thérapeutique véritablement
Gestaltiste en confondant outil de mise en acte ou de repérage des points
de blocage (l'expérimentation, parfois la régression) et levier
thérapeutique. J'aborderai cet aspect dans la seconde partie (Awareness
et expérimentations, page 64).
B)
(1)
Concentration
La concentration: Pourquoi ?
Dans « Le moi, la faim et l’agressivité » Perls présente sa technique - la
thérapie de la concentration- ainsi : « elle tend à nous faire retrouver le
sentiment de nous-mêmes », (...) Cette technique n’est pas un procédé
intellectuel, bien qu’il soit impossible de négliger totalement
- Page 11
l’intellect »6. Il s’agit de percevoir l’évitement, et « d’aider le patient à
affronter les faits qu’il tient cachés ».
La méthode psychanalytique des associations libres entraînant tous les
évitements possibles, Perls préconise donc une concentration sur le
symptôme, ce qui maintient le patient dans le champ de ce qu’il refoule.
Ainsi il pourra rencontrer et repérer les résistances.
Perls considère que « la concentration idéale est un processus
harmonieux de coopération consciente et inconsciente » dans lequel citant Freud- la « compulsion se transforme en volition ». Il distingue
cette concentration idéale, « positive » -pour laquelle il n’y a pas
d’effort, pas de conflit intérieur et dans laquelle les éléments de la
personnalité sont coordonnés et centrés sur la tâche- de deux formes de
concentration malsaines.
La concentration obsessionnelle consciente, résultant d’une projection
par laquelle l’individu se sent astreint par un « garde chiourme inhibé »
à faire des choses qu’il voudrait rejeter.
La concentration négative, artificielle, qui laisse supposer un effort
délibéré, identifiée au devoir, dans laquelle, l’intérêt n’étant pas
spontané, l’individu s’oblige à des tâches qui ne l’intéressent pas
vraiment. Avec comme conséquence une susceptibilité excessive à la
perturbation, puisqu’inconsciemment l’élément perturbant attire plus
que la tâche.
La concentration ne doit donc pas être confondue avec ce que le
vocabulaire courant en a fait : une tension intellectuelle volontaire.
Comme nous avons perdu cette capacité de concentration idéale, Perls
propose de la réapprendre, par tâtonnements, et à cet effet il va proposer
un ensemble d’exercices. La concentration est ainsi à la fois le but
poursuivi et l’outil pour l’atteindre. Il s’agit d’un apprentissage par
répétition, et cette approche est « la seule qui peut mener à la réussite ».
Durant cet entraînement, des résistances apparaîtront : il nous faut alors
comprendre à quoi nous servent ces attitudes plutôt que de les
condamner et de se forcer à les éviter.
6
Perls (F.), « Le moi, la faim et l’agressivité », Tchou éditeur, 1978.
- Page 12
De plus, pour Perls, « la thérapie de la concentration ouvre la voie au
revécu émotionnel d’une façon bien plus rapide et plus efficace que
n’importe quelle conversation ou que la technique des associations
libres ». Il souligne la valeur cathartique de la concentration sur un être
ou un événement avec lequel on est en relation émotionnelle, et précise
que contrairement à l’hypno-analyse ou à la narco-analyse, la
personnalité consciente est renforcée, puisqu’il y a concentration, et non
fonctionnement inconscient.
(2)
La concentration : comment ?
"Quelle est la technique que nous utilisons en Gestalt-thérapie ? Elle
consiste à établir un continuum de conscience. (...) Ce continuum de
conscience paraît très simple, être conscient de seconde en seconde de
ce qui se passe. (...) Ce que Freud appelle l'association, moi je l'appelle
dissociation, dissociation schizophrénique afin d'éviter l'expérience.
C'est un jeu (...) qui consiste à éviter l'expérience de ce qui est. Vous
pouvez parler sans fin, poursuivre vos souvenirs d'enfance jusqu'au jour
du jugement dernier, rien ne changera. Vous pouvez associer ou
dissocier cent choses à un événement, mais vous ne pouvez faire
l'expérience que d'une réalité. Au contraire de Freud qui a mis l'accent
sur les résistances, moi je l'ai mis sur les attitudes phobiques, sur ce
qu'on fuit ».
« Ainsi l'agent thérapeutique, le moyen de développement consiste à
intégrer l'attention et la conscience. Ce que je fais en tant que
thérapeute, c'est de catalyser : en offrant des situations où la personne
peut se sentir bloquée avec ce qu'il y a de déplaisant, et en la frustrant de
sa fuite afin qu'elle mobilise ses propres ressources ».7
Perls utilisait donc ce qui se présentait au cours de la séance ou
proposait des situations de façon à permettre au patient d’apporter des
réponses à quatre questions, qui résumaient à ses yeux l’awareness :
* "Qu’es-tu en train de faire maintenant ?"
* "Que ressens-tu en ce moment ?"
7
in « Rêves et existence en Gestalt thérapie » , p46 à 48, déjà cité, note 22.
- Page 13
* "Qu’es-tu en train d’éviter ?"
* "Que veux-tu, qu’attends-tu de moi ?"
En dehors de propositions à partir de ce qui se présente, Perls évoque
dans son premier ouvrage, (« le moi, la faim et l’agressivité »),
quelques moyens pour développer la capacité de concentration :
• La Relaxation : Perls note que grâce à la relaxation, les images
pourront réapparaître chez ceux qui n’ont plus aucune capacité de
visualisation, ce qui constitue un symptôme de perturbation grave,
témoin d’une peur de regarder ce qu’on veut éviter ou ce qui peut
provoquer des émotions ou souvenirs. En effet « celui qui regarde les
choses sans les voir aura des difficultés à évoquer des images mentale;
qui a le cerveau plein de mots, de rancoeurs ou de rêveries ne regarde
généralement pas le monde directement mais le traverse sans intérêt
véritable pour son environnement »8.
• La Concentration du corps : concentration sur les contractions
musculaires et pas seulement sur la relaxation; exercices d’équilibre,
marche consciente sans pensée ...
• Le Sens de l’actualité : Prise de conscience que tout événement a lieu
dans le présent et non fuite dans le passé ou dans la pensée futuriste de
type rêverie.
• La Visualisation : La conscience étant plus proche des mots et
l’inconscient des images, Perls préconise, pour atteindre l’harmonie
entre le Moi et l’inconscient, d’apprendre à contrôler la visualisation.
Une telle visualisation consciente demande une certaine concentration,
et n’a rien à voir avec la rêverie, qui est de l’ordre de la déflexion, une
façon d’éviter de diriger l’action de la conscience dans une direction
perçue comme dangereuse, ou inconvenante. En matière de
visualisation, Perls va même très loin, puisqu’il propose d’inclure dans
le contact imaginaire de la visualisation l’apprentissage des autres sens
que la vue (toucher, ouïe, odorat, goût) et des actes que nous n’oserions
pas poser dans la réalité.
• Le Silence intérieur : Maîtrise du discours infra-verbal : « Essayez de
garder intérieurement le silence: les énergies dont le discours prenait la
place vont resurgir des couches biologiques profondes ».
8
in « Le Moi, la faim et l’agressivité, déjà cité, note 6.
- Page 14
Devenir le metteur en scène et le réalisateur de notre vie corporelle, de
notre cinéma intérieur; disposer de la maîtrise de nos scénarii internes,
afin de devenir peu à peu acteur, et non plus spectateur de notre réalité
dans toutes ses dimensions. Perls, aux débuts de la Gestalt, n’est pas si
éloigné -dans les exercices proposés et dans les objectifs- d’approches
comme la sophrologie.
C)
Le Contact ; Le Self :
Le terme de contact étant également un des mots-clefs de la Gestalt,
exprimant un concept qui englobe l'awareness, il n'est pas inutile d'en
préciser la définition, et ce d'autant que le langage courant lui attribue un
sens plus restrictif.
« Le contact est un tout qui englobe prise de conscience, réponse
motrice et sentiment (...) et il se produit à la frontière contact dans le
champ organisme environnement. (...) La frontière contact est l'organe
spécifique de la prise de conscience de la situation nouvelle »9.
Il ne s’agit donc pas du sens courant, signifiant généralement « toucher »
ou « relation », mais plutôt de la rencontre entre l’organisme et
l’environnement à l’occasion d’un instant de vie. Cet instant de vie , cet
« événement », peut être vécu par la personne avec une large attention
envers les éléments internes (sensations, sentiments, résistances,
intuitions,...) et externes (réactions et attitudes de l’autre, contraintes et
influences de l’environnement) qui composent la réalité, ce qui lui
permettra une pleine implication dans l’instant présent, et un ajustement
à l’événement prenant à la fois en compte ses besoins propres et les
réalités de l’environnement. La faculté de vivre pleinement cet
événement suppose un processus partant de l’émergence du besoin de
l’organisme jusqu’à son accomplissement ajusté aux réalités de
l’environnement, accomplissement permettant d’assimiler l’expérience
ainsi vécue, et rendant la personne disponible pour une suivante. Suivant
les auteurs, ce processus, le « cycle du contact » ou « cycle de
satisfaction des besoins », est présenté en quatre à sept étapes; l’intérêt
9
in « Gestalt-thérapie", p45, déjà cité, note 4
- Page 15
de cette division résidant principalement dans la perspective d’un
repérage des étapes durant lesquelles se produisent des perturbations
répétitives et non choisies du processus.
Ce sont ces perturbations qui constituent la difficulté, et c’est sur le
rétablissement du contact ainsi défini que le Gestalt-Thérapeute portera
son intervention. C’est ce qui explique sa centration sur ce qui se passe
dans l’ici et maintenant de l’instant thérapeutique, témoignage présent
des modalités de contact du client.
Le système mis en oeuvre par la personne pour vivre ce processus du
contact est nommé le Self . Le Self, en Gestalt, n’est donc pas une
instance mais un système processuel. Il fonctionnera dans divers
registres (ça, moi, mode moyen) et aura une intensité plus ou moins
importante selon les étapes. Selon l’organisation de ces registres, et
selon les relations entre eux, la personne utilisera durant le cycle de
contact diverses modalités d’adaptation (résistances). Les perturbations
de ces registres et des fonctions qu’ils opèrent -et donc du Selfentraîneront des modalités d’adaptation non ajustées à la situation ou au
besoin réel de la personne.
Maintenir le self en contact et permettre que les modalités d’adaptation
soient ajustées (« résistances adaptatives ») est l’objectif de la thérapie :
"Lorsque, en état d'urgence, le Self peut garder le contact et le
maintenir, la thérapie est terminée"10. C’est ce qui explique la position
centrale de l’awareness pour la Gestalt : l’awareness est la condition
sine qua non du contact. Sans elle pas de perception de ses ressentis et
besoins propres, pas de prise en compte des réalités de l’environnement,
et donc pas d’ajustement possible, pas de responsabilité ni d’autonomie.
Mais l’awareness n’est pas tout le contact.
§2:
Voyage parmi les auteurs :
Pour Serge Ginger, l’awareness est une "attention flottante,
vigilance à la fois délibérée et préconsciente : intellectuelle,
émotionnelle et corporelle, concentrée sur le vécu intime et subjectif
10
in « Gestalt-thérapie", p289, déjà cité, note 4
- Page 16
interne et sur l’environnement externe (perçu subjectivement lui aussi),
cette "conscience immédiate" du présent dans toutes ses dimensions, est
recherchée aussi bien dans le zen bouddhiste qu’en Gestalt"11.
Il s’agit d’être attentif au flux permanent de mes sensations physiques
(extéroceptives et proprioceptives), de mes sentiments, de prendre
conscience de la succession ininterrompue des figures qui apparaissent
au premier plan, sur le « fond » constitué par l’ensemble de la situation
que je vis et de la personne que je suis sur le plan corporel, émotionnel,
imaginaire, rationnel ou comportemental ».
Dans ce passage S. Ginger envisage l’awareness plutôt comme
« échauffement favorisant, le cas échéant, à partir d’un ressenti actuel,
l’émergence d’une situation inachevée ». Il la qualifie « d’attitude
fondamentale »12.
L’awareness semble donc ici être vue plutôt comme une base préalable,
un « fondement », pour la démarche thérapeutique. Si l'on compare cette
définition à la citation suivante de Cécile Robine « Développer
l’awareness est l’objectif de la thérapie gestaltiste, le contact -au sens
d’une expérience satisfaisante et complète - serait plutôt la conséquence
de la thérapie » 13on peut d'ores et déjà s'interroger : Le développement
de l'awareness constitue-t'il un préalable ou un aboutissement? Nous
nous trouvons là face à des questions cruciales :
D'un côté, on estime que l'awareness est l'objectif de la thérapie et que la
complétude du contact, est atteinte ensuite, par voie de conséquence. De
l'autre, l'awareness constituant un « échauffement », il y a lieu d'aller
plus loin, de favoriser l'émergence de « situations inachevées » et
l'awareness va la favoriser à partir de la reconnaissance d'un ressenti
actuel. On peut voir dans ces appréciations des points de divergence
majeurs : comment la même chose pourrait-elle être à la fois l'objectif et
le moyen? Quel est l’objectif de la thérapie : la complétude du contact
11
in Revue de la SFG, n°1, "vingt notions de base, vingt ans après").
in « La Gestalt, une thérapie du contact », Hommes et groupes éditeurs,
1990)
13
Robine (C.), "L'ajustement créateur", in actes de la Société Française de
Gestalt, 1984.
12
- Page 17
ou l’achèvement de situations inachevées? En fait, nous verrons plus
loin comment ces deux façons de présenter les choses sont compatibles
entre elles.
Noël Salathé définit l’awareness comme «la reconnaissance, la
prise de conscience marquée d’affect, de sentiment, d’une relation entre
l’organisme et l’environnement (...) la personne sait ce qui l’habite, elle
a atteint l’awareness »14; ou encore « période durant laquelle je prends
conscience de ce que je désire, de mon excitation et de mon émotion
(sentiment) ».15 Il introduit ainsi les notions d’affect, de sentiment, de
désir, d’émotion : la seule sensation n’est donc pas significative de
l’awareness. Et, parlant de « période » il introduit également un aspect
temporel, l’awareness correspondant à un moment donné ...
Pour Jean-Marie Robine «l’awareness, c’est une forme de
conscience dont dispose également l’animal et qui est à la fois motrice,
sensorielle, ...intégratrice de l’ensemble des données du champ. On
pourrait dire qu’elle est connaissance immédiate et implicite »16. Il
rappelle la distinction entre awareness -conscience immédiate- et
« conciousness » -conscience réflexive ou pensée-.
Pour lui, le rôle du thérapeute est d’aider la personne à devenir
« consciemment consciente », et c’est à partir de là qu’il pourra l’aider à
sortir de la fixation, de l’immobilisation pour retrouver une véritable
qualité de contact avec l’environnement. En amenant ce « consciemment
consciente », il se rapproche de la notion d’autoconscience (« je suis
conscient de moi en train d’être conscient ») que développent les
sophrologues. Faut-il voir dans la définition de J.M. Robine deux
niveaux distincts de conscience : un niveau « animal » (l’awareness) et
un niveau « humanisé » (l’auto-conscience)?
Ailleurs, J.M Robine distingue awareness et « awareness partielles ».
Des prises de conscience fragmentaires (limitées par exemple à des
sensations corporelles) ne constituent pas « l’awareness véritable et
thérapeutique qui structure l’expérience, c’est à dire qui structure ce
14
Salathé (N.), Psychothérapie existentielle, p.21, Amers éd., Paris, 1992
Salathé (N.), Précis de Gestalt thérapie, .p24 Amers éd., Paris, 1987.
16
Robine (J.M), « la Gestalt-Thérapie », p.25, Essentialis, éd. Morrisset, Paris,
1994
15
- Page 18
qui est là en une gestalt complète et claire ». Pour lui, la qualité du
thérapeute va s’exercer « dans une sensibilité très vive au fond, dans une
capacité à y percevoir les matériaux en attente, les besoins, désirs et
appétits, et à les faire surgir et s’organiser dans une figure »17. Nous
trouvons là une définition de ce que doit être l’awareness du thérapeute,
ainsi qu’une réponse à la question que nous posions plus avant : si
l’awareness véritable structure l’expérience, c’est qu’il s’agit
vraisemblablement de ce que nous nommions l’autoconscience!
Eduardo Giusti pose clairement l’awareness comme source du
changement et différencie la mise en action caractérisant l’awareness
d’avec la réaction. « En Gestalt le changement se produit avec
l’awareness qui déstructure et restructure le processus intrapsychique.
La méthodologie de l’awareness entend vivre AU présent (mise en
action de contact personne-environnement) et non pas vivre POUR le
présent (réaction immédiate et gratification impulsives). C’est grâce à
l’awareness du processus en cours que se déploie le Self ».18
Bernard Chevalley : Awareness : La contuition.
Enfin, pour conclure ce tour d’horizon des définitions de l’awareness,
une tentative mérite au moins d’être citée : Dans un article consacré à
Paul Tillich, (revue n°6 de la SFG), B. Chevalley -eu égard sans doute à
notre ministre de la culture bannissant le franglais- propose une
traduction française possible de l’awareness. Il exhume du vocabulaire
philosophique le concept de contuition : « Intuition commune, se
prolongeant en celle d’un autre objet ».19 « Forme de connaissance
immédiate qui ne recourt pas au raisonnement. (Robert, art.
intuition), mais qui, se prolongeant dans la connaissance non
raisonnée d’autres objets, constitue un savoir environnemental non
cognitif. En état de contuition, je me connais et je prends conscience
de moi dans mon environnement, en une sorte de vigilance passive ou
17
Robine (J.M), in « Une esthétique de la psychothérapie », actes des journées
d’études de la SFG, 1984
18
Giusti (E.), « Gestalt counseling », in actes des journées d’études de la SFG,
1984
19
Lalande (A.), Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF,
Paris, 13ème édition, 1980
- Page 19
de clairvoyance »20 . L’effort de traduction est méritoire, mais gageons
qu’il ne soit pas porteur de fruits ! Quant à la définition ainsi donnée par
B. Chevalley, c’est celle que nous retiendrons personnellement.
Et quelques anonymes :
Je voudrais pour finir d’alimenter ce florilège, présenter enfin quelques
définitions empruntées à divers stagiaires et animateurs de stages où la
notion d’awareness a pu être abordée.
- « Vigilance à la fois délibérée et préconsciente, corporelle,
émotionnelle, intellectuelle
- Prise de conscience de la succession ininterrompue des figures du
premier plan et du fond constitué par l’ensemble de la situation vécue
sur le plan corporel, émotionnel, imaginaire, rationnel, comportemental.
- Connaissance immédiate du présent dans toutes ses dimensions.
- Faculté de vivre pleinement le contact que vous avez par rapport à ce
que vous faites, ce que vous omettez de faire et ce à quoi vous
participez.
- Conscience en flux continu de ce que vos sens ont perçu, permettant de
répondre de ce savoir intime vis-à-vis de soi-même, du partenaire, de
l’entourage, de la société ».
Enfin, pour conclure cette série de définitions par lesquelles j’ai tenté de
préciser ce qu’est l’awareness, je citerai les Polster afin de bien la
différencier de ce qu’elle n’est pas : « Une personne est souvent
exagérément consciente parce que son auto-examen permanent écarte le
risque qu’elle fasse quelque chose dont elle ne veut pas prendre
conscience (ce qui la rend empruntée, mais garantit sa sécurité »21. Une
conscience excessive devient un contrôle protecteur contre l’émergence
de prises de conscience insupportables.
20
Chevalley (B.), Paul Tillich et la Gestalt thérapie, in revue de la SFG n°6,
1994.
21
Polster, (E. Et M.), La Gestalt, Le jour éditions
- Page 20
Je me sens particulièrement concerné par cette remarque qui
me renvoie à mes fonctionnements : que touche t’ elle donc en
moi ?
Mon entourage me perçoit souvent comme excessivement
cérébral, en contrôle permanent de la réalité : Premier doute !
D’ailleurs, depuis que j’ai commencé cette partie du travail je n’ai
abordé que des définitions et concepts : serait-ce un moyen pour
éviter de contacter ce qui pourrait me concerner dans le sujet
étudié? Second doute !
Bien des définitions citées évoquent les sentiments : Exprimant
peu d’affects, parce que les ressentant peu, ma capacité
d’awareness ne serait-elle pas singulièrement réfractaire aux
sentiments... en serais-je amputé? Troisième doute !
En gros une seule « petite » question se pose à moi en cet
instant : « et s’ils avaient raison ? ». Quatrième doute!
Holà, un doute, ça va ... Trois doutes bonjour les dégâts! Quatre
doutes : Un petit voyage dans mon histoire et mes
fonctionnements s’impose pour y voir plus clair!
- Page 21
Section II.
La perte du trésor : Petite histoire personnelle
Pour Perls, la peur (dans la phobie), ou le désir d'éviter ce qui fait
souffrir, sont l'ennemi du processus de croissance de l'individu. Le
« continuum de conscience », -l’awareness- est interrompu dès lors que
l'on commence à ressentir quelque chose de déplaisant, dès que l'on
détourne l'attention.
« Aussitôt que la conscience devient déplaisante, la plupart la
suppriment. Et soudain ils commencent à intellectualiser, à s'envoler
dans le passé, leurs attentes, les bonnes intentions, en utilisant les
associations libres schizophréniques, allant comme des sauterelles
d'expérience en expérience, et pas une de ces expériences n'est
expérimentée, car ce n'est qu'une sorte de flash, qui laisse tout le
matériau disponible inassimilable et inutilisé ».(...) « La plupart d'entre
nous préfèrent éviter les situations déplaisantes et nous mobilisons
toutes les armures, masques, etc., ...; ou une procédure habituellement
connue comme la régression. Aussi j'essaie de savoir du patient ce qu'il
évite » 22.
Eh bien me voilà en plein coeur du sujet ! Intellectualisation,
rêverie, dissociation, évitement des situations déplaisantes ou qui
font souffrir, et mobilisation des masques et armures ... je
retrouve dans mon histoire personnelle, et depuis bien
longtemps, tous ces symptômes, et peut reconstituer avec eux
les différents cycles de mes répétitions :
Coupure du contact avec la réalité vécue comme potentiellement
dangereuse => mise en oeuvre de l’intellectualisation pour
catégoriser, connaître, contrôler => fonctionnement dans la
relation essentiellement sur un plan cognitif, au détriment du plan
affectif : et donc hypertrophie progressive de la fonction Moi
(renforçant ainsi le fonctionnement) => confrontation inévitable
avec la réalité et frustration du désir de contrôle -de toute
puissance ?- => refuge dans la solitude par constatation de
l’incompréhension => évitement de la souffrance par la rêverie ou
22
Extraits de F. Perls, Rêves et existence en Gestalt thérapie, p46 à 48, EPI
éditeurs 1972.
- Page 22
par l’intellectualisation => au final, soit hyper-activité plutôt
compulsive, soit installation dans l’inaction pour éviter toute
nouvelle frustration ou souffrance, ce qui constitue le retour à la
case départ!
Ou alors :
Sentiment d’abandon + interdiction ou impossibilité de
l’opposition => Désir de toute puissance + peur du jugement de
l’autre + sentiment d’infériorité => perfectionnisme à outrance +
restriction de l’expression (du « non », de l’agressivité) =>
centration sur la tâche, l’objectif => démarche essentiellement
rationnelle => perte du contact => peu de place pour l’implication
dans la relation => persistance de la solitude => maintien dans
une situation ou la lutte contre le sentiment d’abandon est
nécessaire => rêverie ou intellectualisation => appauvrissement
de l’affect => distanciation de l’autre ... Et encore retour à la case
départ ...
Alors, après cette énumération bien mécaniste, répondons donc
à la question -simple, mais essentielle- que pose Perls et les
Polster : qu’est-ce-que j’évite ?
C’est ici que le problème se corse ! De toutes ces années de
répétition il m’est à ce jour impossible de dégager un point de
départ, une circonstance traumatique unique qui me permettrait
d’éclairer la source de mes évitements, (et peut-être de lui en
attribuer la responsabilité, ce qui pourrait ainsi me permettre
d’éviter de prendre mes responsabilités!). Je vois plutôt dans une
succession de circonstances, de micro-traumatismes, la source
des symptômes, et de leur enchevêtrement. Chaque microtraumatisme engendrant une souffrance différente, annihilée par
un symptôme dès son apparition, puisque la souffrance ne
pouvait être vécue ou exprimée, et le tout composant un système
complexe dont chaque composant vient petit à petit renforcer les
autres. Pour répondre à la simple question de Perls, il me faudra
donc entrer dans la complexité !
- Page 23
Cette complexité du système intrapsychique est étudiée par Max Pagès
dans un ouvrage 23 qui met en évidence les « noeuds interprocessuels »
entre le social, le biologique, l’émotionnel, l’inconscient, au niveau
individuel, groupal, organisationnel, et entre eux. Il dégage la notion
« d’amalgame défensif » : « organisation solidaire de mécanismes de
défense appartenant à plusieurs systèmes psychiques, l’émotionnel, le
discursif, le socio-familial, une prise en masse du psychisme qui
caractérise le fonctionnement pathologique ».
Cet apport rejoint la conception holistique que les Gestaltistes ont de
l’homme (schématisée par le pentagramme de S. Ginger, ou évoqué par
G. Delisle en terme de triangle phénoménologique comprenant les pôles
émotif, cognitif, sensori-moteur). Mais il nous paraît fondamental :
chaque aspect, porté au rang de système, est considéré comme ayant un
fonctionnement propre, mais en lien avec les autres. Il ne peut donc être
question de ne considérer qu’un aspect au détriment des autres : les
partisans du tout émotionnel sont donc renvoyés dos à dos avec ceux du
tout analytique. Tout au long de ce mémoire, nous nous rangerons donc
à ces distinctions entre systèmes psychiques autonomes mais
interdépendants : système émotionnel, système discursif, système sociofamilial.
Portant sur un objet complexe, l’intervention thérapeutique se doit donc
d’être multidimensionnelle et de mettre en oeuvre des « stratégies
thérapeutiques à plusieurs entrées ». Ainsi Max Pagès considère-t’il
comme incontournable d’associer un travail émotionnel, un travail
analytique et un travail sociologique, et le dégagement thérapeutique estil le résultat d’effets de synergie entre les effets de ces divers travaux. Il
conviendra de se remémorer cet apport avant de vilipender l’approche
analytique, ou d’aduler le travail émotionnel. Il ne sera en effet plus
possible de réduire l’intervention thérapeutique à des aspects de
règlement du transfert, ou à une décharge énergétique libératrice.
