etude retrospective de la prevalence et des caracteristiques
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etude retrospective de la prevalence et des caracteristiques
FACULTE DE MEDECINE PARIS-SUD UNIVERSITE PARIS-SUD XI Année 2013 MEMOIRE pour le DIPLOME D’ETUDES SPECIALISEES DE PSYCHIATRIE Présenté par : Nom : STORDEUR Prénom : COLINE Date de naissance : 1er Août 1982 TITRE : ETUDE RETROSPECTIVE DE LA PREVALENCE ET DES CARACTERISTIQUES CLINIQUES DES TENTATIVES DE SUICIDE CHEZ L’ENFANT Directeurs de Mémoire : M. le Docteur Richard Delorme et M. le Docteur Eric Acquaviva Président de Jury : M. le Professeur Patrick HARDY Je remercie M. le Professeur Patrick Hardy de me faire l’honneur de présider ce jury de mémoire. Je remercie également l’ensemble des membres du jury. Je remercie à nouveau le Dr Richard Delorme et le Dr Eric Acquaviva pour leurs conseils précieux tout au long de la réalisation de ce travail. Je remercie le Pr Antoine Guedeney et les membres de son équipe auprès de qui mon dernier semestre d’internat fut très enrichissant tant sur le plan humain que pratique et théorique. UNIVERSITE PARIS DIDEROT – PARIS 7 FACULTE DE MEDECINE Année 2011 n° _______ THESE POUR LE DOCTORAT EN MEDECINE (Diplôme d’Etat) PAR STORDEUR Coline Née le 01/08/1982 à Paris (75) _________ Présentée et soutenue publiquement le 27 septembre 2011 _________ ETUDE RETROSPECTIVE DE LA PREVALENCE ET DES CARACTERISTIQUES CLINIQUES DES TENTATIVES DE SUICIDE CHEZ L’ENFANT Président : Professeur Marie-Christine MOUREN Directeurs : Docteur Richard DELORME et Docteur Eric ACQUAVIVA DES de Psychiatrie Je tiens à remercier sincèrement, Mme le Professeur Mouren, pour m’avoir fait l’honneur d’accepter la présidence de cette thèse. Avec toute ma gratitude. M le Docteur Richard Delorme et M le docteur Eric Acquaviva, qui ont dirigé mon travail, pour leurs conseils bienveillants, leurs encouragements et leur disponibilité sans faille et dans la durée. Mme le Professeur Caroline Dubertret qui me fait l’honneur de faire partie du jury de cette thèse. M le Professeur Jean-Christophe Mercier qui me fait l’honneur de faire partie du jury de cette thèse. Je tiens à remercier également mes maîtres d’internat, pour m’avoir accueilli dans leurs services, où j’ai beaucoup appris, M le Pr Jean Adès M le Pr Charles Siegfried Peretti M le Pr Michel Lejoyeux Mme le Pr Marie-Christine Mouren M le Dr Hervé Bentata M le Pr Frédéric Rouillon M le Dr Didier Destal Je remercie tous les médecins rencontrés au cours de mes années d’internat et d’externat, qui m’ont communiqué leur passion pour ce métier en même temps que leur savoir. Tout particulièrement, le Dr Bénédicte Laurent, le Dr Caroline Dubertret, le Pr Philip Gorwood, le Dr Stéphane Mouchabac, le Dr Fabrizia Nivoli, le Dr Pauline Chaste, le Dr Richard Delorme, le Dr Eric Acquaviva, le Dr Sarah Stern, le Dr Françoise Bierman, le Dr Emmanuel Jaunay, le Dr Jacques Thuile, le Dr Julie Doucerain, le Dr Sandrine Passemard, le Dr Doured Saleh, le Dr Frédéric Advenier… Je remercie également Hugo Peyre pour son aide concernant les statistiques. A la mémoire de mes grands-pères, toujours concernés par mon parcours d’élève puis d’étudiante. A mes parents, pour leur soutien indéfectible durant ses longues études. A mes grands-mères. A ma sœur et à mon frère. A Xavier, pour sa très grande patience, son soutien et pour tout le reste également. A Maud. SOMMAIRE Liste des abréviations…………………………………………………………………………..8 INTRODUCTION…………………………………………………………………………......9 PARTIE 1- REVUE DE LA LITTERATURE 1. Aspects épidémiologiques des tentatives de suicide…………………………………….....11 1.1. Prévalence des idées suicidaires et des tentatives de suicide (sexe ratio, âge de début)…………………………………………………………………………….................11 1.2. Facteurs déclenchants………………………………………………………………….15 1.3. Facteurs de risque démographiques, sociaux, génétiques et médicaux somatiques…..15 1.4. Moyens utilisés………………………………………………………………………...21 1.5. Létalité………………………………………………………………………………....23 1.6. Intentionnalité………………………………………………………………………….23 2. Troubles psychiatriques associés aux tentatives de suicide et facteurs de risque psychologiques………………………………………………………………………………..24 2.1. Troubles psychiatriques………………………………………………………………..24 2.2. Facteurs de risque psychologiques ………………….....................................................31 3. Prise en charge des enfants et adolescents suicidants et prévention……………………….33 3.1. Gestion de la crise……………………………………………………………………...33 3.2. Devenir des enfants et adolescents suicidants, fréquence des récidives……………….44 3.3. Prévention……………………………………………………………….......................46 PARTIE 2- TRAVAIL DE RECHERCHE: Etude rétrospective sur 232 enfants et adolescents suicidants se présentant au service d’accueil des urgences de l’Hôpital Robert Debré (2007 à 2010)……………………………………………………………………………………..…...50 1. Objectifs de l’étude……………………………………………………………………….50 2. Matériel et méthodes……………………………………………………………………...51 2.1. Population……………………………………………………………………………...51 2.2. Modalités du recueil des données……………………………………………………...51 2.3. Analyse statistique……………………………………………………………..............51 3. Résultats……………………………………………………………………………………52 3.1. Description des patients (données sociodémographiques)………………………….….52 3.2. Description de la tentative de suicide………………………………………………….57 3.3. Description des facteurs de stress et du facteur précipitant……………….…………...61 3.4. Description de la psychopathologie des suicidants………………………………….…63 3.5. Antécédents psychiatriques du sujet…………………………………………………...64 7 3.6. Maladie somatique invalidante chronique……………………………………………..65 3.7. Description du contexte médical familial (antécédents médicaux et psychiatriques familiaux)……………………………………………………………………………………..65 3.8. Répartition des différents types de prise en charge et refus d’hospitalisation………………………………………………………………………………65 3.9. Répartition dans le temps des TS……………………………………………………....65 3.10. Comparaison des TS en fonction de l’âge………………………………….………...67 3.11. Comparaison des TS entre primo suicidants et récidivistes…………………………..71 4. Discussion……………………………………………………………………………….....72 PARTIE 3- CAS CLINIQUES…………………………………………………………..…...78 1. Léa: Intoxication médicamenteuse volontaire aux antalgiques et autres médicaments non psychotropes.……………………………………………………………..…………………...78 2. Thomas : Intoxication médicamenteuse volontaire aux psychotropes…………………...82 3. Commentaire des cas cliniques…………………………………………………………..86 CONCLUSION……………………………………………………………………………….88 BIBLIOGRAPHIE……………………………………………………………………….…...91 ANNEXE……………………………………………………………………………………106 8 LISTE DES ABREVIATIONS ANAES Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé INSERM Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale Inhibiteur Sélectif de la Recapture de la Sérotonine AOR Adjusted Odd Ratio ISRS CDRS-R Children's Depression Rating Scale-Revised MZ Monozygote CHU Centre Hospitalo-Universitaire OMS Organisation Mondiale de la Santé CMP Centre Médico-Psychologique OR Odd Ratio DSM IV-TR Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders – fourth editionrevised SAU Service d’Accueil des Urgences DZ Dizygote SIS Suicide Intent Scale EDM Episode Dépressif Majeur TCC Thérapie Cognitivo-Comportementale ESPAD European School survey Project on Alcohol and other Drugs TCD Thérapie Comportementale Dialectale ESPT Etat de Stress Post-Traumatique TED Trouble Envahissant du Développement IC Intervalle de Confiance TED nos Trouble Envahissant du Développement non spécifié IMV Intoxication Médicamenteuse Volontaire TS Tentative de Suicide INPES Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé WISC-IV Wechsler Intelligence Scale for Children version IV 9 INTRODUCTION Les tentatives de suicide sont fréquentes chez les adolescents mais plus rares chez les très jeunes enfants. La mortalité par suicide représente la deuxième cause de mortalité dans le monde chez les 10-24 ans, étant responsable de 6% des décès dans cette tranche d’âge (Patton et al. 2009). Il n’existe pas de définition consensuelle de la tentative de suicide. Dans la littérature anglo-saxonne, le terme « deliberate self-harm » est fréquemment employé, il englobe aussi bien les tentatives de suicide que les automutilations. Selon l’ANAES, une tentative de suicide est une « conduite ayant pour but de se donner la mort sans y aboutir » (ANAES 1998, ANAES 2000). Pour l’OMS, la tentative de suicide désigne « tout acte délibéré, visant à accomplir un geste de violence sur sa propre personne (ex: phlébotomie, précipitation, pendaison, arme à feu, intoxication au gaz) ou à ingérer une substance toxique ou des médicaments à une dose supérieure à la dose reconnue comme thérapeutique ». C’est cette définition que nous avons choisie de retenir pour notre étude, mais nous n’avons pas inclus les cas d’automutilations (blessures auto infligées et répétées sans intentionnalité suicidaire), choisissant de nous focaliser exclusivement sur les tentatives de suicide. Un suicidant est un individu qui a réalisé une tentative de suicide (ANAES 1998) et nous emploierons le terme récidiviste pour désigner un individu qui réitère une tentative de suicide, contrairement au primo suicidant qui réalise sa première tentative de suicide. Aussi, la première partie de cette thèse, à travers une revue de la littérature, s’intéresse d’abord aux aspects épidémiologiques des tentatives de suicide chez les enfants et les adolescents, puis aux troubles psychiatriques associés, et enfin à la prise en charge des enfants et adolescents suicidants ainsi qu’aux principales mesures de prévention mises en oeuvre. 10 La deuxième partie de ce travail présente les résultats d’une étude rétrospective menée à l’hôpital Robert Debré (Paris) concernant les enfants et adolescents suicidants qui se sont présentés aux urgences entre le 1er janvier 2007 et le 31 décembre 2010. L’objectif de cette étude est essentiellement descriptif et vise une meilleure compréhension de la suicidologie dans cette tranche d’âge. Pour illustrer ce problème de santé publique des enfants et adolescents suicidants, la dernière partie de ce mémoire décrit deux cas cliniques d’adolescents ayant réalisé une tentative de suicide, l’un aux antalgiques, l’autre aux anxiolytiques, et pris en charge au Service d’Accueil des Urgences (SAU) de Robert Debré (75019). 11 PARTIE 1 : REVUE DE LA LITTERATURE Nous avons choisi de privilégier autant que possible les références les plus récentes sur le sujet. Cependant, concernant la prise en charge des enfants et adolescent suicidants en France, il n’existe pas, à notre connaissance, de recommandations plus récentes que celles de l’Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé (ANAES) datant de 1998, c’est pourquoi nous citons ses recommandations. Soulignons également le peu d’études publiées concernant les tentatives de suicide chez les enfants alors que la littérature sur les comportements suicidaires des adolescents est abondante. 1. Aspects épidémiologiques des tentatives de suicide chez les enfants et les adolescents 1.1. Prévalence du suicide, des idées suicidaires et des tentatives de suicide. Le caractère intolérable des décès par suicide chez les enfants et les adolescents entraîne parfois une médiatisation importante comme ce fut le cas en ce début de l’année 2011 avec 3 décès par suicide chez des 9-12 ans. Le suicide est la deuxième cause de mortalité chez les 15-24 ans, après les accidents de la route en France (Beck et al. 2007). Le tableau 1 précise la prévalence du suicide chez les 10-19 ans en France en 2007. On constate que les garçons se suicident plus que les filles, indépendamment de leur âge. Les idées suicidaires sont fréquentes chez les adolescents, et en particulier chez les adolescentes (Tableau 2). Les idées suicidaires sont plus fréquentes que les tentatives de suicide. La prévalence vie entière des TS en 2007 chez les 12-18 ans est de 6,9% chez les garçons et de 8,3% chez les filles (Tableaux 3 et 4). Les élèves des lycées agricoles semblent particulièrement concernés par les comportements suicidaires. On note près de deux fois plus de TS que chez les autres lycéens (Tableau 4). L’ensemble de ces données est à nuancer. En effet, ces phénomènes 12 suicidaires sont globalement sous-évalués avec notamment des suicides déclarés à tort comme des décès accidentels et des accidents qui sont en fait des TS non reconnues. De nombreuses tentatives de suicide passent ainsi inaperçues et sont ignorées, y compris des parents (Walker et al. 1990). 13 Tableau 1 : Effectif brut, taux pour 100 000 personnes du même âge et proportion de décès par suicide par rapport à l’ensemble des causes de décès ; France métropolitaine ; année 2007. D’après Tournemire 2010, source Inserm CépiDc. 10-14 ans 15-19 ans Effectif 16 117 Taux 0,8 5,8 Proportion (%) 6,9 12,4 6 45 Taux 0,3 2,3 Proportion (%) 3,9 12,5 Effectif 22 162 Taux 0,6 4,1 Proportion (%) 5,7 12,5 Sexe masculin Sexe féminin Effectif Deux sexes Tableau 2 : Idées suicidaires et tentatives de suicide chez les 15-19 ans. D’après Tournemire 2010 ; sources Baromètre santé jeunes 98/99, Baromètre santé 2000 CFES, Baromètre santé 2005 Inpes. Population des 15-19 ans 97/98 (%) 2000 (%) 2005 (%) Idées suicidaires au cours des 12 derniers mois Sexe masculin 7,5 3,7 5,7 Sexe féminin 13,7 12,0 11,3 Deux sexes 10,5 7,6 8,4 Avoir effectué une tentative de suicide Sexe masculin 2,1 1,9 2,0 Sexe féminin 5,4 7,0 7,9 Deux sexes 3,7 4,3 4,8 14 Tableau 3 : Tentatives de suicide chez les 12-18 ans. D’après Tournemire 2010 ; source: Choquet M, Hassler C, Inserm U 669 (Paris). Population des 12-18 ans TS vie entière (%) 1993 1999 2003 2007* Sexe masculin 5,0 5,1 5,4 6,9 Sexe féminin 7,6 12,3 11,1 8,3 Deux sexes 6,4 8,9 8,3 7,7 *Méthodologie différente. Tableau 4 : Tentatives de suicide enquête Espad 2007. D’après Tournemire 2010 ; source Hassler C. Inserm, U 669. Tentatives de suicide (vie entière) Echantillon global 12-18 ans Garçons (%) Filles (%) Deux sexes (%) 6,9 8,3 Ministère de l’éducation nationale 6,8 7,3 Ministère de l’agriculture 12,9 15,3 Total des 2 ministères 7,4 8,1 7,7 Elèves de 16 ans 7,7 15 1.2. Facteur déclenchant de la tentative de suicide Une étude française concernant les moins de 13 ans retrouvait comme motif de la TS un conflit avec les parents dans 55,8% des cas et un conflit en lien avec la scolarité dans 19,8% des cas (Delamare et al. 2007). Hawton et al. (1996) soulignaient la présence de problèmes relationnels intrafamiliaux dans 77,8% des cas et rapportaient des difficultés avec le travail scolaire pour un tiers des suicidants. 1.3. Facteurs de risques démographiques, sociaux, génétiques et médicaux somatiques 1.3.1. Démographiques Comme le montre les données épidémiologiques (cf.1.1), le fait d’être une fille est un facteur de risque de TS. Egalement, les TS sont plus fréquentes chez les adolescents que chez les enfants. En effet, 10 à 15 % des TS de l’enfant et de l’adolescent concerneraient des moins de 12 ans (Duche 1981). 