La Gestalt :
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La Gestalt :
CHRISTOPHE FIEVET La Gestalt : Une thérapie de la conscience ... ... par la conscience ! _____________________________________ « AWARENESS » : la clef du contact ! UNE FONCTION, UN OUTIL, UN ETAT... - Maître, où trouverons-nous la liberté ? - Tout au bout du désert vous connaîtrez la liberté. Votre désert est vaste mais non sans fin ... 360 routes vous mènent au rivage, mais une seule est la plus courte car vous n’êtes plus au centre ... Une chose est de se mettre en chemin : peu y parviennent encore, pourtant l’immobilisme n’est pas vie mais survivance ... Une autre chose est de trouver sa route : mais si le vent de sable recouvre toutes les pistes, il finit par laisser voir les étoiles ... Une autre chose encore est de garder le cap : les mirages ne font que vous détourner de votre route ... Une dernière chose enfin est d’aller jusqu’au bout : une oasis n’est pas le rivage, mais un lieu de repos ... Au terme du voyage, découvrant l’océan, vous comprendrez : Le désert, le mirage, l’oasis, ne sont votre liberté ... L’étoile, le vent, l’océan, ne sont votre liberté ... L’immobilité, ni le cheminement ne sont votre liberté ... C. Fiévet, (la démocratie malconsciente),1991. « La liberté, c’est de rester fidèle à la prise de conscience elle-même... Ce qui importe n’est pas la liberté, mais d’agir librement : c’est la manière intentionnelle qui fait l’acte libre ! » V. Jankélévitch. (La volonté de vouloir) - Page 2 Sommaire . INTRODUCTION 5 . PREMIÈRE PARTIE : A LA RECHERCHE DE L’AWARENESS PERDU 9 SECTION I. LA CARTE DU TRÉSOR : DÉFINITIONS ET CONCEPTS.10 §1: RETOUR AUX SOURCES : PERLS ET LA THÉRAPIE DE LA CONCENTRATION 10 §2: VOYAGE PARMI LES AUTEURS : 16 SECTION II. LA PERTE DU TRÉSOR : PETITE HISTOIRE PERSONNELLE 22 . SECONDE PARTIE : L’AWARENESS EN ACTION 31 CONTACT : L'AWARENESS EN TANT QUE FONCTION. AWARENESS ET CYCLE DE CONTACT : LES TROUBLES DE L’AWARENESS : L’ANATOMIE DE L’AWARENESS : SECTION II. MOTEUR : L’AWARENESS EN TANT QU'OUTIL. §1: AWARENESS : ICI ET MAINTENANT. §2: AILLEURS ET AVANT : RÉGRESSION ET AWARENESS §3: AWARENESS ET FEED-BACK §4: AWARENESS ET TRANSFERT : §5: AWARENESS DU CLIENT , AWARENESS DU THÉRAPEUTE. §6: AWARENESS ET RÉSISTANCES : VERS L’AJUSTEMENT CRÉATEUR ! 32 32 42 56 60 61 82 85 87 90 SECTION I. §1: §2: §3: SECTION III. QU'ÉTAT.. 91 SILENCE, CA TOURNE : L’AWARENESS EN TANT 93 §1: VIGILANCE, ÉVEIL, ACCEPTATION, LÂCHER PRISE... : "DU SELF AU SOI" 93 §2: L’AWARENESS ET LES GRANDES TRADITIONS : UN AIR DE TAOÏSME ! 95 §3: LES AVATARS : 99 - Page 3 . CONCLUSION 103 - Page 4 . INTRODUCTION Si l’on demandait à Perls, son fondateur, de résumer la Gestalt-thérapie en un mot, c’est souvent le mot « awareness » qu’il évoquait. Attention flottante, prise de conscience, vigilance, éveil, contact, concentration sur l’expérience en cours, attention au flux permanent des sensations et des sentiments, conscience immédiate, sens de l’actualité, ... Le foisonnement des mots proposés pour traduire ce concept d’Awareness démontre à lui seul l’importance qu’il revêt, mais témoigne surtout de la difficulté à le traduire valablement. Que recouvre donc ce concept fondamental si différemment traduit? Et les diverses traductions manifestent-elles une réelle cohérence, ou bien y-a-t’il là un pôle de divergence ? Un passage en revue de différents auteurs, nous permettra tout d’abord de mieux discerner les contours de cet « awareness », que certains n’hésitent pas à considérer comme but de la thérapie. « Développer l’awareness est l’objectif de la thérapie gestaltiste, le contact (au sens d’une expérience satisfaisante et complète) serait plutôt la conséquence de la thérapie».1 Au travers de ces découvertes autour de l’awareness apparaîtront des concepts proches -sinon identiques- (conscience, contact, ...) qu’il conviendra ensuite de cerner au mieux. Bien entendu, il s’agira moins de trouver des définitions acceptables et reconnues par tous, que de s’assurer que chacun des concepts abordés soit clairement perçu, ce pour tenter de limiter le risque de confusion. Nous verrons ensuite dans une seconde partie comment le concept d’awareness est présent dans tous les aspects de la pratique du Gestaltiste, qu’il soit thérapeute ou formateur. Nous aurons en effet découvert, en voyageant parmi les auteurs, que l’awareness constituait 1 Robine (C.), "L'ajustement créateur", in actes de la Société Française de Gestalt, 1984. - Page 5 autant une fonction à un moment du processus de contact, qu’un outil sur lequel pouvait s’appuyer le thérapeute, ou qu’un état d’être pouvant constituer un objectif à atteindre ... C’est ce fait d’être à la fois fonction, outil et état qui donne à l’Awareness la place fondamentale parmi les concepts clefs de la Gestalt. Perls écrivait déjà dans « Le moi, la faim et l’agressivité » : «La concentration est la méthode la plus efficace pour soigner les troubles (...). La concentration constitue par ailleurs un objectif bénéfique en soi, (...) c’est le symptôme par excellence d’un holisme parfait ». C’est aussi ce qui fait de la Gestalt une approche efficace : puisque l’objectif final est égal à l’outil utilisé, le risque est moindre d’oublier l’objectif final derrière la méthodologie (ce qui arrive parfois en psychanalyse, quand l’analyse s’enferme dans la recherche ad éternum de causes par la méthode des associations libres, sans jamais atteindre la « résolution du transfert » ou bien la capacité de « plein contact »). Concluant cette présentation, et m’apprêtant à entamer l’écriture de ce mémoire, je pause un instant, et, devant l’écran de cet ordinateur avec qui je vais maintenant passer de longues heures, je songe à toutes ces lectures parcourues qu’il va falloir exploiter, à toutes ces idées qui se mélangent encore un peu ... Je songe aussi au lecteur futur : car, s’agissant d’un mémoire de fin de second cycle de l’école parisienne de Gestalt, ce travail sera d’abord lu par quelques collègues et par ceux qui m’ont formé, et peut-être même, ensuite, par d’autres ... Je sens donc poindre la peur d’écrire un texte indigeste, laissant la part trop belle aux concepts, théories et intellectualisations. Peur également d’être victime de ce souci de perfection qui m’anime parfois, et de me noyer dans des détails inutiles. Peur alors de rester trop superficiel ou d'être incomplet ... Je me dis que cela me ramène à mon besoin de plaire et d’être reconnu, ou alors mon habitude de fuir le présent par l'intellectualisation ou la verbalisation... Cela me rappelle quelques souvenirs d'enfance, et je revois des visages connus se penchant sur mon travail scolaire ... D'ailleurs, je me rends compte que, dès le départ, j'ai envisagé ce mémoire comme un travail de recherche, et que -fidèle à mes professeurs jésuites- je me serais bien contenté d'un abord le plus rigoureux et "scientifique" possible. Mais voilà, le thème de l'awareness, choisi au départ plus par intuition que par choix - Page 6 délibéré, s'est avéré au fur et à mesure des lectures et des réflexions ayant précédé le passage à l'écriture, un boomerang redoutable (Un effet du Hasard, bien entendu)! Et ce qui aurait pu n'être pour moi qu'une rassurante construction de l'esprit rassurante parce que détachée- m'est retombé sur le coeur et les "tripes" tout au long de la période de maturation, d'incubation devrais-je dire... Et un clin d'oeil d'un de mes accompagnants et formateurs me revient ici en mémoire : "Attention pour toi à ne pas marcher sur la tête à force de jouer avec les mots et les idées ! A toi de trouver ton équilibre dans ta recherche". Qu'il sache que cette recherche-ci fut largement déséquilibrante, et donc source de mouvement.... Et aussi que derrière un titre très "général" pourraient se greffer quelques sous-titres personnalisés, du style "Histoire d'un voyage du Moi-objet au Jesujet" ou " Franche connexion dans la gangue des petites coupures ". (Petit Larousse : Gangue = substance stérile entourant les minéraux !) Alors, content d'éprouver ces peurs, de ressentir ce "noeud au ventre" qui en témoigne, de retrouver ces quelques visages du passé, de m'interroger sur le ressenti du lecteur futur, je décide de laisser vivre librement cet instrument qui a largement contribué à faire de moi ce que je suis : ma tête. Ainsi, reconnaissant en moi cette déconcertante et merveilleuse complexité humaine, et aussi -il faut bien l'avouer- une certaine dose de paresse, j'ai la certitude d'être bel et bien humain. Mais, tournant résolument le dos à mes fantômes Nietzschéens, je n'ajouterai pas "trop humain", et rejoindrai plutôt Montaigne: "Il n'est rien si beau et légitime que faire bien l'homme et deuëment, ny science si ardue que de bien et naturellement sçavoir vivre cette vie ; et de nos maladies la plus sauvage, c'est mespriser notre estre".2 "Mon mestier et mon art, c'est vivre". 3 2 3 Montaigne, (Essais III 13). Montaigne, (Essais II 6). - Page 7 Homme donc, ... rien qu' homme certes, ... mais tout Homme ! Alors, je me sens vraiment désireux de rendre "vivant" ce travail de recherche, de l'humaniser, de le personnaliser. Le personnaliser en "l’incarnant", en y faisant figurer d’une façon ou d’une autre ce qui, dans mon cheminement personnel, touche au thème choisi, en essayant d’y impliquer toutes les dimensions qui me composent ... Le personnaliser en le "destinant" : en permettant parfois au lecteur éventuel d’expérimenter l’awareness, et pas seulement d’en avoir une représentation intellectuelle; en songeant également à écrire autant pour moi que pour lui ... Le personnaliser en "contactant" : c'est à dire en maintenant le plus possible tout au long de ce processus d’écriture, de cette nouvelle Gestalt qui commence, le contact avec moi-même et avec le lecteur potentiel ... Ce sera la vocation des passages précédés d’une petite cloche, qui symbolisera, tout au long de ce travail, le rappel à la réalité au milieu des théorisations et intellectualisations... Et si tel n’était pas le cas, il me faudrait tenter de repérer les résistances entrant encore en jeu pour interrompre ou parasiter ce cycle de contact. Pourtant, je me dis que Perls lui-même, bien que considérant que "l'individu atteint de l'éléphantiasis Gestaltiste patauge dans une mélasse de terminologie fumeuse", a malgré tout commis quelques écrits, pas toujours d'une franche limpidité. Très loin de moi l’idée de me comparer au fondateur, mais la constatation des contradictions (polarités?) des grandes figures a quelque chose de rassurant pour celui qui se sent encore tout petit devant tous ceux qui l’ont précédé. Et maintenant, je me demande si, en écrivant tout ceci, je ne suis pas en train d’éviter de me plonger dans le vif du sujet !!! "La Gestalt, un art du contact ..." "Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ..." J’essaierai de m’en souvenir ! Allez, au "travail !!!" Contact ! Moteur ! Silence on tourne ! - Page 8 . PREMIÈRE PARTIE : A LA RECHERCHE DE L’AWARENESS PERDU Plus repérage des données existantes qu'élaboration personnelle, cette première partie est conçue comme un voyage : voyage dans les textes des uns et des autres, voyage dans mon histoire personnelle, destinés à favoriser l'émergence de questions, de réflexions, d’idées. Voyages sans carte ni boussole dans une jungle touffue, dont je tente de ramener toutes les informations qui, de près où de loin, touchent le concept d'awareness, ou toutes les réflexions qui permettront de préciser ensuite ce qu'il recouvre et ce qu'un accompagnant Gestaltiste peut en faire. Au fur et à mesure de ce foisonnement assez peu structuré, des commentaires m’amèneront à dégager des questions susceptibles d’alimenter ma pratique de la Gestalt, d’éclairer mon itinéraire personnel de développement, ou d’établir des connexions entre les divers thèmes de réflexion. Dans la seconde partie, j'essaierai ensuite d'élaborer une forme plus claire, avec pour objectif de construire ma propre cartographie de la contrée awareness. De cette contrée, plus que des trésors méconnus qu'on a plaisir à exhiber, j'aurais simplement ramené un nouvel état d'être : si, de plus, la carte que je dresse de cette contrée pouvait modestement me permettre de mieux me mouvoir sur la planète Gestalt, j'aurais atteint mon objectif. - Page 9 - Section I. §1: La carte du trésor : définitions et concepts. Retour aux sources : Perls et la thérapie de la concentration A) Conscience. Frederick (Fritz) Perls, posant les bases de la Gestalt-thérapie, estime insatisfaisantes les théories du Moi élaborées par la psychanalyse de l'époque, en raison d'un mauvaise compréhension de la "vie consciente". Selon lui, la plupart des courants psychanalytiques tiennent la conscience comme un récepteur -passif- d'impressions ou d'éléments de rationalisation. Perls quant à lui, en référence à la Gestaltpsychologie et à la notion figure - fond, considère la prise de conscience comme créatrice, comme "l'élément central cohérent des visions fragmentées de "l'inconscient".4 Cette différence de vue va engendrer des différences dans l'attitude thérapeutique par rapport à la psychanalyse. En effet, concevoir la conscience comme passive -une simple perception de ce qui se passe en lui et autour de lui- conduit à donner un rôle passif au patient. Voir la prise de conscience comme une « force intégratrice », un contact créateur, amène à donner au patient un rôle actif. Permettre au patient d'être un partenaire actif dans le travail thérapeutique va favoriser la reproduction de cette attitude vis-à-vis de l'extérieur. Au contraire, le confiner dans la passivité risquerait de faire perdurer cette passivité. Le but de la thérapie, selon Perls, « n'est donc pas de résoudre la plupart des complexes ou de libérer certains réflexes, mais d'exercer le patient à la prise de conscience de soi pour qu'il puisse continuer le travail sans aide »5. En effet, si l'on considère la prise de conscience comme un phénomène actif, alors les résistances qui entravent le fonctionnement de la personne sont des aussi des expressions actives, et 4 Perls F., Hefferline, R.F, Goodman, P., "Gestalt thérapie", p25, Editions internationales Stanké, 1979. 5 in "Gestalt-thérapie", p34, déjà cité (note 4). - Page 10 témoignent donc d'une force de vie, plutôt que d'un élan morbide. Même si elles ont un caractère névrotique, elles ont un sens et servent à quelque chose. Il ne s'agit donc pas de gommer la résistance, la difficulté, mais de « pousser le patient à sentir que cette difficulté appartient au même domaine que la faculté de la résoudre et que l'élan créateur ». Le thérapeute n'est donc pas quelqu'un qui, du haut de son savoir, va décider quel symptôme, quel refoulement, quel conflit, doivent être "soignés", mais bien un accompagnant aidant chacun à réaliser activement sa propre synthèse créatrice. Par exemple, face à une agressivité refoulée, et donc non ressentie, il ne s'agira pas d'inviter le patient à « ne pas censurer », ce qui en soi est inducteur (et rappelle le fameux « sois spontané »), mais plutôt de lui demander de se concentrer sur la manière dont il censure. C'est la prise de conscience qu'il est « actif dans son refoulement » (c'est bien lui qui s'absente, se mure dans le silence, se bloque, ...) qui va lui permettre le relâchement de ce qui est refoulé. Il nous paraît utile de revisiter ces basiques de la Gestalt, telle que ses fondateurs les ont posés. En effet, certains ont pu -et peuvent encoresous couleur d'expérimentation ou de libération, aller en toute bonne foi dans un sens contraire à un travail thérapeutique véritablement Gestaltiste en confondant outil de mise en acte ou de repérage des points de blocage (l'expérimentation, parfois la régression) et levier thérapeutique. J'aborderai cet aspect dans la seconde partie (Awareness et expérimentations, page 64). B) (1) Concentration La concentration: Pourquoi ? Dans « Le moi, la faim et l’agressivité » Perls présente sa technique - la thérapie de la concentration- ainsi : « elle tend à nous faire retrouver le sentiment de nous-mêmes », (...) Cette technique n’est pas un procédé intellectuel, bien qu’il soit impossible de négliger totalement - Page 11 l’intellect »6. Il s’agit de percevoir l’évitement, et « d’aider le patient à affronter les faits qu’il tient cachés ». La méthode psychanalytique des associations libres entraînant tous les évitements possibles, Perls préconise donc une concentration sur le symptôme, ce qui maintient le patient dans le champ de ce qu’il refoule. Ainsi il pourra rencontrer et repérer les résistances. Perls considère que « la concentration idéale est un processus harmonieux de coopération consciente et inconsciente » dans lequel citant Freud- la « compulsion se transforme en volition ». Il distingue cette concentration idéale, « positive » -pour laquelle il n’y a pas d’effort, pas de conflit intérieur et dans laquelle les éléments de la personnalité sont coordonnés et centrés sur la tâche- de deux formes de concentration malsaines. La concentration obsessionnelle consciente, résultant d’une projection par laquelle l’individu se sent astreint par un « garde chiourme inhibé » à faire des choses qu’il voudrait rejeter. La concentration négative, artificielle, qui laisse supposer un effort délibéré, identifiée au devoir, dans laquelle, l’intérêt n’étant pas spontané, l’individu s’oblige à des tâches qui ne l’intéressent pas vraiment. Avec comme conséquence une susceptibilité excessive à la perturbation, puisqu’inconsciemment l’élément perturbant attire plus que la tâche. La concentration ne doit donc pas être confondue avec ce que le vocabulaire courant en a fait : une tension intellectuelle volontaire. Comme nous avons perdu cette capacité de concentration idéale, Perls propose de la réapprendre, par tâtonnements, et à cet effet il va proposer un ensemble d’exercices. La concentration est ainsi à la fois le but poursuivi et l’outil pour l’atteindre. Il s’agit d’un apprentissage par répétition, et cette approche est « la seule qui peut mener à la réussite ». Durant cet entraînement, des résistances apparaîtront : il nous faut alors comprendre à quoi nous servent ces attitudes plutôt que de les condamner et de se forcer à les éviter. 6 Perls (F.), « Le moi, la faim et l’agressivité », Tchou éditeur, 1978. - Page 12 De plus, pour Perls, « la thérapie de la concentration ouvre la voie au revécu émotionnel d’une façon bien plus rapide et plus efficace que n’importe quelle conversation ou que la technique des associations libres ». Il souligne la valeur cathartique de la concentration sur un être ou un événement avec lequel on est en relation émotionnelle, et précise que contrairement à l’hypno-analyse ou à la narco-analyse, la personnalité consciente est renforcée, puisqu’il y a concentration, et non fonctionnement inconscient. (2) La concentration : comment ? "Quelle est la technique que nous utilisons en Gestalt-thérapie ? Elle consiste à établir un continuum de conscience. (...) Ce continuum de conscience paraît très simple, être conscient de seconde en seconde de ce qui se passe. (...) Ce que Freud appelle l'association, moi je l'appelle dissociation, dissociation schizophrénique afin d'éviter l'expérience. C'est un jeu (...) qui consiste à éviter l'expérience de ce qui est. Vous pouvez parler sans fin, poursuivre vos souvenirs d'enfance jusqu'au jour du jugement dernier, rien ne changera. Vous pouvez associer ou dissocier cent choses à un événement, mais vous ne pouvez faire l'expérience que d'une réalité. Au contraire de Freud qui a mis l'accent sur les résistances, moi je l'ai mis sur les attitudes phobiques, sur ce qu'on fuit ». « Ainsi l'agent thérapeutique, le moyen de développement consiste à intégrer l'attention et la conscience. Ce que je fais en tant que thérapeute, c'est de catalyser : en offrant des situations où la personne peut se sentir bloquée avec ce qu'il y a de déplaisant, et en la frustrant de sa fuite afin qu'elle mobilise ses propres ressources ».7 Perls utilisait donc ce qui se présentait au cours de la séance ou proposait des situations de façon à permettre au patient d’apporter des réponses à quatre questions, qui résumaient à ses yeux l’awareness : * "Qu’es-tu en train de faire maintenant ?" * "Que ressens-tu en ce moment ?" 7 in « Rêves et existence en Gestalt thérapie » , p46 à 48, déjà cité, note 22. - Page 13 * "Qu’es-tu en train d’éviter ?" * "Que veux-tu, qu’attends-tu de moi ?" En dehors de propositions à partir de ce qui se présente, Perls évoque dans son premier ouvrage, (« le moi, la faim et l’agressivité »), quelques moyens pour développer la capacité de concentration : • La Relaxation : Perls note que grâce à la relaxation, les images pourront réapparaître chez ceux qui n’ont plus aucune capacité de visualisation, ce qui constitue un symptôme de perturbation grave, témoin d’une peur de regarder ce qu’on veut éviter ou ce qui peut provoquer des émotions ou souvenirs. En effet « celui qui regarde les choses sans les voir aura des difficultés à évoquer des images mentale; qui a le cerveau plein de mots, de rancoeurs ou de rêveries ne regarde généralement pas le monde directement mais le traverse sans intérêt véritable pour son environnement »8. • La Concentration du corps : concentration sur les contractions musculaires et pas seulement sur la relaxation; exercices d’équilibre, marche consciente sans pensée ... • Le Sens de l’actualité : Prise de conscience que tout événement a lieu dans le présent et non fuite dans le passé ou dans la pensée futuriste de type rêverie. • La Visualisation : La conscience étant plus proche des mots et l’inconscient des images, Perls préconise, pour atteindre l’harmonie entre le Moi et l’inconscient, d’apprendre à contrôler la visualisation. Une telle visualisation consciente demande une certaine concentration, et n’a rien à voir avec la rêverie, qui est de l’ordre de la déflexion, une façon d’éviter de diriger l’action de la conscience dans une direction perçue comme dangereuse, ou inconvenante. En matière de visualisation, Perls va même très loin, puisqu’il propose d’inclure dans le contact imaginaire de la visualisation l’apprentissage des autres sens que la vue (toucher, ouïe, odorat, goût) et des actes que nous n’oserions pas poser dans la réalité. • Le Silence intérieur : Maîtrise du discours infra-verbal : « Essayez de garder intérieurement le silence: les énergies dont le discours prenait la place vont resurgir des couches biologiques profondes ». 8 in « Le Moi, la faim et l’agressivité, déjà cité, note 6. - Page 14 Devenir le metteur en scène et le réalisateur de notre vie corporelle, de notre cinéma intérieur; disposer de la maîtrise de nos scénarii internes, afin de devenir peu à peu acteur, et non plus spectateur de notre réalité dans toutes ses dimensions. Perls, aux débuts de la Gestalt, n’est pas si éloigné -dans les exercices proposés et dans les objectifs- d’approches comme la sophrologie. C) Le Contact ; Le Self : Le terme de contact étant également un des mots-clefs de la Gestalt, exprimant un concept qui englobe l'awareness, il n'est pas inutile d'en préciser la définition, et ce d'autant que le langage courant lui attribue un sens plus restrictif. « Le contact est un tout qui englobe prise de conscience, réponse motrice et sentiment (...) et il se produit à la frontière contact dans le champ organisme environnement. (...) La frontière contact est l'organe spécifique de la prise de conscience de la situation nouvelle »9. Il ne s’agit donc pas du sens courant, signifiant généralement « toucher » ou « relation », mais plutôt de la rencontre entre l’organisme et l’environnement à l’occasion d’un instant de vie. Cet instant de vie , cet « événement », peut être vécu par la personne avec une large attention envers les éléments internes (sensations, sentiments, résistances, intuitions,...) et externes (réactions et attitudes de l’autre, contraintes et influences de l’environnement) qui composent la réalité, ce qui lui permettra une pleine implication dans l’instant présent, et un ajustement à l’événement prenant à la fois en compte ses besoins propres et les réalités de l’environnement. La faculté de vivre pleinement cet événement suppose un processus partant de l’émergence du besoin de l’organisme jusqu’à son accomplissement ajusté aux réalités de l’environnement, accomplissement permettant d’assimiler l’expérience ainsi vécue, et rendant la personne disponible pour une suivante. Suivant les auteurs, ce processus, le « cycle du contact » ou « cycle de satisfaction des besoins », est présenté en quatre à sept étapes; l’intérêt 9 in « Gestalt-thérapie", p45, déjà cité, note 4 - Page 15 de cette division résidant principalement dans la perspective d’un repérage des étapes durant lesquelles se produisent des perturbations répétitives et non choisies du processus. Ce sont ces perturbations qui constituent la difficulté, et c’est sur le rétablissement du contact ainsi défini que le Gestalt-Thérapeute portera son intervention. C’est ce qui explique sa centration sur ce qui se passe dans l’ici et maintenant de l’instant thérapeutique, témoignage présent des modalités de contact du client. Le système mis en oeuvre par la personne pour vivre ce processus du contact est nommé le Self . Le Self, en Gestalt, n’est donc pas une instance mais un système processuel. Il fonctionnera dans divers registres (ça, moi, mode moyen) et aura une intensité plus ou moins importante selon les étapes. Selon l’organisation de ces registres, et selon les relations entre eux, la personne utilisera durant le cycle de contact diverses modalités d’adaptation (résistances). Les perturbations de ces registres et des fonctions qu’ils opèrent -et donc du Selfentraîneront des modalités d’adaptation non ajustées à la situation ou au besoin réel de la personne. Maintenir le self en contact et permettre que les modalités d’adaptation soient ajustées (« résistances adaptatives ») est l’objectif de la thérapie : "Lorsque, en état d'urgence, le Self peut garder le contact et le maintenir, la thérapie est terminée"10. C’est ce qui explique la position centrale de l’awareness pour la Gestalt : l’awareness est la condition sine qua non du contact. Sans elle pas de perception de ses ressentis et besoins propres, pas de prise en compte des réalités de l’environnement, et donc pas d’ajustement possible, pas de responsabilité ni d’autonomie. Mais l’awareness n’est pas tout le contact. §2: Voyage parmi les auteurs : Pour Serge Ginger, l’awareness est une "attention flottante, vigilance à la fois délibérée et préconsciente : intellectuelle, émotionnelle et corporelle, concentrée sur le vécu intime et subjectif 10 in « Gestalt-thérapie", p289, déjà cité, note 4 - Page 16 interne et sur l’environnement externe (perçu subjectivement lui aussi), cette "conscience immédiate" du présent dans toutes ses dimensions, est recherchée aussi bien dans le zen bouddhiste qu’en Gestalt"11. Il s’agit d’être attentif au flux permanent de mes sensations physiques (extéroceptives et proprioceptives), de mes sentiments, de prendre conscience de la succession ininterrompue des figures qui apparaissent au premier plan, sur le « fond » constitué par l’ensemble de la situation que je vis et de la personne que je suis sur le plan corporel, émotionnel, imaginaire, rationnel ou comportemental ». Dans ce passage S. Ginger envisage l’awareness plutôt comme « échauffement favorisant, le cas échéant, à partir d’un ressenti actuel, l’émergence d’une situation inachevée ». Il la qualifie « d’attitude fondamentale »12. L’awareness semble donc ici être vue plutôt comme une base préalable, un « fondement », pour la démarche thérapeutique. Si l'on compare cette définition à la citation suivante de Cécile Robine « Développer l’awareness est l’objectif de la thérapie gestaltiste, le contact -au sens d’une expérience satisfaisante et complète - serait plutôt la conséquence de la thérapie » 13on peut d'ores et déjà s'interroger : Le développement de l'awareness constitue-t'il un préalable ou un aboutissement? Nous nous trouvons là face à des questions cruciales : D'un côté, on estime que l'awareness est l'objectif de la thérapie et que la complétude du contact, est atteinte ensuite, par voie de conséquence. De l'autre, l'awareness constituant un « échauffement », il y a lieu d'aller plus loin, de favoriser l'émergence de « situations inachevées » et l'awareness va la favoriser à partir de la reconnaissance d'un ressenti actuel. On peut voir dans ces appréciations des points de divergence majeurs : comment la même chose pourrait-elle être à la fois l'objectif et le moyen? Quel est l’objectif de la thérapie : la complétude du contact 11 in Revue de la SFG, n°1, "vingt notions de base, vingt ans après"). in « La Gestalt, une thérapie du contact », Hommes et groupes éditeurs, 1990) 13 Robine (C.), "L'ajustement créateur", in actes de la Société Française de Gestalt, 1984. 