0024 Autre dans l`autisme(1).
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0024 Autre dans l`autisme(1).
Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 L’AUTRE DANS L’AUTISME Vincent BENOIST1 Reçu le 30 mars 2011, accepté le 10 juin 2011 Résumé Depuis la loi Chossy, en 1996, l’autisme est officiellement sorti du champ des maladies mentales pour devenir un « Trouble Envahissant du Développement », c'est‐à‐dire un handicap et non plus une psychose. Parallèlement, dans les services de psychiatrie l’approche psychodynamique n’a pas disparu et, en IME, nombreuses sont les équipes qui, dans leur pratique éducative, tiennent compte des particularités structurales du sujet autiste et qui prennent notamment appui sur ses « inventions » pour contrer l’angoisse Notre propos, ici, est d’examiner en quoi un sujet autiste est accessible ou pas à une aide à la socialisation, aux apprentissages et sous quelles conditions. Or nous prétendons que, de la même façon que pour les sujets psychotiques, c’est avant tout le statut de l’Autre du sujet qui détermine les possibilités et les limites de cette ambition et, partant, les stratégies à adopter. Nous nous proposons donc ici d’examiner en quoi la structure de l’Autisme est particulière et plus précisément en quoi elle est différente de la structure de la psychose, c'est‐à‐dire en quoi l’Autre dans l’autisme n’est pas le même que dans la psychose. Motsclés : autisme, TED, psychose, structure, Autre. The Other in Autism Summary Since the law Chossy, in 1996, autism is officially brought off the mental diseases to becoming a T.E.D, a handicap and no more a psychosis. But, in psychiatric services, the psychodynamic approach didn’t disappear and in the specialized institutions for children, many teams continue to take structural distinctive features of autistic subject into account, especially by leaning on “inventions” to counter anguish. We try, here, to examine in which condition an autistic subject is available to access to assistance to socialisation and learning, and we pretend that, as psychotic subjects, it is first the status of the Other which decides the possibilities and limits of this ambition and, therefore, the strategy to adopt. We propose here to examine how autism structure is different from psychosis structure, as the Other in autism is not the same as in psychosis. Keywords: autism, TED, psychosis, structure, Other. 1 Chargé de cours à l’IPSA, UCO, Angers. Docteur en psychologie clinique et pathologique, chercheur associé au CERIPSA. Adresse : 70, rue du Quinconce, 49100 Angers. Tel : 02 41 87 05 38 ‐ Courriel : mailto:[email protected] 1 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 El Otro en el autismo Resumen En Francia, desde 1996, con la ley « Chossy », el autismo ha dejado de ser una enfermedad mental para considerarse oficialmente « un trastorno invasor del desarrollo », es decir una discapacidad y ya no una psicosis. Al mismo tiempo, en los departamentos de psiquiatría, el enfoque psicodinámico no ha desaparecido y, en los centros medico‐educativos, muchos equipos toman en cuenta, en su práctica educativa, las particularidades estructurales del autista y, en especial, se apoyan en sus « invenciones » para contrarrestar la angustia. Proponemos aquí examinar en qué medida el autista es asequible a la ayuda para su socialización, a los aprendizajes, y en qué condiciones. Pensamos que, al igual que entre los psicóticos, lo que determina las posibilidades y los límites de tal ambición y, por lo tanto, las estrategias a adoptar, es el estatus del Otro para el sujeto. Proponemos pues examinar en qué es especial la estructura del autismo y, más precisamente, en qué difiere de la estructura de la psicosis, o sea, en qué sentido el Otro es diferente en el autismo y en la psicosis. Palabras clave: Autismo, TED, psicosis, estructura, Otro. Introduction Depuis la loi Chossy, en 1996, l’autisme est officiellement sorti du champ des maladies mentales. Ainsi les enfants ou adultes atteints d’autisme sont‐ils désormais considérés comme souffrant de « Troubles Envahissants du Développement », c'est‐à‐dire d’un handicap et non plus d’une psychose. Des hypothèses génétiques ou cognitives sont avancées, comme « la théorie de l’esprit » (Peeters, 2007), qui postulent l’existence d’un trouble neurologique empêchant l’accès de l’enfant au langage, à l’abstraction et à la possibilité de se représenter les affects de l’interlocuteur. Le 2ème Plan Autisme mis en place en 2008 par la Ministre de la Santé Roselyne Bachelot2 exige qu’on fasse désormais référence à la CIM 10, Classification Internationale des Maladies de l’OMS, dans laquelle la catégorie des psychoses infantiles a disparu, pour être remplacée par le vaste champ des « T.E.D. ». Dans l’introduction du Plan Autisme, il est notamment stipulé qu’ « il est encore nécessaire de démanteler le fantasme qui sévit malheureusement encore autour de ce handicap, fantasme solidement ancré dans certaines pratiques médicales et fortement culpabilisant pour les mères. » Exit donc la psychiatrie et la psychanalyse et bienvenue aux « pédagogies structurées » lesquelles se proposent d’adapter l’environnement et les techniques (TEACCH), de renforcer les comportements jugés adéquats (ABA) ou encore de proposer un type de communication qui ne fasse pas usage de la langue parlée (MAKATON, PECS). Parallèlement, dans les services de psychiatrie l’approche psychodynamique n’a pas disparu et, en IME, nombreuses sont les équipes qui, dans leur pratique éducative, tiennent compte des particularités structurales du sujet autiste et qui prennent notamment appui sur ses « inventions » pour contrer l’angoisse (objets autistiques, double, ilots de compétence). 