Éléments d`analyse de Blanche
Transcription
Éléments d`analyse de Blanche
Action de formation 2015/2016 (année 2) : L’enseignement explicite de la compréhension au cycle 3 m De la lecture littéraire à l’écriture littéraire Explorer le conte et ses reformulations iconographiques Le conte est une œuvre littéraire qui s’inscrit dans un jeu de reformulations et de réécritures permanentes. Catherine Tauveron dans son ouvrage, Fortune des contes des Grimm en France, définit les reformulations iconographiques comme « des rééditions du texte intégral ou des adaptations légères, dont l’iconographie se présente comme une lecture interprétative singulière. » Il s’agit d’une seconde formulation où « à la formulation langagière originale répond en regard la formulation iconographique qui en est le commentaire. » Blanche-Neige de Benjamin Lacombe (Milan Jeunesse, 2010) Les analyses proposées ici sont tirées de l’ouvrage de Catherine Tauveron et Christiane Connan-Pintado, Fortune des contes des Grimm en France, Formes et enjeux des rééditions, reformulations, réécriture dans la littérature de jeunesse. Benjamin Lacombe propose une approche symbolique du conte très structurée autour deux grandes oppositions : le blanc et le noir, le Bien et le Mal. « La relecture de Benjamin Lacombe est fondée pour l’essentiel sur une symbolique médiévale, chromatique et animalière, où le Bien et le Mal s’opposent par un ensemble de jeux codifiés d’analogie. » C.Tauveron Eléments d’analyse L’image de la reine s’inscrit immédiatement dans un bestiaire démoniaque. Elle apparait sur fond bleu nuit comme une beauté suprême et glacée, revêt les tons froids des eaux profondes et inquiétantes : yeux verts, lèvres violines, peau blanchâtre tirant sur le vert de gris. De la collerette de sa robe sortent trois serpents, symboles du mal par excellence, dont l’un exhibe l’intérieur de sa bouche de la même couleur que les lèvres de la reine. Cette iconographie n’est pas sans rappeler la Méduse de la mythologie grecque, dont les serpents sont enchevêtrés à sa chevelure. Cette Gorgone avait le pouvoir de pétrifier tout mortel Secteurs expérimentaux 58 – C. Tauveron 2015-2016 Page 1 qui croisait son regard. La reine de Benjamin Lacombe est une femme monstrueuse et diablesse précisément parce qu’elle est composite et pétrie d’animalité. « Lorsque le texte nous dit qu’elle place sa beauté au- dessus du monde, elle devient femme paon : une symbolique classique de l’orgueil. Son visage ne change pas mais une traîne, accroché à son corps de plumes bleu-vert planté sur deux pattes, se déploie en éventail et étale ses ocelles qui sont autant d’yeux destinés à épier la fragile BlancheNeige […] qui se retrouve, minuscule, mise en cage par la femme- oiseau démesurée qui la toise. » Plus tard, ayant revêtu l’habit noir de la paysanne, la reine, porteuse de la mort, garde son corps de femme mais prend le visage du corbeau, oiseau de malheur. La figure du corbeau, symbole du Mal et du malheur, se retrouve dans l’ensemble de l’ouvrage. Ils sont présents dès la première illustration comme éléments préfigurateurs du malheur qui va s’abattre sur la mère de Blanche-Neige et sur Blanche-Neige elle-même. Secteurs expérimentaux 58 – C. Tauveron 2015-2016 Page 2 Ils semblent vouloir aspirer les gouttes de sang tombés du doigt de la mère de Blanche-Neige postée à la fenêtre. Ultérieurement, chaque fois que Blanche-Neige se trouvera en situation périlleuse, les corbeaux réapparaîtront. Nous les retrouvons dans la scène, où la reine déguisée en marchande de lacets, resserre jusqu’à l’étouffement le corsage de la jeune fille : les baleines du corsage/corset de Blanche-Neige deviennent les barreaux d’une cage transparente où loge, en lieu et place des poumons et du cœur, un corbeau. Le corbeau devient alors le signe d’une prise de possession de Blanche-Neige par la figure du Mal. Il en va de même, lorsque ce même corbeau, grossi, surplombe Blanche-Neige, évanouie après avoir mangé la pomme : ses pattes sont posées sur le buste de la jeune fille à la place de son cœur. On le retrouvera encore perché sur le cercueil de verre. Une double page de l’album, illustrant la découverte du corps de Blanche-Neige par les nains, présente en premier plan, une autre figure, symbole du Mal et du malheur, celle du vautour. La couleur des yeux des deux vautours perchés et prêts à se jeter sur la dépouille de la jeune fille n’est pas sans évoquer le violine des lèvres de la reine. Secteurs expérimentaux 58 – C. Tauveron 2015-2016 Page 3 A la figure noire du corbeau, inscrit dans le monde satanique s’oppose la blanche colombe. La colombe est une lumière, un oiseau médiateur messager d’espoir et de paix. C’est dans ce contraste appuyée du noir et du blanc, du sombre et du lumineux, du Bien et du Mal, que nous est présentée Blanche-Neige lors de sa première apparition. A demi immergée dans une eau pure, elle présente une beauté, une grâce sans artifice : ses cheveux sont dénoués alors que ceux de la reine sont savamment coiffés, elle ne porte aucun bijou alors que la reine porte tiare et boucles d’oreilles. Deux colombes encadrent délicatement cette beauté sortie des eaux, telle la Vénus du tableau de Boticelli, La naissance de Vénus. On remarquera que, de la même façon que la bouche du serpent portait la couleur des lèvres de la reine, les pattes et le bec des colombes sont du même rouge que les lèvres de Blanche-Neige. C’est encore, une colombe, dont le plumage aura la même couleur que la robe de Blanche-Neige endormie qui semble vouloir affronter en combat singulier le corbeau noir posé sur le cercueil. Il convient de compléter l’imagerie animale de l’album par la scène retraçant la fuite de Blanche-Neige dans la forêt. Secteurs expérimentaux 58 – C. Tauveron 2015-2016 Page 4 Le texte dit que « les animaux de la forêt croisait sa route sans lui faire aucun mal » et nous la voyons recouverte, dans une sorte de pastiche d’Arcimboldo, d’une accumulation d’animaux, lapins, renards et faons, qui sont autant de clins d’œil à la version cinématographique de Walt Disney. Tout se passe comme si, Blanche-Neige, trouvait une enveloppe protectrice dans cette nature supposée effrayante. La colombe et le corbeau tournoient déjà autour du corps de BlancheNeige. Elle semble portée par ce manteau de fourrure vivante qui la guide dans la forêt sombre. Encore une fois, l’auteur oppose Blanche-neige, être de nature surgi nu de l’eau à la reine qui n’est qu’artifice et maléfice. La figure de la pomme dans l’album La pomme, revenant à cinq reprises dans l’album, accapare le regard de l’artiste. Nous la trouvons immédiatement dès lors que nous commençons la lecture de l’album, dès la page intérieure dite « de faux titre » mais aussi au centre de l’album sur une double page fascinante. Cette pomme possède un visage, celui de Blanche-Neige, éplorée. Lors de la scène où la reine se prépare à y incorporer le poison, la pomme laisse deviner le visage de la reine qui arbore un sourire maléfique, se réjouissant d’avance du mal qu’elle fera subir à Blanche-Neige. Tout laisse à penser que la pomme est ici une réinterprétation du miroir qui est bel et bien absent dans l’imagerie. Secteurs expérimentaux 58 – C. Tauveron 2015-2016 Page 5