Exclusion et citoyenneté des jeunes en milieu rural. Quelle place

Transcription

Exclusion et citoyenneté des jeunes en milieu rural. Quelle place
Exclusion et citoyenneté des jeunes en
milieu rural. Quelle place pour les jeunes de la
ruralité québécoise?
Sébastien Savard, Guy Chiasson et
Tony Lachapelle
Note sur les auteurs :
Sébastien Savard Ph.D. est professeur au Département des sciences humaines de l’Université du Québec à
Chicoutimi.
Guy Chiasson Ph.D. est politologue et professeur au Département de travail social et des sciences sociales
à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Il est membre de la Chaire de recherche du Canada en
développement des collectivités (CRDC) de l’UQO et membre invité au Centre d’étude et de recherche en
intervention sociale (CÉRIS) de la même université.
Tony Lachapelle M.ed. est auxiliaire de recherche à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.
Centre d’étude et de recherche en intervention sociale (CÉRIS)
Série recherches N° 31
ISBN : 2-89251-176-3
2003
TABLE DES MATIÈRES
LA CITOYENNETÉ ET LA PARTICIPATION SOCIALE DES JEUNES .......................................................... 4
LE PROJET MOBILISATION JEUNESSE EN MILIEU RURAL .......................................................................... 8
DESCRIPTION DU SCHÉMA DE L’ÉVALUATION .......................................................................................... 10
PROCÉDURE DE LA CUEILLETTE DES DONNÉES........................................................................................ 10
LES RÉSULTATS ..................................................................................................................................................... 11
EFFETS DU PROJET SUR L’ISOLEMENT DES JEUNES ................................................................................ 12
EFFETS DU PROJET SUR L’AUGMENTATION DES RESSOURCES JEUNESSE ...................................... 12
ÉVALUATION FORMATIVE DU FONCTIONNEMENT DU PROJET ........................................................... 14
LES RELATIONS AVEC LE MILIEU .............................................................................................................................. 14
FORMATION ET OUTILS DE TRAVAIL DES MOBILISATRICES ....................................................................................... 16
LE ROULEMENT DE PERSONNEL ................................................................................................................................ 18
L’ENCADREMENT FOURNI PAR LES GESTIONNAIRES ................................................................................................. 19
CONCLUSION .......................................................................................................................................................... 20
BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................................................................... 24
2
Les chercheurs et les intervenants s’intéressant à la ruralité et au développement régional
québécois1 se sont intéressés à la question de l’intégration sociale des jeunes, principalement par
le biais d’études et de projets touchant à la problématique de «l’exode rural» (Conseil permanent
de la jeunesse, 1997; Potvin, 1998; Côté, 1991). C’est donc dire que ces travaux se sont jusqu’à
maintenant penchés surtout sur la situation des jeunes ruraux lorsque ces derniers sont en voie de
passage à la vie adulte. Ce passage est rendu difficile dans les milieux ruraux en l’absence de
conditions favorables dans les collectivités rurales, que ce soit par manque d’emploi, de
possibilité d’intégration sociale, de programme d’études ou tout simplement d’autonomie par
rapport au cadre familial (Côté, 1997; LeBlanc, 2000).
Ces travaux sont certes intéressants mais nous en apprennent peu sur le vécu des jeunes lorsqu’ils
sont à l’étape de leur trajectoire de vie précédant le passage à la vie adulte, soit l’adolescence.
Cette étape de la jeunesse est pourtant importante à comprendre car elle conditionne, en quelque
sorte, le rapport que le jeune entretiendra avec sa communauté rurale, une fois qu’il aura atteint
l’âge adulte. Notre article veut contribuer à remplir ce vide relatif en communiquant les résultats
d’une recherche évaluative réalisée autour du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Ce
projet, financé par Santé Canada, avait pour principal objectif d’agir sur les facteurs d’exclusion
sociale des adolescents (12-18 ans) vivant en milieu rural. L’analyse critique de ce projet nous
permettra de réfléchir à la question de la citoyenneté des adolescents en milieu rural ainsi qu’aux
défis que représente la promotion d’une telle citoyenneté.
Cet article est divisé en quatre grandes parties. Dans un premier temps, nous aborderons
brièvement la question de la citoyenneté et de la participation sociale des jeunes. Dans un
deuxième temps, nous présenterons les grandes lignes du projet Mobilisation jeunesse en milieu
rural de même que la méthodologie utilisée pour l’évaluer. Nous poursuivrons par la présentation
des résultats obtenus par le projet et des facteurs les ayant influencés. Finalement, nous
terminerons par une discussion où nous exposerons comment ce projet peut faire évoluer notre
compréhension de la problématique de la citoyenneté et de la participation sociale de ce sousgroupe de la société.
1
Bien que ce texte porte sur un cas québécois et qu’il s’inspire surtout d’une littérature québécoise, il nous semble
qu’ils posent des questions sur la jeunesse rurale dont l’intérêt dépasse largement ce contexte.
La citoyenneté et la participation sociale des jeunes
La notion de citoyenneté prend aujourd’hui un double sens (Hamel, 2000; Thériault, 2002). Dans
un premier sens plus abstrait, la citoyenneté renvoie à un ensemble de droits et libertés – droit de
vote, liberté d’expression, droit d’association– dont disposent les membres d’une communauté
politique quelconque et qui sont garantis aux individus par les institutions de l’État (Schnapper,
1994). À cette première forme plus abstraite, se greffe un second visage de la citoyenneté qui
désigne la participation active des individus à la société à travers des mécanismes concrets
assurant l’intégration et la cohésion sociales (le travail, les associations, l’école, la famille, etc.).
Dans les mots de Jacques Hamel :
La citoyenneté, tout au moins en sociologie, sort des limites de l’égalité
juridique et politique des individus. Elle a également un rapport avec les formes
de participation et d’identité qui marquent l’insertion des individus dans la
société, insertion qui outrepasse les bornes de la communauté politique. La
citoyenneté n’est plus ici un état, mais une action; elle consiste à prendre pied
dans la société en faisant corps avec ses semblables pour défendre son existence,
assurer sa survie, manifester son indépendance et tirer personnellement profit de
son adhésion à l’ensemble social (Hamel, 2000, p.66).
