Histoire des arts
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Histoire des arts De l’Antiquité au IXe s. Du IXe s. à la fin du XVIIe s. XVIIIe et XIXe s. Le XXe s. et notre époque Domaines artistiques Arts De L’espace Thématiques artistiques Art, Créations, Cultures Arts Du Langage Arts Du Quotidien Arts Du Son Arts Du Spectacle Vivant Arts Du Visuel Art, Espace, Temps Arts, Etats & Pouvoir Arts, Mythes & Religions Arts, Techniques, Expressions Arts, Ruptures, Continuité Référence artistique CARTEL Titre Artiste/Auteur « Inconnu à cette adresse » Kathrine Kressmann-Taylor Date de création 19381938 Nature de la production Roman roman épistolaire dimensions techniques Lieu d’exposition Publié dans “ Story magazine” l’auteur et le contexte Kathrine Kressmann-Taylor Elle fait des études de lettres et de journalisme, puis, après son mariage, passe plus de temps à écrire qu'à s'occuper de son foyer. Choquée par l'attitude antisémite d'anciens amis allemands cette femme discrète a alors un jour l'idée d'Inconnu à cette adresse. Lorsqu'elle remet le manuscrit à son mari - un publicitaire qui gère sa carrière - et à son éditeur, tous deux décident que "cette histoire est trop forte pour avoir été écrite par une femme". D'un commun accord, ils suppriment son prénom - Kathrine - pour le remplacer par son nom de jeune fille, Kressmann, qui peut passer pour masculin. Le succès de la nouvelle, publiée dans Story Magazine puis reprise par le Reader's Digest, lui permet alors de se consacrer entièrement à l'écriture et de devenir la première enseignante titularisée de l'université de Gettysburg (Pennsylvanie), avant de prendre sa retraite en Italie. Inconnu à cette adresse (Editions Autrement) a été publié en France en 1999 et a connu un succès immense. Cette femme que l'on a longtemps crue " d'un seul livre" en a en réalité écrit plusieurs, dont Jour sans retour (Editions Autrement) qui a été publié en France en décembre 2001 . Ce roman s'inspire d'une histoire vraie et exemplaire d'un pasteur allemand que l'auteur a rencontré en 1940 par l'entremise du F.B.I. Kressmann Taylor est décédée en 1997. I. Mise en contexte : L'échange épistolaire entre Max et Martin a lieu du 12 novembre 1932 au 3 mars 1934. Hitler n'est encore que le nouveau chancelier d'Allemagne, nommé le 30 janvier 1933; mais, à la suite de l'incendie du Reichstag, il obtient les pleins pouvoirs et instaure un régime totalitaire : le parti nazi devient l'unique parti du pays. II. Une oeuvre ancrée dans son temps : La correspondance des deux hommes, les lettres de Martin surtout, témoigne de la progression inéluctable du nazisme. Lettre de Martin du 25 mars 1933 : mention des sections d'assaut (S.A.) et de l'accession d'Hitler au pouvoir. Lettre de Max du 18 mai 1933 : mention de « pogrom » Lettre de Martin du 9 juillet 1933 : mention des jeunesses hitlériennes et de l'instauration de la censure.* Lettre de Martin du 12 février 1934 : mention des premiers camps de concentration destinés aux opposants du nouveau régime. Câblogramme de Max du 2 janvier 1934 : mention des « peintres non accrédités » et allusion au « spectre » du communisme avec l'éventuel départ pour Moscou. Analyse de l’oeuvre Etude de la lettre 6 : écrite par Martin Schulse, le marchand de tableaux, de nationalité allemande, marié à Elsa et père de trois garçons et d’un futur quatrième qui sera prénommé Adolf. Martin est associé à Max Eisenstein, juif américain resté aux Etats-Unis pour tenir la galerie de tableaux. Martin a décidé de rentrer en Allemagne en novembre 1932.Il découvre peu à peu Hitler installé au pouvoir et change. Dès 1933, Hitler impose, par la terreur, la dictature nazie. Il met au pas l’armée, supprime les partis politiques de gauche, les syndicats, crée les