12 - Page 17 ou l’achèvement de situations inachevées? En fait, nous verrons plus loin comment ces deux façons de présenter les choses sont compatibles entre elles. Noël Salathé définit l’awareness comme «la reconnaissance, la prise de conscience marquée d’affect, de sentiment, d’une relation entre l’organisme et l’environnement (...) la personne sait ce qui l’habite, elle a atteint l’awareness »14; ou encore « période durant laquelle je prends conscience de ce que je désire, de mon excitation et de mon émotion (sentiment) ».15 Il introduit ainsi les notions d’affect, de sentiment, de désir, d’émotion : la seule sensation n’est donc pas significative de l’awareness. Et, parlant de « période » il introduit également un aspect temporel, l’awareness correspondant à un moment donné ... Pour Jean-Marie Robine «l’awareness, c’est une forme de conscience dont dispose également l’animal et qui est à la fois motrice, sensorielle, ...intégratrice de l’ensemble des données du champ. On pourrait dire qu’elle est connaissance immédiate et implicite »16. Il rappelle la distinction entre awareness -conscience immédiate- et « conciousness » -conscience réflexive ou pensée-. Pour lui, le rôle du thérapeute est d’aider la personne à devenir « consciemment consciente », et c’est à partir de là qu’il pourra l’aider à sortir de la fixation, de l’immobilisation pour retrouver une véritable qualité de contact avec l’environnement. En amenant ce « consciemment consciente », il se rapproche de la notion d’autoconscience (« je suis conscient de moi en train d’être conscient ») que développent les sophrologues. Faut-il voir dans la définition de J.M. Robine deux niveaux distincts de conscience : un niveau « animal » (l’awareness) et un niveau « humanisé » (l’auto-conscience)? Ailleurs, J.M Robine distingue awareness et « awareness partielles ». Des prises de conscience fragmentaires (limitées par exemple à des sensations corporelles) ne constituent pas « l’awareness véritable et thérapeutique qui structure l’expérience, c’est à dire qui structure ce 14 Salathé (N.), Psychothérapie existentielle, p.21, Amers éd., Paris, 1992 Salathé (N.), Précis de Gestalt thérapie, .p24 Amers éd., Paris, 1987. 16 Robine (J.M), « la Gestalt-Thérapie », p.25, Essentialis, éd. Morrisset, Paris, 1994 15 - Page 18 qui est là en une gestalt complète et claire ». Pour lui, la qualité du thérapeute va s’exercer « dans une sensibilité très vive au fond, dans une capacité à y percevoir les matériaux en attente, les besoins, désirs et appétits, et à les faire surgir et s’organiser dans une figure »17. Nous trouvons là une définition de ce que doit être l’awareness du thérapeute, ainsi qu’une réponse à la question que nous posions plus avant : si l’awareness véritable structure l’expérience, c’est qu’il s’agit vraisemblablement de ce que nous nommions l’autoconscience! Eduardo Giusti pose clairement l’awareness comme source du changement et différencie la mise en action caractérisant l’awareness d’avec la réaction. « En Gestalt le changement se produit avec l’awareness qui déstructure et restructure le processus intrapsychique. La méthodologie de l’awareness entend vivre AU présent (mise en action de contact personne-environnement) et non pas vivre POUR le présent (réaction immédiate et gratification impulsives). C’est grâce à l’awareness du processus en cours que se déploie le Self ».18 Bernard Chevalley : Awareness : La contuition. Enfin, pour conclure ce tour d’horizon des définitions de l’awareness, une tentative mérite au moins d’être citée : Dans un article consacré à Paul Tillich, (revue n°6 de la SFG), B. Chevalley -eu égard sans doute à notre ministre de la culture bannissant le franglais- propose une traduction française possible de l’awareness. Il exhume du vocabulaire philosophique le concept de contuition : « Intuition commune, se prolongeant en celle d’un autre objet ».19 « Forme de connaissance immédiate qui ne recourt pas au raisonnement. (Robert, art. intuition), mais qui, se prolongeant dans la connaissance non raisonnée d’autres objets, constitue un savoir environnemental non cognitif. En état de contuition, je me connais et je prends conscience de moi dans mon environnement, en une sorte de vigilance passive ou 17 Robine (J.M), in « Une esthétique de la psychothérapie », actes des journées d’études de la SFG, 1984 18 Giusti (E.), « Gestalt counseling », in actes des journées d’études de la SFG, 1984 19 Lalande (A.), Vocabulaire technique et critique de la philosophie, PUF, Paris, 13ème édition, 1980 - Page 19 de clairvoyance »20 . L’effort de traduction est méritoire, mais gageons qu’il ne soit pas porteur de fruits ! Quant à la définition ainsi donnée par B. Chevalley, c’est celle que nous retiendrons personnellement. Et quelques anonymes : Je voudrais pour finir d’alimenter ce florilège, présenter enfin quelques définitions empruntées à divers stagiaires et animateurs de stages où la notion d’awareness a pu être abordée. - « Vigilance à la fois délibérée et préconsciente, corporelle, émotionnelle, intellectuelle - Prise de conscience de la succession ininterrompue des figures du premier plan et du fond constitué par l’ensemble de la situation vécue sur le plan corporel, émotionnel, imaginaire, rationnel, comportemental. - Connaissance immédiate du présent dans toutes ses dimensions. - Faculté de vivre pleinement le contact que vous avez par rapport à ce que vous faites, ce que vous omettez de faire et ce à quoi vous participez. - Conscience en flux continu de ce que vos sens ont perçu, permettant de répondre de ce savoir intime vis-à-vis de soi-même, du partenaire, de l’entourage, de la société ». Enfin, pour conclure cette série de définitions par lesquelles j’ai tenté de préciser ce qu’est l’awareness, je citerai les Polster afin de bien la différencier de ce qu’elle n’est pas : « Une personne est souvent exagérément consciente parce que son auto-examen permanent écarte le risque qu’elle fasse quelque chose dont elle ne veut pas prendre conscience (ce qui la rend empruntée, mais garantit sa sécurité »21. Une conscience excessive devient un contrôle protecteur contre l’émergence de prises de conscience insupportables. 20 Chevalley (B.), Paul Tillich et la Gestalt thérapie, in revue de la SFG n°6, 1994. 21 Polster, (E. Et M.), La Gestalt, Le jour éditions - Page 20 Je me sens particulièrement concerné par cette remarque qui me renvoie à mes fonctionnements : que touche t’ elle donc en moi ? Mon entourage me perçoit souvent comme excessivement cérébral, en contrôle permanent de la réalité : Premier doute ! D’ailleurs, depuis que j’ai commencé cette partie du travail je n’ai abordé que des définitions et concepts : serait-ce un moyen pour éviter de contacter ce qui pourrait me concerner dans le sujet étudié? Second doute ! Bien des définitions citées évoquent les sentiments : Exprimant peu d’affects, parce que les ressentant peu, ma capacité d’awareness ne serait-elle pas singulièrement réfractaire aux sentiments... en serais-je amputé? Troisième doute ! En gros une seule « petite » question se pose à moi en cet instant : « et s’ils avaient raison ? ». Quatrième doute! Holà, un doute, ça va ... Trois doutes bonjour les dégâts! Quatre doutes : Un petit voyage dans mon histoire et mes fonctionnements s’impose pour y voir plus clair! - Page 21 Section II. La perte du trésor : Petite histoire personnelle Pour Perls, la peur (dans la phobie), ou le désir d'éviter ce qui fait souffrir, sont l'ennemi du processus de croissance de l'individu. Le « continuum de conscience », -l’awareness- est interrompu dès lors que l'on commence à ressentir quelque chose de déplaisant, dès que l'on détourne l'attention. « Aussitôt que la conscience devient déplaisante, la plupart la suppriment. Et soudain ils commencent à intellectualiser, à s'envoler dans le passé, leurs attentes, les bonnes intentions, en utilisant les associations libres schizophréniques, allant comme des sauterelles d'expérience en expérience, et pas une de ces expériences n'est expérimentée, car ce n'est qu'une sorte de flash, qui laisse tout le matériau disponible inassimilable et inutilisé ».(...) « La plupart d'entre nous préfèrent éviter les situations déplaisantes et nous mobilisons toutes les armures, masques, etc., ...; ou une procédure habituellement connue comme la régression. Aussi j'essaie de savoir du patient ce qu'il évite » 22. Eh bien me voilà en plein coeur du sujet ! Intellectualisation, rêverie, dissociation, évitement des situations déplaisantes ou qui font souffrir, et mobilisation des masques et armures ... je retrouve dans mon histoire personnelle, et depuis bien longtemps, tous ces symptômes, et peut reconstituer avec eux les différents cycles de mes répétitions : Coupure du contact avec la réalité vécue comme potentiellement dangereuse => mise en oeuvre de l’intellectualisation pour catégoriser, connaître, contrôler => fonctionnement dans la relation essentiellement sur un plan cognitif, au détriment du plan affectif : et donc hypertrophie progressive de la fonction Moi (renforçant ainsi le fonctionnement) => confrontation inévitable avec la réalité et frustration du désir de contrôle -de toute puissance ?- => refuge dans la solitude par constatation de l’incompréhension => évitement de la souffrance par la rêverie ou 22 Extraits de F. Perls, Rêves et existence en Gestalt thérapie, p46 à 48, EPI éditeurs 1972. - Page 22 par l’intellectualisation => au final, soit hyper-activité plutôt compulsive, soit installation dans l’inaction pour éviter toute nouvelle frustration ou souffrance, ce qui constitue le retour à la case départ! Ou alors : Sentiment d’abandon + interdiction ou impossibilité de l’opposition => Désir de toute puissance + peur du jugement de l’autre + sentiment d’infériorité => perfectionnisme à outrance + restriction de l’expression (du « non », de l’agressivité) => centration sur la tâche, l’objectif => démarche essentiellement rationnelle => perte du contact => peu de place pour l’implication dans la relation => persistance de la solitude => maintien dans une situation ou la lutte contre le sentiment d’abandon est nécessaire => rêverie ou intellectualisation => appauvrissement de l’affect => distanciation de l’autre ... Et encore retour à la case départ ... Alors, après cette énumération bien mécaniste, répondons donc à la question -simple, mais essentielle- que pose Perls et les Polster : qu’est-ce-que j’évite ? C’est ici que le problème se corse ! De toutes ces années de répétition il m’est à ce jour impossible de dégager un point de départ, une circonstance traumatique unique qui me permettrait d’éclairer la source de mes évitements, (et peut-être de lui en attribuer la responsabilité, ce qui pourrait ainsi me permettre d’éviter de prendre mes responsabilités!). Je vois plutôt dans une succession de circonstances, de micro-traumatismes, la source des symptômes, et de leur enchevêtrement. Chaque microtraumatisme engendrant une souffrance différente, annihilée par un symptôme dès son apparition, puisque la souffrance ne pouvait être vécue ou exprimée, et le tout composant un système complexe dont chaque composant vient petit à petit renforcer les autres. Pour répondre à la simple question de Perls, il me faudra donc entrer dans la complexité ! - Page 23 Cette complexité du système intrapsychique est étudiée par Max Pagès dans un ouvrage 23 qui met en évidence les « noeuds interprocessuels » entre le social, le biologique, l’émotionnel, l’inconscient, au niveau individuel, groupal, organisationnel, et entre eux. Il dégage la notion « d’amalgame défensif » : « organisation solidaire de mécanismes de défense appartenant à plusieurs systèmes psychiques, l’émotionnel, le discursif, le socio-familial, une prise en masse du psychisme qui caractérise le fonctionnement pathologique ». Cet apport rejoint la conception holistique que les Gestaltistes ont de l’homme (schématisée par le pentagramme de S. Ginger, ou évoqué par G. Delisle en terme de triangle phénoménologique comprenant les pôles émotif, cognitif, sensori-moteur). Mais il nous paraît fondamental : chaque aspect, porté au rang de système, est considéré comme ayant un fonctionnement propre, mais en lien avec les autres. Il ne peut donc être question de ne considérer qu’un aspect au détriment des autres : les partisans du tout émotionnel sont donc renvoyés dos à dos avec ceux du tout analytique. Tout au long de ce mémoire, nous nous rangerons donc à ces distinctions entre systèmes psychiques autonomes mais interdépendants : système émotionnel, système discursif, système sociofamilial. Portant sur un objet complexe, l’intervention thérapeutique se doit donc d’être multidimensionnelle et de mettre en oeuvre des « stratégies thérapeutiques à plusieurs entrées ». Ainsi Max Pagès considère-t’il comme incontournable d’associer un travail émotionnel, un travail analytique et un travail sociologique, et le dégagement thérapeutique estil le résultat d’effets de synergie entre les effets de ces divers travaux. Il conviendra de se remémorer cet apport avant de vilipender l’approche analytique, ou d’aduler le travail émotionnel. Il ne sera en effet plus possible de réduire l’intervention thérapeutique à des aspects de règlement du transfert, ou à une décharge énergétique libératrice. Répétition de cycles complexes, amalgame défensif source de résistances entrelacées, coupures de l’awareness : quels liens avec mon histoire ? Quels épisodes ont pu contribuer à la perte 23 Pagès, (M.) « Psychothérapie et complexité », Re-Connaissances, Hommes et perspectives, Marseille, 1993 - Page 24 du trésor? Quels épisodes peuvent avoir planté les racines de ces répétitions et entremêlé les branches noires de mes fonctionnements : abandon, impuissance, infériorité, culpabilité, distance, perte de l’affect, perfectionnisme, intellectualisation, contrôle ... C’est l’histoire d’un enfant seul, mais qui ne l’a pas toujours été : aîné de trois enfants, dont une soeur et un frère handicapés, quelle a pu être ma place vu leur handicap ? Quelle disponibilité pouvaient-ils laisser à ma mère? Sans doute leur portait-elle toute son attention, et le petit enfant que j’étais le supportait-il mal. Et les séjours ponctuels chez une tante étaient-ils vécus comme des abandons ? Abandon? Pourtant il y avait sous le même toit trois générations de femmes : arrière-grand-mère, grand-mère, mère... Ne pourrait-on pas plutôt subodorer un envahissement? Si mes souvenirs remontaient jusque là, la toute petite enfance livrerait sans doute quelques clefs pour expliquer la formation de troubles du narcissisme, troubles auxquels je consacrerai plus loin un paragraphe d’ordre plus théorique. Mais ce n’est pas le cas, et ma petite enfance -celle d’avant le décès de ma grandmère- reste muette : muette de trop de douleurs, à l’image d’une mère dont on dit que personne ne l’a vue pleurer lors des décès de ses deux enfants puis de sa mère ? Car après la toute petite enfance, ce fut la longue série des décès et des pertes : de ma soeur -j’avais deux ans et demi- ; de mon frère -un an plus tard-, de ma grand-mère, qui vivait sous le même toit et était vécue comme une seconde mère, -j’avais cinq ans-; d’une arrière grand-mère, qui vivait elle aussi sous le même toit, -j’avais sept ans-; puis la perte de la maison familiale -pour des raisons de succession et de partage- qui impliqua la perte de celle qui était devenue ma dernière compagne, une amie à quatre pattes... Puis, bien plus tard, à l’âge de quatorze ans, comme un rappel pour le cas où j’aurais oublié, la mort du meilleur ami : tout cela donne une enfance parsemée de deuils, de disparitions, sans doute pris comme autant d’abandons et de renforcements du sentiment d’impuissance et de celui d’abandon ... - Page 25 D’un milieu impliqué dans l’église catholique j’ai reçu une éducation assez stricte, fortement empreinte de morale, de rites et de dogmes. Je garde en mémoire les évocations des flammes de l’enfer par un vieux prêtre de campagne. Ces images qui me hantaient souvent m’ont chevillé au coeur et au corps la notion de péché, encore renforcée par l’obligation d’une confession obligatoire régulière, par l’observation de règles religieuses assez strictes ... Pour gagner mon paradis, et pour mériter de Dieu et des hommes, je devais donc répondre à leurs désirs. Devenue nécessaire pour atténuer la culpabilité, cette obligation de répondre aux désirs de l’environnement fut sans doute d’autant plus prégnante que le sentiment d’abandon était déjà installé pour les raisons évoquées plus avant. De plus, face au désir des adultes, mes désirs propres et mes ressentis douloureux n’étaient pas forcément pris en compte : le souvenir me revient de ces gifles suite à un « non », celui de séjours à la cave en cas d’opposition manifestée, ou celui des : « on ne pleure pas !», ou des « maintenant tu sais pourquoi tu pleures !», faisant suite à une gifle. Il m’était impossible de traverser la souffrance en l’exprimant : je me suis alors auto-condamné à garder le silence sur mes ressentis. Et comme de plus, je les considérais comme mauvais, cela augmentait encore la culpabilité. Il me fallut alors, pour répondre aux besoins des adultes, qui devenaient peu à peu les miens, atteindre la perfection dans les travaux scolaires : là encore le souvenir me revient de ces moments ou je regagne plusieurs fois de suite ma chambre pour réapprendre une leçon non sue parfaitement. Malheureusement je n’ai plus le souvenir parallèle des moments de félicitations en cas de réussite ! Ingurgiter encore et encore ... et sans avoir le droit au dégoût ! 24 A ce sujet, en relisant un passage de Perls au sujet du refoulement du dégoût, me reviennent aussi les innombrables repas ou il a fallu « manger de tout », « finir son assiette avant de quitter la table», « en reprendre encore un peu » malgré un refus ou un dégoût pourtant clairement posé. 24 in « Le moi, la faim, l’agressivité », p 240, déjà cité note 6 - Page 26 Perls décortique le mécanisme du refoulement du dégoût : ce mécanisme illustre bien les modalités de l’engourdissement de l’awareness des sensations du goût et de l’odorat suite à une introjection répétitive. Comme ce mécanisme nous paraît extrapolable à d’autres sensations ou sentiments nous désirons le rappeler ici : Le dégoût étant vu comme une rébellion est puni par l’obligation maternelle d’avaler (malgré la protestation de l’organisme). Une frigidité orale, doublée d’une stimulation artificielle, vont alors s’installer, dans le but de ne plus sentir le goût ou l’odeur de l’aliment concerné. Dans cette lutte, si le dégoût l’emporte, l’objet ne sera pas approché; sinon, c’est la détermination à incorporer qui l’emporte, et le dégoût est refoulé, au prix d’un engourdissement du goût et de l’odorat. Le terrain est prêt pour l’indifférence vis-à-vis de la nourriture, puis du monde. Vaincre cette indifférence suppose d’apprendre à supporter le dégoût, à ne pas éviter le contact avec les aliments -ou les personnes- qui révoltent. « Celui qui est dégoûté des autres et de leurs actions est bien plus vivant que celui qui accepte n’importe quoi avec un palais mental triste et ennuyeux ». Ce passage montre clairement la nécessité de reconnaître le droit d’existence à toutes les polarités; ici l’agréable et le désagréable. En effet c’est en étant aware des possibilités extrêmes que l’organisme pourra définir son équilibre, dans un choix équilibriste (actif) et non équilibré (passif)! Ne laissant pas de place pour le dégoût, la colère, la tristesse, la paresse, la gourmandise, l’éducation traditionnelle des années soixante visait à faire des individus droits, solides, gentils, vertueux et aimant leur prochain : mais à quel prix ! Au prix de l’oubli du « comme toi-même » qui devrait pourtant servir de référence à l’amour du prochain! Mais pas au prix de l’oubli de ces années de pré-adolescence passées à me sentir « nul » et inutile. Au prix de la souffrance silencieuse face à l’injustice Je me souviens encore des prises de parti systématiques de mes parents contre moi dans des conflits fréquents avec une cousine plus âgée souvent présente à la maison, et dont le jeu était de mettre en place les moyens de provoquer l’énervement ou la colère. - Page 27 Au prix de la résignation devant la bêtise humaine : Présent aussi, cet autre épisode humiliant, vécu à l’âge de neuf ans, et qui sera rappelé par l’environnement jusqu’aux années d’adolescence : une directrice de séjour de neige dénonçant un problème de continence -preuves à l’appui- devant soixante enfants réunis. Présents encore, les quolibets et moqueries qui resteront utilisés dans l’établissement scolaire par quelques uns des enfants alors présents, et ce durant plusieurs années. Au prix du silence face à l’horreur subie : Car, en dehors du registre familial, l’environnement n’était pas moins envahissant, voire même hostile et destructeur : ma mémoire n’a jamais pu se défaire des images laissées par deux agressions sexuelles subies à huit et neuf ans, et que je n’ai jamais pu évoquer -puisque dans mon esprit la plainte n’était guère de mise et le pardon obligatoire!- d’autant que le sentiment de culpabilité et la honte de ces épisodes se renforçaient mutuellement. L’addition de toutes ces circonstances a généré des conflits intérieurs insolubles : non confiance en l’autre malgré le besoin de sa présence; peur de l’attachement par peur de l’envahissement et par peur de la souffrance imaginée de la perte future; fuite de la critique, du conflit, désir de solitude ... Partant de là, quelle autre solution que la rupture du contact, la perte de l’awareness, la surdité (que j’ai réellement développée) : surtout ne plus avoir mal, ne plus souffrir d’être seul, ne plus souffrir de n’être pas seul quand l’autre vous fait souffrir, ne plus souffrir d’être interdit de souffrance, ne plus souffrir de les entendre!!! Et, pour vivre malgré tout dans ce monde sans passer de l’autre côté du miroir, se raccrocher à des investissements « sans risques » et dûment reconnus : les études, la théorie, la religion ... Winnicott, dans « l’agressivité et ses rapports avec le développement affectif » décrit les trois façons d’être du très jeune enfant (encore au stade du narcissisme primaire) face aux interventions de l’environnement. Soit l’environnement est présent mais laisse l’enfant vivre ses expériences; soit l’environnement empiète sur le bébé, et au lieu d’expérience propre il y a réaction à cet empiétement; soit - Page 28 l’environnement est envahissant, il n’y a plus de place pour l’expérience individuelle et « l’individualité se développe comme une extension de l’environnement .(...) Ce qui reste du noyau est caché et ne se retrouve qu’avec difficulté. L’individu n’existe alors que grâce au fait de n’être pas deviné ». Ce passage éclaire sur la psychogenèse du faux-self, ou de la personnalité « as if » (comme si) : nous y reviendrons plus loin (awareness et troubles narcissiques, page 50) Bien sûr, les souvenirs personnels évoqués datent d’une phase postérieure à celle du narcissisme primaire, et les considérer comme source possible des troubles constitue une extrapolation de Winnicott : mais je pense qu’une telle extrapolation est justifiée pour toutes les périodes de l’enfance, y compris en phase de latence, dès lors qu’on se trouve face à un polytraumatisme. Les souvenirs évoqués témoignent d’un mode d’action de l’environnement plutôt envahissant qui constitue une somme de traumatismes propres à générer certaines défenses, indépendamment de l’âge ou ils ont été vécus! Et c’est la conjugaison d’événements, plus que l’un d’entre eux, qui a constitué peu à peu un amalgame défensif, à l’origine d’un processus de rupture du contact à l’un ou l’autre des moments du cycle de contact, et moyennant l’une ou l’autre des modalités possibles (confluence, rétroflexion, projection, déflexion, égotisme ...) selon la situation rencontrée. L’ouverture de la malle aux souvenirs pourrait sans doute apporter encore de l’eau à ce moulin de la psychogenèse, et nous pourrions sans doute passer de nombreuses années à fouiller en ramenant chaque fois d’autres traumatismes, peut-être jusqu’aux tout premiers : la perte par le tout petit enfant de l’objet aimé, -la mère- ou plus avant, celle du paradis symbiotique perdu. Mais le trésor perdu n’est pas cet hypothétique souvenir qui viendrait tout expliquer : le voyage à travers l’histoire ne vise pas à fournir un bouc émissaire bien pratique à qui voudrait une fois de plus éviter de prendre la responsabilité de son existence. L’histoire n’est que le terreau sur lequel l’individu peut à chaque instant présent choisir d’enraciner son futur ! Le trésor perdu n’est donc autre que la conscience de cet instant présent, l’awareness, que nous nous sommes efforcés de présenter jusqu’ici. - Page 29 Alors, foin de recherche de causalité, il me faut déposer maintenant toutes les vieilles valises, et revenir au phénomène, aux processus nés de cette histoire, pour les explorer d’abord et éclairer ensuite l’itinéraire thérapeutique qui ouvre la voie de la redécouverte du trésor. Ce sera tout l’objet de la seconde partie. - Page 30 . SECONDE PARTIE : L’AWARENESS EN ACTION Après avoir exposé durant la première partie ce que recouvrait la notion d’awareness et avoir ainsi pu éclairer certains dysfonctionnements de l’awareness et leurs sources possibles, cette partie sera l’occasion de préciser les spécificités de l’approche gestaltiste dans son regard sur le dysfonctionnement, puis dans les modalités de l’action thérapeutique. Nous considérerons premièrement l’awareness en tant que fonction de l’organisme telle que vue par la théorie gestaltiste, et en tant que fonction susceptible de perturbations. Plus particulièrement concerné par cet aspect, nous nous pencherons principalement sur les perturbations liées aux troubles du narcissisme, et ferons donc référence aux auteurs même non gestaltistes- plus axés sur ce thème. Dans une seconde section, consacrée à l’action thérapeutique, nous verrons comment la fonction awareness est utilisée par le thérapeute gestaltiste en tant qu’outil principal. La troisième section nous amènera à la fin du processus thérapeutique : la capacité d’awareness, enfin rétablie en toute situation, témoigne d’un état d’être qui devient alors un véritable art de vivre. En tant qu’état, l’awareness est assez proche de ce que certaines philosophies orientales vise à atteindre (satori, wu-wei, nirvâna, ... ), nous retrouverons à ce point la parentèle orientale de la Gestalt et nous en dresserons brièvement- les contours. - Page 31 Section I. §1: CONTACT : l'awareness en tant que fonction. Awareness et cycle de contact : A) Le cycle de contact : Nous avons préalablement défini le cycle de contact et le Self, et à cette occasion nous évoquions les étapes du cycle et les registres du Self : en quoi l’awareness concerne - t’elle ces points ? (1) L’Awareness et les étapes du cycle de contact : Si Goodman se contentait de quatre étapes : (pré-contact, mise en contact, plein contact, post-contact) ceux qui l’ont suivi ont jugé bon de préciser ce que recouvrait ces termes. Zinker l’a décomposé comme suit : sensation - prise de conscience mobilisation de l’énergie - action - contact - retrait. 