2 http://www.travail‐solidarite.gouv.fr/IMG/pdf/PLAN_AUTISME_Derniere_version.pdf 2 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 Notre propos, ici, est d’examiner en quoi un sujet autiste est accessible ou pas à une aide à la socialisation, aux apprentissages et sous quelles conditions. Or nous prétendons que, de la même façon que pour les sujets psychotiques, c’est avant tout le statut de l’Autre du sujet qui détermine les possibilités et les limites de cette ambition et, partant, les stratégies à adopter. Lacan, dans son article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (Lacan, 1966 : 531‐583), démontre que le sujet, en tant qu’il est représenté par un signifiant pour un autre signifiant, est l’effet de l’Autre en tant que lieu du signifiant. Ce qui signifie que, pour qu’un sujet advienne, c'est‐à‐dire pour qu’il y ait une articulation possible entre corps et signifiant, il y faut bien sûr une décision subjective, il y a une part de responsabilité du sujet lui‐même, mais il faut aussi que l’Autre du sujet en tant qu’il est incarné dans un sujet parlant offre à l’enfant les points d’appui symboliques suffisants pour la constitution de la structure. Cette structure, S. Freud l’a symbolisée par le complexe d’Œdipe couplé au complexe de castration. Lacan, lui, fait référence aux travaux de Saussure et de Jakobson pour logifier la structure œdipienne – dont il dit dès 1938 qu’elle est contextuelle (Lacan, 1938 : 23‐84) – et montrer comment le sens est soumis à des lois qui tiennent à la structure du langage. Le père de l’Œdipe freudien, de cette façon, a la structure d’une métaphore qui permet la constitution subjective quand l’Autre du sujet – le lieu du langage – contient cette métaphore paternelle qui équivaut à la castration symbolique freudienne. L’Autre est alors un Autre « barré », castré, définitivement désirant et impossible à combler. Tandis que l’Autre du sujet psychotique n’est pas castré et peut donc jouir du sujet qui le comble. Ainsi, chez le sujet psychotique, le fait d’avoir affaire à un Autre non barré entraîne la persécution – parce que l’Autre peut jouir du sujet ‐, les hallucinations – parce que ce qui n’est pas symbolisé réapparaît dans le réel ‐, le délire – comme tentative de guérison après un déclenchement psychotique. C’est cette dimension de l’Autre persécuteur, en l’absence de castration symbolique, qui explique également l’accès difficile à l’abstraction – le sujet est pris dans la chaîne signifiante –, au savoir, lequel est menaçant parce qu'il est situé dans l’Autre, et aux conventions sociales, parce qu'elles supposent la reconnaissance d’une dette vis‐à‐vis de l’Autre. La pratique éducative doit tenir compte de ces particularités. Dans l’autisme, les difficultés sont exacerbées, parce que le sujet ignore le plus souvent – ou semble ignorer – la présence de l’éducateur ou du thérapeute, il n’est intéressé que par ses objets autistiques, supporte difficilement qu’on s’intéresse à lui et est parfois pris de crises d’angoisse telles – entraînant passages à l’acte et automutilations –, qu’on ne peut envisager un accueil collectif qu’à la condition de faire de nombreuses entorses à la règle commune. Nous nous proposons ici d’examiner en quoi la structure de l’Autisme est particulière – nous suivons sur ce point R. Lefort et J.‐C. Maleval (Maleval, 2009) – et plus précisément en quoi elle est différente de la structure de la psychose, c'est‐à‐dire en quoi l’Autre dans l’autisme n’est pas le même que dans la psychose, plus exactement en quoi l’Autre dans l’autisme n’est pas un Autre symbolique, ce qui équivaut à dire qu’il n’existe pas. 1 L’autisme : un refus primordial Dans sa définition de l’Autisme Infantile Primaire en 1943, Léo Kanner note que l’enfant est décrit par ses parents comme ayant toujours été « autosuffisant, agissant comme si personne n’était là » (Kanner, 1943 ; Berquez, 1983 : 253). Cet autisme n’est pas comme dans la schizophrénie adulte ou infantile « un commencement à partir d’une situation initiale présente, ce n’est pas un retrait de la participation à l’existence d’autrefois. Il y a depuis le départ une extrême solitude autistique qui, toutes les fois que cela est possible, dédaigne, ignore, exclut tout ce qui vient de l’extérieur vers l’enfant » (Kanner, 1943 ; Berquez, 1983 : 253). Cette solitude, « aloneness », se manifeste notamment par le fait que l’enfant est incapable, entre le 3 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 quatrième et le huitième mois, de mouvements anticipateurs avant d’être pris dans les bras ni de mouvements d’ajustement pour s’adapter à la personne qui le porte (allure de poupée de chiffons), « l’enfant ordinaire apprend pendant les premiers mois à ajuster son corps à la position de la personne qui le porte. Nos enfants n’étaient pas capables d’en faire autant avant l’âge de deux ou trois ans » (Kanner, 1943 ; Berquez, 1983 : 254). Le rapport à la nourriture précise cette position subjective qui apparaît plutôt comme un refus que comme une incapacité : « chaque chose qui est rapportée de l’extérieur, chaque chose qui change son environnement représente une intrusion effroyable. La nourriture est l’intrusion la plus précoce qui est apportée à l’enfant, venant de