premiers camps de concentration où il fera interner ses opposants communistes et socialistes. La violence nazie se déchaîne particulièrement contre les juifs. La lettre datée du 9 juillet 1933 relate ces faits : on parle de nouvelle censure : il devient impossible de correspondre avec un juif. Les deux associés vont donc s’écrire par le biais de la banque. Martin ne veut plus correspondre avec Max à cause d’une nouvelle censure qui pourrait compromettre sa position de haut fonctionnaire, mais aussi et surtout car il a adhéré aux idées nazies, et ne veut plus de contact avec un Juif. Il ne considère plus Max comme un ami, mais comme un simple et quelconque Juif. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un Juif; et ce le serait même si je n’avais pas une position officielle à défendre.” (p.33). Ses propos antisémites sont d’une violence inouïe : “La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge.” (p.34) Non seulement Martin confirme que des persécutions des Juifs ont bien lieu, en Allemagne, mais en outre, il les approuve: “Quant aux ennuis juifs actuels, ils ne sont qu’accessoires.” (p.34), “Tu refuseras de concevoir que quelques-uns doivent souffrir pour que des millions soient sauvés.” (p.34) Dans la lettre 4, il émettait des doutes à propos d’Hitler, et n’était pas certain qu’il soit bon pour l’Allemagne. Dans la lettre 6, il adhère corps et âme à l’idéologie nazie. “Le juif est le bouc émissaire universel” (p.34), “nos montagnes résonnent des voix de Wotan et de Thor, les anciens dieux de la race germanique”, “c’est conforme au caractère sémite” (p.35). Son fils Heinrich même, est entré dans les jeunesses nazies: “Heinrich est officier dans un corps de jeunesse” .Ainsi, on peut relever des passages qui montrent l’antisémitisme de Martin : Lettre 6, p.34: “Je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle”. Provocation, p.35: “Tu seras avant tout un Juif qui pleurniche sur son peuple. Cela, je l’admets. C’est conforme au caractère sémite. Vous vous lamentez mais vous n’êtes pas assez courageux pour vous battre en retour.” Etude de la lettre 12 : l’annonce de la mort de la sœur de Griselle. Petit rappel : Griselle est la petite sœur de Max ; elle a 18 ans et s’est rendue en Europe car sa carrière de comédienne démarre enfin .Elle ne veut pas laisser passer sa chance. Mais au théâtre, elle a été reconnue comme juive, a été conspué e et s’est enfuie. Elle se rend chez Martin, l’ami de Max, son ex-amant pour y trouver refuge, en vain. Il lui ferme la porte avant de la faire culpabiliser : Tu vas nous faire prendre », lui dit-il. Lettre “fatale” - discours narratif et argumentatif Martin a oublié les promesses faites dans la première lettre adressée à Max, un an plus tôt: “elle aura ainsi l’impression de n’avoir qu’à tendre la main pour avoir un foyer”. Il n’a pas répondu aux demandes réitérées de Max de protéger Griselle dans trois lettres consécutives laissées sans réponse. Dans cette lettre assassine où la froideur et la cruauté se succèdent, nous pouvons distinguer: - le discours narratif: Martin décrit la scène où Griselle, poursuivie par les S.A. (Sections d’Assaut hitlériennes, vient chercher refuge chez Martin, et où celui-ci préfère la laisser abattre sous ses yeux. - le discours argumentatif: Martin essaye de se justifier: elle était “stupide de rester en Allemagne”, il ne voulait pas se compromettre, et il ne veut plus “avoir à faire avec des Juifs”. Martin accumule les maladresses dans sa lettre du 8 décembre. D’après lui, elle est morte par stupidité. Sa circonstance atténuante est mauvaise: il prétend qu’il ne l’a pas dénoncée, oubliant son devoir patriotique. Les derniers mots de Griselle: “la dernière chose que je souhaite, Martin, c’est te nuire”. Max devrait