Répétition de cycles complexes, amalgame défensif source de
résistances entrelacées, coupures de l’awareness : quels liens
avec mon histoire ? Quels épisodes ont pu contribuer à la perte
23
Pagès, (M.) « Psychothérapie et complexité », Re-Connaissances, Hommes et
perspectives, Marseille, 1993
- Page 24
du trésor? Quels épisodes peuvent avoir planté les racines de
ces répétitions et entremêlé les branches noires de mes
fonctionnements : abandon, impuissance, infériorité, culpabilité,
distance, perte de l’affect, perfectionnisme, intellectualisation,
contrôle ...
C’est l’histoire d’un enfant seul, mais qui ne l’a pas toujours été :
aîné de trois enfants, dont une soeur et un frère handicapés,
quelle a pu être ma place vu leur handicap ? Quelle disponibilité
pouvaient-ils laisser à ma mère? Sans doute leur portait-elle
toute son attention, et le petit enfant que j’étais le supportait-il
mal. Et les séjours ponctuels chez une tante étaient-ils vécus
comme des abandons ? Abandon? Pourtant il y avait sous le
même toit trois générations de femmes : arrière-grand-mère,
grand-mère, mère... Ne pourrait-on pas plutôt subodorer un
envahissement?
Si mes souvenirs remontaient jusque là, la toute petite enfance
livrerait sans doute quelques clefs pour expliquer la formation de
troubles du narcissisme, troubles auxquels je consacrerai plus
loin un paragraphe d’ordre plus théorique. Mais ce n’est pas le
cas, et ma petite enfance -celle d’avant le décès de ma grandmère- reste muette : muette de trop de douleurs, à l’image d’une
mère dont on dit que personne ne l’a vue pleurer lors des décès
de ses deux enfants puis de sa mère ?
Car après la toute petite enfance, ce fut la longue série des
décès et des pertes : de ma soeur -j’avais deux ans et demi- ; de
mon frère -un an plus tard-, de ma grand-mère, qui vivait sous le
même toit et était vécue comme une seconde mère, -j’avais cinq
ans-; d’une arrière grand-mère, qui vivait elle aussi sous le même
toit, -j’avais sept ans-; puis la perte de la maison familiale -pour
des raisons de succession et de partage- qui impliqua la perte de
celle qui était devenue ma dernière compagne, une amie à
quatre pattes...
Puis, bien plus tard, à l’âge de quatorze ans, comme un rappel
pour le cas où j’aurais oublié, la mort du meilleur ami : tout cela
donne une enfance parsemée de deuils, de disparitions, sans
doute pris comme autant d’abandons et de renforcements du
sentiment d’impuissance et de celui d’abandon ...
- Page 25
D’un milieu impliqué dans l’église catholique j’ai reçu une
éducation assez stricte, fortement empreinte de morale, de rites
et de dogmes. Je garde en mémoire les évocations des flammes
de l’enfer par un vieux prêtre de campagne. Ces images qui me
hantaient souvent m’ont chevillé au coeur et au corps la notion de
péché, encore renforcée par l’obligation d’une confession
obligatoire régulière, par l’observation de règles religieuses assez
strictes ... Pour gagner mon paradis, et pour mériter de Dieu et
des hommes, je devais donc répondre à leurs désirs.
Devenue nécessaire pour atténuer la culpabilité, cette obligation
de répondre aux désirs de l’environnement fut sans doute
d’autant plus prégnante que le sentiment d’abandon était déjà
installé pour les raisons évoquées plus avant. De plus, face au
désir des adultes, mes désirs propres et mes ressentis
douloureux n’étaient pas forcément pris en compte : le souvenir
me revient de ces gifles suite à un « non », celui de séjours à la
cave en cas d’opposition manifestée, ou celui des : « on ne
pleure pas !», ou des « maintenant tu sais pourquoi tu pleures !»,
faisant suite à une gifle. Il m’était impossible de traverser la
souffrance en l’exprimant : je me suis alors auto-condamné à
garder le silence sur mes ressentis. Et comme de plus, je les
considérais comme mauvais, cela augmentait encore la
culpabilité.
Il me fallut alors, pour répondre aux besoins des adultes, qui
devenaient peu à peu les miens, atteindre la perfection dans les
travaux scolaires : là encore le souvenir me revient de ces
moments ou je regagne plusieurs fois de suite ma chambre pour
réapprendre une leçon non sue parfaitement. Malheureusement
je n’ai plus le souvenir parallèle des moments de félicitations en
cas de réussite !
Ingurgiter encore et encore ... et sans avoir le droit au dégoût !
24
A ce sujet, en relisant un passage de Perls
au sujet du
refoulement du dégoût, me reviennent aussi les innombrables
repas ou il a fallu « manger de tout », « finir son assiette avant de
quitter la table», « en reprendre encore un peu » malgré un refus
ou un dégoût pourtant clairement posé.
24
in « Le moi, la faim, l’agressivité », p 240, déjà cité note 6
- Page 26
Perls décortique le mécanisme du refoulement du dégoût : ce mécanisme
illustre bien les modalités de l’engourdissement de l’awareness des
sensations du goût et de l’odorat suite à une introjection répétitive.
Comme ce mécanisme nous paraît extrapolable à d’autres sensations ou
sentiments nous désirons le rappeler ici : Le dégoût étant vu comme une
rébellion est puni par l’obligation maternelle d’avaler (malgré la
protestation de l’organisme). Une frigidité orale, doublée d’une
stimulation artificielle, vont alors s’installer, dans le but de ne plus sentir
le goût ou l’odeur de l’aliment concerné. Dans cette lutte, si le dégoût
l’emporte, l’objet ne sera pas approché; sinon, c’est la détermination à
incorporer qui l’emporte, et le dégoût est refoulé, au prix d’un
engourdissement du goût et de l’odorat. Le terrain est prêt pour
l’indifférence vis-à-vis de la nourriture, puis du monde. Vaincre cette
indifférence suppose d’apprendre à supporter le dégoût, à ne pas éviter
le contact avec les aliments -ou les personnes- qui révoltent. « Celui qui
est dégoûté des autres et de leurs actions est bien plus vivant que celui
qui accepte n’importe quoi avec un palais mental triste et ennuyeux ».
Ce passage montre clairement la nécessité de reconnaître le droit
d’existence à toutes les polarités; ici l’agréable et le désagréable. En
effet c’est en étant aware des possibilités extrêmes que l’organisme
pourra définir son équilibre, dans un choix équilibriste (actif) et non
équilibré (passif)!
Ne laissant pas de place pour le dégoût, la colère, la tristesse, la paresse,
la gourmandise, l’éducation traditionnelle des années soixante visait à
faire des individus droits, solides, gentils, vertueux et aimant leur
prochain : mais à quel prix !
Au prix de l’oubli du « comme toi-même » qui devrait
pourtant servir de référence à l’amour du prochain!
Mais pas au prix de l’oubli de ces années de pré-adolescence
passées à me sentir « nul » et inutile.
Au prix de la souffrance silencieuse face à l’injustice
Je me souviens encore des prises de parti systématiques de mes
parents contre moi dans des conflits fréquents avec une cousine
plus âgée souvent présente à la maison, et dont le jeu était de
mettre en place les moyens de provoquer l’énervement ou la
colère.
- Page 27
Au prix de la résignation devant la bêtise humaine :
Présent aussi, cet autre épisode humiliant, vécu à l’âge de neuf
ans, et qui sera rappelé par l’environnement jusqu’aux années
d’adolescence : une directrice de séjour de neige dénonçant un
problème de continence -preuves à l’appui- devant soixante
enfants réunis. Présents encore, les quolibets et moqueries qui
resteront utilisés dans l’établissement scolaire par quelques uns
des enfants alors présents, et ce durant plusieurs années.
Au prix du silence face à l’horreur subie :
Car, en dehors du registre familial, l’environnement n’était pas
moins envahissant, voire même hostile et destructeur : ma
mémoire n’a jamais pu se défaire des images laissées par deux
agressions sexuelles subies à huit et neuf ans, et que je n’ai
jamais pu évoquer -puisque dans mon esprit la plainte n’était
guère de mise et le pardon obligatoire!- d’autant que le sentiment
de culpabilité et la honte de ces épisodes se renforçaient
mutuellement.
L’addition de toutes ces circonstances a généré des conflits
intérieurs insolubles : non confiance en l’autre malgré le besoin
de sa présence; peur de l’attachement par peur de
l’envahissement et par peur de la souffrance imaginée de la perte
future; fuite de la critique, du conflit, désir de solitude ... Partant
de là, quelle autre solution que la rupture du contact, la perte de
l’awareness, la surdité (que j’ai réellement développée) : surtout
ne plus avoir mal, ne plus souffrir d’être seul, ne plus souffrir de
n’être pas seul quand l’autre vous fait souffrir, ne plus souffrir
d’être interdit de souffrance, ne plus souffrir de les entendre!!! Et,
pour vivre malgré tout dans ce monde sans passer de l’autre côté
du miroir, se raccrocher à des investissements « sans risques »
et dûment reconnus : les études, la théorie, la religion ...
Winnicott, dans « l’agressivité et ses rapports avec le développement
affectif » décrit les trois façons d’être du très jeune enfant (encore au
stade du narcissisme primaire) face aux interventions de
l’environnement. Soit l’environnement est présent mais laisse l’enfant
vivre ses expériences; soit l’environnement empiète sur le bébé, et au
lieu d’expérience propre il y a réaction à cet empiétement; soit
- Page 28
l’environnement est envahissant, il n’y a plus de place pour l’expérience
individuelle et « l’individualité se développe comme une extension de
l’environnement .(...) Ce qui reste du noyau est caché et ne se retrouve
qu’avec difficulté. L’individu n’existe alors que grâce au fait de n’être
pas deviné ». Ce passage éclaire sur la psychogenèse du faux-self, ou de
la personnalité « as if » (comme si) : nous y reviendrons plus loin
(awareness et troubles narcissiques, page 50)
Bien sûr, les souvenirs personnels évoqués datent d’une
phase postérieure à celle du narcissisme primaire, et les
considérer comme source possible des troubles constitue une
extrapolation de Winnicott
: mais je pense qu’une telle
extrapolation est justifiée pour toutes les périodes de l’enfance, y
compris en phase de latence, dès lors qu’on se trouve face à un
polytraumatisme. Les souvenirs évoqués témoignent d’un mode
d’action de l’environnement plutôt envahissant qui constitue une
somme de traumatismes propres à générer certaines défenses,
indépendamment de l’âge ou ils ont été vécus! Et c’est la
conjugaison d’événements, plus que l’un d’entre eux, qui a
constitué peu à peu un amalgame défensif, à l’origine d’un
processus de rupture du contact à l’un ou l’autre des moments
du cycle de contact, et moyennant l’une ou l’autre des modalités
possibles (confluence, rétroflexion, projection, déflexion,
égotisme ...) selon la situation rencontrée.
L’ouverture de la malle aux souvenirs pourrait sans doute apporter
encore de l’eau à ce moulin de la psychogenèse, et nous pourrions sans
doute passer de nombreuses années à fouiller en ramenant chaque fois
d’autres traumatismes, peut-être jusqu’aux tout premiers : la perte par le
tout petit enfant de l’objet aimé, -la mère- ou plus avant, celle du paradis
symbiotique perdu.
Mais le trésor perdu n’est pas cet hypothétique souvenir qui viendrait
tout expliquer : le voyage à travers l’histoire ne vise pas à fournir un
bouc émissaire bien pratique à qui voudrait une fois de plus éviter de
prendre la responsabilité de son existence. L’histoire n’est que le terreau
sur lequel l’individu peut à chaque instant présent choisir d’enraciner
son futur ! Le trésor perdu n’est donc autre que la conscience de cet
instant présent, l’awareness, que nous nous sommes efforcés de
présenter jusqu’ici.
- Page 29
Alors, foin de recherche de causalité, il me faut déposer
maintenant toutes les vieilles valises, et revenir au phénomène,
aux processus nés de cette histoire, pour les explorer d’abord et
éclairer ensuite l’itinéraire thérapeutique qui ouvre la voie de la
redécouverte du trésor. Ce sera tout l’objet de la seconde partie.
- Page 30
.
SECONDE PARTIE :
L’AWARENESS EN ACTION
Après avoir exposé durant la première partie ce que recouvrait la notion
d’awareness et avoir ainsi pu éclairer certains dysfonctionnements de
l’awareness et leurs sources possibles, cette partie sera l’occasion de
préciser les spécificités de l’approche gestaltiste dans son regard sur le
dysfonctionnement, puis dans les modalités de l’action thérapeutique.
Nous considérerons premièrement l’awareness en tant que fonction de
l’organisme telle que vue par la théorie gestaltiste, et en tant que
fonction susceptible de perturbations. Plus particulièrement concerné par
cet aspect, nous nous pencherons principalement sur les perturbations
liées aux troubles du narcissisme, et ferons donc référence aux auteurs même non gestaltistes- plus axés sur ce thème.
Dans une seconde section, consacrée à l’action thérapeutique, nous
verrons comment la fonction awareness est utilisée par le thérapeute
gestaltiste en tant qu’outil principal.
La troisième section nous amènera à la fin du processus thérapeutique :
la capacité d’awareness, enfin rétablie en toute situation, témoigne d’un
état d’être qui devient alors un véritable art de vivre. En tant qu’état,
l’awareness est assez proche de ce que certaines philosophies orientales
vise à atteindre (satori, wu-wei, nirvâna, ... ), nous retrouverons à ce
point la parentèle orientale de la Gestalt et nous en dresserons brièvement- les contours.
- Page 31
Section I.
§1:
CONTACT : l'awareness en tant que fonction.
Awareness et cycle de contact :
A)
Le cycle de contact :
Nous avons préalablement défini le cycle de contact et le Self, et à cette
occasion nous évoquions les étapes du cycle et les registres du Self : en
quoi l’awareness concerne - t’elle ces points ?
(1)
L’Awareness et les étapes du cycle de contact :
Si Goodman se contentait de quatre étapes : (pré-contact, mise en
contact, plein contact, post-contact) ceux qui l’ont suivi ont jugé bon de
préciser ce que recouvrait ces termes.
Zinker l’a décomposé comme suit : sensation - prise de conscience mobilisation de l’énergie - action - contact - retrait. 25 Ainsi, faisant
suite à la sensation, l’awareness devient la fonction qui permet le
repérage de ce qui se passe sur le plan corporel ou émotionnel. Certes,
cette interprétation correspond à ce qu’est l’awareness. Mais placer
l’awareness (conscience) à un moment donné du cycle peut conduire à
considérer qu’elle est absente des autres phases : or il ne peut être
satisfaisant d’imaginer une mise en action ou un contact sans
conscience, aussi nous ne retiendrons pas cette identification des phases.
Pour éviter toute réduction il faut bien se rendre compte de la
multiplicité de « micro-gestalts » en cours au sein d’une gestalt en cours,
elle même parfois partie intégrante d’une « macro-gestalt ». Ce qui
revient à dire que l’individu vit en permanence des cycles
s’interpénétrant et que la conscience ne peut être limitée à la place que
lui donne Zinker, et elle ne peut seulement être cette fonction qui permet
le passage du « ne rien faire au repérer » puis « du repérer à l’agir ».
25
Zinker (J.), « se créer par la Gestalt », éditions de l’homme, 1981
- Page 32
Dans « psychothérapie existentielle » Noël Salathé distingue quatre
étapes : Emergence - awareness - orientation - accomplissement; et
subdivise ces étapes :
Emergence : Repos - désir
Awareness : Excitation - émotion
Orientation : Action - interaction
Accomplissement : Satisfaction - assimilation.
Cette division présente également l’inconvénient de limiter l’awareness
à deux phases, et ne correspond donc pas à notre vision.
Gilles Delisle 26utilise quant à lui la terminologie suivante : retrait sensation - symbolisation - mobilisation de l’énergie - action -retrait. Il
considère que « le cycle de l’expérience peut être plus ou moins éclairé
par l’awareness, et que plus il l’est plus le fonctionnement est optimal,
plus l’expérience immédiate est satisfaisante et nous permet d’avoir
prise sur les événements qui se déroulent à la frontière contact ». Ce
qu’il nomme symbolisation et place au même point du cycle que Zinker
ou Salathé correspond non à la prise de conscience, mais à l’attribution
d’une signification à la sensation. Ce mot « symbolisation » n’ayant pas
la même connotation pour les québécois que pour les européens il l’a
ensuite remplacé par « représentation ». Là où il parlait de symbolisation
dans le sens couramment employé dans le secteur de la distribution
(donner une signification à un code) les européens le comprenait plus
facilement dans le sens courant d’utilisation d’une image.
Jean Van Pevenage (Bruxelles) distingue : perception responsabilisation - énergie - action - contact - intégration. La
responsabilisation étant pour lui la capacité de réponse (response
ability). Cette vision du cycle présente l’avantage de ne pas limiter
l’awareness à un seul moment du cycle de l’expérience, et d’insister sur
un aspect supplémentaire : celui de la nécessaire prise de responsabilité
dans la mobilisation de l’énergie : Une thérapie qui se limiterait à la
prise de conscience sans viser à restaurer l’énergie pour l’action ne
serait guère plus qu’une invitation à la résignation. Or, la restauration de
l’awareness n’est que le préalable à la restauration de l’énergie pour
l’action ajustée. En ce sens il est malgré tout logique de placer non pas
la conscience, mais la prise de conscience, que je préfère nommer
26
Delisle (G.) « Les troubles de la personnalité », éd . du reflet, Montréal, 1993
- Page 33
« émulation de la conscience » -par souci d’éviter la confusion avec
« l’insight »- avant la responsabilisation et l’énergétisation!
Il y a donc un moment précis où la conscience est émulée, le moment du
« déclic », et ensuite le continuum de conscience : l’awareness couvre
cet ensemble. La restauration de l’awareness partielle que constitue le
moment du déclic est certes de nature à réénergétiser l’organisme, et à
lui permettre de retrouver la capacité de réponse motrice spontanée.
Mais ce n’est qu’en restaurant le continuum de conscience que la
personne pourra atteindre la responsabilité. Seule l’existence du
continuum de conscience est de nature à générer le « consciemment
conscient » de J.M. Robine cité plus avant, que Bergson considérait
comme seule véritable conscience : « une conscience (...) qui
s’oublierait sans cesse elle même, périrait et renaîtrait à chaque instant
: comment définir autrement l’inconscience? ». La connaissance de
« l’anatomie de l’awareness » vient éclairer cette distinction : le moment
du déclic est le moment ou l’hippocampe (qui serait à notre avis la zone
de l’awareness) reçoit l’information depuis l’hypothalamus : restaurer
cet aspect est une restauration du fonctionnement du circuit de
l’information avant l’hippocampe ou de l’hippocampe lui-même. Le
continuum de conscience se déploie ensuite lors du traitement de
l’information par un ensemble de relations circulaires entre
l’hippocampe et de multiples autres zones. Il ne s’agit donc pas
seulement de recevoir l’information, mais bien de la traiter en vue d’une
réponse : et le circuit étant réverbérant, c’est au moment du traitement
de l’information qu’il y a possibilité de l’auto-conscience.
Seule cette auto-conscience, la conscience de moi comme sujet
conscient, me confrontant à ma propre puissance d’être dans un monde
qui me laisse impuissant, va me « condamner » à la prise de
responsabilité, et ce jusque dans la façon dont je mobiliserai mon
énergie. Husserl, père de la phénoménologie, et donc grand-père de la
Gestalt, ne nous invitait-il pas déjà à aller au delà de la simple prise de
conscience : « l’important, c’est l’intentionnalité de la conscience,
l’orientation que nous lui donnons... ».
Après cette brève escapade vers la philosophie et la neurophysiologie,
force nous est de constater que nous venons ainsi de poser les bases d’un
- Page 34
débat que la Gestalt occulte, celui des niveaux de conscience, et qui
aurait sa place dans ce travail sur l’awareness, car qui dit niveaux de
conscience dit sans doute niveaux d’awareness !
Mais toutes ces élaborations autour du cycle de contact n’ont d’intérêt
que pédagogique, et l’on pourrait s’amuser à les repréciser à l’infini :
rassemblant tous les auteurs nous verrions bien un cycle se décomposant
ainsi : excitation - perception - représentation - responsabilisation énergétisation - action - interaction - satisfaction - retrait intégration - assimilation - repos ... Nul doute que ces douze étapes
pourraient encore être subdivisées ! Las, rejoignant J.M. Robine, nous
nous contenterons des quatre phases telles que définies par Goodman,
« précisément parce que ça ne veut rien dire si on ne se donne pas la
peine de l’expliciter » 27. Nous évitons ainsi de confiner l’awareness à
une unique étape du cycle de contact, et la considérons comme une
fonction disponible à tout instant du cycle, impulsée par la sensation, et
ouvrant à l’organisme la possibilité de traiter les informations
disponibles (en lui, dans l’environnement et dans l’espace qui les relie)
en vue de générer une réponse motrice responsable et consciente. Une
fois éveillée par une sensation, l’awareness restera présente avec une
intensité variable dans les moments ultérieurs du cycle. Cette intensité
dépendra des éventuelles perturbations de l’awareness ou celles des
registres de fonctionnement du Self. En amenant ici la perspective d’une
intensité variable, nous nous référons aux paramètres de la conscience
tels que définis par la sophrologie : la clarté (lucidité), le champ
(étendue), la tonicité (capacité d’ordonner, de délimiter les vécus), la
capacité de complexité (nombre de données intégrables simultanément).
L’intensité de l’awareness, va donc dépendre aussi de l’état de chacun
de ces paramètres.
Une telle vision de l’awareness, s’approchant sensiblement d’un état de
conscience permanente, attisera sans doute les réactions des tenants du
trop fameux « sois spontané » : Il convient à notre avis d’éviter cette
mise au pinacle de la spontanéité, démarche pour le moins
simplificatrice. La spontanéité nécessaire concerne le moment de
l’émergence, et ne peut envahir la mise en action, dès lors que l’individu
évolue dans divers environnements, dont certains ne sont pas forcément
27
in actes de la SFG, 1984, p.57
- Page 35
ouverts à la spontanéité. L’émergence non perturbée est certes
spontanée, mais l’awareness, amenant la lucidité, va permettre la prise
de responsabilité et la mise en action. Alors l’action sera vécue non pas
dans la spontanéité, mais dans la fluidité.
On peut ainsi considérer un cycle qualitatif, parallèle au cycle descriptif
cité plus haut : spontanéité - lucidité - responsabilité - fluidité. Et ces
qualités sont justement celles qui caractérisent les registres de
fonctionnement du Self. Le registre de la spontanéité (ça) faisant place à
celui de la lucidité et de la responsabilité (Moi), vont permettre à
l’organisme de vivre la satisfaction dans la fluidité (registre moyen). Le
déroulement harmonieux du cycle permettant la croissance de la
personnalité. (Et les deux sens du mot se réunissent ici avantageusement.
(sens courant «d’ avoir de la personnalité » et sens gestaltiste de « la
fonction personnalité »).
(2)
L’Awareness et les registres de fonctionnement du Self
Nous ne reviendrons pas sur la définition du Self Gestaltiste, déjà
évoquée (cf. page 15), mais préciserons ses registres de fonctionnement
et ce que leur connaissance nous apporte quant à notre sujet. D’aucuns
appelleront ces registres des modes, d’autres emploieront le terme
fonction : le terme registre, employé par N. Salathé, nous semble moins
sujet à confusions.
(a)
Le registre du Ça
Le registre du Ça est celui du « fond », de la participation au flot vital.
C’est le registre des désirs, des pulsions. A partir d’une sensation, d’un
affect, l’awareness va permettre à ce qui est au fond de faire figure. A
cette condition l’énergie nécessaire à l’action sera mobilisable. Mais ce
registre peut-être perturbé : l’organisme ne contactera même plus
certains besoins, certaines réponses corporelles ou émotionnelles. Une
mithridatisation l’a conduit à l’insensibilisation de ces réponses
considérées comme inacceptables. (Par l’environnement puis par la
personne elle-même). Dans ce cas, l’awareness n’ayant « plus rien à se
- Page 36
mettre sous la dent », aucune figure claire n’est possible, et le registre du
ça se retrouve coupé de celui du Moi.
Qu’il m’est difficile de recontacter ce vide non fertile, cette
absence de vie que j’ai traînée si longtemps! D’autant plus
difficile que cette « insensibilisation » me protégeait en fait d’une
hyper sensibilité. Cette sensibilité extrême conduisant à la
souffrance -de la perte, de la solitude- puis à la honte (de souffrir
alors « qu’il ne faut pas pleurer », de se montrer en souffrance...).
Ayant rencontré, dans mon enfance, à l’adolescence puis au
début de ma vie professionnelle une majorité de personnes pour
qui la sensibilité était de la sensiblerie, et parfois même un point
faible qu’il fallait exploiter, il m’a fallu la taire, la cacher, et ne plus
pouvoir l’exprimer que par l’écriture, la chanson, la danse. « Un
adulte ne peut vivre ses sentiments que lorsqu’il a internalisé un
objet narcissique empathique et attentionné. Cet objet a manqué
aux êtres souffrant de troubles narcissiques et ils ne seront donc
jamais surpris par des sentiments indésirables, car ils ne
ressentent que les émotions que l’instance intérieure, héritière
des parents, tolère et approuve. La dépression, le vide intérieur
28
sont le prix qu’ils payent ce contrôle » . Combien d’énergies
gaspillées à se protéger de ce qui était moi et qu’il ne fallait pas
être ! Combien de choix d’être ce qu’il fallait être dans un
environnement qui n’était pas fait pour être ce que je suis !
Combien d’années de dépression cachée par l’hypertrophie de la
fonction Moi, par l’éducation à la volonté, en fait par l’énergie du
désespoir ...