l’extérieur. (…)Donald, Paul, vomissaient beaucoup la première année. Barbara a été nourrie par sonde jusqu’à un an, Herbert, Alfred et John ont présenté de grandes difficultés à être nourris depuis le début de la vie. » (Kanner, 1943 ; Berquez, 1983 : 257) Pourtant, il existe aussi des formes d’autisme « secondaire » où l’enfant ne manifeste aucun symptôme dans ses premiers mois jusqu’à ce que, du fait d’une expérience vécue comme traumatique – que ce soit une hospitalisation, un début de scolarisation, une séparation d’avec la mère – l’enfant entre dans une profonde période dépressive, cesse tout contact avec l’extérieur et présente à partir de là un autisme typique. Il y eut ainsi chez Birger Sellin (Sellin, 1998 : 19) une première période « normale » jusqu’à l’âge d’un an et demi où il est même noté qu’il commence à parler. Mais un séjour dans un jardin d’enfants déclenche bientôt en cascade les différents symptômes du retrait. Il tombe d’abord malade et pendant trois mois souffre d’otites et de vomissements puis s’enferme peu à peu dans un comportement où il apparaît comme terrifié, ne supportant pas la vue des autres enfants, saisi de crises de cris inextinguibles. Birger s’installe à partir de là dans un état autistique sévère et ne parlera plus jamais. Citons également le cas de cette petite fille, née de parents français à l’étranger, bilingue à l’âge de cinq ans qui, à la suite d’une première tentative de scolarisation, déclenche une profonde dépression qui la fait se réfugier dans sa chambre chaque soir au retour de l’école et qui, à partir de là, sombre dans un profond retrait autistique et cesse définitivement de parler. Parfois même le déclenchement se fait‐il sans cause extérieure repérable, ainsi Emile qui est décrit par ses parents comme un bébé calme ne demandant rien, déclenche‐t‐il subitement à l’âge de 18 mois des stéréotypies ainsi que des comportements hétéro et auto agressifs ; vite angoissé, il ne supporte plus la lumière trop forte, le mouvement autour de lui et refuse à partir de là tout contact physique particulièrement avec sa mère (Teinturier, 2010). Ce retrait secondaire des investissements du monde extérieur pourrait évoquer d’autres formes de psychose infantile ; cependant, il y a depuis l’autisme primaire – enfants autosuffisants dont parle Kanner – jusqu’aux formes qui apparaissent plus tardivement une parenté structurale suffisante pour considérer qu’il s’agit d’une seule et même structure psychique, distincte de la psychose. 2 Autisme et psychose infantile Retenons au‐delà des symptômes kannériens et de ce qui en découle les précisions que F. Tustin donne quant au concept d’objet autistique et ce que les avancées plus récentes de cliniciens comme Rosine Lefort, Robert Lefort (Miller J. et al., 2010) et J.‐C. Maleval (Maleval, 2009) ont permis de mettre en évidence avec la notion de double et d’absence d’énonciation. Nous y reviendrons. 4 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 Posons que ces différents jalons nouvellement placés pour se repérer dans la spécificité de l’autisme démontrent qu’il s’agit d’une structure différente de la structure de la psychose telle qu’elle nous est indiquée dans le premier enseignement de Lacan à partir de la forclusion du Nom‐du‐père : l’Autre persécuteur ou menaçant de l’autiste ne renvoie pas à l’écriture de grand A non barré à partir de laquelle Lacan spécifie la condition du sujet psychotique. Il y a en effet, comme plus petit dénominateur commun de l’autisme, une position particulière du sujet à l’endroit de l’énonciation qui témoigne d’un rapport tout à fait particulier au signifiant et à l’objet voix. Or il nous semble que le concept de forclusion, que ce soit du Nom‐du‐Père ou du S1, ne convient pas pour qualifier cette position subjective parce que la forclusion lacanienne est une forclusion signifiante et renvoie donc à un rapport minimal au symbolique qu’il n’y a pas dans l’autisme. La question de savoir si l’Autre du symbolique est toujours présent dès l’origine a déjà été abordée par Rosine et Robert Lefort qui ont tranché par la négative dans le cas de l’autisme. Ainsi, dans un ouvrage publié chez Navarin en 2010 (Miller J. et al., 2010), au cours d’une interview accordée à M. H. Brousse et D. Miller, Rosine Lefort déclare qu’on peut parler d’entrée dans la psychose pour toute psychose infantile mais pas pour l’autisme primaire « qui est vraiment autre chose. Dans son Séminaire D’un Autre à l’autre, Lacan dit que la première formation de l’imaginaire chez un tout petit, c’est le « halo (…) de l’organisme » : l’enfant sait qu’il y a un organisme à l’extérieur qui va lui apporter ce qui est nécessaire à son propre organisme. C’est en le lisant, il n’y a pas longtemps que je me suis dit : « c’est l’autisme primaire. » Il suffit d’entendre les mères vous dire : « il ne réclame pas le biberon : si je n’y pensais pas, lui n’y penserait pas. » c’estàdire qu’il est dans la mort, organisme développé sur luimême, il est sans double – l’autisme tout à fait primaire c’est cela : sans déclenchement d’un appel. Ces enfants ne savent pas qu’il y a un extérieur à leur enveloppe, à ce qu’ils sont. Donc ils n’ont rien à demander », et Robert Lefort de poursuivre : « il n’y a pas d’Autre » (Miller J. et al., 2010 : 135). Rosine Lefort développe donc ici une spécificité de l’autisme primaire, « sans déclenchement d’un appel », sans Autre, mais également sans double, alors que le double est au contraire une des solutions que