25 Ainsi, faisant suite à la sensation, l’awareness devient la fonction qui permet le repérage de ce qui se passe sur le plan corporel ou émotionnel. Certes, cette interprétation correspond à ce qu’est l’awareness. Mais placer l’awareness (conscience) à un moment donné du cycle peut conduire à considérer qu’elle est absente des autres phases : or il ne peut être satisfaisant d’imaginer une mise en action ou un contact sans conscience, aussi nous ne retiendrons pas cette identification des phases. Pour éviter toute réduction il faut bien se rendre compte de la multiplicité de « micro-gestalts » en cours au sein d’une gestalt en cours, elle même parfois partie intégrante d’une « macro-gestalt ». Ce qui revient à dire que l’individu vit en permanence des cycles s’interpénétrant et que la conscience ne peut être limitée à la place que lui donne Zinker, et elle ne peut seulement être cette fonction qui permet le passage du « ne rien faire au repérer » puis « du repérer à l’agir ». 25 Zinker (J.), « se créer par la Gestalt », éditions de l’homme, 1981 - Page 32 Dans « psychothérapie existentielle » Noël Salathé distingue quatre étapes : Emergence - awareness - orientation - accomplissement; et subdivise ces étapes : Emergence : Repos - désir Awareness : Excitation - émotion Orientation : Action - interaction Accomplissement : Satisfaction - assimilation. Cette division présente également l’inconvénient de limiter l’awareness à deux phases, et ne correspond donc pas à notre vision. Gilles Delisle 26utilise quant à lui la terminologie suivante : retrait sensation - symbolisation - mobilisation de l’énergie - action -retrait. Il considère que « le cycle de l’expérience peut être plus ou moins éclairé par l’awareness, et que plus il l’est plus le fonctionnement est optimal, plus l’expérience immédiate est satisfaisante et nous permet d’avoir prise sur les événements qui se déroulent à la frontière contact ». Ce qu’il nomme symbolisation et place au même point du cycle que Zinker ou Salathé correspond non à la prise de conscience, mais à l’attribution d’une signification à la sensation. Ce mot « symbolisation » n’ayant pas la même connotation pour les québécois que pour les européens il l’a ensuite remplacé par « représentation ». Là où il parlait de symbolisation dans le sens couramment employé dans le secteur de la distribution (donner une signification à un code) les européens le comprenait plus facilement dans le sens courant d’utilisation d’une image. Jean Van Pevenage (Bruxelles) distingue : perception responsabilisation - énergie - action - contact - intégration. La responsabilisation étant pour lui la capacité de réponse (response ability). Cette vision du cycle présente l’avantage de ne pas limiter l’awareness à un seul moment du cycle de l’expérience, et d’insister sur un aspect supplémentaire : celui de la nécessaire prise de responsabilité dans la mobilisation de l’énergie : Une thérapie qui se limiterait à la prise de conscience sans viser à restaurer l’énergie pour l’action ne serait guère plus qu’une invitation à la résignation. Or, la restauration de l’awareness n’est que le préalable à la restauration de l’énergie pour l’action ajustée. En ce sens il est malgré tout logique de placer non pas la conscience, mais la prise de conscience, que je préfère nommer 26 Delisle (G.) « Les troubles de la personnalité », éd . du reflet, Montréal, 1993 - Page 33 « émulation de la conscience » -par souci d’éviter la confusion avec « l’insight »- avant la responsabilisation et l’énergétisation! Il y a donc un moment précis où la conscience est émulée, le moment du « déclic », et ensuite le continuum de conscience : l’awareness couvre cet ensemble. La restauration de l’awareness partielle que constitue le moment du déclic est certes de nature à réénergétiser l’organisme, et à lui permettre de retrouver la capacité de réponse motrice spontanée. Mais ce n’est qu’en restaurant le continuum de conscience que la personne pourra atteindre la responsabilité. Seule l’existence du continuum de conscience est de nature à générer le « consciemment conscient » de J.M. Robine cité plus avant, que Bergson considérait comme seule véritable conscience : « une conscience (...) qui s’oublierait sans cesse elle même, périrait et renaîtrait à chaque instant : comment définir autrement l’inconscience? ». La connaissance de « l’anatomie de l’awareness » vient éclairer cette distinction : le moment du déclic est le moment ou l’hippocampe (qui serait à notre avis la zone de l’awareness) reçoit l’information depuis l’hypothalamus : restaurer cet aspect est une restauration du fonctionnement du circuit de l’information avant l’hippocampe ou de l’hippocampe lui-même. Le continuum de conscience se déploie ensuite lors du traitement de l’information par un ensemble de relations circulaires entre l’hippocampe et de multiples autres zones. Il ne s’agit donc pas seulement de recevoir l’information, mais bien de la traiter en vue d’une réponse : et le circuit étant réverbérant, c’est au moment du traitement de l’information qu’il y a possibilité de l’auto-conscience. Seule cette auto-conscience, la conscience de moi comme sujet conscient, me confrontant à ma propre puissance d’être dans un monde qui me laisse impuissant, va me « condamner » à la prise de responsabilité, et ce jusque dans la façon dont je mobiliserai mon énergie. Husserl, père de la phénoménologie, et donc grand-père de la Gestalt, ne nous invitait-il pas déjà à aller au delà de la simple prise de conscience : « l’important, c’est l’intentionnalité de la conscience, l’orientation que nous lui donnons... ». Après cette brève escapade vers la philosophie et la neurophysiologie, force nous est de constater que nous venons ainsi de poser les bases d’un - Page 34 débat que la Gestalt occulte, celui des niveaux de conscience, et qui aurait sa place dans ce travail sur l’awareness, car qui dit niveaux de conscience dit sans doute niveaux d’awareness ! Mais toutes ces élaborations autour du cycle de contact n’ont d’intérêt que pédagogique, et l’on pourrait s’amuser à les repréciser à l’infini : rassemblant tous les auteurs nous verrions bien un cycle se décomposant ainsi : excitation - perception - représentation - responsabilisation énergétisation - action - interaction - satisfaction - retrait intégration - assimilation - repos ... Nul doute que ces douze étapes pourraient encore être subdivisées ! Las, rejoignant J.M. Robine, nous nous contenterons des quatre phases telles que définies par Goodman, « précisément parce que ça ne veut rien dire si on ne se donne pas la peine de l’expliciter » 27. Nous évitons ainsi de confiner l’awareness à une unique étape du cycle de contact, et la considérons comme une fonction disponible à tout instant du cycle, impulsée par la sensation, et ouvrant à l’organisme la possibilité de traiter les informations disponibles (en lui, dans l’environnement et dans l’espace qui les relie) en vue de générer une réponse motrice responsable et consciente. Une fois éveillée par une sensation, l’awareness restera présente avec une intensité variable dans les moments ultérieurs du cycle. Cette intensité dépendra des éventuelles perturbations de l’awareness ou celles des registres de fonctionnement du Self. En amenant ici la perspective d’une intensité variable, nous nous référons aux paramètres de la conscience tels que définis par la sophrologie : la clarté (lucidité), le champ (étendue), la tonicité (capacité d’ordonner, de délimiter les vécus), la capacité de complexité (nombre de données intégrables simultanément). L’intensité de l’awareness, va donc dépendre aussi de l’état de chacun de ces paramètres. Une telle vision de l’awareness, s’approchant sensiblement d’un état de conscience permanente, attisera sans doute les réactions des tenants du trop fameux « sois spontané » : Il convient à notre avis d’éviter cette mise au pinacle de la spontanéité, démarche pour le moins simplificatrice. La spontanéité nécessaire concerne le moment de l’émergence, et ne peut envahir la mise en action, dès lors que l’individu évolue dans divers environnements, dont certains ne sont pas forcément 27 in actes de la SFG, 1984, p.57 - Page 35 ouverts à la spontanéité. L’émergence non perturbée est certes spontanée, mais l’awareness, amenant la lucidité, va permettre la prise de responsabilité et la mise en action. Alors l’action sera vécue non pas dans la spontanéité, mais dans la fluidité. On peut ainsi considérer un cycle qualitatif, parallèle au cycle descriptif cité plus haut : spontanéité - lucidité - responsabilité - fluidité. Et ces qualités sont justement celles qui caractérisent les registres de fonctionnement du Self. Le registre de la spontanéité (ça) faisant place à celui de la lucidité et de la responsabilité (Moi), vont permettre à l’organisme de vivre la satisfaction dans la fluidité (registre moyen). Le déroulement harmonieux du cycle permettant la croissance de la personnalité. (Et les deux sens du mot se réunissent ici avantageusement. (sens courant «d’ avoir de la personnalité » et sens gestaltiste de « la fonction personnalité »). (2) L’Awareness et les registres de fonctionnement du Self Nous ne reviendrons pas sur la définition du Self Gestaltiste, déjà évoquée (cf. page 15), mais préciserons ses registres de fonctionnement et ce que leur connaissance nous apporte quant à notre sujet. D’aucuns appelleront ces registres des modes, d’autres emploieront le terme fonction : le terme registre, employé par N. Salathé, nous semble moins sujet à confusions. (a) Le registre du Ça Le registre du Ça est celui du « fond », de la participation au flot vital. C’est le registre des désirs, des pulsions. A partir d’une sensation, d’un affect, l’awareness va permettre à ce qui est au fond de faire figure. A cette condition l’énergie nécessaire à l’action sera mobilisable. Mais ce registre peut-être perturbé : l’organisme ne contactera même plus certains besoins, certaines réponses corporelles ou émotionnelles. Une mithridatisation l’a conduit à l’insensibilisation de ces réponses considérées comme inacceptables. (Par l’environnement puis par la personne elle-même). Dans ce cas, l’awareness n’ayant « plus rien à se - Page 36 mettre sous la dent », aucune figure claire n’est possible, et le registre du ça se retrouve coupé de celui du Moi. Qu’il m’est difficile de recontacter ce vide non fertile, cette absence de vie que j’ai traînée si longtemps! D’autant plus difficile que cette « insensibilisation » me protégeait en fait d’une hyper sensibilité. Cette sensibilité extrême conduisant à la souffrance -de la perte, de la solitude- puis à la honte (de souffrir alors « qu’il ne faut pas pleurer », de se montrer en souffrance...). Ayant rencontré, dans mon enfance, à l’adolescence puis au début de ma vie professionnelle une majorité de personnes pour qui la sensibilité était de la sensiblerie, et parfois même un point faible qu’il fallait exploiter, il m’a fallu la taire, la cacher, et ne plus pouvoir l’exprimer que par l’écriture, la chanson, la danse. « Un adulte ne peut vivre ses sentiments que lorsqu’il a internalisé un objet narcissique empathique et attentionné. Cet objet a manqué aux êtres souffrant de troubles narcissiques et ils ne seront donc jamais surpris par des sentiments indésirables, car ils ne ressentent que les émotions que l’instance intérieure, héritière des parents, tolère et approuve. La dépression, le vide intérieur 28 sont le prix qu’ils payent ce contrôle » . Combien d’énergies gaspillées à se protéger de ce qui était moi et qu’il ne fallait pas être ! Combien de choix d’être ce qu’il fallait être dans un environnement qui n’était pas fait pour être ce que je suis ! Combien d’années de dépression cachée par l’hypertrophie de la fonction Moi, par l’éducation à la volonté, en fait par l’énergie du désespoir ... (b) Le registre du Moi : Face à l'émergence d'un intérêt, d’un désir, d’un besoin, les forces d’un organisme sain se mobilisent spontanément, pour aboutir à la réponse motrice. Mais avant la réponse, il y a nécessité d'une orientation, d’un choix, d’une décision (être attentif, repérer les moyens, les contraintes, définir les gestes ou actes adéquats, ...). Le Self fonctionne alors dans le registre du Moi, et est un stade de concentration délibérée, d’exercice du libre arbitre. Pour que le choix soit possible, il faut bien qu’il y ait eu au préalable prise de conscience et identification du besoin, du désir ou de l’intérêt (awareness dans le registre du ça). Mais, dans le registre du 28 Miller (A.) (1979) « Le drame de l’enfant doué », p.33. Paris. PUF. 1983. - Page 37 Moi, l’awareness doit être maintenue: dans le cas contraire il pourrait s’agir d’une « intelligence réflexe » ou d’une intellectualisation défensive. C’est toute la différence entre le sujet et l’objet pensant. C’est à ce stade qu’on peut parler de l’autoconscience ou, de personne « consciemment consciente ». L’autoconscience, le continuum de conscience, ne doit pas être confondue avec la volonté : Confondant adaptation de l’individu à la vie avec le groupe avec efficacité économique ou tranquillité familiale, le système social et le système familial nous ont appris à piloter nos actes avec volonté : La volonté est une fonction du registre du moi qu’on a ainsi renforcé à outrance. (Mais de quelle volonté s’agissait-il vraiment : celle des systèmes ou celle de l’individu ?) Il y a eu là une confusion entre volonté et volition (ou ce que Jankélévitch appelait « la volonté de vouloir »). Cette insistance à vouloir substituer la volonté de l’homme à son fonctionnement naturel -qu’on peut aussi considérer comme un nécessaire acte d’éducation - (mais c’est un autre débat !) produit immanquablement des perturbations du fonctionnement organismique : Piloté par la volonté et non par le besoin, par la nature, l’acte finit par ne plus répondre à la sensation, que cet acte soit le fruit d’un réflexe acquis et non inné, d’une habitude, d’une éducation, d’une morale. Alors, l’individu ne fonctionne plus en autonomie : il est aliéné à son éducation, à ses réflexes ou habitudes. Il ne s’agit pas de nier la nécessité de l’éducation et de la socialisation, mais il convient néanmoins de mesurer combien la chronicisation de cet état de fait conduit à un fonctionnement névrotique, à une auto-aliénation. Quand acte et sensation ne sont plus liés, c’est qu’il y a une coupure ou une distorsion : soit de la sensation, soit au niveau de la prise de conscience, soit au niveau de l’orientation. Confronté aux « il faut », « il ne faut pas », aux « c’est bien », « c’est mal », aux « sois bon » ou « sois le meilleur », soumis, face aux pulsions et désirs, à la culpabilité du péché (par un juge invisible et donc petit à petit auto-introjecté) et à la joyeuse perspective des flammes de l’enfer, quelle autre possibilité avaisje que de rester en contrôle permanent, et de tomber dans de piège de l’intellectualisation, trop souvent défensive. Comment un lien fort pouvait-il encore exister entre Ça et Moi ? L’énergie disponible devenait alors insuffisante pour maintenir le rythme de - Page 38 ce contrôle permanent et permettre en même temps l’action et l’interaction. Manque d’énergie parce que produite insuffisamment afin de ne pas ressentir, ou parfois énergie utilisée à faire ou rechercher autre chose que ce que dont j’aurais eu besoin (mais que je considérais comme « mal » eu égard aux multiples introjections, ou comme dangereux par projection consécutive aux diverses situations relationnelles traumatiques (risque de fusion et donc de dépendance, ou risque d’agression sans capacité de réponse). La déflexion devenant la réponse habituelle : déflexion dans la rêverie, dans les ratiocinations, dans des activités addictives, et dans une forme de mysticisme sans contact avec la réalité.(Coincé en tant qu’homme il ne me restait plus qu’à rejoindre Dieu, et donc à devenir « porteur du Christ » - Christophe!). Cependant une question me reste : ce fonctionnement déflectif constitue t’il une réponse aux introjections, ou les introjections me servent-elles à masquer en fait une déflexion du contact ? Un autre mode d’adaptation souvent employé pourrait plutôt m’y faire penser : mes nombreuses rétroflexions, tant pour éviter le conflit que la relation ! Alors, y a t’il une résistance de base qui sous-tendrait toutes les autres? En la matière, qu’importe qui de l’oeuf ou de la poule : ce qui compte c’est bien le système dans son ensemble, cet amalgame défensif tissé si serré qu’aucun fil ne se laisse prendre séparément , telle la chemise de Déjanire, qu’ Héraclès dût s’arracher avec la peau pour renaître à une autre vie. (c) Le registre moyen Le registre du moi pourra ensuite laisser place, dans la mise en action et dans l’action à une satisfaction sur un mode spontané (registre ou mode moyen). En situation de danger ou de frustration l’awareness restera mobilisé pour permettre un ajustement. En situation non frustrante ou non dangereuse, l’awareness pourra sans doute être de moindre intensité, et permettre le relâchement. Dans le cas de perturbations du registre du Moi, soit le mode moyen ne peut être atteint (défaut de relâchement, de spontanéité), soit il est atteint sans que les choix soit ajustés (scotomisation de l’orientation). - Page 39 Vivant - le plus souvent de façon non consciente - les situations comme frustrantes ou dangereuses il m’est bien difficile de connaître la spontanéité et le relâchement dans l’action. Même une relation qui devrait être sécure (relation affective, relation thérapeutique) contient pour moi une part de danger ... Le danger de sombrer dans la confluence, le danger d’être abandonné, le danger de souffrir, le danger d’être vu pour ce que je suis réellement -et que je n’ai pas le droit d’être (puisqu’il faut être parfait, bon, gentil, bref, bien comme « il faut »!) ... « Ne sois pas qui tu es, sois qui j’ai besoin que tu sois et je t’aimerai »29. Le registre du moi ne cède pas la place au registre moyen et les fonctions de contrôle restent mobilisées (intellectualisation, centration sur l’objectif ..). Mais comme il n’est guère possible de maintenir l’énergie suffisante pour ne jamais se relâcher, il me restait à tomber dans le deuxième piège cité plus haut : me précipiter dans le laisseraller (et non plus dans le lâcher-prise) dans le premier environnement supposé accueillant (individu, travail, structure, association... ), sans prendre le temps de la vérification. Retour à la case confluence ! Qu’il y ait ou non awareness dans ce registre, si le contact spontané est atteint, l’organisme s’est autorégulé : la situation étant complétée, elle ne laissera pas de trace. Sinon, l'énergie accumulée par l’organisme va reproduire les comportements pour achever la situation et répondre à l’intérêt, au besoin, qui s’était éveillé. De répétition en répétition une fixation se produira, qui conjuguée aux autres formera un amalgame défensif. Dans le cas de perturbations de l’awareness dans ce registre, l’organisme atteindra la satisfaction, mais l’assimilation de l’expérience n’aura pas la même prégnance. L’expérience pourra être revécue ad éternum sans qu’elle puisse être assimilée. En revanche si l’awareness est maintenu, l’expérience sera mieux assimilée et intègrera la structure de la personnalité. Ce point est intéressant à noter car il sous-tend un débat que nous aborderons plus loin sur la fonction de l’expérimentation en thérapie et l’intérêt de l’expérimentation « aware » (mise en acte) par opposition à l’expérimentation non aware (passage à l’acte 29 Johnson, « Humanizing the narcissistic style », cité par G. Delisle (cf. Note 26) - Page 40 exclusivement cathartique ou libérateur) ou à l’expérimentation « sous contrôle du moi » (mise en jeu ou théâtralisation). Au delà d’une compréhension somme toute assez causaliste des dysfonctionnements des registres du ça, il faut surtout retenir de leur étude ce qui peut nous apporter des éléments précieux en matière de stratégie thérapeutique. Chaque type de pathologie connaîtra des dysfonctionnements de l’un ou l’autre des registres, des interruptions répétitives du cycle lors d’une phase donnée, des coupures de l’awareness dans l’un ou l’autre des registres : le rôle du thérapeute gestaltiste sera de saisir les pistes émergentes qui permettront de redonner de la vigueur aux registres perturbés, et de développer l’awareness dans les registres moins scotomisés. Il nous semble par exemple que la thérapie des histrioniques ne peut se conduire en privilégiant le registre moyen déjà largement investi, mais au contraire en renforçant le registre du moi (verbalisation des pensées et des émotions) et l’awareness au niveau du çà (accentuation de la centration sur soi plutôt que sur les autres). Nous n’irons pas plus loin dans les exemples, et renverront sur ce point au travail de Gilles Delisle sur les indications et contre-indications thérapeutiques pour l’accent 30 awareness-contact. B) Fonction de l’Awareness selon Perls Pour Perls (in « Gestalt thérapie », p 48 à 51) la conscience est une force intégratrice, avec deux fonctions : • Une fonction retardatrice : Le délai entre prise de conscience et réponse motrice vise à permettre de résoudre de façon ajustée le problème posé par la situation. Dans ce délai la fonction moi opère : réflexion, décision, mise en action. Ce délai sera bien entendu d'autant plus long que la situation sera complexe. • Une fonction régulatrice : dans les cas ou l’équilibre est difficile à assurer (situation de danger, de frustration, de privation) la conscience 30 in « toubles de la personnalité, une perspective gestaltiste », déjà cité note 26 - Page 41 va viser à épuiser l’énergie qui ne peut atteindre son but, ou alors à réduire la tension. Si nous pouvons admettre l’attribution de ces deux fonctions à la conscience, c’est en précisant que ce sont deux fonctions de la conscience sans perturbation. Car, et c’est là tout le problème, dans les cas de perturbations du fonctionnement, soit la fonction retardatrice n’a plus cours (passage à l’acte), soit la fonction régulatrice passe en « mode automatique »: c’est la coupure! Il nous faut donc maintenant envisager les perturbations de l’awareness. §2: Les troubles de l’Awareness : A) Coupures, dissociations, résistances C’est généralement quand une situation est vue comme dangereuse, ou dans le cas d’une frustration ou d’une privation -réelle ou fantasméeque le dysfonctionnement de l’awareness survient : à quoi donc peut bien servir la coupure? Cette remarque -« réelle ou fantasmée »- me fait prendre conscience du rôle de la succession de situations réelles frustrantes et dangereuses dans l’élaboration d’un mécanisme projectif régulièrement employé depuis, y compris en situation thérapeutique. Mon histoire -lointaine ou récente- est faite de confiance mal placée, de trop d’ouverture à l’autre sans vérification du non danger, de critiques tombant comme des couperets sur une image de soi fragile , de confrontation à la réalité à laquelle mes idéaux ne m’avaient pas préparé (puisque « l’homme est bon », « qu’il faut aimer son prochain », « qu’on ne se met pas en colère », « qu’il faut travailler sans compter » ...). Je suis ainsi souvent passé d’une idéalisation de la réalité à la fantasmatisation d’une réalité toujours dangereuse ... L’autre est tout bon et offre la perspective d’un retour au paradis perdu : c’est le désir de fusion, la recherche de confluence ... Bien sûr obligatoirement suivie de la désillusion, et donc d’un renforcement de la seconde tendance, à savoir : l’autre est un danger potentiel, et je ne peux m’ouvrir, entrer en relation et je dois garder le masque... Je vois donc bien comment le clivage - Page 42 de l’objet (dans lequel l’objet est vu soit comme exclusivement bon, soit comme exclusivement mauvais, jamais comme pouvant être parfois bon et parfois mauvais) conduit à la coupure de l’awareness. Et le clivage de l’objet me ramène aux troubles du narcissisme, sur lesquels je me pencherai donc ! Nous évoquions précédemment la disparition de la fonction retardatrice, ou le passage en « mode automatique » de la fonction régulatrice de la conscience. Quel serait le sens de ces phénomènes ? La perte de la fonction retardatrice se manifestera par l’adoption d’un mécanisme d’urgence (évanouissement, crise de nerfs, état de choc...) ou par un passage à l’acte. Il s’agit donc de ne pas vivre ce qui semble être inéluctable, ou d’y faire face immédiatement, de façon impulsive, sans contrôle, pour se défendre par réflexe. Un réflexe, s’il répond efficacement à la situation, peut être sain et bienvenu, mais il peut aussi survenir pour ne pas vraiment ressentir ce que l’organisme devrait pourtant naturellement ressentir (colère, rage, haine, douleur, tristesse, souffrance, solitude, désir, plaisir, ...). Quant au passage en mode automatique de la fonction régulatrice, il peut répondre à plusieurs objectifs, et notamment : ne pas ressentir ce qui est considéré comme insupportable, ou intolérable; éviter de prendre consciemment la responsabilité d’une décision, d’un acte, d’un ressenti ... Ce passage en mode automatique se manifeste de deux façons : • Soit tentative d'épuiser les tensions par l'hyper-activité à la frontière contact (augmentation d'activité - y compris celle de la conscience : imagination excessive, rêves, pensée obsessionnelle, projections,...). Il s'agirait de répondre ainsi à une tension intérieure excessive en utilisant toute l’énergie rendue disponible. En termes de modes d’adaptation on peut dire que la réponse est dans ce cas de type déflective ou projective. Coincé dans des conflits inconscients, entre le besoin et la peur de l’autre, entre le refus de la dépendance et la recherche de la confluence, entre mes « il faut / je dois » et mes « je n’y arriverai jamais / je suis nul », entre les « on ne veut pas de moi » et les « on me met en cage » j’étais fréquemment dans une intense tension intérieure : la déflexion dans la rêverie ou dans l’intellectualisation est ainsi devenue pour moi un mode habituel de réponse. C’est d’ailleurs, paradoxalement, ce qui m’a permis de garder sinon la tête, du moins les pieds, sur terre ! - Page 43 Bien sûr, par la fuite dans la pensée obsessionnelle (la « zone intermédiaire » de Salathé, ou « zone démilitarisée » de Perls), en vivant dans le souvenir ou dans l’avenir, en étant en constante introspection, en rationalisant, j’ai évité l’émotion et l’action, la mise en contact ... Mais « à toute chose malheur est bon » : Car ce processus de déflexion m’a en quelque sorte permis d’exprimer les souffrances dans la chanson, la poésie, la musique, et de rechercher l’apaisement dans la spiritualité, et plus prosaïquement dans la pratique d’un sport à bon niveau... Ces domaines qui m’ont fait survivre et ont participé à ce que je suis. Ces moyens de substitution constituaient une forme de sublimation : bien que non délibérés et non choisis, ils m’ont permis traverser les caps difficiles; de préserver ma sensibilité, ma capacité d’affect, ma santé physique; et de découvrir par le coeur et l’esprit une dimension que les dogmes, les rites et la morale prétendaient m’inculquer par l’intellect... Alors même si je n’ai pas toujours dirigé mon énergie vers la bonne cible, au moins ai-je pu élargir le champ de mes possibles dans certaines directions. • Soit tentative de réduction de la tension par diminution de l'activité à la frontière contact (oubli, évanouissement, désensibilisation, perte de capacité relationnelle, paralysie, ennui ...). Cette diminution serait une réponse aux excès de l'environnement extérieur (cas de danger ou