(b)
Le registre du Moi :
Face à l'émergence d'un intérêt, d’un désir, d’un besoin, les forces d’un
organisme sain se mobilisent spontanément, pour aboutir à la réponse
motrice. Mais avant la réponse, il y a nécessité d'une orientation, d’un
choix, d’une décision (être attentif, repérer les moyens, les contraintes,
définir les gestes ou actes adéquats, ...). Le Self fonctionne alors dans le
registre du Moi, et est un stade de concentration délibérée, d’exercice du
libre arbitre. Pour que le choix soit possible, il faut bien qu’il y ait eu au
préalable prise de conscience et identification du besoin, du désir ou de
l’intérêt (awareness dans le registre du ça). Mais, dans le registre du
28
Miller (A.) (1979) « Le drame de l’enfant doué », p.33. Paris. PUF. 1983.
- Page 37
Moi, l’awareness doit être maintenue: dans le cas contraire il pourrait
s’agir d’une « intelligence réflexe » ou d’une intellectualisation
défensive. C’est toute la différence entre le sujet et l’objet pensant. C’est
à ce stade qu’on peut parler de l’autoconscience ou, de personne
« consciemment consciente ».
L’autoconscience, le continuum de conscience, ne doit pas être
confondue avec la volonté : Confondant adaptation de l’individu à la vie
avec le groupe avec efficacité économique ou tranquillité familiale, le
système social et le système familial nous ont appris à piloter nos actes
avec volonté : La volonté est une fonction du registre du moi qu’on a
ainsi renforcé à outrance. (Mais de quelle volonté s’agissait-il vraiment :
celle des systèmes ou celle de l’individu ?) Il y a eu là une confusion
entre volonté et volition (ou ce que Jankélévitch appelait « la volonté de
vouloir »). Cette insistance à vouloir substituer la volonté de l’homme à
son fonctionnement naturel -qu’on peut aussi considérer comme un
nécessaire acte d’éducation - (mais c’est un autre débat !) produit
immanquablement des perturbations du fonctionnement organismique :
Piloté par la volonté et non par le besoin, par la nature, l’acte finit par ne
plus répondre à la sensation, que cet acte soit le fruit d’un réflexe acquis
et non inné, d’une habitude, d’une éducation, d’une morale. Alors,
l’individu ne fonctionne plus en autonomie : il est aliéné à son
éducation, à ses réflexes ou habitudes. Il ne s’agit pas de nier la
nécessité de l’éducation et de la socialisation, mais il convient
néanmoins de mesurer combien la chronicisation de cet état de fait
conduit à un fonctionnement névrotique, à une auto-aliénation. Quand
acte et sensation ne sont plus liés, c’est qu’il y a une coupure ou une
distorsion : soit de la sensation, soit au niveau de la prise de conscience,
soit au niveau de l’orientation.
Confronté aux « il faut », « il ne faut pas », aux « c’est bien »,
« c’est mal », aux « sois bon » ou « sois le meilleur », soumis,
face aux pulsions et désirs, à la culpabilité du péché (par un juge
invisible et donc petit à petit auto-introjecté) et à la joyeuse
perspective des flammes de l’enfer, quelle autre possibilité avaisje que de rester en contrôle permanent, et de tomber dans de
piège de l’intellectualisation, trop souvent défensive. Comment un
lien fort pouvait-il encore exister entre Ça et Moi ? L’énergie
disponible devenait alors insuffisante pour maintenir le rythme de
- Page 38
ce contrôle permanent et permettre en même temps l’action et
l’interaction.
Manque
d’énergie
parce
que
produite
insuffisamment afin de ne pas ressentir, ou parfois énergie
utilisée à faire ou rechercher autre chose que ce que dont j’aurais
eu besoin (mais que je considérais comme « mal » eu égard aux
multiples introjections, ou comme dangereux par projection
consécutive aux diverses situations relationnelles traumatiques
(risque de fusion et donc de dépendance, ou risque d’agression
sans capacité de réponse). La déflexion devenant la réponse
habituelle : déflexion dans la rêverie, dans les ratiocinations,
dans des activités addictives, et dans une forme de mysticisme
sans contact avec la réalité.(Coincé en tant qu’homme il ne me
restait plus qu’à rejoindre Dieu, et donc à devenir « porteur du
Christ » - Christophe!). Cependant une question me reste : ce
fonctionnement déflectif constitue t’il une réponse aux
introjections, ou les introjections me servent-elles à masquer en
fait une déflexion du contact ? Un autre mode d’adaptation
souvent employé pourrait plutôt m’y faire penser : mes
nombreuses rétroflexions, tant pour éviter le conflit que la relation
!
Alors, y a t’il une résistance de base qui sous-tendrait toutes les
autres? En la matière, qu’importe qui de l’oeuf ou de la poule : ce
qui compte c’est bien le système dans son ensemble, cet
amalgame défensif tissé si serré qu’aucun fil ne se laisse prendre
séparément , telle la chemise de Déjanire, qu’ Héraclès dût
s’arracher avec la peau pour renaître à une autre vie.
(c)
Le registre moyen
Le registre du moi pourra ensuite laisser place, dans la mise en action et
dans l’action à une satisfaction sur un mode spontané (registre ou mode
moyen). En situation de danger ou de frustration l’awareness restera
mobilisé pour permettre un ajustement. En situation non frustrante ou
non dangereuse, l’awareness pourra sans doute être de moindre intensité,
et permettre le relâchement. Dans le cas de perturbations du registre du
Moi, soit le mode moyen ne peut être atteint (défaut de relâchement, de
spontanéité), soit il est atteint sans que les choix soit ajustés
(scotomisation de l’orientation).
- Page 39
Vivant - le plus souvent de façon non consciente - les
situations comme frustrantes ou dangereuses il m’est bien
difficile de connaître la spontanéité et le relâchement dans
l’action. Même une relation qui devrait être sécure (relation
affective, relation thérapeutique) contient pour moi une part de
danger ... Le danger de sombrer dans la confluence, le danger
d’être abandonné, le danger de souffrir, le danger d’être vu pour
ce que je suis réellement -et que je n’ai pas le droit d’être
(puisqu’il faut être parfait, bon, gentil, bref, bien comme « il
faut »!) ... « Ne sois pas qui tu es, sois qui j’ai besoin que tu sois
et je t’aimerai »29.
Le registre du moi ne cède pas la place au registre moyen et les
fonctions de contrôle restent mobilisées (intellectualisation,
centration sur l’objectif ..).
Mais comme il n’est guère possible de maintenir l’énergie
suffisante pour ne jamais se relâcher, il me restait à tomber dans
le deuxième piège cité plus haut : me précipiter dans le laisseraller (et non plus dans le lâcher-prise) dans le premier
environnement supposé accueillant (individu, travail, structure,
association... ), sans prendre le temps de la vérification. Retour à
la case confluence !
Qu’il y ait ou non awareness dans ce registre, si le contact spontané est
atteint, l’organisme s’est autorégulé : la situation étant complétée, elle
ne laissera pas de trace. Sinon, l'énergie accumulée par l’organisme va
reproduire les comportements pour achever la situation et répondre à
l’intérêt, au besoin, qui s’était éveillé. De répétition en répétition une
fixation se produira, qui conjuguée aux autres formera un amalgame
défensif. Dans le cas de perturbations de l’awareness dans ce registre,
l’organisme atteindra la satisfaction, mais l’assimilation de l’expérience
n’aura pas la même prégnance. L’expérience pourra être revécue ad
éternum sans qu’elle puisse être assimilée. En revanche si l’awareness
est maintenu, l’expérience sera mieux assimilée et intègrera la structure
de la personnalité. Ce point est intéressant à noter car il sous-tend un
débat que nous aborderons plus loin sur la fonction de l’expérimentation
en thérapie et l’intérêt de l’expérimentation « aware » (mise en acte) par
opposition à l’expérimentation non aware (passage à l’acte
29
Johnson, « Humanizing the narcissistic style », cité par G. Delisle (cf. Note
26)
- Page 40
exclusivement cathartique ou libérateur) ou à l’expérimentation « sous
contrôle du moi » (mise en jeu ou théâtralisation).
Au delà d’une compréhension somme toute assez causaliste des
dysfonctionnements des registres du ça, il faut surtout retenir de leur
étude ce qui peut nous apporter des éléments précieux en matière de
stratégie thérapeutique. Chaque type de pathologie connaîtra des
dysfonctionnements de l’un ou l’autre des registres, des interruptions
répétitives du cycle lors d’une phase donnée, des coupures de
l’awareness dans l’un ou l’autre des registres : le rôle du thérapeute
gestaltiste sera de saisir les pistes émergentes qui permettront de
redonner de la vigueur aux registres perturbés, et de développer
l’awareness dans les registres moins scotomisés. Il nous semble par
exemple que la thérapie des histrioniques ne peut se conduire en
privilégiant le registre moyen déjà largement investi, mais au contraire
en renforçant le registre du moi (verbalisation des pensées et des
émotions) et l’awareness au niveau du çà (accentuation de la centration
sur soi plutôt que sur les autres). Nous n’irons pas plus loin dans les
exemples, et renverront sur ce point au travail de Gilles Delisle sur les
indications et contre-indications thérapeutiques
pour l’accent
30
awareness-contact.
B)
Fonction de l’Awareness selon Perls
Pour Perls (in « Gestalt thérapie », p 48 à 51) la conscience est une force
intégratrice, avec deux fonctions :
• Une fonction retardatrice : Le délai entre prise de conscience et
réponse motrice vise à permettre de résoudre de façon ajustée le
problème posé par la situation. Dans ce délai la fonction moi opère :
réflexion, décision, mise en action. Ce délai sera bien entendu d'autant
plus long que la situation sera complexe.
• Une fonction régulatrice : dans les cas ou l’équilibre est difficile à
assurer (situation de danger, de frustration, de privation) la conscience
30
in « toubles de la personnalité, une perspective gestaltiste », déjà cité note 26
- Page 41
va viser à épuiser l’énergie qui ne peut atteindre son but, ou alors à
réduire la tension.
Si nous pouvons admettre l’attribution de ces deux fonctions à la
conscience, c’est en précisant que ce sont deux fonctions de la
conscience sans perturbation. Car, et c’est là tout le problème, dans les
cas de perturbations du fonctionnement, soit la fonction retardatrice n’a
plus cours (passage à l’acte), soit la fonction régulatrice passe en « mode
automatique »: c’est la coupure!
Il nous faut donc maintenant envisager les perturbations de l’awareness.
§2:
Les troubles de l’Awareness :
A)
Coupures, dissociations, résistances
C’est généralement quand une situation est vue comme dangereuse, ou
dans le cas d’une frustration ou d’une privation -réelle ou fantasméeque le dysfonctionnement de l’awareness survient : à quoi donc peut
bien servir la coupure?
Cette remarque -« réelle ou fantasmée »- me fait prendre
conscience du rôle de la succession de situations réelles
frustrantes et dangereuses dans l’élaboration d’un mécanisme
projectif régulièrement employé depuis, y compris en situation
thérapeutique.
Mon histoire -lointaine ou récente- est faite de confiance mal
placée, de trop d’ouverture à l’autre sans vérification du non
danger, de critiques tombant comme des couperets sur une
image de soi fragile , de confrontation à la réalité à laquelle mes
idéaux ne m’avaient pas préparé (puisque « l’homme est bon »,
« qu’il faut aimer son prochain », « qu’on ne se met pas en
colère », « qu’il faut travailler sans compter » ...).
Je suis ainsi souvent passé d’une idéalisation de la réalité à la
fantasmatisation d’une réalité toujours dangereuse ... L’autre est
tout bon et offre la perspective d’un retour au paradis perdu :
c’est le désir de fusion, la recherche de confluence ... Bien sûr
obligatoirement suivie de la désillusion, et donc d’un
renforcement de la seconde tendance, à savoir : l’autre est un
danger potentiel, et je ne peux m’ouvrir, entrer en relation et je
dois garder le masque... Je vois donc bien comment le clivage
- Page 42
de l’objet (dans lequel l’objet est vu soit comme exclusivement
bon, soit comme exclusivement mauvais, jamais comme pouvant
être parfois bon et parfois mauvais) conduit à la coupure de
l’awareness. Et le clivage de l’objet me ramène aux troubles du
narcissisme, sur lesquels je me pencherai donc !
Nous évoquions précédemment la disparition de la fonction retardatrice,
ou le passage en « mode automatique » de la fonction régulatrice de la
conscience. Quel serait le sens de ces phénomènes ?
La perte de la fonction retardatrice se manifestera par l’adoption d’un
mécanisme d’urgence (évanouissement, crise de nerfs, état de choc...) ou
par un passage à l’acte. Il s’agit donc de ne pas vivre ce qui semble être
inéluctable, ou d’y faire face immédiatement, de façon impulsive, sans
contrôle, pour se défendre par réflexe. Un réflexe, s’il répond
efficacement à la situation, peut être sain et bienvenu, mais il peut aussi
survenir pour ne pas vraiment ressentir ce que l’organisme devrait
pourtant naturellement ressentir (colère, rage, haine, douleur, tristesse,
souffrance, solitude, désir, plaisir, ...).
Quant au passage en mode automatique de la fonction régulatrice, il peut
répondre à plusieurs objectifs, et notamment : ne pas ressentir ce qui est
considéré comme insupportable, ou intolérable; éviter de prendre
consciemment la responsabilité d’une décision, d’un acte, d’un ressenti
... Ce passage en mode automatique se manifeste de deux façons :
• Soit tentative d'épuiser les tensions par l'hyper-activité à la frontière
contact (augmentation d'activité - y compris celle de la conscience :
imagination excessive, rêves, pensée obsessionnelle, projections,...). Il
s'agirait de répondre ainsi à une tension intérieure excessive en utilisant
toute l’énergie rendue disponible. En termes de modes d’adaptation on
peut dire que la réponse est dans ce cas de type déflective ou projective.
Coincé dans des conflits inconscients, entre le besoin et la
peur de l’autre, entre le refus de la dépendance et la recherche
de la confluence, entre mes « il faut / je dois » et mes « je n’y
arriverai jamais / je suis nul », entre les « on ne veut pas de
moi » et les « on me met en cage » j’étais fréquemment dans
une intense tension intérieure : la déflexion dans la rêverie ou
dans l’intellectualisation est ainsi devenue pour moi un mode
habituel de réponse. C’est d’ailleurs, paradoxalement, ce qui m’a
permis de garder sinon la tête, du moins les pieds, sur terre !
- Page 43
Bien sûr, par la fuite dans la pensée obsessionnelle (la « zone
intermédiaire » de Salathé, ou « zone démilitarisée » de Perls),
en vivant dans le souvenir ou dans l’avenir, en étant en constante
introspection, en rationalisant, j’ai évité l’émotion et l’action, la
mise en contact ... Mais « à toute chose malheur est bon » : Car
ce processus de déflexion m’a en quelque sorte permis
d’exprimer les souffrances dans la chanson, la poésie, la
musique, et de rechercher l’apaisement dans la spiritualité, et
plus prosaïquement dans la pratique d’un sport à bon niveau...
Ces domaines qui m’ont fait survivre et ont participé à ce que je
suis.
Ces moyens de substitution constituaient une forme de
sublimation : bien que non délibérés et non choisis, ils m’ont
permis traverser les caps difficiles; de préserver ma sensibilité,
ma capacité d’affect, ma santé physique; et de découvrir par le
coeur et l’esprit une dimension que les dogmes, les rites et la
morale prétendaient m’inculquer par l’intellect... Alors même si je
n’ai pas toujours dirigé mon énergie vers la bonne cible, au
moins ai-je pu élargir le champ de mes possibles dans certaines
directions.
• Soit tentative de réduction de la tension par diminution de l'activité à
la frontière contact (oubli, évanouissement, désensibilisation, perte de
capacité relationnelle, paralysie, ennui ...). Cette diminution serait une
réponse aux excès de l'environnement extérieur (cas de danger ou cas
de frustration). Ici les modes d’adaptations sont plutôt la confluence (de
type 1 : non émergence de l’affect ou de la sensation), la rétroflection ou
l’égotisme.
Paul Goodman s’est penché sur ces symptômes dans un article sur
l’évacuation des sentiments par ce qu’il nomme le sujet « intellectuel
sensible » 31: Selon Goodman, celui-ci ne peut purger les émotions car il
dévie les obstacles rencontrés sur des causes lointaines. La fuite dans
l’abstrait a pour fonction d’éviter les émotions violentes et de substituer
la connaissance à la conscience de soi. Devant les excès de
l’environnement extérieur, confronté à la frustration du désir d’idéal, frustration qui prive la personne d’exutoire pour les sentiments et
31
Goodman (P.), «De l’inhibition de l’explosion de douleur et de colère », in
revue de la SFG n°3; 1992
- Page 44
l’excitation physique- le sujet va alors diriger son désir vers un objet
théorique ou idéal : il pourra ainsi atteindre par formation réactionnelle
le détachement stoïque (avec une dissociation de l’émotion) ou la
compassion bouddhiste ... Si ce fonctionnement réactionnel apporte des
gratifications suffisantes, l’individu pourra atteindre une forme de
sérénité dans laquelle il recréera le monde à sa façon (sur le mode du
saint, du savant...) . Mais s’il n’y a pas renoncement aux objets concrets
du désir, la personne devra réprimer sa douleur ou sa rage, elle finira
donc par réprimer le désir lui-même, car son intelligence sera employée
à se protéger de la souffrance en calculant ce qui est possible et à ne plus
désirer l’impossible : L’addition de ces éléments donnera une personne
souriante, mais insensible !
Je reconnais bien ici, cachées derrière un signe du corps, ces
contractions permanentes des commissures des lèvres, en un
imperceptible rictus, la réalité de ce conflit interne entre le « Pas
de problème, la vie est belle, je contrôle et j’assure ! » et le « Je
ne peux rien avoir de ce que je voudrais». Je mesure comment
mes intérêts pour la connaissance tous azimuts, la pratique de la
méditation, le détachement Taoïste, furent au départ les
prolongements de la perte de l’idéalisme, compensée dans la
recherche de la compréhension ou dans celle de l’acceptation...
Goodman note l’importance du système économique et social dans les
frustrations : face aux abstractions qui constituent le système, l’individu
intellectuel sensible, épris de désirs idéaux pour la société et n’y
trouvant pas facilement sa place, ne sait pas vers qui diriger sa colère. Il
pourrait alors s’identifier à un groupe qui lutte pour ses idéaux, ou
devenir « enragé ». Mais, puisque le système n’évoluera toujours pas
comme il le désire malgré son engagement, il lui restera à se réfugier
dans l’intellect : il se posera alors en donneur de conseils, mais avec une
touche d’hostilité dont il n’est pas conscient, ce qui va impliquer
l’indifférence des autres, et donc réalimenter sa colère. Il reste alors
toujours au bord de la colère mais ne peut aboutir à des effets concrets,
car il ne prend pas en compte les possibilités réelles de l’environnement,
mais s’épuise dans l’idée qu’il a de cet environnement ! Trop impatient
parce qu’affamé, centré sur les objectifs et les idéaux, il se condamne à
l’échec en ne voyant pas ce que le présent offre. De ce fait, le présent
devient inintéressant et l’ennui va s’installer puisque l’individu ne
réalise pas son potentiel.
- Page 45
Et me reviennent à la mémoire mes combats contre les moulins :
« Regardez-moi tous les dragons, les sorciers, les sorcières,
Votre règne se meurt aujourd’hui !
Regardez-moi la vertu se lampe dans ma bannière,
Regardez-moi, un chevalier vous défie ... »
Telle fut ma quête :
« Rêver un impossible rêve ... »
* Mon départ en coopération pour partager la vie d’une
communauté religieuse...
« Partir où personne ne part... »
* Ma recherche d’un hypothétique idéal du couple ... puis la
déchirure de l’échec et mon divorce.
« Aimer jusqu’à la déchirure,
Aimer, même trop, même mal ... »
* Mes choix de fonctions à responsabilités, en lien avec les
pouvoirs politiques, puis financiers ... et à chaque fois mes
démissions devant l’impossibilité de changer le système à mon
idée.
« Tenter, sans forces et sans armure,
D’atteindre l’inaccessible étoile »
* Puis mes choix de projets correspondant à un idéal, mais sans
assurer « mes arrières »... Et ensuite, ma colère sans
interlocuteur durant ces trois années de chômage, ces centaines
de lettres et dizaines d’entretiens sans percevoir que je
provoquais l’échec de par une hostilité non consciente et de par
une impatience chronique m’interdisant de prendre en compte le
réel besoin de l’autre.
- Page 46
« Peu m’importent mes chances,
Peu m’importe le temps de ma désespérance,
Et puis lutter toujours, sans questions ni repos,
Se damner pour l’or d’un mot d’amour ... »
* Et enfin, l’acceptation résignée d’un milieu professionnel éteint,
sans dynamisme, de fonctions sans responsabilités...
Et bien entendu l’ennui !!!
«Je ne sais si je s’rais ce héros,
Mais mon coeur s’rait tranquille,
Et les villes s’éclabousseraient de bleu,
Parce qu’un malheureux, brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé,
Brûle encore, même trop, même mal,
Pour atteindre à s’en écarteler,
Pour atteindre l’inaccessible étoile ... »
Le dégagement de cette situation doit venir d’un fléchissement de
l’image de soi « comme il faut », de la peur de se ridiculiser ...
L’individu va alors se rendre compte que les lois du paradis n’ont pas
cours sur terre, puis que le paradis n’est en fait pas perdu, mais à créer !
« Nous n’avons aucune raison de nous méfier du monde car il ne
nous est pas contraire. S’il y a des frayeurs, ce sont les nôtres ...
Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses
sans secours qui attendent que nous les secourions ».
R.M. Rilke « Conseils à un jeune poète » lettre VIII, Grasset.
Mais ce temps ne saurait être précipité : seule l’apparition d’un désir
vraiment ressenti, aware, et donc le rétablissement d’un contact avec soimême, pourra permettre l’action thérapeutique. Ce qui suppose patience
et délicatesse ...
- Page 47
Cet intérêt de Goodman pour le rôle du système social témoigne de
l’attention que la Gestalt porte à l’environnement : c’est bien à la
frontière contact entre l’environnement et l’individu que naissent et que
survivent les dysfonctionnements, et, si l’individu a sa part de
responsabilité dans ce qui se passe, l’environnement a lui aussi sa propre
part. Cette vision gestaltiste est maintenant partagée par d’autres : M.
Pagès, par exemple, considère le « système socio-familial » comme une
des composantes des amalgames défensifs, et intègre donc un travail
sociologique dans la conduite de la thérapie, conjointement au travail
émotionnel et au travail analytique. Nous le rejoignons tout à fait quand
il refuse de se pencher uniquement sur la construction psychique, ne
pouvant admettre de nier la réalité externe sous prétexte que la fuite
dans le réel, (dans l’interprétation réifiante et la justification), risque
d’alimenter les résistances du patient en devenant un alibi défensif. Car
refuser d’entendre la réalité externe, c’est prendre le risque de
reproduire la non-écoute qui a contribué à l’installation des
dysfonctionnements.
Souvent confronté à des environnements réellement difficiles, même si je porte la totale responsabilité de l’aveuglement au
moment du choix- mes dysfonctionnements s’y auto-entretenaient
... Pouvais-je prendre le risque de n’être pas ce que l’on attendait
de moi : la question restera toujours sans réponse ! Puisque non
acceptés et conduisant à des conséquences ou des ressentis
insupportables, j’ai donc dû refouler colère, rage, haine, désir..., et
ce refoulement s’est plus tard étendu aussi, dans une moindre
mesure, aux sentiments de tristesse, à certaines sensations de
douleur... Cette désensibilisation -compensée par une sublimation
partielle- s’accompagnait bien entendu de rétroflections sous
toutes ses formes (self-control, self-love, self-hate; ainsi qu’une
surdité partielle) et d’un renforcement de la frontière-contact (pas
de passage au registre moyen : peu de spontanéité ou de
relâchement) visant à contrôler l’environnement pour éviter les
surprises (égotisme).
Après ce tour d’horizon de mes résistances, et au travers de mon
histoire je vois bien que l’amalgame défensif n’est pas fondé que
sur une introjection de base («ne sois pas qui tu es et je
- Page 48
t’aimerais »), ou sur l’acceptation pour principe essentiel d’un de
ces « il faut » -ou de tous-.... Les circonstances traumatiques
répétées, réalités de l’environnement, sont venues amplifier un
phénomène d’ auto-introjection : dans mon cas « ne faire
confiance à personne », « ne pas se laisser toucher », « être
fort », « rester insensible, sourd aux critiques » ... et j’en passe ! Il
m’apparaît donc que le système que j’ai mis en place peut-être la
résultante d’une introjection « éducative » initiale du type « sois
bon » (dans tous les sens du terme), et d’une auto-introjection
« circonstancielle » du type « l’autre fait souffrir » (puisqu’il
agresse ou qu’il disparaît). La réunion de ces deux thèmes -« sois
bon » et « l’autre fait souffrir »- est difficilement gérable tant qu’ils
n’apparaissent pas clairement à la conscience. A partir de ce
conflit de thèmes toutes les autres résistances ont pu trouver
matière à se développer. Car, comment être bon avec ou pour un
autre qui va vous faire souffrir ??? C’est aller encore au-delà du
masochisme : il s’agit bel et bien de sacrifice !
« Sacrifice » : un mot que j’ai entendu tant et tant de fois et qui ne
me revient qu’en écrivant ces lignes : « il faut faire des sacrifices »
... C’était pourtant du mien dont il s’agissait !
Mais voilà, la gloire des sacrifiés a marqué mon enfance : le Christ
glorieux qu’on me présentait n’était pas le Vivant, mais le crucifié !
Les saints et martyrs dont on me contait l’histoire gagnaient leur
paradis -et la gloire- par la souffrance ! Et, pour accueillir ce poids
de la gloire du sacrifice silencieux dans mon histoire, comment ne
pas remonter une génération en arrière, auprès d’une petite fille de
huit ans; d’un homme en uniforme, mitraillé sur le bord d’une
route; d’un cimetière qui séparait la maison de l’école; de trois
plaques sur une tombe, que nous allions entretenir et fleurir en
famille chaque semaine...
«A mon papa, le jour de ma première communion» ...
« Anne : 22 mois»
« Etienne : 21 mois»
« Entre la maison et l’école »... Situation géographique bien
symbolique : entre « mon monde » et « le monde », il y avait celui
- Page 49
de tous nos disparus ... C’est cet espace que l’enfant que j’étais
aurait dû pouvoir franchir ... Alors :
Maman,... ils sont tous morts ...