trouvent certains sujets autistes pour pallier leur absence d’énonciation (cf. le cas de Donna Williams qui s’invente des personnages imaginaires par l’intermédiaire desquels elle réussit à faire bonne figure quand il s’agit de prendre la parole (Williams, 1993 : 155,189, 289). Hormis le fait qu’il n’est pas dit que la problématique du double n’apparaisse pas dans un second temps dans l’autisme primaire, posons que l’assertion selon laquelle « il n’y a pas d’Autre » définit la structure de l’autisme en général, depuis l’autisme primaire jusqu’aux formes moins précoces. Selon la définition que donne Lacan de la métaphore paternelle, les symptômes qui témoignent de la forclusion du Nom‐du‐Père se rapportent à l’impossibilité d’une interprétation pacifiée du désir de la mère, la substitution du signifiant du Nom‐du‐Père au signifiant du Désir de la Mère permettant seule de franchir la barre du sens et d’inventer une raison au fait que la mère donne ou pas accès à l’objet de satisfaction, objet qui devient donc symbolique de l’amour de la mère. Au départ, l’objet est réel et la mère est symbolique et c’est parce que la mère qui était jusque‐là inscrite dans la structuration symbolique ne répond plus qu’elle devient réelle, ce qui est la condition pour que l’objet devienne à son tour symbolique et puisse permettre l’accès de l’enfant à la problématique du phallus et de la castration. La métaphore paternelle n’intervient que dans un troisième temps pour signifier les allées et venues de la mère à partir 5 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 du moment où l’enfant accepte qu’elle ne soit pas complètement soumise au signifiant de son appel. Lacan explique ainsi comment, dans ce processus qui aboutit au complexe de castration, l’enfant a affaire dès l’origine a une mère qui participe de l’ordre symbolique : « l’enfant se situe donc entre la notion d’un agent, qui participe déjà de l’ordre de la symbolicité et le couple d’opposition présenceabsence, la connotation plusmoins, qui nous donne le premier élément d’un ordre symbolique. Sans doute cet élément ne suffit pas à lui tout seul à le constituer, puisqu’il faut ensuite une séquence groupée comme telle, mais dans l’opposition plus et moins, présence et absence, il y a déjà virtuellement l’origine, la naissance, la possibilité, la condition fondamentale, d’un ordre symbolique » (Lacan, 1956‐1957 : 68). Dans un premier temps, donc, la mère, qui est l’agent de la satisfaction et de la frustration, permet l’accès à l’objet réel parce qu’elle « participe déjà de l’ordre de la symbolicité » et c’est parce que, à un moment, elle ne répond plus alors qu’elle était jusque‐là inscrite « dans la structuration symbolique qui la faisait objet présentabsent en fonction de l’appel » (Lacan, 1956‐1957 : 68) qu’elle devient réelle. C’est par rapport à cette mère « réelle » que l’enfant peut à bon droit se poser la question de son désir, c'est‐à‐dire de ce qui motive ses allées et venues et c’est là que vient se loger la solution de la métaphore paternelle, « soit la métaphore qui substitue ce Nom à la place premièrement symbolisée par l’opération de l’absence de la mère » (Lacan, 1966 : 557). C’est cette mère « réelle » dans le cas de forclusion du signifiant du Nom‐du‐père qui devient l’Autre Non barré qui détermine la position du sujet psychotique. En effet, sans le signifiant du Nom‐du‐Père qui donne au Désir de la Mère valeur phallique, ces allées et venues ne renvoient qu’au caprice, à savoir la jouissance, maternel. Tandis que l’enfant qui, grâce à la métaphore paternelle, interprète le désir de la mère comme un désir orienté par le phallus, tentera d’abord d’occuper une position d’objet phallique puis sera dans un second temps débouté de cette position du fait de son impuissance, depuis cette place, à combler la mère. Il construira alors un fantasme qui orientera à partir de là sa relation à un Autre castré et définitivement manquant. Ce que nous voulons souligner ici, c’est que, dans ce processus, au départ, le sujet attend de sa mère qu’elle lui donne l’objet propre à la satisfaire. C’est cet objet que Lacan, dans ce Séminaire, nomme l’objet réel. Mais on verra que le sens de ce qualificatif varie selon qu’il désigne l’objet que le sujet demande à l’Autre ou selon qu’il désigne l’objet – c'est‐à‐dire la jouissance – dont le sujet doit se séparer pour avoir accès à l’Autre. Dans la psychose, cette mère symbolique qui, dans un premier temps, donne accès à l’objet sans condition est la matrice de la mère réelle en tant qu’elle acquiert une véritable autonomie par rapport au couple d’opposition présence absence. Elle est alors à son tour, en l’absence de métaphore paternelle, le creuset de l’Autre réel, c'est‐à‐dire de l’Autre non barré du sujet psychotique. Or, si l’Autre non barré, menaçant, du sujet psychotique, renvoie à la mère réelle telle qu’elle est produite par sa non‐réponse à l’appel de l’enfant, nous supposons que cette mère réelle, non tempérée par la métaphore paternelle, n’est cependant pas celle à qui le sujet autiste a affaire. Cette mère réelle – dans la psychose – est en effet déjà suffisamment présente à l’enfant pour qu’il pâtisse de son absence, ou de la non‐réponse à son appel, ce qui suppose que l’enfant puisse articuler un appel à son endroit et ce qui suppose, encore en amont, qu’il y ait eu une identification minimale possible de cet enfant à sa mère. A propos du cas de Dick, présenté par M. Klein, Lacan, dans son premier