cas de frustration). Ici les modes d’adaptations sont plutôt la confluence (de type 1 : non émergence de l’affect ou de la sensation), la rétroflection ou l’égotisme. Paul Goodman s’est penché sur ces symptômes dans un article sur l’évacuation des sentiments par ce qu’il nomme le sujet « intellectuel sensible » 31: Selon Goodman, celui-ci ne peut purger les émotions car il dévie les obstacles rencontrés sur des causes lointaines. La fuite dans l’abstrait a pour fonction d’éviter les émotions violentes et de substituer la connaissance à la conscience de soi. Devant les excès de l’environnement extérieur, confronté à la frustration du désir d’idéal, frustration qui prive la personne d’exutoire pour les sentiments et 31 Goodman (P.), «De l’inhibition de l’explosion de douleur et de colère », in revue de la SFG n°3; 1992 - Page 44 l’excitation physique- le sujet va alors diriger son désir vers un objet théorique ou idéal : il pourra ainsi atteindre par formation réactionnelle le détachement stoïque (avec une dissociation de l’émotion) ou la compassion bouddhiste ... Si ce fonctionnement réactionnel apporte des gratifications suffisantes, l’individu pourra atteindre une forme de sérénité dans laquelle il recréera le monde à sa façon (sur le mode du saint, du savant...) . Mais s’il n’y a pas renoncement aux objets concrets du désir, la personne devra réprimer sa douleur ou sa rage, elle finira donc par réprimer le désir lui-même, car son intelligence sera employée à se protéger de la souffrance en calculant ce qui est possible et à ne plus désirer l’impossible : L’addition de ces éléments donnera une personne souriante, mais insensible ! Je reconnais bien ici, cachées derrière un signe du corps, ces contractions permanentes des commissures des lèvres, en un imperceptible rictus, la réalité de ce conflit interne entre le « Pas de problème, la vie est belle, je contrôle et j’assure ! » et le « Je ne peux rien avoir de ce que je voudrais». Je mesure comment mes intérêts pour la connaissance tous azimuts, la pratique de la méditation, le détachement Taoïste, furent au départ les prolongements de la perte de l’idéalisme, compensée dans la recherche de la compréhension ou dans celle de l’acceptation... Goodman note l’importance du système économique et social dans les frustrations : face aux abstractions qui constituent le système, l’individu intellectuel sensible, épris de désirs idéaux pour la société et n’y trouvant pas facilement sa place, ne sait pas vers qui diriger sa colère. Il pourrait alors s’identifier à un groupe qui lutte pour ses idéaux, ou devenir « enragé ». Mais, puisque le système n’évoluera toujours pas comme il le désire malgré son engagement, il lui restera à se réfugier dans l’intellect : il se posera alors en donneur de conseils, mais avec une touche d’hostilité dont il n’est pas conscient, ce qui va impliquer l’indifférence des autres, et donc réalimenter sa colère. Il reste alors toujours au bord de la colère mais ne peut aboutir à des effets concrets, car il ne prend pas en compte les possibilités réelles de l’environnement, mais s’épuise dans l’idée qu’il a de cet environnement ! Trop impatient parce qu’affamé, centré sur les objectifs et les idéaux, il se condamne à l’échec en ne voyant pas ce que le présent offre. De ce fait, le présent devient inintéressant et l’ennui va s’installer puisque l’individu ne réalise pas son potentiel. - Page 45 Et me reviennent à la mémoire mes combats contre les moulins : « Regardez-moi tous les dragons, les sorciers, les sorcières, Votre règne se meurt aujourd’hui ! Regardez-moi la vertu se lampe dans ma bannière, Regardez-moi, un chevalier vous défie ... » Telle fut ma quête : « Rêver un impossible rêve ... » * Mon départ en coopération pour partager la vie d’une communauté religieuse... « Partir où personne ne part... » * Ma recherche d’un hypothétique idéal du couple ... puis la déchirure de l’échec et mon divorce. « Aimer jusqu’à la déchirure, Aimer, même trop, même mal ... » * Mes choix de fonctions à responsabilités, en lien avec les pouvoirs politiques, puis financiers ... et à chaque fois mes démissions devant l’impossibilité de changer le système à mon idée. « Tenter, sans forces et sans armure, D’atteindre l’inaccessible étoile » * Puis mes choix de projets correspondant à un idéal, mais sans assurer « mes arrières »... Et ensuite, ma colère sans interlocuteur durant ces trois années de chômage, ces centaines de lettres et dizaines d’entretiens sans percevoir que je provoquais l’échec de par une hostilité non consciente et de par une impatience chronique m’interdisant de prendre en compte le réel besoin de l’autre. - Page 46 « Peu m’importent mes chances, Peu m’importe le temps de ma désespérance, Et puis lutter toujours, sans questions ni repos, Se damner pour l’or d’un mot d’amour ... » * Et enfin, l’acceptation résignée d’un milieu professionnel éteint, sans dynamisme, de fonctions sans responsabilités... Et bien entendu l’ennui !!! «Je ne sais si je s’rais ce héros, Mais mon coeur s’rait tranquille, Et les villes s’éclabousseraient de bleu, Parce qu’un malheureux, brûle encore, bien qu’ayant tout brûlé, Brûle encore, même trop, même mal, Pour atteindre à s’en écarteler, Pour atteindre l’inaccessible étoile ... » Le dégagement de cette situation doit venir d’un fléchissement de l’image de soi « comme il faut », de la peur de se ridiculiser ... L’individu va alors se rendre compte que les lois du paradis n’ont pas cours sur terre, puis que le paradis n’est en fait pas perdu, mais à créer ! « Nous n’avons aucune raison de nous méfier du monde car il ne nous est pas contraire. S’il y a des frayeurs, ce sont les nôtres ... Toutes les choses terrifiantes ne sont peut-être que des choses sans secours qui attendent que nous les secourions ». R.M. Rilke « Conseils à un jeune poète » lettre VIII, Grasset. Mais ce temps ne saurait être précipité : seule l’apparition d’un désir vraiment ressenti, aware, et donc le rétablissement d’un contact avec soimême, pourra permettre l’action thérapeutique. Ce qui suppose patience et délicatesse ... - Page 47 Cet intérêt de Goodman pour le rôle du système social témoigne de l’attention que la Gestalt porte à l’environnement : c’est bien à la frontière contact entre l’environnement et l’individu que naissent et que survivent les dysfonctionnements, et, si l’individu a sa part de responsabilité dans ce qui se passe, l’environnement a lui aussi sa propre part. Cette vision gestaltiste est maintenant partagée par d’autres : M. Pagès, par exemple, considère le « système socio-familial » comme une des composantes des amalgames défensifs, et intègre donc un travail sociologique dans la conduite de la thérapie, conjointement au travail émotionnel et au travail analytique. Nous le rejoignons tout à fait quand il refuse de se pencher uniquement sur la construction psychique, ne pouvant admettre de nier la réalité externe sous prétexte que la fuite dans le réel, (dans l’interprétation réifiante et la justification), risque d’alimenter les résistances du patient en devenant un alibi défensif. Car refuser d’entendre la réalité externe, c’est prendre le risque de reproduire la non-écoute qui a contribué à l’installation des dysfonctionnements. Souvent confronté à des environnements réellement difficiles, même si je porte la totale responsabilité de l’aveuglement au moment du choix- mes dysfonctionnements s’y auto-entretenaient ... Pouvais-je prendre le risque de n’être pas ce que l’on attendait de moi : la question restera toujours sans réponse ! Puisque non acceptés et conduisant à des conséquences ou des ressentis insupportables, j’ai donc dû refouler colère, rage, haine, désir..., et ce refoulement s’est plus tard étendu aussi, dans une moindre mesure, aux sentiments de tristesse, à certaines sensations de douleur... Cette désensibilisation -compensée par une sublimation partielle- s’accompagnait bien entendu de rétroflections sous toutes ses formes (self-control, self-love, self-hate; ainsi qu’une surdité partielle) et d’un renforcement de la frontière-contact (pas de passage au registre moyen : peu de spontanéité ou de relâchement) visant à contrôler l’environnement pour éviter les surprises (égotisme). Après ce tour d’horizon de mes résistances, et au travers de mon histoire je vois bien que l’amalgame défensif n’est pas fondé que sur une introjection de base («ne sois pas qui tu es et je - Page 48 t’aimerais »), ou sur l’acceptation pour principe essentiel d’un de ces « il faut » -ou de tous-.... Les circonstances traumatiques répétées, réalités de l’environnement, sont venues amplifier un phénomène d’ auto-introjection : dans mon cas « ne faire confiance à personne », « ne pas se laisser toucher », « être fort », « rester insensible, sourd aux critiques » ... et j’en passe ! Il m’apparaît donc que le système que j’ai mis en place peut-être la résultante d’une introjection « éducative » initiale du type « sois bon » (dans tous les sens du terme), et d’une auto-introjection « circonstancielle » du type « l’autre fait souffrir » (puisqu’il agresse ou qu’il disparaît). La réunion de ces deux thèmes -« sois bon » et « l’autre fait souffrir »- est difficilement gérable tant qu’ils n’apparaissent pas clairement à la conscience. A partir de ce conflit de thèmes toutes les autres résistances ont pu trouver matière à se développer. Car, comment être bon avec ou pour un autre qui va vous faire souffrir ??? C’est aller encore au-delà du masochisme : il s’agit bel et bien de sacrifice ! « Sacrifice » : un mot que j’ai entendu tant et tant de fois et qui ne me revient qu’en écrivant ces lignes : « il faut faire des sacrifices » ... C’était pourtant du mien dont il s’agissait ! Mais voilà, la gloire des sacrifiés a marqué mon enfance : le Christ glorieux qu’on me présentait n’était pas le Vivant, mais le crucifié ! Les saints et martyrs dont on me contait l’histoire gagnaient leur paradis -et la gloire- par la souffrance ! Et, pour accueillir ce poids de la gloire du sacrifice silencieux dans mon histoire, comment ne pas remonter une génération en arrière, auprès d’une petite fille de huit ans; d’un homme en uniforme, mitraillé sur le bord d’une route; d’un cimetière qui séparait la maison de l’école; de trois plaques sur une tombe, que nous allions entretenir et fleurir en famille chaque semaine... «A mon papa, le jour de ma première communion» ... « Anne : 22 mois» « Etienne : 21 mois» « Entre la maison et l’école »... Situation géographique bien symbolique : entre « mon monde » et « le monde », il y avait celui - Page 49 de tous nos disparus ... C’est cet espace que l’enfant que j’étais aurait dû pouvoir franchir ... Alors : Maman,... ils sont tous morts ... Pleure les enfin ... laisse les morts enterrer leurs morts Moi, je voulais vivre ... J’avais besoin de toi pour ça ... Je t’aime ... Mais ton histoire ne m’a pas appris à te le dire ! B) Troubles narcissiques et perte de l’awareness Les descriptions rencontrées jusqu’ici nous ont permis de poser tous les symptômes des troubles narcissiques, constituant une astructuration de type état-limite avec de nombreux traits de compensation obsessionnels (obsessionnel-compulsif) ou phobiques (évitant), et parfois schizoïdes. S’agissant du fond sur lequel d’autres traits se sont greffés en compensation, nous évoquerons seulement ici les troubles du narcissisme et leurs symptômes : - Mobilité entre registre adaptatif et registre anaclitique mais pas de solidité : dépendance des variations de l’extérieur et de la position des objets et de leur distance à son égard, mise en place d’un « faux-self », de fonctionnements « comme si » (il s’agit de faire comme si j’étais ce que l’autre veut de moi (ou ce que je projette qu’il veut de moi !), afin de garder l’autre ou d’attirer son attention). - Relation d’objet de mode anaclitique, en attente passive de satisfactions positives, mais l’objet est ressenti comme protecteur, et en même temps comme persécuteur : donc phénomènes de fuite dès que la rapprochement est trop important, et évidemment difficultés à s’engager, - Difficultés à affronter les autres; mais pourtant agressivité sous-jacente (vengeance contre frustrations passées, non exprimable) - Dégradation partielle de la pulsion, du désir, - Page 50 - Susceptibilité toujours en éveil, - Doute des capacités à être aimé, manque affectif, - Non valorisation, difficulté à s’affirmer, - Lutte sans fin contre la dépression. Les troubles narcissiques sont mieux connu depuis les travaux de Winnicott, Kernberg, Kohut, Bergeret, Miller, Searles... Il n’entre pas dans l’objet de ce travail de s’y consacrer, aussi nous nous limiterons à citer longuement Alice Miller, dans des passages dont nous ne saurions imiter la qualité et la justesse, et que nous choisissons donc de reproduire fidèlement. Ces passages suffiront à relier la descriptions de ces troubles avec les parties précédentes de ce travail. Sur la pathogenèse des troubles narcissiques : « C’est l’adaptation prématurée de l’enfant aux besoins des adultes qui est source de l’impossibilité de vivre consciemment d’abord comme enfant, puis comme adulte, certains de ses propres sentiments (la peur, la colère, la jalousie, l’envie, le sentiment d’abandon ou celui d’impuissance). (...) Lorsqu’on a compris que les fantasmes de grandeur, -qui sont souvent accompagnés de manifestations obsessionnelles ou perverses-, sont en fait une forme aliénée de ces besoins authentiques ou légitimes (... besoins narcissiques frustrés ou refoulés : besoin d’être considéré, respecté, compris, reflété ou encore de recevoir un écho), on peut les intégrer, et la dissociation disparaît. (...) Dans la situation de l’enfant, cela signifie : j’ai le droit d’être triste ou joyeux suivant que quelque chose me rend triste ou joyeux, mais je ne dois aucune gaieté à personne, je ne dois pas réprimer ma peine, ma peur ou d’autres sentiments en fonction des besoins des autres. J’ai le droit d’être méchant, et personne n’en mourra, j’ai le droit d’être en rage, de tout casser, sans risquer pour autant de perdre mes parents». Plutôt que de se développer de façon autonome à partir de son « noyau central », l’enfant confronté à un environnement empiétant sur ce qu’il est va se développer réactivement. Par contre, si l’environnement est extrêmement envahissant (de trop d’attention ou de trop d’exigences) l’enfant va se développer comme une extension de cet environnement. Il agira « en surface », « comme il faut », et non à partir de son centre. Il ne lui restera qu’à cacher ce centre non reconnu par l’environnement pour - Page 51 « n’être pas deviné »32. Dans un cas ou dans l’autre, il se réfugiera soit dans le repos, seul moyen d’exister de façon autonome; soit dans la course à l’image à laquelle il pense devoir correspondre, seul moyen de gagner ce qu’il cherche : l’amour de l’autre. Cette constatation du rôle de l’environnement dans la psychogenèse doit inciter le thérapeute à élargir son regard au delà de l’intrapsychique, et aussi au delà de la frontière-contact : si c’est bien l’environnement qui contribue au développement -harmonieux ou dysfonctionnant- c’est également l’environnement qui va pouvoir réactualiser la souffrance. A l’âge adulte, l’individu, installé dans ses modalités de fonctionnement, va certes être responsable de ce qu’il provoque. Alors, l’intrapsychique va intéresser le thérapeute : Pour éclairer l’individu sur ce qu’il provoque, le gestaltiste se base, non sur la fouille de l’intrapsychique, (dont une bonne part est cachée, ce qui le condamnerait à l’interprétation) mais sur ce qui est visible, c’est à dire ce qui se passe ici et maintenant entre le client et cet environnement que le thérapeute constitue. Mais, tout en se consacrant à la personne, à ses modalités de fonctionnement dans l’environnement, il nous apparaît tout aussi nécessaire de prendre en compte le troisième aspect : l’environnement, à qui il faut rendre sa part de responsabilité dans les difficultés rencontrées par le client. Seule la reconnaissance de cette part permettra de la lui redonner (« part-don »). Préconisant de mener de concert travail émotionnel, travail analytique et travail sociologique, Max Pagès vient, dans son dernier ouvrage, titiller les Gestaltistes sur un terrain qu’ils devraient connaître, puisque ceux-ci ont posé depuis toujours une conception holistique de l’homme (symbolisée par le pentagramme de S. Ginger), et qu’ils s’intéressent au cours de la thérapie à toutes les dimensions de l’individu. Si je vois bien pourquoi je les avais choisis aveuglément, poursuivant l’inaccessible étoile et pourfendant les moulins, je peux rendre aujourd’hui à ces environnements choisis pour y mettre en oeuvre mes fantasmes de « grandiosité » (qu’ils soient religieux, associatifs, professionnels, politiques, mondains ...) leurs dysfonctionnements, leurs manques, leur perversité 32 d’après Delacroix (J.M) « de la psychanalyse selon Winnicott à la Gestaltthérapie », in actes des jounées de la société française de Gestalt, 1984. - Page 52 parfois... Je ne suis pas seul responsable de ce que l’on a fait de moi. Mais je le deviens de ce que je vais en faire ! Sur les modalités d’adaptation à l’environnement : Ayant vu ce qui génère le trouble narcissique, voyons comment il se manifeste : Nous retrouverons une fois encore Alice Miller : « Pour se défendre du sentiment d’abandon de la petite enfance, par exemple, le sujet dispose de plusieurs mécanismes : le simple déni, le renversement dans le contraire, le renversement de la douleur passive dans un comportement actif, le déplacement sur d’autres objets, l’introjection de la menace de privation d’amour, les intellectualisations ... Si le patient avait eu, lorsqu’il était enfant, la possibilité d’exprimer ses déceptions, c’est-à-dire s’il avait pu vivre les sentiments de colère et de rage qu’il éprouvait vis-à-vis de sa mère, il serait resté vivant. Mais il aurait alors perdu l’amour de sa mère, ce qui, pour un enfant équivaut à la perte de l’objet et à la mort. Il tue donc sa colère, et par là même une partie de son âme, afin de conserver l’amour de l’objet narcissique, la mère. La colère inconsciente de l’enfant emprisonné, exploité et dressé, de cet enfant dont on a abusé et qu’on a essayé d’étouffer, nourrit parfois l’engagement politique de l’adulte : dans son combat contre les institutions il peut se débarrasser en partie de sa colère, sans devoir abandonner l’image idéale qu’il a de sa propre mère depuis sa première enfance ». (...) Ce conflit interne insupportable pour l’enfant devient à l’âge adulte le noeud d’un système qui condamnera le patient état-limite à se lancer dans des processus de conquête (argent, pouvoir, savoir, succès, sexe ...) et à répéter des jeux bien subtils de contact-retrait, d’engagement dégagement dont il ne pourra comprendre qu’il sont des mécanismes de défense et non des stratégies au service de son ascension : ce fonctionnement pourra l’amener à la « réussite » (s’il peut endormir à tout jamais ce qu’il est pour devenir ce « qu’ il faut être ») où à « la chute » (s’il ne peut oublier ce pour quoi il se sent vraiment vouloir exister). Comme l’écrit André Green, ce genre d’individu « est toujours à la recherche d’une distance psychique qui lui permettra de se sentir à l’abri de la double menace de l’invasion par l’autre et de sa perte - Page 53 définitive, d’où une contradiction permanente qui ne l’amène à désirer que ce qu’il a peur de perdre et à rejeter ce qui est en sa possession mais dont il craint l’envahissement »33. Je mesure maintenant comment la conjugaison entre une éducation trop envahissante et la succession des pertes éprouvées est venue installer ces mécanismes que je viens de décrire : comment cette contradiction ne peut se résoudre qu’en l’acceptant, et sans doute en choisissant clairement l’engagement ou le non engagement ... Sur le dégagement thérapeutique : « La nécessité intérieure de construire sans cesse de nouvelles illusions et de nouveaux dénis afin de ne pas devoir vivre sa propre vérité disparaît lorsqu’on a pu vivre cette vérité. On comprend alors que toute sa vie, on s’est défendu et on a eu peur de quelque chose qui ne peut plus se passer, qui s’est déjà passé tout au début de sa vie, alors qu’on ne pouvait pas encore se défendre. Afin qu’il puisse vivre consciemment la manipulation inconsciente et le mépris involontaire dont il a été la victime, ce qui lui permettra de s’en libérer, le patient doit pouvoir trouver ses parents d’autrefois non seulement chez l’analyste au moyen du transfert, mais aussi en lui. Tant que le patient doit vivre avec le Surmoi de remplacement de son analyste, l’introject qu’il porte en lui ne subit, malgré ses efforts, aucune modification car il reste caché dans l’inconscient. Il sera inaccessible à toute élaboration. (...) Seule la prise de conscience peutêtre l’amorce d’une modification » 34. Et nous retrouvons donc ici la prise de conscience : Alice Miller, initialement psychanalyste, ayant évolué vers la psychothérapie, fait référence au Surmoi, instance « d’engrammation » de l’introjection : bien évidemment, tant que le patient état-limite avec des traits obsessionnels fonctionne dans une relation transférentielle incluant une soumission à l’autorité -fantasmée- du thérapeute, il ne peut accéder à l’introjection de base qui le mine. C’est la prise de conscience de cette 33 34 Green (A.), La folie privée, Gallimard, Paris, 1990 Miller (A.), in « Le drame de l’enfant doué », déjà cité note 28 - Page 54 introjection qui va amorcer la modification : la question est alors de savoir comment le thérapeute peut accompagner vers cette prise de conscience. D’autant que les mécanismes de déni viennent, dans le cas des états-limites, singulièrement compliquer la tâche, comme le note Searles : « si le mécanisme de déni est si puissant, c’est qu’il est maintenu par une énergie qui est, en substance, la lutte de l’individu pour l’autonomie. (...) Face à un cas d’omission frappant, je prends mes précautions avant d’attirer l’attention sur cette omission (...)sinon le patient retombe dans le rôle de celui dont le cerveau a été programmé par l’analyste. Autrement dit, il paraît impossible de faire remarquer qu’il a passé sous silence tel ou tel sujet sans avoir l’air de sousentendre qu’il n’a pas associé librement comme il fallait »35. Un tel résultat n’étant alors qu’une répétition de la problématique, malheureusement non reconnue, et donc non encore réparable ... Après ce rapide aperçu -par auteur interposé- des troubles narcissiques et du sens des coupures dont ils s’accompagnent, il nous faut maintenant envisager les outils du thérapeute pour le dégagement thérapeutique. Mais auparavant, il nous semble utile d’explorer une autre entrée à propos de cette question des perturbations de l’awareness. Car si nous avons largement évoqué ce qui ne fonctionnait plus, nous n’avons pas encore posé la question de savoir ce qui fonctionne quand l’awareness est perturbée. Pour aborder cette entrée, nous choisirons de nous rapprocher de la neurophysiologie. En effet, nous n’avons jusqu’ici utilisé pour le faire que des éléments conceptuels, créés pour permettre la réflexion puis l’action thérapeutique sur des phénomènes non appréhendés par la science. A la question : « Qu’est ce qui prend le commandement quand une coupure se produit? » la réponse immédiate de bien des thérapeutes, y compris gestaltistes, bien que la théorie gestaltiste n’y fasse pas référence, serait sans doute : l’inconscient ! Bien sûr, bien sûr ... Mais l’inconscient -l’inconscient personnel et individuel en tout cas- n’est à ce jour, si j’ose dire, qu’une vue de l’esprit ! Il n’a pas d’existence matérielle propre. La conscience, l’inconscient, le ça, le moi, la personnalité, le Self, n’ont pas de 35 Searles (H.), in « Mon expérience des Etats-limites », Gallimard,1994, Paris - Page 55 localisation dans le cerveau, ni ailleurs. Si les avancées de la science notamment physique quantique - nous permettent d’envisager objectivement la possibilité d’un inconscient collectif, ou même d’une production commune inconsciente entre deux personnes (d’où l’évolution actuelle des notions de transfert et de contre-transfert vers celle de zone transitionnelle), et d’imaginer que les comportements humains ne soient pas le fruit exclusif d’un fonctionnement mécaniste, il n’en reste pas moins que les réponses comportementales sont le résultat d’un système complexe de circulations énergétiques et chimiques au sein de l’organisme. Bien sûr nous répondons au situations présentes en tenant compte de matériaux du passé, et l’organisation de ces matériaux fait notre construction psychique; mais ce qui doit nous intéresser, c’est bien moins de nous pencher sur les fonctionnements d’un inconscient conceptuel que sur les dysfonctionnements bien réels des manifestations de la conscience : pour nous la Gestalt n’est pas une thérapie de l’inconscient, mais une thérapie des manifestations de la conscience par la prise de conscience. Or, les manifestations de la conscience (la sensation, la perception, l’émotion, l’intuition, la réflexion, l’énergisation, la mise en action et l’action) sont aujourd’hui mieux perceptibles et localisables lors de leur traitement dans le cerveau. Il nous paraît donc utile, sans vouloir pour autant adopter une démarche causaliste, peu prisée chez les gestaltistes, d’aborder les mécanismes physiologiques de l’awareness, et de présenter maintenant notre interprétation personnelle de l’état actuel des recherches. §3: L’anatomie de l’awareness : Les différentes zones du cerveau commencent a être un peu mieux connues, ainsi que la circulation de l’information : L’information est reçue par l’organisme à travers la fonction sensorielle; pendant qu’elle circule dans le système nerveux, il y a participation de la fonction sentiment et l’information s’organise sous forme de programme (formation) Enfin grâce aux fonctions rationnelle et intuitive il peut y avoir transformation (réponse de l’organisme). Si le fonctionnement psychotique paraît caractérisé par des altérations du système cortical, le fonctionnement névrotique serait quant à lui caractérisé par une participation insuffisante ou mal à propos de la fonction sentiment et donc du système limbique : le système limbique - Page 56 n’ayant pas pu se développer suffisamment, car l’apprentissage (règles, lois, interdits) aura essentiellement concerné le système cortical (la couche comportementale). Alors soit le traitement de l’information par le système limbique sera défectueux, soit la liaison avec le système cortical sera défectueuse (Recours aux réponses endocriniennes ou neurovégétatives (somatisations) plus que recours au système cortical. Le système cortical, chargé d’élaborer la réponse, va donc la puiser dans ses engrammations plutôt que d’en créer une nouvelle, sans prendre en compte, ou alors improprement, les informations du système limbique (bien qu’elles correspondent au besoin réel de l’organisme). Les déficiences de l’awareness sont donc sans doute à rechercher dans la circulation de l’information entre systèmes limbique et cortical. Il serait donc nécessaire d’approfondir les connaissances sur les zones initiatrices de l’awareness, notamment sur le Septum hippocampe, le complexe amygdaloïde, l’APS; et sur les lieux de circulation de l’information (hypothalamus- noyau dorso-médian du thalamus-cortex / hypothalamus-hypophyse: système tubéro hypophysaire) ainsi que, sur les lieux de la circulation de l’information à l’intérieur même de l’hypothalamus. (Fornix, srie terminale). Mais nous nous limiterons ici aux travaux sur l’hippocampe. Cette zone, qui permet la représentation de l’environnement, fait des comparaisons, détecte les irrégularités, est très sensible à la nouveauté, à l’incertitude, à la perte de ce qui est familier. De plus l’hippocampe joue un rôle au niveau de l’anticipation : il nous semble donc être la zone privilégiée « le moteur »- de l’awareness. Des expérimentations ont permis d’y constater une augmentation persistante de l’efficacité synaptique après de brèves périodes de stimulation. Or l’hippocampe intervient dans les formes de mémoire qui demandent un effort conscient. On tiendrait là une justification de l’importance de l’awareness dans l’expérimentation. Mais une autre donnée reste à croiser : le système septum - hippocampe peut être assimilé au système trophotrope (parasympathique, zone de convivialité, de plaisir), et favorise le comportement de rapprochement, de plaisir, de sexualité : Une question se pose donc, dont l’intérêt pour la stratégie thérapeutique est fondamental : qu’est ce qui permet l’efficacité synaptique : la conscience ou le plaisir ??? (ou les deux ensemble!). - Page 57 Autre question : qu’est ce qui fait que le dysfonctionnement reste fixé ? Le complexe amygdaloïde, assimilable au système ergotropeorthosympathique- (de punition), est responsable du désagrément, du rejet ... Le complexe amygdaloïde met en route le système endocrinien, qui conduit soit à la fuite, soit à l’agression. Mais le système amygdaloïde recherche aussi dans la mémoire les situations comparables déjà vécues, et il est relié aux aires préfrontales : ce qui signifie que la fuite, le rejet ou l’agression ne seront pas forcément des actions « réflexes » : le complexe amygdaloïde a sans doute un rôle important dans le passage de la fonction régulatrice de la conscience en « mode automatique » en cas de danger ou de frustration : les recherches en sont actuellement à ce point... Et donc, à ce jour, la conscience est encore , pour la science matérialiste, « rien » : elle ne peut donc s’appréhender que phénoménologiquement. (Ce qui réjouira parmi les gestaltistes ceux qui taxeront d’hérésie ce qui a précédé). On peut certes se dire que l’information -la pensée même- a une existence matérielle observable (sous une forme ondulatoire), mais cela ne résout pas la question du point de sa naissance ou du système qui y préside... Cela laisse encore une place pour une anthropologie ternaire -corps - psychisme - esprit- avec une vision corpusculaire du psychisme et une conception exclusivement ondulatoire de l’esprit. (Ou en langage plus osé, une place pour Dieu et pour l’inconscient collectif!) (Cf. les travaux de R. Sheldrake ou de J. Eccles). En conclusion, que pouvons nous tirer de ces apports de la neurophysiologie pour la pratique de la psychothérapie? Quelques certitudes : Tout d’abord, une justification du travail psychothérapeutique (Pourquoi se priver de la science quand elle peut-nous être favorable?): On a découvert récemment des « gènes précoces immédiats », qui sont activés par de brèves rafales de potentiels d’action, et qui déclenchent des changements à long terme dans le cerveau.