Pleure les enfin ... laisse les morts enterrer leurs morts
Moi, je voulais vivre ...
J’avais besoin de toi pour ça ...
Je t’aime ...
Mais ton histoire ne m’a pas appris à te le dire !
B)
Troubles narcissiques et perte de l’awareness
Les descriptions rencontrées jusqu’ici nous ont permis de poser tous les
symptômes des troubles narcissiques, constituant une astructuration de
type état-limite avec de nombreux traits de compensation obsessionnels
(obsessionnel-compulsif) ou phobiques (évitant), et parfois schizoïdes.
S’agissant du fond sur lequel d’autres traits se sont greffés en
compensation, nous évoquerons seulement ici les troubles du
narcissisme et leurs symptômes :
- Mobilité entre registre adaptatif et registre anaclitique mais pas de
solidité : dépendance des variations de l’extérieur et de la position des
objets et de leur distance à son égard, mise en place d’un « faux-self »,
de fonctionnements « comme si » (il s’agit de faire comme si j’étais ce
que l’autre veut de moi (ou ce que je projette qu’il veut de moi !), afin
de garder l’autre ou d’attirer son attention).
- Relation d’objet de mode anaclitique, en attente passive de
satisfactions positives, mais l’objet est ressenti comme protecteur, et en
même temps comme persécuteur : donc phénomènes de fuite dès que la
rapprochement est trop important, et évidemment difficultés à s’engager,
- Difficultés à affronter les autres; mais pourtant agressivité sous-jacente
(vengeance contre frustrations passées, non exprimable)
- Dégradation partielle de la pulsion, du désir,
- Page 50
- Susceptibilité toujours en éveil,
- Doute des capacités à être aimé, manque affectif,
- Non valorisation, difficulté à s’affirmer,
- Lutte sans fin contre la dépression.
Les troubles narcissiques sont mieux connu depuis les travaux de
Winnicott, Kernberg, Kohut, Bergeret, Miller, Searles... Il n’entre pas
dans l’objet de ce travail de s’y consacrer, aussi nous nous limiterons à
citer longuement Alice Miller, dans des passages dont nous ne saurions
imiter la qualité et la justesse, et que nous choisissons donc de
reproduire fidèlement. Ces passages suffiront à relier la descriptions de
ces troubles avec les parties précédentes de ce travail.
Sur la pathogenèse des troubles narcissiques :
« C’est l’adaptation prématurée de l’enfant aux besoins des adultes qui
est source de l’impossibilité de vivre consciemment d’abord comme
enfant, puis comme adulte, certains de ses propres sentiments (la peur,
la colère, la jalousie, l’envie, le sentiment d’abandon ou celui
d’impuissance). (...) Lorsqu’on a compris que les fantasmes de
grandeur, -qui sont souvent accompagnés de manifestations
obsessionnelles ou perverses-, sont en fait une forme aliénée de ces
besoins authentiques ou légitimes (... besoins narcissiques frustrés ou
refoulés : besoin d’être considéré, respecté, compris, reflété ou encore
de recevoir un écho), on peut les intégrer, et la dissociation disparaît.
(...) Dans la situation de l’enfant, cela signifie : j’ai le droit d’être triste
ou joyeux suivant que quelque chose me rend triste ou joyeux, mais je ne
dois aucune gaieté à personne, je ne dois pas réprimer ma peine, ma
peur ou d’autres sentiments en fonction des besoins des autres. J’ai le
droit d’être méchant, et personne n’en mourra, j’ai le droit d’être en
rage, de tout casser, sans risquer pour autant de perdre mes parents».
Plutôt que de se développer de façon autonome à partir de son « noyau
central », l’enfant confronté à un environnement empiétant sur ce qu’il
est va se développer réactivement. Par contre, si l’environnement est
extrêmement envahissant (de trop d’attention ou de trop d’exigences)
l’enfant va se développer comme une extension de cet environnement. Il
agira « en surface », « comme il faut », et non à partir de son centre. Il ne
lui restera qu’à cacher ce centre non reconnu par l’environnement pour
- Page 51
« n’être pas deviné »32. Dans un cas ou dans l’autre, il se réfugiera soit
dans le repos, seul moyen d’exister de façon autonome; soit dans la
course à l’image à laquelle il pense devoir correspondre, seul moyen de
gagner ce qu’il cherche : l’amour de l’autre.
Cette constatation du rôle de l’environnement dans la psychogenèse doit
inciter le thérapeute à élargir son regard au delà de l’intrapsychique, et
aussi au delà de la frontière-contact : si c’est bien l’environnement qui
contribue au développement -harmonieux ou dysfonctionnant- c’est
également l’environnement qui va pouvoir réactualiser la souffrance. A
l’âge adulte, l’individu, installé dans ses modalités de fonctionnement,
va certes être responsable de ce qu’il provoque. Alors, l’intrapsychique
va intéresser le thérapeute :
Pour éclairer l’individu sur ce qu’il provoque, le gestaltiste se base, non
sur la fouille de l’intrapsychique, (dont une bonne part est cachée, ce qui
le condamnerait à l’interprétation) mais sur ce qui est visible, c’est à dire
ce qui se passe ici et maintenant entre le client et cet environnement que
le thérapeute constitue. Mais, tout en se consacrant à la personne, à ses
modalités de fonctionnement dans l’environnement, il nous apparaît tout
aussi nécessaire de prendre en compte le troisième aspect :
l’environnement, à qui il faut rendre sa part de responsabilité dans les
difficultés rencontrées par le client. Seule la reconnaissance de cette part
permettra de la lui redonner (« part-don »). Préconisant de mener de
concert travail émotionnel, travail analytique et travail sociologique,
Max Pagès vient, dans son dernier ouvrage, titiller les Gestaltistes sur un
terrain qu’ils devraient connaître, puisque ceux-ci ont posé depuis
toujours une conception holistique de l’homme (symbolisée par le
pentagramme de S. Ginger), et qu’ils s’intéressent au cours de la
thérapie à toutes les dimensions de l’individu.
Si je vois bien pourquoi je les avais choisis aveuglément,
poursuivant l’inaccessible étoile et pourfendant les moulins, je
peux rendre aujourd’hui à ces environnements choisis pour y
mettre en oeuvre mes fantasmes de « grandiosité » (qu’ils soient
religieux, associatifs, professionnels, politiques, mondains ...)
leurs dysfonctionnements, leurs manques, leur perversité
32
d’après Delacroix (J.M) « de la psychanalyse selon Winnicott à la Gestaltthérapie », in actes des jounées de la société française de Gestalt, 1984.
- Page 52
parfois... Je ne suis pas seul responsable de ce que l’on a fait de
moi. Mais je le deviens de ce que je vais en faire !
Sur les modalités d’adaptation à l’environnement :
Ayant vu ce qui génère le trouble narcissique, voyons comment il se
manifeste :
Nous retrouverons une fois encore Alice Miller : « Pour se défendre du
sentiment d’abandon de la petite enfance, par exemple, le sujet dispose
de plusieurs mécanismes : le simple déni, le renversement dans le
contraire, le renversement de la douleur passive dans un comportement
actif, le déplacement sur d’autres objets, l’introjection de la menace de
privation d’amour, les intellectualisations ...
Si le patient avait eu, lorsqu’il était enfant, la possibilité d’exprimer ses
déceptions, c’est-à-dire s’il avait pu vivre les sentiments de colère et de
rage qu’il éprouvait vis-à-vis de sa mère, il serait resté vivant. Mais il
aurait alors perdu l’amour de sa mère, ce qui, pour un enfant équivaut à
la perte de l’objet et à la mort. Il tue donc sa colère, et par là même une
partie de son âme, afin de conserver l’amour de l’objet narcissique, la
mère.
La colère inconsciente de l’enfant emprisonné, exploité et dressé, de cet
enfant dont on a abusé et qu’on a essayé d’étouffer, nourrit parfois
l’engagement politique de l’adulte : dans son combat contre les
institutions il peut se débarrasser en partie de sa colère, sans devoir
abandonner l’image idéale qu’il a de sa propre mère depuis sa première
enfance ». (...)
Ce conflit interne insupportable pour l’enfant devient à l’âge adulte le
noeud d’un système qui condamnera le patient état-limite à se lancer
dans des processus de conquête (argent, pouvoir, savoir, succès, sexe ...)
et à répéter des jeux bien subtils de contact-retrait, d’engagement dégagement dont il ne pourra comprendre qu’il sont des mécanismes de
défense et non des stratégies au service de son ascension : ce
fonctionnement pourra l’amener à la « réussite » (s’il peut endormir à
tout jamais ce qu’il est pour devenir ce « qu’ il faut être ») où à « la
chute » (s’il ne peut oublier ce pour quoi il se sent vraiment vouloir
exister). Comme l’écrit André Green, ce genre d’individu « est toujours
à la recherche d’une distance psychique qui lui permettra de se sentir à
l’abri de la double menace de l’invasion par l’autre et de sa perte
- Page 53
définitive, d’où une contradiction permanente qui ne l’amène à désirer
que ce qu’il a peur de perdre et à rejeter ce qui est en sa possession
mais dont il craint l’envahissement »33.
Je mesure maintenant comment la conjugaison entre une
éducation trop envahissante et la succession des pertes
éprouvées est venue installer ces mécanismes que je viens de
décrire : comment cette contradiction ne peut se résoudre qu’en
l’acceptant, et sans doute en choisissant clairement
l’engagement ou le non engagement ...
Sur le dégagement thérapeutique :
« La nécessité intérieure de construire sans cesse de nouvelles illusions
et de nouveaux dénis afin de ne pas devoir vivre sa propre vérité
disparaît lorsqu’on a pu vivre cette vérité. On comprend alors que toute
sa vie, on s’est défendu et on a eu peur de quelque chose qui ne peut
plus se passer, qui s’est déjà passé tout au début de sa vie, alors qu’on
ne pouvait pas encore se défendre.
Afin qu’il puisse vivre consciemment la manipulation inconsciente et le
mépris involontaire dont il a été la victime, ce qui lui permettra de s’en
libérer, le patient doit pouvoir trouver ses parents d’autrefois non
seulement chez l’analyste au moyen du transfert, mais aussi en lui. Tant
que le patient doit vivre avec le Surmoi de remplacement de son
analyste, l’introject qu’il porte en lui ne subit, malgré ses efforts,
aucune modification car il reste caché dans l’inconscient. Il sera
inaccessible à toute élaboration. (...) Seule la prise de conscience peutêtre l’amorce d’une modification » 34.
Et nous retrouvons donc ici la prise de conscience : Alice Miller,
initialement psychanalyste, ayant évolué vers la psychothérapie, fait
référence au Surmoi, instance « d’engrammation » de l’introjection :
bien évidemment, tant que le patient état-limite avec des traits
obsessionnels fonctionne dans une relation transférentielle incluant une
soumission à l’autorité -fantasmée- du thérapeute, il ne peut accéder à
l’introjection de base qui le mine. C’est la prise de conscience de cette
33
34
Green (A.), La folie privée, Gallimard, Paris, 1990
Miller (A.), in « Le drame de l’enfant doué », déjà cité note 28
- Page 54
introjection qui va amorcer la modification : la question est alors de
savoir comment le thérapeute peut accompagner vers cette prise de
conscience. D’autant que les mécanismes de déni viennent, dans le cas
des états-limites, singulièrement compliquer la tâche, comme le note
Searles : « si le mécanisme de déni est si puissant, c’est qu’il est
maintenu par une énergie qui est, en substance, la lutte de l’individu
pour l’autonomie. (...) Face à un cas d’omission frappant, je prends mes
précautions avant d’attirer l’attention sur cette omission (...)sinon le
patient retombe dans le rôle de celui dont le cerveau a été programmé
par l’analyste. Autrement dit, il paraît impossible de faire remarquer
qu’il a passé sous silence tel ou tel sujet sans avoir l’air de sousentendre qu’il n’a pas associé librement comme il fallait »35. Un tel
résultat n’étant alors qu’une répétition de la problématique,
malheureusement non reconnue, et donc non encore réparable ...
Après ce rapide aperçu -par auteur interposé- des troubles narcissiques
et du sens des coupures dont ils s’accompagnent, il nous faut maintenant
envisager les outils du thérapeute pour le dégagement thérapeutique.
Mais auparavant, il nous semble utile d’explorer une autre entrée à
propos de cette question des perturbations de l’awareness. Car si nous
avons largement évoqué ce qui ne fonctionnait plus, nous n’avons pas
encore posé la question de savoir ce qui fonctionne quand l’awareness
est perturbée. Pour aborder cette entrée, nous choisirons de nous
rapprocher de la neurophysiologie.
En effet, nous n’avons jusqu’ici utilisé pour le faire que des éléments
conceptuels, créés pour permettre la réflexion puis l’action
thérapeutique sur des phénomènes non appréhendés par la science. A la
question : « Qu’est ce qui prend le commandement quand une coupure
se produit? » la réponse immédiate de bien des thérapeutes, y compris
gestaltistes, bien que la théorie gestaltiste n’y fasse pas référence, serait
sans doute : l’inconscient !
Bien sûr, bien sûr ... Mais l’inconscient -l’inconscient personnel et
individuel en tout cas- n’est à ce jour, si j’ose dire, qu’une vue de
l’esprit ! Il n’a pas d’existence matérielle propre. La conscience,
l’inconscient, le ça, le moi, la personnalité, le Self, n’ont pas de
35
Searles (H.), in « Mon expérience des Etats-limites », Gallimard,1994, Paris
- Page 55
localisation dans le cerveau, ni ailleurs. Si les avancées de la science notamment physique quantique - nous permettent d’envisager
objectivement la possibilité d’un inconscient collectif, ou même d’une
production commune inconsciente entre deux personnes (d’où
l’évolution actuelle des notions de transfert et de contre-transfert vers
celle de zone transitionnelle), et d’imaginer que les comportements
humains ne soient pas le fruit exclusif d’un fonctionnement mécaniste, il
n’en reste pas moins que les réponses comportementales sont le résultat
d’un système complexe de circulations énergétiques et chimiques au
sein de l’organisme. Bien sûr nous répondons au situations présentes en
tenant compte de matériaux du passé, et l’organisation de ces matériaux
fait notre construction psychique; mais ce qui doit nous intéresser, c’est
bien moins de nous pencher sur les fonctionnements d’un inconscient
conceptuel que sur les dysfonctionnements bien réels des manifestations
de la conscience : pour nous la Gestalt n’est pas une thérapie de
l’inconscient, mais une thérapie des manifestations de la conscience
par la prise de conscience. Or, les manifestations de la conscience (la
sensation, la perception, l’émotion, l’intuition, la réflexion,
l’énergisation, la mise en action et l’action) sont aujourd’hui mieux
perceptibles et localisables lors de leur traitement dans le cerveau. Il
nous paraît donc utile, sans vouloir pour autant adopter une démarche
causaliste, peu prisée chez les gestaltistes, d’aborder les mécanismes
physiologiques de l’awareness, et de présenter maintenant notre
interprétation personnelle de l’état actuel des recherches.
§3:
L’anatomie de l’awareness :
Les différentes zones du cerveau commencent a être un peu mieux
connues, ainsi que la circulation de l’information : L’information est
reçue par l’organisme à travers la fonction sensorielle; pendant qu’elle
circule dans le système nerveux, il y a participation de la fonction
sentiment et l’information s’organise sous forme de programme
(formation) Enfin grâce aux fonctions rationnelle et intuitive il peut y
avoir transformation (réponse de l’organisme).
Si le fonctionnement psychotique paraît caractérisé par des altérations
du système cortical, le fonctionnement névrotique serait quant à lui
caractérisé par une participation insuffisante ou mal à propos de la
fonction sentiment et donc du système limbique : le système limbique
- Page 56
n’ayant pas pu se développer suffisamment, car l’apprentissage (règles,
lois, interdits) aura essentiellement concerné le système cortical (la
couche comportementale). Alors soit le traitement de l’information par
le système limbique sera défectueux, soit la liaison avec le système
cortical sera défectueuse (Recours aux réponses endocriniennes ou
neurovégétatives (somatisations) plus que recours au système cortical.
Le système cortical, chargé d’élaborer la réponse, va donc la puiser
dans ses engrammations plutôt que d’en créer une nouvelle, sans prendre
en compte, ou alors improprement, les informations du système limbique
(bien qu’elles correspondent au besoin réel de l’organisme). Les
déficiences de l’awareness sont donc sans doute à rechercher dans la
circulation de l’information entre systèmes limbique et cortical. Il serait
donc nécessaire d’approfondir les connaissances sur les zones
initiatrices de l’awareness, notamment sur le Septum hippocampe, le
complexe amygdaloïde, l’APS; et sur les lieux de circulation de
l’information (hypothalamus- noyau dorso-médian du thalamus-cortex /
hypothalamus-hypophyse: système tubéro hypophysaire) ainsi que, sur
les lieux de la circulation de l’information à l’intérieur même de
l’hypothalamus. (Fornix, srie terminale). Mais nous nous limiterons ici
aux travaux sur l’hippocampe. Cette zone, qui permet la représentation
de l’environnement, fait des comparaisons, détecte les irrégularités, est
très sensible à la nouveauté, à l’incertitude, à la perte de ce qui est
familier. De plus l’hippocampe joue un rôle au niveau de l’anticipation :
il nous semble donc être la zone privilégiée « le moteur »- de
l’awareness. Des expérimentations ont permis d’y constater une
augmentation persistante de l’efficacité synaptique après de brèves
périodes de stimulation. Or l’hippocampe intervient dans les formes de
mémoire qui demandent un effort conscient. On tiendrait là une
justification de l’importance de l’awareness dans l’expérimentation.
Mais une autre donnée reste à croiser : le système septum - hippocampe
peut être assimilé au système trophotrope (parasympathique, zone de
convivialité, de plaisir), et favorise le comportement de rapprochement,
de plaisir, de sexualité : Une question se pose donc, dont l’intérêt pour la
stratégie thérapeutique est fondamental : qu’est ce qui permet
l’efficacité synaptique : la conscience ou le plaisir ??? (ou les deux
ensemble!).
- Page 57
Autre question : qu’est ce qui fait que le dysfonctionnement reste fixé ?
Le complexe amygdaloïde, assimilable au système ergotropeorthosympathique- (de punition), est responsable du désagrément, du
rejet ... Le complexe amygdaloïde met en route le système endocrinien,
qui conduit soit à la fuite, soit à l’agression. Mais le système
amygdaloïde recherche aussi dans la mémoire les situations comparables
déjà vécues, et il est relié aux aires préfrontales : ce qui signifie que la
fuite, le rejet ou l’agression ne seront pas forcément des actions
« réflexes » : le complexe amygdaloïde a sans doute un rôle important
dans le passage de la fonction régulatrice de la conscience en « mode
automatique » en cas de danger ou de frustration : les recherches en sont
actuellement à ce point...
Et donc, à ce jour, la conscience est encore , pour la science matérialiste,
« rien » : elle ne peut donc s’appréhender que phénoménologiquement.
(Ce qui réjouira parmi les gestaltistes ceux qui taxeront d’hérésie ce qui
a précédé). On peut certes se dire que l’information -la pensée même- a
une existence matérielle observable (sous une forme ondulatoire), mais
cela ne résout pas la question du point de sa naissance ou du système qui
y préside... Cela laisse encore une place pour une anthropologie ternaire
-corps - psychisme - esprit- avec une vision corpusculaire du psychisme
et une conception exclusivement ondulatoire de l’esprit. (Ou en langage
plus osé, une place pour Dieu et pour l’inconscient collectif!) (Cf. les
travaux de R. Sheldrake ou de J. Eccles).
En conclusion, que pouvons nous tirer de ces apports de la
neurophysiologie pour la pratique de la psychothérapie? Quelques
certitudes :
Tout d’abord, une justification du travail psychothérapeutique (Pourquoi
se priver de la science quand elle peut-nous être favorable?): On a
découvert récemment des « gènes précoces immédiats », qui sont activés
par de brèves rafales de potentiels d’action, et qui déclenchent des
changements à long terme dans le cerveau.(Pour la science, nov. 1992,
Gérald Fischbach, Le cerveau et la pensée). Le déclenchement de
rafales de potentiels d’action permet le changement à long terme : or le
travail psychothérapeutique provoque ces rafales de potentiels d’action,
il active donc ces gènes et permet le changement.
- Page 58
Seconde certitude : pour améliorer l’awareness, il y a nécessité de
développer le sprouting (développement dendritique) au niveau limbique
pour permettre :
1- Un meilleur traitement de l’information par le système limbique.
2- Une meilleure circulation de l’information.
Ce qui suppose un travail d’activation du système limbique, et donc un
travail mobilisant l’émotion ! Nous trouvons là une justification du
travail émotionnel !
Enfin, mais plus au rang des certitudes, une hypothèse :
Il y aurait selon nous trois types de traitement d’une situation :
- Une mobilisation quasi-exclusive du système limbique, qui conduit à
une réponse endocrinienne et neurovégétative, shuntant les zones
corticales (et n’y générant donc pas de développement dendritique).
L’assimilation de l’expérience est alors impossible. (Il n’y a ni
mémorisation, ni symbolisation).
- Une mobilisation quasi-exclusive du système cortical : les coupures de
l’awareness sont telles que les réverbérations vers le système limbique
sont moins importantes. L’efficacité synaptique est donc limitée.
- Une mobilisation conjointe des systèmes limbique et cortical : le
circuit est complet, et de par la réverbération des informations entre
système limbique et cortex, le foisonnement dendritique est important et
l’expérience peut être assimilée.
Ce qui nous amène à distinguer trois niveaux d’implication dans
l’expérimentation en psychothérapie, soit, respectivement :
- Le passage à l’acte : réponse automatique, expérience non assimilable.
- La mise en jeu : qui serait plutôt une théâtralisation, et qui ne serait que
peu efficiente en terme d’intégration de l’expérience et de changement.
(La mise en mots sans implication émotionnelle consciente se situerait,
en terme de mobilisation corticale ou limbique, au même niveau que la
mise en jeu)
- La mise en acte : qui suppose l’implication totale de la personne et
permet l’assimilation de l’expérience et donc le changement.
Nous verrons plus loin l’intérêt de cette distinction.
- Page 59
Section II.
MOTEUR : l’awareness en tant qu'outil.
L’approche Gestaltiste peut se résumer par le travail d’awareness des
phénomènes qui se produisent à la frontière-contact : les pratiques
diverses de travail corporel ou émotionnel (exercices et
expérimentations, monodrame, psychodrame, régressions, feed-backs,
...) employées lors de séances en groupe ou individuelles vont être le
support de ce travail d’awareness.
En ce sens la Gestalt ne peut pas être assimilée à d’autres « nouvelles
thérapies », pour lesquelles le revécu émotionnel - ou le travail corporel
y conduisant- provoque une libération des énergies bloquées lors d’une
(ou de plusieurs) situations traumatiques, et qui vont donc utiliser les
techniques citées plus haut aux fins de provoquer ce revécu émotionnel.
Une telle assimilation, pourtant souvent réalisée tant par le public que
par des professionnels d’autres approches -voire par certains gestaltistes, est réductrice et nie l’importance de l’awareness pour l’approche
Gestaltiste.
En fait, de par l’usage de l’awareness en tant qu’outil, le Gestaltiste
pourra emprunter des techniques ou des expérimentations à telle ou telle
autre approche, selon sa sensibilité et selon son itinéraire personnel : ce
n’est généralement pas l’exercice en lui même qui sera ou non
« Gestaltiste », mais plutôt l’usage qui en est fait. Aussi conviendra-t’il
de préciser dans cette partie où, quand et comment le Gestaltiste pourra
mettre l’outil awareness en oeuvre.
Mais, s’agissant là des divergences majeures entre divers courants quant
aux modalités de la stratégie thérapeutique et aux outils employés, il
nous faudra également évoquer plus précisément les points qui fondent
ces divergences, et donc ce qui est considéré comme le levier du
dégagement thérapeutique par chacune des approches : le revécu
émotionnel, l’awareness, la découverte du sens ... Quelle va donc être en
cette matière la position de la Gestalt entre la psychanalyse et les
« nouvelles thérapies ».
- Page 60
§1:
Awareness : ici et maintenant.
A)
Le cadre thérapeutique : un « ici et maintenant » bien particulier.
Tous les éléments du cadre thérapeutique (le lieu, le thérapeute, le
groupe, la relation thérapeutique, ...) constituent un ici et maintenant qui
est loin d'être neutre. Le client va amener dans ce cadre la totalité de ce
qu'il est, et cela inclue tout ce qu'il aura vécu et connu dans son itinéraire
thérapeutique. L'environnement et la situation thérapeutique, même s'il
deviennent vite familiers, voire "coconesques" sont malgré tout
déconnectés du quotidien du client, et ses comportements, pouvant être
plus ou moins induits par des expériences thérapeutiques antérieures, ne
refléteront pas forcément ce quotidien. Car si le cadre thérapeutique est
le lieu privilégié de l'expression, de la relation, et, en Gestalt, de
l'expérimentation et des émotions, c'est bien parce que l'environnement
extérieur du client ne présente pas les mêmes caractéristiques. Ainsi, le
cadre thérapeutique pourra prendre valeur de refuge, et peuvent
s'installer les germes d'une forme plus ou moins marquée de dépendance
envers ce cadre, dans lequel les modalités de fonctionnement et les
relations viennent apporter des éléments de soutien dont le client peutêtre totalement dépourvu dans son quotidien. Inversement, c'est
également ainsi, qu'insécurisé par ces mêmes éléments, tel autre client
pourra parfois fuir assez rapidement.
Pour d’autres, - par exemple les personnalités dépendantes- le cadre,
plutôt que valeur de refuge, sera un lieu de plus ou il leur faudra faire
« comme si », et être « comme il faut » : être le « bon patient » qui fait
bien ce qu’il faut faire, comme les autres font ou comme le thérapeute
fait avec les autres...
Qu’il ait valeur de refuge ou de réalité « comme si », le cadre peut
induire des comportements parfaitement inhabituels ou alors des
comportements habituels si ancrés qu’ils pourront ralentir le processus.
Même si cette induction reste parfaitement involontaire, nous ne
pouvons y rester insensible, et il convient de la prendre en compte.