1.3.2. Sociaux Des facteurs non génétiques contribuent au risque de transmission familiale des comportements suicidaires : séparations des parents, divorces, conflits familiaux, abus sexuels (Brent et Melhem 2008). Les carences éducatives et affectives, ainsi que la maltraitance pendant l’enfance sont associées à une augmentation du risque de tentatives de suicide à la fin de l’adolescence et au début de l’âge adulte. Cette association pourrait s’expliquer par de profondes difficultés interpersonnelles à l’adolescence favorisant par la suite les comportements suicidaires (Johnson et al. 2002). Une étude britannique retrouve de mauvaises relations mère-enfant chez 57 % des suicidants entre 11 et 16 ans et une forte association entre dysfonctionnement familial et tentatives de suicide (Kerfoot et al. 1996). Une autre étude britannique portant sur une grande population de suicidants de moins de 16 ans (n=755) rapporte des problèmes familiaux dans 77,8 % des cas, des problèmes relationnels avec les amis dans 34,4 % des cas, des problèmes scolaires 16 dans 34 % des cas, des problèmes relationnels avec le(la) petit(e) ami(e) dans 10,8 % des cas, un isolement social dans 10,4 % des cas (Hawton et al. 1996). Une étude américaine portant sur un échantillon représentatif de plus de 6000 adolescents scolarisés vivant avec leur mère ou avec leurs deux parents montre que les adolescents adoptés ont significativement plus de risques de faire une TS que les adolescents non adoptés (7,6% vs. 3,1% ; P<0,001) (Slap et al. 2001). Harceler ses pairs ou être harcelé par ses pairs sont également des facteurs de risque de comportements suicidaires. Les adolescents les plus à risque sont ceux qui sont à la fois agresseurs et agressés (Klomek et al. 2009, Brunstein Klomek et al. 2007, Klomek et al. 2008, Epstein et Spirito 2009). Le décès de l’un de ses parents est aussi un facteur de risque. Une étude danoise de 2010 sur des jeunes âgés de 10 à 22 ans, a montré que les sujets ayant perdu l’un de leurs parents biologiques ont un risque significativement augmenté de TS (Risque relatif =1,71 ; IC 95% [1,49-1,96]). La perte du parent restant double presque le risque de TS (Risque relatif =2,7 ; IC 95% [1,48-5,06]) (Jakobsen et Kristiansen 2010). Des déménagements fréquents sont associés significativement à une augmentation du risque de tentatives de suicide chez les enfants et les adolescents (Quin et al. 2009). Une étude prospective américaine s’intéressant aux adolescents de 12 à 17 ans, retrouve une association significative entre délinquance et tentatives de suicide (Adjusted Odd Ratio (AOR) 2,41 ; IC 95% [1,74-3,33]). Cette association est plus marquée dans la tranche d’âge des 12-14 ans que dans celle des 15-17 ans, et concerne d’avantage les filles que les garçons (Thompson et al. 2007). Selon une étude ayant suivi sur 3 ans les amis d’adolescents suicidés, l’exposition au suicide n’entraîne pas d’augmentation des comportements suicidaires parmi les amis des jeunes décédés mais elle augmente l’incidence de la dépression, de l’anxiété et de l’état de stress post-traumatique (Brent et al. 1996). Les personnes homosexuelles et bisexuelles sont plus à risque de comportements suicidaires que les personnes hétérosexuelles (Beck et al. 2010). Une étude de 2007 concernant les jeunes adultes (18-26 ans) retrouve un risque relatif de TS au cours des 12 derniers mois, trois 17 fois plus élevé chez les homosexuels ou bisexuels que chez les hétérosexuels (Silenzio et al. 2007). Une autre étude concernant les adolescents et les jeunes adultes, souligne le manque de facteurs de protection contre le risque suicidaire dans cette population (manque de soutien familial, manque de sécurité à l’école) et le présente comme une cause expliquant l’essentiel de l’augmentation du risque suicidaire dans cette population (Eisenberg et Resnick 2006). L’impact des médias traditionnels sur les comportements suicidaires a été souvent étudié. On sait notamment que le fait de donner des informations détaillées sur le mode de suicide utilisé peut influencer certaines personnes vulnérables (Hawton et Williams 2002). A l’heure actuelle, Internet est le média de prédilection des adolescents et les enfants. Ils surfent de plus en plus tôt sur le réseau. Plusieurs études récentes (Recupero et al. 2008, Biddle et al. 2008) confirment la facilité d’accès avec les moteurs de recherche les plus répandus à des sites pro-suicide, à des informations détaillées sur les méthodes de suicide les plus létales, à des forums de discussion incitant au suicide. De plus, certaines personnes ont utilisé Internet pour conclure des pactes suicidaires ou pour se procurer des médicaments potentiellement létaux sans ordonnance. Cependant, de nombreuses personnes suicidaires ont aussi pu y trouver une aide : numéros de téléphone d’urgence, sites anti-suicide… 1.3.3. Génétiques Les études suivantes montrent que les comportements suicidaires sont en partie héréditaires. 1.3.3.1. A l’échelle des populations Marusic & Farmer (2001) considèrent que les variations entre les différents pays européens concernant le taux de suicide (7 à 43 pour 100 000 habitants par an) ne peuvent pas être expliquées uniquement par des facteurs socioculturels et sont probablement en rapport avec une vulnérabilité génétique partagée au sein de certaines populations. Par exemple, le taux 18 de suicide est très élevé en Hongrie et en Finlande, deux populations avec des origines génétiquement proches mais des trajectoires politiques et culturelles différentes. 1.3.3.2. Agrégation familiale Les données des études de jumeaux (Roy 1993) montrent un taux de concordance beaucoup plus élevé pour les jumeaux monozygotes (MZ) que pour les jumeaux dizygotes (DZ) (13,2% vs. 0,7%), ce qui est un argument fort en faveur d’une composante génétique dans les comportements suicidaires. Roy et al. rapportent un taux de concordance plus élevé pour les TS chez les jumeaux MZ comparés aux DZ ayant survécu au suicide de leur jumeau. Le taux de concordance pour les tentatives de suicide (38%) était plus élevé que pour les suicides (13,2%), indiquant que TS et suicide sont tous deux des composantes héritables du phénotype comportement suicidaire (Roy et al. 1995). Une très grande étude de jumeaux (Statham et al. 1998) retrouve un taux de concordance pour les TS graves chez les jumeaux MZ (23,1%), 17 fois plus élevé que le risque comparé de l’échantillon global. Le taux d’héritabilité des TS graves était de 55% (Statham et al. 1998). Les résultats d’une étude en population générale aux Etats-Unis montrent que les tentatives de suicide chez les parents sont associées à une augmentation du risque d’idées suicidaires [OR=2,0 (1,4-2,9)] ou de tentatives de suicide [OR=2,2 (1,4-3,4)] chez les enfants. Les troubles psychiatriques comorbides contribuent à ces associations mais elles demeurent significatives même après ajustement (Goodwin et al. 2004). Une étude allemande en population générale (Lieb et al. 2005) a montré que le taux de TS est neuf fois plus élevé chez les enfants de mères ayant déjà fait une TS que chez ceux de mères n’ayant jamais eu ni idées ni comportements suicidaires. De plus, les enfants de mères ayant déjà fait une TS ont tendance à faire des TS plus précocement que les autres (Lieb et al. 2005). Le risque de comportement suicidaire dans les familles de sujets souffrant de trouble de l’humeur apparaît lié au début 19 précoce du trouble de l’humeur chez le cas index, à l’agressivité et à l’impulsivité chez le cas index et aux abus sexuels rapportés par le cas index (Mann et al. 2005). Une étude américaine de 2008 montre qu’un antécédent (auto déclaré) d’abus sexuel dans l’enfance est un facteur de risque de comportement suicidaire pour le parent et pour ses enfants (Brodsky et al. 2008). Une étude américaine (Brent et al 2002) a comparé les enfants de deux groupes à haut risque de sujets souffrant de troubles de l’humeur. Dans l’un des groupes les parents n’ont jamais fait de tentatives de suicide, dans l’autre ils en ont fait au moins une. Les enfants de ceux ayant déjà fait une tentative de suicide ont un risque 6 fois plus élevé de tentative de suicide que les enfants de ceux qui n’en ont jamais fait. Pour Brent et al., la transmission familiale d’un comportement suicidaire dans les familles avec des troubles de l’humeur requiert presque toujours la transmission d’un trouble de l’humeur. Melhem et al. (2007) se sont intéressés à la même population à risque, avec un suivi sur 6 ans, et ont retrouvé un risque 6,5 fois plus élevé de TS chez les enfants de ceux ayant déjà fait une TS que chez ceux n’en ayant jamais fait. D’une part, les troubles de l’humeur et les agressions impulsives auto déclarées chez les enfants, d’autre part, une histoire d’abus sexuels et une dépression auto déclarée chez les parents sont des facteurs prédictifs de la survenue précoce et du risque accru d’événements suicidaires (idées suicidaires ou comportements suicidaires ayant entraîné une consultation aux urgences, et TS) chez les enfants. Une étude suédoise s’est intéressée au risque d’hospitalisation pour TS chez 23 000 enfants ayant une mère ou un père décédé par suicide, et a comparé ces enfants avec ceux ayant une mère ou un père décédé accidentellement. Il apparaît que parmi les enfants de moins de 18 ans ayant un parent suicidé, ceux dont la mère s’est suicidée sont plus à risque d’être hospitalisé pour TS que ceux dont la mère est décédée par accident. Cependant, ceux dont le père s’est suicidé ne sont pas plus à risque d’hospitalisation pour TS que ceux dont le père est décédé par accident (Kuramoto et al. 2010). 20 1.3.3.3. Gènes De nombreuses études cherchant les gènes impliqués dans le déterminisme des TS se sont intéressées aux gènes des systèmes monoaminergiques (systèmes sérotoninergique, noradrénergique et dopaminergique) ainsi qu’à ceux de l'axe adrénalo-hypothalamohypophysaire et retrouvent des fonctions altérées chez les suicidés et les suicidants adultes. Les études concernant les gènes candidats sont difficiles à répliquer, à quelques exceptions près, notamment celles concernant le polymorphisme du promoteur du gène du transporteur de la sérotonine (HTTLPR) (Currier et Mann 2008). Plusieurs gènes semblent donc potentiellement impliqués mais les résultats restent très préliminaires. 1.3.4. Médicaux somatiques Epstein et al. (2009) ont montré chez près de 14 000 lycéens que ceux « décrivant leur état de santé comme mauvais », « se considérant comme handicapés » ou encore comme « ayant des problèmes de santé » ont un risque de TS significativement augmenté (OR= 2,91 ; IC 95% [2,333,65] et OR= 3,01 IC 95% [2,18-4,17]). Selon une étude de 2010, un passage aux urgences pour des soins secondaires à des coups et blessures volontaires, de l’épilepsie, de l’asthme, un diabète insulinodépendant ou une malformation sont des facteurs de risque pour les garçons (Christiansen et Stenager 2010). Chez les filles, on retrouve les mêmes facteurs de risque avec en plus les fausses couches spontanées et les interruptions volontaires de grossesse (Christiansen et Stenager 2010). Swahn et al. (2009) ont montré chez 14 041 lycéens que le fait de se percevoir comme en surpoids ou obèse (OR ajusté 1,45 ; IC 95% [1,18-1,72]) ainsi que le fait d’être effectivement en surpoids ou obèse (OR ajusté 1,31 ; IC 95% [1,07-1,60]) sont deux facteurs de risque associés aux TS. 21 1.4. Moyens utilisés Beautrais (2003) s’est intéressée aux jeunes de moins de 25 ans et a comparé suicidés, suicidants et témoins. Cette étude montre que les différences entre filles et garçons concernant la prévalence du suicide et celle des TS sont expliquées par les différences entre filles et garçons concernant les méthodes employées. En effet, 61,3% de toutes les tentatives fatales et non fatales chez les garçons ont lieu avec des méthodes à forte létalité (armes à feu notamment) alors que 92,4% de toutes les tentatives de suicide graves fatales et non fatales des filles ont lieu avec des méthodes moins létales (intoxication volontaire en particulier). Ainsi, si les jeunes femmes utilisaient des moyens plus létaux, le taux de suicide dans cette population pourrait égaler et même peut-être dépasser celui des jeunes hommes. 1.4.1. Suicide La pendaison est de très loin le premier mode de suicide chez les adolescents de 14 à 19 ans en France (54% des garçons et 40% des filles), suivie de la précipitation d’un lieu élevé chez les filles (20%) et de l’utilisation d’arme à feu chez les garçons (16%). Le suicide par arme à feu n’est pas si fréquent en France, de nos jours (Tournemire 2010). Bien que les intoxications médicamenteuses volontaires (IMV) soient extrêmement répandues chez les adolescents, elles ne sont pas létales dans la grande majorité des cas. L’intoxication est la troisième cause de décès par suicide chez les adolescentes (18%) tandis que chez les garçons, il s’agit de la précipitation d’un lieu élevé (7%) (Tableau 5). 1.4.2. Tentative de suicide Chez les enfants de moins de 13 ans, les trois moyens les plus utilisés pour tenter de se suicider sont : l’intoxication médicamenteuse volontaire (59%), la pendaison (17%), la défenestration (14%) (Delamare et al. 2007). Les psychotropes sont employés dans 38 % des IMV, seuls ou associés à d’autres classes de médicaments (Delamare et al. 2007). Une étude britannique chez les moins de 16 ans retrouve 96.5% d’IMV, les autres TS étant des blessures auto-infligées par un 22 objet tranchant pour la très grande majorité. Les auteurs mentionnent deux cas de précipitation d’un lieu élevé, une tentative d’asphyxie et enfin deux TS par un autre moyen, sur un total de 854 TS examinées dans cette étude (Hawton et al. 1996). Cette même étude britannique portant sur des jeunes suicidants de moins de 16 ans met en évidence une croissance inquiétante de l’utilisation du paracétamol dans les IMV : 19,5% des cas en 1976-1981 ; 25,8% des cas en 19821987 et 54,7% des cas en 1988-1993 (Hawton et al. 1996). Une autre étude britannique de 1996 concernant les IMV chez les adolescents entre 11 et 16 ans retrouve que 62% des suicidants ont pris des médicaments contenant du paracétamol (Kerfoot et al. 1996). Tableau 5 : Modes de suicide les plus utilisés en France chez les 14-19 ans. D’après Tournemire 2010. Garçons Filles Pendaison (54%) Pendaison (40%) Armes à feu (16%) Saut d’un lieu élevé (20%) Saut d’un lieu élevé (7%) Intoxications (18%) 23 1.5. Létalité La létalité d’un geste suicidaire peut se définir comme la gravité des conséquences somatiques de la TS ou par le risque vital encouru par le suicidant. Une étude prospective de 1999 aux Etats-Unis retrouve que seuls 18% des adolescents suicidants ont fait une tentative de suicide de létalité élevée. Près de 50% d’entre eux ont fait une tentative de létalité « nulle » (Nasser et Overholser 1999). La « Lethality of Suicide Attempt Rating Scale » (Smith et al. 1984) a été utilisée dans cette étude pour évaluer la létalité. Il s’agit d’une échelle à 11 items conçue pour mesurer le degré de létalité des tentatives de suicide. Elle va de 0 (« La mort est une conséquence impossible du comportement suicidaire ») à 10 (« La mort est quasiment une certitude »). Les 60 adolescents suicidants de cette étude étaient divisés en trois groupes en fonction de la létalité du type d’acte suicidaire accompli : non létal, faiblement létal, hautement létal. Les groupes ne différaient pas en termes de désespoir, de dépression, d’abus de substance ou d’estime de soi. Ils ne différaient pas non plus en termes d’épisode dépressif majeur, de trouble de l’adaptation, d’abus de substance, et de trouble bipolaire. Le groupe des tentatives à létalité élevée était le seul groupe dans lequel plusieurs sujets avaient un d’épisode dépressif majeur et un trouble hyperactivité avec déficit attentionnel comorbide (Nasser et Overholser 1999). 1.6. Intentionnalité L’intentionnalité suicidaire désigne la volonté ou l’intensité du désir de mourir du patient lors de la réalisation de sa TS. La « Suicide Intent Scale » (SIS) de Beck (1974) est un instrument clinique conçu pour évaluer la motivation sous-tendant le geste suicidaire chez le suicidant, par le biais d’un entretien semi structuré comportant 15 questions (cf. Annexe pour la version française de la SIS). Nasser et Overholser (1999) ont montré dans leur étude que le groupe des tentatives de suicide à létalité élevée rapportait également le plus fort désir de mourir. 24 2. Troubles psychiatriques associés aux tentatives de suicide et facteurs de risque psychologiques Les auteurs d’une grande étude longitudinale (n=1037 sujets) ont montré que les enfants impulsifs, hyperactifs et inattentifs ainsi que les enfants inhibés à l’âge de trois ans étaient davantage susceptibles que les autres enfants d’avoir réalisé une TS à l’âge de 21 ans (Caspi et al. 1996). Une étude prospective finlandaise, portant sur plus de 5000 sujets nés en 1981 et suivis de 8 à 24 ans, a mis en évidence que la plupart des garçons qui se sont suicidés ou qui ont réalisé une TS ayant nécessité une prise en charge en milieu hospitalier, à l’adolescence ou au début de l’âge adulte, avait des problèmes psychiatriques à l’âge de 8 ans. Ces difficultés dans l’enfance étaient des troubles du comportement, une hyperactivité ou des problèmes émotionnels (Sourander et al. 2009). 2.1. Troubles psychiatriques Si de manière évidente, l’épisode dépressif majeur est la première pathologie associée aux tentatives de suicide, d’autres troubles psychiatriques entraînent aussi une augmentation du risque de tentatives de suicide à ne pas négliger. Il s’agit principalement d’autres troubles de l’humeur et de troubles anxieux. 2.1.1. Troubles de l’humeur Chez les adolescents américains avec au moins un trouble psychiatrique diagnostiqué, la présence d’un épisode dépressif majeur (EDM) est associée à une augmentation du risque de TS chez les garçons (OR 6,6 ; IC 95% [2,2-19,9]) et chez les filles (OR 4,3 ; IC 95% [2,1-8,9]) (Kelly et al. 2001). L’étude de Foley et al. (2006) étaie également ces résultats. Le risque 25 suicidaire est plus élevé chez les jeunes avec un diagnostic d’EDM sans comorbidité (OR 11,61). Joe et al. (2009) se sont intéressés à la prévalence des tentatives de suicides chez les adolescents noirs américains (13-17 ans), dans un échantillon national représentatif de cette population (n=1170), et aux troubles psychiatriques associés, en contrôlant les variables sociodémographiques. Les jeunes présentant un épisode dépressif majeur ont un risque augmenté de TS (OR=5,72 ; IC 95% [1,31-24,70]) ainsi que ceux avec une dysthymie (OR=10,15 ; IC 95% [3,39-30,39]). Dans leur étude sur les adolescents suicidants ayant réalisé une IMV (n=40), Kerfoot et al. (1996) retrouvent un diagnostic d’EDM chez 67% des patients et un diagnostic de dysthymie chez 27% d’entre eux, tandis que Le Heuzey et al. (1995) dans une étude sur 80 enfants et adolescents suicidants, retrouvent un diagnostic d’EDM chez 35% d’entre eux. Parmi les adolescents avec les critères d’un EDM, ceux présentant un état mixte (ayant un trouble bipolaire de type 1 ou 2) n’ont pas dans l’ensemble un risque suicidaire plus élevé. Cependant, les filles présentant un état mixte ont 4 fois plus de risque d’avoir fait une TS récemment. La présence de symptômes psychotiques, les antécédents familiaux de troubles de l’humeur et l’âge ne sont pas des facteurs confondants (Dilsaver et al. 2005). Une étude américaine de 2006 concernant 43 enfants et adolescents bipolaires (8-17 ans) met en évidence que le fait d’avoir eu des symptômes psychotiques est un facteur de risque de suicidalité (Caetano et al. 2006). 2.1.2. Trouble hyperactivité avec déficit attentionnel Les enfants ayant un trouble hyperactivité avec déficit attentionnel entre 4 et 6 ans ont un risque accru d’accomplir une TS (hazard ratio 3,60) jusqu’à l’âge de 18 ans (Chronis-Tuscano et al. 2010). 