La citoyenneté prise dans le second sens, c’est-à-dire celui des mécanismes d’inclusion et de
participation à la société, est une préoccupation importante dans les sciences sociales
contemporaines (Helly et Van Schendel, 2001; Hamel et Molgat, 2000). Dans un contexte où les
grandes formes d’intégration de la société d’après-guerre – autant l’État-providence que le
salariat (Castel, 1995 ; Assogba, 2000; Molgat, 2000) – sont en crise et en restructuration
profonde, il est sans doute normal que la question de la citoyenneté se pose avec une certaine
urgence. Plus souvent qu’autrement, ces questionnements sur la citoyenneté active portent sur des
groupes dont la pleine intégration citoyenne pose problème (les femmes, les jeunes, les
immigrants, les personnes âgées) ou encore sur des espaces qui sont jugés exclus (la ruralité
périphérique, les vieux quartiers industriels, etc.). Cette question de la citoyenneté, prise comme
participation des individus aux affaires sociales, est jugée importante non seulement dans une
perspective d’une quête d’affirmation et d’égalité politique, mais aussi parce qu’elle est reconnue
par bien des spécialistes comme agissant à titre de « déterminant » majeur de la santé des
individus et des communautés (Conseil de la santé et du bien-être, 2000; Hancock, 1999).
4
Cette préoccupation contemporaine pour l’intégration de groupes exclus s’observe aussi dans la
pratique politique où l’on retrouve, depuis au moins une décennie, de plus en plus de politiques
sociales dirigées explicitement vers la consolidation de la citoyenneté de groupes spécifiques
(Deniger, 1996). C’est le cas par exemple de la Politique québécoise de la jeunesse (Secrétariat à
la jeunesse, 2001). Cette politique, à l’instar de programmes prenant place dans le contexte
européen (de Rozario, 1999), se situe dans la foulée d’un vaste courant de réflexion autour de
l’exclusion sociale des jeunes et de l’influence de ces formes d’exclusion sur la citoyenneté des
jeunes (Conseil de la santé et du bien être, 2001). La Politique jeunesse, en s’appuyant sur une
définition active de la citoyenneté, énonce son engagement à soutenir la quête d’une pleine
participation des jeunes à la société.
La citoyenneté se construit à travers différentes expériences, vécues d’abord
dans la famille, puis à l’école, dans les temps libres et au travail, par exemple.
De nos jours, les cadres traditionnels de soutien sont eux-mêmes en redéfinition,
et les conditions de la participation des jeunes dans la société se redéfinissent
elles aussi […] En réponse aux mutations sociales, économiques et culturelles, la
société québécoise doit relever de nouveaux défis. Pour ce faire le Québec doit
se donner des moyens concrets afin que, dès aujourd’hui, les jeunes puissent
participer pleinement au développement de leur société (Secrétariat à la
jeunesse, 2001, p. 9-11).
Ainsi le gouvernement du Québec par sa Politique jeunesse identifie une pluralité de sources
d’exclusion des jeunes et s’engage à mobiliser des moyens spéciaux nécessaires pour favoriser
l’intégration des jeunes autant sur le marché du travail que dans les diverses sphères de la vie en
société2.
La préoccupation pour la consolidation de la citoyenneté des jeunes en recoupe une autre dans le
contexte du projet évalué, soit celle de la difficile intégration des populations rurales situées à
l’extérieur du rayonnement des métropoles (Conseil des affaires sociales et de la famille, 1989;
Dionne et Klein, 1993; Vachon et Lemieux, 1996). D’ailleurs, cette difficulté, le gouvernement
l’a reconnue publiquement en mettant de l’avant sa Politique de la ruralité en 2001 (Ministère
2
Plus précisément, cette politique identifie quatre grandes orientations pour assurer une meilleure intégration de la
population jeunesse dans la société et c’est sur ces quatre orientations que s’appuie le plan d’action de la politique :
« Engager la société dans une culture de la relève; Assurer le développement du plein potentiel des jeunes; Faciliter
l’accès au marché du travail et améliorer la qualité de vie professionnelle; Développer un sentiment
d’appartenance. » (Secrétariat à la jeunesse, 2001, p. 11).
5
des Régions, 2001; Jean, 2002)3 . Cette dernière reconnaît la nécessité pour l’État québécois de
mettre de l’avant des moyens spéciaux et adaptés pour assurer le développement des milieux
ruraux éloignés des villes centrales.
Pour bien comprendre les difficultés d’intégration de la ruralité contemporaine, il faut tenir
compte des transformations rapides notées par plusieurs spécialistes (Jean, 1996; Dugas, 2000;
LeBlanc, 1998) qui ont permis l’émergence de formes de ruralité fortement différenciées.
Clermont Dugas (2000), parmi d’autres, nous convie à distinguer entre la ruralité proche des
grands centres qui bénéficient de la proximité de la concentration urbaine autant sur le plan
démographique qu’économique et la ruralité périphérique marquée par des taux de croissance
beaucoup plus modestes, voire par des tendances nettes à la dévitalisation.
Dans cette ruralité plus éloignée que cherche à atteindre la Politique de la ruralité, les difficultés
d’intégration et de participation des jeunes déjà identifiées par la Politique jeunesse se combinent
à d’autres facteurs liés plus spécifiquement à la ruralité et à son isolement (Conseil permanent de
la jeunesse, 1997; Gauthier et Bujold, 1995). Entre autres, du fait de leur faiblesse au niveau
démographique autant qu’économique, les milieux ruraux périphériques sont souvent confrontés
à une rareté des services de proximité (Carrier, Jean et LeBlanc, 2000) incluant celle des
infrastructures jeunesse faute de moyens pour les créer ou encore les maintenir et faute de masses
critiques pour les justifier. La problématique du maintien des écoles primaires dans les
communautés rurales a fait couler beaucoup d’encre (Jean, 2000; Carrier et Beaulieu, 1994) mais
elle n’est qu’une parmi d’autres infrastructures pour les jeunes que les communautés rurales ont
de la peine à garder lorsqu’elles réussissent à le faire. Cette quasi-absence d’infrastructures
jeunesse, tout particulièrement celles consacrées au loisir, engendre de la frustration, de la
déception et une perte d’intérêt chez les jeunes car il en résulte une disponibilité réduite
d’activités de divertissement adaptées à leurs besoins. Une étude européenne (Auclair et Vanoni,
2001) a d’ailleurs relevé de fortes convergences dans le discours des jeunes ruraux vers une
3
Bien que les difficultés d’intégration des milieux ruraux éloignés sont connues depuis très longtemps au Québec, ce
n’est que depuis 2001 et cela après des tergiversations multiples que le gouvernement québécois a mis de l’avant une
politique adressée explicitement à la ruralité et distincte de la politique agricole ou de la politique de développement
régional. En allant de l’avant avec sa Politique de la ruralité, le gouvernement québécois suivait l’exemple du
gouvernement fédéral canadien ainsi que celui de la Communauté européenne avec le Programme LEADER qui
s’était déjà donné des politiques spécifiques pour leurs espaces ruraux.