C’est pourquoi certains préfèrent pratiquer une « Gestalt de groupe »
(travail ensemble : les interactions sont les supports de l’observation et
des expérimentations) et non « en groupe » (travail individuel au sein
- Page 61
d’un groupe, dans lequel les interactions servent le travail en cours de la
personne). En permettant les interactions et en s’appuyant sur ce qui s’y
déroule, cette pratique maintient la personne dans le contact avec les
autres individus du groupe, et elle permet ainsi de maintenir le rapport à
une réalité qui a un caractère « as if » moins marqué. Elle permet
également de diffuser les phénomènes transférentiels, et donc d’avoir
accès à toutes les facettes des choses inachevées que le client réactualise
dans ses relations au monde. Plus proche de la réalité extérieure au
cadre, elle permet également d’éviter le risque de l’excessive
théâtralisation du travail thérapeutique ou l’installation de pratiques
régressives à répétition. En termes triviaux nous aimons appeler cette
approche « Gestalt de bistrot », car faite de simplicité, d’authenticité et
d’échanges permanents au sein des membres du groupe. Dans une telle
pratique, moins sujette à invalidation de par son aspect plus « réel », le
client pourra à notre avis plus souvent vraiment « expériencer » (tirer
expérience) ce qui se passe, plutôt qu’expérimenter (faire des
expériences) des comportements inhabituels induits par un autre, parce
que « c’est son tour », où parce qu’il désirerait « faire comme les
autres ». Bien sûr, l’expérimentation reste nécessaire, mais on ne peut se
cacher derrière ce prétexte pour légitimer toutes les pratiques : il y a lieu
de mesurer l'impact de l'expérimentation selon les conditions de sa
réalisation, et de ne pas tomber dans la « Gestalt-spectacle ».
En outre, quand les comportements de la réalité "extérieure" se
reproduisent, le fait que ce soit dans un cadre thérapeutique ne leur
confère en rien un caractère thérapeutique : il y a bien nécessité d'une
prise de conscience, et au-delà et à terme, d'un mieux-être. Cet état de
fait, même s'il est bien perçu par tous les thérapeutes, à quelque courant
qu'ils appartiennent, mérite qu'on en tire plus précisément les
conséquences : Sur quels éléments fonder l'observation lors de la séance,
et partant l'accompagnement?
C’est sur ce point que se manifestent les différences entre les approches
psychothérapeutiques :
La psychanalyse considère que le symptôme est un signe, une manière
de dire le désir ou le conflit inconscient. Elle vise donc à retrouver le
sens des fixations, des affects, des sentiments. Elle part du postulat
qu’on accède au signifié par le signifiant, et considère que tout est
- Page 62
langage, même les attitudes corporelles. Pour disposer d’un signifiant,
elle utilise la méthode des associations libres, puis tentera de résoudre
les symptômes par le levier de la résolution -analytique- du transfert.
Dans l’approche psychanalytique le système discursif sera donc le plus
sollicité. Mais quelle est « l’efficacité » de la découverte du sens sans
contact avec l’affect : une telle démarche, si elle se limite à
l’explication, ne se condamne t’ elle pas à aboutir à l’adaptation, à la
résignation ?
D’autres approches se centrent plus sur le système émotionnel,
cherchant à opposer au cycle inhibition expressive -suppression
affective- refoulement, le cycle désinhibition de l’expression émotive résurgence de l’affect - levée du refoulement. La recherche de l’affect et
de son expression sera privilégiée, parfois sous la seule justification
d’une libération des énergies bloquées. Le thérapeute sera donc attentif à
tout ce qui peut le mettre sur la piste d’un affect inhibé, et provoquera
par ses techniques une expression émotive (Bioénergie, Cri primal,
Rebirth, Psychodrame...). Encore faudrait-il distinguer dans ces
approches les praticiens qui se limitent à l’expression émotive, de ceux
qui la dépassent et en permettent la représentation. Des pratiques
limitées à l’expression émotive vont certes permettre une réunification
progressive au sein du système émotionnel dissocié (affect, expression
émotive, représentation). Mais est-ce l’affect lui-même qui provoque ce
résultat ou le rétablissement des liens circulaires entre les éléments du
système ? Ou n’est ce pas plutôt la prise de conscience de l’affect? Et
ensuite, quid de la symbolisation, de la verbalisation : le simple revécu,
sans accès à la verbalisation, a - t’il une « efficacité » et laquelle ?
Dans cette opposition entre psychanalyse et certaines « nouvelles
thérapies », loin de se ranger dans un camp où dans l’autre, il nous
semble que la Gestalt peut revendiquer une place intermédiaire.
Perls - sans nuances - considérait la méthode des associations libres
plutôt comme des dissociations libres, dissociations qu’il taxait de
schizophréniques, et le discours avait pour lui valeur de « bullshit » ou
« d’elephantshit ». Mais il n’était pas pour autant un adepte du travail
exclusif d’expression émotive ni des techniques régressives. Où en sont
les gestaltistes aujourd’hui ?
- Page 63
Centrée sur tout ce qui est présent, la Gestalt me paraît plus à même de
prendre en compte la totalité des sous-systèmes psychiques (discursif,
émotionnel, socio-familial, ...). En Gestalt, c'est donc bien plutôt sur la
frontière-contact, sur cet espace visible entre l’intrapsychique et
l’environnement, que le thérapeute , à cet instant T, ("T" comme
"Thérapeutique"), va porter son attention. Car, même si les événements
survenant dans le cadre thérapeutique peuvent être très différents de
ceux qui constituent la difficulté du patient en dehors de ce cadre; ou si
ses réponses comportementales sont inhabituelles, ce qui sera perçu à la
frontière contact pourra malgré tout être significatif. (Micro-gestes,
tonalité de la voix, hésitations, respiration, rougeurs ...). En effet, même
s'agissant d'une réalité différente, d'une réalité "comme si", le patient va
généralement reproduire son mode d'ajustement habituel : tout l'art de
l'accompagnant va d’abord consister à pointer à bon escient ce qu'il voit
où ce qu'il ressent, à proposer au moment opportun une centration sur ce
que le corps montre, sur l'émotion qui fait figure ou sur le comportement
adopté ... Bref, à être "aware" ! Ainsi tous les sous-systèmes pourront
être pris en compte et travaillés par le biais de l’une ou l’autre technique
ou expérimentation, spécifiquement gestaltiste ou empruntée à une autre
approche, dès lors qu’elle s’avère ajustée à ce qui émerge. Car la
spécificité de la Gestalt n’est pas à proprement parler l’expérimentation,
mais l’awareness qui l’accompagne. Dans une approche ainsi comprise,
le levier ne sera plus la « simple » décharge émotionnelle, mais la
communication émotionnelle (non pas forcément « dans l’émotion »,
mais bien « au niveau du système émotionnel »), rendue possible par la
relation entre l’awareness du patient et celle du thérapeute(ce qui
suppose l’accès du thérapeute à son contre-transfert, et parfois son
expression).
La Gestalt se trouve ainsi à la croisée des chemins entre psychanalyse et
approches purement corporelles ou émotionnelles.
B)
Expérimentation et awareness
L’expérimentation est ainsi un des piliers de la Gestalt, et elle sera
souvent le support qui va permettre de développer l’awareness. Nous
entendons par « expérimentation » toute proposition ou invitation
effectuée par le thérapeute, à partir de ce qui émerge dans la relation
thérapeutique, où destinée à fournir un « matériau » à chaque participant
au début d’un groupe. Il peut s’agir d’une amplification de sensations,
- Page 64
d’une centration sur un affect ou sur ce qui se passe dans la relation; ou
alors d’un « exercice » corporel ou d’expression, d’un monodrame ou
psychodrame,... Il convient de ne pas donner au mot expérimentation le
sens qu’on lui connaît souvent « d’essai en laboratoire ». Même si
l’expérimentation en Gestalt peut avoir cet aspect, (notamment en début
de thérapie dans les cas ou le continuum de conscience est fortement
perturbé), il nous paraît qu’elle le dépasse, en étant plus une
« expérienciation », une possibilité de tirer expérience d’un instant
donné, et non de « faire une expérience ». C’est pourquoi, afin de tenir
compte du langage courant, il nous paraîtrait judicieux de retenir cette
distinction : l’expérienciation concernant la centration sur ce qui se
passe, et l’expérimentation recouvrant les propositions de mise en acte
ou les exercices proposés par le thérapeute.
Mais qu’elle soit expérienciation ou expérimentation, son usage et le
rapport avec l’awareness méritent d’être éclaircis. Ceci soulève diverses
questions, en matière d’objectifs, de moyens, d’effets. Au cours de ces
réflexions, il sera également nécessaire de se pencher sur « l’effet
Zeigarnik », la pression de la tâche inachevée, car c’est en partie sur le
postulat du principe de clôture de la situation inachevée que repose
souvent l’intervention Gestaltiste.
(1)
Objectifs de l’expérimentation
En proposant une expérimentation, de quoi s'agit-il pour l'accompagnant
?
• Contribuer à l’établissement ou au renforcement de la relation
thérapeutique ?
• Fournir un outil qui permette un "échauffement" ou un "entraînement"
à la prise de conscience, que seul le renouvellement pourra "muscler"?
• Permettre une expression de la créativité, de la capacité d’inventer, de
vivre des comportements inconnus, de dépasser ses règles strictes?
• Tenter de clôre une boucle, d'achever une gestalt ?
• Permettre la prise de conscience d'un fonctionnement, d'une
résistance, d’un évitement?
• Favoriser l’émergence du sens de ces résistances ou évitements ?
En fait, tous ces objectifs pourront être poursuivis à un moment ou un
autre du processus thérapeutique, soit séparément, soit simultanément
pour certains d’entre eux. Pour le malheur des thérapeutes obsessionnels
ou narcissiques, (mais pour le bonheur de leur souci d’humilité!), il sera
- Page 65
bien difficile de juger de l’impact de telle ou telle expérimentation et de
l’atteinte ou non d’un objectif : c’est bien une synergie qui va agir, et
bien malin qui pourra dire quel élément aura été le plus déterminant.
Alors, s’il doit perdre l’illusion de la toute puissance de son intervention
et de ses choix - la psychothérapie ne pouvant s’avérer une science
exacte mais constituant plutôt un art - le thérapeute doit tout au moins
éviter de mettre en danger par ses choix d’expérimentations, soit le
patient, soit l’efficacité de la thérapie. Il y parviendra d’autant plus
facilement qu’il est aware de ce qui émerge pour le patient, et qu’il
s’appuie sur un pré-contact existant. Malheureusement, il est bien des
cas où la coupure s’effectue au niveau du pré-contact (voir plus haut
« perturbations du ça »). Le thérapeute sera alors confronté à la
nécessité de proposer des expériments, de pointer des fonctionnements,
tout en sachant que si la coupure se fait à ce stade, c’est bien en réponse
à des intrusions de l’environnement : il est en quelque sorte amené à
reproduire ce mode de fonctionnement pour permettre d’en sortir. A ce
stade, l’expérimentation est une répétition de la ou des « situations » que
le client vit ou a vécu. Mais, comme aime à le préciser J. Van Pevenage,
« la situation ne constitue pas le problème ». Ce n’est que dans une
seconde étape, quand le patient l’aura reconnu, que l’expérimentation
concernera le « problème », et, qu’agissant sur le noyau de la
problématique, elle permettra la « restauration », sans être une
« énième » répétition des symptômes. La Gestalt est donc une
psychothérapie homéopathique, où l’art réside dans le dosage proposé. Il
faudra donc avoir à l’esprit quelques garde-fous et savoir quelle
expérimentation proposer ou ne pas proposer à tel ou tel patient. Le
thérapeute doit donc en mesurer les effets possibles.
(2)
Effets de l’expérimentation
• L'expérimentation est-elle en elle même "thérapeutique"? Suffit-il
d'agir une situation pour que celà produise un effet?
• Ou est-ce l'awareness qui agit comme levier thérapeutique ?
Si tel est le cas, peut-on distinguer les expérimentations entre elles en
fonction du critère Awareness pendant l’expérimentation? Il me semble
en effet que trois degrés sont possibles : le passage à l'acte, la
théâtralisation (ou mise en jeu), et la mise en acte ...
- Page 66
• Proposer une expérimentation, n'est-ce pas proposer un substitut à la
réalité, et donc créer un ici et maintenant artificiel, qui pose ainsi les
bases d'une possible invalidation de l'expérience ?
Les réponses sont plus complexes qu'il y paraît : sur ce point il
conviendrait tout d'abord de séparer champ de la formation et champ de
la thérapie, puis de distinguer selon la source de l’expérimentation, et
ensuite d'envisager divers niveaux d'implication personnelle dans
l'expérimentation.
(a)
Expérimentation et champ d’intervention
Dans le champ de la formation, la relation formateur / formé ne se
prolongeant pas, et le formateur répondant aussi aux des objectifs de
formation d'un organisme ou institution, l'expérimentation est forcément
un outil majeur de l'intervenant Gestaltiste, et la relation sera vécue
plutôt comme un support, important mais secondaire. L'expérimentation
va être l'occasion du repérage d'un fonctionnement, de ses conséquences
sur l'environnement, de mesurer l'impact d'un ressenti, de rentrer en
contact avec l'autre de façon différente, ou de fournir un espace pour la
créativité. On ne pourra donc pas parler d’objectif thérapeutique, même
si certains effets d’ordre thérapeutique se produiront parfois. (C’est
d’ailleurs toute la différence entre ce qui est de l’ordre du
développement personnel et la psychothérapie).
Dans le champ thérapeutique, l'outil majeur, au coeur du processus de
transformation, reste la relation thérapeutique, et l'expérimentation sera
au second plan. Elle ne sera même pas forcément nécessaire, et en tous
cas, si elle peut remplir les mêmes fonctions que celles citées
précédemment, elle n'est qu'un outil de mise en acte, développant
l’awareness, favorisant l’insight ou la communication émotionnelle,
explorant pour les éclairer les conflits archaïques et les situations
inachevées.
(b)
Effet de l’expérimentation selon sa source.
Il ne saurait être question d’envisager une étude des effets possibles,
mais nous désirons nous pencher sur un point : le risque d’invalidation
de l’expérimentation vécue dans le cadre de l’intervention.
- Page 67
L’expérimentation peut naître de deux sources : de ce qui émerge chez la
personne ou dans le groupe (image, geste, parole, affect ...); ou, à défaut
de matériau émergeant, être proposée par l’accompagnant depuis sa
« boîte à outils ». Dans le premier cas, l’expérience naît du vécu, et l’on
peut supposer qu’elle s’intègre naturellement dans le cycle de contact en
cours, puisqu’elle permet à quelque chose du fond de faire figure. Mais
qu’en est-il dans le second cas, celui d’une expérimentation proposée
par l’intervenant. Ce peut-être le cas pour le lancement d’un groupe sur
un thème donné, ou dans le cadre d’une intervention en formation sur un
contenu : l’expérimentation est alors plutôt en lien avec le thème ou le
contenu. Ce cas de figure présente le danger de l’invalidation; en effet,
si l’expérimentation ainsi proposée sort de la réalité des personnes
concernées, elle devient une expérimentation « comme si », et manifeste
par là un côté dissociant. Elle pourra certes éclairer sur certaines
attitudes, elle restera - peut-être - l’occasion de travailler l’awareness,
mais le défaut de lien avec la réalité de la personne ne favorisera pas le
processus d’assimilation, l’intégration de l’expérience par la fonction
personnalité. On risque de cantonner l’expérience à une acquisition
cognitive, non disponible autrement que par le contrôle, et elle ne pourra
ultérieurement porter ses fruits de manière fluide.
En matière de formation cette remarque amène à remettre en question les
pratiques pédagogiques classiques, et même quelques-unes parmi les
pratiques actuelles : par exemple le jeu de rôle. Si les aspects ludiques et
actifs peuvent en faire une technique privilégiée par beaucoup de
formateurs, notamment dans le domaine du développement personnel, ils
ne lui confèrent pas pour autant la garantie d’une implication de qualité.
Il en va d’ailleurs de même pour l’usage du psychodrame dans le champ
de la thérapie : nous verrons pourquoi plus loin.
Si, en thérapie, le levier est la communication émotionnelle entre le
thérapeute et le patient (ou entre les objets des transferts latéraux et le
patient), en formation le temps généralement disponible et la présence
des objectifs d’un tiers (l’institution, l’entreprise, ...) ne favoriseront pas
l’établissement d’une communication émotionnelle de même intensité.
De plus, l’existence d’un contenu va contribuer à rendre la tâche plus
délicate. Quand il s’agit de contenus touchant aux relations humaines, le
formateur gestaltiste se retrouvera peu ou prou dans le cas précédent, et
- Page 68
c’est la communication émotionnelle dans l’ici et maintenant du groupe
qui sera le levier pédagogique. Néanmoins une différence fondamentale
persistera : Le thérapeute - en présence d’un individu, dans la durée, et
sans thème prédéfini - disposera de temps pour maintenir la continuité
dans le pré-contact et s’assurer que l’expérimentation est ajustée à ce qui
émerge, ne vient pas trop tôt ... Quant au formateur - en présence d’un
groupe, ponctuellement, et sur un thème ou contenu - il va souvent
devoir amener des expérimentations sur un pré-contact insuffisant,
risquant ainsi de provoquer un surgissement des défenses ou la réponse
soumise à ses injonctions.
De plus, quand il s’agit de contenus plus techniques ou cognitifs, le rôle
du formateur gestaltiste se corse : pour que le contenu de la formation
soit effectivement investi et puisse être mieux assimilé, il lui faudra
proposer des expérimentations touchant véritablement à la réalité des
personnes formées, et intégrer le contenu au vécu (ou vice-versa), tout
en respectant les objectifs tenant à l’acquisition des contenus, objectifs
que l’organisme ou l’institution ne manqueront pas de lui rappeler ... La
relation du client au contenu devient alors un élément supplémentaire
auquel il conviendra de porter attention.
(c)
Effet de l’expérimentation selon le degré d’implication
Evoquant précédemment le jeu de rôle et le psychodrame, nous levions
la question du degré d’implication dans l’expérimentation : la
perspective d’un effet thérapeutique (ou formateur) de l’expérimentation
nous paraît en être largement tributaire. Aussi distinguons-nous trois
degrés possibles d’implication. Le passage à l’acte, la théâtralisation (ou
mise en jeu) et la mise en acte. La différenciation se fait en fonction du
degré d’awareness. Passage à l’acte et mise en acte sont bien connus,
mais il nous paraissait manquer un niveau intermédiaire propre à éclairer
notre réflexion.
Habitué à l’intellectualisation, au contrôle, donc peu sujet au
passage à l’acte, mais aussi peu impliqué (émotionnellement)
dans les mises en actes, je ne voyais pas toujours l’intérêt de
certaines des expérimentations qui m’étaient proposées. Et si je
pouvais en tirer quelques enseignements, ce n’étaient que des
considérations à caractère explicatif. En différenciant la notion de
la mise en jeu de celle de la mise en acte, je comprends mieux
les freins mis en place lors de mon itinéraire thérapeutique.
- Page 69
Le passage à l’acte (acting out, ou encore, abréaction): « expression
inconsciente, en général tout à fait impulsive, d’un comportement
agressif destiné à soulager une tension interne »36. Il y a donc dans le
passage à l’acte une complète perte de contact. L’expérience est vécue
sur le mode du çà : l’awareness n’est pas mobilisé, l’affect n’est pas
contacté, pas ressenti, il est juste « acté ».
La théâtralisation (ou mise en jeu) : conscience de la sensation, du geste,
mise en jeu d’un affect qui n’est pas vraiment ressenti. L’awareness est
incomplet et concerne la sensation, mais pas le sentiment. A moins
d’une prise de conscience à retardement, l’expérience ne pourra être
ingérée, assimilée par la fonction personnalité. Vécue et contrôlée en fait
par le mode du moi, l’expérience restera mémorisée à ce stade, et
viendra compléter le bagage cognitif, mais pas la fonction personnalité.
Une expérimentation de ce type pourrait limiter le travail thérapeutique
au premier degré : Remettant en scène son histoire, le patient rejouerait
alors tous les rôles de la pièce de sa vie en transformant le scénario à sa
guise. Une telle pratique de l’expérimentation serait bien éloignée de ce
qu’elle pourrait être.
La mise en acte (ou enacment) : « action réfléchie tendant vers le but de
re-présenter, présenter à nouveau, un thème ancien » ou « effort
conscient pour trouver à exprimer des contenus inconscients réprimés ».
Dans la mise en acte, l’affect est véritablement ressenti, l’awareness est
mobilisé, et la prise de conscience est donc synchrone à l’action. La
gestalt est complétée, et le plein contact vécu sous le mode moyen.
Aussi la phase de post-contact sera enrichie de l’expérience et
l’assimilation par la fonction personnalité pourra-t’elle être effective.
Marie Petit dans sa thèse de troisième cycle cite Fenichel qui considère
que « le moyen de redonner de la vitalité à ce qui se manifeste est
effectivement de le jouer en impliquant dans ce jeu la totalité de
l’individu » (in Problèmes de technique psychanalytique), puis Politzer :
« le fait psychologique doit être personnel et actuellement personnel. Il
s’ensuit que la notion fondamentale de cette psychologie ne peut-être
que la notion d’acte. L’acte est la seule notion qui soit inséparable du je
dans sa totalité... (in Critique des fondements de la psychologie). On
36
Petit (M.),in Fonction thérapeutique de l’enacment en Gestalt Thérapie,
thèse de doctorat, 1981, Paris
- Page 70
voit bien que si le jeu ou l’acte sont porteurs d’effets thérapeutiques,
c’est à la condition que le je soit impliqué dans sa totalité. Une référence
au pentagramme de Serge Ginger nous est utile pour embrasser cette
totalité : l’affect ne saurait donc être exclu du je sous peine de réduire
l’expérience à un jeu, de moindre portée que la réalité.
Si, lors de sessions thérapeutiques, j’ai pu traverser bien des
expérimentations sans ressentir l’affect « qu’il aurait fallu
ressentir » - à en croire les remarques des coparticipants aux
divers groupes auxquels j’ai participé (remarques qui, elles au
moins, avaient le mérite de provoquer un affect)- je n’ai jamais
manqué de la dimension intellectuelle. En écrivant ce passage
sur la nécessité de l’implication de la totalité de l’individu dans
l’expérimentation, et en faisant le lien avec mon histoire je me
rends compte que l’absence (ou la non reconnaissance) d’affect,
et donc de présence à l’autre, qui m’était reprochée était
largement justifiée. Mais je voudrais néanmoins ajouter à l’usage
de certains collègues gestaltistes que la dimension intellectuelle,
si souvent décriée et vilipendée par eux, fait clairement partie de
la totalité de l’homme, et qu’elle n’est pas toujours un mécanisme
de défense !
La distinction entre passage à l’acte et mise en acte est connue depuis
longtemps (cf. Marie Petit, 36). L’introduction d’une distinction
supplémentaire entre mise en jeu et mise en acte nous apporte
simplement un affinement. Cette distinction peut constituer un critère de
mesure de l’évolution de la thérapie, ou éclairer le choix des
expérimentations proposées dans le cadre d’une stratégie thérapeutique.
Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de nier toute utilité
thérapeutique à la mise en jeu (ni même au passage à l’acte) et de ne
viser à réaliser que des expérimentations ayant valeur de mise en acte :
ce serait oublier que la rupture du contact constitue le symptôme majeur
et partir du postulat que le but de la thérapie est déjà atteint avant que de
la commencer! Gilles Delisle distingue trois étapes nécessaires dans la
conduite de la thérapie : Répéter, Reconnaître, Réparer. Le passage à
l’acte ou la mise en jeu vont permettre la répétition, et ensuite
seulement, petit à petit, la reconnaissance, la prise de conscience s’en
suivra. La mise en acte pourra alors être un outil - parmi d’autres - de la
réparation : comme un dernier adieu (malheureusement parfois
- Page 71
momentané) à une gestalt inachevée. La réparation ne peut donc être
l’oeuvre du thérapeute, mais appartient au patient lui-même.
Prenons par exemple le cas d’une personnalité histrionique, plus
fréquemment dans la mise en jeu - voire l’acting out - que dans la mise
en acte : Le passage par la théâtralisation, puis les aller-retour entre la
mise en jeu et la réalité vont permettre, par la répétition, un travail de
repérage progressif de ce qui est mise en scène et de ce qui est réalité. Il
lui sera possible alors de voir comment elle s’arrange pour obtenir ce
qu’elle veut, puis de retrouver le sens de ses fonctionnements. Elle
pourra alors ré-agir (mettre en acte) les scènes originales, non pour les
réinventer à sa guise, mais bien pour les achever.
En dehors de cette fonction de répétition, préalable à la reconnaissance
puis à la réparation, une expérimentation dont l'awareness serait absente
- un passage à l'acte - ou incomplète - une mise en jeu - ne présenteraitelle pas d’autres bénéfices pour le processus thérapeutique ?
En effet, un passage à l'acte étant une rupture dans le continuum de
conscience, se manifestant par la décharge de la tension que l'organisme
ne peut plus réguler, il présente au moins l'intérêt de l'évacuation du trop
plein. Un tel comportement n'est certes pas souhaitable dans le quotidien
du patient, car on en imagine les conséquences désastreuses, mais qu'en
serait-il dans un cadre thérapeutique clair et présentant toutes les
sécurités ? La décharge de tension, même sans awareness, n’a-t-elle pas
en soi des effets thérapeutiques ? En effet « une telle catharsis possède
une fonction d’allégement de l’angoisse, de libération d’énergie, et de
plus, aux yeux du patient, c’est déjà une mise au dehors symbolique de
ce qui fait mal »36. Pour tenter de mieux répondre à ces questions, il
nous faut ici aborder le concept de situation inachevée, « l’effet
Zeigarnik ».
Tout en posant ces diverses questions, aux fortes incidences
sur la stratégie thérapeutique, et donc sur l’impact de l’action du
thérapeute, je mesure le danger du syndrome de la toute
puissance de celui-ci : je reste conscient du danger de
« manipulation » qui résulterait du désir de parvenir à tel ou tel
effet. L'accompagnant n'est que l'artiste qui tente avec humilité
d'éveiller chacun à lui-même : il ne peut donc que fournir un
support pour l'insight, pour l'assimilation d'un moment vécu, pour
- Page 72
« l’expérienciation ». Ce que le patient en fera (post-contact)
n'appartient pas à l'accompagnant. Comme le dit Rollo May, « la
thérapie est quelque chose de plus fondamental, aider une
personne à expérimenter son existence; et toute disparition de
37
symptômes qui dure doit être un sous-produit de cela » . Il s’agit
bien du travail du patient lui-même, accompagné par le
thérapeute : ce qui me renvoie à ma propre responsabilité dans
mon itinéraire thérapeutique.