2.1.3. Trouble des conduites et trouble oppositionnel avec provocation 26 Le risque suicidaire est plus élevé chez les jeunes avec un diagnostic de trouble oppositionnel avec provocation sans comorbidité (OR 8,27) ou de trouble des conduites sans comorbidité (OR 6,63) (Foley et al. 2006). Chez les adolescents américains avec au moins un trouble psychiatrique diagnostiqué, la présence d’un trouble des conduites et d’un problème d’alcool (abus ou dépendance) est associée à une augmentation du risque de TS (OR 2,9 ; IC 95% [1,3-20,1]) chez les filles (Kelly et al. 2001). Une étude finlandaise s’est intéressée aux adolescents (12-17 ans) ayant un trouble des conduites (N=141). Parmi les filles avec un trouble des conduites, l’alcoolodépendance augmente le risque de TS de 3,8 fois (IC 95% 1,1-13,4). Parmi les garçons avec un trouble des conduites, l’alcoolodépendance augmente le risque de TS menaçant le pronostic vital de 9,8 fois (IC 95% 1,2-80,1) (Ilomäki et al. 2006). Kerfoot et al. (1996) retrouvent un diagnostic de trouble des conduites chez 22% des patients suicidants et un diagnostic de trouble oppositionnel avec provocation chez 35% d’entre eux tandis que Le Heuzey et al. (1995) retrouvent un trouble des conduites chez 13% des suicidants. 2.1.4. Troubles anxieux et état de stress post-traumatique Les jeunes noirs américains présentant un trouble anxieux ont un risque augmenté de TS (OR=3,62 ; IC 95% [1,54-8,50]). Plus particulièrement, ceux ayant une agoraphobie ont un risque multiplié par 4 (IC 95% [1,12-14,24]), ceux avec une phobie sociale ont un risque multiplié par 4,21 (IC 95% [1,74-10,18]) et le trouble anxieux associé au plus haut risque de TS est le trouble anxieux généralisé (OR=9,65 ; IC 95% [3,11-29,94]) (Joe et al. 2009). Une étude portant sur une population d’adolescents ayant survécu à une catastrophe naturelle met en évidence qu’à la fois l’état de stress post-traumatique et l’épisode dépressif majeur ont une influence directe sur l’augmentation du risque suicidaire, mais aussi que l’état de stress posttraumatique a une influence indirecte, par le biais de l’épisode dépressif majeur, sur cette augmentation du risque suicidaire. La perception, par le sujet, d’un soutien familial élevé diminue 27 ce risque (Tang et al. 2010). Kerfoot et al. (1996) retrouvent un diagnostic de trouble anxieux chez 22% des patients suicidants. 2.1.5. Troubles du comportement alimentaire Une étude portant sur 46 adolescentes avec un trouble du comportement alimentaire s’est intéressée aux comportements suicidaires. Vingt-quatre pour cent des patientes souffrant d’anorexie ou de boulimie avaient un antécédent de TS. Le risque de TS était associé à la dépression, à un antécédent d’abus sexuel et à un épisode dépressif majeur évoluant depuis plus longtemps, mais ce risque était atténué par une prise en charge hospitalière (Fennig et Hadas 2010). Dans l’étude de Hawton et al. (1996) portant sur les enfants et adolescents de moins de 16 ans se présentant aux urgences pour TS, les troubles du comportement alimentaire concernent 2,8% des sujets et 3,3% des filles. 2.1.6. Schizophrénie Une revue de Besnier et al (2009) conclut que 20 à 50% des patients souffrant de schizophrénie commettent des tentatives de suicide caractérisées par leur plus grande létalité et par une moindre ambivalence. Cette revue souligne que les conduites suicidaires sont plus fréquentes chez les patients jeunes au début de la maladie. Une étude récente a mis en évidence que les adolescents schizophrènes avec un bon insight sont à plus haut risque de comportement suicidaire et de dépression secondaire à un épisode psychotique que les autres adolescents souffrant de schizophrénie (Schwartz-Stav et al. 2006). Dans une étude sur 80 enfants et adolescents suicidants, Le Heuzey et al. (1995) retrouvent un diagnostic de schizophrénie chez 4% des sujets. 2.1.7. Abus et dépendance Différentes études retrouvent un diagnostic d’abus de substance chez respectivement 2,4%, 7% et 11,9% des jeunes patients suicidants (Hawton et al. 1996, Kerfoot et al. 1996, Garfinkel et al. 1982). 28 2.1.7.1. Alcool La consommation d’alcool chez les adolescents américains et en particulier l’initiation à l’alcool avant l’âge de 13 ans (OR ajusté 2,71; IC 95% [1.82-4,02]) est un facteur de risque important de tentatives de suicide chez les garçons et chez les filles (Swahn et Bossarte 2007) mais ce résultat n’est pas confirmé par une étude plus récente (Swahn et al. 2011). En France, l’initiation à l’alcool avant l’âge de 13 ans est un facteur de risque de TS (OR ajusté = 1,52 ; IC 95% [1,17-1,97]) d’après les données de la cohorte ESPAD (Swahn et al. 2011). Dans une population d’adolescents de 13 à 15 ans avec un antécédent d’épisode dépressif majeur, la consommation d’alcool avant 13 ans est aussi associée à une augmentation significative du risque de TS (OR ajusté=1,47 ; IC 95% 1,02- 2,14) (Bossarte et Swahn 2011). Le binge-drinking chez les 12-20 ans, aux Etats-Unis, est associé à une augmentation significative du risque de tentative de suicide (OR ajusté 4.3 ; IC 95% [3.5–5.4]) (Miller et al. 2007). Une étude américaine portant sur une population de 31 953 jeunes scolarisés de 12 à 19 ans montre à l’aide d’un modèle de régression logistique que le binge-drinking ainsi que le fait de boire lorsque l’on est triste sont associés à une augmentation du risque de TS rapportées, et cela en contrôlant les facteurs démographiques, les symptômes dépressifs et les idées suicidaires (Schilling et al. 2009). 2.1.7.2. Tabac Parmi les adolescents de 12 à 17 ans hospitalisés dans un service de psychiatrie finlandais, le fait de fumer tous les jours est associé à une augmentation significative du risque de TS même après avoir contrôlé les facteurs confondants et notamment les diagnostics psychiatriques (OR 4.33 ; IC 95% [1,23-15,20]) (Mäkikyrö et al. 2004). Le fait d’avoir commencé à fumer du tabac avant l’âge de 13 ans est un facteur de risque de TS chez les adolescents aussi bien en France (OR ajusté = 1,92 ; IC 95% [1,55-2,37]) qu’aux Etats-Unis (OR ajusté = 1,53 ; IC 95% [1,02-2,28]) (Swahn et al 2011). 29 2.1.7.3. Cannabis Une étude de 2002 retrouve une association significative (P < 0,001) entre la consommation de cannabis et les tentatives de suicide chez les adolescents (Fergusson et al. 2002). Une revue de la littérature de 2004, concernant le lien entre les troubles psychiatriques chez les jeunes et le cannabis, conclut également à l’augmentation des comportements suicidaires chez les adolescents utilisateurs de cannabis (Rey et al. 2004). En France, l’initiation au cannabis avant l’âge de 13 ans est un facteur de risque de TS (OR ajusté = 2,90 ; IC 95% [2,203,83]) d’après les données de la cohorte ESPAD (Swahn et al. 2011). 2.1.8. Troubles envahissants du développement Les tentatives de suicide chez les enfants et adolescents souffrant d’un trouble envahissant du développement existent mais la littérature est rare concernant ce sujet. Une étude japonaise parut en 2009 a étudié la fréquence et les caractéristiques cliniques des troubles envahissants du développement (TED) dans une population d’adolescents suicidants âgés de 14 à 19 ans. Cette étude portant sur 94 sujets ayant réalisé une TS retrouve 12,8% de trouble du spectre autistique (syndrome d’Asperger : 6 sujets et TED nos : 6 sujets) avec une surreprésentation masculine dans le groupe TSA comparativement au groupe non TSA. Le taux de patients souffrant d’un trouble de l’humeur ou d’un trouble anxieux comorbide est significativement plus bas dans le groupe TSA (Mikami et al. 2009). 2.1.9. Trouble obsessionnel compulsif Une étude portant sur des adolescents hospitalisés dans un service de psychiatrie (n=348) met en évidence que les patients ayant un trouble obsessionnel compulsif (n=40) présentent fréquemment des symptômes dépressifs et des idées suicidaires associées. Cependant, il semble qu’ils soient, de manière paradoxale, relativement protégés du risque de TS (Apter et al. 2003). 2.1.10. Automutilations 30 Les automutilations sont des blessures auto infligées et répétées sans intentionnalité suicidaire. S’automutiler, c’est s’infliger délibérément des blessures corporelles pour apaiser sa tension interne, se punir ou obéir à une conviction ou à une injonction délirante. Les automutilations sont fréquentes chez les adolescents souffrant d’un trouble de personnalité et peuvent survenir lors des épisodes psychotiques. Les automutilations se voient également chez certains enfants avec un déficit intellectuel sévère et/ou un trouble envahissant du développement mais aussi, de manière transitoire, chez des adolescents n’ayant pas de pathologie psychiatrique caractérisée. Automutilations et tentatives de suicide sont des comportements fréquemment associés chez les adolescents qui consultent pour un motif psychiatrique. Cloutier et al. (2010) se sont intéressés aux 12-17 ans ayant consulté aux urgences sur une période d’un an. Quarante-cinq pour cent s’étaient automutilés dans les 24h précédant leur venue aux urgences, 5% avaient réalisé une TS et 4% avaient réalisé les deux. Ce dernier groupe présentait le plus haut niveau de psychopathologie (Cloutier et al. 2010). Une étude de 2006 portant sur 89 adolescents admis en pédopsychiatrie et s’étant automutilés au cours des 12 derniers mois, retrouve que 70% d’entre eux ont fait au moins une tentative de suicide et que 55% en ont fait plusieurs. Les caractéristiques associées au fait de commettre des tentatives de suicide chez ces patients automutilateurs sont : s’automutiler depuis longtemps, utiliser différentes méthodes et l’absence de douleur physique lors des automutilations (Nock et al. 2006). 2.1.11. Plusieurs troubles psychiatriques comorbides Le risque le plus élevé de comportements ou d’idées suicidaires est retrouvé en présence de l’association d’un épisode dépressif majeur et d’un trouble anxieux et tout particulièrement d’un trouble anxieux généralisé (AOR = 50,16). (Foley et al. 2006). L’association de trois troubles psychiatriques comorbides quels qu’ils soient, entraîne un risque de TS augmenté (OR=7,21 ; IC 95% [2,72-19,11]) (Joe et al. 2009). 31 2.2. Facteurs de risque psychologiques Beaucoup d’adolescents suicidants n’ont pas de trouble psychiatrique caractérisé. Joe et al (2009) retrouvent que 47,3% des adolescents suicidants (13-17 ans) n’ont jamais rempli les critères d’un trouble du DSM-IV au moment de leur geste. Dans l’étude de Kerfoot et al. (1996), 25% des jeunes suicidants ne présentent aucun trouble psychiatrique. Qu’ils présentent ou non un trouble psychiatrique caractérisé, les jeunes suicidants présentent très fréquemment un ou plusieurs facteurs de risque psychologique. 2.2.1. Impulsivité et agressivité Une étude américaine de 2007 ne retrouve pas de lien direct entre agressivité et tentatives de suicide chez les 12-17 ans (Kerr et al. 2007). Tandis qu’une autre plus récente montre que les filles déprimées qui ont les scores les plus élevés d’agressivité réactive sont celles qui rapportent le plus de comportements suicidaires (Greening et al. 2010). L’agressivité réactive est définie comme une réponse impétueuse aux frustrations d’après la théorie de la frustrationagression de Berkowitz (1993). Au contraire, l’agressivité proactive n’est pas reliée aux comportements suicidaires ni chez les filles ni chez les garçons. L’agressivité proactive est définie d’après la théorie de l’apprentissage sociale de Bandura (1983) comme le fait de commettre des actes intentionnels et délibérés motivés par une récompense externe (Greening et al. 2010). Parmi les adolescents qui s’automutilent, ceux qui font des TS sont significativement plus impulsifs que ce qui n’en font pas (Dougherty et al. 2009). 2.2.2. Difficultés à résoudre les problèmes interpersonnels Les adolescents ayant une faible capacité à résoudre les problèmes sont davantage susceptibles d’avoir des idées suicidaires et de réaliser une TS. Ces associations ne sont plus significatives en contrôlant les variables « symptômes dépressifs » et « désespoir » (Grover et al. 2009, Speckens et Hawton 2005). 32 2.2.3. Faible estime de soi Une étude américaine en population générale sur un échantillon représentatif de 1 508 adolescents âgés de 14 à 18 ans, rapporte qu’une faible estime de soi est un facteur prédictif de TS dans l’année qui suit (Lewinsohn et al. 1994). 2.2.4. Autres facteurs psychologiques Steele et Doey (2007) concluent à l’existence possible d’un profil cognitif préexistant chez les suicidants pouvant inclure les facteurs de risque psychologiques suivants : rigidité, pessimisme, faible capacité à résoudre les problèmes et impulsivité. 33 3. Prise en charge des enfants et adolescents suicidants et prévention 3.1. Gestion de la crise La crise suicidaire se définit selon l’ANAES (2000) comme une crise psychique dont le risque majeur est le suicide. « Elle constitue un moment d’échappement où la personne présente un état d’insuffisance de ses moyens de défense, de vulnérabilité, la mettant en situation de souffrance pas toujours apparente et de rupture. Elle peut être représentée comme la trajectoire qui va du sentiment péjoratif d’être en situation d’échec à l’impossibilité d’échapper à cette impasse, avec élaboration d’idées suicidaires de plus en plus prégnantes et envahissantes jusqu’à l’éventuel passage à l’acte. Elle est un état temporaire, non classé nosographiquement, correspondant à une rupture d’équilibre relationnel du sujet avec lui-même et son environnement. » 3.1.1. Echelles d’évaluation Les tableaux 6 et 7 présentent différentes échelles d’évaluation de la suicidalité chez les enfants et les adolescents. Ces échelles ne remplacent pas une évaluation clinique mais peuvent éventuellement la compléter et la documenter. La Suicide Intent Scale (SIS) de Beck (1974) mesure l’intentionnalité suicidaire chez les suicidants. Elle a une valeur prédictive de la mortalité ultérieure par suicide chez les suicidants. C’est la seule échelle qui s’intéresse uniquement à la TS qui vient d’avoir lieu. Les autres échelles évaluent le désespoir (corrélé au risque suicidaire), la fréquence et la sévérité des idées suicidaires, les comportements suicidaires, font l’inventaire des raisons de vivre du sujet (Reasons for Living Inventory for Adolescents), ou évaluent plus globalement le risque suicidaire. 34 Tableau 6: Echelles d’évaluation de la suicidalité chez les enfants et les adolescents. D’après American Academy of Child and Adolescent Psychiatry 2001. Auteur, année Population Objectif Présentation Domaine exploré Beck et al., 1974b Adolescents Evalue le désespoir 20 items (vrai/faux) Clinique, recherche, dépistage Hopelessness Kazdin et al., Enfants et Scale for children 1986 adolescents (HSC) Evalue le désespoir 17 items (vrai/faux) Clinique, recherche, dépistage 26 items Clinique, recherche, dépistage 30 items Recherche, dépistage 1 page Clinique 14 items Clinique, recherche, dépistage 30 items (oui/non) Clinique, recherche, dépistage 17 pages (8 sous échelles) Clinique, recherche Autoquestionnaire Beck Hopelessness Scale for Children (BHS) Columbia Teen Screen (CTS) Shaffer et al., Adolescents 1996b Dépiste les élèves de 11 à 18 ans pour les comportements, idées et facteurs de risque suicidaires Suicidal Ideation Questionnaire (SIQ) Reynolds, 1987 Mesure la fréquence et la sévérité des idées suicidaires chez les élèves de 11 à 18 ans Suicide Probability Scale (SPS) 14 ans et plus, validité pas Tatman et al., Index clinique du encore démontrée 1993 risque suicidaire pour les adolescents Adolescents Adolescents (adaptation du Osman et al., Inventorie les raisons Reasons for living 1998 de vivre du sujet Inventory de Linehan, 1985) Evalue le risque de Child-Adolescent Pfeffer et al., comportement 6-17 ans Suicidal Potential 2000 Index (CASPI) suicidaire Reasons for living Inventory for Adolescents (RFL-A) Hétéro-questionnaire Child Suicide Potential Scale (CSPS) Pfeffer et al., 1979 6-12 ans Evalue les comportements suicidaires et les facteurs de risque Suicide Potential Interview (SPI) Reynolds, 1991 11-18 ans Evalue le risque suicidaire 4 pages, 22 items Diagnostic, recherche, dépistage Scale for Suicide Ideation (SSI) Beck et al., 1979a Recherches limitées concernant les adolescents Mesure la fréquence, l’intensité et la durée des idées suicidaires 4 pages, 19 items Clinique, diagnostic, recherche, dépistage Suicidal Intent Scale (SIS) Beck et al ., 1974a Pas encore validée chez les enfants et les adolescents Mesure l’intentionnalité chez les suicidants 15 items Clinique, recherche 35 Tableau 7 : Autres échelles d’évaluation de la suicidalité chez les enfants et les adolescents. Auteur, année Index for predicting Kienhorst et suicide attempts al., 1991 in depressed adolescents PATHOS Kingsbury, 1996 Modified Scale Miller et al., for Suicidal 1986 Ideation (MSSI) Population Objectif Présentation Domaine d’exploration Adolescents Evaluer le risque suicidaire chez les adolescents déprimés 7 items Clinique Adolescents Identifier les adolescents suicidants à haut risque 5 items Clinique, dépistage Adolescents 13-17 ans Mesurer la fréquence, l’intensité et la durée des idées suicidaires 4 items de screening + 14 items additionnels Clinique, diagnostic, recherche, dépistage 36 Une étude américaine de 2009 a comparé différentes techniques d’évaluation et différents informateurs (père, mère, adolescent lui-même, frère ou sœur) pour prédire la suicidalité des adolescents. Elle montre que les autoquestionnaires et les entretiens diagnostiques sont les meilleurs outils d’évaluation de la suicidalité à un instant donné et les meilleurs outils pour prédire le risque suicidaire futur. Les informations recueillies auprès des parents concernant les émotions et les comportements de l’adolescent étaient aussi utiles pour cette évaluation mais pas celles recueillies auprès de la fratrie (Connor et Rueter 2009). 