6
insatisfaction face au manque d’activités. Cette critique s’adresse également au manque de
soutien des adultes et des organisations locales (municipalités par exemple) dans la mise sur pied
d’activités pour les jeunes.
Auclair et Vanoni abordent ici la question de la participation sociale ou plus précisément celle
des lieux (ou infrastructures) de participation sociale pour les jeunes en milieu rural. Selon le
Conseil de la santé et du bien-être (2001), celle-ci se définit comme la rencontre entre la volonté
et la capacité d’un individu à faire partie d’une collectivité et la place qui lui est faite par la
collectivité. L’influence positive de la participation sociale, entre autres, sur la santé et le bienêtre est largement démontrée dans les recherches sociales (Hancock, 1999). Or, si la volonté des
jeunes de participer à la société est présente, le portrait tracé par Auclair et Vanoni laisse entendre
que celle-ci n’est pas toujours soutenue au niveau des communautés rurales par des
infrastructures jeunesse adéquates.
Pour faire face à ces difficultés qui confrontent la jeunesse rurale, l’État a mis en place, nous
l’avons vu plus tôt, des politiques sociales et des mesures visant à contrer l’exclusion des jeunes
et la marginalisation des territoires ruraux. Mais les communautés n’ont pas nécessairement
attendu les politiques étatiques pour agir. La préoccupation contemporaine pour le renforcement
de la citoyenneté des jeunes a aussi engendré toute une panoplie d’initiatives communautaires
cherchant par toutes sortes de moyens à consolider la place des jeunes dans la société (Fournier,
Desmarais, Royer, 2001). Certaines de ces initiatives communautaires visent surtout la
problématique de l’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi ou encore celle du retour aux
études4. D’autres, face à un monde du travail de plus en plus précarisé et plus ou moins
pénétrable, cherchent à créer des lieux de sociabilité et d’insertion des jeunes qui ne sont pas
forcément axés sur l’insertion en emploi : des cuisines collectives, des garderies communautaires,
etc. (Fournier, Desmarais, Royer, 2001). Certains projets communautaires s’adressent également
de façon plus spécifique aux jeunes vivant en région éloignée. Le projet Place aux jeunes, par
exemple, veut freiner l’exode des jeunes des régions rurales et semi-rurales par une approche
4
C’est le cas de l’expérience québécoise des Carrefours jeunesse-emploi interprétée par Yao Assogba (2000) comme
une réponse innovatrice à la difficulté grandissante autant de l’État que de l’entreprise privée d’assurer l’insertion à
la vie active des jeunes dans un contexte de « modernité avancée ».
7
axée sur la création de passerelles entre les jeunes et les acteurs de leur milieu susceptibles de
faciliter leur intégration sur le marché du travail local. Le projet veut modifier la perception
souvent négative entretenue par le jeune sur sa communauté d’origine, mais aussi, il veut
responsabiliser la communauté face au nécessaire engagement collectif que la lutte à l’exode
exige. Bref, les initiatives communautaires, tant au Québec qu’ailleurs, deviennent une
composante importante de l’effort de la société pour assurer les conditions d’une participation
citoyenne plus active de la jeunesse.
Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural participe à cette mouvance communautaire qui
cherche à promouvoir la citoyenneté jeunesse tout en s’attaquant aux facteurs d’exclusion de
cette clientèle. Bien qu’il ne se réfère pas explicitement au concept de citoyenneté pour décrire ce
qu’il veut faire, une lecture attentive du projet montre que la préoccupation du renforcement de
l’intégration et de la participation des jeunes à leurs communautés est au cœur de l’intervention
(Mobilisation jeunesse en milieu rural, 2000).
Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural
Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural s’adresse aux jeunes âgés de 12-18 ans vivant
dans les 18 communautés rurales dispersées dans la MRC Abitibi5, située à l’extrême est de la
région de l’Abitibi-Témiscamingue6. Le projet a émergé de la Table de concertation en
développement rural qui regroupe les principaux acteurs organisationnels (municipalités, Centre
local de développement, Centre local de services communautaires7, etc.) de la Municipalité
régionale de comté Abitibi préoccupés par la revitalisation des communautés rurales dispersées à
la grandeur du territoire. Les 12-18 ans représentent pour le territoire en question une population
5
Les MRC sont à la fois un palier de gouvernement supralocal et un découpage qui couvre à peu près l’ensemble du
territoire québécois habité.
6
L’Abitibi-Témiscamingue (AT) est située à l’extrême nord-ouest de l’écoumène québécois. Elle fait partie des
régions considérées comme « régions-ressources » par le gouvernement québécois, ce qui veut dire qu’elle dépend
assez largement pour sa survie de l’exploitation des matières premières (ressources minières, forestières).
7
Les Centres locaux de développement (CLD) et les Centres locaux de services communautaires (CLSC) sont des
instances parapubliques mises sur pied et financées par le gouvernement sur l’ensemble du territoire québécois mais
dirigées, jusqu’à tout récemment, par des conseils d’administration élus localement. Le premier intervient au niveau
du développement économique et social tandis que le second intervient au niveau des services de santé de première
ligne et des services communautaires.
8
cible d’environ 1800 jeunes, retenue parce qu’elle correspond, selon les initiateurs du projet, à un
âge où il est important que les jeunes puissent se réaliser afin de prévenir l’apparition et la
cristallisation de comportements déviants. Mobilisation jeunesse en milieu rural vise deux
objectifs généraux : briser l’isolement des jeunes vivant en milieu rural et améliorer les
conditions de vie des jeunes ruraux en augmentant le nombre de ressources jeunesse dans leur
milieu.
En se rendant dans les différentes communautés rurales, le projet souhaite établir des relations de
confiance avec les jeunes en vue d’amorcer un cheminement basé sur une prise de conscience de
leur réalité. Pour cela, le projet embauche trois personnes à temps plein qui occupent un rôle de
mobilisatrice dans les différents milieux, et ce, sur une période de 18 mois. Ces trois personnes
ont à leur charge six municipalités rurales chacune pour un total de 18 municipalités. Elles
mobilisent et dynamisent les milieux en réalisant des activités ou projets répondant aux besoins
des jeunes et aux objectifs de départ du projet. Entre autres, elles prennent contact avec les
jeunes, s’informent sur la réalité des jeunes, élaborent et réalisent avec les jeunes des événements
de concertation dans chaque collectivité, supportent les jeunes dans la réalisation de leur comité
et favorisent le «réseautage» entre les divers comités situés dans les différentes collectivités. Les
rencontres sont fixées par la mobilisatrice8 et les jeunes selon les besoins.
