La durabilité sociale à Vancouver
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La durabilité sociale à Vancouver
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Vancouver est globalement une métropole de rang mondial florissante, qui fait l’envie de nombreuses autres grandes villes du monde entier, pour sa beauté, sa culture de l’innovation, ses pratiques et ses politiques sensibles à l’environnement et sa population multiculturelle. Elle est, à ce titre, la deuxième destination préférée des nouveaux immigrants au Canada, en particulier pour ceux qui viennent de Chine et d’Asie du Sud. En vue de conserver cette grande qualité de vie à Vancouver, le Vancouver City Council a adopté en 2002 les principes de la durabilité écologique, économique et sociale, à respecter dans les actions et l’activité de la ville. La finalité de la planification de la durabilité est la suivante : prendre toutes les mesures nécessaires pour que Vancouver devienne une ville qui réponde aux besoins du présent, sans compromettre l’aptitude des générations futures à répondre à leurs propres besoins. D’après la définition de la ville de Vancouver, la durabilité sociale se traduit par trois principaux résultats : les besoins de première nécessité des résidents — dont le logement, les soins médicaux, l’alimentation, le travail, le revenu et la sécurité — sont satisfaits; les capacités personnelles des résidents s’épanouissent, ils participent, contribuent à la collectivité sous tous ses aspects et en bénéficient pleinement et les communautés sont en mesure de favoriser et soutenir l’inclusion sociale dans toutes ses dimensions et l’épanouissement de tous les résidents. La durabilité sociale part du principe qu’il existe un certain degré d’égalité entre tous les résidents et que la croissance est compatible avec l’évolution harmonieuse de la société civile. Elle se traduit par l’intégration de la diversité des groupes et des pratiques culturelles avec justice et équité, ce qui se répercute dans tous les aspects de la vie économique, sociale, politique et culturelle de la ville. Ces principes et leurs conséquences constituent un cadre de référence de l’inclusion sociale ou une stratégie d’amélioration de l’impartialité et de l’équité pour tous les membres de la société, dans tous les aspects de la vie. Or, les tendances sociales et économiques actuelles et émergentes donnent à penser que Vancouver s’écarte, au lieu de se rapprocher, de l’inclusion sociale et de la durabilité sociale. • L’écart entre les riches et les pauvres se creuse à Vancouver, comme le démontrent les niveaux de pauvreté chez les adultes et les enfants, parmi les plus élevés du Canada, et la hausse de l’insécurité alimentaire et de la précarité du logement. De plus, la proportion de résidents vivant sous le seuil de faible revenu (SFR) de Statistique Canada est supérieure à 25 % dans plus de la moitié des quartiers de la ville de Vancouver. Il existe également une corrélation troublante entre la pauvreté et l’appartenance à une minorité visible ou à la population autochtone. 2 • • • Les Autochtones et les immigrants au niveau d’études élevé de Vancouver continuent à être exclus du marché du travail et les Autochtones continuent à subir les conséquences d’un racisme déclaré et systématique, ainsi que des multiples manifestations de l’exclusion. Un travailleur sur dix vit sous le SFR dans le Grand Vancouver, ce qui est, de loin, l’incidence la plus élevée de la pauvreté des salariés de toutes les grandes villes du Canada. Un fossé de plus en plus profond se creuse entre les emplois très qualifiés et bien rémunérés et les emplois peu qualifiés, mal rémunérés et précaires ce qui, par recoupement avec d’autres tendances, permet de conclure à l’accroissement des disparités entre les revenus et à une érosion de la sécurité du revenu, pour beaucoup, au fil du temps. Ces changements peuvent aggraver la pauvreté vécue par les segments de la population aux revenus les plus bas, dont les jeunes sans formation postsecondaire et les membres de ménages monoparentaux. Le coût du logement s’est envolé et est devenu hors de prix pour les personnes et les familles au revenu moyen, les logements non marchands s’évaporent pour