3.1.2. Traitements médicamenteux 3.1.2.1. Inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine sont pratiquement les seuls antidépresseurs prescrits en pédiatrie. Une grande étude américaine de 2003 montre une association entre l’augmentation de la consommation d’antidépresseurs chez les adolescents et la diminution du taux de suicide dans cette même population (Olfson 2003). Cependant, la prescription d’ISRS et son lien éventuel avec une augmentation des comportements suicidaires chez les enfants et adolescents déprimés font l’objet de nombreux débats et restent controversés. i) Principales études randomisées La Treatment for Adolescents with Depression Study (TADS) a évalué l’efficacité de la fluoxétine (DCI), de la thérapie cognitivo-comportementale ou d’un traitement combiné associant les deux, auprès d’adolescents de 12 à 17 ans avec un diagnostic d’épisode dépressif majeur. Les taux de réponse étaient de 73% avec la thérapie combinée, 62% avec la fluoxétine et 48% avec la thérapie cognitivo-comportementale à 12 semaines ; 85% avec la thérapie combinée, 69% avec la fluoxétine et 65% avec la thérapie cognitivo-comportementale à 18 semaines et 86% avec la thérapie combinée, 81% avec la fluoxétine et 81% avec la thérapie cognitivo-comportementale à 36 semaines (TADS Team 2007). Les idées suicidaires diminuaient avec le traitement dans les trois branches mais moins dans la branche fluoxétine. Les événements suicidaires étaient plus 37 fréquents chez les patients recevant de la fluoxétine (14,7%) que chez ceux recevant le traitement combiné (8,4%) ou la thérapie cognitivo-comportementale (6,3%). Les auteurs en concluent que l’ajout de la TCC au traitement par fluoxétine renforce la sécurité du traitement. Ils préconisent un traitement combinant fluoxétine et thérapie cognitivo-comportementale chez les adolescents déprimés (TADS Team 2007). L’étude TORDIA (Treatment of SSRI-Resistant Depression in Adolescents) avait pour objectif d’identifier les facteurs prédictifs d’automutilations ou de comportements suicidaires chez des adolescents présentant une dépression résistante, pendant les douze premières semaines de leur traitement antidépresseur de deuxième intention (autre inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine ou inhibiteur de la recapture de la sérotonine et de la noradrénaline). Les facteurs prédictifs d’un comportement suicidaire sont : l’intensité élevée des idées suicidaires au début du traitement, la sévérité initiale de la dépression, la présence d’un conflit familial, la prise de toxiques ou d’alcool. A noter que le délai médian de survenue d’un comportement suicidaire, dans cette étude, est de trois semaines. (Brent et al. 2009). ii) Méta-analyses La méta-analyse de Dubicka et al. (2006), portant sur les essais thérapeutiques randomisés sur le traitement par inhibiteur de la recapture de la sérotonine de la dépression de l’adolescent, s’est intéressée aux comportements suicidaires. Les auteurs retrouvent que les jeunes sous antidépresseurs ont une tendance non significative à avoir plus d’idées suicidaires, à réaliser plus de TS et à davantage s’automutiler, que les jeunes sous placebo. Une autre méta-analyse de Hammad et al. (2006), sur le même sujet, conclut à une augmentation modeste du risque suicidaire chez les enfants et adolescents sous antidépresseurs. Ils mettent en évidence un risk ratio de 1,66 (IC 95% [1,02 – 2,68]) avec les études explorant l’efficacité des ISRS dans la dépression. Bridge et al. (2007) ont étudié également les essais thérapeutiques randomisés concernant les traitements antidépresseurs en population pédiatrique dans diverses pathologies 38 psychiatriques et se sont intéressés au risque de survenue d’idées suicidaires et de TS. Les auteurs concluent que les bénéfices liés à la prise d’antidépresseurs apparaissent plus grands que les risques liés à la survenue d’idées suicidaires et de TS (pas de différences significatives entre antidépresseur et placebo quant à la survenue d’idées suicidaires ou de TS). Ils notent que le rapport bénéfice/risque varie selon l’indication, l’âge et la chronicité du trouble (Bridge et al. 2007). Toutes ces études sont à nuancer à la lumière des problèmes méthodologiques tels l’absence de patients à très haut risque suicidaire dans la majorité des études cliniques ou encore la qualification, parfois inexacte, de certains événements en comportement suicidaire par les investigateurs. Par exemple, Posner et al. (2007) rapportent deux fois moins de TS que les investigateurs de l’industrie pharmaceutique mais identifient plus de comportements suicidaires (notamment automutilations). On peut également remarquer que les patients inclus dans les études cliniques ne sont pas, dans ce type d’études, représentatifs de la population des patients hospitalisés. iii) Effets des avertissements des autorités sanitaires concernant le risque suicidaire associé à la prescription d’inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine chez les enfants et les adolescents. Une étude britannique nationale a noté une diminution de la prescription d’inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine chez les adolescents en 2004 suite à cet avertissement. Cependant, les auteurs ne retrouvent pas de changements dans les comportements suicidaires associés à cette diminution de l’utilisation des antidépresseurs (Wheeler et al. 2007). Gibbons et al. (2003) ont étudié le même phénomène aux Etats-Unis et aux Pays-Bas. Ils constatent également une baisse du volume de prescription des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine (environ 22%) suite aux avertissements des autorités sanitaires. Cependant, dans ces deux pays, cette diminution s’accompagne d’une augmentation du taux de suicide chez les 39 enfants et les adolescents. Katz et al. (2008) obtiennent des résultats similaires au Canada. Ils mettent aussi en évidence une diminution des consultations en ambulatoire ayant pour motif la dépression, chez les enfants et les adolescents (Katz et al. 2008). Une étude américaine récente s’intéressant à la période 1999-2007 met en évidence que la baisse du nombre de diagnostic de dépression en population pédiatrique se poursuit ainsi que la diminution de la prescription d’inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine dans cette population. En 2007, les taux nationaux de diagnostic de dépression sont en effet revenus au niveau de 1999 chez les enfants et les adolescents. Les auteurs observent une baisse de 44% du taux de nouveaux diagnostics de dépression dans cette population (Libby et al. 2009). 3.1.2.2. Autres psychotropes Dans la schizophrénie, en population pédiatrique, nous n’avons pas trouvé dans la littérature de données concernant l’effet des traitements sur le risque suicidaire. Dans l’étude TORDIA, les auteurs signalaient que l’ajout de benzodiazépines en plus du traitement par inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine était associé à un taux plus important de comportements suicidaires et d’automutilations chez les dix patients concernés. Ils notaient également davantage de gestes auto-agressifs chez les adolescents sous inhibiteur de la recapture de la sérotonine et noradrénaline que chez ceux sous inhibiteur sélectif de la recapture de la sérotonine (Brent et al. 2009). Cependant, ces données nécessitent d’être confirmées par d’autres études. 3.1.3. Thérapies Comme le résume le tableau 8 (page 41), différentes thérapies ont été mises en œuvre et étudiées, comme alternative à une psychothérapie de soutien, pour diminuer le risque suicidaire chez les adolescents : thérapie cognitivo-comportementale, thérapie comportementale dialectique, thérapie de soutien psychodynamique associée à des séances de thérapie familiale, thérapie basée sur le développement d’habiletés sociales, thérapie familiale 40 systémique ou encore thérapie familiale basée sur l’attachement. Ottino a également décrit une procédure d’intervention de crise, intensive, à court terme, d’orientation psychanalytique, auprès d’adolescents et de jeunes adultes suicidants hospitalisés. Cependant, il n’en prouve pas l’efficacité (Ottino 1999). Robinson et al., dans leur méta analyse de 2011, concluent que les preuves concernant l’efficacité des interventions ciblant les adolescents et jeunes adultes suicidants, suicidaires ou s’automutilant sont extrêmement limitées. De nombreuses études méthodologiquement plus rigoureuses sont nécessaires. La thérapie cognitivo-comportementale semble prometteuse mais d’autres études sont nécessaires pour prouver sa capacité à diminuer le risque suicidaire chez ces jeunes patients (Robinson et al. 2011). 41 Tableau 8 : Différentes thérapies utilisées dans la prise en charge des adolescents suicidants ou suicidaires. Références Population Type(s) de thérapie Principaux résultats Vitiello et al., 2009 Adolescents déprimés et ayant réalisé récemment (<90 jours) une TS (n=124) Thérapie cognitivocomportementale et antidépresseur (inhibiteurs sélectif de la sérotonine en première et deuxième intention) Taux d’amélioration et de rémission de la dépression comparables (CDRS-R) à ceux observés chez les adolescents déprimés non suicidaires. Rathus et Miller, 2002 Adolescents suicidaires ayant des traits de personnalité borderline (n=111) Thérapie comportementale dialectale versus thérapie de soutien psychodynamique associée à des séances de thérapie familiale (traitement habituel) Pas de différence significative entre les deux groupes quant aux nombres de TS réalisés durant le traitement. Malgré une symptomatologie plus sévère dans le groupe TCD, ces patients ont été moins souvent hospitalisés pendant le traitement et ont présenté une meilleure adhésion au traitement. Fleishhaker et al., 2011 Adolescents suicidaires (n=12) Thérapie comportementale dialectale Bonne adhésion au traitement (75% ont suivi toutes les séances). Aucune TS ni pendant la thérapie, ni durant l’année de suivi. Donaldson, Spirito et EspositoSmythers, 2005 Adolescents suicidants se présentant aux urgences ou hospitalisés dans un service de psychiatrie suite à une TS (n=39) Thérapie basée sur le développement d’habiletés sociales versus psychothérapie de soutien 60% des adolescents ont été suivis pendant les six mois de prise en charge du protocole. Diminution significative des idées suicidaires et de l’humeur dépressive à 3 et à 6 mois, mais sans différence significative entre les deux groupes. 6 récidives de TS lors du suivi (15,4%). Adolescents suicidaires (n=66) Thérapie familiale basée sur l’attachement versus psychothérapie de soutien La thérapie familiale basée sur l’attachement est significativement plus efficace que la psychothérapie de soutien classique pour réduire les idées suicidaires et les symptômes dépressifs chez les adolescents. Cette supériorité reste significative lors du suivi à 24 semaines. Adolescents déprimés (n=107) Thérapie cognitive et comportementale en individuelle ou thérapie familiale systémique ou psychothérapie de soutien individuelle non-directive Diamond et al., 2010 Brent et al., 1997 Les trois types de thérapie montrent une diminution comparable de la suicidalité mais les adolescents pris en charge en TCC ont un taux de rémission de leur EDM plus élevé que les autres patients. 42 3.1.4. Hospitalisation En 1992, moins d’un quart des sujets ayant réalisé une TS avait bénéficié d’une prise en charge médicale (Andrews et Lewinsohn 1992). En cas de tentative de suicide, l’ANAES préconise de réaliser systématiquement une triple évaluation somatique, psychologique et sociale (ANAES 1998). Cette évaluation commence le plus souvent aux urgences. L’évaluation somatique est un préambule nécessaire à toute autre évaluation. L’examen physique et l’anamnèse déterminent les conséquences immédiates et retardées de la TS et permettent de dispenser les soins nécessaires et de prévoir une surveillance adaptée. L’évaluation psychologique prend la forme d’un entretien avec un psychiatre dès que l’état somatique et la vigilance du patient le permettent. Selon l’ANAES (1998), les éléments à réunir concernent en particulier : - le geste suicidaire : modalités, intentionnalité, but, facteurs déclenchants, idées suicidaires passées et actuelles, antécédents de TS personnels ou dans l’entourage ; - la santé mentale : antécédents psychiatriques personnels ou familiaux, modalités de prise en charge, adhésion aux traitements proposés, prise de médicaments psychotropes, prise de drogues, abus d’alcool, abus de tabac ; - la biographie : maltraitance, abus sexuels, événements entraînant une rupture ou une menace de rupture (en particulier amoureuse), fugues, grossesses, interruptions volontaires de grossesse ; - le mode de vie et l’insertion sociale : situation familiale, scolaire ou professionnelle, degré et désir d’autonomie, étayage par l’entourage, conduites avec prises de risques (activités ou sports dangereux, relations sexuelles non protégées, conduites violentes), projets scolaires, professionnels et relationnels. De plus, il faut rechercher les éléments faisant craindre une récidive à court terme de la TS: 43 - intentionnalité suicidaire. On peut s’aider de l’échelle d’intentionnalité suicidaire de Beck pour structurer l’entretien; (cf Annexe) - antécédent de TS, en particulier dans le jeune âge, antécédent de TS dans l’entourage ; - absence de facteur déclenchant explicite ; - pathologie psychiatrique, en premier lieu les états dépressifs, particulièrement polymorphes chez l’adolescent ; - abus sexuels, maltraitance ; - conduites violentes et comportements à risque, prise de drogues, abus régulier d’alcool. L’ANAES préconise aussi de rencontrer les parents ou l’entourage proche, et d’évaluer la qualité de l’étayage à l’extérieur de l’hôpital. Toujours selon les recommandations de l’ANAES, tout adolescent suicidant doit être adressé aux urgences d’un établissement de soins en vue d’une hospitalisation (ANAES 1998), en particulier dans les cas suivants: risque de récidive immédiate de la TS, pathologie psychiatrique non stabilisée, environnement extérieur jugé comme particulièrement défavorable, voire délétère (maltraitance, abus sexuels) ; souhait de l’adolescent d’être hospitalisé ; quand il n’est pas possible de mettre en place rapidement un suivi ambulatoire. En pratique, l’hospitalisation peut se faire en service de crise et d’urgences psychiatriques, de pédopsychiatrie, de psychiatrie adulte, de pédiatrie ou de médecine, en fonction de l’âge du patient, de son profil et de la disponibilité des lits. Une enquête concernant l’hospitalisation des adolescents en service de pédiatrie réalisée en France au niveau national en 1996 (Caflisch et Alvin 2000) montrait que les services de pédiatrie admettaient en moyenne 16,5 tentatives de suicide par an et par service. Parmi les services de pédiatrie, ceux accueillant le plus d’adolescents suicidants étaient les services de pédiatrie générale et ceux des centres hospitaliers généraux. Les prises en charge de moins de trois jours étaient très rares (Caflisch et Alvin 2000). 44 3.1.5. Les alternatives à l’hospitalisation Pour certains auteurs, l’hospitalisation des adolescents suicidants ou suicidaires devrait pouvoir être évitée autant que possible. Greenfield et al. (2002) ont étudié le taux de réhospitalisation à deux mois et à six mois d’un premier passage aux urgences pour idées suicidaires ou TS. Ils ont comparé une prise en charge ambulatoire classique dans un délai moyen de dix jours (groupe contrôle) et une prise en charge ambulatoire immédiate juste à la sortie des urgences (groupe expérimental). Les patients suicidants nécessitant une hospitalisation pour des soins somatiques n’ont pas été inclus. Les patients étaient assignés à l’un des deux groupes dès l’admission aux urgences. 286 adolescents de 12 à 17 ans ont été inclus. Les deux groupes étaient démographiquement et cliniquement comparables à l’entrée. Les taux d’hospitalisation à la sortie du service des urgences, dans le groupe expérimental et dans le groupe contrôle, étaient respectivement de 10% et de 40% à J-0, puis de 17% et de 41% à deux mois de suivi et enfin de 18% et de 43% à six mois de suivi. Il n’a pas été observé de différence significative entre les deux groupes au cours du suivi, concernant la diminution du degré de suicidalité et l’amélioration du fonctionnement global. Aucun décès n’est survenu pendant les six mois de suivi. Les auteurs en concluent que les adolescents suicidaires ou suicidants qui ont reçu une prise en charge ambulatoire rapide ont un taux d’hospitalisation plus faible que ceux ayant bénéficié d’une prise en charge ambulatoire classique dans un délai moyen de dix jours. Ils suggèrent que certains adolescents suicidaires ou suicidants pourraient être traités en ambulatoire avec une prise en charge immédiate après un passage aux urgences (Greenfield et al. 2002). 3.2. Devenir des enfants et adolescents suicidants, fréquence des récidives. 