(Pour la science, nov. 1992, Gérald Fischbach, Le cerveau et la pensée). Le déclenchement de rafales de potentiels d’action permet le changement à long terme : or le travail psychothérapeutique provoque ces rafales de potentiels d’action, il active donc ces gènes et permet le changement. - Page 58 Seconde certitude : pour améliorer l’awareness, il y a nécessité de développer le sprouting (développement dendritique) au niveau limbique pour permettre : 1- Un meilleur traitement de l’information par le système limbique. 2- Une meilleure circulation de l’information. Ce qui suppose un travail d’activation du système limbique, et donc un travail mobilisant l’émotion ! Nous trouvons là une justification du travail émotionnel ! Enfin, mais plus au rang des certitudes, une hypothèse : Il y aurait selon nous trois types de traitement d’une situation : - Une mobilisation quasi-exclusive du système limbique, qui conduit à une réponse endocrinienne et neurovégétative, shuntant les zones corticales (et n’y générant donc pas de développement dendritique). L’assimilation de l’expérience est alors impossible. (Il n’y a ni mémorisation, ni symbolisation). - Une mobilisation quasi-exclusive du système cortical : les coupures de l’awareness sont telles que les réverbérations vers le système limbique sont moins importantes. L’efficacité synaptique est donc limitée. - Une mobilisation conjointe des systèmes limbique et cortical : le circuit est complet, et de par la réverbération des informations entre système limbique et cortex, le foisonnement dendritique est important et l’expérience peut être assimilée. Ce qui nous amène à distinguer trois niveaux d’implication dans l’expérimentation en psychothérapie, soit, respectivement : - Le passage à l’acte : réponse automatique, expérience non assimilable. - La mise en jeu : qui serait plutôt une théâtralisation, et qui ne serait que peu efficiente en terme d’intégration de l’expérience et de changement. (La mise en mots sans implication émotionnelle consciente se situerait, en terme de mobilisation corticale ou limbique, au même niveau que la mise en jeu) - La mise en acte : qui suppose l’implication totale de la personne et permet l’assimilation de l’expérience et donc le changement. Nous verrons plus loin l’intérêt de cette distinction. - Page 59 Section II. MOTEUR : l’awareness en tant qu'outil. L’approche Gestaltiste peut se résumer par le travail d’awareness des phénomènes qui se produisent à la frontière-contact : les pratiques diverses de travail corporel ou émotionnel (exercices et expérimentations, monodrame, psychodrame, régressions, feed-backs, ...) employées lors de séances en groupe ou individuelles vont être le support de ce travail d’awareness. En ce sens la Gestalt ne peut pas être assimilée à d’autres « nouvelles thérapies », pour lesquelles le revécu émotionnel - ou le travail corporel y conduisant- provoque une libération des énergies bloquées lors d’une (ou de plusieurs) situations traumatiques, et qui vont donc utiliser les techniques citées plus haut aux fins de provoquer ce revécu émotionnel. Une telle assimilation, pourtant souvent réalisée tant par le public que par des professionnels d’autres approches -voire par certains gestaltistes, est réductrice et nie l’importance de l’awareness pour l’approche Gestaltiste. En fait, de par l’usage de l’awareness en tant qu’outil, le Gestaltiste pourra emprunter des techniques ou des expérimentations à telle ou telle autre approche, selon sa sensibilité et selon son itinéraire personnel : ce n’est généralement pas l’exercice en lui même qui sera ou non « Gestaltiste », mais plutôt l’usage qui en est fait. Aussi conviendra-t’il de préciser dans cette partie où, quand et comment le Gestaltiste pourra mettre l’outil awareness en oeuvre. Mais, s’agissant là des divergences majeures entre divers courants quant aux modalités de la stratégie thérapeutique et aux outils employés, il nous faudra également évoquer plus précisément les points qui fondent ces divergences, et donc ce qui est considéré comme le levier du dégagement thérapeutique par chacune des approches : le revécu émotionnel, l’awareness, la découverte du sens ... Quelle va donc être en cette matière la position de la Gestalt entre la psychanalyse et les « nouvelles thérapies ». - Page 60 §1: Awareness : ici et maintenant. A) Le cadre thérapeutique : un « ici et maintenant » bien particulier. Tous les éléments du cadre thérapeutique (le lieu, le thérapeute, le groupe, la relation thérapeutique, ...) constituent un ici et maintenant qui est loin d'être neutre. Le client va amener dans ce cadre la totalité de ce qu'il est, et cela inclue tout ce qu'il aura vécu et connu dans son itinéraire thérapeutique. L'environnement et la situation thérapeutique, même s'il deviennent vite familiers, voire "coconesques" sont malgré tout déconnectés du quotidien du client, et ses comportements, pouvant être plus ou moins induits par des expériences thérapeutiques antérieures, ne refléteront pas forcément ce quotidien. Car si le cadre thérapeutique est le lieu privilégié de l'expression, de la relation, et, en Gestalt, de l'expérimentation et des émotions, c'est bien parce que l'environnement extérieur du client ne présente pas les mêmes caractéristiques. Ainsi, le cadre thérapeutique pourra prendre valeur de refuge, et peuvent s'installer les germes d'une forme plus ou moins marquée de dépendance envers ce cadre, dans lequel les modalités de fonctionnement et les relations viennent apporter des éléments de soutien dont le client peutêtre totalement dépourvu dans son quotidien. Inversement, c'est également ainsi, qu'insécurisé par ces mêmes éléments, tel autre client pourra parfois fuir assez rapidement. Pour d’autres, - par exemple les personnalités dépendantes- le cadre, plutôt que valeur de refuge, sera un lieu de plus ou il leur faudra faire « comme si », et être « comme il faut » : être le « bon patient » qui fait bien ce qu’il faut faire, comme les autres font ou comme le thérapeute fait avec les autres... Qu’il ait valeur de refuge ou de réalité « comme si », le cadre peut induire des comportements parfaitement inhabituels ou alors des comportements habituels si ancrés qu’ils pourront ralentir le processus. Même si cette induction reste parfaitement involontaire, nous ne pouvons y rester insensible, et il convient de la prendre en compte. C’est pourquoi certains préfèrent pratiquer une « Gestalt de groupe » (travail ensemble : les interactions sont les supports de l’observation et des expérimentations) et non « en groupe » (travail individuel au sein - Page 61 d’un groupe, dans lequel les interactions servent le travail en cours de la personne). En permettant les interactions et en s’appuyant sur ce qui s’y déroule, cette pratique maintient la personne dans le contact avec les autres individus du groupe, et elle permet ainsi de maintenir le rapport à une réalité qui a un caractère « as if » moins marqué. Elle permet également de diffuser les phénomènes transférentiels, et donc d’avoir accès à toutes les facettes des choses inachevées que le client réactualise dans ses relations au monde. Plus proche de la réalité extérieure au cadre, elle permet également d’éviter le risque de l’excessive théâtralisation du travail thérapeutique ou l’installation de pratiques régressives à répétition. En termes triviaux nous aimons appeler cette approche « Gestalt de bistrot », car faite de simplicité, d’authenticité et d’échanges permanents au sein des membres du groupe. Dans une telle pratique, moins sujette à invalidation de par son aspect plus « réel », le client pourra à notre avis plus souvent vraiment « expériencer » (tirer expérience) ce qui se passe, plutôt qu’expérimenter (faire des expériences) des comportements inhabituels induits par un autre, parce que « c’est son tour », où parce qu’il désirerait « faire comme les autres ». Bien sûr, l’expérimentation reste nécessaire, mais on ne peut se cacher derrière ce prétexte pour légitimer toutes les pratiques : il y a lieu de mesurer l'impact de l'expérimentation selon les conditions de sa réalisation, et de ne pas tomber dans la « Gestalt-spectacle ». En outre, quand les comportements de la réalité "extérieure" se reproduisent, le fait que ce soit dans un cadre thérapeutique ne leur confère en rien un caractère thérapeutique : il y a bien nécessité d'une prise de conscience, et au-delà et à terme, d'un mieux-être. Cet état de fait, même s'il est bien perçu par tous les thérapeutes, à quelque courant qu'ils appartiennent, mérite qu'on en tire plus précisément les conséquences : Sur quels éléments fonder l'observation lors de la séance, et partant l'accompagnement? C’est sur ce point que se manifestent les différences entre les approches psychothérapeutiques : La psychanalyse considère que le symptôme est un signe, une manière de dire le désir ou le conflit inconscient. Elle vise donc à retrouver le sens des fixations, des affects, des sentiments. Elle part du postulat qu’on accède au signifié par le signifiant, et considère que tout est - Page 62 langage, même les attitudes corporelles. Pour disposer d’un signifiant, elle utilise la méthode des associations libres, puis tentera de résoudre les symptômes par le levier de la résolution -analytique- du transfert. Dans l’approche psychanalytique le système discursif sera donc le plus sollicité. Mais quelle est « l’efficacité » de la découverte du sens sans contact avec l’affect : une telle démarche, si elle se limite à l’explication, ne se condamne t’ elle pas à aboutir à l’adaptation, à la résignation ? D’autres approches se centrent plus sur le système émotionnel, cherchant à opposer au cycle inhibition expressive -suppression affective- refoulement, le cycle désinhibition de l’expression émotive résurgence de l’affect - levée du refoulement. La recherche de l’affect et de son expression sera privilégiée, parfois sous la seule justification d’une libération des énergies bloquées. Le thérapeute sera donc attentif à tout ce qui peut le mettre sur la piste d’un affect inhibé, et provoquera par ses techniques une expression émotive (Bioénergie, Cri primal, Rebirth, Psychodrame...). Encore faudrait-il distinguer dans ces approches les praticiens qui se limitent à l’expression émotive, de ceux qui la dépassent et en permettent la représentation. Des pratiques limitées à l’expression émotive vont certes permettre une réunification progressive au sein du système émotionnel dissocié (affect, expression émotive, représentation). Mais est-ce l’affect lui-même qui provoque ce résultat ou le rétablissement des liens circulaires entre les éléments du système ? Ou n’est ce pas plutôt la prise de conscience de l’affect? Et ensuite, quid de la symbolisation, de la verbalisation : le simple revécu, sans accès à la verbalisation, a - t’il une « efficacité » et laquelle ? Dans cette opposition entre psychanalyse et certaines « nouvelles thérapies », loin de se ranger dans un camp où dans l’autre, il nous semble que la Gestalt peut revendiquer une place intermédiaire. Perls - sans nuances - considérait la méthode des associations libres plutôt comme des dissociations libres, dissociations qu’il taxait de schizophréniques, et le discours avait pour lui valeur de « bullshit » ou « d’elephantshit ». Mais il n’était pas pour autant un adepte du travail exclusif d’expression émotive ni des techniques régressives. Où en sont les gestaltistes aujourd’hui ? - Page 63 Centrée sur tout ce qui est présent, la Gestalt me paraît plus à même de prendre en compte la totalité des sous-systèmes psychiques (discursif, émotionnel, socio-familial, ...). En Gestalt, c'est donc bien plutôt sur la frontière-contact, sur cet espace visible entre l’intrapsychique et l’environnement, que le thérapeute , à cet instant T, ("T" comme "Thérapeutique"), va porter son attention. Car, même si les événements survenant dans le cadre thérapeutique peuvent être très différents de ceux qui constituent la difficulté du patient en dehors de ce cadre; ou si ses réponses comportementales sont inhabituelles, ce qui sera perçu à la frontière contact pourra malgré tout être significatif. (Micro-gestes, tonalité de la voix, hésitations, respiration, rougeurs ...). En effet, même s'agissant d'une réalité différente, d'une réalité "comme si", le patient va généralement reproduire son mode d'ajustement habituel : tout l'art de l'accompagnant va d’abord consister à pointer à bon escient ce qu'il voit où ce qu'il ressent, à proposer au moment opportun une centration sur ce que le corps montre, sur l'émotion qui fait figure ou sur le comportement adopté ... Bref, à être "aware" ! Ainsi tous les sous-systèmes pourront être pris en compte et travaillés par le biais de l’une ou l’autre technique ou expérimentation, spécifiquement gestaltiste ou empruntée à une autre approche, dès lors qu’elle s’avère ajustée à ce qui émerge. Car la spécificité de la Gestalt n’est pas à proprement parler l’expérimentation, mais l’awareness qui l’accompagne. Dans une approche ainsi comprise, le levier ne sera plus la « simple » décharge émotionnelle, mais la communication émotionnelle (non pas forcément « dans l’émotion », mais bien « au niveau du système émotionnel »), rendue possible par la relation entre l’awareness du patient et celle du thérapeute(ce qui suppose l’accès du thérapeute à son contre-transfert, et parfois son expression). La Gestalt se trouve ainsi à la croisée des chemins entre psychanalyse et approches purement corporelles ou émotionnelles. B) Expérimentation et awareness L’expérimentation est ainsi un des piliers de la Gestalt, et elle sera souvent le support qui va permettre de développer l’awareness. Nous entendons par « expérimentation » toute proposition ou invitation effectuée par le thérapeute, à partir de ce qui émerge dans la relation thérapeutique, où destinée à fournir un « matériau » à chaque participant au début d’un groupe. Il peut s’agir d’une amplification de sensations, - Page 64 d’une centration sur un affect ou sur ce qui se passe dans la relation; ou alors d’un « exercice » corporel ou d’expression, d’un monodrame ou psychodrame,... Il convient de ne pas donner au mot expérimentation le sens qu’on lui connaît souvent « d’essai en laboratoire ». Même si l’expérimentation en Gestalt peut avoir cet aspect, (notamment en début de thérapie dans les cas ou le continuum de conscience est fortement perturbé), il nous paraît qu’elle le dépasse, en étant plus une « expérienciation », une possibilité de tirer expérience d’un instant donné, et non de « faire une expérience ». C’est pourquoi, afin de tenir compte du langage courant, il nous paraîtrait judicieux de retenir cette distinction : l’expérienciation concernant la centration sur ce qui se passe, et l’expérimentation recouvrant les propositions de mise en acte ou les exercices proposés par le thérapeute. Mais qu’elle soit expérienciation ou expérimentation, son usage et le rapport avec l’awareness méritent d’être éclaircis. Ceci soulève diverses questions, en matière d’objectifs, de moyens, d’effets. Au cours de ces réflexions, il sera également nécessaire de se pencher sur « l’effet Zeigarnik », la pression de la tâche inachevée, car c’est en partie sur le postulat du principe de clôture de la situation inachevée que repose souvent l’intervention Gestaltiste. (1) Objectifs de l’expérimentation En proposant une expérimentation, de quoi s'agit-il pour l'accompagnant ? • Contribuer à l’établissement ou au renforcement de la relation thérapeutique ? • Fournir un outil qui permette un "échauffement" ou un "entraînement" à la prise de conscience, que seul le renouvellement pourra "muscler"? • Permettre une expression de la créativité, de la capacité d’inventer, de vivre des comportements inconnus, de dépasser ses règles strictes? • Tenter de clôre une boucle, d'achever une gestalt ? • Permettre la prise de conscience d'un fonctionnement, d'une résistance, d’un évitement? • Favoriser l’émergence du sens de ces résistances ou évitements ? En fait, tous ces objectifs pourront être poursuivis à un moment ou un autre du processus thérapeutique, soit séparément, soit simultanément pour certains d’entre eux. Pour le malheur des thérapeutes obsessionnels ou narcissiques, (mais pour le bonheur de leur souci d’humilité!), il sera - Page 65 bien difficile de juger de l’impact de telle ou telle expérimentation et de l’atteinte ou non d’un objectif : c’est bien une synergie qui va agir, et bien malin qui pourra dire quel élément aura été le plus déterminant. Alors, s’il doit perdre l’illusion de la toute puissance de son intervention et de ses choix - la psychothérapie ne pouvant s’avérer une science exacte mais constituant plutôt un art - le thérapeute doit tout au moins éviter de mettre en danger par ses choix d’expérimentations, soit le patient, soit l’efficacité de la thérapie. Il y parviendra d’autant plus facilement qu’il est aware de ce qui émerge pour le patient, et qu’il s’appuie sur un pré-contact existant. Malheureusement, il est bien des cas où la coupure s’effectue au niveau du pré-contact (voir plus haut « perturbations du ça »). Le thérapeute sera alors confronté à la nécessité de proposer des expériments, de pointer des fonctionnements, tout en sachant que si la coupure se fait à ce stade, c’est bien en réponse à des intrusions de l’environnement : il est en quelque sorte amené à reproduire ce mode de fonctionnement pour permettre d’en sortir. A ce stade, l’expérimentation est une répétition de la ou des « situations » que le client vit ou a vécu. Mais, comme aime à le préciser J. Van Pevenage, « la situation ne constitue pas le problème ». Ce n’est que dans une seconde étape, quand le patient l’aura reconnu, que l’expérimentation concernera le « problème », et, qu’agissant sur le noyau de la problématique, elle permettra la « restauration », sans être une « énième » répétition des symptômes. La Gestalt est donc une psychothérapie homéopathique, où l’art réside dans le dosage proposé. Il faudra donc avoir à l’esprit quelques garde-fous et savoir quelle expérimentation proposer ou ne pas proposer à tel ou tel patient. Le thérapeute doit donc en mesurer les effets possibles. (2) Effets de l’expérimentation • L'expérimentation est-elle en elle même "thérapeutique"? Suffit-il d'agir une situation pour que celà produise un effet? • Ou est-ce l'awareness qui agit comme levier thérapeutique ? Si tel est le cas, peut-on distinguer les expérimentations entre elles en fonction du critère Awareness pendant l’expérimentation? Il me semble en effet que trois degrés sont possibles : le passage à l'acte, la théâtralisation (ou mise en jeu), et la mise en acte ... - Page 66 • Proposer une expérimentation, n'est-ce pas proposer un substitut à la réalité, et donc créer un ici et maintenant artificiel, qui pose ainsi les bases d'une possible invalidation de l'expérience ? Les réponses sont plus complexes qu'il y paraît : sur ce point il conviendrait tout d'abord de séparer champ de la formation et champ de la thérapie, puis de distinguer selon la source de l’expérimentation, et ensuite d'envisager divers niveaux d'implication personnelle dans l'expérimentation. (a) Expérimentation et champ d’intervention Dans le champ de la formation, la relation formateur / formé ne se prolongeant pas, et le formateur répondant aussi aux des objectifs de formation d'un organisme ou institution, l'expérimentation est forcément un outil majeur de l'intervenant Gestaltiste, et la relation sera vécue plutôt comme un support, important mais secondaire. L'expérimentation va être l'occasion du repérage d'un fonctionnement, de ses conséquences sur l'environnement, de mesurer l'impact d'un ressenti, de rentrer en contact avec l'autre de façon différente, ou de fournir un espace pour la créativité. On ne pourra donc pas parler d’objectif thérapeutique, même si certains effets d’ordre thérapeutique se produiront parfois. (C’est d’ailleurs toute la différence entre ce qui est de l’ordre du développement personnel et la psychothérapie). Dans le champ thérapeutique, l'outil majeur, au coeur du processus de transformation, reste la relation thérapeutique, et l'expérimentation sera au second plan. Elle ne sera même pas forcément nécessaire, et en tous cas, si elle peut remplir les mêmes fonctions que celles citées précédemment, elle n'est qu'un outil de mise en acte, développant l’awareness, favorisant l’insight ou la communication émotionnelle, explorant pour les éclairer les conflits archaïques et les situations inachevées. (b) Effet de l’expérimentation selon sa source. Il ne saurait être question d’envisager une étude des effets possibles, mais nous désirons nous pencher sur un point : le risque d’invalidation de l’expérimentation vécue dans le cadre de l’intervention. - Page 67 L’expérimentation peut naître de deux sources : de ce qui émerge chez la personne ou dans le groupe (image, geste, parole, affect ...); ou, à défaut de matériau émergeant, être proposée par l’accompagnant depuis sa « boîte à outils ». Dans le premier cas, l’expérience naît du vécu, et l’on peut supposer qu’elle s’intègre naturellement dans le cycle de contact en cours, puisqu’elle permet à quelque chose du fond de faire figure. Mais qu’en est-il dans le second cas, celui d’une expérimentation proposée par l’intervenant. Ce peut-être le cas pour le lancement d’un groupe sur un thème donné, ou dans le cadre d’une intervention en formation sur un contenu : l’expérimentation est alors plutôt en lien avec le thème ou le contenu. Ce cas de figure présente le danger de l’invalidation; en effet, si l’expérimentation ainsi proposée sort de la réalité des personnes concernées, elle devient une expérimentation « comme si », et manifeste par là un côté dissociant. Elle pourra certes éclairer sur certaines attitudes, elle restera - peut-être - l’occasion de travailler l’awareness, mais le défaut de lien avec la réalité de la personne ne favorisera pas le processus d’assimilation, l’intégration de l’expérience par la fonction personnalité. On risque de cantonner l’expérience à une acquisition cognitive, non disponible autrement que par le contrôle, et elle ne pourra ultérieurement porter ses fruits de manière fluide. En matière de formation cette remarque amène à remettre en question les pratiques pédagogiques classiques, et même quelques-unes parmi les pratiques actuelles : par exemple le jeu de rôle. Si les aspects ludiques et actifs peuvent en faire une technique privilégiée par beaucoup de formateurs, notamment dans le domaine du développement personnel, ils ne lui confèrent pas pour autant la garantie d’une implication de qualité. Il en va d’ailleurs de même pour l’usage du psychodrame dans le champ de la thérapie : nous verrons pourquoi plus loin. Si, en thérapie, le levier est la communication émotionnelle entre le thérapeute et le patient (ou entre les objets des transferts latéraux et le patient), en formation le temps généralement disponible et la présence des objectifs d’un tiers (l’institution, l’entreprise, ...) ne favoriseront pas l’établissement d’une communication émotionnelle de même intensité. De plus, l’existence d’un contenu va contribuer à rendre la tâche plus délicate. Quand il s’agit de contenus touchant aux relations humaines, le formateur gestaltiste se retrouvera peu ou prou dans le cas précédent, et - Page 68 c’est la communication émotionnelle dans l’ici et maintenant du groupe qui sera le levier pédagogique. Néanmoins une différence fondamentale persistera : Le thérapeute - en présence d’un individu, dans la durée, et sans thème prédéfini - disposera de temps pour maintenir la continuité dans le pré-contact et s’assurer que l’expérimentation est ajustée à ce qui émerge, ne vient pas trop tôt ... Quant au formateur - en présence d’un groupe, ponctuellement, et sur un thème ou contenu - il va souvent devoir amener des expérimentations sur un pré-contact insuffisant, risquant ainsi de provoquer un surgissement des défenses ou la réponse soumise à ses injonctions. De plus, quand il s’agit de contenus plus techniques ou cognitifs, le rôle du formateur gestaltiste se corse : pour que le contenu de la formation soit effectivement investi et puisse être mieux assimilé, il lui faudra proposer des expérimentations touchant véritablement à la réalité des personnes formées, et intégrer le contenu au vécu (ou vice-versa), tout en respectant les objectifs tenant à l’acquisition des contenus, objectifs que l’organisme ou l’institution ne manqueront pas de lui rappeler ... La relation du client au contenu devient alors un élément supplémentaire auquel il conviendra de porter attention. (c) Effet de l’expérimentation selon le degré d’implication Evoquant précédemment le jeu de rôle et le psychodrame, nous levions la question du degré d’implication dans l’expérimentation : la perspective d’un effet thérapeutique (ou formateur) de l’expérimentation nous paraît en être largement tributaire. Aussi distinguons-nous trois degrés possibles d’implication. Le passage à l’acte, la théâtralisation (ou mise en jeu) et la mise en acte. La différenciation se fait en