(3)
L’ Effet Zeigarnik
(a)
Définition
Le concept de situation inachevée a été étudié dans les années 1920 par
Blyuma Zeigarnik, psychologue lituanienne, s’inspirant notamment de
travaux de Lewin. Elle a mis en évidence que l’individu se souvient
mieux de la tâche inachevée que de la tâche achevée : la tension que
provoque l’inachèvement amène une meilleure remémoration des tâches
inachevées par rapport à celles qui ont pu aboutir à la pleine satisfaction.
« Une activité incomplète crée un système chargé de tension qui tend à
se relâcher en menant l’activité à son terme. Le système va ainsi viser la
complétion des situations inachevées dans le futur, (...) et influencer le
comportement, la mémoire, mais aussi la totalité la totalité de l’aire
intrapsychique de la personnalité »38. L’organisme vise l’achèvement
pour satisfaire le besoin, car la satisfaction procurera l’apaisement. Ce
principe de clôture a été étendu par la Gestalt-thérapie aux émotions et
aux sentiments.
Elena Mazour 38 distingue les situations inachevées « besoins » et les
situations inachevées « sentiments ». Dans les premières il y a
interruption soit par des facteurs extérieurs (sociaux), soit par des
facteurs internes (schémas de contrôle cognitif propres à chacun). Le
sujet n’atteignant pas la complétion, la satisfaction des besoins
authentiques de l’organisme, il demeure dans un état constant
37
38
May (R.), Existence
Mazour (E.), « L’effet Zeigarnik », in revue de la SFG n°6, 1994.
- Page 73
d’inachevé. Il y a tension, mais non réduite, celle-ci demeure. Un affect
monte mais n’est pas exprimé. L’organisme étant frustré, la spontanéité,
la capacité d’intimité vont se réduire, et l’ennui va s’installer. Dans les
« situations inachevées de sentiments », des émotions et expériences
n’ont pas pu être exprimées lors d ’événements du passé (colère,
déception, deuil, tristesse, ressentiment, amour, culpabilité...).
L’individu va donc « se fixer dans des expériences incomplètes,
véhiculer des émotions irrésolues ». On peut donc estimer que le rôle de
la thérapie va être de libérer la personne de ces poids là. Mais le
thérapeute va buter sur un paradoxe bien gênant : « Nous sommes
toujours en train de chercher à finir l’inachevé, à compléter la gestalt
incomplète, et pourtant toujours en train de l’éviter. En ne réussissant
pas à agir dans le présent nous amplifions l’inachèvement et notre
servitude à l’égard du fardeau du passé »39 . Par l’évitement la personne
va tenter d’échapper à des sentiments qui devraient être ressentis. Elle
vise à tenir à distance la douleur, l’anxiété, la rage, et refuse d’en faire
pleinement l’expérience. Pour Kepner 40 la difficulté la plus commune à
exprimer ces sentiments réside dans le fait que les autres sont incapables
de supporter l’expression de ces sentiments, ne les acceptent pas, nient
leur validité et les considèrent même comme dangereux. Ainsi, contre
ces sentiments « qu’il ne faudrait pas ressentir », se mettent en place des
moyens de défense et des contrôle cognitifs : inhibition de l’expression
émotionnelle, diminution de la spontanéité, capacité d’innovation
réduite, et tout le cortège des résistances bien entendu! A l’extrême,
également, refoulement du ressenti lui-même, donc déni, et isolement ou
confluence...
Au vu de mon histoire, je ne peux qu’acquiescer !!!
La multiplication des situations inachevées, l’interférence répétée de la
tendance à l’évitement avec le besoin d’autorégulation de l’organisme
conduit à la névrose : alors toute l’énergie sera utilisée à contrôler
l’expérience, et à éviter le contact avec soi-même et les autres, « ce qui
39
Naranjo, Gestalt thérapy : the attitude and practice of an atheoretical
experimentialism. Gateways/Idhhhb publishing. Nevada city, 1993. Cité par
Elena Mazour(note 38)
40
Kepner (J.), Body process, N. York, Gestalt institute of Cleveland press. Cité
par Elena Mazour(note 38)
- Page 74
empêche la personne de participer pleinement au présent, et crée encore
plus de situations inachevées ». Le serpent se mord alors la queue !
Face à ce paradoxe, à ces deux tendances en conflit, la Gestalt, thérapie
existentielle, va mettre le patient au défi de prendre la responsabilité de
ce qu’il est, en stimulant des réponses à partir de ses zones aveugles. « Il
n’y pas d’issue, une issue ça s’invente ». J.P. Sartre. Comment : c’est
toute la question !
(b)
Effet Zeigarnik et travail thérapeutique
Vis à vis de la situation inachevée, le travail thérapeutique pourra donc
remplir deux fonctions : une fonction d’achèvement, et une fonction de
prise de responsabilité. Cette distinction est importante, car il me semble
qu’une certaine confusion a pu s’emparer du public suite aux pratiques
des Gestalt-thérapeutes. En effet, l’image de la Gestalt est plus souvent
celle d’une approche répondant à la première fonction, alors que sa
spécificité est justement d’insister sur la seconde. Certes la Gestalt est
une thérapie qui « décape », qui « débloque » -pour reprendre le titre
d’un article de P. Coret- , où l’on parle parfois à des absents, à des
morts, à des chaises vides, où l’on pleure, crie, se bat, se câline, et aussi
où l’on rit ... Mais pourquoi tout cela, et à quelles conditions de telles
pratiques ont-elles un effet thérapeutique?
(1er)
Fonction d’achèvement
La fonction d’achèvement de la situation inachevée nous semble pouvoir
concerner deux niveaux bien distincts d’inachevé. A un premier niveau,
nous trouvons une multiplicité d’affects inachevés, de gestalts non
bouclées ... et une fouille méticuleuse de la mémoire en trouverait sans
doute encore après vingt années de thérapie! Si les quelques pratiques et
affects cités cherchent à achever les affects à ce niveau là et s’y limitent,
alors deux dangers majeurs se présentent :
• Le danger de la thérapie miraculeuse, avec le risque de « gouroutiser »
le thérapeute, ce merveilleux magicien qui, grâce à sa recette magique va
peu à peu (parce qu’on reste quand même raisonnable sur les délais...)
transformer le -crapaud - dragon - nain (selon) en un vaillant - destrierchevalier - prince (si possible). Et s’il n’y parvient pas, tant pis, on aura
au moins été câliné, écouté, libéré, pendant quelques années dans un
- Page 75
gentil groupe de « gentils membres ». (Histoire de justifier quelques
ragots ou rumeurs sur la « secte Gestalt! »)
Il ne s’agit pas de remettre en cause le principe de clôture, mais
d’examiner l’usage qui en est parfois fait en Gestalt thérapie. Car, s’il
s’avère que l’achèvement puisse effectivement être thérapeutique, à
quelles conditions le serait-il, et cela selon le type de construction
intrapsychique? S’il suffisait d’exhumer une bonne fois tous les
sentiments et émotions mis à la poubelle, si possible avec force larmes et
cris, la thérapie des histrioniques par la Gestalt serait d’une d’une
rapidité à faire pâlir de dépit tous les psychanalystes. Or ce ne me
semble pas être le cas! Certains argueront qu’il est nécessaire de revenir
plusieurs fois sur cette situation. Mais il ne semble pas non plus que la
répétition de cette exhumation soit toujours d’une efficacité évidente. Et
combien de répétitions faudrait-il : deux, cinq, vingt-cinq ? Chaque
praticien connaît de multiples patients qui reviennent invariablement à la
même situation où au même affect, sans apparemment en tirer de
bénéfices ! Cette situation montre bien le stade de la névrose où ce
niveau se situe : celui des jeux ! Ce niveau est plutôt celui du symptôme,
et donc de la plainte : l’accompagnement à ce stade vise plutôt le
soutien, ou le développement personnel.
Il m’apparaît donc absolument nécessaire d’éviter la confusion entre
« achèvement d’une situation inachevée » et simple « revécu
émotionnel ». Le véritable achèvement, si l’on se réfère au cycle de
satisfaction des besoins, dépasse l’apaisement, et comporte l’intégration,
puis l’assimilation. Revivre une émotion ou un sentiment, si intense que
soit l’expérimentation, le psychodrame ou la régression, n’est
certainement pas l’intégrer : il ne s’agit ni de se contenter de les vivre, ni
de savoir expliquer le comment et le pourquoi, ni de reconnecter tous les
morceaux du puzzle, mais bien « d’ingérer » puis de digérer
l’expérience, de faire qu’elle se fonde harmonieusement dans le bagage,
et que la capacité de réponse spontanée future en soit enrichie. Cela peut
passer par des voies différentes pour chacun, selon ses attitudes
(introversion, extraversion) ses modes de perception (intuitif, sensoriel)
ou d’apprentissage (empirique, cognitif). Mais quels que soient ces
modes, il s’agit au final d’un « passage », d’une « Passion » même ( pris
dans son sens étymologique de « souffrance »). Plus que l’achèvement
- Page 76
d’un affect non exprimé dans une situation passée, et donc le revécu
émotionnel d’un souvenir précis du passé, c’est toute la souffrance
archaïque, diffuse mais si prégnante, car noyau central de la prise en
masse, qu’il faudra recontacter pour pouvoir la traverser, pour pouvoir
« passer ». Nous sommes bien ici devant un second niveau, celui où
peuvent se réellement se dénouer les amalgames et cette prise en masse
du psychisme que décrit M. Pagès. C’est le niveau de l’implosion, celui
de la souffrance : à ce niveau il s’agit véritablement d’un travail de
thérapie, dans lequel le thérapeute peut contribuer à recréer les liaisons
entres systèmes émotionnel, discursif, socio-familial ... Dressant ainsi
les ponts entre la souffrance et la vie, il mérite alors son nom.
Alors la boucle sera bouclée : condamné par les hommes et
leurs légendes à porter le poids de Dieu, (cf. Page 37), luttant
avec cet orgueil de l’homme tout puissant, qui goûte aux fruits de
l’arbre de la connaissance et se permet de défier le créateur,
c’est bien par la perte du paradis et par l’accueil de la souffrance
que la naissance se paiera... De « porteur du Christ », je pourrais
alors - peut-être - devenir plus humblement celui que je voudrais
être : un passeur, ... Christophe.
Le « simple » revécu émotionnel a sans doute - parfois - un effet
cathartique, et permet à l’organisme de trouver un certain apaisement.
Mais au premier niveau l’effet cathartique se limite à l’expulsion du
« trop plein », et donc l’apaisement n’est qu’un retour à un
fonctionnement intrapsychique supportable, avec un mieux-être, puisque
le patient aura évacué ce trop plein qui le perturbait, et retrouvé un état
plus satisfaisant. Pourtant la réalité du fonctionnement interne n’est en
aucun cas différente. En termes biologiques, on aura juste provoqué une
poussée d’un neurotransmetteur donné, et la répétition du phénomène
pourra peut-être influer sur la production / régulation de ce
neurotransmetteur, mais le fonctionnement des échanges n’aura pas
évolué. Un peu comme si, après que le lait bouillant se soit échappé, l’on
remettait un peu de lait froid pour compléter la casserole, sans pour
autant la retirer du feu ou réduire la chaleur. C’est se condamner à
répéter le processus, c’est mettre en place les bases d’un fonctionnement
cyclique, c’est donc allonger le processus thérapeutique. Le revécu
émotionnel ne saurait donc être le levier thérapeutique, mais tout au plus
un outil de mise en place du levier. Et confondre achèvement de
- Page 77
situation inachevée avec revécu émotionnel c’est tomber dans le piège
de la « Gourou-Gestalt», faite de pratiques magiques et de nonresponsabilité. Car c’est là le deuxième danger perceptible quant à la
fonction d’achèvement que peut avoir l’expérimentation en Gestalt.
• Le danger de la non-prise de responsabilité par le patient de ce qu’il
est au présent : Se limiter à la recherche du revécu émotionnel, c’est se
condamner à explorer le passé toujours plus loin, pour en extraire le plus
possible l’inachevé. Nul doute qu’à ce jeu là on trouverait toujours et
encore des gisements de souvenirs inexplorés, de situations à achever;
quitte, pour certain(e)s patient(e)s, à se les inventer. Sous des
apparences extérieures de Gestalt, puisqu’on vivrait le phénomène au
présent, on ne pratiquerait guère qu’une juxtaposition la plus exhaustive
possible des causes réelles ou supposées des difficultés. On ne serait dès
lors pas très éloigné de la méthode des associations libres, à ceci près
qu’il y aurait un peu plus de mouvement (mise en jeu), d’émotion
(centration sur le ressenti) et d’implication du thérapeute. On pourra
toujours arguer que la recherche du revécu émotionnel ouvre la voie
pour un véritable achèvement : ce serait perdre de vue la nécessité
absolue de s’assurer que le patient est devenu au fil de la thérapie
suffisamment solide pour supporter la déchirure du véritable
achèvement, qui, à travers la souffrance, l’amènera à la mort à ce qu’il
était, à la re-co-naissance de ce qu’il est depuis toujours, à la vie, et au
pardon.
Nous retrouvons ici les grands mythes de passage : Héraclès,
le Christ ... : Connaître les épreuves afin de se confronter à
toutes ses peurs intérieures, (les douze travaux, le jeûne au
désert où le chemin de croix) - réunifier les parties séparées de
soi - (Héraclès, le héros, devenant esclave et tissant pour
Omphale, qui le contraint ainsi à découvrir sa part de féminité; la
com-union du corps et du sang) puis la passion, la mort et
l’accession à sa vraie condition (Héraclès s’arrachant la tunique
de Déjanire en même temps que sa peau, et finissant au bûcher
pour redevenir fils de Zeus; le Christ mourant sur la croix pour
ressusciter et envoyer ses disciples en mission ...)
Que faisons nous d’autre en Gestalt ? La rencontre de toutes nos
peurs et de tous nos fantômes, la reconnaissance de toutes nos
polarités, l’accueil de ce qui est et de ce que nous sommes, le
passage à travers la souffrance, le pardon , la vie ...
- Page 78
Serait - ce que les chemins de la thérapie étaient connus depuis
si longtemps !!!
Et c’est justement grâce à la seconde fonction du travail thérapeutique
sur la situation inachevée que le client pourra un jour faire de lui-même,
en toute responsabilité, le choix du passage : ayant recontacté la
souffrance archaïque, sa « passion » lui sera devenue une nécessité
incontournable...
(2e)
Fonction de prise de responsabilité
Tirer de l’existence d’une pression de la tâche inachevée la déduction
qu’il est nécessaire d’abattre les cuirasses en s’attaquant
systématiquement au passé pourrait conduire à la pratique d'une Gestalt
« sauvage » : sous prétexte d'achèvements de gestalts, de mobilisation
d'émotions enfouies, de mise à jour de souvenirs cachés,
l'expérimentation deviendrait plus systématiquement l’occasion d’une
régression, d’une théâtralisation ou « mise en jeu », voire parfois d’un
passage à l’acte, que l’occasion d’une prise de conscience qui puisse être
intégrée et assimilée. Or, "il ne s'agit pas de retrouver un fragment du
passé ou d'abattre une cuirasse, mais de faire un ajustement créateur
dans la situation présente donnée. (...). Les exercices thérapeutiques
consistent à délimiter et décrire précisément le blocage ressenti ou le
vide, et à le soumettre à des expériences pour mobiliser les frontières
fixées »41. Ces « expériences » doivent donc répondre à des objectifs
clairs pour l’accompagnant, et le principe de clôture ne saurait donner
naissance à une systématisation de la pratique régressive ou de mise en
jeu du passé.
Face à la situation inachevée, il convient surtout de mesurer en quoi elle
interfère ici et maintenant : qu’est ce qui se rejoue de cet inachèvement,
de ce conflit entre nécessité de clore et évitement de le faire. Ce que je
m’empêche de faire, de dire, Qu’est ce que je contrôle, qu’est ce que je
bloque... La réponse à ces questions, puis l’acceptation de ces émotions
et sentiments, leur ressenti, le « passage à travers » (la haine, la colère, le
chagrin, la rancune...)
va ensuite permettre au patient, réunifié, en
contact avec les parties de lui jusque là refoulées, de « décider ce qu’il
va faire de ce qu’on a fait de lui ». (A bien y regarder, nous venons ni
41
in "Gestalt-thérapie", p287, op. cit, note 4
- Page 79
plus ni moins de reconnaître au début de ce paragraphe, mais en des
termes non empruntés à la psychanalyse, l’importance du transfert, et
de poser la nécessité de sa résolution : la différence entre psychanalyse
et Gestalt sur le plan du transfert n’est donc pas dans l’objectif final,
mais dans l’usage fait du transfert).
Mais avant d’en arriver là, encore faut-il que tout cela soit conscientisé,
que l’awareness soit déjà suffisamment éveillé, que la relation
thérapeutique soit suffisamment sécurisante pour que le patient puisse
s’autoriser d’abord à ressentir, ensuite à exprimer ce qu’il ressent. Et
c’est la difficulté à laquelle le thérapeute est confronté devant certains
patients, notamment états-limites, schizoïdes, obsessionnels, ... Dans ces
cas, l’inachevé n’étant pas encore accessible, ou pas encore exprimable,
l’expérimentation aura d’abord essentiellement une fonction de création
ou de renforcement de la relation thérapeutique, de mise en sécurité, en
confiance, préalable à toute expression des ressentis. Il faut alors
s’appuyer sur le présent, mobiliser les énergies, les émotions, la
créativité disponibles au présent. Entraîner l’awareness sur de
« l’acceptable », montrer les ressources méconnues, ouvrir le champ des
possibles en expérimentant des nouveautés « sécures ».
Je songe aux premiers temps de mon itinéraire thérapeutique,
à ma participation personnelle le plus souvent sur le mode
discursif (ce qui me valait parfois quelques feed-back acerbes);
mais aussi à une réelle participation émotionnelle aux travaux
collectifs ou à ceux des autres membres du groupe. Cette forme
de « passivité affective », évitement évident, m’aura pourtant
souvent permis de recontacter, silencieusement, en sécurité, les
affects enfouis, et encore inexprimables.
Répétition non consciente dans la relation thérapeutique de mes
fonctionnements extérieurs, ce mode d’engagement dans la
thérapie m’aura pourtant permis de réaccéder peu à peu à mes
ressources propres, au travers de la multiplicité des
expérimentations, des relations, des moments de créativité, des
échanges vécus et de la diversité des styles des thérapeutes
rencontrés. J’y trouvais le support relationnel nécessaire, la
confiance en la validité de l’approche thérapeutique gestaltiste, la
capacité à entendre de l’autre ce que mes comportements
provoquaient pour lui, celle de remobiliser des domaines de
- Page 80
créativité oubliés,
acceptables ...
la possibilité de recontacter des affects
Vivre de l’acceptable pour retrouver un chemin vers l’inaccepté...
Utiliser les ressources exprimables pour accéder à l’inexprimable
...
Il me restait encore à découvrir que le chemin vers l’inaccessible
étoile passait par l’ombre inaccessible ...
Partir de la figure pour arriver au fond, passer de l’acceptable à
l’inachevé : ce travail « de l’extérieur vers l’intérieur » est une
caractéristique de la Gestalt. La métaphore des différentes couches de
l'oignon est ainsi souvent utilisée pour signifier ce travail "de l'extérieur
vers l'intérieur". Forts de la découverte de la pression de la tâche
inachevée, certains ont pu en déduire une « loi universelle
d’épluchage », des symptômes de surface jusqu’au noyau archaïque.
Mais il me paraîtrait hasardeux de tirer de cette métaphore plus que ce
qu'elle peut donner : Si l'image de l'oignon correspond bien aux
multiples couches qui fondent la personnalité, ou aux cinq couches de la
névrose, il me paraîtrait simpliste - et dangereux - d'en tirer une telle loi
« universelle d'épluchage Gestaltiste». Il ne faut en aucun cas assimiler
nécessité de traverser les couches de la névrose, ou même de rencontrer
les différentes couches de sa personnalité avec nécessité d’éplucher
toutes les couches du passé. Un tel travail est à l’image du nettoyage des
écuries d’Augias : colossal. L’entamer, c’est s’exposer à ne jamais
pouvoir le terminer ou alors à provoquer des flots tumultueux en
détournant un peu trop rapidement quelques rivières du lit qu’elles
s’étaient patiemment creusées! De plus à chaque type de pathologie, et
plus généralement à chaque personnalité, va correspondre un mode
d'accès "efficace" vers chacune des couches de la névrose (clichés, rôles
et jeux, impasse, implosion-mort, explosion-vie) : les moyens et
stratégies employés devront donc être ajustés à chaque cas. Vu l’unicité
de chaque système intrapsychique, la Gestalt restera donc toujours un
art, et non une pseudo-science dans laquelle une même recette serait
sensée aboutir au même résultat...
- Page 81
§2:
Ailleurs et avant : régression et awareness
Eu égard à l’awareness nécessaire dans le travail thérapeutique, et à sa
fonction « prise de responsabilité » que nous venons d’aborder, Perls
avait des techniques régressives une bien piètre opinion : En Gestaltthérapie, « nous accordons notre attention à l'évident, à ce qui est à
l’extrême surface. Nous ne bêchons pas dans les régions dont nous ne
savons rien, dans ce qu'on appelle l'inconscient. Je ne crois pas aux
régressions. Toute la théorie des régressions est une foutaise. Nous ne
pouvons nous servir des régressions pour un besoin. Nous n'avons
utilisé la régression que pour une certaine expression de ce besoin (...)
Un bon thérapeute n'écoute pas le contenu de ce que dit le patient, mais
s'attache au son, au rythme, aux hésitations. La communication réelle
est au-delà des mots. Le thérapeute reste absolument dans le
maintenant. Il évite l'interprétation, la production de verbiage... ».42
Dans ce passage, Perls voit la régression comme un instrument de
repérage d'un besoin, non comme un moyen de satisfaire ce besoin. Les
techniques régressives auxquelles le public et certains professionnels
associent parfois la Gestalt n’ont en fait pas grand-chose à voir avec la
Gestalt des origines : elles sont un outil parmi d’autres, que Perls a pu
éventuellement utiliser quand le phénomène se produisait, et que les
Gestalt-thérapeutes ayant côtoyé d’autres approches au cours de leur
itinéraire thérapeutique (Bioénergie, Psychodrame, Rebirth, Cri primal,
thérapie Reichienne ...) ont pu leur emprunter. Il faut également
souligner que les techniques du Gestaltiste - amplification, centration sur
l’affect, mise en acte sur cet affect, ...- mettant en fonctionnement le
système émotionnel, vont favoriser chez certains patients la dérive vers
une régression. Ce que doit en faire le thérapeute quand il perçoit cette
dérive, cela relève de la stratégie thérapeutique et ne saurait être une
technique « obligée » sans laquelle « point de salut ».
Mais si d’autres approches utilisent essentiellement des techniques
régressives, et que des thérapeutes gestaltistes leur ont empruntées, c’est
bien parce qu’elles sont porteuses d’effets. Peut-être convient-il donc de
ne pas les éliminer aussi péremptoirement que Perls pouvait le faire.
42
Perls (F.), Rêves et existence en Gestalt thérapie, p48, EPI éditeurs 1972.
- Page 82
Pour aborder ce point, je partirai de réflexions d’Alice Miller, bien
qu’elle ne soit pas une tenante des approches citées avant.
« C’est la compulsion de répétition et la constellation que le patient
porte en lui que nous devons comprendre. (...) Elle sont ancrées très
solidement dans son psychisme sous la forme des premières expériences
affectives de l’enfant avec sa mère. C’est pourquoi les mots ne suffisent
pas à le libérer des contraintes ; seule l’expérience vécue, non pas
l’expérience correctrice de l’adulte, mais celle de la peur originelle, du
mépris de la mère bien-aimée et les sentiments d’indignation et
d’affliction profonde qui l’accompagnent peuvent dissoudre les
contraintes » 43.
Ces lignes, insistant sur l’importance de l’expérience vécue de la peur
originelle par opposition à une expérience correctrice (que pourrait être
la mise en jeu), pourraient venir justifier l’emploi de techniques
régressives. Mais sans le respect de la condition d’awareness, on ne
serait alors que dans la fonction d’achèvement de la Gestalt inachevée,
dont on a mesuré plus avant les dangers et les insuffisances. Or nous
nous trouvons là face à un paradoxe dont la résolution est délicate.
Retrouvons Alice Miller :
«On ne peut se rappeler que des choses que l’on a vécues
consciemment. Mais le monde des sentiments d’un enfant souffrant de
troubles narcissiques résulte déjà d’une sélection qui a éliminé
l’essentiel ». Puisqu’on ne peut se rappeler que des choses vécues
consciemment et que l’essentiel a été éliminé,comment peut-on se les
remémorer consciemment? Voilà donc encore un argument justifiant le
recours à la technique régressive, pouvant favoriser le retour de ces
sentiments éliminés. Il ne saurait donc être question d’éliminer l’usage
de la régression de la boîte à outils du Gestaltiste, en arguant qu’elle est
une rupture de contact et donc contraire à la philosophie générale de la
Gestalt. On ne peut éliminer de la thérapie toute référence au vécu
émotionnel archaïque, de même qu’on ne peut s’y limiter, et il ne
saurait non plus être question, comme le suggèrent certains, de séparer
niveau archaïque et niveau névrotique : les deux forment un bloc aux
liens étroits qu’il convient de dénouer simultanément. Les techniques
43
Miller (A.), Le drame de l’enfant doué, p 32, Paris. PUF. 1983.
- Page 83
régressives peuvent donc être utiles, mais il convient d’en user avec
précaution et sous certaines conditions.