3.2.1. Devenir Un à deux pour cent des suicidants décèdent par suicide dans l’année en France en 1998 (ANAES 1998). Les facteurs de risque d’une nouvelle TS ou d’un suicide sont : le sexe 45 masculin, l’âge supérieur ou égal à 16 ans, le fait de vivre seul, avoir fait plusieurs TS, avoir pris des précautions pour éviter d’être découvert (ce qui indique une forte intentionnalité), et avoir employé lors de ces TS d’autres méthodes qu’une IMV ou des blessures superficielles par un objet tranchant. Le risque de suicide à court terme est augmenté par la persistance d’un état mental anormal (AACAP 2001). Un tiers des adolescents décédés par suicide avait fait une TS avant de se suicider (Brent et al.1999). Granboulan et al. (1995) ont étudiée le devenir de 265 patients hospitalisés pour une TS à l’adolescence en 1984. Ils n’ont pu retrouver que 127 sujets (52% de perdus de vue). Parmi ces 17 sujets, 15 (11,8%) étaient décédés dans l’intervalle dont 5 (3,9%) par suicide, 9 de mort accidentelle (7,1%) et seulement un de mort naturelle (0,8%). 3.2.2. Fréquence des récidives Les récidives de tentative de suicide sont plus fréquentes chez les adolescents que chez les adultes et surviennent en général peu de temps après la première TS (Jeanneret 1992). Environ un tiers des suicidants récidive, le plus souvent au cours de la première année (ANAES, 1998). Selon une étude de 1992, environ 10% des jeunes refont une TS dans l’année qui suit et 20% dans les 7 ans qui suivent (Kerfoot et McHugh 1992). Stewart et al. (2001) retrouvent une TS documentée chez 24,1% des patients dans les 6 mois suivant leur premier passage aux urgences (dans une étude portant sur les facteurs prédictifs du devenir à 6 mois de 224 enfants et adolescents suicidants (59%) ou suicidaires s’étant présentés pour la première fois aux urgences pour un motif psychiatrique). Groholt et al. (2006) sur le devenir 9 ans après de 92 adolescents suicidants rapportent 42% de récidives de TS et 5 décès dont 2 par suicide. Les quatre facteurs ayant un effet prédictif de récidive de TS sont : les troubles comorbides, le désespoir, le fait d’avoir reçu un traitement pour un trouble psychiatrique ou des troubles du comportement, et le fait d’avoir « un père exerçant son autorité sans affection » (Groholt et al. 2006). Egalement, Groholt et Eckeberg 46 (2009) retrouvent un taux de récidive de TS de 44%, 8 à 10 ans après une TS à l’adolescence. Soixante-dix-neuf pour cent des sujets ont au moins un trouble psychiatrique lors de la réévaluation : dépression (46%), trouble de personnalité (46%), trouble anxieux (42%) pour les plus fréquents. Un tiers a bénéficié d’une nouvelle hospitalisation, 78% de traitements psychiatriques. 3.3. Prévention Selon les définitions de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la prévention primaire est l’ensemble des moyens mis en œuvre pour empêcher l’apparition d’un trouble, d’une pathologie ou d’un symptôme, et la prévention secondaire est l’ensemble des moyens visant à détecter précocement des maladies, afin de les découvrir à un stade où elles peuvent être traitées. 3.3.1. Prévention primaire 3.3.1.1. Définition La prévention primaire des TS (CFES 2001) consiste en diverses interventions auprès des jeunes sur la thématique du mal-être et du suicide, avec éventuellement la formation de jeunesrelais, ainsi que la création de lieux d’écoute (physiques ou téléphoniques). On peut différencier deux types de prévention primaire : une prévention primaire spécifique, destinée à éviter la tentative de suicide en s’adressant à des jeunes en situation de vulnérabilité, ou de souffrance psychique ; une prévention primaire non spécifique, qui vise à renforcer les capacités des jeunes à affronter les événements stressants et à les aider à développer des facteurs de protection (CFES 2001). 3.3.1.2. La détection des jeunes à risque La détection précoce des enfants et adolescents à risque grâce aux divers programmes d’intervention pourrait avoir un impact sur le taux de suicide des jeunes par le biais d’une 47 amélioration du diagnostic et de la prise en charge de la dépression de l’enfant. Cela serait probablement un très bon moyen de réduire la mortalité par suicide dans cette population (Flisher 1999). Il en est de même d’une meilleure formation des praticiens à reconnaître et à traiter la dépression (Mann et al. 2005). 3.3.1.3. Le renforcement des compétences psychosociales L’OMS en dénombre dix sur lesquelles on peut agir : la prise de décisions et la démarche de résolution, de problèmes, la pensée créative et la pensée critique, la capacité à se faire comprendre et la capacité à développer des relations, la connaissance de soi, l’empathie, la gestion des émotions et la gestion du stress (CFES 2001). Renforcer les compétences psychosociales des jeunes, c’est améliorer leur santé mentale et donc leur permettre de mieux faire face aux situations difficiles susceptibles de les fragiliser. 3.3.1.4. Les facteurs de protection : la résilience et l’estime de soi Le concept de résilience présente un intérêt lorsqu’on parle des facteurs protecteurs contre les comportements suicidaires. La résilience est un terme de physique désignant la résistance des métaux aux chocs. Selon Boris Cyrulnik, la résilience définit la « capacité à se développer quand même, dans des environnements qui auraient dû être délabrants » (Cyrulnik 2001). Ainsi, à l’échelle individuelle, des conditions socio-économiques difficiles ne sont pas toujours un facteur de risque de TS. En effet, on retrouvera chez les enfants résilients de bonnes compétences psychosociales. L’estime de soi est également un facteur important corrélé à l’adoption de comportement favorable à la santé. Favoriser le développement de l’estime de soi chez les enfants et les adolescents est donc un axe de prévention utile contre les comportements suicidaires (CFES 2001). 3.3.1.5. Réduction de l’accès aux moyens de « passage à l’acte » La prévention des tentatives de suicide inclut aussi la réduction de l’accès aux moyens létaux : législation sur l’accès aux armes à feu, aux médicaments dangereux, sécurisation des 48 monuments, des ponts, des voies de communication (CFES 2001, Mann et al. 2005). La diminution de la quantité de médicament par boîte de paracétamol en Grande Bretagne a fait diminuer la mortalité et la morbidité des intoxications médicamenteuses volontaires au paracétamol comme l’a montré l’étude de Hawton et al (2004). Les difficultés d’accès à un moyen fatal réduisent la mortalité par suicide (CFES 2001). 3.3.2. Prévention secondaire La prévention secondaire des TS inclut l’identification des structures de soins susceptibles de prendre en charge les jeunes suicidants ainsi que la réalisation d’interventions d’urgence dans l’environnement des jeunes suicidants pour éviter un effet de contagion (CFES 2001). L’un de ses objectifs principaux sera la prévention de la récidive, c’est-à-dire éviter une nouvelle tentative de suicide. Cette prévention de la récidive est au centre des préoccupations dans les différentes approches thérapeutiques proposées aux enfants et adolescents suicidants (cf. 3.1.2. Traitement médicamenteux et 3.1.3. Thérapies). La revue de la littérature de Mann et al. (2005) conclut que la formation des médecins au diagnostic et au traitement de la dépression ainsi que la restriction de l’accès aux moyens létaux diminuent le taux de suicide. Les autres types d’intervention n’ont pas suffisamment prouvé leur efficacité. Il est essentiel d’évaluer quelles composantes des programmes de prévention sont effectivement efficaces pour diminuer le taux de suicide et de tentatives de suicide afin d’optimiser les stratégies de prévention (Mann et al. 2005). Le modèle ci-après (Figure 1) suggère comment et dans quel contexte surviennent les suicides et souligne différents types d’interventions ciblées de prévention. 49 PSYCHOPATHOLOGIE Ex : Trouble de l’humeur, Abus de substance, Trouble Anxieux… DETECTER ET TRAITER EVENEMENTS STRESSANTS (souvent causés par une condition sous-jacente) ex : problèmes scolaires, judiciaires, deuil… CHANGEMENT AIGU DE L’HUMEUR Ex : Anxiété, Angoisse, Désespoir, Colère… IDEES SUICIDAIRES Inhibiteur Facilitateur SOCIAL TRAIT SOUS-JACENT Tabou important Soutien disponible Entourage présent Difficulté d’accès aux moyens de passage à l’acte Impulsivité SOCIAL Exemple Récent Tabou faible, Solitude Moyen disponible ETAT MENTAL ETAT MENTAL Ralentissement psychomoteur Agitation DISPONIBILITE DES MOYENS SURVIE HOTLINE MEDIA RECOMMANDATIONS CONTROLE DES MOYENS SUICIDE Figure 1 : « Comment les suicides surviennent-ils et comment les éviter ? » D’après AACAP 2001. 50 PARTIE 2 - TRAVAIL DE RECHERCHE : ETUDE RETROSPECTIVE SUR 232 ENFANTS ET ADOLESCENTS SUICIDANTS PRIS EN CHARGE AU SERVICE D’ACCUEIL DES URGENCES DE L’HOPITAL ROBERT DEBRE (2007 A 2010). Le contexte : la pédopsychiatrie de liaison et les urgences pédopsychiatriques au centre hospitalo-universitaire Robert Debré (Paris). Le CHU Robert Debré (Paris) est le plus grand hôpital pédiatrique français. Il est situé au nord-est de Paris dans le 19ème arrondissement. Il dispose d’un service d’accueil des urgences ouvert en continu avec 70 000 passages par an en moyenne. Le service hospitalo-universitaire de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent comprend deux unités d’hospitalisation temps plein, une d’hospitalisation de semaine, trois d’hospitalisation de jour, des consultations programmées, une consultation d’orientation sans rendez-vous et une activité de pédopsychiatrie de liaison. L’activité de pédopsychiatrie de liaison se répartit entre le service d’accueil des urgences, l’unité d’hospitalisation de courte durée et l’ensemble des autres services d’hospitalisation du CHU. Elle est assurée du lundi au vendredi de 9h à 18h30 et le samedi de 9h à 13h (Il existe un système d’astreinte opérationnelle la nuit et le week-end). L’équipe de liaison comprend une infirmière, un psychiatre senior et un interne. Tous les patients sont évalués par le psychiatre senior. Les patients consultant au SAU pour tentative de suicide sont systématiquement examinés sur le plan somatique aux urgences et ils sont toujours évalués par un psychiatre avant leur sortie des urgences ou de l’unité d’hospitalisation de courte durée. 1. Objectifs de l’étude Notre étude est tout d’abord une étude descriptive concernant les tentatives de suicide chez les enfants et chez les adolescents. Elle s’intéresse à la fois à l’aspect épidémiologique (données sociodémographiques), aux caractéristiques intrinsèques de la TS, aux facteurs de risques associés dont la psychopathologie des suicidants et à la prise en charge à court terme des 51 auteurs de tentatives de suicide. Dans un deuxième temps, elle compare les caractéristiques des TS entre primo suicidants et récidivistes afin de souligner ce qui distingue les récidivistes des autres suicidants. 2. Matériel et méthode 2.1. Population 2.1.1. Critères d’inclusion Nous avons inclus l’ensemble des enfants et adolescents suicidants qui ont été pris en charge au SAU de l’hôpital Robert Debré pour tentative de suicide et évalués par un psychiatre entre le 1er janvier 2007 et le 31 décembre 2010. 2.1.2. Critères de non inclusion Les patients n’ayant pas commis de tentative de suicide n’ont pas été inclus. Il s’agissait de rares erreurs dans le registre de l’activité de la pédopsychiatrie de liaison [scarifications superficielles sans intentionnalité suicidaire non diagnostiquées comme TS par le psychiatre (2 cas), empoisonnement par un tiers (1 cas)]. Quatre dossiers n’ont pu être obtenus auprès des archives. 2.2. Modalités du recueil des données La liste des patients suicidants a été établie à partir des registres de l’activité de la pédopsychiatrie de liaison des années 2007 à 2010 inclus. Les données ont été recueillies rétrospectivement, à partir des dossiers des patients en passant en revue les observations du psychiatre, l’observation de l’urgentiste et le(s) compte-rendu(s) d’hospitalisation le cas échéant. 2.3. Analyse statistique La comparaison des groupes a été réalisée, pour les variables qualitatives, par l’application du test du Chi2. Nous avons utilisé le logiciel SAS. 52 3. Résultats 3.1. Description des patients suicidants (données sociodémographiques) Notre étude concerne les patients admis au SAU du CHU Robert Debré à Paris pour tentatives de suicide entre le 1er janvier 2007 et le 31 décembre 2010. On retrouve un total de 249 tentatives de suicide impliquant 232 patients différents, en raison des récidives. Les passages aux urgences pour tentatives de suicide représentent 0,4% des motifs de recours aux soins chez les 8-17 ans et 0,6% chez les 11-15 ans sur la période concernée. Tous motifs et tous âges confondus, les garçons représentent 55% des passages et les 8-17 ans représentent 21,8 % des passages aux urgences sur la période concernée. 3.1.1. Sexe et âge Ces patients sont âgés de 8 à 17 ans. Le graphique 1 détaille la répartition par sexe et par âge de cette population de suicidants. La moyenne d’âge est de 13,7 (+ 1,5) ans (13,8 ans chez les filles et 13,3 ans chez les garçons). On retrouve 77,6 % de filles et seulement 22,4% de garçons. 5,6% (n=13) sont des enfants de moins de 12 ans (53,8% de garçons et 46,2% de filles). Le sexe ratio est de 1 garçon pour 1 fille dans cette tranche d’âge. 16,4% (n=38) ont moins de 13 ans (34,2% de garçons et 65,8% de filles), soit 1 garçon pour 2 filles dans cette tranche d’âge. 83,6% sont des adolescents de 13 à 17 ans. Chez les adolescents de 13 ans et plus, on compte 1 garçon pour 4 filles (20,1% de garçons et 79,9% de filles). 53 Graphique 1 : Répartition des effectifs par sexe et par âge Effectifs par sexe et par âge 70 60 Nombre de sujets 50 40 Garçons Filles 30 20 10 0 8 9 10 11 12 13 Age (en années) 14 15 16 17 54 3.1.2. Mode de vie, scolarité, statut des parents La majorité (48,3%) des jeunes suicidants vit avec un seul de ses parents. Seuls 38,4% d’entre eux vivent avec leurs deux parents. 9,5% vivent en famille d’accueil ou en institution et 3,4% dans la famille élargie ou chez des proches (Tableau 9). L’immense majorité de ces jeunes (87,3%) est scolarisée dans une classe ordinaire de l’Education Nationale. Cependant, 9,9% ne sont pas scolarisés (Tableau 9). Parmi ces jeunes déscolarisés, les deux tiers (n=15) ont moins de 16 ans et sont encore soumis légalement à l’obligation de scolarité. 70,5% ont une mère qui travaille et 72,6% un père qui travaille. Plus d’un suicidant sur dix (11,3%) a un père qui est décédé et 2,7% ont une mère décédée. L’invalidité ou le congé longue maladie concerne 4,1% des mères et 1,6% des pères, et l’incarcération 2,4% des pères mais aucune mère (Tableau 10). 3.1.3. Lieu de vie 62% de ces patients vivent à Paris (la moitié dans le quart Nord-Est de la capitale) et près d’un tiers vit en Seine-Saint-Denis (essentiellement dans les communes limitrophes de la capitale). Il s’agit donc d’une population urbaine et dans l’ensemble plutôt issue des classes moyennes et populaires (Tableau 11). 55 Tableau 9 : Mode de vie et scolarité %(n=) Mode de vie avec les deux parents avec un parent seul dans la famille élargie ou les proches institution famille d’accueil donnée manquante 38,4 (89) 48,3 (113) 0 3,4 (8) 9,5 (22) 0,4 (1) Scolarité classe ordinaire 87,3 (204) classe spécialisée de l’éducation nationale 0,9 (2) établissement sanitaire 0,9 (2) non scolarisé 9,9 (23) donnée manquante 0,4 (1) Tableau 10 : Statuts des pères et mères des sujets Statut des parents Père actif (travaille) chômage/sans emploi retraité invalidité/longue maladie étudiant en prison décédé donnée manquante Mère active (travaille) chômage/sans emploi retraitée invalidité/longue maladie étudiante en prison décédée donnée manquante % des réponses (hors données manquantes) (n=) 72,6 (90) 7,3 (9) 4,8 (6) 1,6 (2) 0 2,4 (3) 11,3 (14) 46,6 (108) 70,5 (103) 22,6 (33) 0 4,1 (6) 0 0 2,7 (4) 37,1 (86) 56 Tableau 11 : Lieu de résidence des patients admis aux urgences de Robert Debré pour tentative de suicide Lieu de résidence (code du département) % (n=) Paris (75) 62,5 (145) dont 10 ème arr. 6,5 (15) 18 ème arr. 12,9 (30) 19 ème arr. 20,7 (48) 20 ème arr. 13,4 (31) Autres arrondissements Seine-Saint-Denis (93) 9,1 (21) 30,6 (71) dont limitrophes de Paris 24,6 (57) non limitrophes 6,0 (14) Hauts-de-Seine (92) 5,2 (12) Val-de-Marne (94) 1,3 (3) Essonne (91) 1,3 (3) Val d’Oise (95) 3,0 (7) Seine et Marne (77) 1,3 (3) Yvelines (78) 0,9 (2) Région hors Ile-de-France 0,4 (1) Etranger 0,4 (1) 57 3.2. Description de la tentative de suicide 3.2.1. Moyens utilisés La très grande majorité des TS (89,6%) sont des intoxications médicamenteuses volontaires. Les autres moyens utilisés par les jeunes suicidants sont : les lésions auto infligées par l’utilisation d’objet tranchant (5,6%), les lésions auto infligées par pendaison et strangulation (2,8%), l’auto-intoxication par des produits chimiques et substances nocives (2,8%), les lésions auto infligées par saut dans le vide (1,6%) les lésions auto infligées par noyade (0,4%). La TS est associée à une prise d’alcool dans 3,6% des cas. Ces intoxications médicamenteuses volontaires sont polymédicamenteuses dans 42,6% des cas (95 sur 223). Les médicaments pris lors du geste appartiennent près d’une fois sur deux à la catégorie des psychotropes, hypnotiques, sédatifs et antiépileptiques (49% des TS) ou à celle des analgésiques, antipyrétiques et antirhumatismaux (45,8% des TS) (Tableau 12). Les molécules les plus fréquemment employées lors des IMV dans notre population pédiatrique sont les suivantes : le paracétamol 39,5% (n=88), les AINS 17,0% (n=38), l’aspirine 2,7% (n=6), le dextropropoxyphène en association avec du paracétamol 4,9% (n=11), les BZD et apparentés 34,1% (n=76), les neuroleptiques 5,8% (n=13), les antidépresseurs (IRS, IRSNA) 4,5% (n=10), l’hydroxyzine 3,1% (n=7). 