fonction du degré d’awareness. Passage à l’acte et mise en acte sont bien connus, mais il nous paraissait manquer un niveau intermédiaire propre à éclairer notre réflexion. Habitué à l’intellectualisation, au contrôle, donc peu sujet au passage à l’acte, mais aussi peu impliqué (émotionnellement) dans les mises en actes, je ne voyais pas toujours l’intérêt de certaines des expérimentations qui m’étaient proposées. Et si je pouvais en tirer quelques enseignements, ce n’étaient que des considérations à caractère explicatif. En différenciant la notion de la mise en jeu de celle de la mise en acte, je comprends mieux les freins mis en place lors de mon itinéraire thérapeutique. - Page 69 Le passage à l’acte (acting out, ou encore, abréaction): « expression inconsciente, en général tout à fait impulsive, d’un comportement agressif destiné à soulager une tension interne »36. Il y a donc dans le passage à l’acte une complète perte de contact. L’expérience est vécue sur le mode du çà : l’awareness n’est pas mobilisé, l’affect n’est pas contacté, pas ressenti, il est juste « acté ». La théâtralisation (ou mise en jeu) : conscience de la sensation, du geste, mise en jeu d’un affect qui n’est pas vraiment ressenti. L’awareness est incomplet et concerne la sensation, mais pas le sentiment. A moins d’une prise de conscience à retardement, l’expérience ne pourra être ingérée, assimilée par la fonction personnalité. Vécue et contrôlée en fait par le mode du moi, l’expérience restera mémorisée à ce stade, et viendra compléter le bagage cognitif, mais pas la fonction personnalité. Une expérimentation de ce type pourrait limiter le travail thérapeutique au premier degré : Remettant en scène son histoire, le patient rejouerait alors tous les rôles de la pièce de sa vie en transformant le scénario à sa guise. Une telle pratique de l’expérimentation serait bien éloignée de ce qu’elle pourrait être. La mise en acte (ou enacment) : « action réfléchie tendant vers le but de re-présenter, présenter à nouveau, un thème ancien » ou « effort conscient pour trouver à exprimer des contenus inconscients réprimés ». Dans la mise en acte, l’affect est véritablement ressenti, l’awareness est mobilisé, et la prise de conscience est donc synchrone à l’action. La gestalt est complétée, et le plein contact vécu sous le mode moyen. Aussi la phase de post-contact sera enrichie de l’expérience et l’assimilation par la fonction personnalité pourra-t’elle être effective. Marie Petit dans sa thèse de troisième cycle cite Fenichel qui considère que « le moyen de redonner de la vitalité à ce qui se manifeste est effectivement de le jouer en impliquant dans ce jeu la totalité de l’individu » (in Problèmes de technique psychanalytique), puis Politzer : « le fait psychologique doit être personnel et actuellement personnel. Il s’ensuit que la notion fondamentale de cette psychologie ne peut-être que la notion d’acte. L’acte est la seule notion qui soit inséparable du je dans sa totalité... (in Critique des fondements de la psychologie). On 36 Petit (M.),in Fonction thérapeutique de l’enacment en Gestalt Thérapie, thèse de doctorat, 1981, Paris - Page 70 voit bien que si le jeu ou l’acte sont porteurs d’effets thérapeutiques, c’est à la condition que le je soit impliqué dans sa totalité. Une référence au pentagramme de Serge Ginger nous est utile pour embrasser cette totalité : l’affect ne saurait donc être exclu du je sous peine de réduire l’expérience à un jeu, de moindre portée que la réalité. Si, lors de sessions thérapeutiques, j’ai pu traverser bien des expérimentations sans ressentir l’affect « qu’il aurait fallu ressentir » - à en croire les remarques des coparticipants aux divers groupes auxquels j’ai participé (remarques qui, elles au moins, avaient le mérite de provoquer un affect)- je n’ai jamais manqué de la dimension intellectuelle. En écrivant ce passage sur la nécessité de l’implication de la totalité de l’individu dans l’expérimentation, et en faisant le lien avec mon histoire je me rends compte que l’absence (ou la non reconnaissance) d’affect, et donc de présence à l’autre, qui m’était reprochée était largement justifiée. Mais je voudrais néanmoins ajouter à l’usage de certains collègues gestaltistes que la dimension intellectuelle, si souvent décriée et vilipendée par eux, fait clairement partie de la totalité de l’homme, et qu’elle n’est pas toujours un mécanisme de défense ! La distinction entre passage à l’acte et mise en acte est connue depuis longtemps (cf. Marie Petit, 36). L’introduction d’une distinction supplémentaire entre mise en jeu et mise en acte nous apporte simplement un affinement. Cette distinction peut constituer un critère de mesure de l’évolution de la thérapie, ou éclairer le choix des expérimentations proposées dans le cadre d’une stratégie thérapeutique. Qu’on me comprenne bien : il ne s’agit pas de nier toute utilité thérapeutique à la mise en jeu (ni même au passage à l’acte) et de ne viser à réaliser que des expérimentations ayant valeur de mise en acte : ce serait oublier que la rupture du contact constitue le symptôme majeur et partir du postulat que le but de la thérapie est déjà atteint avant que de la commencer! Gilles Delisle distingue trois étapes nécessaires dans la conduite de la thérapie : Répéter, Reconnaître, Réparer. Le passage à l’acte ou la mise en jeu vont permettre la répétition, et ensuite seulement, petit à petit, la reconnaissance, la prise de conscience s’en suivra. La mise en acte pourra alors être un outil - parmi d’autres - de la réparation : comme un dernier adieu (malheureusement parfois - Page 71 momentané) à une gestalt inachevée. La réparation ne peut donc être l’oeuvre du thérapeute, mais appartient au patient lui-même. Prenons par exemple le cas d’une personnalité histrionique, plus fréquemment dans la mise en jeu - voire l’acting out - que dans la mise en acte : Le passage par la théâtralisation, puis les aller-retour entre la mise en jeu et la réalité vont permettre, par la répétition, un travail de repérage progressif de ce qui est mise en scène et de ce qui est réalité. Il lui sera possible alors de voir comment elle s’arrange pour obtenir ce qu’elle veut, puis de retrouver le sens de ses fonctionnements. Elle pourra alors ré-agir (mettre en acte) les scènes originales, non pour les réinventer à sa guise, mais bien pour les achever. En dehors de cette fonction de répétition, préalable à la reconnaissance puis à la réparation, une expérimentation dont l'awareness serait absente - un passage à l'acte - ou incomplète - une mise en jeu - ne présenteraitelle pas d’autres bénéfices pour le processus thérapeutique ? En effet, un passage à l'acte étant une rupture dans le continuum de conscience, se manifestant par la décharge de la tension que l'organisme ne peut plus réguler, il présente au moins l'intérêt de l'évacuation du trop plein. Un tel comportement n'est certes pas souhaitable dans le quotidien du patient, car on en imagine les conséquences désastreuses, mais qu'en serait-il dans un cadre thérapeutique clair et présentant toutes les sécurités ? La décharge de tension, même sans awareness, n’a-t-elle pas en soi des effets thérapeutiques ? En effet « une telle catharsis possède une fonction d’allégement de l’angoisse, de libération d’énergie, et de plus, aux yeux du patient, c’est déjà une mise au dehors symbolique de ce qui fait mal »36. Pour tenter de mieux répondre à ces questions, il nous faut ici aborder le concept de situation inachevée, « l’effet Zeigarnik ». Tout en posant ces diverses questions, aux fortes incidences sur la stratégie thérapeutique, et donc sur l’impact de l’action du thérapeute, je mesure le danger du syndrome de la toute puissance de celui-ci : je reste conscient du danger de « manipulation » qui résulterait du désir de parvenir à tel ou tel effet. L'accompagnant n'est que l'artiste qui tente avec humilité d'éveiller chacun à lui-même : il ne peut donc que fournir un support pour l'insight, pour l'assimilation d'un moment vécu, pour - Page 72 « l’expérienciation ». Ce que le patient en fera (post-contact) n'appartient pas à l'accompagnant. Comme le dit Rollo May, « la thérapie est quelque chose de plus fondamental, aider une personne à expérimenter son existence; et toute disparition de 37 symptômes qui dure doit être un sous-produit de cela » . Il s’agit bien du travail du patient lui-même, accompagné par le thérapeute : ce qui me renvoie à ma propre responsabilité dans mon itinéraire thérapeutique. (3) L’ Effet Zeigarnik (a) Définition Le concept de situation inachevée a été étudié dans les années 1920 par Blyuma Zeigarnik, psychologue lituanienne, s’inspirant notamment de travaux de Lewin. Elle a mis en évidence que l’individu se souvient mieux de la tâche inachevée que de la tâche achevée : la tension que provoque l’inachèvement amène une meilleure remémoration des tâches inachevées par rapport à celles qui ont pu aboutir à la pleine satisfaction. « Une activité incomplète crée un système chargé de tension qui tend à se relâcher en menant l’activité à son terme. Le système va ainsi viser la complétion des situations inachevées dans le futur, (...) et influencer le comportement, la mémoire, mais aussi la totalité la totalité de l’aire intrapsychique de la personnalité »38. L’organisme vise l’achèvement pour satisfaire le besoin, car la satisfaction procurera l’apaisement. Ce principe de clôture a été étendu par la Gestalt-thérapie aux émotions et aux sentiments. Elena Mazour 38 distingue les situations inachevées « besoins » et les situations inachevées « sentiments ». Dans les premières il y a interruption soit par des facteurs extérieurs (sociaux), soit par des facteurs internes (schémas de contrôle cognitif propres à chacun). Le sujet n’atteignant pas la complétion, la satisfaction des besoins authentiques de l’organisme, il demeure dans un état constant 37 38 May (R.), Existence Mazour (E.), « L’effet Zeigarnik », in revue de la SFG n°6, 1994. - Page 73 d’inachevé. Il y a tension, mais non réduite, celle-ci demeure. Un affect monte mais n’est pas exprimé. L’organisme étant frustré, la spontanéité, la capacité d’intimité vont se réduire, et l’ennui va s’installer. Dans les « situations inachevées de sentiments », des émotions et expériences n’ont pas pu être exprimées lors d ’événements du passé (colère, déception, deuil, tristesse, ressentiment, amour, culpabilité...). L’individu va donc « se fixer dans des expériences incomplètes, véhiculer des émotions irrésolues ». On peut donc estimer que le rôle de la thérapie va être de libérer la personne de ces poids là. Mais le thérapeute va buter sur un paradoxe bien gênant : « Nous sommes toujours en train de chercher à finir l’inachevé, à compléter la gestalt incomplète, et pourtant toujours en train de l’éviter. En ne réussissant pas à agir dans le présent nous amplifions l’inachèvement et notre servitude à l’égard du fardeau du passé »39 . Par l’évitement la personne va tenter d’échapper à des sentiments qui devraient être ressentis. Elle vise à tenir à distance la douleur, l’anxiété, la rage, et refuse d’en faire pleinement l’expérience. Pour Kepner 40 la difficulté la plus commune à exprimer ces sentiments réside dans le fait que les autres sont incapables de supporter l’expression de ces sentiments, ne les acceptent pas, nient leur validité et les considèrent même comme dangereux. Ainsi, contre ces sentiments « qu’il ne faudrait pas ressentir », se mettent en place des moyens de défense et des contrôle cognitifs : inhibition de l’expression émotionnelle, diminution de la spontanéité, capacité d’innovation réduite, et tout le cortège des résistances bien entendu! A l’extrême, également, refoulement du ressenti lui-même, donc déni, et isolement ou confluence... Au vu de mon histoire, je ne peux qu’acquiescer !!! La multiplication des situations inachevées, l’interférence répétée de la tendance à l’évitement avec le besoin d’autorégulation de l’organisme conduit à la névrose : alors toute l’énergie sera utilisée à contrôler l’expérience, et à éviter le contact avec soi-même et les autres, « ce qui 39 Naranjo, Gestalt thérapy : the attitude and practice of an atheoretical experimentialism. Gateways/Idhhhb publishing. Nevada city, 1993. Cité par Elena Mazour(note 38) 40 Kepner (J.), Body process, N. York, Gestalt institute of Cleveland press. Cité par Elena Mazour(note 38) - Page 74 empêche la personne de participer pleinement au présent, et crée encore plus de situations inachevées ». Le serpent se mord alors la queue ! Face à ce paradoxe, à ces deux tendances en conflit, la Gestalt, thérapie existentielle, va mettre le patient au défi de prendre la responsabilité de ce qu’il est, en stimulant des réponses à partir de ses zones aveugles. « Il n’y pas d’issue, une issue ça s’invente ». J.P. Sartre. Comment : c’est toute la question ! (b) Effet Zeigarnik et travail thérapeutique Vis à vis de la situation inachevée, le travail thérapeutique pourra donc remplir deux fonctions : une fonction d’achèvement, et une fonction de prise de responsabilité. Cette distinction est importante, car il me semble qu’une certaine confusion a pu s’emparer du public suite aux pratiques des Gestalt-thérapeutes. En effet, l’image de la Gestalt est plus souvent celle d’une approche répondant à la première fonction, alors que sa spécificité est justement d’insister sur la seconde. Certes la Gestalt est une thérapie qui « décape », qui « débloque » -pour reprendre le titre d’un article de P. Coret- , où l’on parle parfois à des absents, à des morts, à des chaises vides, où l’on pleure, crie, se bat, se câline, et aussi où l’on rit ... Mais pourquoi tout cela, et à quelles conditions de telles pratiques ont-elles un effet thérapeutique? (1er) Fonction d’achèvement La fonction d’achèvement de la situation inachevée nous semble pouvoir concerner deux niveaux bien distincts d’inachevé. A un premier niveau, nous trouvons une multiplicité d’affects inachevés, de gestalts non bouclées ... et une fouille méticuleuse de la mémoire en trouverait sans doute encore après vingt années de thérapie! Si les quelques pratiques et affects cités cherchent à achever les affects à ce niveau là et s’y limitent, alors deux dangers majeurs se présentent : • Le danger de la thérapie miraculeuse, avec le risque de « gouroutiser » le thérapeute, ce merveilleux magicien qui, grâce à sa recette magique va peu à peu (parce qu’on reste quand même raisonnable sur les délais...) transformer le -crapaud - dragon - nain (selon) en un vaillant - destrierchevalier - prince (si possible). Et s’il n’y parvient pas, tant pis, on aura au moins été câliné, écouté, libéré, pendant quelques années dans un - Page 75 gentil groupe de « gentils membres ». (Histoire de justifier quelques ragots ou rumeurs sur la « secte Gestalt! ») Il ne s’agit pas de remettre en cause le principe de clôture, mais d’examiner l’usage qui en est parfois fait en Gestalt thérapie. Car, s’il s’avère que l’achèvement puisse effectivement être thérapeutique, à quelles conditions le serait-il, et cela selon le type de construction intrapsychique? S’il suffisait d’exhumer une bonne fois tous les sentiments et émotions mis à la poubelle, si possible avec force larmes et cris, la thérapie des histrioniques par la Gestalt serait d’une d’une rapidité à faire pâlir de dépit tous les psychanalystes. Or ce ne me semble pas être le cas! Certains argueront qu’il est nécessaire de revenir plusieurs fois sur cette situation. Mais il ne semble pas non plus que la répétition de cette exhumation soit toujours d’une efficacité évidente. Et combien de répétitions faudrait-il : deux, cinq, vingt-cinq ? Chaque praticien connaît de multiples patients qui reviennent invariablement à la même situation où au même affect, sans apparemment en tirer de bénéfices ! Cette situation montre bien le stade de la névrose où ce niveau se situe : celui des jeux ! Ce niveau est plutôt celui du symptôme, et donc de la plainte : l’accompagnement à ce stade vise plutôt le soutien, ou le développement personnel. Il m’apparaît donc absolument nécessaire d’éviter la confusion entre « achèvement d’une situation inachevée » et simple « revécu émotionnel ». Le véritable achèvement, si l’on se réfère au cycle de satisfaction des besoins, dépasse l’apaisement, et comporte l’intégration, puis l’assimilation. Revivre une émotion ou un sentiment, si intense que soit l’expérimentation, le psychodrame ou la régression, n’est certainement pas l’intégrer : il ne s’agit ni de se contenter de les vivre, ni de savoir expliquer le comment et le pourquoi, ni de reconnecter tous les morceaux du puzzle, mais bien « d’ingérer » puis de digérer l’expérience, de faire qu’elle se fonde harmonieusement dans le bagage, et que la capacité de réponse spontanée future en soit enrichie. Cela peut passer par des voies différentes pour chacun, selon ses attitudes (introversion, extraversion) ses modes de perception (intuitif, sensoriel) ou d’apprentissage (empirique, cognitif). Mais quels que soient ces modes, il s’agit au final d’un « passage », d’une « Passion » même ( pris dans son sens étymologique de « souffrance »). Plus que l’achèvement - Page 76 d’un affect non exprimé dans une situation passée, et donc le revécu émotionnel d’un souvenir précis du passé, c’est toute la souffrance archaïque, diffuse mais si prégnante, car noyau central de la prise en masse, qu’il faudra recontacter pour pouvoir la traverser, pour pouvoir « passer ». Nous sommes bien ici devant un second niveau, celui où peuvent se réellement se dénouer les amalgames et cette prise en masse du psychisme que décrit M. Pagès. C’est le niveau de l’implosion, celui de la souffrance : à ce niveau il s’agit véritablement d’un travail de thérapie, dans lequel le thérapeute peut contribuer à recréer les liaisons entres systèmes émotionnel, discursif, socio-familial ... Dressant ainsi les ponts entre la souffrance et la vie, il mérite alors son nom. Alors la boucle sera bouclée : condamné par les hommes et leurs légendes à porter le poids de Dieu, (cf. Page 37), luttant avec cet orgueil de l’homme tout puissant, qui goûte aux fruits de l’arbre de la connaissance et se permet de défier le créateur, c’est bien par la perte du paradis et par l’accueil de la souffrance que la naissance se paiera... De « porteur du Christ », je pourrais alors - peut-être - devenir plus humblement celui que je voudrais être : un passeur, ... Christophe. Le « simple » revécu émotionnel a sans doute - parfois - un effet cathartique, et permet à l’organisme de trouver un certain apaisement. Mais au premier niveau l’effet cathartique se limite à l’expulsion du « trop plein », et donc l’apaisement n’est qu’un retour à un fonctionnement intrapsychique supportable, avec un mieux-être, puisque le patient aura évacué ce trop plein qui le perturbait, et retrouvé un état plus satisfaisant. Pourtant la réalité du fonctionnement interne n’est en aucun cas différente. En termes biologiques, on aura juste provoqué une poussée d’un neurotransmetteur donné, et la répétition du phénomène pourra peut-être influer sur la production / régulation de ce neurotransmetteur, mais le fonctionnement des échanges n’aura pas évolué. Un peu comme si, après que le lait bouillant se soit échappé, l’on remettait un peu de lait froid pour compléter la casserole, sans pour autant la retirer du feu ou réduire la chaleur. C’est se condamner à répéter le processus, c’est mettre en place les bases d’un fonctionnement cyclique, c’est donc allonger le processus thérapeutique. Le revécu émotionnel ne saurait donc être le levier thérapeutique, mais tout au plus un outil de mise en place du levier. Et confondre achèvement de - Page 77 situation inachevée avec revécu émotionnel c’est tomber dans le piège de la « Gourou-Gestalt», faite de pratiques magiques et de nonresponsabilité. Car c’est là le deuxième danger perceptible quant à la fonction d’achèvement que peut avoir l’expérimentation en Gestalt. • Le danger de la non-prise de responsabilité par le patient de ce qu’il est au présent : Se limiter à la recherche du revécu émotionnel, c’est se condamner à explorer le passé toujours plus loin, pour en extraire le plus possible l’inachevé. Nul doute qu’à ce jeu là on trouverait toujours et encore des gisements de souvenirs inexplorés, de situations à achever; quitte, pour certain(e)s patient(e)s, à se les inventer. Sous des apparences extérieures de Gestalt, puisqu’on vivrait le phénomène au présent, on ne pratiquerait guère qu’une juxtaposition la plus exhaustive possible des causes réelles ou supposées des difficultés. On ne serait dès lors pas très éloigné de la méthode des associations libres, à ceci près qu’il y aurait un peu plus de mouvement (mise en jeu), d’émotion (centration sur le ressenti) et d’implication du thérapeute. On pourra toujours arguer que la recherche du revécu émotionnel ouvre la voie pour un véritable achèvement : ce serait perdre de vue la nécessité absolue de s’assurer que le patient est devenu au fil de la thérapie suffisamment solide pour supporter la déchirure du véritable achèvement, qui, à travers la souffrance, l’amènera à la mort à ce qu’il était, à la re-co-naissance de ce qu’il est depuis toujours, à la vie, et au pardon. Nous retrouvons ici les grands mythes de passage : Héraclès, le Christ ... : Connaître les épreuves afin de se confronter à toutes ses peurs intérieures, (les douze travaux, le jeûne au désert où le chemin de croix) - réunifier les parties séparées de soi - (Héraclès, le héros, devenant esclave et tissant pour Omphale, qui le contraint ainsi à découvrir sa part de féminité; la com-union du corps et du sang) puis la passion, la mort et l’accession à sa vraie condition (Héraclès s’arrachant la tunique de Déjanire en même temps que sa peau, et finissant au bûcher pour redevenir fils de Zeus; le Christ mourant sur la croix pour ressusciter et envoyer ses disciples en mission ...) Que faisons nous d’autre en Gestalt ? La rencontre de toutes nos peurs et de tous nos fantômes, la reconnaissance de toutes nos polarités, l’accueil de ce qui est et de ce que nous sommes, le passage à travers la souffrance, le pardon , la vie ... - Page 78 Serait - ce que les chemins de la thérapie étaient connus depuis si longtemps !!! Et c’est justement grâce à la seconde fonction du travail thérapeutique sur la situation inachevée que le client pourra un jour faire de lui-même, en toute responsabilité, le choix du passage : ayant recontacté la souffrance archaïque, sa « passion » lui sera devenue une nécessité incontournable... (2e) Fonction de prise de responsabilité Tirer de l’existence d’une pression de la tâche inachevée la déduction qu’il est nécessaire d’abattre les cuirasses en s’attaquant systématiquement au passé pourrait conduire à la pratique d'une Gestalt « sauvage » : sous prétexte d'achèvements de gestalts, de mobilisation d'émotions enfouies, de mise à jour de souvenirs cachés, l'expérimentation deviendrait plus systématiquement l’occasion d’une régression, d’une théâtralisation ou « mise en jeu », voire parfois d’un passage à l’acte, que l’occasion d’une prise de conscience qui puisse être intégrée et assimilée. Or, "il ne s'agit pas de retrouver un fragment du passé ou d'abattre une cuirasse, mais de faire un ajustement créateur dans la situation présente donnée. (...). Les exercices thérapeutiques consistent à délimiter et décrire précisément le blocage ressenti ou le vide, et à le soumettre à des expériences pour mobiliser les frontières fixées »41. Ces « expériences » doivent donc répondre à des objectifs clairs pour l’accompagnant, et le principe de clôture ne saurait donner naissance à une systématisation de la pratique régressive ou de mise en jeu du passé. Face à la situation inachevée, il convient surtout de mesurer en quoi elle interfère ici et maintenant : qu’est ce qui se rejoue de cet inachèvement, de ce conflit entre nécessité de clore et évitement de le faire. Ce que je m’empêche de faire, de dire, Qu’est ce que je contrôle, qu’est ce que je bloque... La réponse à ces questions, puis l’acceptation de ces émotions et sentiments, leur ressenti, le « passage à travers » (la haine, la colère, le chagrin, la rancune...) va ensuite permettre au patient, réunifié, en contact avec les parties de lui jusque là refoulées, de « décider ce qu’il va faire de ce qu’on a fait de lui ». (A bien y regarder, nous venons ni 41 in "Gestalt-thérapie", p287, op. cit, note 4 - Page 79 plus ni moins de reconnaître au début de ce paragraphe, mais en des termes non empruntés à la psychanalyse, l’importance du transfert, et de poser la nécessité de sa résolution : la différence entre psychanalyse et Gestalt sur le plan du transfert n’est donc pas dans l’objectif final, mais dans l’usage fait du transfert). Mais avant d’en arriver là, encore faut-il que tout cela soit conscientisé, que l’awareness soit déjà suffisamment éveillé, que la relation thérapeutique soit suffisamment sécurisante pour que le patient puisse s’autoriser d’abord à ressentir, ensuite à exprimer ce qu’il ressent. Et c’est la difficulté à laquelle le thérapeute est confronté devant certains patients, notamment états-limites, schizoïdes, obsessionnels, ... Dans ces cas, l’inachevé n’étant pas encore accessible, ou pas encore exprimable, l’expérimentation aura d’abord essentiellement une fonction de création ou de renforcement de la relation thérapeutique, de mise en sécurité, en confiance, préalable à toute expression des ressentis. Il faut alors s’appuyer sur le présent, mobiliser les énergies, les émotions, la créativité disponibles au présent. Entraîner l’awareness sur de « l’acceptable », montrer les ressources méconnues, ouvrir le champ des possibles en expérimentant des nouveautés « sécures ». Je songe aux premiers temps de mon itinéraire thérapeutique, à ma participation personnelle le plus souvent sur le mode discursif (ce qui me valait parfois quelques feed-back acerbes); mais aussi à une réelle participation émotionnelle aux travaux collectifs ou à ceux des autres membres du groupe. Cette forme de « passivité affective », évitement évident, m’aura pourtant souvent permis de recontacter, silencieusement, en sécurité, les affects enfouis, et encore inexprimables. Répétition non consciente dans la relation thérapeutique de mes fonctionnements extérieurs, ce mode d’engagement dans la thérapie m’aura pourtant permis de réaccéder peu à peu à mes ressources propres, au travers de la multiplicité des expérimentations, des relations, des moments de créativité, des échanges vécus et de la diversité des styles des thérapeutes rencontrés. J’y trouvais le support relationnel nécessaire, la confiance en la validité de l’approche thérapeutique gestaltiste, la capacité à entendre de l’autre ce que mes comportements provoquaient pour lui, celle de remobiliser des domaines de - Page 80 créativité oubliés, acceptables ... la possibilité de recontacter des affects Vivre de l’acceptable pour retrouver un chemin vers l’inaccepté... Utiliser les ressources exprimables pour accéder à l’inexprimable ... Il me restait encore à découvrir que le chemin vers l’inaccessible étoile passait par l’ombre inaccessible ... Partir de la figure pour arriver au fond, passer de l’acceptable à l’inachevé : ce travail « de l’extérieur vers l’intérieur » est une caractéristique de la Gestalt. La métaphore des différentes couches de l'oignon est ainsi souvent utilisée pour signifier ce travail "de l'extérieur vers l'intérieur". Forts de la découverte de la pression de la tâche inachevée, certains ont pu en déduire une « loi universelle d’épluchage », des symptômes de surface jusqu’au noyau archaïque. Mais il me paraîtrait hasardeux de tirer de cette métaphore plus que ce qu'elle peut donner : Si l'image de l'oignon correspond bien aux multiples couches qui fondent la personnalité, ou aux cinq couches de la névrose, il me paraîtrait simpliste - et dangereux - d'en tirer une telle loi « universelle d'épluchage Gestaltiste». Il ne faut en aucun cas assimiler nécessité de traverser les couches de la névrose, ou même de rencontrer les différentes couches de sa personnalité avec nécessité d’éplucher toutes les couches du passé. Un tel travail est à l’image du nettoyage des écuries d’Augias : colossal. L’entamer, c’est s’exposer à ne jamais pouvoir le terminer ou alors à provoquer des flots tumultueux en détournant un peu trop rapidement quelques rivières du lit qu’elles s’étaient patiemment creusées! De plus à chaque type de pathologie, et plus généralement à chaque personnalité, va correspondre un mode d'accès "efficace" vers chacune des couches de la névrose (clichés, rôles et jeux, impasse, implosion-mort, explosion-vie) : les moyens et stratégies employés devront donc être ajustés à chaque cas. Vu l’unicité de chaque système intrapsychique, la Gestalt restera donc toujours un art, et non une pseudo-science dans laquelle une même recette serait sensée aboutir au même résultat... - Page 81 §2: Ailleurs et avant : régression et awareness Eu égard à l’awareness nécessaire dans le travail thérapeutique, et à sa fonction « prise de responsabilité » que nous venons d’aborder, Perls avait des techniques régressives une bien piètre opinion : En Gestaltthérapie, « nous accordons notre attention à l'évident, à ce qui est à l’extrême surface. Nous ne bêchons pas dans les régions dont nous ne savons rien, dans ce qu'on appelle l'inconscient. Je ne crois pas aux régressions. Toute la théorie des régressions est une foutaise. Nous ne pouvons nous servir des régressions pour un besoin. Nous n'avons utilisé la régression que pour une certaine expression de ce besoin (...) Un bon thérapeute n'écoute pas le contenu de ce que dit le patient, mais s'attache au son, au rythme, aux hésitations. La communication réelle est au-delà des mots. Le thérapeute reste absolument dans le maintenant. Il évite l'interprétation, la production de verbiage... ».42 Dans ce passage, Perls voit la régression comme un instrument de repérage d'un besoin, non comme un moyen de satisfaire ce besoin. Les techniques régressives auxquelles le public et certains professionnels associent parfois la Gestalt n’ont en fait pas grand-chose à voir avec la Gestalt des origines : elles sont un outil parmi d’autres, que Perls a pu éventuellement utiliser quand le phénomène se produisait, et que les Gestalt-thérapeutes ayant côtoyé d’autres approches au cours de leur itinéraire thérapeutique (Bioénergie, Psychodrame, Rebirth, Cri primal, thérapie Reichienne ...) ont pu leur emprunter. Il faut également souligner que les techniques du Gestaltiste - amplification, centration sur l’affect, mise en acte sur cet affect, ...