se sentir tenu par ce qu’il pourrait considérer comme les dernières volontés de sa soeur. Malgré cela, nous pouvons imagine que les sentiments de Max sont la haine et la soif de vengeance. Cette lettre de rupture, datée du 8 décembre 1933 relate les propos : - d’un lâche : »elle s’est montrée stupide » alors qu’elle fut téméraire. « J’avais une chance sur 1000 de pouvoir la cacher. Un domestique pouvait surgir à tout moment »…. - D’un nazi : la formule propre aux nazis : « Heil Hitler ! », la naissance du petit Adolf, « en tant que patriote, mon devoir m’apparaissait clairement », « son corps impur à de jeunes Allemands, je devais la remettre sur le champ aux S.A »… - Conclusion : cette lettre qui annonce la naissance d’Adolf et la mort de Griselle souligne les travers de Martin : sa lâcheté, son égoïsme. Liens avec d’autres œuvres : « La vie est belle » de Roberto Begnini “ Documents complémentaires : lettres 6 et 12 Deutsch-Voelkische Bank und Handelsgesellschaft, Munich, Allemagne Le 9 juillet 1933, Mr Max Eisenstein Galerie Schulse-Eisenstein San Francisco, Californie, USA Cher Max, Comme tu pourras le constater, je t’écris sur le papier à lettres de ma banque. C’est nécessaire, car j’ai une requête à t’adresser et souhaite éviter la nouvelle censure, qui est des plus strictes. Nous devons présentement cesser de nous écrire. Il devient impossible pour moi de correspondre avec un Juif ; et ce le serait même si je n’avais pas une position officielle à défendre. Si tu as quelque chose d’essentiel à me dire, tu dois le faire par le biais de la banque, au dos de la traite que tu m’envoies, et ne plus jamais m’écrire chez moi. En ce qui concerne les mesures sévères qui t’affligent tellement, je dois dire que, au début, elles ne me plaisaient pas non plus ; mais j’en suis arrivé à admettre leur douloureuse nécessité. La race juive est une plaie ouverte pour toute nation qui lui a donné refuge. Je n’ai jamais haï les Juifs en tant qu’individus- toi, par exemple, je t’ai toujours considéré comme mon ami-, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle. Le Juif est le bouc émissaire universel. Il doit bien y avoir une raison à cela, et ce n’est pas la superstition ancestrale consistant à les désigner comme les « assassins du Christ » qui éveille une telle méfiance à leur égard. Quant aux ennuis juifs actuels, ils ne sont qu’accessoires. Quelque chose de plus important se prépare. Si seulement je pouvais te montrer- non, t’obliger à constater- la renaissance de l’Allemagne sous l’égide de son vénéré Chef…Un si grand peuple ne pouvait rester éternellement sous le joug du reste du monde. Après la défaite, nous avons plié l’échine pendant quatorze ans. Pendant quatorze ans, nous avons mangé le pain amer de la honte et bu le brouet clair de la pauvreté. Mais maintenant, nous sommes des hommes libres. Nous nous redressons, conscients de notre pouvoir ; nous relevons la tête face aux autres nations. Nous purgeons notre sang de ses éléments impurs. C’est en chantant que nous parcourons nos vallées, nos muscles durs vibrent, impatients de s’atteler à un nouveau labeur ; et nos campagnes résonnent des voix de Wotan et de Thor, les anciens dieux de la race germanique (1). Mais non…Tout en t’écrivant, et en me laissant aller à l’enthousiasme suscité par ces visions si neuves, je me dis que tu ne comprendrais pas à quel point tout cela est nécessaire pour l’Allemagne. Tu ne t’attacheras, je le sais, qu’aux ennuis de ton propre peuple. Tu refuseras de concevoir que quelques-uns doivent souffrir pour que des millions soient sauvés. Tu seras avant tout un Juif qui pleurniche sur son peuple. Cela, je l’admets. C’est conforme au caractère sémite. Vous vous lamentez mais vous n’êtes pas assez courageux pour vous battre