3.2.2. Létalité Un quart des TS (24,1%) présente une létalité élevée, un bon tiers (36,5%) une létalité modérée et près de 40% une létalité faible ou nulle (Tableau 13). 3.2.3. Intentionnalité Près d’un quart des TS (24,1%) sont réalisées avec une forte intentionnalité suicidaire, 59% des suicidants avaient une intentionnalité modérée et 16,9% une intentionnalité faible. La majorité des enfants et adolescents suicidaires sont donc ambivalents quant à leur désir de mort. 58 Parmi les sujets ayant réalisé une TS à létalité élevée, 40% étaient déterminés à mourir, 55% étaient ambivalents (intentionnalité moyenne) et 5% avaient une faible intentionnalité suicidaire. Le groupe des TS à létalité élevée est donc celui où l’on retrouve le plus de sujets avec un fort désir de mourir (Tableau 14). 3.2.4. Nombre de TS effectuées La grande majorité (71,1%) sont des primo suicidants, 15,5% effectuent leur deuxième TS, 8,6% la troisième, 3% la quatrième et 1,7% en sont à 5 TS ou plus (Tableau 15). 3.2.5. Taux de récidive de TS sur la période 2007-2010 Treize patients ont réalisé plus d’une TS sur la période étudiée (2007-2010) et sont passés plus d’une fois aux urgences du CHU Robert Debré pour ce motif, soit 5,6% de l’effectif. Trois patients sont passés plus de deux fois aux urgences pour TS, soit 1,3%. 88% des récidives sont survenues dans les 6 mois qui ont suivi, avec un pic (deux tiers de ces récidives précoces) lors du troisième et du quatrième mois suivant une TS. 3.2.6. Age lors de la première TS Les garçons sont en moyenne 6 mois plus jeunes que les filles lors de leur première TS. L’âge moyen lors de la première TS est 13,5 ans (13,1 ans chez les garçons, 13,6 ans chez les filles) (Tableau 16). 59 Tableau 12 : Moyens utilisés lors de la tentative de suicide Moyen utilisé % (n=) intoxication médicamenteuse volontaire (tous types confondus) intoxication médicamenteuse volontaire aux analgésiques, antipyrétiques et antirhumatismaux intoxication médicamenteuse volontaire aux psychotropes, hypnotiques, sédatifs et anti-épileptiques intoxication médicamenteuse volontaire aux narcotiques et psychodysleptiques intoxication médicamenteuse volontaire à d’autres médicaments 89,6 (223) 23,7 (59) TS avec prise d’alcool associée 3,6 (9) Auto-intoxication par des produits chimiques et substances nocives 2,8 (7) Lésion auto infligée par pendaison et strangulation 2,8 (7) Lésion auto infligée par noyade 0,4 (1) Lésion auto infligée par l’utilisation d’objet tranchant 5,6 (14) Lésion auto infligée par saut dans le vide 1,6 (4) 45,8 (114) 49,0 (122) 8,8 (22) Tableau 13 : Létalité de la TS Létalité Faible ou nulle Modérée Elevée % (n=) 39,4 (98) 36,5 (91) 24,1 (60) Tableau 14 : Intentionnalité de la TS Intentionnalité Faible Moyenne Elevée % (n=) 16,9 (42) 59,0 (147) 24,1 (60) 60 Tableau 15 : Nombre de TS effectuées Nombre de TS effectuées 1 2 3 4 5 et plus Effectif (total =232) 165 36 20 7 4 % 71,1 15,5 8,6 3,0 1,7 Tableau 16: Age lors de la première TS Age (en année) 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Effectif total 2 5 3 12 30 55 74 30 17 4 dont filles 1 2 2 7 21 49 59 22 14 3 dont garçons 1 3 1 5 9 6 15 8 3 1 0,9 2,2 1,3 5,2 12,9 23,7 31,9 12,9 7,3 1,7 % du total 61 3.3. Description des facteurs de stress et du facteur précipitant Le facteur précipitant le plus fréquent est la dispute avec les parents ou l’un des deux parents, présente dans 49% des cas, suivi de la dispute avec un(e) ami(e) (8%). Nous retrouvons en moyenne, 2,9 facteurs de stress dans les six mois qui précèdent chaque TS. Les plus fréquemment retrouvés sont : la dispute avec les parents ou l’un des deux parents (63%), la chute des résultats scolaires (33,7%), le refus scolaire (30,1%), les bagarres et l’hétéro agressivité (17,7%) la dispute avec un(e) ami(e) (14,9%), la désapprobation des parents (14,1%), l’exclusion temporaire ou définitive de l’établissement scolaire (11,2%), faire l’objet d’une mesure de protection judiciaire (8,0%) (Tableau 17). 62 Tableau 17 : Description des facteurs de stress présents au cours des six derniers mois et du facteur précipitant de la TS. Facteurs de stress et facteur précipitant En relation avec la famille, le partenaire amoureux ou les amis Exposition au suicide ou à une TS d’un proche Rupture amoureuse Conflits avec son partenaire amoureux Décès d’un proche Dispute avec un(e) ami(e) Dispute avec un frère ou une soeur Divorce ou séparation parentale Remariage d’un parent ou concubinage avec un nouveau partenaire d’un parent Dispute avec les parents /tuteurs Désapprobation des parents Problèmes financiers En relation avec la santé Blessures du sujet/douleur Accidents de voiture/deux roues motorisé Abus sexuels/ Maltraitance Grossesse ou grossesse de la partenaire En relation avec la scolarité Exclusion temporaire ou définitive de l’établissement scolaire Redoublement en cours Chute des résultats scolaires Harcèlement par les pairs à l’école Refus scolaires Autres Bagarres, hétéro agressivité Arrestations, problèmes judiciaires Mesure de protection administrative Mesure de protection judiciaire Autres stress Facteur déclenchant inconnu ou absent Total Facteur Facteur de précipitant stress % des TS (n=) % des TS (n=) 2,4 (6) 4,0 (10) 4,8 (12) 0 8,0 (20) 0,8 (2) 0,8 (2) 5,6 (14) 6,8 (17) 6,4 (16) 5,6 (14) 14,9 (37) 1,2 (3) 4,4 (11) 0 2,4 (6) 49,0 (122) 1,6 (4) 0 63,9 (159) 14,1 (35) 6,0 (15) 1.2 (3) 0 1,6 (4) 0 4,8 (12) 0 6,0 (15) 0,4 (1) 2,8 (7) 11,2 (28) 0 1,6 (4) 3,2 (8) 1,6 (4) 7,2 (18) 33,7 (84) 6,8 (17) 30,1 (75) 1,2 (3) 0,4 (1) 0 1,2 (3) 10,8 (27) 2,8 (7) (249) 17,7 (44) 6,4 (16) 6,4 (16) 8,0 (20) 16,5 (41) (>249) 63 3.4. Description de la psychopathologie des suicidants 22,5% des suicidants présentent un épisode dépressif majeur. Les principaux autres diagnostics retrouvés sont : trouble des conduites (8,0%), trouble oppositionnel avec provocation (5,2%), trouble hyperactivité avec déficit attentionnel (5,2%), abus ou dépendance à l’alcool (8,8%), abus ou dépendance au cannabis (7,2%), dépendance au tabac (14,5%), anxiété de séparation (6,0%), trouble anxieux généralisé (1,6%), autres troubles anxieux (8,8%), état de stress post-traumatique (1,6%), trouble du comportement alimentaire (6,4%). Pour 39,2% d’entre eux, on ne retrouve pas de trouble psychiatrique sur l’axe 1 et pour 34,9%, on ne retrouve ni trouble psychiatrique sur l’axe 1, ni automutilation. Les automutilations sont présentes chez 19,7% des suicidants (cf. Tableau 18). Tableau 18 : Description de la psychopathologie des suicidants Diagnostic (ou symptôme) Episode dépressif majeur Etat mixte ou manie Trouble oppositionnel avec provocation Trouble des conduites Trouble hyperactivité avec déficit attentionnel Abus ou dépendance à l’alcool Abus ou dépendance au cannabis Tabagisme Abus ou dépendance à d’autres toxiques Schizophrénie Trouble envahissant du développement Anxiété de séparation Trouble anxieux généralisé Autre trouble anxieux Etat de stress post-traumatique Trouble du comportement alimentaire Automutilations Aucun diagnostic sur l’axe 1 Aucun diagnostic sur l’axe 1 et pas d’automutilation % (n=) 22,5 (56) 0,4 (1) 5,2 (13) 8,0 (20) 5,2 (13) 8,8 (22) 7,2 (18) 14,5 (36) 0,4 (1) 0,4 (1) 1,2 (3) 6,0 (15) 1,6 (4) 8,8 (22) 1,6 (4) 6,4 (16) 19,7 (49) 40,2 (100) 35,7 (89) sur 249 64 3.5. Antécédents psychiatriques du sujet Comme le montre le tableau 19, au cours de leur vie, 60,2% des sujets ont déjà consulté pour un motif psychiatrique, 21,3% ont déjà été hospitalisés pour un motif psychiatrique, 15,3% ont déjà pris des psychotropes (antidépresseurs 7,2%, neuroleptiques 7,2%, anxiolytiques 2,8%, autres 3,6%). Lors des 30 derniers jours, 27,7% des sujets ont consulté pour un motif psychiatrique, 6,8% ont été hospitalisés pour un motif psychiatrique, 12,9% ont pris des psychotropes (neuroleptiques 6,8%, antidépresseurs 4,6%, anxiolytiques 2,0%, autres 3,6%). Tableau 19 : Antécédents psychiatriques personnels des suicidants ATCD psychiatriques personnels Vie entière : Hospitalisation pour motif psychiatrique Consultation pour motif psychiatrique Traitement psychotrope Antidépresseurs Neuroleptiques Anxiolytiques Autres Au cours du dernier mois : Hospitalisation pour motif psychiatrique Consultation pour motif psychiatrique Traitement psychotrope Antidépresseurs Neuroleptiques Anxiolytiques Autres % (n=) 21,3 (53) 60,2 (150) 15,3 (38) 7,2 (18) 7,2 (18) 2,8 (7) 3,6 (9) 6,8 (17) 27,7 (69) 12,9 (32) 4,8 (12) 6,8 (17) 2,0 (5) 3,6 (9) 65 3.6. Maladie somatique invalidante chronique 5,6% des suicidants ont une maladie somatique invalidante chronique (n= 13). 3.7. Description du contexte médical familial (antécédents médicaux et psychiatriques familiaux) 44% des patients ont des antécédents psychiatriques familiaux (chez apparentés au premier ou au deuxième degré). Le plus souvent alcoolodépendance et/ou dépression chez un parent ou chez les deux parents. 11,3% des patients ont des antécédents familiaux de TS ou de suicide (chez apparentés au premier et au deuxième degré). 16,7% des patients ont des antécédents familiaux au 1er degré de maladie somatique invalidante chronique. 3.8. Répartition des différents types de prise en charge et refus d’hospitalisation Plus de la moitié des suicidants (56,6% ; n=141) ont été hospitalisés plusieurs jours (plus de 48h). 38,2% (n=95) des suicidants ont été hospitalisés uniquement à l’unité d’hospitalisation de courte durée (durée d’hospitalisation comprise entre 12 et 24h le plus souvent, parfois entre 24 et 48h). 5,2% (n=13) des suicidants n’ont pas été hospitalisés mais ont été adressés vers une prise en charge psychologique et/ou psychiatrique ambulatoire. 4,8% (n=12) sont sortis contre avis médical dans les 48 premières heures à la demande de leur(s) parent(s) ou représentant légal. 0,8% (n=2) ont été hospitalisés suite à une ordonnance de placement provisoire. 3.9. Répartition dans le temps des TS Les deux tiers des TS ont lieu lors du premier semestre et seulement 12,4% pendant l’été (Tableau 20). On observe un pic principal de mars à juin correspondant au printemps et deux autres pics en octobre et en janvier (Graphique 2). 66 Tableau 20: Répartition des tentatives de suicide en fonction des mois et des trimestres Mois J F M A M J Jt A S O N D Total 2007 (n=) 8 4 11 7 8 4 3 2 5 8 5 5 70 2008 (n=) 8 5 8 4 2 10 6 1 0 8 4 6 62 2009 (n=) 8 5 9 7 8 9 4 1 5 5 3 6 70 2010 (n=) 2007 à 2010 (n=) Par mois (%) 1 6 6 12 4 4 1 0 3 3 5 2 47 25 20 34 30 22 27 14 4 13 24 17 19 249 10 8,0 13,7 12 8,8 10,8 5,6 1,6 5,2 9,6 6,8 7,6 100 er Trimestre Par trimestre (%) ème 1 31,7 ème ème 2 3 4 31,7 12,4 24,1 100 Graphique 2 : Répartition des TS en fonction des mois Effectifs des TS en fonction des mois 40 35 30 Nombre de TS 25 20 Nombre de TS 15 10 5 0 J F M A M J J Mois A S O N D 67 3.10. Comparaison des TS en fonction de l’âge 3.10.1. Moyen utilisé Comme le montrent les graphiques 3 et 4, les intoxications médicamenteuses volontaires ne représentent l’écrasante majorité des TS qu’à partir de 12 ans (plus de 90% des TS chez les 12 ans et plus). 3.10.2. Létalité Les tentatives de suicide à létalité élevée sont majoritaires chez les enfants de moins de 11 ans (Graphiques 5 et 6). 3.10.3. Intentionnalité La détermination à mourir et les TS d’intentionnalité élevée n’apparaissent qu’à partir de l’âge de 12 ans. Ce type de TS ne représente jamais plus de 30% des TS quel que soit l’âge. A partir de 11 ans, les suicidants avec une intentionnalité suicidaire moyenne sont majoritaires (Graphiques 7 et 8). 68 Graphiques 3 et 4: Répartition des effectifs par âge et par mode de TS (IMV versus autre moyen) Effectifs par âge et par mode de TS (IMV vs autres moyens) 90 80 70 Nombre de sujets 60 50 IMV Autres modes de TS 40 30 20 10 0 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Age (en années) Répartition des effectifs par âge et par mode de TS 100% 90% 80% 70% 60% Autres modes de TS IMV 50% 40% 30% 20% 10% 0% 8 9 10 11 12 13 Age (en année) 14 15 16 17 69 Graphiques 5 et 6: Répartition des effectifs par âge et par létalité de la TS Effectifs par âge et par létalité de la TS 45 40 35 Nombre de sujets 30 25 Faible ou nulle Modérée Elevée 20 15 10 5 0 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Age (en années) Répartition des effectifs par âge et par létalité 100% 90% 80% 70% 60% Elevée Modérée Faible ou nulle 50% 40% 30% 20% 10% 0% 8 9 10 11 12 13 Age (en année) 14 15 16 17 70 Graphiques 7 et 8: Répartition des effectifs par âge et par intentionnalité Effectifs par âge et par intentionnalité 50 45 40 Nombre de sujets 35 30 Faible Moyenne Elevée 25 20 15 10 5 0 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 Age (en années) Répartition des effectifs par âge et par intentionnalité 100% 90% 80% 70% 60% Elevée Moyenne Faible 50% 40% 30% 20% 10% 0% 8 9 10 11 12 13 Age (en année) 14 15 16 17 71 3.11. Comparaison des TS entre primo suicidants et récidivistes Les récidivistes ont plus souvent un trouble psychiatrique de l’axe 1 (76,12%) que les primo suicidants (54,55%) (p<0,01). Les récidivistes ont un taux d’antécédents d’hospitalisation pour motif psychiatrique significativement plus élevé que les primo suicidants (p<0,001). Les récidivistes ont plus souvent pris des psychotropes au cours de leur vie que les primo suicidants (p<0,01). Au cours du mois précédent la TS, 22,39% des récidivistes ont pris des psychotropes contre seulement 7,88% des primo suicidants (p<0,01). Les récidivistes ont aussi tendance à réaliser plus souvent des TS avec une forte intentionnalité suicidaire, à avoir plus souvent des antécédents psychiatriques familiaux et à être plus souvent sous antidépresseurs (Tableau 21). Tableau 21 : Comparaison des TS entre primo suicidants et récidivistes Primo suicidants Récidivistes (n = 165) (n = 67) Statistique* N % N % X² test p Filles, N/% 127 76,97 53 79,10 .0,15 0,72 Type de TS (IMV), N/% 144 87,27 58 86,57 .0,02 0,88 Faible ou nulle ..68 41,21 22 32,84 ..1,41 0,24 Modérée ..57 34,55 28 41,79 ..1,08 0,30 Elevée ..40 24,24 17 25,37 ..0,03 0,86 Faible ..29 17,58 ..9 13,43 ..0,60 0,44 Moyenne 100 60,61 37 55,22 ..0,57 0,45 Elevée ..36 21,82 21 31,34 ..2,33 0,13 90 54,55 51 76,12 9,30 <0,01 ..11 ..6,67 36 53,73 65,33 <0,001 Vie entière ..18 10,91 18 26,87 ..9,25 <0,01. Au cours du dernier mois ..13 ..7,88 15 22,39 ..9,45 <0,01. ..5 ..7,46 ..2,27 0,13 32 (sur 63)** 50,79 1,68 0,20 Létalité, N/% Intentionnalité, N/% Présence d’un trouble psychiatrique de l’axe 1, N /% Antécédent d’hospitalisation, N/% Antécédent de prise de traitement psychotrope, N/% Au cours du dernier mois ....5 ..3,03 (antidépresseur) Antécédent psychiatrique 63 (sur 41,18 dans la famille 153)** * X² test entre les 2 groupes (Primo suicidants et Récidivistes). ** données manquantes 72 4. Discussion Tout d’abord, précisons que notre travail s’est intéressé uniquement aux suicidants ayant bénéficié d’une prise en charge hospitalière. Or, de nombreux enfants et adolescents suicidants ne bénéficient d’aucune prise en charge et certains, bien que pris en charge par des professionnels, ne sont pas adressés à l’hôpital. Les limites de notre étude sont avant tout celle d’une étude rétrospective sur dossiers cliniques. Il existe probablement un biais de sous déclaration. Cependant, les dossiers étaient dans l’ensemble très complets et il y avait peu de données manquantes hormis concernant la situation socioprofessionnelle des parents. L’autre limite principale est l’absence de groupe contrôle. Une étude contrôlée prospective avec un protocole d’évaluation des patients standardisé serait encore plus pertinente mais nécessiterait d’avantage de temps et de moyens. L’éclatement de la cellule familiale est un phénomène extrêmement fréquent chez nos jeunes suicidants puisque seuls 38,4% d’entre eux vivent avec leurs deux parents. Garfinkel et al. (1982) aux Etats-Unis, Le Heuzey et al. (1995) en France, avaient déjà constaté, à l’époque, que moins de la moitié de leurs sujets vivait avec leurs deux parents. Le décès d’un des deux parents biologiques est aussi un facteur de risque de TS chez les 10-22 ans (Jakobsen et Kristiansen 2010). Notre étude retrouve 14% de sujets ayant perdu leur père (n=14) ou leur mère (n=5), ce qui est considérable. Le Heuzey et al. (1995) retrouvaient un taux de 8% sur une population de 80 enfants et adolescents. La dispute avec l’un des parents est de très loin le facteur précipitant le plus souvent retrouvé. Elle est présentée comme responsable du passage à l’acte dans la moitié des cas et s’est produite au cours des six derniers mois dans les deux tiers des cas. Les mauvaises relations intrafamiliales semblent donc fréquentes chez les jeunes suicidants. Nos résultats vont dans le même sens, notamment, que ceux de Kerfoot et al. (1996) qui retrouvaient des relations mèreenfant qualifiées de pauvres chez 57% des suicidants, et que ceux de Hawton et al. (1996) qui 73 soulignaient la présence de problèmes relationnels intrafamiliaux dans 77,8% des cas. L’ensemble de ces données suggère l’importance d’un travail avec les familles dans ce contexte. Les familles des suicidants de notre étude présentent des taux élevés de maladies somatiques invalidantes, d’antécédents psychiatriques familiaux et d’antécédents de comportements suicidaires (TS ou suicide). De telles particularités avaient été mises en évidence notamment par Garfinkel et al. (1982). Les enfants de parents atteints de maladie somatique invalidante chronique (sclérose en plaque, cancer, diabète…) pourraient avoir tendance à vouloir protéger leurs parents en ne leur parlant pas de leurs difficultés. Cela pourrait expliquer cette association. Quant à la présence fréquente des antécédents psychiatriques chez les parents, elle pourrait être dû au fait que ces parents-là seraient encore plus en difficulté que les autres pour repérer que leur enfant va mal et que leur enfant communiquerait moins facilement avec eux, ainsi que par l’héritabilité des troubles psychiatriques, en particulier trouble de l’humeur et troubles anxieux. Les TS chez les enfants et les adolescents pourraient alors être des signes précoces d’éventuels troubles. Quant à l’agrégation familiale des comportements suicidaires, elle a été maintes fois confirmée (Brent et al 2002, Brodsky et al. 2008, Lieb et al 2005). Au cours du dernier mois, 12,9% de nos sujets ont pris un traitement psychotrope et parmi eux, 4,8% ont pris un antidépresseur. Ces valeurs se superposent à celles de Delamare et al. (2007). Ni le fait d’avoir déjà consulté un psychiatre ou un psychologue, ni même le fait d’être suivi dans le mois qui précède et/ou de prendre un traitement médicamenteux, n’empêche de réaliser une TS. Bénéficié d’une mesure de protection administrative ou judiciaire dans le contexte de l’aide sociale à l’enfance ne prévient pas non plus ce type de comportement. Les suicidants semblent donc avoir des difficultés à solliciter de l’aide non seulement dans le cercle familial mais également auprès des professionnels. Une autre étude avait constaté que près de deux tiers des suicidants avaient déjà bénéficié d’une prise en charge psychosociale (Garfinkel et al. 1982). 