Au niveau des ressources humaines complémentaires, les mobilisatrices relèvent d’un comité
aviseur qui est composé de personnes provenant de plusieurs milieux concernés par la ruralité
locale. Ce comité s’est donné le mandat de soutenir les mobilisatrices tant au niveau
professionnel que personnel dans leur cheminement auprès des jeunes. De plus, il voit à ce que le
projet se déroule de la meilleure façon et s’il y a lieu, suggère les changements qui s’imposent.
Comme nous pourrons le voir, ce dernier rôle s’est avéré non négligeable.
8
Cinq des sept personnes engagées pour assumer le rôle de mobilisateur sont des femmes, ce qui justifie que nous
utilisions le féminin pour les identifier.
9
Description du schéma de l’évaluation
Les deux objectifs poursuivis dans cette recherche évaluative sont, d’une part, d’évaluer
l’implantation du programme et d’autre part, ses effets sur la population cible. Nous nous
sommes inspirés de l’approche qualitative pour comprendre par le biais d’entrevues semi-dirigées
et de focus groups, les effets de ce programme. Parmi les différentes procédures pour conduire
une évaluation, nous avons retenu la procédure orientée vers la prise de décision. Celle-ci,
comme son nom l’indique, vise à fournir de l’information pour alimenter les décideurs aux
diverses étapes du programme (l’analyse de besoins, l’élaboration, l’implantation et
l’amélioration du programme) (Monette et Jobin, 1996).
Procédure de la cueillette des données
La cueillette s’est effectuée en deux temps, soit au début du programme et 18 mois après le début
de son implantation. Les entrevues avec les mobilisatrices ont été réalisées en deux temps, soit 1
mois après le début du projet, en novembre 2001, et dans le dernier mois du projet, en février
2003. Les premières avaient pour but d’explorer comment elles avaient pris connaissance du
projet, ce qui les avait attiré dans ce travail, leur compréhension de leur rôle dans ce projet, le rôle
des jeunes, de même que la formation et la préparation qu’elles ont reçues avant et pendant le
projet. Lors de la deuxième phase d’entrevues, 6 des 7 mobilisatrices ont pu être rejointes et
interrogées. Les thèmes abordés furent les démarches réalisées, les difficultés rencontrées aux
diverses étapes du projet de même que les facteurs facilitant leur travail.
Les jeunes ont été interrogés sur leur vécu dans leur village, les relations qu’ils entretiennent avec
leurs pairs et les adultes de leur village, les jeunes des autres villages, sur la nature, la fréquence
et leur satisfaction des activités de loisirs qu’ils peuvent faire dans leur communauté. Les
rencontres portaient également sur les questions concernant la vision de leur avenir dans le
village de même que leur compréhension du rôle des mobilisatrices et des jeunes dans le projet.
Près d’une quarantaine de jeunes ont été rencontrés lors de cette étape. Les rencontres se sont
déroulées essentiellement dans les villages. Les jeunes ont été rencontrés de nouveau à la fin du
10
programme, c’est-à-dire au mois de février et mars 2003. Les mêmes thèmes ont été abordés mais
des questions sur le vécu des jeunes dans tout le processus du projet ont été ajoutées.
Les membres du comité aviseur ont été rencontrés à une seule reprise à la fin du programme par
le biais d’entrevues semi-dirigées. Les questions posées lors des rencontres concernaient la nature
du partenariat établi autour de Mobilisation jeunesse en milieu rural de même que leur
appréciation des résultats obtenus par le projet. Un focus group a également été réalisé avec des
acteurs du milieu provenant des différentes communautés touchées par le projet. Les personnes
étaient soit des agents de développement ruraux, des parents responsables, des intervenants
d’organismes du milieu (Centres jeunesse, etc.) ou des animateurs de comités de jeunes. Ces
témoins locaux du projet ont été questionnés sur leurs premiers contacts avec le projet et les
mobilisatrices et sur les impacts qu’ils ont perçus de Mobilisation jeunesse dans leur
communauté. Ce sont les gestionnaires du projet qui ont sélectionné et contacté les participants à
cette rencontre et 18 personnes ont collaboré à cette activité. Toutes ces entrevues ont été
enregistrées sur cassette sonore et retranscrites intégralement par la suite.
Les résultats
Nous débuterons cette section par la présentation des résultats de l’évaluation sommative du
projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Une évaluation sommative veut répondre à la
question suivante : Est-ce que le projet a produit les résultats qu’il voulait atteindre? Le projet
désirait modifier la réalité des jeunes dans deux dimensions particulières. On voulait tout d’abord
réduire l’isolement social des jeunes ruraux. L’atteinte de ce premier objectif devait passer par
l’entremise de trois moyens : l’augmentation du nombre et de la qualité des relations entre les
jeunes résidant dans un même village, la création de nouvelles occasions de contacts significatifs
entre les jeunes évoluant dans les différents milieux ruraux du territoire, le renforcement des
relations intergénérationnelles entre jeunes et adultes. Le deuxième objectif du projet était
d’améliorer la qualité de vie des jeunes ruraux en augmentant le nombre de ressources jeunesse
dans leur village.
11
Effets du projet sur l’isolement des jeunes
À partir des commentaires émis par les jeunes et les représentants des milieux lors des groupes de
discussion, un constat s’impose : le projet n’a atteint que de façon très partielle son objectif
d’augmenter et d’améliorer les contacts entre les jeunes vivant dans un même village et entre les
jeunes et les adultes des communautés rurales. C’est du moins le cas dans trois des six
municipalités visées par l’étude où les répondants n’ont signalé aucune augmentation
considérable des liens entre les jeunes du village ni des liens intergénérationnels suite à la mise
en place du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Nous verrons dans la section abordant
les résultats de l’évaluation formative les facteurs pouvant expliquer ce résultat décevant.
L’impact positif du projet s’est observé surtout en ce qui a trait aux liens entre les jeunes des
différentes localités. Les participants ont mentionné à plus d’une reprise que le projet
Mobilisation jeunesse a favorisé les contacts entre les jeunes des différents villages par le biais
d’activités organisées à l’échelle de l’ensemble de la MRC (comme la mise sur pied d’un
colloque pour l’ensemble de ce territoire). Les jeunes ont beaucoup apprécié ce genre d’initiative
leur permettant de sortir de leur isolement, de socialiser et de tisser des liens de solidarité avec
d’autres jeunes vivant dans un contexte sociogéographique similaire. Donc, le «réseautage» entre
les différentes localités du territoire a été selon les participants un élément marquant du
programme.