Séminaire, insiste sur cette problématique de l’appel : « ce dont il s’agit, c’est que cet enfant n’émet aucun appel. Le 6 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 système par où le sujet vient à se situer dans le langage est interrompu, au niveau de la parole. Ce n’est pas pareil, le langage et la parole cet enfant est jusqu’à un certain niveau maître du langage, mais il ne parle pas. C’est un sujet qui est là et qui, littéralement, ne répond pas. » (Lacan, 1953‐1954 : 99). Dans la psychose, le symptôme est corrélé à une erreur ou une absence d’interprétation du désir de la mère et à la persécution comme en étant la conséquence ; alors que dans l’autisme, si l’Autre est également menaçant pour le sujet qui ne supporte aucune intrusion, rien n’indique cependant que ce soit pour la raison de l’interprétation délirante. Au contraire la position très particulière de l’autiste à l’endroit de l’énonciation – que ce soit la sienne ou celle de l’Autre – pose la question de savoir si, quand il se bouche les oreilles, ce qu’il ne supporte pas, c’est le sens ou la voix elle‐même ? En d’autres termes, est‐ce le rapport au sens qui est obéré ou n’est‐ce pas plutôt le rapport à l’objet voix ? 3 – L’objet autistique : F. Tustin est la première à dégager le concept d’objet autistique qu’elle distingue précisément de l’objet transitionnel de Winnicott. L’objet transitionnel est un objet qui représente la mère et qui est censé permettre à l’enfant de symboliser, et donc de supporter, son absence. Au contraire, l’objet autistique est un objet qui ne vient pas de la mère et l’usage qu’en fait l’enfant a peu de choses à voir avec la symbolisation du manque. De la même façon, si le jeu du fort‐da traite le réel du désir de la mère – c'est‐à‐dire ses allées et venues – , le battement ou la rotation imprimés aux objets autistiques ne renvoient pas à l’alternance « S1‐ S2 » qui s’inscrit grâce aux deux états distincts de la bobine dans l’espace et à leur redoublement dans le signifiant : le réel à traiter n’est pas du même ordre. Ainsi, dans le rapport aux objets « inanimés », Léo Kanner note que « l’enfant s’intéresse à eux et peut jouer avec eux, joyeusement, pendant des heures. Il peut être indulgent avec eux, ou en colère contre eux, s’il n’arrive pas à les adapter à tel ou tel endroit. (…) Donald et Charlie commencèrent dès la deuxième année à exercer ce pouvoir en faisant tourner tout ce qu’il était possible de faire tourner, et ils sautaient en l’air de joie quand ils observaient les objets tourbillonnant sur euxmêmes » (Kanner, 1943 ; Berquez, 1983 : 259). L. Kanner note par ailleurs que lorsque les enfants exercent sur leur corps un pouvoir similaire à celui qu’ils exercent sur les objets, on observe parfois la présence d’une forte satisfaction masturbatoire. Le cas de John, rapporté par F. Tustin, illustre cette observation : « pendant la première séance, il demeura impassible, passant devant moi sans me prêter attention, comme si je n’existais pas, à l’exception d’un seul moment où, dans le bureau, il me prit la main et la tira vers la toupie que je fis tourner pour lui. Là, pris d’excitation, il se pencha en avant pour la voir tourner. En même temps, il faisait tourner son pénis à travers son pantalon et, de l’autre main, décrivait des cercles autour de la bouche. » (Tustin, 1977 : 17) Il y a connexion possible entre un objet autistique et un adulte ou un autre enfant, cet appui sur un double permettant au sujet d’animer son corps et de se soutenir en l’absence de toute identification. C’est notamment au principe de la « communication facilitée », laquelle permet à Birger Sellin, progressivement, de pouvoir écrire sur un clavier d’ordinateur et de rendre compte, ainsi, de son expérience subjective. A contrario, quand l’objet autistique ou son prolongement du double est absent, le sujet se retrouve parfois dans un état d’apathie et d’absence à l’autre – Margaret Mahler (Mahler, 1973 : 127) remarque ainsi que Stanley « tombait » parfois dans une indifférence totale. En 7 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 revanche, quand il se « branchait » – en touchant le bras de la thérapeute, par exemple, ou parce que le mot bébé était prononcé – il passait d’un état d’apathie à un état d’excitation. Margaret Mahler souligne que l’enfant paraissait rechercher très délibérément un tel stimulus pour se libérer de son état apathique. Il y a dans l’objet autistique et dans son prolongement du double une modalité de régulation de la libido qui permet à la fois une animation pulsionnelle du sujet et une localisation de cette jouissance pulsionnelle, rôles habituellement dévolus aux objets pulsionnels que le sujet névrosé situe dans l’Autre : objet oral, objet anal, regard et voix. Cet usage particulier d’un objet autistique spécifique tient à l’absence originaire d’un Autre qui participerait déjà « de l’ordre de la symbolicité » (Lacan, 1956‐1957 : 67) tandis que l’Autre à qui le sujet autiste a à faire ne contient pas les objets susceptibles de localiser la jouissance du sujet. 