74 Dans notre étude, 22,5% des suicidants présentent un épisode dépressif majeur. Il s’agit du diagnostic le plus fréquemment retrouvé, comme dans d’autres études (Le Heuzey et al. 1995, Kerfoot et al. 1996). Les autres troubles diagnostiqués chez nos suicidants sont : trouble des conduites (8,0%), trouble oppositionnel avec provocation (5,2%), trouble hyperactif avec déficit de l’attention (5,2%), abus ou dépendance à l’alcool (8,8%), abus ou dépendance au cannabis (7,2%), dépendance au tabac (14,5%), anxiété de séparation (6,0%), trouble anxieux généralisé (1,6%), autres troubles anxieux (8,8%), état de stress post-traumatique (1,6%), trouble du comportement alimentaire (6,4%), trouble du spectre autistique (1,2%), trouble bipolaire (0,4%), schizophrénie (0,4%), abus ou dépendance à d’autres toxiques (0,4%). On peut noter la part importante des troubles de l’humeur, des troubles anxieux, des troubles du comportement externalisés et des addictions. Soulignons cependant que 39,2% d’entre eux ne présente pas de trouble psychiatrique de l’axe 1. Le rôle des stress psychosociaux apparaît donc comme majeur dans l’apparition de comportements suicidaires, même s’il existe également des formes subsyndromiques de troubles psychiatriques. Notre groupe de patients présente un taux non négligeable de maladie somatique invalidante chronique (diabète de type 1, obésité…). D’autres études ont montré que certaines pathologies somatiques constituaient des facteurs de risque de TS (Christiansen et Stenager 2010, Epstein et al. 2009, Swahn et al. 2009). Nous constatons que les adolescentes réalisent quatre fois plus de TS que les adolescents, et que les garçons qui commettent des tentatives de suicide ont tendance à être plus jeunes que les filles. Garfinkel et al. (1982) retrouvaient un sex-ratio en faveur des filles (3 :1) et des garçons réalisant des TS à un plus jeune âge. Toutes les études dont nous avons eu connaissance montrent que chez les adolescents, les filles réalisent davantage de TS que les garçons. Chez les moins de 13 ans, nous retrouvons 34,2% de garçons et 65,8% de filles, soit 1 garçon pour 2 filles, tandis 75 que Delamare et al. (2007) retrouvaient dans cette même tranche d’âge 42,7% de garçons et 58,3% de filles. La relation problématique des jeunes avec leur scolarité semble être un facteur prédictif intéressant du risque de TS. Près de 10% de nos jeunes patients ne sont pas scolarisés contre 1 à 2% dans la population générale française (UNESCO). Un tiers a des résultats scolaires en baisse, près d’un tiers présente un refus scolaire et 11,2% ont été exclus de leur établissement de manière temporaire ou définitive. Kerfoot et al retrouvaient 47% de refus scolaire chez les 11-16 ans. Delamare et al. (2007) constataient une chute récente des résultats scolaires chez 39% des suicidants de moins de 13 ans. Hawton et al. (1996) rapportaient des difficultés avec le travail scolaire pour un tiers des suicidants, tandis que Le Heuzey et al. (1995) décrivaient un « conflit scolaire » chez 27% de leurs sujets. Dans notre étude, on constate que les deux tiers des TS ont lieu lors du premier semestre (hiver et printemps) et très peu en été. On observe un pic principal, de mars à juin, correspondant à la fin de l’hiver et au printemps, et deux autres pics (octobre et janvier). Garfinkel et al. (1982), dans un hôpital pédiatrique canadien, constataient un pic pendant les mois d’hiver tandis que Le Heuzey et al. (1995) constataient deux pics, l’un au printemps, l’autre à l’automne. Ces données s’accordent uniquement sur la rareté des TS en été. On peut avancer l’hypothèse suivante en lien avec la scolarité qui est que les difficultés scolaires, les conseils de discipline, les propositions de redoublement et les conflits en rapport avec ces sujets surviennent surtout lors du deuxième et du troisième trimestre de l’année scolaire, c’est-à-dire de janvier à juin et pas pendant l’été. Cependant, cette hypothèse ne prétend pas expliquer, à elle seule, la répartition des TS dans l’année. Une hypothèse climatique en lien avec une éventuelle forme pédiatrique de trouble affectif saisonnier n’est pas à exclure mais nécessiterait d’autres études et nous semble peu probable. 76 Concernant la tentative de suicide en elle-même, nous constatons que les intoxications médicamenteuses volontaires ne sont nettement majoritaires qu’à partir de l’âge de 12 ans. De même, c’est à cet âge-là qu’apparaissent les TS avec intentionnalité élevée. Notre groupe des TS à létalité élevée est celui dans lequel le plus de sujets ont une forte intentionnalité suicidaire (40%). Paradoxalement, les TS à létalité élevée sont majoritaires chez les moins de 11 ans. Toutes ces données suggèrent des mécanismes différents, en fonction de l’âge, dans la genèse du passage à l’acte suicidaire. Dans notre étude, 89,6% des TS sont des intoxications médicamenteuses volontaires, ce taux est proche de celui trouvé par d’autres (Garfinkel et al. 1982). Les familles de médicaments les plus souvent responsables sont d’une part les psychotropes, hypnotiques, sédatifs et antiépileptiques (49% des TS) et d’autres part, les analgésiques, antipyrétiques et antirhumatismaux (45,8% des TS). Il nous semble important de souligner que le paracétamol est impliqué dans 39,5% des TS. Or, il est responsable de TS potentiellement graves (insuffisance hépatique voire hépatite fulminante dans les cas les plus graves). Cet antalgique antipyrétique, en vente libre, conditionné par boîte de huit grammes, est présent dans toutes les pharmacies familiales et bien souvent à portée de mains des enfants et des adolescents, y compris de ceux ayant réalisé récemment une TS. Il en est de même des psychotropes, et notamment des benzodiazépines, souvent prescrits aux parents de nos sujets et laissés à la vue de tous à la maison. Un travail d’éducation et de prévention auprès des familles afin de rendre moins facile pour leurs enfants l’accès aux moyens potentiellement létaux nous semble nécessaire, a fortiori dans le cadre de la prévention secondaire. Cette simple précaution peut s’avérer très efficace notamment pour prévenir les intoxications médicamenteuses volontaires très impulsives, fréquentes dans cette population. Concernant la prise en charge à court terme, 94,8% des suicidants ont été hospitalisés à leur sortie du SAU, mais seulement 56,6% ont été hospitalisés plus de 48h. Le point important à souligner est que tous les suicidants se présentant aux urgences ont systématiquement bénéficié 77 d’une évaluation sur le plan psychiatrique, somatique et social. Hawton et Fagg (1992) ont montré que les adolescent(e)s non admis(e)s en hôpital général et les adolescentes non référées au psychiatre présentent un taux de récidives suicidaires plus élevé dans l’année qui suit. Une autre donnée importante est la survenue précoce des récidives. En effet, 88% des récidives sont survenues dans les 6 mois, avec un pic (deux tiers) lors du 3ème et du 4ème mois suivant une TS. Rappelons que selon une étude de 1992, à l’époque, environ 10% des jeunes suicidants récidivaient dans l’année qui suivait et 20% dans les 7 ans qui suivaient (Kerfoot et McHugh 1992). Les récidivistes ont plus souvent un trouble psychiatrique de l’axe 1 (76,12%) que les primo suicidants (54,55%) (p<0,01). Les récidivistes ont significativement plus souvent été hospitalisés pour un motif psychiatrique (p<0,001) ou traités par des psychotropes (p<0,01) que les primo suicidants. Ils sont également plus nombreux à recevoir un traitement psychotrope lors du mois précédent la TS (p<0,01). Les récidivistes ont aussi tendance à réaliser plus souvent des TS avec une forte intentionnalité suicidaire, à avoir plus souvent des antécédents psychiatriques familiaux et à être plus fréquemment sous antidépresseurs, mais ces tendances ne sont pas associées à des différences significatives entre les deux groupes. 78 PARTIE 3 : CAS CLINIQUES 1. Léa: Intoxication médicamenteuse volontaire aux antalgiques et autres médicaments non psychotropes. Léa, âgée de 13 ans et 7 mois, est hospitalisée dans le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent du Pr Mouren pour tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire polymédicamenteuse, après une hospitalisation brève en pédiatrie générale en raison d’une insuffisance hépatique. Les antécédents médico-chirurgicaux de Léa sont sans particularité : entorse bénigne au genou gauche, traitement par topiques contre l’acné, aucune allergie. Léa ne fume pas et ne consomme pas d’alcool. Elle n’a par ailleurs aucun antécédent psychiatrique en dehors d’un bref suivi psychologique (4 séances) à l’âge de 7 ou 8 ans, et d’évaluations pédopsychiatriques au centre médico-psychologique (CMP) à la demande du juge en juin 2007, septembre 2007 et avril 2008, dans le cadre de la procédure judiciaire concernant la garde de Léa (maintien de la garde de l’enfant à ses grands-parents). Les évaluations successives ne retrouvaient aucune psychopathologie chez Léa et concluait à l’absence d’indication pour un suivi. Le père et la mère de Léa présentaient une toxicomanie (héroïne et cannabis). Ces prises de toxiques constituent un tabou familial. Les deux parents seraient actuellement sevrés de leurs addictions. Nous n’avons pas rencontré la mère de Léa. Son père est venu à un seul entretien, avec ses propres parents qui ont la garde de Léa. Il s’est très peu exprimé. Léa est née en Israël. Elle vit en France depuis l’âge de 6 ans. Elle est actuellement scolarisée en 5ème dans un collège privé religieux. Ses résultats scolaires sont corrects. Elle n’a jamais redoublé mais a été scolarisée un an dans une classe d’intégration pour apprendre le français, avant d’entrer au CP. Elle a un bon réseau amical. Elle pratique la danse contemporaine depuis 7 ans. A l’âge de 3 mois, sa mère qui est toxicomane confie Léa à ses grands-parents 79 paternels. De 3 ans à l’âge de 6 ans, Léa vit à nouveau avec sa mère, continuant à voir ses grandsparents tous les jours. Alors que Léa a 6 ans, toute la famille retourne en France. De 6 à 9 ans, Léa vit chez ses grands-parents paternels avec sa mère. Quand Léa a 9 ans, sa mère quitte le domicile brutalement et sans explication, en la laissant à ses beaux-parents. Depuis Léa n’a plus de contact avec elle, sauf par téléphone environ 1 fois par an. Léa a de nouveau des contacts réguliers avec son père depuis environ 4 ans. Elle le voit le week-end chez ses grands-parents. Léa a deux demi-frères du côté paternel (4 ans et 18 mois). Elle les connaît et les rencontre occasionnellement. Du côté maternel, elle a deux demi-sœurs qu’elle ne connaît pas (2 ans et moins d’un an). Son père vit en région parisienne avec sa compagne et leurs deux fils. Il travaille. Sa mère vit à Paris, dans une situation précaire. Un dimanche, alors que ses grands-parents étaient absents pour l’après-midi et ne devaient pas rentrer avant 18h30, Léa prend 32 comprimés de paracétamol (DCI) 500mg, 40 comprimés de bromélaïnes (DCI), 20 comprimés de lopéramide (DCI), 10 comprimés d’ibuprofène (DCI) et 46 comprimés d’amoxicilline dans un but suicidaire : « C’était un déclic » ; « J’en avais marre de cette vie ». Ses grands-parents la surprennent vers 17h30 avec un verre d’eau et des médicaments sortis de leur emballage et disposés sur la table. Léa pensait qu’ils rentreraient plus tard. Ils appellent les pompiers qui la prennent en charge. Léa est admise aux urgences de Robert Debré. La paracétamolémie est en rapport avec la dose supposée ingérée. Elle est ensuite hospitalisée en pédiatrie générale puis dans le service de pédopsychiatrie. Trois jours avant la tentative de suicide de Léa, ses grands-parents ont obtenu la garde permanente de leur petite-fille au tribunal alors qu’ils l’élèvent depuis de longues années. L’entourage, aussi bien familial que dans le milieu scolaire, n’avait pas remarqué de changement notable de son comportement. Au début de l’hospitalisation, Léa a un bon contact, elle s’exprime avec aisance. On n’observe pas de ralentissement psychomoteur. Il n’y a ni aboulie, ni anhédonie, ni autodévalorisation. Léa n’est pas asthénique et ne se plaint pas de difficultés de concentration. 80 L’appétit est conservé. Léa évoque quelques difficultés d’endormissement occasionnelles et une certaine tristesse lorsqu’elle pense à sa cousine retournée vivre en Israël. Elle décrit son geste comme non prémédité et n’a plus d’idée suicidaire dès l’admission. Elle commence à critiquer son geste et s’en veut d’avoir fait de la peine à ses grands-parents. Ce sentiment de culpabilité est au premier plan, d’autant qu’elle se sent très redevable vis-à-vis d’eux. Cependant, elle ne semble réaliser ni la gravité de son geste, ni les conséquences somatiques qu’il aurait pu avoir. Le comportement de Léa est adapté, elle a de bonnes relations avec ses pairs, se montre souriante, polie, presque trop, et participe aux activités proposées. Elle critique franchement son geste qu’elle continue à décrire comme impulsif. Cependant, elle reconnaît finalement qu’elle avait depuis un mois des idées noires, à certains moments, quand elle était triste ou contrariée mais sans idée suicidaire. Pendant l’hospitalisation, Léa n’exprime pas de tristesse, ne pleure pas, ne se montre pas irritable ; elle est euthymique. Elle ne présente pas de trouble anxieux. Il n’y a pas d’antécédent de troubles du comportement externalisés. Léa ne rapporte pas de sentiment de vide chronique. Au WISC IV, on retrouve un QI hétérogène : ICV 112 ; IRP 92 ; IMT 97 ; IVT 106, avec 20 points de plus en verbal qu’en raisonnement perceptif. Léa tient des propos assez durs vis-à-vis de sa mère, avec qui elle dit ne pas souhaiter renouer. Au fil des entretiens, elle finit par pouvoir expliquer que, bien qu’elle soit contente de vivre chez ses grands-parents, elle a été déçue que son père ne réclame pas sa garde, même si elle dit ne pas souhaiter vivre chez son père. Elle a du mal à accepter sa propre ambivalence. Les permissions au domicile chez les grandsparents se passent bien et Léa sort définitivement après 19 jours d’hospitalisation et reprend sa scolarité. Un suivi est organisé au CMP. Les critères d’un épisode dépressif majeur ne sont pas réunis. On conclut à un diagnostic de trouble de l’adaptation de type réaction dépressive brève, sans comorbidité, compliqué d’une tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire. 81 Léa présentait les facteurs de risque de TS suivants : elle ne vivait pas avec ses deux parents (a été confiée à ses grands-parents), elle rencontrait des difficultés relationnelles avec ses parents et était déçue par leur attitude et ses deux parents ont un antécédent de trouble psychiatrique (toxicomanie). Léa a réalisée une TS de létalité élevée avec une forte intentionnalité suicidaire. Elle avait prévu de ne pas être découverte avant plusieurs heures et avait un réel désir de mourir lors de son geste. Le facteur déclenchant est le jugement accordant sa garde définitive à ses grands-parents. Elle a utilisé comme moyen l’IMV comme l’immense majorité des adolescents de son âge (13 ans). 