Effets du projet sur l’augmentation des ressources jeunesse
Un des objectifs fondamentaux de Mobilisation jeunesse était de stimuler la création de nouvelles
ressources jeunesse dans les milieux où il intervient. En créant ces ressources, on espérait non
seulement donner accès à des activités de loisirs adaptées aux intérêts des jeunes mais surtout,
ultimement, on voulait que ces ressources deviennent un lieu de citoyenneté permettant à cette
catégorie de citoyens de prendre la place qui lui revient dans la communauté. Pour évaluer
l’impact du projet sur cet aspect, nous avons interrogé les jeunes et les acteurs adultes de la
communauté (parents, animateurs, agents de développement, etc.) sur leur appréciation de
l’évolution du nombre de ressources jeunesse dans leur communauté suite au passage des
12
mobilisatrices. Les réponses fournies nous obligent à tracer un bilan plutôt timoré. En effet, bien
que deux localités sur six profitent d’un comité jeunesse, nous retrouvons peu de lieux de
rencontre disponibles pour les jeunes. L’impact du programme se situe davantage au niveau de sa
capacité à susciter la mise sur pied de comités pour faire bouger les jeunes dans leur milieu que
dans la création d’infrastructures jeunesse permanentes. La plupart de ces comités étaient, en
effet, non fonctionnels lors de notre passage. Certains avaient connu des moments d’activités
assez intenses dans un passé plus ou moins récent, mais tournaient au ralenti au moment de
l’évaluation. La participation des jeunes, dans la grande majorité des communautés, évolue
beaucoup dans le temps et semble suivre un cycle ponctué de hauts et de bas. Pendant une
certaine période, les jeunes apparaissent motivés et proactifs dans la réalisation de projets alors
qu’à d’autres moments, leur participation est beaucoup plus faible. Cette période d’accalmie
apparaît surtout immédiatement après la conclusion d’une activité d’envergure ayant nécessité la
mobilisation de beaucoup d’énergie. Ce fut le cas, par exemple, dans une communauté où les
jeunes ont organisé un spectacle de variétés. Le cycle de la participation semble également être
affecté par le départ d’un groupe de jeunes ou d’un jeune leader positif à l’extérieur du village. À
chaque année, il faut ainsi recommencer l’exercice de la prise de contact avec les jeunes et de
leur mobilisation autour de projets dans lesquels on désire qu’ils soient les maîtres d’œuvre.
Cette présentation de l’évaluation des effets du projet peut laisser l’impression que cette initiative
s’est finalement avérée un échec. Avant de porter un tel jugement, il est important de prendre
certains points en considération. Tout d’abord, procéder à une évaluation des résultats d’un projet
alors qu’il n’a que 18 mois de vie est un peu injuste envers ce dernier. En se penchant sur les
effets du projet, nous désirions avoir une idée de son niveau d’ancrage dans les milieux à la fin de
la période de financement et non porter un jugement définitif sur son efficacité. Un projet a
souvent besoin de plusieurs années avant de s’intégrer de façon notable dans une communauté. Il
serait donc nécessaire de retourner dans quelques années dans les communautés visées par le
projet si l’on désire avoir une évaluation plus juste de sa capacité à générer les changements
attendus. Il faut également mentionner que le projet ne s’est pas investi avec la même intensité
dans l’ensemble des villages. Certaines des communautés ciblées au départ n’ont pas démontré
beaucoup d’intérêts envers Mobilisation jeunesse en milieu rural et n’ont pas réagi aux approches
des mobilisatrices. Ces dernières n’ont pas insisté et ont plutôt concentré leurs énergies dans les
13
communautés plus ouvertes à leur présence. Certains des villages s’étant montrés plus distants
ont fait partie de notre échantillon ce qui peut également expliquer en partie que l’atteinte des
objectifs soit très inégale entre les communautés.
Évaluation formative du fonctionnement du projet
Dans les prochains paragraphes, nous aborderons de façon succincte les résultats de l’évaluation
formative du projet. Cette démarche se centre sur son fonctionnement au cours de la durée de
l’étude (18 mois) en s’intéressant de façon plus particulière aux éléments ayant facilité et limité
sa progression. Nous serons alors mieux en mesure d’expliquer les résultats quelques peu timorés
observés plus haut.
Nous allons présenter ici uniquement les facteurs ayant eu, de notre point de vue, les incidences
les plus importantes sur le projet et surtout sur sa capacité d’apporter une contribution
significative au renforcement de la citoyenneté jeunesse9.
Les facteurs qui se sont avérés déterminants pour le projet peuvent se regrouper à l’intérieur de
quatre grandes catégories : les relations avec les milieux, la formation et les outils de travail des
mobilisatrices, le roulement important de personnel et l’encadrement des mobilisatrices par les
gestionnaires du projet.
Les relations avec le milieu
Le projet a pu profiter à plusieurs égards de la collaboration d’un certain nombre d’acteurs du
milieu, souvent d’ailleurs des acteurs oeuvrant à l’échelle de l’ensemble du territoire MRC. C’est
le cas du milieu scolaire qui s’est toujours montré très ouvert envers le projet et ses intervenants.
Cette ouverture a surtout été utile pour faciliter les contacts entre les mobilisatrices et les jeunes.
À titre d’exemple, les mobilisatrices ont été autorisées à installer un kiosque à l’intérieur des
murs de l’école secondaire fréquentée par la majorité des jeunes ruraux et à voyager avec eux
9
Les personnes désirant avoir un portrait plus complet du fonctionnement du projet dans les quatre grandes phases
sont invitées à consulter le rapport final de l’évaluation du projet (Savard, Chiasson et Lachapelle, 2003).
14
dans les autobus scolaires afin, entre autres, de recruter des participants pour le projet. À l’échelle
locale, certains agents de développement10 ont établi le premier contact entre les mobilisatrices et
des personnes ressources de la communauté et leur ont permis de s’intégrer dans des projets déjà
amorcés impliquant des jeunes ciblés par le projet (par exemple, l’organisation d’un colloque
jeunesse s’adressant à l’ensemble des jeunes ruraux de la MRC).
Cependant, la collaboration des acteurs a également fait défaut dans plusieurs communautés
locales et a représenté un frein majeur à une implantation durable du projet dans ces
communautés. Les parents, par exemple, n’ont pas toujours été bien informés de l’existence et
des buts poursuivis par le projet. Ils n’appréciaient pas nécessairement de voir des adultes
inconnus aborder leurs jeunes sans savoir le motif précis au préalable. De même, la bonne
collaboration des agents de développement mentionnée plus tôt comme un facteur très utile n’a
pas été présente dans toutes les communautés. Avec d’autres agents de développement ruraux,
c’est davantage un climat de tension et de suspicion qui s’est installé. La confusion en ce qui a
trait aux rôles et mandats respectifs des mobilisatrices et des autres intervenants occupant déjà
une place sur le terrain semble être à la source de ces rapports conflictuels11. Cependant, ces
difficultés étaient surtout perceptibles dans les premiers mois du projet. L’équipe de Mobilisation
jeunesse en milieu rural a en effet rapidement voulu pallier à cette situation en élaborant un
dépliant dans lequel était spécifié leur rôle et où on retrouvait des exemples de responsabilités
qu’ils pouvaient assumer. Ce dépliant a été systématiquement distribué dans les milieux visités
par le projet.