- mettant en fonctionnement le système émotionnel, vont favoriser chez certains patients la dérive vers une régression. Ce que doit en faire le thérapeute quand il perçoit cette dérive, cela relève de la stratégie thérapeutique et ne saurait être une technique « obligée » sans laquelle « point de salut ». Mais si d’autres approches utilisent essentiellement des techniques régressives, et que des thérapeutes gestaltistes leur ont empruntées, c’est bien parce qu’elles sont porteuses d’effets. Peut-être convient-il donc de ne pas les éliminer aussi péremptoirement que Perls pouvait le faire. 42 Perls (F.), Rêves et existence en Gestalt thérapie, p48, EPI éditeurs 1972. - Page 82 Pour aborder ce point, je partirai de réflexions d’Alice Miller, bien qu’elle ne soit pas une tenante des approches citées avant. « C’est la compulsion de répétition et la constellation que le patient porte en lui que nous devons comprendre. (...) Elle sont ancrées très solidement dans son psychisme sous la forme des premières expériences affectives de l’enfant avec sa mère. C’est pourquoi les mots ne suffisent pas à le libérer des contraintes ; seule l’expérience vécue, non pas l’expérience correctrice de l’adulte, mais celle de la peur originelle, du mépris de la mère bien-aimée et les sentiments d’indignation et d’affliction profonde qui l’accompagnent peuvent dissoudre les contraintes » 43. Ces lignes, insistant sur l’importance de l’expérience vécue de la peur originelle par opposition à une expérience correctrice (que pourrait être la mise en jeu), pourraient venir justifier l’emploi de techniques régressives. Mais sans le respect de la condition d’awareness, on ne serait alors que dans la fonction d’achèvement de la Gestalt inachevée, dont on a mesuré plus avant les dangers et les insuffisances. Or nous nous trouvons là face à un paradoxe dont la résolution est délicate. Retrouvons Alice Miller : «On ne peut se rappeler que des choses que l’on a vécues consciemment. Mais le monde des sentiments d’un enfant souffrant de troubles narcissiques résulte déjà d’une sélection qui a éliminé l’essentiel ». Puisqu’on ne peut se rappeler que des choses vécues consciemment et que l’essentiel a été éliminé,comment peut-on se les remémorer consciemment? Voilà donc encore un argument justifiant le recours à la technique régressive, pouvant favoriser le retour de ces sentiments éliminés. Il ne saurait donc être question d’éliminer l’usage de la régression de la boîte à outils du Gestaltiste, en arguant qu’elle est une rupture de contact et donc contraire à la philosophie générale de la Gestalt. On ne peut éliminer de la thérapie toute référence au vécu émotionnel archaïque, de même qu’on ne peut s’y limiter, et il ne saurait non plus être question, comme le suggèrent certains, de séparer niveau archaïque et niveau névrotique : les deux forment un bloc aux liens étroits qu’il convient de dénouer simultanément. Les techniques 43 Miller (A.), Le drame de l’enfant doué, p 32, Paris. PUF. 1983. - Page 83 régressives peuvent donc être utiles, mais il convient d’en user avec précaution et sous certaines conditions. Les précautions tiennent au type de trouble présenté par le patient, car la régression n’est pas sans dangers : danger pour le patient (décompensation dans le cas de structures psychotiques, ou d’astructuration - Etat-limite - qui, souffrant de troubles du système émotionnel pourraient se retrouver débordés par la désinhibition de l’affect), ou danger pour le succès de la thérapie (dans le cas d’une personnalité histrionique ayant tendance à se complaire dans la théâtralisation ou dans l’évitement de la représentation par des phénomènes régressifs ou d’expression émotive sans possibilité d’élaboration ultérieure). Quant à la condition pour l’usage de la régression, il s’agit bien sûr de l’awareness. Abordons ce point une nouvelle fois avec A. Miller : « C’est seulement dans l’analyse que les sentiments originels et la douleur qu’éprouvait le petit enfant à ne pas les pouvoir les comprendre, vont être vécus consciemment pour la première fois ».(...) « On atteint le but essentiel, lorsque le patient a pu retrouver sa vitalité grâce à la perlaboration émotionnelle de son enfance. (...) Si le patient a pu, à plusieurs reprises, vivre consciemment (et non pas au travers des interprétations de l’analyste) la manipulation dont il a été victime comme enfant et le désir de vengeance qu’il porte en lui, il sera capable d’entrevoir les manipulations actuelles et il aura moins besoin de manipuler les autres. S’il a vécu dans le transfert, la dépendance et l’abandon de son enfance, il pourra faire partie d’un groupe sans pour autant en être dépendant ni lui être totalement inféodé. (...) c’est en vivant ses sentiments qu’il sera devenu lui-même ». Un tel travail émotionnel ne saurait donc être -et je rejoins ici Max Pagès- « une simple décharge énergétique ou une satisfaction réparatrice préalable à l’élaboration psychique, mais une exploration des conflits archaïques par l’expression et la communication émotionnelle »44. Nous retrouvons donc la conception que Perls avait de l’usage de la régression. Il faut donc éviter de confondre régression et travail émotionnel, et rester vigilant aux risques. 44 Pagès (M.), in « Psychothérapie et complexité », op. cit, note 23 - Page 84 §3: Awareness et feed-back Au delà de la mise en acte, au delà de l’implication dans l’acte -quand bien même serait-elle totale-, au delà de l’awareness durant l’expérimentation, il nous faut maintenant nous pencher sur le passage à la verbalisation, au symbolique. Ici d’ailleurs peuvent se rejoindre les trois degrés d’implication dans l’expérimentation. Que le patient ait vécu un passage à l’acte ou une mise en jeu, et que donc les possibilités d’intégration de l’expérience soient diminuées, il reste qu’un temps d’échange, de feed-back, peut éclairer, permettre de donner un sens a posteriori à l’expérience. Mais encore faut-il que ce sens émerge du patient lui-même et non des interprétations du thérapeute ou des jugements - souvent projectifs - de coparticipants éventuels. Or il se produit de fait une confusion entre le post-contact de l’expérience vécue pendant la séquence de travail thérapeutique, et la nouvelle expérience que constitue le temps de feed-back. Il y a là une collision de deux gestalts -principalement dans le cas d’un travail en groupe- qui m’apparaissent bien distinctes, quoique liées. D’ailleurs, pour certains thérapeutes, le post-contact appartient au patient et à lui seul, et ils considèrent que le temps de feed-back s’avère trop souvent être un ersatz de post-contact et n’est donc pas forcément utile. Ce temps peut en effet être vu comme une compensation du défaut d’awareness dans le cas d’une expérimentation vécue sur le mode du passage à l’acte ou de la mise en jeu. Ceci dit, il peut malgré tout s’avérer bénéfique si l’awareness est maintenant mobilisé dans cet échange postérieur à l’expérimentation : tout ce qui émerge pour le patient pendant ce temps étant l’objet de son awareness, il pourra peutêtre accéder au sens, ou alors utiliser éventuellement ce matériau lors d’un travail ultérieur. Mais dans le cas ou l’awareness est insuffisamment mobilisé durant ce temps de feed-back, on aboutira, selon l’échange et selon la problématique du client, à une intellectualisation, à une tentative de réparation, ou tout autre mécanisme de défense, qui ne pourront plus, faute de temps, être travaillés dans cette séquence. Mais ce n’est pas pour autant que le feedback n’aura aucun effet : il convient donc que le thérapeute sache dans ces cas à qui sert le feed-back : au patient, au thérapeute lui-même, ou aux membres du groupe dans le cas d’un travail en groupe. Par contre dans le cas d’une mise en acte, le feed-back viendra utilement enrichir l’expérience, sans pour autant nuire au post-contact : certes, le post- Page 85 contact, en tant qu’assimilation de l’expérience, appartient au client et à lui seul : mais nous proposons d’affiner en distinguant intégration et assimilation. Quoi qu’il en soit, le feed-back est toujours à manier avec doigté, car, s’agissant d’une nouvelle expérience, son contenu viendra immanquablement télescoper la précédente et influer sur l’assimilation qui pourra en être faite. Intégrer, c’est « faire entrer dans un ensemble », et assimiler c’est « convertir en sa propre substance » (Larousse) : Nous sommes ici en présence de deux temps différents : lors de la phase d’intégration l’expérience « entre dans l’organisme », pour s’y dissoudre ensuite lors de la phase d’assimilation. L’intégration peut - donc être vécue sur le registre du moi ou sur le registre moyen, selon l’expérience vécue. L’assimilation de l’expérience, en la convertissant en sa « propre substance » vient enrichir la personnalité. La fonction thérapeutique des deux phases est différente : l’intégration permet la reconnaissance, alors que l’assimilation permettra la réparation. L’assimilation, et donc la réparation, appartient au patient : c’est la condition de son autonomie, de sa responsabilité... et aussi la garantie contre la toute puissance du thérapeute ! Mais l’intégration suppose qu’une « substance » rentre : le feed-back constituera un apport complémentaire, utile pour éclairer ce qui s’est rejoué de l’histoire du client dans l’expérimentation, (prise de conscience des éléments transférentiels). C’est justement la fonction du feed-back que d’apporter des compléments à l’expérience, et de favoriser les liens entre systèmes C’est le moment de la remobilisation du système social après un travail strictement émotionnel (le retour au groupe), c’est l’occasion de remobiliser les liens entre système discursif et système émotionnel immédiatement après l’expérimentation ou le travail émotionnel. Et c’est ce dernier lien qui va permettre de reconnaître ce qui a été répété lors de l’expérience. Mais pour permettre que ce qui est intégré puisse être réellement assimilé, et non rejeté ou avalé en bloc, il appartient au thérapeute de garantir certaines limites à ce temps de feed-back. L’objectif étant que le client puisse accéder à la symbolisation, à l’élaboration, il lui faut - Page 86 s’assurer que le feed-back puisse être reçu et non introjecté; qu’il ne dérive pas vers un bombardement d’interprétations - projectives ou non -; ou que l’attente d’un feed-back ne vienne ultérieurement remplacer pour le client l’awareness nécessaire pendant l’expérimentation. Ce n’est qu’à ces conditions que le feed-back pourra favoriser le passage de la reconnaissance à la réparation ... §4: Awareness et transfert : Puisque le transfert est présent dans toute relation et donc dans toute thérapie, la Gestalt ne peut en faire l’impasse. Mais elle n’utilisera pas son élucidation comme outil principal. «La psychanalyse travaille sur le transfert, la gestalt travaille dans le transfert » 45. Le transfert pourra être utilisé au même titre que tout autre matériau émergeant : il pourra faire l’objet d’expérimentations, et l’on vise à sa prise de conscience au travers de la confrontation à la réalité. Le gestaltiste limite ainsi la névrose de transfert en provoquant autant que possible l’awareness des aspects transférentiels de la relation. Il va s’attacher plutôt à pointer les modes défensifs d’adaptation au contact, les moments de coupure de l’awareness... Bien sûr ces coupures ayant une origine, il conviendra de relier le présent au passé, mais pas tant pour expliquer que pour comprendre le sens, la fonction de ces mécanismes : qu’est ce que le client cherche ? Qu’est ce qu’il évite ? On ne peut donc réellement parler de résolution du transfert en Gestalt, puisque le thérapeute ne vise pas à l’installer, et donc n’a pas à le résoudre. Le terme de « repérage des phénomènes transférentiels », correspondant à l’awareness du transfert, me paraît plus adapté. Et puisque ces phénomènes ne manqueront pas d’être présents, il s’agira d’en être aware comme de tout autre ... Nous pourrions nous contenter de ces quelques remarques et diminuer ainsi un peu rapidement l’importance de l’awareness de cet aspect de la relation thérapeutique : Pourtant, à en croire J.M. Delacroix « on ne peut parler de psychothérapie qu’à partir du moment où il y a 45 Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestalt-thérapie », la boîte de Pandore, 1990 - Page 87 reconnaissance et prise en compte du phénomène de transfert» 46 . Et J.M. Robine de surenchérir : « S’il n’y avait pas de transfert, un transfert de fond, si on peut dire, il n’y aurait pas de processus thérapeutique suivi » et il distingue un niveau plus projectif, qui pourra être « détransférisé » dès son apparition, d’un niveau transférentiel plus profond qui sera travaillé au long cours. Et dès lors qu’on pose cette différence, l’on pose aussi une différence de niveau dans l’awareness. Au premier niveau, projectif, l’awareness concernerait l’image, le contenu de la projection, et sa réappropriation dès l’apparition de la projection est une chose assez aisée. Nous restons là dans une stratégie de séance. Par contre, au second niveau, transférentiel, l’awareness concernerait le mode de relation et le sens de la résistance projective : et, nous trouvant près du noyau, ces données sont inaccessibles, et c’est tout l’objet de la cure - nous l’avons vu précédemment - que de les retrouver. Or, provoquer trop tôt la prise de conscience du transfert, c’est prendre le risque de passer à côté des résistances qui sont à l’oeuvre dans le phénomène tranférentiel qui fait figure (introjection initiale par exemple). Mais y parvenir trop tard, c’est prendre le risque de l’installation de la névrose de transfert. Nous sommes ici dans une stratégie de cure, et ce sera tout l’art du thérapeute que d’accompagner le client à son rythme, sans aller au-delà de ses possibles. Pour permettre l’awareness, la reconnaissance des phénomènes qui s’actualisent dans l’ici et maintenant, il faudra en passer par leur répétition dans la relation thérapeutique, et donc laisser le temps de leur installation : le thérapeute va devoir intégrer ce transfert « en profondeur » dans sa stratégie, non pour le provoquer ou l’amplifier, mais pour le laisser s’installer. Pour autant, la stratégie du thérapeute gestaltiste n’est en aucun cas une stratégie se basant sur l’installation du transfert et sa résolution, mais bien sur la prise de conscience et ensuite sur la responsabilisation. Or le transfert fait partie de ces choses qui, tant qu’elles restent cachées, empêchent l’individu de prendre la responsabilité de ce qu’il est : « Tu as conscience que tu es en train de projeter, est-ce que c’est une projection utile où est-ce que tu veux essayer autre chose? Contre quoi ça te défend ? Quelle est l’angoisse 46 Delacroix (J.M), in Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestaltthérapie », op. cit - Page 88 qui se trouve remplacée ou évitée par ce processus ? Et si ça convient, n’y touche pas ! ». Et N. Salathé cite Goodmann « La meilleure chose qu’on puisse faire, c’est de s’abstenir » «à condition évidemment que cela convienne au patient, une fois que c’est conscient, responsabilisé, choisi » 47. Il n’est donc pas envisageable qu’une démarche thérapeutique puisse faire l’économie de la prise de conscience du transfert ! Je songe à cette distance nécessaire, que j’installais entre moi et mon thérapeute, entre moi et les autres, à cette recherche d’un soutien anaclitique auprès de personnes du groupe, mais pas auprès du thérapeute... Ce qui, paradoxalement, reculait d’autant la perspective de la mise en place d’une réelle relation thérapeutique (puisque faute d’un rapprochement suffisant, les difficultés restaient enfouies derrière la carapace ! L’installation d’un tel transfert négatif ne rend pas la prise de conscience aisée ... aussi ai-je mis longtemps avant de reconnaître que cela puisse en être un! Je reconnaissais bien certains transferts latéraux - au niveau projectif - mais restait aveugle à celui qui était le plus proche de ma problématique de fond. En situation de groupe, les transferts latéraux avaient ceci d’avantageux que je pouvais garder la distance une fois les sessions terminées, et qu’ils se produisaient sur des figures non teintées d’autorité. Une implication plus forte avec le thérapeute aurait bien sûr présenté plus de danger, puisque le thérapeute représentait la figure d’autorité à laquelle je devais soit obéir sans sourciller, soit résister par la passivité, (ou la « surdité ») pour ne pas être une fois de plus envahi et embarqué dans les désirs de l’autre sur moi. Ce qui risquait d’autant plus de se produire que l’objet même de cette relation était le changement ! La réalisation de cet objet passait par l’acceptation d’une véritable ouverture à laquelle je me refusais ainsi sans m’en rendre compte, malgré toute ma bonne volonté ! Je ne pouvais apporter toute ma part à cet enrichissement mutuel, et ne voyais pas non plus la part que l’autre pouvait apporter. Et je ne savais pas non plus que je le condamnais à ne pas pouvoir m’apporter ce que je réclamais inconsciemment, puisqu’alors je l’aurais sans nul doute fui... 47 Salathé (N.), in Juston (D.), « Le transfert en psychanalyse et en Gestaltthérapie », op. cit - Page 89 Fuir l’autre tout de suite, bien que l’aimant, sans avoir pris le temps de l’aimer vraiment, plutôt que le fuir plus tard en le haïssant de nous avoir trop aimé!!! Dure réalité de celui qui ne cherche simplement -mais désespérément- qu’à être aimé ! §5: Awareness du client , awareness du thérapeute. Nous avons jusqu’ici évoqué l’outil awareness dans son importance vue du côté du client; mais il ne faudrait pas pour autant négliger son importance du côté du thérapeute. Il est courant de considérer la Gestalt comme une thérapie centrée sur le thérapeute : c’est que celui-ci dispose pour lui-même de l’awareness comme outil essentiel pour repérer ce qui se passe dans l’ici et maintenant qui constitue son champ d’intervention. C’est à partir de ce qu’il voit, entend, ressent, imagine ... qu’il va pouvoir ouvrir des pistes pour l’accompagnement du client. Ceci suppose qu’il accède à son contre-transfert (émotion, sentiment) non pour le contrôler et s’en priver défensivement, mais pour lui permettre de l’utiliser dans la relation, en choisissant ou non de l’exprimer, en relevant dans ce qui émerge les pistes que son contre-transfert lui permettrait de juger intéressantes à proposer au client. C’est bien l’awareness de son contre-transfert, de son désir, de son rythme, qui permet au thérapeute de garder un juste recul par rapport à la situation thérapeutique. Non pas le recul froid et distant de la « neutralité bienveillante », mais celui - ouvert et disponible - de « l’implication lucide ». Ni apathie (sans l’autre), ni empathie (à la place de l’autre), la relation en Gestalt-thérapie est une relation de sympathie (avec l’autre), non pas au sens d’un « thérapeute-copain » -qui court le risque de l’inefficacité par la création de phénomènes parasites - mais au sens d’un accompagnant sur un chemin commun : celui de cette relation qui s’installe entre deux personnes et dont on peut faire qu’elle ait des effets thérapeutiques. C’est cette attitude de sympathie, installant une relation proche, « en contact », qui va installer la confiance nécessaire pour permettre au thérapeute de choisir au moment juste d’amener dans la relation la gratification, la neutralité ou la frustration; de faire ou non part de ses ressentis; et ainsi développer l’awareness du client en témoignant de son awareness propre. Car « l’individuation de la personne se produira dans cette relation proche qui permet d’expérimenter l’état de solitude existentielle, et la démarche - Page 90 thérapeutique sera effective si dans cette intimité, l’unité et la différenciation sont bien mises en évidence ».48 Pour rester en équilibre sur ce fil tendu entre autonomie et dépendance, et manier avec dextérité le balancier entre solitude et intimité, entre unité et différenciation, le thérapeute se doit d’être en permanence vigilant, aware, non seulement à toutes les manifestations du client et de son processus, mais aussi à tout ce qui se passe pour lui-même, et dans la rencontre en cours : ce n’est qu’ainsi qu’il pourra constituer un environnement réceptif, et devenir cet « objet transitionnel » qui permettra au client de se différencier. Le thérapeute gestaltiste n’est donc pas un observateur doté d’un regard clinique, mais le co-créateur conscient d’une relation à travers laquelle le client pourra trouver les moyens de sa croissance, interrompue lors d’autres relations avec d’autres environnements.49 §6: Awareness et résistances : vers l’ajustement créateur ! Nous avons évoqué à plusieurs reprises les modalités d’adaptation au contact : plutôt que de parler de résistances adaptatives ou non adaptatives, nous préférons garder l’appellation « modalités d’adaptation au contact » dans les cas où elles sont conscientes, et réserver le terme de résistances aux cas où elles ne sont pas conscientes et choisies, qu’elles s’avèrent non ajustées à la situation réelle et au besoin de l’individu, et qu’elles se répètent toujours de la même façon dans le processus de contact lors de situations similaires : Il ne s’agit pas exclusivement de blocage, mais plutôt de transformation ou dérivation de l’énergie, et c’est leur fixation qui constitue la pathologie. Cette définition des résistances, supposant la non-conscience de leur intervention dans le processus, les pose clairement comme constituant des coupures de l’awareness. Centrée avant toute chose sur le processus, la Gestalt va donc accorder une large place au repérage des résistances : l’enjeu de la stratégie thérapeutique sera justement de choisir les attitudes propres à permettre cet awareness des résistances ni trop tôt, ni trop tard dans le déroulement de la thérapie ... Ce n’est qu’en reconnaissant les résistances, puis en en découvrant le sens - parfois bien 48 cf. Note 18, page 19. Sur ce thème, voir Delacroix (J.M) « de la psychanalyse selon Winnicott à la Gestalt-thérapie », op. cit. 49 - Page 91 plus tard - que l’individu pourra faire le choix de leur mise en oeuvre ou d’une autre réponse. Cette capacité de choix responsable des modalités d’adaptation au processus de contact va permettre un ajustement créateur à la situation. La nuance, pour être sémantique, n’en est pas moins justifiée : Nous parlons « d’adaptation au contact » car il s’agit bien de « se conformer » (Larousse, art. Adapter) à ce qui nous appartient en propre, à ce que nous sommes. Or le contact en Gestalt étant le processus propre à chacun, il convient bien de pouvoir se conformer nous-mêmes ce que nous sommes. Quant à « l’ajustement » créateur, il concerne ce qui se passe entre l’individu et l’environnement : seul l’awareness permettra à l’individu de décider - seul, libre, lucide et responsable - du « degré de liberté ou de serrage » (Larousse, art. Ajustement) qu’il souhaite mettre en oeuvre dans cette situation donnée. Le rétablissement de l’awareness est donc la condition de l’ajustement créateur, sans laquelle la spontanéité ne serait que prise de risque parfois judicieuse, parfois inconsidérée. Et c’est la capacité d’ajustement créateur, cette possibilité qu’a la personne dans chaque situation de trouver et de mettre en oeuvre la réponse qui prend en compte ses besoins et désirs propres tout autant que les réalités de l’environnement, qui l’amènera à la fluidité, au lâcher prise, à la rencontre du « vide fertile ». - Page 92 Section III. SILENCE, CA TOURNE : l’awareness en tant qu'état.. Nous soulignions le fait que l’awareness présentait cette caractéristique d’être à la fois l’outil employé et le but recherché : Ayant abordé l’awareness en tant que fonction - effective ou perturbée -, du Self ou processus de contact, puis ayant tenté de définir en quoi elle constituait un outil fondamental dans le processus thérapeutique, il nous reste à l’envisager sous l’angle heureux de fonction rétablie à tous les instants : l’awareness devient alors la caractéristique d’un état, d’une façon d’être. §1: Vigilance, éveil, acceptation, lâcher prise... : "du Self au Soi" Nous l’avons vu, la permanence de la capacité de prise de conscience se traduit par une fluidité dans l’action, rendue possible par l’adéquation entre le besoin immédiatement reconnu et la réponse ajustée et spontanée qui lui est apportée. La conscience des sensations permet une perception juste du besoin ou du sentiment, leur reconnaissance va permettre de se mettre en mouvement et de tourner l’action dans la bonne direction, et donc d’en tirer satisfaction et assimilation de l’expérience. L’organisme a retrouvé sa capacité d’autorégulation sans entraves, et fonctionne de façon autonome, capable d’expulser ce qui n’est pas bon pour lui, de prendre en charge ce qui lui appartient, d’adresser ses demandes et ses réponses à la juste place. L’awareness, attention flottante, vigilance tranquille, se fond alors avec l’accueil de ce qui est, car l’individu sait qu’il pourra réagir créativement à toute éventualité : le lâcher-prise est maintenant possible puisque qu’aucune peur interne non justifiée ne vient plus