82 2. Thomas : Intoxication médicamenteuse volontaire aux psychotropes. Thomas, 14 ans et 5 mois, est hospitalisé dans le service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent du Pr Mouren pour tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire aux benzodiazépines. Il est adressé par le service des urgences de l’hôpital Robert Debré après une première évaluation psychiatrique à l’unité d’hospitalisation de courte durée. Cet adolescent avait bénéficié d’un suivi psychologique motivé par un « manque de confiance en soi » à l’âge de 9/10 ans durant 6 mois, sans grande efficacité selon lui. Par la suite, il n’a eu aucune prise en charge psychologique ni psychiatrique. Il n’avait jamais pris de psychotrope avant cette intoxication médicamenteuse volontaire. Thomas ne fume pas et ne consomme pas d’alcool. Sur le plan somatique, Thomas a une obésité morbide depuis l’enfance avec un BMI à 33,4 lors de l’hospitalisation associé à une hypothyroïdie pour laquelle il est traité par Levothyrox (50µg/jour) depuis quelques mois (avec des valeurs de TSH, T3, T4 normales à l’admission). Thomas a présenté un développement psychomoteur sans particularité. Sur le plan des antécédents psychiatriques familiaux, son père souffre d’un trouble bipolaire de type 1 ayant nécessité plusieurs hospitalisations. Il bénéficie d’un suivi psychiatrique régulier. Il a également développé une dépendance au cannabis pour laquelle il s’est sevré quelques mois auparavant. La mère du patient est, au jour de l’hospitalisation, déprimée depuis plus de 3 mois mais non traitée ni suivie. Les deux parents et les deux frères de Thomas souffrent également d’obésité. Thomas vit avec sa mère et ses frères âgés de 9 et 12 ans. Ses parents ont divorcé en 2004. Sa mère est en recherche d’emploi. Il voit son père occasionnellement le week-end. Thomas est scolarisé en 4ème européenne dans un collège « difficile » de l’Est parisien. Alors qu’il obtenait antérieurement de bons résultats, il manque les cours depuis quelques semaines et ses résultats scolaires sont en baisse. Il pratique le rugby en club et il a un bon réseau amical. 83 En mai 2009 (dix mois auparavant), Thomas a été menacé de mort par son père. Le père était alors en rupture de traitement et décompensait son trouble bipolaire. La mère de Thomas explique avoir, suite à cela, porté plainte contre son ex-mari. Thomas relate des cauchemars en rapport avec cet événement ainsi que des flash-backs. Egalement s’ajoute un sentiment de tristesse depuis plusieurs mois. L’ensemble de ces symptômes sont évocateurs d’un syndrome de stress post-traumatique. Dans les jours qui ont précédé sa tentative de suicide, Thomas n’avait plus envie de rien et n’allait plus en cours. Etant incapable de se concentrer, il n’arrivait plus à suivre en classe. Alors qu’une fois de plus il n’était pas en cours, Thomas surprend un échange téléphonique entre sa mère et la conseillère principale d’éducation du collège au sujet de ses absences répétées au collège. Il avait menti à sa mère pour lui cacher son absentéisme. Il décide alors de mettre fin à ses jours « pour ne plus causer de problèmes à sa mère ». Il effectue immédiatement une recherche sur Internet « médicaments pour mourir » puis prend 30 comprimés de bromazepam (DCI) et laisse une lettre avec un mot d’adieu et des recommandations destinées à chacun de ses proches. L’ensemble est rédigé dans un style assez immature. Il est amené inconscient aux urgences. Hospitalisé dans un premier temps en pédiatrie, il est ensuite transféré dans le service de pédopsychiatrie. Au début de l’hospitalisation, Thomas est un peu ralenti, triste et a le visage figé. Il est anxieux mais se dit rassuré par l’hospitalisation. Il ne critique pas son geste et a encore des idées noires. Il éprouve un fort sentiment de culpabilité, se reprochant de causer des problèmes à sa mère. Il se dit irritable et décrit une aboulie. Il se plaint aussi de troubles du sommeil et d’une diminution de l’appétit. Il formule clairement une demande d’aide. On note une importante anxiété de séparation. Cependant, au bout de quelques jours d’hospitalisation, Thomas met à distance les idées suicidaires et commence à critiquer son geste. Il explique qu’il s’occupe beaucoup de ses frères et des tâches ménagères et que c’est difficile à la maison. En même temps, 84 il est inquiet des conséquences de ses propos et redoute d’être placé dans une famille d’accueil. Il dit qu’il s’était déjà senti déprimé en mai 2009 après que son père ait voulu le « planter ». A la fin de la première semaine d’hospitalisation dans le service, Thomas parvient à évoquer un épisode douloureux de son histoire qui s’est déroulé cet été. Alors qu’il était en vacances aux Etats-Unis chez son oncle, il a été accusé d’être un pédophile parce qu’il avait « regardé dans la couche » de sa cousine de deux ans « par curiosité ». Depuis cet incident dont il n’avait jamais reparlé avec personne jusqu’à sa tentative de suicide, il était persuadé d’être un monstre, un pervers et il avait peur de devenir fou. Il indique finalement que c’est la principale raison de son geste suicidaire. Il exprime un immense soulagement à l’issue de l’entretien au cours duquel nous lui expliquons qu’un tel comportement bien qu’inapproprié au vue de son âge ne fait pas de lui un pédophile. On constate chez Thomas une immaturité affective associée à une certaine lucidité sur de nombreux sujets, notamment les difficultés de ses parents. Il a une très faible estime de lui-même et exprime un fort sentiment de culpabilité. On note aussi des éléments d’anxiété à tonalité posttraumatique. Thomas se plaint aussi de son obésité. Il bénéficie d’un début de prise en charge diététique pendant l’hospitalisation à sa demande. L’étude de l’efficience intellectuelle réalisée avec l’échelle de Wechsler (WISC-IV) ne permet pas de calculer l’efficience globale en raison de l’hétérogénéité du rendement : ICV 106 ; IRP 109 ; IMT 73 ; IVT 83. Thomas est pénalisé par une importante anxiété de performance et par sa dysphorie. Thomas explique que l’hospitalisation lui permet de « souffler » et qu’il se sent beaucoup mieux. Il n’est plus ralenti et a retrouvé sommeil et appétit. Il n’y a pas d’indication à un traitement médicamenteux auquel la mère s’était opposée d’emblée. Les autres éléments dépressifs s’amendent. Thomas formule des projets adaptés. Il a de bonnes relations avec ses pairs. Il persiste une anxiété de performance visà-vis de la scolarité. Nous prenons contact avec le centre médico-psychologique dont il dépend, afin d’organiser un double suivi psychologique et pédopsychiatrique. Quelques jours avant sa 85 sortie définitive, Thomas est reçu au CMP par une psychologue, pour une première prise de contact. Avec l’accord des parents, nous demandons la mise en place d’une mesure d’aide éducative. Thomas retourne au domicile après deux semaines d’hospitalisation et reprend sa scolarité. Nous concluons à un épisode dépressif majeur en cours de rémission, compliqué d’une tentative de suicide par intoxication médicamenteuse volontaire, associé à un état de stress posttraumatique, à une anxiété de séparation et à une anxiété de performance, chez un adolescent de 14 ans, avec une faible estime de soi. Thomas présentait les facteurs de risque de TS suivants : il ne vivait pas avec ses deux parents (suite à leur divorce), il présentait une faible estime de soi, il souffrait d’une maladie somatique chronique invalidante, ses parents et ses frères également, ses deux parents présentaient un trouble psychiatrique (trouble bipolaire de type 1 et épisode dépressif majeur), son père présentait en plus un antécédent d’addiction au cannabis. Thomas a réalisé une TS de létalité modérée avec une forte intentionnalité suicidaire. Il avait laissé une lettre d’adieux à ses proches et avait un réel désir de mourir lors de son geste, désir qui persiste à son réveil à l’hôpital. Le facteur déclenchant est la crainte d’une dispute avec sa mère associée à une culpabilité majeure, dans un contexte de chute des résultats scolaires, absentéisme et conflit familial. Il a choisi l’intoxication médicamenteuse volontaire lors de son passage à l’acte comme l’immense majorité des adolescents réalisant un tel geste, et avait cherché des renseignements sur internet juste avant sa TS. 86 3. Commentaire des deux cas cliniques : Ces deux cas illustrent bien le sujet de notre thèse. En effet, ces deux adolescents ont réalisé des tentatives de suicide médicamenteuses, comme la très grande majorité des adolescents suicidants, l’un par antalgiques et l’autre par psychotropes. Il s’agit des deux catégories de médicaments les plus employées pour les intoxications médicamenteuses volontaires dans cette population (Garfinkel et al. 1982). C’est leur première tentative de suicide comme dans l’immense majorité des cas dans cette population jeune. Chez les deux patients, on retrouve des antécédents psychiatriques familiaux chez les deux parents, ce qui est assez fréquent chez les adolescents suicidants (Garfinkel et al. 1982) ainsi qu’un certain dysfonctionnement de la famille pendant l’enfance ce qui augmente le risque suicidaire (Fergusson et Lynskey 1995, Kerfoot et al. 1996, Delamare et al. 2007). Chez Léa, on diagnostique finalement un trouble de l’adaptation sans comorbidité et sans antécédent alors que chez Thomas, on retrouve un trouble anxieux comorbide d’un état de stress post-traumatique et d’une symptomatologie dépressive installée depuis plusieurs mois, et qui s’amendera pendant le séjour. Comme plusieurs auteurs ont pu le constater, la présence d’un trouble de l’humeur, d’un trouble anxieux ou d’un état de stress posttraumatique ainsi que la présence de plusieurs troubles psychiatriques associés constituent des facteurs de risque de TS (Kerfoot et al. 1996, Tang et al. 2010, Joe et al. 2009). Par ailleurs, Thomas présente une obésité qui est un facteur de risque suicidaire supplémentaire (Swahn et al. 2009) et Léa ne vit pas avec ses parents ce qui constitue également un facteur de risque (Garfinkel et al. 1982). L’hospitalisation sans traitement médicamenteux a permis de résoudre la crise suicidaire en quelques jours avec une durée de séjour comprise entre deux et trois semaines. Plusieurs entretiens familiaux ont été organisés avec les familles des deux patients et une psychothérapie de soutien individuelle a également été initiée. Ces derniers ont joué un rôle important dans la prise en charge, permettant de reparler de la tentative de suicide et plus 87 généralement de la situation familiale. La poursuite du suivi psychiatrique en ambulatoire a été organisée avant la sortie pour ces deux jeunes patients. 88 CONCLUSION Les tentatives de suicide chez les enfants et les adolescents sont fréquentes et surviennent dans des contextes et dans des situations cliniques variés. L’objectif de mon travail était donc une meilleure compréhension de la suicidologie en population pédiatrique en étudiant les caractéristiques des enfants et des jeunes adolescents suicidants. A ce jour, peu d’études sur ce sujet ont été réalisées en France. Nous avons conduit une étude incluant 232 patients ayant réalisé une tentative de suicide et s’étant présentés au service d’accueil des urgences de l’hôpital Robert Debré entre le 1er janvier 2007 et le 31 décembre 2010. Nous avons obtenus 9 résultats principaux : 1- L’éclatement de la cellule familiale est un phénomène extrêmement fréquent chez nos jeunes suicidants. En effet, seuls 38,4% d’entre eux vivent avec leurs deux parents. Cette tendance avait déjà été observée dans d’autres études mais pas de manière aussi marquée. 2- La dispute avec l’un des parents est de très loin le premier facteur précipitant retrouvé. Elle est présentée comme responsable du passage à l’acte dans un cas sur deux et s’est produite au cours des six derniers mois dans les deux tiers des cas. Nous résultats viennent renforcer ceux d’autres études soulignant la fréquence des problèmes relationnels intrafamiliaux dans cette population. 3- Le diagnostic le plus fréquent est l’épisode dépressif majeur (22,5%), les troubles du comportement externalisés, les addictions et les troubles anxieux sont également fréquents. Nos résultats sont comparables à ceux d’autres études. 4- La déscolarisation semble être un facteur prédictif important du risque de TS ainsi que les problèmes scolaires. Près de 10% de nos jeunes patients ne sont pas scolarisés contre 1 à 2% dans la population générale française (UNESCO). Ces chiffres sont particulièrement élevés. D’autres études ont montré une association entre conflits en lien avec la scolarité et TS. 89 5- Concernant les caractéristiques de la tentative de suicide, nous constatons que les intoxications médicamenteuses volontaires ne sont nettement majoritaires qu’à partir de l’âge de 12 ans et que les TS avec intentionnalité élevée apparaissent à l’âge de 12 ans également. Notre groupe des TS à létalité élevée est celui dans lequel le plus de sujets ont une forte intentionnalité suicidaire (40%). Paradoxalement, les TS à létalité élevée sont majoritaires chez les moins de 11 ans. Toutes ces données suggèrent des mécanismes différents, en fonction de l’âge, dans la genèse du passage à l’acte suicidaire. Cette question mériterait d’être davantage étudiée. 6- Dans notre étude, 89,6% des TS sont des intoxications médicamenteuses volontaires, ce taux est proche de celui trouvé par d’autres. Les médicaments les plus souvent responsables sont les psychotropes (49%) et les antalgiques (45,8%). Nous résultats renforcent ceux d’autres études. Il nous semble important de souligner que le paracétamol est impliqué dans 39,5% des TS. 7- Tous les suicidants se présentant aux urgences ont systématiquement bénéficié d’une évaluation sur le plan psychiatrique. 94,8% des suicidants ont été hospitalisés à leur sortie du SAU et ce taux est plus élevé que dans toutes les études dont nous avons eu connaissance, mais notons que seulement 56,6% ont été hospitalisés plus de 48h. 8- Les récidives sont précoces. 88% sont survenues dans les 6 mois, avec un pic (deux tiers) lors du 3ème et du 4ème mois suivant une TS. Nos résultats étayent ceux d’autres études. 9- Enfin, les récidivistes ont significativement plus de troubles de l’Axe 1, d’antécédents d’hospitalisation pour motif psychiatrique et prennent plus souvent un traitement psychotrope que les primo suicidants. En conclusion, nos résultats apportent à une meilleure connaissance de la suicidologie en population pédiatrique française et actualisent certaines données provenant d’autres études sur le sujet, contribuant ainsi à la prévention des comportements suicidaires et à la prise en charge des 90 enfants et adolescents suicidants (Garfinkel et al. 1982, Hawton et al. 1996, Kerfoot et al. 1996, Le Heuzey et al. 1995). 91 BIBLIOGRAPHIE Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé (ANAES). Recommandations sur les pratiques cliniques à propos des tentatives de suicide des adolescents. 1998. Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé (ANAES). Conférence de consensus. La crise suicidaire : reconnaître et prendre en charge. Paris. 2000. American Academy of Child and Adolescent Psychiatry. AACAP official action. Practice parameters for the assessment and treatment of children and adolescents with suicidal behavior. American Academy of Child and Adolescent Psychiatry. 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Circonstances objectives liées à la tentative de suicide 1) Isolement 0 - Quelqu'un de présent 1 - Une personne est proche ou en contact visuel ou vocal (téléphone par exemple) 2 - Isolement total (personne à proximité, pas de contact visuel ou vocal) 2) Moment choisi 0 - Intervention probable 1 - Intervention improbable 2 - Intervention très improbable 3) Précautions prises contre la découverte et/ou l'intervention d'autrui 0 - Aucune précaution prise 1 - Précautions passives (telles qu'éviter les autres sans empêcher leur intervention : seul dans sa chambre, porte non fermée à clef) 2 - Précautions actives (porte fermée à clef…) Propos rapportés par le patient 1) Appréciation de la létalité du geste par le patient 0 - Pensait que son geste ne le tuerait pas 1 - N'était pas sûr que son geste le tuerait 2 - Etait sûr que son geste le tuerait 2) Intention de mort 0 - Ne voulait pas mourir 1 - Incertain ou mélange de 0 et de 2 2 - Voulait mourir 3) Préméditation 0 - Aucune, geste impulsif 1 - Suicide envisagé moins d'une heure avant la tentative 2 - Suicide envisagé moins d'un jour avant la tentative 3 - Suicide envisagé plus d'un jour avant la tentative 4) Appel à l'aide pendant ou après la tentative 4) Position actuelle vis-à-vis de la tentative 0 - A averti de son geste une personne pouvant le 0 - Patient heureux de s'en être sorti 1 - Patient incertain ou mélange de 0 et de 2 secourir 1 - A contacté quelqu'un sans l'avertir 2 - Patient désolé d'avoir survécu spécialement de son geste 2 - N'a contacté ou averti personne 5) Dispositions anticipant la mort (actes Dangerosité préparatoires, par exemple : testament, cadeaux, assurance vie…) 1) Issue prévisible (selon le patient) dans les 0 - Aucune circonstances du scénario choisi (exemple : si 1 - A pris quelques dispositions ou a pensé les quelqu'un n'était pas venu par hasard lui prendre porter secours) ? 2 - A pris toutes ses dispositions ou a fait des 0 - Issue favorable certaine plans définitifs 1 - Mort improbable 2 - Mort probable ou certaine 6) Lettre d'adieu 2) La mort serait-elle survenue en l'absence d'intervention médicale ? 0 - Pas de lettre 1 - Lettre écrite mais déchirée ou jetée 0 - Non 2 - Présence d'une lettre 1 - Incertain 2 – Oui - Score total = Intentionnalité faible : score de 0 à 3 inclus Intentionnalité moyenne : score de 4 à 10 inclus Intentionnalité élevée : score de 11 à 25 inclus