10
Les agents de développement ont été engagés par les municipalités rurales pour animer leur milieu autour de
projets visant le développement économique et social des communautés aux prises avec des problèmes de
dévitalisation. C’est une entente cadre entre le gouvernement du Québec et l’organisme régional de développement
de la région qui a rendu possible le financement de l’embauche de ces intervenants pour une période de trois ans.
Rappelons qu’au départ, c’est la Table de concertation regroupant les agents de développement de la MRC Abitibi
qui a proposé l’idée du projet. Le soutien apporté par les agents de développement local a été très utile même s’il est
venu plus difficilement dans certaines communautés.
11
Il faut également dire que la confusion des rôles n’émanait pas uniquement du manque de clarté du mandat des
mobilisatrices mais pouvait également être expliqué par le fait que certains intervenants du milieu, comme les agents
de développement ruraux, n’avaient pas une compréhension très claire et très ancrée de leur propre mandat dans les
milieux ruraux. Cette absence de mandat clair conjugué à des conditions de travail souvent précaires des agents de
développement explique fort probablement l’inconfort et l’insécurité générés par la présence du projet Mobilisation
jeunesse dans certains villages.
15
Le peu de collaboration des milieux s’est aussi manifesté dans la difficulté notoire pour les
mobilisatrices de recruter des adultes responsables. Ces adultes, qui devaient assurer une certaine
permanence des comités dans les collectivités en assumant leur prise en charge une fois
l’implantation du programme terminée, ont plus souvent qu’autrement manqué à l’appel. Les
mobilisatrices devaient donc assurer elles-mêmes l’animation des comités ce qui leur
occasionnait une surcharge de travail. Dans les milieux ruraux, on n’a pas toujours compris que le
rôle des intervenantes était de mobiliser les milieux autour de la réponse aux besoins des jeunes
et non, de tout simplement les tenir occupés. Les responsables du projet espéraient que les
communautés rurales prendraient conscience de l’importance de se préoccuper du bien-être et de
l’épanouissement des jeunes et qu’un certain nombre d’adultes accepteraient d’animer, avec le
soutien des mobilisatrices, des comités de jeunes. Dans les faits, ces adultes ont rarement été au
rendez-vous. Les rares fois où l’on parvenait à dénicher un ou deux parents (presque toujours des
femmes), la période durant laquelle les mobilisatrices parvenaient à maintenir leur participation
était habituellement très décevante. La lourdeur de la tâche et le fait que cette implication
s’additionnait avec l’ensemble de leurs autres responsabilités familiales et professionnelles
avaient rapidement raison de leur motivation et de leur disponibilité. La possibilité d’assurer la
pérennité du projet dans les communautés après la période de financement était donc
sérieusement compromise.
Formation et outils de travail des mobilisatrices
L’absence, a peu de chose près, de formation de base offerte aux mobilisatrices et le manque
d’outils minimalement systématisés pour encadrer leur démarche d’intervention ont grandement
nui à la progression du projet, particulièrement dans les premiers mois de sa mise en place. Bien
qu’un certain nombre de mobilisatrices possédaient une formation universitaire ou collégiale au
moment de leur engagement, la majorité d’entre elles ont été retenues lors de l’embauche d’abord
et avant tout sur la base de leur intérêt, de leur expérience de travail avec les jeunes et même
parfois, tout simplement, de leur disponibilité. Au départ, les mobilisatrices n’avaient que le
rapport écrit de la demande de financement soumis au bailleur de fonds (Santé Canada) pour les
guider dans la détermination de leur mandat et de leurs responsabilités. Mais de façon plus
précise, elles avaient très peu d’indications sur comment s’y prendre pour entrer en contact avec
les jeunes, pour repérer les leaders positifs, pour se faire connaître et accepter par les milieux
16
visés, pour identifier les besoins et intérêts prioritaires des jeunes, etc. Cette quasi-absence de
structure est à la source de beaucoup de problèmes rencontrés par le projet. D’abord, elle a
insécurisé énormément les mobilisatrices au point d’inciter certaines d’entre elles à démissionner.
Encore, cette lacune a fait en sorte que les mobilisatrices ont négligé d’aller chercher, dès les
premiers contacts avec les milieux ciblés, l’intérêt et la collaboration des pouvoirs politiques
locaux. Souvent, la première fois que l’élite locale entendait parler du projet, c’était lorsqu’une
des mobilisatrices accompagnait un groupe de jeunes au conseil municipal afin de faire pression
sur lui pour qu’il accorde des subsides ou des privilèges au comité de jeunes en formation dans
leur village. En constatant leurs erreurs, les gestionnaires du projet et les mobilisatrices ont
modifié leur approche mais malheureusement, bien souvent, le lien de confiance avec les élus
était déjà compromis.
À la décharge du projet, il faut comprendre que les gestionnaires ont eu très peu de temps pour
s’organiser après avoir reçu la réponse positive du bailleur de fonds. Au départ, le projet devait
s’échelonner sur deux ans mais la réponse étant arrivée 6 mois plus tard, les gestionnaires ont dû
refaire leur devoir et démontrer qu’ils pouvaient atteindre les mêmes objectifs en 18 mois. Les
mobilisatrices et les gestionnaires du projet avaient donc le sentiment qu’ils devaient limiter le
plus possible la période de planification et de construction des outils et passer rapidement à
l’action. À mesure que le projet avançait et que les mobilisatrices et les gestionnaires prenaient de
l’expérience et de l’assurance, les outils et les stratégies se précisaient. Mais, c’est
malheureusement la capacité du projet à atteindre ses objectifs de façon satisfaisante dans un
cours laps de temps qui s’est avéré le prix à payer de cette approche «par essais et erreurs». Ce
contexte initial difficile a fait en sorte que les mobilisatrices ont dû faire preuve de beaucoup de
créativité et de capacité d’adaptation dans la mise en oeuvre du projet. Elles furent amenées à
concevoir au fur et à mesure leurs outils de travail tout en ayant une idée imprécise de leur
mandat réel auprès des jeunes et des communautés. Malgré cela, elles ont su faire preuve de
beaucoup d’initiative pour entrer en contact avec les jeunes et pour les animer par la suite autour
de la mise sur pied d’activités répondant aux besoins et aspirations des jeunes participants. Le
fruit de ce travail de création a d’ailleurs été réuni à l’intérieur d’un document pouvant servir
d’appui à d’autres initiatives de ce genre qui pourraient se mettre en branle dans une autre région
rurale.