en retour. C’est pourquoi il y a des pogroms. Hélas, Max, tout cela va te blesser, je le sais, mais tu dois accepter la vérité. Parfois, un mouvement est plus important que les hommes qui l’initient. Pour ma part, j’y adhère corps et âme. Heinrich est officier dans un corps de jeunesse, sous les ordres du baron Von Freische. Le nom de ce dernier rehausse encore notre maison car il rend souvent visite à Heinrich et à Elsa, qu’il admire beaucoup. Quant à moi, je suis débordé de travail. Elsa ne s’intéresse guère à la politique ; elle se contente d’adorer notre noble Chef. Elle se fatigue vite, ce dernier mois. Cela peut signifier que le bébé arrivera plus tôt que prévu. Ce sera mieux pour elle quand le dernier de nos enfants sera né. Je regrette qu’on doive mettre ainsi fin à notre correspondance, Max. Il n’est pas exclu que nous nous retrouvions un jour, sur un terrain où nous pourrons développer une meilleure compréhension mutuelle. Cordialement Martin Schulse - La mythologie nordique et germanique (Wotan est le nom germanique d’Odin, dieu de la guerre chez les Scandinaves) est un élément important de la culture nazie. Deutsch-Voelkische Bank und Handelsgesellschaft, Munich, Allemagne Mr Max Eisenstein Galerie Eisenstein San Francisco, Californie Le 8 décembre 1933 Cher Max, Heil Hitler ! Je regrette beaucoup d’avoir de mauvaises nouvelles à t’apprendre. Ta sœur est morte. Malheureusement pour elle, elle s’est montrée stupide. Il y a 15 jours, elle est arrivée ici, avec une horde de SA, qui défilaient sur le chemin, pratiquement sur les talons. La maison était pleine de monde – Elsa n’est pas bien depuis la naissance du petit Adolf, le mois dernier. Le médecin était là, ainsi que deux infirmières, tous les domestiques, et les enfants qui couraient partout. Par chance, c’est moi qui ai ouvert la porte. Tout d’abord, j’ai cru voir une vieille femme, puis j’ai vu son visage – et j’ai vu aussi les SA qui passaient déjà devant les grilles du parc. J’avais une chance sur mille de pouvoir la cacher. Une domestique pouvait surgir à tout moment. Avec Elsa couchée, là-haut, malade, comment aurais-je pu supporter que ma maison fût mise à sac ? Et pouvais-je courir le risque d’être arrêté pour avoir tenté de sauver une juive et de perdre tout ce que j’avais construit ici ? Bien sûr, en tant que patriote, mon devoir m’apparaissait clairement. Elle avait montré sur scène son corps impur à des jeunes Allemands : je devais la retenir et la remettre sur-le-champ aux SA. Mais cela, je ne l’ai pas fait. Je lui ai dit : « Tu vas tous nous faire prendre, Griselle. Cours vite te réfugier de l’autre côté du parc. »Elle m’a regardé dans les yeux, elle a souri, elle m’a dit : « La dernière chose que je souhaite, Martin, c’est te nuire », et elle a pris sa décision (elle a toujours été une fille courageuse). Elle devait être épuisée car elle n’a pas couru assez vite et les SA l’ont repérée. Je suis rentré, impuissant ; quelques minutes plus tard, ses cris s’étaient tus. Le lendemain matin, j’ai fait transporter son corps au village pour l’enterrer. C’était stupide de sa part d’être venue en Allemagne. Pauvre petite Griselle… Je partage ta peine mais, comme tu vois, je ne pouvais pas l’aider. Maintenant je dois te demander de ne plus m’écrire. Chaque mot qui arrive dans cette maison est désormais censuré, et je me demande dans combien de temps, à la banque, ils se mettront à ouvrir le courrier. Je ne veux plus rien avoir à faire avec les Juifs, mis à part les virements bancaires et leurs reçus. C’est déjà bien assez fâcheux pour moi qu’une Juive soit venue chercher refuge dans mon domaine. Je ne tolérerai plus d’être associé d’une manière ou d’une autre avec cette race. MARTIN
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