Les précautions tiennent au type de trouble présenté par le patient, car la
régression n’est pas sans dangers : danger pour le patient
(décompensation dans le cas de structures psychotiques, ou
d’astructuration - Etat-limite - qui, souffrant de troubles du système
émotionnel pourraient se retrouver débordés par la désinhibition de
l’affect), ou danger pour le succès de la thérapie (dans le cas d’une
personnalité histrionique ayant tendance à se complaire dans la
théâtralisation ou dans l’évitement de la représentation par des
phénomènes régressifs ou d’expression émotive sans possibilité
d’élaboration ultérieure).
Quant à la condition pour l’usage de la régression, il s’agit bien sûr de
l’awareness. Abordons ce point une nouvelle fois avec A. Miller :
« C’est seulement dans l’analyse que les sentiments originels et la
douleur qu’éprouvait le petit enfant à ne pas les pouvoir les
comprendre, vont être vécus consciemment pour la première fois ».(...)
« On atteint le but essentiel, lorsque le patient a pu retrouver sa vitalité
grâce à la perlaboration émotionnelle de son enfance. (...) Si le patient
a pu, à plusieurs reprises, vivre consciemment (et non pas au travers
des interprétations de l’analyste) la manipulation dont il a été victime
comme enfant et le désir de vengeance qu’il porte en lui, il sera capable
d’entrevoir les manipulations actuelles et il aura moins besoin de
manipuler les autres. S’il a vécu dans le transfert, la dépendance et
l’abandon de son enfance, il pourra faire partie d’un groupe sans pour
autant en être dépendant ni lui être totalement inféodé. (...) c’est en
vivant ses sentiments qu’il sera devenu lui-même ».
Un tel travail émotionnel ne saurait donc être -et je rejoins ici Max
Pagès- « une simple décharge énergétique ou une satisfaction
réparatrice préalable à l’élaboration psychique, mais une exploration
des conflits archaïques par l’expression et la communication
émotionnelle »44. Nous retrouvons donc la conception que Perls avait de
l’usage de la régression. Il faut donc éviter de confondre régression et
travail émotionnel, et rester vigilant aux risques.
44
Pagès (M.), in « Psychothérapie et complexité », op. cit, note 23
- Page 84
§3:
Awareness et feed-back
Au delà de la mise en acte, au delà de l’implication dans l’acte -quand
bien même serait-elle totale-, au delà de l’awareness durant
l’expérimentation, il nous faut maintenant nous pencher sur le passage à
la verbalisation, au symbolique. Ici d’ailleurs peuvent se rejoindre les
trois degrés d’implication dans l’expérimentation. Que le patient ait
vécu un passage à l’acte ou une mise en jeu, et que donc les possibilités
d’intégration de l’expérience soient diminuées, il reste qu’un temps
d’échange, de feed-back, peut éclairer, permettre de donner un sens a
posteriori à l’expérience. Mais encore faut-il que ce sens émerge du
patient lui-même et non des interprétations du thérapeute ou des
jugements - souvent projectifs - de coparticipants éventuels. Or il se
produit de fait une confusion entre le post-contact de l’expérience vécue
pendant la séquence de travail thérapeutique, et la nouvelle expérience
que constitue le temps de feed-back. Il y a là une collision de deux
gestalts -principalement dans le cas d’un travail en groupe- qui
m’apparaissent bien distinctes, quoique liées. D’ailleurs, pour certains
thérapeutes, le post-contact appartient au patient et à lui seul, et ils
considèrent que le temps de feed-back s’avère trop souvent être un ersatz
de post-contact et n’est donc pas forcément utile.
Ce temps peut en effet être vu comme une compensation du défaut
d’awareness dans le cas d’une expérimentation vécue sur le mode du
passage à l’acte ou de la mise en jeu. Ceci dit, il peut malgré tout
s’avérer bénéfique si l’awareness est maintenant mobilisé dans cet
échange postérieur à l’expérimentation : tout ce qui émerge pour le
patient pendant ce temps étant l’objet de son awareness, il pourra peutêtre accéder au sens, ou alors utiliser éventuellement ce matériau lors
d’un travail ultérieur. Mais dans le cas ou l’awareness est
insuffisamment mobilisé durant ce temps de feed-back, on aboutira,
selon l’échange et selon la problématique du client, à une
intellectualisation, à une tentative de réparation, ou tout autre
mécanisme de défense, qui ne pourront plus, faute de temps, être
travaillés dans cette séquence. Mais ce n’est pas pour autant que le feedback n’aura aucun effet : il convient donc que le thérapeute sache dans
ces cas à qui sert le feed-back : au patient, au thérapeute lui-même, ou
aux membres du groupe dans le cas d’un travail en groupe. Par contre
dans le cas d’une mise en acte, le feed-back viendra utilement enrichir
l’expérience, sans pour autant nuire au post-contact : certes, le post- Page 85
contact, en tant qu’assimilation de l’expérience, appartient au client et à
lui seul : mais nous proposons d’affiner en distinguant intégration et
assimilation. Quoi qu’il en soit, le feed-back est toujours à manier avec
doigté, car, s’agissant d’une nouvelle expérience, son contenu viendra
immanquablement télescoper la précédente et influer sur l’assimilation
qui pourra en être faite.
Intégrer, c’est « faire entrer dans un ensemble », et assimiler c’est
« convertir en sa propre substance » (Larousse) : Nous sommes ici en
présence de deux temps différents : lors de la phase d’intégration
l’expérience « entre dans l’organisme », pour s’y dissoudre ensuite lors
de la phase d’assimilation. L’intégration peut - donc être vécue sur le
registre du moi ou sur le registre moyen, selon l’expérience vécue.
L’assimilation de l’expérience, en la convertissant en sa « propre
substance » vient enrichir la personnalité.
La fonction thérapeutique des deux phases est différente : l’intégration
permet la reconnaissance, alors que l’assimilation permettra la
réparation. L’assimilation, et donc la réparation, appartient au patient :
c’est la condition de son autonomie, de sa responsabilité... et aussi la
garantie contre la toute puissance du thérapeute !
Mais l’intégration suppose qu’une « substance » rentre : le feed-back
constituera un apport complémentaire, utile pour éclairer ce qui s’est
rejoué de l’histoire du client dans l’expérimentation, (prise de
conscience des éléments transférentiels). C’est justement la fonction du
feed-back que d’apporter des compléments à l’expérience, et de
favoriser les liens entre systèmes
C’est le moment de la remobilisation du système social après un travail
strictement émotionnel (le retour au groupe), c’est l’occasion de
remobiliser les liens entre système discursif et système émotionnel
immédiatement après l’expérimentation ou le travail émotionnel. Et
c’est ce dernier lien qui va permettre de reconnaître ce qui a été répété
lors de l’expérience.
Mais pour permettre que ce qui est intégré puisse être réellement
assimilé, et non rejeté ou avalé en bloc, il appartient au thérapeute de
garantir certaines limites à ce temps de feed-back. L’objectif étant que le
client puisse accéder à la symbolisation, à l’élaboration, il lui faut
- Page 86
s’assurer que le feed-back puisse être reçu et non introjecté; qu’il ne
dérive pas vers un bombardement d’interprétations - projectives ou non
-; ou que l’attente d’un feed-back ne vienne ultérieurement remplacer
pour le client l’awareness nécessaire pendant l’expérimentation. Ce
n’est qu’à ces conditions que le feed-back pourra favoriser le passage de
la reconnaissance à la réparation ...
§4:
Awareness et transfert :
Puisque le transfert est présent dans toute relation et donc dans toute
thérapie, la Gestalt ne peut en faire l’impasse. Mais elle n’utilisera pas
son élucidation comme outil principal. «La psychanalyse travaille sur le
transfert, la gestalt travaille dans le transfert » 45. Le transfert pourra
être utilisé au même titre que tout autre matériau émergeant : il pourra
faire l’objet d’expérimentations, et l’on vise à sa prise de conscience au
travers de la confrontation à la réalité. Le gestaltiste limite ainsi la
névrose de transfert en provoquant autant que possible l’awareness des
aspects transférentiels de la relation. Il va s’attacher plutôt à pointer les
modes défensifs d’adaptation au contact, les moments de coupure de
l’awareness... Bien sûr ces coupures ayant une origine, il conviendra de
relier le présent au passé, mais pas tant pour expliquer que pour
comprendre le sens, la fonction de ces mécanismes : qu’est ce que le
client cherche ? Qu’est ce qu’il évite ?
On ne peut donc réellement parler de résolution du transfert en Gestalt,
puisque le thérapeute ne vise pas à l’installer, et donc n’a pas à le
résoudre. Le terme de « repérage des phénomènes transférentiels »,
correspondant à l’awareness du transfert, me paraît plus adapté. Et
puisque ces phénomènes ne manqueront pas d’être présents, il s’agira
d’en être aware comme de tout autre ...
Nous pourrions nous contenter de ces quelques remarques et diminuer
ainsi un peu rapidement l’importance de l’awareness de cet aspect de la
relation thérapeutique : Pourtant, à en croire J.M. Delacroix « on ne peut
parler de psychothérapie qu’à partir du moment où il y a
45
Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestalt-thérapie », la boîte
de Pandore, 1990
- Page 87
reconnaissance et prise en compte du phénomène de transfert» 46 . Et
J.M. Robine de surenchérir : « S’il n’y avait pas de transfert, un
transfert de fond, si on peut dire, il n’y aurait pas de processus
thérapeutique suivi » et il distingue un niveau plus projectif, qui pourra
être « détransférisé » dès son apparition, d’un niveau transférentiel plus
profond qui sera travaillé au long cours. Et dès lors qu’on pose cette
différence, l’on pose aussi une différence de niveau dans l’awareness.
Au premier niveau, projectif, l’awareness concernerait l’image, le
contenu de la projection, et sa réappropriation dès l’apparition de la
projection est une chose assez aisée. Nous restons là dans une stratégie
de séance. Par contre, au second niveau, transférentiel, l’awareness
concernerait le mode de relation et le sens de la résistance projective :
et, nous trouvant près du noyau, ces données sont inaccessibles, et c’est
tout l’objet de la cure - nous l’avons vu précédemment - que de les
retrouver. Or, provoquer trop tôt la prise de conscience du transfert,
c’est prendre le risque de passer à côté des résistances qui sont à
l’oeuvre dans le phénomène tranférentiel qui fait figure (introjection
initiale par exemple). Mais y parvenir trop tard, c’est prendre le risque
de l’installation de la névrose de transfert. Nous sommes ici dans une
stratégie de cure, et ce sera tout l’art du thérapeute que d’accompagner
le client à son rythme, sans aller au-delà de ses possibles.
Pour permettre l’awareness, la reconnaissance des phénomènes qui
s’actualisent dans l’ici et maintenant, il faudra en passer par leur
répétition dans la relation thérapeutique, et donc laisser le temps de leur
installation : le thérapeute va devoir intégrer ce transfert « en
profondeur » dans sa stratégie, non pour le provoquer ou l’amplifier,
mais pour le laisser s’installer. Pour autant, la stratégie du thérapeute
gestaltiste n’est en aucun cas une stratégie se basant sur l’installation du
transfert et sa résolution, mais bien sur la prise de conscience et ensuite
sur la responsabilisation. Or le transfert fait partie de ces choses qui, tant
qu’elles restent cachées, empêchent l’individu de prendre la
responsabilité de ce qu’il est : « Tu as conscience que tu es en train de
projeter, est-ce que c’est une projection utile où est-ce que tu veux
essayer autre chose? Contre quoi ça te défend ? Quelle est l’angoisse
46
Delacroix (J.M), in Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestaltthérapie », op. cit
- Page 88
qui se trouve remplacée ou évitée par ce processus ? Et si ça convient,
n’y touche pas ! ». Et N. Salathé cite Goodmann « La meilleure chose
qu’on puisse faire, c’est de s’abstenir » «à condition évidemment que
cela convienne au patient, une fois que c’est conscient, responsabilisé,
choisi » 47. Il n’est donc pas envisageable qu’une démarche
thérapeutique puisse faire l’économie de la prise de conscience du
transfert !
Je songe à cette distance nécessaire, que j’installais entre moi
et mon thérapeute, entre moi et les autres, à cette recherche d’un
soutien anaclitique auprès de personnes du groupe, mais pas
auprès du thérapeute... Ce qui, paradoxalement, reculait d’autant
la perspective de la mise en place d’une réelle relation
thérapeutique (puisque faute d’un rapprochement suffisant, les
difficultés restaient enfouies derrière la carapace ! L’installation
d’un tel transfert négatif ne rend pas la prise de conscience aisée
... aussi ai-je mis longtemps avant de reconnaître que cela puisse
en être un! Je reconnaissais bien certains transferts latéraux - au
niveau projectif - mais restait aveugle à celui qui était le plus
proche de ma problématique de fond. En situation de groupe,
les transferts latéraux avaient ceci d’avantageux que je pouvais
garder la distance une fois les sessions terminées, et qu’ils se
produisaient sur des figures non teintées d’autorité.
Une
implication plus forte avec le thérapeute aurait bien sûr présenté
plus de danger, puisque le thérapeute représentait la figure
d’autorité à laquelle je devais soit obéir sans sourciller, soit
résister par la passivité, (ou la « surdité ») pour ne pas être une
fois de plus envahi et embarqué dans les désirs de l’autre sur
moi. Ce qui risquait d’autant plus de se produire que l’objet
même de cette relation était le changement !
La réalisation de cet objet passait par l’acceptation d’une
véritable ouverture à laquelle je me refusais ainsi sans m’en
rendre compte, malgré toute ma bonne volonté ! Je ne pouvais
apporter toute ma part à cet enrichissement mutuel, et ne voyais
pas non plus la part que l’autre pouvait apporter. Et je ne savais
pas non plus que je le condamnais à ne pas pouvoir m’apporter
ce que je réclamais inconsciemment, puisqu’alors je l’aurais sans
nul doute fui...
47
Salathé (N.), in Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestaltthérapie », op. cit
- Page 89
Fuir l’autre tout de suite, bien que l’aimant, sans avoir pris le
temps de l’aimer vraiment, plutôt que le fuir plus tard en le
haïssant de nous avoir trop aimé!!! Dure réalité de celui qui ne
cherche simplement -mais désespérément- qu’à être aimé !
§5:
Awareness du client , awareness du thérapeute.
Nous avons jusqu’ici évoqué l’outil awareness dans son importance vue
du côté du client; mais il ne faudrait pas pour autant négliger son
importance du côté du thérapeute. Il est courant de considérer la Gestalt
comme une thérapie centrée sur le thérapeute : c’est que celui-ci dispose
pour lui-même de l’awareness comme outil essentiel pour repérer ce qui
se passe dans l’ici et maintenant qui constitue son champ d’intervention.
C’est à partir de ce qu’il voit, entend, ressent, imagine ... qu’il va
pouvoir ouvrir des pistes pour l’accompagnement du client. Ceci
suppose qu’il accède à son contre-transfert (émotion, sentiment) non
pour le contrôler et s’en priver défensivement, mais pour lui permettre
de l’utiliser dans la relation, en choisissant ou non de l’exprimer, en
relevant dans ce qui émerge les pistes que son contre-transfert lui
permettrait de juger intéressantes à proposer au client. C’est bien
l’awareness de son contre-transfert, de son désir, de son rythme, qui
permet au thérapeute de garder un juste recul par rapport à la situation
thérapeutique. Non pas le recul froid et distant de la « neutralité
bienveillante », mais celui - ouvert et disponible - de « l’implication
lucide ». Ni apathie (sans l’autre), ni empathie (à la place de l’autre), la
relation en Gestalt-thérapie est une relation de sympathie (avec l’autre),
non pas au sens d’un « thérapeute-copain » -qui court le risque de
l’inefficacité par la création de phénomènes parasites - mais au sens
d’un accompagnant sur un chemin commun : celui de cette relation qui
s’installe entre deux personnes et dont on peut faire qu’elle ait des effets
thérapeutiques. C’est cette attitude de sympathie, installant une relation
proche, « en contact », qui va installer la confiance nécessaire pour
permettre au thérapeute de choisir au moment juste d’amener dans la
relation la gratification, la neutralité ou la frustration; de faire ou non
part de ses ressentis; et ainsi développer l’awareness du client en
témoignant de son awareness propre. Car « l’individuation de la
personne se produira dans cette relation proche qui permet
d’expérimenter l’état de solitude existentielle, et la démarche
- Page 90
thérapeutique sera effective si dans cette intimité, l’unité et la
différenciation sont bien mises en évidence ».48 Pour rester en équilibre
sur ce fil tendu entre autonomie et dépendance, et manier avec dextérité
le balancier entre solitude et intimité, entre unité et différenciation, le
thérapeute se doit d’être en permanence vigilant, aware, non seulement à
toutes les manifestations du client et de son processus, mais aussi à tout
ce qui se passe pour lui-même, et dans la rencontre en cours : ce n’est
qu’ainsi qu’il pourra constituer un environnement réceptif, et devenir cet
« objet transitionnel » qui permettra au client de se différencier. Le
thérapeute gestaltiste n’est donc pas un observateur doté d’un regard
clinique, mais le co-créateur conscient d’une relation à travers laquelle
le client pourra trouver les moyens de sa croissance, interrompue lors
d’autres relations avec d’autres environnements.49
§6:
Awareness et résistances : vers l’ajustement créateur !
Nous avons évoqué à plusieurs reprises les modalités d’adaptation au
contact : plutôt que de parler de résistances adaptatives ou non
adaptatives, nous préférons garder l’appellation « modalités d’adaptation
au contact » dans les cas où elles sont conscientes, et réserver le terme
de résistances aux cas où elles ne sont pas conscientes et choisies,
qu’elles s’avèrent non ajustées à la situation réelle et au besoin de
l’individu, et qu’elles se répètent toujours de la même façon dans le
processus de contact lors de situations similaires : Il ne s’agit pas
exclusivement de blocage, mais plutôt de transformation ou dérivation
de l’énergie, et c’est leur fixation qui constitue la pathologie.
Cette définition des résistances, supposant la non-conscience de leur
intervention dans le processus, les pose clairement comme constituant
des coupures de l’awareness. Centrée avant toute chose sur le processus,
la Gestalt va donc accorder une large place au repérage des résistances :
l’enjeu de la stratégie thérapeutique sera justement de choisir les
attitudes propres à permettre cet awareness des résistances ni trop tôt, ni
trop tard dans le déroulement de la thérapie ... Ce n’est qu’en
reconnaissant les résistances, puis en en découvrant le sens - parfois bien
48
cf. Note 18, page 19.
Sur ce thème, voir Delacroix (J.M) « de la psychanalyse selon Winnicott à la
Gestalt-thérapie », op. cit.
49
- Page 91
plus tard - que l’individu pourra faire le choix de leur mise en oeuvre ou
d’une autre réponse. Cette capacité de choix responsable des modalités
d’adaptation au processus de contact va permettre un ajustement
créateur à la situation. La nuance, pour être sémantique, n’en est pas
moins justifiée : Nous parlons « d’adaptation au contact » car il s’agit
bien de « se conformer » (Larousse, art. Adapter) à ce qui nous
appartient en propre, à ce que nous sommes. Or le contact en Gestalt
étant le processus propre à chacun, il convient bien de pouvoir se
conformer nous-mêmes ce que nous sommes. Quant à « l’ajustement »
créateur, il concerne ce qui se passe entre l’individu et l’environnement :
seul l’awareness permettra à l’individu de décider - seul, libre, lucide et
responsable - du « degré de liberté ou de serrage » (Larousse, art.
Ajustement) qu’il souhaite mettre en oeuvre dans cette situation donnée.
Le rétablissement de l’awareness est donc la condition de l’ajustement
créateur, sans laquelle la spontanéité ne serait que prise de risque parfois judicieuse, parfois inconsidérée. Et c’est la capacité d’ajustement
créateur, cette possibilité qu’a la personne dans chaque situation de
trouver et de mettre en oeuvre la réponse qui prend en compte ses
besoins et désirs propres tout autant que les réalités de l’environnement,
qui l’amènera à la fluidité, au lâcher prise, à la rencontre du « vide
fertile ».
- Page 92
Section III.
SILENCE, CA TOURNE : l’awareness en tant qu'état..
Nous soulignions le fait que l’awareness présentait cette caractéristique
d’être à la fois l’outil employé et le but recherché : Ayant abordé
l’awareness en tant que fonction - effective ou perturbée -, du Self ou
processus de contact, puis ayant tenté de définir en quoi elle constituait
un outil fondamental dans le processus thérapeutique, il nous reste à
l’envisager sous l’angle heureux de fonction rétablie à tous les instants :
l’awareness devient alors la caractéristique d’un état, d’une façon d’être.
§1:
Vigilance, éveil, acceptation, lâcher prise... : "du Self au Soi"
Nous l’avons vu, la permanence de la capacité de prise de conscience se
traduit par une fluidité dans l’action, rendue possible par l’adéquation
entre le besoin immédiatement reconnu et la réponse ajustée et
spontanée qui lui est apportée. La conscience des sensations permet une
perception juste du besoin ou du sentiment, leur reconnaissance va
permettre de se mettre en mouvement et de tourner l’action dans la
bonne direction, et donc d’en tirer satisfaction et assimilation de
l’expérience. L’organisme a retrouvé sa capacité d’autorégulation sans
entraves, et fonctionne de façon autonome, capable d’expulser ce qui
n’est pas bon pour lui, de prendre en charge ce qui lui appartient,
d’adresser ses demandes et ses réponses à la juste place.
L’awareness, attention flottante, vigilance tranquille, se fond alors avec
l’accueil de ce qui est, car l’individu sait qu’il pourra réagir
créativement à toute éventualité : le lâcher-prise est maintenant possible
puisque qu’aucune peur interne non justifiée ne vient plus engendrer de
mécanismes de défense inutiles. La seule peur possible est la peur, saine
et opportune, d’un danger extérieur réel qui se manifesterait. On peut
parler d’éveil, à soi-même, aux autres, au monde ...». (Il va sans dire que
ce « lâcher-prise » ne peut-être confondu avec un « laisser-aller » : car
là où le lâcher prise suppose l’awareness, le laisser aller peut n’être
qu’une libération « automatique » de tension).
On voit ici que, si l’awareness est une condition du développement, elle
n’en est pas l’aboutissement : condition préalable à une action ajustée,
elle n’est pourtant pas l’action. Et si le rétablissement de son
fonctionnement sain doit être l’objectif du thérapeute, il ne peut être le
- Page 93
seul. La thérapie vise une palette d’objectifs bien plus large, que nous
voulons rappeler en citant Joseph Zinker 50 :
« - engagement dans une plus grande prise de conscience de soi-même,
du corps, des sentiments, de l’environnement;
- apprendre à être conscient de ses besoins et à développer des habiletés
à se satisfaire soi-même sans profaner les autres;
- s’engager dans un contact plus entier avec ses sensations (...) savourer
tous les aspects de soi-même;
- être plus sensible à ce qui entoure tout en s’abritant en même temps
sous une armure qui protège dans les situations susceptibles de détruire
ou empoisonner;
- se sentir confortable en ayant accès à ses fantaisies et à leur
expression;
- s’engager à vivre son pouvoir et sa capacité de se supporter soi-même
plutôt que de se plaindre, blâmer ou rendre les autres coupables pour
s’assurer le soutien de l’environnement;
- apprendre à assumer la responsabilité de ses actions et leurs
conséquences;
- acceptation de la responsabilité de ses expériences plutôt que de les
projeter sur les autres ».
On voit bien que l’awareness est le thème des quatre premiers objectifs,
et comment elle est la condition préalable pour atteindre tous les autres.
La réalisation de ces objectifs marquera bien sûr la fin de la thérapie, car
elle témoignera de la fluidité du déroulement du processus de contact, le
Self, fluidité qui sera observable dans la vie quotidienne du client. Et, la
thérapie s’achevant nous pourrions nous arrêter ici...
Car travaillant sur ce qui fait figure, la Gestalt n’a pas mis en place
d’éléments de définition du fond : Or, le rétablissement du Self en tant
que processus ne peut manquer de nous renvoyer au « Self » selon
Winnicott, ou au « Soi » de Jung. L’un et l’autre considérant -quoique
différemment - la possibilité de l’existence d’un « noyau central » de
l’être, mettent en quelque sorte un fond sous la forme retrouvée. Mais
s’agissant de constructions hypothétiques et inobservables, si ce n’est
par leurs traces, nous pourrions tomber là dans le risque de la recherche
mythique d’un centre de l’être, ou d’un soi unifié, en lien avec le cosmos
... Vision romantique qui réjouirait les tenants du nouvel-âge, mais ne
50
in « se créer par la Gestalt », op. cit., note 25
- Page 94
peut nous être de plus d’utilité en Gestalt que les instances freudiennes.
(Mais précisons cependant qu’il ne serait guère judicieux pour un
gestaltiste de n’avoir aucune connaissance des fondements des différents
courants de la psychanalyse, qui constituent malgré tout ses racines!).
En Gestalt, le thérapeute travaille à partir de ce dont lui et son client
prennent conscience, et non pas sur ses croyances à propos de ce qu’est
ou non l’inconscient ... Non qu’il ne puisse reconnaître l’existence de
« quelque chose » : certains gestaltistes proposeront d’ailleurs, selon leur
sensibilité et leurs croyances, des expérimentations ouvrant la porte à ce
« quelque chose ». Sans préjuger de la validité d’aucune croyance, nous
considérerons simplement qu’une telle ouverture ne saurait-être
véritablement gestaltiste sans être uniquement l’occasion de l’awareness
à ce qu’elle provoque ici et maintenant, et rien de plus. Et si toutefois
elle aboutissait à insuffler au client les croyances du thérapeute, nous ne
serions plus loin de la «Gourou-Gestalt ».
Alors, vigilance, lâcher-prise, acceptation, éveil ... sans aucun doute :
aboutissement à l’individuation -telle que définie par Jung- également ...
Mais, développement du Soi, d’un noyau central ... Ce n’est plus là le
domaine de la Gestalt mais celui des philosophies et des croyances ...
§2:
L’awareness et les grandes traditions : un air de Taoïsme !
Vigilance, lâcher-prise, acceptation, éveil : on est pas bien loin des
philosophies orientales, et même de certains textes chrétiens, et il ne
faudrait que peu d’efforts pour comprendre -sous les mots- la place de la
prise de conscience dans les grandes traditions, et ainsi repérer leur
fondement commun en oubliant les querelles de dogmes et de rites : Si
elles avaient toutes la même source et débouchaient sur le même océan?
« Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de maison va
venir ».
Evangile de Marc, 13.35).
« Le royaume, il est le dedans et le dehors de vous. Quand vous vous
serez connus, alors vous serez connus, et vous saurez que c’est vous les
Fils du Père Le Vivant.
Evangile de ST Thomas (apocryphe); Log 3
- Page 95
« Je connais mon Seigneur par mon Seigneur; et j’ai connu Allah par
Allah; le soufi est éternel, autre que lui n’est pas ».
Parole soufie
( par extension : je me connais moi-même par moi même !)
« Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est un ».
Deutéronome
« Le Mystérieux des mystérieux est séparé de tout, et en même temps il
n’en est pas séparé, puisque tout est en lui et lui est en tout »
Zohar
« Ce qui est en nous est Lui, et tout ce dont nous avons l’expérience
hors de nous est Lui. L’intérieur et l’extérieur, le lointain et le proche,
le mobile et l’immobile, tout cela il l’est ensemble ».
La Bhagavad-Gîta
« Sans franchir sa porte, on connaît l’univers; sans regarder par sa
fenêtre, on voit le Tao. Plus on s’éloigne de soi, moins on acquiert la
connaissance de soi. C’est pourquoi le Saint Homme arrive sans se
mouvoir, nomme sans regarder, et accomplit sans agir ».
Tao-Te-King, 47
Cette dernière citation, tirée du Tao Te King, nous semble la plus proche
de l’awareness telle que la Gestalt -thérapie « centrée sur le
thérapeute »- la conçoit! On trouve d’ailleurs dans les origines de la
Gestalt une évidente inspiration Taoïste :
- Doctrine de l’immédiateté, pour laquelle « le présent c’est l’éternité »
( l’ici et maintenant),
- Doctrine du naturel, pour laquelle le mouvement doit s’effectuer sans
tension, dans une adaptation spontanée à la vie,
- Philosophie non théiste, exempte de dogmes ou de croyances imposées,
- Posant le principe de dualité (Yin/Yang : les polarités),
le Taoïsme est, comme la Gestalt, un existentialisme qui tend à nous
apprendre à découvrir notre vrai nature. C’est également une approche
- Page 96
phénoménologique où il est question non d’observation mais de
participation. (Non pas l’explication, mais le vécu immédiat).
Si nous prenons le temps de poser ces rapprochements, c’est afin de
donner toute son importance au concept de Wou wei, équivalent Taoïste
de l’awareness en Gestalt. « Wou wei, c’est le point central de la roue de
la vie, où Etre et connaissance se confondent : c’est l’état de la suprême
identité »51. C’est aussi le moyen d’atteindre au naturel, à la souplesse
du moi, à la tolérance et à l’accueil des vicissitudes de la vie. Dans son
sens le plus élevé, c’est, pour le Taoïsme, l’état sans désirs, la sérénité
sans tension, sans rationalisation, par lequel on a en permanence l’éclair
d’intuition qui permet la reconnaissance spontanée des choses.
Et Wou wei peut se décomposer en cinq modes complémentaires :
- Le Non-être : le vide intérieur, la paix ... « où l’on touche à la
plénitude inépuisable du vide »
- Le Non-lutter : l’accueil de ce qui est... Non pas la résignation, mais
une passivité consciente et créatrice, par laquelle on change les
événements sans opposition contre eux ...
- Le Non-désir : la simplicité ... Non pas la destruction du désir, mais le
non-attachement à ce qui en est l’objet..
- Le Non-savoir : l’humilité ... « Le Tao est là où l’intelligence tatônne
dans les ténèbres de son ignorance »
- Le Non-agir : le lâcher-prise ... non pas l’inertie ni l’indifférence, mais
la capacité d’engagement dans la vie, en harmonie avec le rythme de la
vie et non en opposition avec ce rythme...
Paix intérieure, Accueil de ce qui est, Simplicité, Humilité, Lâcherprise ... ces cinq mots, clefs de la sagesse Taoïste, sont pour nous le
meilleur résumé de cet état d’être auquel l’awareness permet
d’accéder, de cet état d’être qu’est l’awareness ... : des mots qui
devraient être devenus des réalités pour qui déciderait de devenir
Gestalt-thérapeute! Des mots qui fleurent bon la sérénité des moines
Zen, Taoïstes, Chrétiens ...
Il n’est d’ailleurs qu’à lire J.M. Delacroix pour s’en convaincre :
« Idéalement la posture mentale du thérapeute est celle de la
51
Cooper (J.C), « La philosophie du tao », éd Dangles, Paris
- Page 97
méditation »52. Mais cet état là ne signifie pas le retrait, ou la
confluence. Certes la pratique de la méditation, peut parfois n’être
qu’une sagesse de surface, recouvrant une résignation à l’incapacité de
prendre sa place dans l’environnement. J.M. Robine le souligne en
considérant ce type de confluence comme rétroflexion dans le cadre du
narcissisme : face à l’idée d’une fusion avec l’autre la confluence serait
anxiogène, et donc rétrofléchie53.
Je me souviens de ces quelques retraites au fin fond de
monastères divers, de ces moments quotidiens de méditation, de
mon intérêt pour le Zen, le taoïsme, la vie monastique, la
mystique gnostique, ... et aussi de ma décision de me former à la
sophrologie, initialement perçue comme une approche
silencieuse proche de la méditation... Rétroflexion de la
confluence non supportable : sans doute ... Mais si j’ai pu fermer
ainsi quelques portes, j’ai quand même pu en ouvrir d’autres !
Car en soulignant cet aspect, il ne faudrait pas non plus oublier la
réponse d’E. Giusti à la remarque de J.M. Robine : « Si les maîtres Zen
sont narcissiques, alors moi aussi : le contact avec moi-même c’est le
contact avec le néant, c’est la solitude. C’est ce qui me permet de
rencontrer l’autre, de m’y fondre un moment et de retrouver mon
contact avec moi-même. S’il n’y a pas de recul, il n’y a pas de
confluence, il n’y a pas d’amour »54.
Il y a donc lieu de ne pas confondre le « silence des investissements,
source de paix », avec le silence qui vient protéger l’individu de la vie,
initialement choisi de façon judicieuse face à un environnement
empiétant, mais qui a fini par devenir son mode de réponse unique en
situation d’urgence. Ce silence là vient en fait témoigner du « sentiment
d’inexistence propre à la dissolution de l’être, qui est la conséquence
d’une destruction »55. L’un est appel à la vie et ressourcement, l’autre
est « démission face à un environnement qui serait là pour nourrir et
combler » (Masud Khan), mais qui y a toujours manqué, et y manquera
52
53
54
55
cf. Note 49
in actes de la SFG 1984, p.82
cf. Note 49
Delacroix (J.M), op. cit.
- Page 98
toujours. L’un est l’awareness même, l’autre, celui de la « non-vie »,
peut indiquer un manque d’awareness (pouvant mettre sur la piste de
troubles du narcissisme); mais il pourra aussi résulter d’un choix
conscient : il est alors un des avatars possibles de l’awareness.
§3:
Les avatars :
Car la thérapie n’est pas cet espace magique ou chacun aboutira à ce
qu’il faut bien nommer la sérénité. En dehors des fréquents arrêts, des
changements de thérapeute en thérapeute (mais s’agit-il toujours
d’échecs?), il existe aussi des « demi-succès » :
A)
La résignation :
Recontactant ses angoisses, ses peurs, ses souffrances; devenant à même
de voir ce qui vient de lui mais aussi ce qui appartient à
l’environnement; il se pourrait parfois que l’individu en reste à la
constatation que « ce monde est vraiment mauvais »! Et que, choisissant
de maintenir des choix anciens qui ne le satisfont plus tout à fait, il
accède à la prise de responsabilité, mais sans une réelle mobilisation de
son énergie. Il n’est plus sur la case départ, car il est aware, mais faisant
le choix de la résignation, il répond plus aux besoins ou aux contraintes
de l’environnement qu’à ses propres besoins. Plutôt que dans
l’ajustement, il est alors dans l’adaptation : Mais, quel que soit ce que
l’on pense d’un tel choix, s’il est conscient et responsable, ce choix
reste un choix de la personne, et, en ce sens, les objectifs -a minima- de
la thérapie sont atteints.
B)
Introspection permanente, hyper-contrôle : "la névrose de
l’analysé";
Ainsi que je l’évoquais plus haut en citant les Polster (p.20), il ne
faudrait pas confondre l'awareness avec un autre avatar : la lucidité
exclusivement intellectuelle, l’introspection ou auto-examen permanent,
l'hyper-contrôle de soi. Ces avatars résultent d'une hypertrophie du Moi,
qui à un moment donné, se confond avec le Self. On oublie que le mode
- Page 99
du moi n'est qu'un stade du processus de contact, et il y a une
identification de l’individu au Moi. La prise de conscience des frontières
entre le sujet et l'environnement lui a permis de retrouver sa
responsabilité, et, en sus, la concentration permanente sur soi aura pu
créer un cadre rassurant, bâti de théorisations et ratiocinations
parfaitement huilées, mais ne laissant plus aucune place place à la
créativité. Il s'agit là d'un état de conscience trop aiguë, qui peut laisser
l'individu vide par désintérêt.
Je nomme "lucidité exclusivement intellectuelle" la capacité
d'explication de soi, exclusive de tout réel contact à soi-même. Perls
distinguait explication et compréhension : les préfixes de ces deux mots
suffisent à mesurer la différence : dans l'ex-plication, il y a un
observateur et un objet qui lui est extérieur, dans la com-préhension, il y
a une osmose (prendre avec). En matière de con-naissance de soi,
s'agissant de naître "à soi-même avec soi-même", d’être « consciemment
conscient », l'explication maintient le clivage entre le Moi-objet et le Jesujet, dans une espèce de mise à l'écart par le Moi de tout ce qui n'est
pas de lui, et la personne reste en quelque sorte spectatrice d'elle même.
Elle saura peut-être dans les moindres détails toutes les subtilités de ses
fonctionnements, les reliant avec tels ou tels épisodes de son existence.
Mais, ne s'habitant pas complètement, et restant incapable d'audace et de
spontanéité, la qualité du contact en pâtira. Elle sera pourtant tout à fait
ajustée à son environnement, responsable, prévenante, mais n’habitant
pour autant ni elle-même ni la relation avec l’autre ... Ce qui constitue ce
que Perls nomme la "névrose de l'analysé".
Pourtant cette lucidité intellectuelle n'est pas vaine, elle est peut-être
même une nécessité pour ceux dont le mode d'apprentissage est plutôt
cognitif, et cela va de soi, pour les thérapeutes. Mais en être pourvu ne
rend pas forcément le changement plus facile : en effet si elle est un
levier non négligeable, elle s'inscrit dans un ensemble dont elle n'est pas
le principal acteur. Car le continuum de conscience des processus en
cours, accompagné quand même d'une capacité à les formaliser, à les
verbaliser, est largement plus opérant pour la qualité du contact que la
capacité d'explication, somme toute très analytique, et pouvant laisser
l'individu "à côté de ses pompes"!
- Page 100
Une conception de la thérapie qui serait axée exclusivement sur le
développement de la lucidité intellectuelle, sans viser une meilleure
capacité de contact et un ajustement créateur à l'environnement, serait un
leurre issu d'une certaine conception de la psychanalyse, ou plutôt d'une
certaine image, caricaturale tantôt à tort, tantôt à raison, de la
psychanalyse.
Une telle conception, qui estimerait "suffisante" la simple capacité
d’explication de ce qui se joue dans l'ici et maintenant, dans une société
où l'individu se sent bien souvent désarmé face aux organisations et aux
systèmes, risquerait de ne pas résorber la difficulté ou la souffrance, ou
alors de la remplacer par la résignation. Plutôt que de changement on
parlerait alors d'adaptation. Plus sûrement que de permettre une attention
fluide propice à la responsabilité, à l'initiative, à la créativité, on
condamnerait l'individu à un contrôle permanent sur lui même et sur
l'environnement : une façon d'aboutir à un fonctionnement obsessionnel
d'un degré "acceptable", dysfonctionnement d'ailleurs socialement
accepté, puisque correspondant à une époque donnée dans une société
donnée. (L'occident des années industrielles et post-industrielles).
D’ailleurs, Freud ne parlait-il pas de « solution raisonnable », et il
considérait que, tout le monde étant quelque peu névrosé, l’on devait
user de tolérance. C.G. Jung s'interrogea très vite sur la validité de cette
opinion et sur les pratiques de Freud : « Je sentais une profonde
déception en moi : ainsi, à travers tous les efforts de l'esprit chercheur,
on ne pouvait rien découvrir d'autre dans les profondeurs de l'âme que
"l'humain, trop humain", déjà connu à satiété. (... ) Ils ont besoin qu'on
leur apprenne qu'ils sont des hommes comme tous les autres: les
névrosés n'en sont pas pour autant guéris; ils ne peuvent recouvrer la
santé que s'ils parviennent à sortir de la boue quotidienne. Et comment
pourraient-ils en sortir si l'analyse ne les éveille pas à la conscience de
ce qui est différent et meilleur? Si la théorie même les englue dans le
névrotique et ne leur ouvre comme possibilité de solution que la
décision rationnelle ou "raisonnable" d’abandonner enfin les
enfantillages, que se passe t’il? Car c’est de cela précisément qu’ils
sont incapables. (...) J’avais besoin de savoir à tout prix ce qu’il en était
de sa « solution raisonnable ». Mes yeux maintenant y voyaient clair, il
(Freud) souffrait lui même d’une névrose. (... ) J’avais vu que ni Freud,
ni ses disciples, ne pouvaient comprendre l’importance que pouvait
- Page 101
avoir pour la théorie et la pratique de la psychanalyse, le fait que le
maître lui-même ne parvenait pas à se sortir de sa propre névrose » 56.
Ainsi Freud et ses disciples ont sans doute mis en place des modalités
d'intervention favorisant « l'obsessionalisation », stratégie que ne
renieraient aucunement les Gestaltistes face à un fonctionnement par
trop « hystérique ». Ces psychanalystes faisaient alors face à une société
industrieuse, techniciste, paternaliste ou autocrate, adulant l'organisation
et l'hyper-spécialisation. Vue sous un angle plus collectif, leur action,
bien que visant la prise de conscience individuelle, et pouvant ainsi être
vue comme "subversive", contribuait en fait à donner au système des
hommes mieux adaptés.
Devant cette société, devenue par trop obsessionnelle, le courant
humaniste a réveillé l'initiative, la créativité, la fluidité, le corps, les
besoins propres de l'individu ... Souvent dans la mouvance de
mouvements contestataires, les praticiens des diverses approches et donc
les Gestaltistes, ont reproché aux analystes d'hier cette "collusion", bien
involontaire, avec le système en place.
Aujourd'hui, dans un environnement technique et économique
extrêmement mouvant, mondialisé, où la capacité de réaction,
d'initiative, d'invention, nécessite une ouverture d'esprit, un dynamisme,
une implication et une responsabilité individuelles accrus, on
s'apercevra, à bien y regarder, que, pour « contestataire » qu'elle ait étée
à ses débuts, la Gestalt, vue sous l'angle « contribution à la collectivité »
contribue également à donner au système des individus qui y soient
ajustés. Mais que les Gestalt-praticiens qui auraient gardé quelques
nostalgies soixante-huitardes ou anarchisantes se rassurent : nous avons
encore du pain sur la planche pour que se diffuse l’aspect créateur de cet
ajustement. Il doit donc bien y avoir un peu de place pour quelques
petits nouveaux !
56
Jung (C.G), Ma vie, p193-194, Collections témoins, Gallimard, 1989.
- Page 102
.
CONCLUSION
Découvrir que la Gestalt fournit au monde des individus
ajustés me ramène à une juste humilité : Initialement, mon choix
de me former à la Gestalt pour accompagner l’individu dans une
démarche de transformation fut l’aboutissement d’un itinéraire
professionnel ou associatif marqué par une volonté de changer la
société. Ce désir narcissique de toute puissance sur le monde syndrome réactionnel couramment rencontré dans le secteur
socio-culturel - confronté aux réalités sociales, politiques,
humaines, a petit à petit rétréci ses ambitions et son champ
d’intervention. Je me suis alors cantonné à l’individu : « Changer
l’individu pour changer le monde » est devenu un temps mon
credo. Mais même ainsi, cela restait un désir de toute puissance!
Ce désir narcissique, j’ai pu l’éclairer au fur et à mesure du
chemin parcouru à la recherche des sentiments perdus :
rencontres, lectures, moments thérapeutiques, vie quotidienne...
C’est - bien entendu - sur cet aspect que ce travail de recherche
sur l’awareness m’a ramené en cours de route : et c’est heureux
! « Si nous n’avons jamais vécu, et donc jamais élaboré, notre
désespoir et la rage narcissique qui en résulte, nous risquons de
transférer sur nos patients la situation de notre propre enfance
restée inconsciente. En effet, qui s’étonnerait que cette rage
inconsciente ne trouve pas d’autre issue que d’exploiter un être
plus faible, pour disposer de lui à la place des parents ». (A.
Miller)
Aujourd’hui, je vois bien que la Gestalt ne change pas le monde,
mais est au service d’un monde qui change et c’est en cela
qu’elle contribue au changement. Donc le Gestaltiste ne change
pas l’individu, mais est au service d’un individu qui change, et
c’est ainsi qu’il apporte sa modeste pierre au double édifice,
collectif et individuel.
- Page 103
Et, au moment de conclure ce mémoire de Gestalt, dont je me
dis qu’il a beaucoup mobilisé mon cerveau gauche, je me
remémore le début de mon itinéraire de transformation, et la
rencontre avec ces symbolismes qui enfoncèrent les premiers
coins dans mes certitudes intellectuelles, redonnant au cerveau
droit et au cerveau limbique une petite place. Je veux leur laisser
ici une petite place, comme pour réunir à la fin tous les morceaux
épars ...
Je me rappelle ce tirage de lames de tarots, ou l’empereur Domination, pouvoir, commandement, matérialisme, ambition,
énergie, ... - pour la période adolescente ; faisait place à la
tempérance - Apaisement, harmonie, modestie, patience,
modération, sérénité -, pour la maturité : tout un programme !!!
Je me dis que le scorpion ascendant lion que je suis a bien de la
chance d’avoir Mars en Balance et d’être ainsi « un matamore à
qui on aurait donné un sabre de bois ». (En effet quelques
scorpions-lions historiques ont eu une notion particulière du
pouvoir : Alexandre le Grand, Louis XIV, Napoléon Bonaparte,
Goebbels, Mussolini ...)
Mais je me dis aussi qu’il me reste
encore parfois à ranger ce sabre de bois au fourreau pour
pouvoir ouvrir les mains, en signe d’accueil, de paix, d’humilité.
Alors, « aware », disposant d’yeux pour voir, d’oreilles pour
écouter, d’un « coeur » pour ressentir, d’un cerveau pour
réfléchir, créer, imaginer, repérer mes fonctionnements, d’un
esprit pour faire silence, je pourrai conserver les pieds sur terre...
Ainsi, ayant admis que rien ni personne ne m’appartenait sur
cette terre -sauf ma vie- j’aurais parcouru mon axe dit
« karmique » scorpion-taureau, axe de l’équilibre entre le
matériel et le spirituel, entre les forces visibles de la terre et
celles, invisibles, des marais putrides où la vie encore invisible
prend naissance de la mort.
Ainsi il me devient possible de laisser une place juste à la
relation, à l’autre : ni dans la recherche de la fusion, ni dans
l’éloignement total : bien sûr des carapaces me sont encore
nécessaires, mais je peux choisir de les mettre en oeuvre ou de
les laisser de côté, et je peux écouter et voir ce que l’autre veut
me dire. Ayant reconquis le « Je » (moi-même), il m’est
maintenant possible de mesurer toute l’importance du « Tu »
(l’autre) , et donc celle du « Je - tu » (la relation). Il ne me reste
plus qu’à oser cet étonnant pari de faire qu’elle puisse être
l’occasion du développement de la personne ou un instrument
thérapeutique.
- Page 104
Alors, je pense à toi, lecteur de ce travail, je souhaite que tu aies pu en
tirer ce qui t’intéressait, et j’espère ne pas t’avoir noyé sous la débauche
des mots. La lecture de certains passages aura pu faire naître des
soupçons « d’intellectualisation ». Bien sûr, je n’ai pas éliminé
totalement ce qui était mon mode de défense privilégié : les émotions,
les doutes, les sentiments qui ont souvent accompagné l’écriture de tel
ou tel passage ne transparaissent pas toujours au travers des mots...
L’émoi est souvent au-delà des mots, ...
... le « Soi » est-il au delà des maux ?
Alors je cherche maintenant que te dire.
Que te dire pour conclure,
Que te dire pour nous quitter,
Que te dire ?
Et je me sens idiot, engoncé dans les mots...
Je sais alors qu’il ne me reste à te dire que mon silence...
- Page 105
- Page 106
Bibliographie
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Paris, 1992
Bergeret J. : La dépression et les états-limites, science de l’homme, Payot, 1992
Bergeret J. : La personnalité normale et pathologique, Paris, Masson, 1976
Chevalley B. : Paul Tillich et la Gestalt thérapie, in revue de la SFG n°6, 1994
Cooper J.C. : La philosophie du tao , éd Dangles, Paris
Delacroix J.M : A propos du vide, revue SFG n°2
Delacroix J.M. : De la psychanalyse selon Winnicott à la Gestalt-thérapie, actes
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Delisle G. : Les troubles de la personnalité, éd . du reflet, Montréal, 1993
Ginger S. : La Gestalt, une thérapie du contact , Hommes et groupes éditeurs,
1990
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Giusti E. : Gestalt counseling, in actes des journées d’études de la SFG, 1984
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Jung C.G. : Ma vie, Collections témoins, Gallimard, 1989.
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Pandore, 1990
Lalande A. : Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris,
13ème édition, 1980
Lismonde D. : De la rage ou l’ange déchu, in revue SFG n°2, 1991
Marc E. : Le processus de changement en thérapie, Paris, Retz, 1987
Mazour E. : L’effet Zeigarnik et le concept de situation inachevée, in revue de la
SFG n°6, 1994.
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Perls F. : Rêves et existence en Gestalt thérapie, EPI éditeurs 1972.
Perls F. : Hefferline R.F, Goodman P, Gestalt thérapie, Ed. internationales
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Petit M. : Fonction thérapeutique de l’enacment en Gestalt Thérapie , thèse
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Polster E. et M. : La Gestalt , Le jour éditions
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Robine J. M. : la Gestalt-Thérapie , Essentialis, éd. Morrisset, Paris, 1994
Robine J. M. : Une esthétique de la psychothérapie, actes de la SFG, 1984
Salathé N. : Précis de Gestalt thérapie, Amers éd., Paris, 1987.
Salathé N. : Psychothérapie existentielle, Amers éd., Paris, 1992
Searles H. : Mon expérience des Etats-limites, Gallimard,1994, Paris
Stettbacher J.K. : Pourquoi la souffrance, Aubier, 1991
Zinker J. : Se créer par la Gestalt, éditions de l’homme, 1981
- Page 108
TABLE DES MATIÈRES
.
INTRODUCTION
5
.
PREMIÈRE PARTIE : A LA RECHERCHE DE L’AWARENESS
PERDU
9
SECTION I. LA CARTE DU TRÉSOR : DÉFINITIONS ET CONCEPTS.10
§1:
RETOUR AUX SOURCES : PERLS ET LA THÉRAPIE DE LA
CONCENTRATION
10
A)
Conscience.
10
B)
Concentration
11
(1)
La concentration: Pourquoi ?
11
(2)
La concentration : comment ?
13
C)
Le Contact ; Le Self :
15
§2:
VOYAGE PARMI LES AUTEURS :
16
SECTION II.
LA PERTE DU TRÉSOR : PETITE HISTOIRE
PERSONNELLE 22
.
SECONDE PARTIE : L’AWARENESS EN ACTION
31
CONTACT : L'AWARENESS EN TANT QUE FONCTION. 32
§1:
AWARENESS ET CYCLE DE CONTACT :
32
A)
Le cycle de contact :
32
(1)
L’Awareness et les étapes du cycle de contact :
32
(2)
L’Awareness et les registres de fonctionnement du Self36
(a)
Le registre du Ça
36
(b)
Le registre du Moi :
37
(c)
Le registre moyen
39
SECTION I.
- Page 109
B)
Fonction de l’Awareness selon Perls
§2:
LES TROUBLES DE L’AWARENESS :
A)
Coupures, dissociations, résistances
B)
Troubles narcissiques et perte de l’awareness
§3:
L’ANATOMIE DE L’AWARENESS :
MOTEUR : L’AWARENESS EN TANT QU'OUTIL.
§1:
AWARENESS : ICI ET MAINTENANT.
A)
Le cadre thérapeutique : un « ici et maintenant » bien
SECTION II.
particulier.
B)
Expérimentation et awareness
(1)
Objectifs de l’expérimentation
(2)
Effets de l’expérimentation
(a)
Expérimentation et champ d’intervention
(b)
Effet de l’expérimentation selon sa source.
(c)
Effet de l’expérimentation selon le degré
d’implication
(3)
L’ Effet Zeigarnik
(a)
Définition
(b)
Effet Zeigarnik et travail thérapeutique
§2:
AILLEURS ET AVANT : RÉGRESSION ET AWARENESS
§3:
AWARENESS ET FEED-BACK
§4:
AWARENESS ET TRANSFERT :
§5:
AWARENESS DU CLIENT , AWARENESS DU THÉRAPEUTE.
§6:
AWARENESS ET RÉSISTANCES : VERS L’AJUSTEMENT
CRÉATEUR !
SECTION III.
QU'ÉTAT..
41
42
42
50
56
60
61
61
64
65
66
67
67
69
73
73
75
82
85
87
90
91
SILENCE, CA TOURNE : L’AWARENESS EN TANT
93
§1:
VIGILANCE, ÉVEIL, ACCEPTATION, LÂCHER PRISE... : "DU
SELF AU SOI"
93
§2:
L’AWARENESS ET LES GRANDES TRADITIONS : UN AIR DE
TAOÏSME !
95
§3:
LES AVATARS :
99
A)
La résignation :
99
B)
Introspection permanente, hyper-contrôle : "la névrose de
l’analysé";
99
.
CONCLUSION
103
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- Page 111