4 Identification et statut de l’Autre Pour que l’enfant ait accès à l’objet de satisfaction, il faut que cet objet soit corrélé à un Autre à qui l’enfant puisse appliquer le couple d’opposition présence‐absence. Si cette inscription est impossible, alors l’enfant est confronté au vide c'est‐à‐dire à l’absence de l’objet. Dans l’autisme primaire, il n’y a pas d’appel à l’Autre parce que pas de manque de l’objet. En effet, pour qu’une première réalité se constitue, à savoir pour qu’il existe dans la réalité des objets à rechercher, il faut que l’enfant les ait préalablement introjectés, c'est‐à‐dire qu’il y ait renoncé. C’est ce que S. Freud indique dans son article « Die Verneinung » où le principe d’appartenance précède le principe de réalité. Le fait que l’enfant renonce à la satisfaction hallucinatoire et cherche l’objet dans la réalité suppose que cet objet ait été préalablement perdu : « on reconnaît comme condition pour la mise en place de l’épreuve de réalité que des objets aient été perdus qui autrefois avaient apporté une satisfaction réelle » (Freud, 1925 : 138). Dans ses premier et troisième Séminaires, Lacan souligne donc que, pour Freud, la réalité se constitue par « la mise à l’épreuve de l’extérieur par l’intérieur » (Lacan, 1955‐1956 : 171) dans une tentative de retrouvaille de l’objet perdu. Le jugement d’attribution établit une division du bon et du mauvais et oriente la quête ultérieure de l’objet du fait de la constitution d’un « corps primordial (…) déjà structuré en termes de signifiants » (Lacan, 1955‐1956 : 171). Il s’agit là, dit Lacan, d’une première sorte d’identification « qui précède l’identification moïque » (Lacan, 1953‐1954 : 82) et qui s’appuie « sur un processus d’expulsion lié à l’instinct de destruction primitif » : l’enfant s’attend à rencontrer d’abord dans le corps maternel un certain nombre d’objets « qui peuvent être dangereux pour lui (…) pour la même raison exactement que lui est dangereux pour eux » (Lacan, 1953‐1954 : 96) ; il les rejette alors de ce qui constitue la première limitation de son moi. Pourtant ils lui apparaitront toujours menaçants, parce que « toujours pourvus du même accent maléfique qui aura marqué ses premières relations avec eux » (Lacan, 1953‐1954 : 96) ; il les réintrojectera donc, et portera son intérêt vers des objets moins dangereux : « Différents objets du monde extérieur, plus neutralisés, seront posés comme les équivalents du premier et leur seront liés par une équation imaginaire. » (Lacan, 1953‐1954 : 96). « Ainsi l’équation symbolique que nous découvrons entre ces objets surgit d’un mécanisme alternatif d’expulsion et d’introjection, de projection et d’absorption, c'estàdire d’un jeu imaginaire » (Lacan, 1953‐1954 : 96). 8 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 C’est à partir de là que se constitue la réalité proprement humaine, à savoir un monde constitué d’objets, qui ne sont pas des objets autistiques, au sens où le sujet va chercher leur racine dans l’Autre, l’être humain étant « le seul parmi les animaux à avoir un nombre presque infini d’objets à sa disposition » (Lacan, 1953‐1954 : 98) du fait de cette capacité à s’incorporer symboliquement les objets rejetés et, à partir de là, établir avec d’autres objets des relations de substitution imaginaires. Dans le cas de Dick, que Lacan examine peu après, ces relations de substitution ne se produisent pas. Le nombre d’objets significatifs à sa disposition est extrêmement réduit : « réduit aux signes minima qui permettent d’exprimer le dedans et le dehors, le contenu et le contenant. Ainsi l’espace noir est tout de suite assimilé à l’intérieur du corps de la mère, dans lequel il se réfugie. Ce qui ne se produit pas c’est la conjonction, c’est le jeu libre, c’est la conjonction entre les différentes formes, imaginaire et réelle, des objets » (Lacan, 1953‐1954 : 97). Ainsi quand Dick va se réfugier à l’intérieur du corps maternel, les objets n’y sont pas. Il s'agit en fait pour Dick « d'une seule et unique identification primaire qui a des noms le vide, le noir, (…) Il n’a de contact qu’avec cette béance. » (Lacan, 1953‐1954 : 83) 5 L’objet réel Si dans l’autisme « primaire » il n’y a pas d’objet condensateur de jouissance parce que pas d’Autre, les symptômes kannériens tels que l’autisme proprement dit (aloneness), c'est‐à‐dire le fait de se couper de l’Autre, de l’ignorer, ou l’immuabilité (sameness) qui est cette exigence de se maintenir dans un monde sans surprise, témoignent pourtant de ce que le sujet autiste, rapidement, devient sensible aux objets qui font signe d’une présence Autre. On a alors toute une sériation possible des troubles en fonction de différentes formes d’hypersensibilité sensorielle : certains sujets ne supportent pas les bruits forts, d’autres ne supportent pas la lumière forte ou les bruits continus, etc., sans parler du regard qu’il est souvent impossible de croiser ou de soutenir. Posons que le sujet autiste est alors confronté à l’objet réel en tant que cet objet est rival de sa propre jouissance dont il n’est pas séparé : l’objet réel‐jouissance est cet objet que Lacan aborde dans son Séminaire L’angoisse (Lacan, 1962‐63 : 379), dont J.‐A. Miller nous dit qu’il représente la matrice de l’objet plusdejouir (Miller J.‐A., 2004) antérieur à l’objet qui, pris dans la dialectique de la frustration, devient le symbole de l’amour de la mère. En effet, par la voie de l’amour, le sujet a accès à l’objet agalmatique, situé au champ de l’Autre, qui provoque le transfert, tandis que l’angoisse situe précisément la place de l’objet cause du désir, en tant qu’il n’est pas transformé par la dialectique de l’amour et de la frustration. Dans « Inhibition, symptôme, angoisse » (Freud, 1926), S. Freud met ainsi en valeur l’objet réel‐jouissance, antérieur à l’objet du désir, et dont le paradigme est le sein. C’est de cet objet que le sujet doit se séparer, avant même que la castration symbolique ne l’articule au désir de l’Autre. Ainsi, dit J.