les résidents les plus marginalisés de Vancouver et l’errance a plus que doublé en quelques années. Les problèmes d’accessibilité du logement contraignent également les familles à faible revenu à s’entasser dans des quartiers qui, au mieux, manquent des équipements et des commodités utiles et favorables à l’épanouissement des enfants et des parents et qui, au pire, exposent les enfants à de nombreux types de risques. Si ces tendances se poursuivent sur leur lancée, le nombre d’enfants, d’adolescents, d’adultes et de famille exclus socialement et économiquement va augmenter, ce qui fragilisera encore plus, au fil du temps, la durabilité sociale à long terme de Vancouver. La croissance de la population et l’évolution démographique pourront encore aggraver les problèmes de durabilité sociale de Vancouver. Il est prévu que la population de Vancouver augmente de 18 % pendant les vingt-cinq prochaines années pour atteindre 710 989 personnes et celle du Grand Vancouver de 32 % pour atteindre 2,88 millions de personnes. La migration interne et surtout l’immigration seront principalement à l’origine de cette hausse de la population et non les taux de natalité. Le Grand Vancouver continuera vraisemblablement à être une des principales destinations canadiennes choisies par les immigrants issus d’un large éventail de pays, qui arriveront avec des cultures, des langues et des antécédents riches et variés. De plus, à cause du vieillissement de la population, les quinquagénaires et les personnes plus âgées seront prépondérantes dans la population du Grand Vancouver et dans celle de Vancouver, où les enfants et les adolescents seront proportionnellement moins nombreux. Au fur et à mesure du vieillissement de la population, les problèmes de santé des aînés prendront de plus en plus d’importance. Les avancées de la médecine pourront encore augmenter la durée de vie moyenne, en particulier chez les personnes au revenu et au niveau d’études élevés. Ces avancées n’élimineront vraisemblablement pas totalement les maladies et les déficiences qui sont le lot de la vieillesse. L’état de santé des aînés deviendra également davantage un problème social. Le fait que les femmes donnent, par exemple, naissance à des enfants plus tard dans leur vie alourdit les contraintes familiales, 3 puisqu’elles s’efforcent à la fois de subvenir aux besoins de leurs enfants et de leurs parents vieillissants. Dans certains quartiers de Vancouver, pas moins de 55 % des aînés vivent seuls. Il est prévu que cette tendance se poursuive indéfiniment chez la population née au Canada, bien que, au sein de certains groupes ethnoculturels, les familles élargies vivent plus fréquemment ensemble. La demande en établissements d’aide à la vie autonome et de soins de longue durée, pour des aînés de divers milieux culturels et qui maîtriseront la langue anglaise à des degrés divers va cependant vraisemblablement augmenter au fil du temps. De plus, l’influence politique d’un nombre croissant d’aînés pourra faire évoluer les priorités, au détriment des dépenses sociales et éducatives pour les enfants et les adolescents et au profit de dépenses dans des domaines d’un plus grand intérêt pour les aînés, comme la sécurité et les soins médicaux. Les immigrants, dont la majorité appartient à des minorités visibles, représentent une proportion croissante de la population. Cet état de fait se traduira à la fois par des conditions favorables et par des défis à relever, au fil du temps, pour la durabilité sociale de Vancouver. Les immigrants implantent un riche tissu de langues et de cultures, qui continuera à promouvoir le statut de capitale culturelle de Vancouver, et, si cette ville continue à attirer des immigrants jeunes et au niveau d’études élevé, ils augmenteront les effectifs de la main-d’œuvre et le nombre d’enfants et d’adolescents dans la ville. Des conséquences négatives peuvent néanmoins apparaître, si les enfants et les adolescents immigrants ne peuvent pas suivre une formation en anglais langue seconde (ALS) répondant à leurs besoins, ni des programmes éducatifs favorisant leur réussite scolaire et postsecondaire et si les nouveaux arrivants ne bénéficient pas des aides à l’établissement et à l’intégration dont