17
Le roulement de personnel
La difficulté la plus importante du projet a sans aucun doute été les changements fréquents de
personnel. Sur les trois mobilisatrices engagées au départ, une seule est demeurée jusqu’à la fin
de l’implantation du programme. Le programme aura ainsi vu passer sept mobilisatrices
différentes pendant ses 18 mois d’existence. Ce roulement important n’est pas étranger au
manque de formation et d’outils ainsi qu’à l’importante charge de travail (établir des liens et les
maintenir avec 6 communautés rurales souvent fort éloignées les unes des autres). Les
mobilisatrices ont d’ailleurs fréquemment identifié ceux-ci comme des facteurs majeurs de
démobilisation. Cette difficulté fait donc ressortir avec beaucoup d’acuité un écueil important qui
confronte les organisations évoluant en territoire rural, soit le recrutement et le maintien de
personnels qualifiés. En effet, la disponibilité dans les milieux ruraux de personnes possédant les
qualifications professionnelles spécifiques nécessaires à la réalisation de mandats complexes est
habituellement en deçà de celui que l’on retrouve dans les communautés urbaines. Les
contraintes (manque de ressources, vaste territoire à couvrir, isolement et éloignement de la ville
d’origine, etc.) ainsi que la précarité souvent associées à l’intervention rurale finissent souvent
par décourager les rares intervenants qualifiés qui acceptent de relever le défi. Ces derniers
viennent souvent travailler en milieu rural pour se constituer une banque d’expérience leur
permettant, par la suite, de se dénicher un emploi en milieu urbain.
Une conséquence importante des changements de personnel fut l’obligation constante de
recommencer avec certains villages au début du processus à chaque renouvellement. Une
municipalité a même vu défiler 3 mobilisatrices en un an et demi. Difficile dans ces conditions
d’établir une relation de confiance avec les acteurs du milieu et les jeunes. Lorsqu’une nouvelle
mobilisatrice était engagée, souvent elle préférait poursuivre le travail déjà débuté dans un village
pour ne pas que ce dernier se démobilise au lieu d’initier des démarches dans un village non
encore pénétré. Cette situation a eu pour conséquence que certains villages n’ont, pour ainsi dire,
pas été visités par les mobilisatrices.
18
L’encadrement fourni par les gestionnaires
Le dernier facteur à souligner est sans nul doute la qualité de l’encadrement dont ont fait l’objet
les mobilisatrices. Les gestionnaires du projet, bien conscients de la lourdeur et de la complexité
de la tâche qu’ils devaient assumer, ont appuyé et encadré de façon serrée ces intervenantes qui
défrichaient un territoire d’intervention fort peu exploré jusqu’à maintenant. Des rencontres
hebdomadaires avec les mobilisatrices ont permis à ces dernières de communiquer l’état
d’avancement de leur démarche ou de ventiler sur les difficultés et interrogations rencontrées
dans le cadre de leur travail. Un comité formé des principaux partenaires impliqués dans le projet
(Centre local de développement, évêché, université, Centre local de services communautaires,
Régie régionale de la santé et des services sociaux, Carrefour jeunesse emploi12, etc.) a également
été formé afin d’assurer un suivi du projet mais également dans le but de soutenir autant les
mobilisatrices que les gestionnaires du projet qui n’étaient guère plus expérimentés dans la
réalisation d’un projet de cette nature. Mobilisation jeunesse a ainsi pu compter sur un soutien
ainsi qu’un encadrement provenant de plusieurs institutions locales et régionales intervenant tant
au niveau du développement que de la problématique jeunesse.
Les difficultés – tout comme les bons coups – observées dans le cas de Mobilisation jeunesse
sont en partie redevables à des éléments circonstanciels propres au projet. Cependant, on peut
aussi convenir que ces difficultés sont également en partie attribuables à des défis qui dépassent
largement le contexte de ce projet. La difficulté qu’a eu le projet de mobiliser les adultes
responsables ou encore celle de pérenniser les projets locaux face au cycle variable d’implication
des jeunes sont des exemples de problèmes qui sont probablement de portée plus générale. Nous
voudrons montrer dans la conclusion qui va suivre que le cas de Mobilisation jeunesse montre
avec une certaine transparence les limites de notre compréhension actuelle de la citoyenneté
jeunesse et de ses implications. Cette dernière partie nous permettra également de relever certains
paramètres d’intervention spécifiques à l’action sociale en milieu rural que l’analyse évaluative
de ce projet aura permis de faire ressortir.
12
Les Carrefours jeunesse-emploi sont des organismes communautaires oeuvrant à l’échelle locale qui interviennent
auprès des jeunes de 18 à 35 ans afin de les accompagner dans leur démarche d’intégration sociale.
19
Conclusion
Cet article s’était donné comme objectif d’évaluer la contribution du projet Mobilisation jeunesse
en milieu rural au renforcement de la citoyenneté des jeunes de la MRC Abitibi. Le constat qui
ressort de l’analyse est plutôt mitigé. L’isolement des jeunes dans leur communauté locale s’est
montré une limite tenace au renforcement de la citoyenneté des jeunes. Malgré les difficultés
rencontrées, le projet a tout de même fait une contribution indéniable à la citoyenneté jeunesse en
favorisant des liens plus étroits entre les jeunes habitant dans différentes communautés du
territoire couvert par Mobilisation jeunesse en milieu rural. De surcroît, il a démontré une
capacité importante d’adaptation en développant, face à des situations imprévues, des outils qui
seront sans doute précieux pour des démarches similaires cherchant à intégrer les jeunes en
milieu rural.
Ces constats doivent être mis en perspective par rapport aux difficultés inhérentes à l’intervention
dans le contexte des territoires ruraux de même qu’à l’état des connaissances et des pratiques sur
la citoyenneté et la participation sociale des jeunes de 12 à 18 ans. En définitive, ce projet nous
semble avoir subi les contrecoups d’un manque important d’outils autant pratiques que
conceptuels en ce qui concerne la citoyenneté des jeunes adolescents.