‐A. Miller, ce qui fait la garantie de la chaîne signifiante, ce n’est pas Φ (grand phi), c’est la jouissance, en tant qu’elle se présentifie sous la forme d’un morceau de corps, un condensateur de jouissance, que le sujet va livrer à l’Autre : « pas un organe signifiant, un organe jouissance » (Miller J.‐A., 2004). Le modèle n’est plus ici celui de l’image de l’éviration mais celui de l’image de la perte et de la séparation. Ceci évoque la théorie de F. Tustin lorsqu’elle situe l’origine de l’autisme dans le traumatisme de la séparation d’avec le sein maternel. Elle pose en effet l’hypothèse selon laquelle l’autisme est la conséquence de « la perte de certains aspects de la bouche [du 9 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 nourrisson], qui, pour le nourrisson, disparaissent en même temps que la mère et le sein, lorsque la séparation a lieu trop vite, avant que son développement affectif soit suffisamment avancé. (…) Quelques mois plus tard, cette perte ne serait qu’une perte d’objet sans perte d’une partie du sujet. » (Tustin, 1982 : 14) Autrement dit, elle fait l’hypothèse que l’autiste « aurait fait trop précocement l’expérience de la séparation à l’égard de l’objet de sa satisfaction pulsionnelle, de sorte qu’il éprouverait une catastrophique sensation d’arrachement de substance » (Maleval, 2010 : 47). Cependant, au contraire de F. Tustin, pour Lacan, ce n’est pas une question de temporalité, il ne s’agit pas pour l’enfant de faire trop précocement ou pas l’expérience de la séparation puisque cela dépend avant tout de la capacité – du consentement ? – du sujet à la séparation d’avec un organe jouissance pour le livrer à l’Autre. 6 L’énonciation Le mutisme du sujet autiste, ou son verbiage, tiennent à ce qu’Asperger avait remarqué à propos de ses psychopathes autistiques, à savoir leur difficulté à articuler les affects et la parole : « ils manquent d’harmonie entre les affects et l’intellect » (Asperger, 1998 : 58), disait‐ il ; ce que confirme Donna Williams, qui expliquait : « la solution que j’ai trouvée pour combattre la surcharge affective consistait à combattre pour, et non pas contre, la séparation entre mon intellect et mes émotions » (Williams, 1993 : 293) ‐ établissant ainsi, selon elle, un diagnostic différentiel d’avec la schizophrénie. Ce refus d’une énonciation tient à ce que Maleval identifie comme un refus de céder sur la jouissance vocale, refus qui vient répéter le refus initial. Ainsi la capacité d’animation libidinale par un objet autistique alterne avec cet insupportable de la présence de l’Autre vivant qui ne contient pas les objets susceptibles de localiser la jouissance du sujet. La jouissance pulsionnelle peut renvoyer alors uniquement à l’imminence de la mort possible, sans possibilité de la symboliser. On en voit une illustration dans l’exemple suivant : dans un souci de « normaliser » Peter, un enfant autiste qu’elle suit en thérapie, Mira Rothenberg (Rothenberg, 1979) rapporte que pendant des semaines elle a corrigé son expression orale en lui demandant de mettre dans sa voix un peu plus d’énergie « pour être vivant quand tu parles », lui disait‐elle. Elle constata qu’il restait sourd à ce conseil. Elle insista en employant la même technique qu’avec la lecture : elle lui demanda de lire d’une façon vivante. « Quelque chose dans mes propos avait du le toucher, expliquatelle, parce que je reçus un coup de pied dans les tibias » (Rothenberg, 1979 : 275). Elle continue pourtant de la même façon et Peter continue de manifester son angoisse, ou son désaccord : elle dit que « Peter se mit à lire comme il frappait, avec énergie et vitalité » (Rothenberg, 1979 : 275), il percevait que c’était cela qui lui était demandé, il le faisait pour satisfaire sa thérapeute. « Un jour », rapporte‐t‐elle, « il me lut une histoire avec une force et une animation que je ne lui avais jamais vues auparavant, je m’exclamai : c’est formidable, c’est ça que je voulais dire ». Terrifié, Peter lève les yeux vers elle, elle lui demande : « qu’y atil Peter ? » Il hurle : « parce qu’après il y a le cimetière ! » ; « Après quoi ? » ; « Quand vous êtes bien alors après il y a une voie sans issue et le cimetière… » Et Mira Rothenberg interprète cette dernière phrase en supposant que Peter voulait dire « qu’après avoir connu la vie il faut mourir » (Rothenberg, 1979 : 275). Cette angoisse du vivant rappelle également Donna Williams quand elle énonce que « la sensibilité propre à la sensation de vivre doit être repoussée » (Williams, 1996 : 180), raison pour laquelle il faut garder le contrôle absolu de ses émotions. Donner vie au langage pour le sujet autiste, nouer la jouissance et la parole, les affects et l’intellect, c’est supporter en même temps la perte de l’objet voix. 10 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 Il est établi, après‐coup, par le témoignage de sujets autistes adultes, que leur compréhension du langage est ancienne et que leur mutisme ne s’explique donc pas par un handicap intellectuel ou sensoriel. Cependant, leur pratique de la langue orale, quand elle advient, témoigne de leur goût pour ce qui peut tenir à l’écart les équivoques, que ce soit par la pratique purement lexicale et experte de multiples langues étrangères comme chez Daniel Tammet, ou par le biais d’une culture scientifique à propos d’un objet comme chez Temple Grandin avec sa trappe à bétail. Ce goût de certains sujets autistes pour la