ils ont besoin. Les organismes qui desservent les immigrants, dont beaucoup sont des organismes sans but lucratif, devront réussir le tour de force de répondre à ces besoins en pleine croissance. Les organismes ethnoculturels débattent beaucoup, depuis quelques années, de leur capacité d’action soumise à rude épreuve, dans cette conjoncture de financement étriqué et de hausse de la demande. L’aptitude des organismes d’établissement et des autres organismes à absorber nettement plus de clients dépendra du degré d’accroissement de leur capacité d’action, grâce à l’augmentation de leur financement et de l’appui dont ils bénéficieront. De plus, si les travailleurs immigrants ne peuvent pas obtenir un emploi gratifiant et correspondant à leurs talents et leur niveau d’études, ils seront nombreux à migrer tout simplement vers d’autres villes ou pays qui reconnaissent et récompensent leurs talents. Enfin, si la tendance actuelle de l’augmentation de la pauvreté chez les immigrants se poursuit sur sa lancée, elle perpétuera et aggravera l’exclusion sociale d’une proportion de la population de plus en plus importante et créera peut-être même une classe marginale d’immigrants privés de leurs droits. La ville de Vancouver sera également mise au défi, dans les années à venir, de mettre à l’étude de nouvelles modalités de représentation et de participation des citoyens, à cause de l’évolution démographique et, probablement, de l’aggravation de l’exclusion sociale. Un éventail d’institutions, dont l’administration municipale et le gouvernement provincial, devront mettre en place de nouvelles modalités de participation, surtout pour les immigrants, à tous les aspects de la vie municipale, du processus électoral, aux organismes communautaires, aux écoles et aux institutions locales. 4 Les menaces qui pèsent sur la durabilité sociale de Vancouver sont concrètes et imminentes. La vision sociale à laquelle aspire Vancouver exigera de moderniser les investissements au profit d’actions destinées à répondre aux besoins de base des résidents, à stimuler leur capacité personnelle et à faire intervenir les communautés au service de l’inclusion sociale et l’épanouissement de tous les résidents. La reconnaissance de la contribution de tous les résidents à la ville et la gratitude qu’elle mérite seront des premières étapes fondamentales. La reconstitution des dispositifs de protection contre les rigueurs de la pauvreté bénéficiera à tous les résidents de Vancouver, quel que soit leur niveau de revenu. L’intervention en faveur de l’inclusion sociale et la résolution du large éventail de problèmes qui menacent la durabilité sociale de Vancouver dépassent clairement le domaine d’action et la capacité financière d’une municipalité. Des actions de cette envergure et de cette portée ne peuvent pas être accomplies par la ville de Vancouver à elle seule. L’intervention soutenue des gouvernements fédéral et provincial s’impose pour atténuer la pauvreté individuelle et familiale et pour garantir une qualité de vie minimale, grâce à des soins médicaux, une éducation, des revenus, des programmes d’établissement et des services sociaux à la hauteur des besoins et qui, parallèlement, favorisent la mobilité sociale et réduisent et empêchent les poches de pauvreté à densité élevée. En d’autres termes, des actions sont impérativement nécessaires au niveau local pour sensibiliser le public, influencer les priorités des politiques nationales et provinciales et coordonner les mesures d’ordre structurel et les actions entreprises en milieu urbain et ailleurs, au sein de la ville de Vancouver et du Grand Vancouver. De plus, les trois paliers de gouvernement doivent travailler en concertation avec les secteurs sans but lucratif et privé locaux pour concevoir et appliquer des solutions efficaces en temps opportun. Il existe heureusement de nombreux exemples de collaboration intersectorielle à Vancouver et ailleurs au Canada qui s’attaquent à des problèmes analogues à ceux qui commencent à apparaître à Vancouver et atténuent leur gravité. C’est maintenant qu’il faut agir. À défaut, Vancouver pourra courir le risque d’être en proie au déclin urbain et à l’exclusion sociale généralisés dans les années à venir. 5