Ce projet, puisqu’il se penche sur une problématique qui n’a pas vu beaucoup d’interventions
auparavant, souffrait en quelque sorte d’un manque de modèle. Notre évaluation a permis de
montrer que tout au long du projet, les outils pour encadrer l’intervention faisaient défaut. Les
mobilisatrices nous ont, à plusieurs reprises, confirmé que ce manque d’outils avait causé
beaucoup de difficultés dans leur travail. Les promoteurs du projet, comme les mobilisatrices, ont
d’ailleurs dû, souvent de façon assez improvisée, développer des outils pour répondre à des
problèmes divers à mesure qu’ils se présentaient. Ces outils, il faut le noter, seront assurément
très utiles pour encadrer des projets subséquents qui pourront ainsi bénéficier de l’expérience
accumulée par le projet.
Sur le plan des outils conceptuels, la littérature par ailleurs riche sur la citoyenneté et la
participation sociale des jeunes porte très largement sur les groupes des 18-35 ans. Les
20
préoccupations de ces jeunes proches de celles des adultes sont assez éloignées à plusieurs égards
de celles des 12-18 ans visés par Mobilisation jeunesse en milieu rural.
Dans cette littérature, les notions de citoyenneté renvoient à une volonté des jeunes de prendre
une place à part entière comme des citoyens adultes dans la société, c’est-à-dire de prendre part
aux décisions et à la vie démocratique, de s’insérer sur le marché du travail, de devenir des agents
de développement de leur milieu, etc. (Conseil de la santé et du bien-être, 2001, Boisclair, Martel
et Pelletier, 2001). Cette conception de la citoyenneté jeunesse encadre assez mal la réflexion sur
la participation à la société des 12-18 ans.
Selon Auclair et Vanoni (2001), les jeunes de cet âge sont davantage préoccupés par le jeu et les
amis que par une participation active dans les instances décisionnelles. Ce que les jeunes nous ont
raconté et notre observation des cycles de participation des jeunes va dans le même sens que ces
observations de Auclair et Vanoni (2001). Ces jeunes veulent s’amuser et profiter des activités
qui s’offrent à eux. Prendre part à un comité où la mise sur pied d’activités dépend en grande
partie de leur investissement personnel provoque chez ces jeunes une baisse de participation. Ils
veulent pouvoir prendre part aux activités qui les intéressent quand ils le désirent. Plus tard, leurs
intérêts changeront, mais pour l’instant, les jeunes nous disent qu’ils veulent s’amuser davantage
que se voir inonder de responsabilités. Une façon de favoriser la participation sociale de cette
génération est de reconnaître leur statut de membre à part entière de la communauté en cherchant
à répondre à leurs besoins et intérêts, au même titre que ceux des autres catégories de citoyen. La
rémunération d’animateurs stables est une première étape pour s’approprier son développement et
répondre aux besoins des jeunes. Les jeunes pourront développer un sentiment d’appartenance et
mieux s’intégrer dans leur communauté si le type de participation sociale qui leur est proposé est
adapté à leurs besoins.
C’est donc dire que la question de la citoyenneté ne se pose pas de la même façon d’une
génération à l’autre. Les aspirations des adolescents et leur façon de prendre leur place dans leur
communauté (rurale) est différente de celle des jeunes de 18 à 35 ans et de celle des adultes. Ces
éléments de reconceptualisation de la participation sociale suggèrent au moins la nécessité de
poursuivre les recherches sur le sujet dans une perspective sensible à la différence
21
générationnelle. On connaît encore assez mal les aspirations des jeunes adolescents en matière de
participation citoyenne dans leurs communautés territoriales. Pourtant, ces aspirations sont
importantes puisqu’elles conditionnent en partie les chances de succès des interventions auprès
des jeunes.
Mobilisation jeunesse en milieu rural a justement privilégié une intervention qui comptait sur une
implication soutenue des jeunes. Ils devaient participer activement à la mise sur pied de comités
locaux, la préparation d’activités, la prise de décisions, etc. Une définition de la participation des
jeunes telle que celle issue des recherches de Auclair et Vanoni (2001) implique une participation
non seulement des jeunes mais aussi des adultes et plus largement des communautés dans
lesquelles ils vivent. Les propos autant des jeunes que de représentants des communautés visées
ont permis de voir que l’implication des adultes a souvent fait défaut notamment au niveau de la
mise sur pied et surtout du maintien des comités de jeunes. Cela suggère l’importance capitale
pour une intervention auprès des jeunes ruraux, non seulement de se donner une nouvelle
compréhension de la citoyenneté jeunesse mais également de travailler de façon assidue les
rapports avec les adultes des communautés visées pour s’assurer leur collaboration, justement
parce que l’on ne peut compter uniquement sur le dynamisme des adolescents.
En terminant, si le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural a permis de faire émerger une
nouvelle lecture de la participation sociale des jeunes comme phénomène social, il s’est
également avéré une expérience riche en apprentissage sur l’intervention réalisée dans un
contexte de ruralité. D’abord, l’importance de bien connaître les communautés et les intervenants
qui y gravitent avant de commencer à y intervenir est clairement ressortie. Chaque milieu a son
histoire, sa culture, sa dynamique spécifique qui obligent l’adaptation de ses stratégies pour entrer
en contact et pour vendre son projet. Une connaissance approfondie des micromilieux est donc
indispensable. Il faut également être disposé à investir beaucoup de temps et d’énergie dans la
consultation et la concertation des acteurs qui évoluent dans les milieux afin que ces derniers
comprennent bien les objectifs du projet et le mandat spécifique de ceux qui vont agir en son
nom. Même si cette obligation est présente dans tous les projets, peu importe le type de milieu,
elle s’avère particulièrement incontournable en milieux ruraux qui sont souvent plus hostiles face
aux intrusions d’acteurs et d’initiatives externes destinées à régler «leurs problèmes». Dans le
22
même ordre d’idée, il apparaît important de rapidement entrer en contact avec les pouvoirs locaux
et de chercher à obtenir leur collaboration, ou à tout le moins, leur approbation. La position que
vont adopter les élus face à un projet va souvent décider du succès ou de l’échec d’une action
planifiée. À cause des conditions précaires qui caractérisent souvent les interventions en milieu
rural, il est souvent nécessaire d’investir une part importante des ressources consacrées à la mise
en place d’un projet d’intervention à la formation des intervenants avant et pendant leur
intégration dans les communautés visées. En effet, comme il est particulièrement difficile de
trouver dans ce type de région le personnel qualifié nécessaire et de le garder, les gestionnaires de
projets doivent souvent engager des intervenants ayant peu d’expérience et ayant une formation
académique limitée. Il incombe ainsi aux ressources locales de combler ces lacunes et de
permettre aux intervenants embauchés d’acquérir les connaissances et les outils indispensables à
une intervention réussie. Il va de soi que les bailleurs de fonds devraient considérer cette charge
supplémentaire dans leur évaluation des coûts engendrés par l’implantation d’un nouveau
programme d’intervention dans des communautés rurales.
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