mécanique du langage indique que leur approche du symbolique, leur confrontation au langage, se fait préférentiellement à partir du code pour laisser de côté le message qui, lui, implique l’énonciation, qu’elle soit de l’Autre ou du sujet3. Dans la psychose, c’est par l’intermédiaire d’une identification imaginaire que le sujet peut parfois « assumer le désir de la mère » (Lacan, 1955 : 565) , ainsi, dans le Séminaire Les Psychoses, Lacan note que le sujet psychotique a accès au signifiant « par une sorte d’imitation extérieure » (Lacan, 1955‐1956 : 285). Même en l’absence d’une assise structurale solide, il y a donc un accès possible au symbolique, d’une façon fragile, imparfaite, imaginaire, qui permet cependant au sujet psychotique un traitement du désir de l’Autre. Dans l’autisme, il n’y a pas d’incorporation possible de l’objet voix, parce que pas de cession de l’objet réel, de l’organe jouissance, or : « nous devons incorporer la voix comme altérité de ce qui se dit. C’est bien pour cela, et non pour autre chose que détachée de nous elle nous apparaît avec un son étranger » (Lacan, 1962‐1963 : 318). Au contraire, l’autiste n’est pas étranger à sa voix et refuse de céder cet organe jouissance. Si le sujet psychotique est parfois envahi par la voix de l’Autre parce qu’il ne la reconnaît pas comme la sienne – cf. les hallucinations motrices verbales de Séglas (Lacan, 1955‐1956 : 33) ‐, le sujet autiste refuse, lui, toute énonciation, parce qu’il ne peut pas concéder la plus petite part à l’Autre dans cette voix. 7 Conclusion Dans le Séminaire sur les Psychoses, Lacan revient sur l’article « Die Verneinung », et il note que Freud n’a pu concevoir la question de la dénégation qu’en la mettant en relation avec « quelque chose de plus primitif » (Lacan, 1955‐1956 : 177) ; c'est‐à‐dire, dans la lettre 52, avec « une première mise en signes : Wahrnehmungzeichen. Il admet l’existence de ce champ que j’appelle du signifiant primordial » (Lacan, 1955‐1956 : 177). Nous supposons ici que l’autisme est l’exception à partir de laquelle se démontre que ce champ ne se constitue qu’à partir du consentement du sujet à une première perte, celle d’un organe jouissance et non pas organe signifiant et que c’est à partir de cette première cession de jouissance que se constitue l’Autre du symbolique qui contient alors les objets susceptibles de localiser la jouissance du sujet. Le sujet autiste n’a pas consenti à cette première perte. Il reste en dehors du champ symbolique et l’Autre sujet reste définitivement énigmatique et angoissant. Voilà pourquoi les différents témoignages qui relatent une approche réussie du sujet autiste font état d’un effacement absolu de la subjectivité du thérapeute – ce qui en passe par une neutralisation radicale de l’énonciation – et d’une place qui oscille entre celle d’un double du sujet, celle d’un témoin de ses inventions autistiques – les objets, les ilots de compétence – et celle de qui consiste à se fondre dans les objets autistiques du sujet (Borgnis‐Desbordes, 2009 : 109). 3 Cf. le développement de Lacan dans le Séminaire V du graphe du désir à partir des phénomènes de code et de message qui font la matière des deux grandes catégories d’hallucination du Président Schreber, p. 154. 11 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 Bibliographie Asperger, H., (1944). Les psychopathes autistiques pendant l’enfance. Les empêcheurs de tourner en rond/Synthélabo : Le Plessis Robinson, 1998. Borgnis‐Desbordes E., (2009). « Autisme, transfert et inventions subjectives : deux cas » in L’autiste, son double et ses objets, PUR : Rennes, 101‐114. Freud S., (1925). « La négation » (Die Verneinung) in Résultats, idées, problèmes II, PUF : Paris, 1985, 135‐139. Freud S., (1926). Inhibition, symptôme, angoisse. PUF : Paris, 1951. Kanner L., (1943). « Autistic disturbances of affective contact » in Berquez G. L’autisme infantile. PUF : Paris, 1983, 217‐264. Lacan J., (1938). « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu », Autres Ecrits. Seuil : Paris, 2001. Lacan J., (1955). « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Les Ecrits. Seuil : Paris, 1966. Lacan J., (1953‐1954). Le Séminaire Livre I : Les écrits techniques de Freud. Seuil : Paris, 1975. Lacan J., (1955–1956). Le séminaire Livre III : Les Psychoses. Seuil : Paris, 1981. Lacan J., (1956‐1957). Le séminaire Livre IV : La Relation d’objet. Seuil : Paris, 1994. Lacan J., (1957‐1958). Le Séminaire Livre V : Les formations de l’inconscient. Seuil : Paris, 1998. Lacan J., (1962‐1963). Le séminaire Livre X : L’Angoisse. Seuil : Paris, 2004. Mahler M., (1973). Psychose infantile. Payot : Paris, 2001. Maleval, J.‐C., (2009). L’autiste et sa voix. PUF : Paris. Miller J.‐A., (2004). « Introduction à L’angoisse », in La Cause Freudienne n° 58. Navarin : Paris. Peeters T, (2007). L’autisme. Dunod : Paris. Rothenberg M., (1977) Des enfants au regard de pierre. Seuil : Paris. Teinturier C., « Emile et la question de l’existence : comment devient‐on humain ? », inédit. Miller J. (sous la direction de), (2010). L’avenir de l’autisme. Navarin: Paris. Sellin B., (1998). Une âme prisonnière. Robert Laffont : Paris. Tustin F., (1977). Autisme et psychose de l’enfant. Seuil : Paris. 12 Vincent Benoist, International Psychology, Practice and Research, 2, 2011 Williams D., (1993). Si on me touche, je n’existe plus. Robert Laffont, coll. J’ai lu: Paris. Williams D., (1994). Quelqu’un quelque part. Robert Laffont, coll. J’ai lu : Paris. 13