engendrer de mécanismes de défense inutiles. La seule peur possible est la peur, saine et opportune, d’un danger extérieur réel qui se manifesterait. On peut parler d’éveil, à soi-même, aux autres, au monde ...». (Il va sans dire que ce « lâcher-prise » ne peut-être confondu avec un « laisser-aller » : car là où le lâcher prise suppose l’awareness, le laisser aller peut n’être qu’une libération « automatique » de tension). On voit ici que, si l’awareness est une condition du développement, elle n’en est pas l’aboutissement : condition préalable à une action ajustée, elle n’est pourtant pas l’action. Et si le rétablissement de son fonctionnement sain doit être l’objectif du thérapeute, il ne peut être le - Page 93 seul. La thérapie vise une palette d’objectifs bien plus large, que nous voulons rappeler en citant Joseph Zinker 50 : « - engagement dans une plus grande prise de conscience de soi-même, du corps, des sentiments, de l’environnement; - apprendre à être conscient de ses besoins et à développer des habiletés à se satisfaire soi-même sans profaner les autres; - s’engager dans un contact plus entier avec ses sensations (...) savourer tous les aspects de soi-même; - être plus sensible à ce qui entoure tout en s’abritant en même temps sous une armure qui protège dans les situations susceptibles de détruire ou empoisonner; - se sentir confortable en ayant accès à ses fantaisies et à leur expression; - s’engager à vivre son pouvoir et sa capacité de se supporter soi-même plutôt que de se plaindre, blâmer ou rendre les autres coupables pour s’assurer le soutien de l’environnement; - apprendre à assumer la responsabilité de ses actions et leurs conséquences; - acceptation de la responsabilité de ses expériences plutôt que de les projeter sur les autres ». On voit bien que l’awareness est le thème des quatre premiers objectifs, et comment elle est la condition préalable pour atteindre tous les autres. La réalisation de ces objectifs marquera bien sûr la fin de la thérapie, car elle témoignera de la fluidité du déroulement du processus de contact, le Self, fluidité qui sera observable dans la vie quotidienne du client. Et, la thérapie s’achevant nous pourrions nous arrêter ici... Car travaillant sur ce qui fait figure, la Gestalt n’a pas mis en place d’éléments de définition du fond : Or, le rétablissement du Self en tant que processus ne peut manquer de nous renvoyer au « Self » selon Winnicott, ou au « Soi » de Jung. L’un et l’autre considérant -quoique différemment - la possibilité de l’existence d’un « noyau central » de l’être, mettent en quelque sorte un fond sous la forme retrouvée. Mais s’agissant de constructions hypothétiques et inobservables, si ce n’est par leurs traces, nous pourrions tomber là dans le risque de la recherche mythique d’un centre de l’être, ou d’un soi unifié, en lien avec le cosmos ... Vision romantique qui réjouirait les tenants du nouvel-âge, mais ne 50 in « se créer par la Gestalt », op. cit., note 25 - Page 94 peut nous être de plus d’utilité en Gestalt que les instances freudiennes. (Mais précisons cependant qu’il ne serait guère judicieux pour un gestaltiste de n’avoir aucune connaissance des fondements des différents courants de la psychanalyse, qui constituent malgré tout ses racines!). En Gestalt, le thérapeute travaille à partir de ce dont lui et son client prennent conscience, et non pas sur ses croyances à propos de ce qu’est ou non l’inconscient ... Non qu’il ne puisse reconnaître l’existence de « quelque chose » : certains gestaltistes proposeront d’ailleurs, selon leur sensibilité et leurs croyances, des expérimentations ouvrant la porte à ce « quelque chose ». Sans préjuger de la validité d’aucune croyance, nous considérerons simplement qu’une telle ouverture ne saurait-être véritablement gestaltiste sans être uniquement l’occasion de l’awareness à ce qu’elle provoque ici et maintenant, et rien de plus. Et si toutefois elle aboutissait à insuffler au client les croyances du thérapeute, nous ne serions plus loin de la «Gourou-Gestalt ». Alors, vigilance, lâcher-prise, acceptation, éveil ... sans aucun doute : aboutissement à l’individuation -telle que définie par Jung- également ... Mais, développement du Soi, d’un noyau central ... Ce n’est plus là le domaine de la Gestalt mais celui des philosophies et des croyances ... §2: L’awareness et les grandes traditions : un air de Taoïsme ! Vigilance, lâcher-prise, acceptation, éveil : on est pas bien loin des philosophies orientales, et même de certains textes chrétiens, et il ne faudrait que peu d’efforts pour comprendre -sous les mots- la place de la prise de conscience dans les grandes traditions, et ainsi repérer leur fondement commun en oubliant les querelles de dogmes et de rites : Si elles avaient toutes la même source et débouchaient sur le même océan? « Veillez donc, car vous ne savez pas quand le maître de maison va venir ». Evangile de Marc, 13.35). « Le royaume, il est le dedans et le dehors de vous. Quand vous vous serez connus, alors vous serez connus, et vous saurez que c’est vous les Fils du Père Le Vivant. Evangile de ST Thomas (apocryphe); Log 3 - Page 95 « Je connais mon Seigneur par mon Seigneur; et j’ai connu Allah par Allah; le soufi est éternel, autre que lui n’est pas ». Parole soufie ( par extension : je me connais moi-même par moi même !) « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est un ». Deutéronome « Le Mystérieux des mystérieux est séparé de tout, et en même temps il n’en est pas séparé, puisque tout est en lui et lui est en tout » Zohar « Ce qui est en nous est Lui, et tout ce dont nous avons l’expérience hors de nous est Lui. L’intérieur et l’extérieur, le lointain et le proche, le mobile et l’immobile, tout cela il l’est ensemble ». La Bhagavad-Gîta « Sans franchir sa porte, on connaît l’univers; sans regarder par sa fenêtre, on voit le Tao. Plus on s’éloigne de soi, moins on acquiert la connaissance de soi. C’est pourquoi le Saint Homme arrive sans se mouvoir, nomme sans regarder, et accomplit sans agir ». Tao-Te-King, 47 Cette dernière citation, tirée du Tao Te King, nous semble la plus proche de l’awareness telle que la Gestalt -thérapie « centrée sur le thérapeute »- la conçoit! On trouve d’ailleurs dans les origines de la Gestalt une évidente inspiration Taoïste : - Doctrine de l’immédiateté, pour laquelle « le présent c’est l’éternité » ( l’ici et maintenant), - Doctrine du naturel, pour laquelle le mouvement doit s’effectuer sans tension, dans une adaptation spontanée à la vie, - Philosophie non théiste, exempte de dogmes ou de croyances imposées, - Posant le principe de dualité (Yin/Yang : les polarités), le Taoïsme est, comme la Gestalt, un existentialisme qui tend à nous apprendre à découvrir notre vrai nature. C’est également une approche - Page 96 phénoménologique où il est question non d’observation mais de participation. (Non pas l’explication, mais le vécu immédiat). Si nous prenons le temps de poser ces rapprochements, c’est afin de donner toute son importance au concept de Wou wei, équivalent Taoïste de l’awareness en Gestalt. « Wou wei, c’est le point central de la roue de la vie, où Etre et connaissance se confondent : c’est l’état de la suprême identité »51. C’est aussi le moyen d’atteindre au naturel, à la souplesse du moi, à la tolérance et à l’accueil des vicissitudes de la vie. Dans son sens le plus élevé, c’est, pour le Taoïsme, l’état sans désirs, la sérénité sans tension, sans rationalisation, par lequel on a en permanence l’éclair d’intuition qui permet la reconnaissance spontanée des choses. Et Wou wei peut se décomposer en cinq modes complémentaires : - Le Non-être : le vide intérieur, la paix ... « où l’on touche à la plénitude inépuisable du vide » - Le Non-lutter : l’accueil de ce qui est... Non pas la résignation, mais une passivité consciente et créatrice, par laquelle on change les événements sans opposition contre eux ... - Le Non-désir : la simplicité ... Non pas la destruction du désir, mais le non-attachement à ce qui en est l’objet.. - Le Non-savoir : l’humilité ... « Le Tao est là où l’intelligence tatônne dans les ténèbres de son ignorance » - Le Non-agir : le lâcher-prise ... non pas l’inertie ni l’indifférence, mais la capacité d’engagement dans la vie, en harmonie avec le rythme de la vie et non en opposition avec ce rythme... Paix intérieure, Accueil de ce qui est, Simplicité, Humilité, Lâcherprise ... ces cinq mots, clefs de la sagesse Taoïste, sont pour nous le meilleur résumé de cet état d’être auquel l’awareness permet d’accéder, de cet état d’être qu’est l’awareness ... : des mots qui devraient être devenus des réalités pour qui déciderait de devenir Gestalt-thérapeute! Des mots qui fleurent bon la sérénité des moines Zen, Taoïstes, Chrétiens ... Il n’est d’ailleurs qu’à lire J.M. Delacroix pour s’en convaincre : « Idéalement la posture mentale du thérapeute est celle de la 51 Cooper (J.C), « La philosophie du tao », éd Dangles, Paris - Page 97 méditation »52. Mais cet état là ne signifie pas le retrait, ou la confluence. Certes la pratique de la méditation, peut parfois n’être qu’une sagesse de surface, recouvrant une résignation à l’incapacité de prendre sa place dans l’environnement. J.M. Robine le souligne en considérant ce type de confluence comme rétroflexion dans le cadre du narcissisme : face à l’idée d’une fusion avec l’autre la confluence serait anxiogène, et donc rétrofléchie53. Je me souviens de ces quelques retraites au fin fond de monastères divers, de ces moments quotidiens de méditation, de mon intérêt pour le Zen, le taoïsme, la vie monastique, la mystique gnostique, ... et aussi de ma décision de me former à la sophrologie, initialement perçue comme une approche silencieuse proche de la méditation... Rétroflexion de la confluence non supportable : sans doute ... Mais si j’ai pu fermer ainsi quelques portes, j’ai quand même pu en ouvrir d’autres ! Car en soulignant cet aspect, il ne faudrait pas non plus oublier la réponse d’E. Giusti à la remarque de J.M. Robine : « Si les maîtres Zen sont narcissiques, alors moi aussi : le contact avec moi-même c’est le contact avec le néant, c’est la solitude. C’est ce qui me permet de rencontrer l’autre, de m’y fondre un moment et de retrouver mon contact avec moi-même. S’il n’y a pas de recul, il n’y a pas de confluence, il n’y a pas d’amour »54. Il y a donc lieu de ne pas confondre le « silence des investissements, source de paix », avec le silence qui vient protéger l’individu de la vie, initialement choisi de façon judicieuse face à un environnement empiétant, mais qui a fini par devenir son mode de réponse unique en situation d’urgence. Ce silence là vient en fait témoigner du « sentiment d’inexistence propre à la dissolution de l’être, qui est la conséquence d’une destruction »55. L’un est appel à la vie et ressourcement, l’autre est « démission face à un environnement qui serait là pour nourrir et combler » (Masud Khan), mais qui y a toujours manqué, et y manquera 52 53 54 55 cf. Note 49 in actes de la SFG 1984, p.82 cf. Note 49 Delacroix (J.M), op. cit. - Page 98 toujours. L’un est l’awareness même, l’autre, celui de la « non-vie », peut indiquer un manque d’awareness (pouvant mettre sur la piste de troubles du narcissisme); mais il pourra aussi résulter d’un choix conscient : il est alors un des avatars possibles de l’awareness. §3: Les avatars : Car la thérapie n’est pas cet espace magique ou chacun aboutira à ce qu’il faut bien nommer la sérénité. En dehors des fréquents arrêts, des changements de thérapeute en thérapeute (mais s’agit-il toujours d’échecs?), il existe aussi des « demi-succès » : A) La résignation : Recontactant ses angoisses, ses peurs, ses souffrances; devenant à même de voir ce qui vient de lui mais aussi ce qui appartient à l’environnement; il se pourrait parfois que l’individu en reste à la constatation que « ce monde est vraiment mauvais »! Et que, choisissant de maintenir des choix anciens qui ne le satisfont plus tout à fait, il accède à la prise de responsabilité, mais sans une réelle mobilisation de son énergie. Il n’est plus sur la case départ, car il est aware, mais faisant le choix de la résignation, il répond plus aux besoins ou aux contraintes de l’environnement qu’à ses propres besoins. Plutôt que dans l’ajustement, il est alors dans l’adaptation : Mais, quel que soit ce que l’on pense d’un tel choix, s’il est conscient et responsable, ce choix reste un choix de la personne, et, en ce sens, les objectifs -a minima- de la thérapie sont atteints. B) Introspection permanente, hyper-contrôle : "la névrose de l’analysé"; Ainsi que je l’évoquais plus haut en citant les Polster (p.20), il ne faudrait pas confondre l'awareness avec un autre avatar : la lucidité exclusivement intellectuelle, l’introspection ou auto-examen permanent, l'hyper-contrôle de soi. Ces avatars résultent d'une hypertrophie du Moi, qui à un moment donné, se confond avec le Self. On oublie que le mode - Page 99 du moi n'est qu'un stade du processus de contact, et il y a une identification de l’individu au Moi. La prise de conscience des frontières entre le sujet et l'environnement lui a permis de retrouver sa responsabilité, et, en sus, la concentration permanente sur soi aura pu créer un cadre rassurant, bâti de théorisations et ratiocinations parfaitement huilées, mais ne laissant plus aucune place place à la créativité. Il s'agit là d'un état de conscience trop aiguë, qui peut laisser l'individu vide par désintérêt. Je nomme "lucidité exclusivement intellectuelle" la capacité d'explication de soi, exclusive de tout réel contact à soi-même. Perls distinguait explication et compréhension : les préfixes de ces deux mots suffisent à mesurer la différence : dans l'ex-plication, il y a un observateur et un objet qui lui est extérieur, dans la com-préhension, il y a une osmose (prendre avec). En matière de con-naissance de soi, s'agissant de naître "à soi-même avec soi-même", d’être « consciemment conscient », l'explication maintient le clivage entre le Moi-objet et le Jesujet, dans une espèce de mise à l'écart par le Moi de tout ce qui n'est pas de lui, et la personne reste en quelque sorte spectatrice d'elle même. Elle saura peut-être dans les moindres détails toutes les subtilités de ses fonctionnements, les reliant avec tels ou tels épisodes de son existence. Mais, ne s'habitant pas complètement, et restant incapable d'audace et de spontanéité, la qualité du contact en pâtira. Elle sera pourtant tout à fait ajustée à son environnement, responsable, prévenante, mais n’habitant pour autant ni elle-même ni la relation avec l’autre ... Ce qui constitue ce que Perls nomme la "névrose de l'analysé". Pourtant cette lucidité intellectuelle n'est pas vaine, elle est peut-être même une nécessité pour ceux dont le mode d'apprentissage est plutôt cognitif, et cela va de soi, pour les thérapeutes. Mais en être pourvu ne rend pas forcément le changement plus facile : en effet si elle est un levier non négligeable, elle s'inscrit dans un ensemble dont elle n'est pas le principal acteur. Car le continuum de conscience des processus en cours, accompagné quand même d'une capacité à les formaliser, à les verbaliser, est largement plus opérant pour la qualité du contact que la capacité d'explication, somme toute très analytique, et pouvant laisser l'individu "à côté de ses pompes"! - Page 100 Une conception de la thérapie qui serait axée exclusivement sur le développement de la lucidité intellectuelle, sans viser une meilleure capacité de contact et un ajustement créateur à l'environnement, serait un leurre issu d'une certaine conception de la psychanalyse, ou plutôt d'une certaine image, caricaturale tantôt à tort, tantôt à raison, de la psychanalyse. Une telle conception, qui estimerait "suffisante" la simple capacité d’explication de ce qui se joue dans l'ici et maintenant, dans une société où l'individu se sent bien souvent désarmé face aux organisations et aux systèmes, risquerait de ne pas résorber la difficulté ou la souffrance, ou alors de la remplacer par la résignation. Plutôt que de changement on parlerait alors d'adaptation. Plus sûrement que de permettre une attention fluide propice à la responsabilité, à l'initiative, à la créativité, on condamnerait l'individu à un contrôle permanent sur lui même et sur l'environnement : une façon d'aboutir à un fonctionnement obsessionnel d'un degré "acceptable", dysfonctionnement d'ailleurs socialement accepté, puisque correspondant à une époque donnée dans une société donnée. (L'occident des années industrielles et post-industrielles). D’ailleurs, Freud ne parlait-il pas de « solution raisonnable », et il considérait que, tout le monde étant quelque peu névrosé, l’on devait user de tolérance. C.G. Jung s'interrogea très vite sur la validité de cette opinion et sur les pratiques de Freud : « Je sentais une profonde déception en moi : ainsi, à travers tous les efforts de l'esprit chercheur, on ne pouvait rien découvrir d'autre dans les profondeurs de l'âme que "l'humain, trop humain", déjà connu à satiété. (... ) Ils ont besoin qu'on leur apprenne qu'ils sont des hommes comme tous les autres: les névrosés n'en sont pas pour autant guéris; ils ne peuvent recouvrer la santé que s'ils parviennent à sortir de la boue quotidienne. Et comment pourraient-ils en sortir si l'analyse ne les éveille pas à la conscience de ce qui est différent et meilleur? Si la théorie même les englue dans le névrotique et ne leur ouvre comme possibilité de solution que la décision rationnelle ou "raisonnable" d’abandonner enfin les enfantillages, que se passe t’il? Car c’est de cela précisément qu’ils sont incapables. (...) J’avais besoin de savoir à tout prix ce qu’il en était de sa « solution raisonnable ». Mes yeux maintenant y voyaient clair, il (Freud) souffrait lui même d’une névrose. (... ) J’avais vu que ni Freud, ni ses disciples, ne pouvaient comprendre l’importance que pouvait - Page 101 avoir pour la théorie et la pratique de la psychanalyse, le fait que le maître lui-même ne parvenait pas à se sortir de sa propre névrose » 56. Ainsi Freud et ses disciples ont sans doute mis en place des modalités d'intervention favorisant « l'obsessionalisation », stratégie que ne renieraient aucunement les Gestaltistes face à un fonctionnement par trop « hystérique ». Ces psychanalystes faisaient alors face à une société industrieuse, techniciste, paternaliste ou autocrate, adulant l'organisation et l'hyper-spécialisation. Vue sous un angle plus collectif, leur action, bien que visant la prise de conscience individuelle, et pouvant ainsi être vue comme "subversive", contribuait en fait à donner au système des hommes mieux adaptés. Devant cette société, devenue par trop obsessionnelle, le courant humaniste a réveillé l'initiative, la créativité, la fluidité, le corps, les besoins propres de l'individu ... Souvent dans la mouvance de mouvements contestataires, les praticiens des diverses approches et donc les Gestaltistes, ont reproché aux analystes d'hier cette "collusion", bien involontaire, avec le système en place. Aujourd'hui, dans un environnement technique et économique extrêmement mouvant, mondialisé, où la capacité de réaction, d'initiative, d'invention, nécessite une ouverture d'esprit, un dynamisme, une implication et une responsabilité individuelles accrus, on s'apercevra, à bien y regarder, que, pour « contestataire » qu'elle ait étée à ses débuts, la Gestalt, vue sous l'angle « contribution à la collectivité » contribue également à donner au système des individus qui y soient ajustés. Mais que les Gestalt-praticiens qui auraient gardé quelques nostalgies soixante-huitardes ou anarchisantes se rassurent : nous avons encore du pain sur la planche pour que se diffuse l’aspect créateur de cet ajustement. Il doit donc bien y avoir un peu de place pour quelques petits nouveaux ! 56 Jung (C.G), Ma vie, p193-194, Collections témoins, Gallimard, 1989. - Page 102 . CONCLUSION Découvrir que la Gestalt fournit au monde des individus ajustés me ramène à une juste humilité : Initialement, mon choix de me former à la Gestalt pour accompagner l’individu dans une démarche de transformation fut l’aboutissement d’un itinéraire professionnel ou associatif marqué par une volonté de changer la société. Ce désir narcissique de toute puissance sur le monde syndrome réactionnel couramment rencontré dans le secteur socio-culturel - confronté aux réalités sociales, politiques, humaines, a petit à petit rétréci ses ambitions et son champ d’intervention. Je me suis alors cantonné à l’individu : « Changer l’individu pour changer le monde » est devenu un temps mon credo. Mais même ainsi, cela restait un désir de toute puissance! Ce désir narcissique, j’ai pu l’éclairer au fur et à mesure du chemin parcouru à la recherche des sentiments perdus : rencontres, lectures, moments thérapeutiques, vie quotidienne... C’est - bien entendu - sur cet aspect que ce travail de recherche sur l’awareness m’a ramené en cours de route : et c’est heureux ! « Si nous n’avons jamais vécu, et donc jamais élaboré, notre désespoir et la rage narcissique qui en résulte, nous risquons de transférer sur nos patients la situation de notre propre enfance restée inconsciente. En effet, qui s’étonnerait que cette rage inconsciente ne trouve pas d’autre issue que d’exploiter un être plus faible, pour disposer de lui à la place des parents ». (A. Miller) Aujourd’hui, je vois bien que la Gestalt ne change pas le monde, mais est au service d’un monde qui change et c’est en cela qu’elle contribue au changement. Donc le Gestaltiste ne change pas l’individu, mais est au service d’un individu qui change, et c’est ainsi qu’il apporte sa modeste pierre au double édifice, collectif et individuel. - Page 103 Et, au moment de conclure ce mémoire de Gestalt, dont je me dis qu’il a beaucoup mobilisé mon cerveau gauche, je me remémore le début de mon itinéraire de transformation, et la rencontre avec ces symbolismes qui enfoncèrent les premiers coins dans mes certitudes intellectuelles, redonnant au cerveau droit et au cerveau limbique une petite place. Je veux leur laisser ici une petite place, comme pour réunir à la fin tous les morceaux épars ... Je me rappelle ce tirage de lames de tarots, ou l’empereur Domination, pouvoir, commandement, matérialisme, ambition, énergie, ... - pour la période adolescente ; faisait place à la tempérance - Apaisement, harmonie, modestie, patience, modération, sérénité -, pour la maturité : tout un programme !!! Je me dis que le scorpion ascendant lion que je suis a bien de la chance d’avoir Mars en Balance et d’être ainsi « un matamore à qui on aurait donné un sabre de bois ». (En effet quelques scorpions-lions historiques ont eu une notion particulière du pouvoir : Alexandre le Grand, Louis XIV, Napoléon Bonaparte, Goebbels, Mussolini ...) Mais je me dis aussi qu’il me reste encore parfois à ranger ce sabre de bois au fourreau pour pouvoir ouvrir les mains, en signe d’accueil, de paix, d’humilité. Alors, « aware », disposant d’yeux pour voir, d’oreilles pour écouter, d’un « coeur » pour ressentir, d’un cerveau pour réfléchir, créer, imaginer, repérer mes fonctionnements, d’un esprit pour faire silence, je pourrai conserver les pieds sur terre... Ainsi, ayant admis que rien ni personne ne m’appartenait sur cette terre -sauf ma vie- j’aurais parcouru mon axe dit « karmique » scorpion-taureau, axe de l’équilibre entre le matériel et le spirituel, entre les forces visibles de la terre et celles, invisibles, des marais putrides où la vie encore invisible prend naissance de la mort. Ainsi il me devient possible de laisser une place juste à la relation, à l’autre : ni dans la recherche de la fusion, ni dans l’éloignement total : bien sûr des carapaces me sont encore nécessaires, mais je peux choisir de les mettre en oeuvre ou de les laisser de côté, et je peux écouter et voir ce que l’autre veut me dire. Ayant reconquis le « Je » (moi-même), il m’est maintenant possible de mesurer toute l’importance du « Tu » (l’autre) , et donc celle du « Je - tu » (la relation). Il ne me reste plus qu’à oser cet étonnant pari de faire qu’elle puisse être l’occasion du développement de la personne ou un instrument thérapeutique. - Page 104 Alors, je pense à toi, lecteur de ce travail, je souhaite que tu aies pu en tirer ce qui t’intéressait, et j’espère ne pas t’avoir noyé sous la débauche des mots. La lecture de certains passages aura pu faire naître des soupçons « d’intellectualisation ». Bien sûr, je n’ai pas éliminé totalement ce qui était mon mode de défense privilégié : les émotions, les doutes, les sentiments qui ont souvent accompagné l’écriture de tel ou tel passage ne transparaissent pas toujours au travers des mots... L’émoi est souvent au-delà des mots, ... ... le « Soi » est-il au delà des maux ? Alors je cherche maintenant que te dire. Que te dire pour conclure, Que te dire pour nous quitter, Que te dire ? Et je me sens idiot, engoncé dans les mots... Je sais alors qu’il ne me reste à te dire que mon silence... - Page 105 - Page 106 Bibliographie Assante M. & Plaisant O. : La nouvelle psychiatrie, coll. Alphabétique Retz, Paris, 1992 Bergeret J. : La dépression et les états-limites, science de l’homme, Payot, 1992 Bergeret J. : La personnalité normale et pathologique, Paris, Masson, 1976 Chevalley B. : Paul Tillich et la Gestalt thérapie, in revue de la SFG n°6, 1994 Cooper J.C. : La philosophie du tao , éd Dangles, Paris Delacroix J.M : A propos du vide, revue SFG n°2 Delacroix J.M. : De la psychanalyse selon Winnicott à la Gestalt-thérapie, actes de la SFG, 1984 Delisle G. : Les troubles de la personnalité, éd . du reflet, Montréal, 1993 Ginger S. : La Gestalt, une thérapie du contact , Hommes et groupes éditeurs, 1990 Ginger S. : vingt notions de base, vingt ans après, in Revue de la SFG, n°1. 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LA CARTE DU TRÉSOR : DÉFINITIONS ET CONCEPTS.10 §1: RETOUR AUX SOURCES : PERLS ET LA THÉRAPIE DE LA CONCENTRATION 10 A) Conscience. 10 B) Concentration 11 (1) La concentration: Pourquoi ? 11 (2) La concentration : comment ? 13 C) Le Contact ; Le Self : 15 §2: VOYAGE PARMI LES AUTEURS : 16 SECTION II. LA PERTE DU TRÉSOR : PETITE HISTOIRE PERSONNELLE 22 . SECONDE PARTIE : L’AWARENESS EN ACTION 31 CONTACT : L'AWARENESS EN TANT QUE FONCTION. 32 §1: AWARENESS ET CYCLE DE CONTACT : 32 A) Le cycle de contact : 32 (1) L’Awareness et les étapes du cycle de contact : 32 (2) L’Awareness et les registres de fonctionnement du Self36 (a) Le registre du Ça 36 (b) Le registre du Moi : 37 (c) Le registre moyen 39 SECTION I. - Page 109 B) Fonction de l’Awareness selon Perls §2: LES TROUBLES DE L’AWARENESS : A) Coupures, dissociations, résistances B) Troubles narcissiques et perte de l’awareness §3: L’ANATOMIE DE L’AWARENESS : MOTEUR : L’AWARENESS EN TANT QU'OUTIL. §1: AWARENESS : ICI ET MAINTENANT. A) Le cadre thérapeutique : un « ici et maintenant » bien SECTION II. particulier. B) Expérimentation et awareness (1) Objectifs de l’expérimentation (2) Effets de l’expérimentation (a) Expérimentation et champ d’intervention (b) Effet de l’expérimentation selon sa source. (c) Effet de l’expérimentation selon le degré d’implication (3) L’ Effet Zeigarnik (a) Définition (b) Effet Zeigarnik et travail thérapeutique §2: AILLEURS ET AVANT : RÉGRESSION ET AWARENESS §3: AWARENESS ET FEED-BACK §4: AWARENESS ET TRANSFERT : §5: AWARENESS DU CLIENT , AWARENESS DU THÉRAPEUTE. §6: AWARENESS ET RÉSISTANCES : VERS L’AJUSTEMENT CRÉATEUR ! SECTION III. QU'ÉTAT.. 41 42 42 50 56 60 61 61 64 65 66 67 67 69 73 73 75 82 85 87 90 91 SILENCE, CA TOURNE : L’AWARENESS EN TANT 93 §1: VIGILANCE, ÉVEIL, ACCEPTATION, LÂCHER PRISE... : "DU SELF AU SOI" 93 §2: L’AWARENESS ET LES GRANDES TRADITIONS : UN AIR DE TAOÏSME ! 95 §3: LES AVATARS : 99 A) La résignation : 99 B) Introspection permanente, hyper-contrôle : "la névrose de l’analysé"; 99 . CONCLUSION 103 - Page 110 - Page 111