Exclusion et citoyenneté des jeunes en milieu rural. Quelle place
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Exclusion et citoyenneté des jeunes en milieu rural. Quelle place
Exclusion et citoyenneté des jeunes en milieu rural. Quelle place pour les jeunes de la ruralité québécoise? Sébastien Savard, Guy Chiasson et Tony Lachapelle Note sur les auteurs : Sébastien Savard Ph.D. est professeur au Département des sciences humaines de l’Université du Québec à Chicoutimi. Guy Chiasson Ph.D. est politologue et professeur au Département de travail social et des sciences sociales à l’Université du Québec en Outaouais (UQO). Il est membre de la Chaire de recherche du Canada en développement des collectivités (CRDC) de l’UQO et membre invité au Centre d’étude et de recherche en intervention sociale (CÉRIS) de la même université. Tony Lachapelle M.ed. est auxiliaire de recherche à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Centre d’étude et de recherche en intervention sociale (CÉRIS) Série recherches N° 31 ISBN : 2-89251-176-3 2003 TABLE DES MATIÈRES LA CITOYENNETÉ ET LA PARTICIPATION SOCIALE DES JEUNES .......................................................... 4 LE PROJET MOBILISATION JEUNESSE EN MILIEU RURAL .......................................................................... 8 DESCRIPTION DU SCHÉMA DE L’ÉVALUATION .......................................................................................... 10 PROCÉDURE DE LA CUEILLETTE DES DONNÉES........................................................................................ 10 LES RÉSULTATS ..................................................................................................................................................... 11 EFFETS DU PROJET SUR L’ISOLEMENT DES JEUNES ................................................................................ 12 EFFETS DU PROJET SUR L’AUGMENTATION DES RESSOURCES JEUNESSE ...................................... 12 ÉVALUATION FORMATIVE DU FONCTIONNEMENT DU PROJET ........................................................... 14 LES RELATIONS AVEC LE MILIEU .............................................................................................................................. 14 FORMATION ET OUTILS DE TRAVAIL DES MOBILISATRICES ....................................................................................... 16 LE ROULEMENT DE PERSONNEL ................................................................................................................................ 18 L’ENCADREMENT FOURNI PAR LES GESTIONNAIRES ................................................................................................. 19 CONCLUSION .......................................................................................................................................................... 20 BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................................................................... 24 2 Les chercheurs et les intervenants s’intéressant à la ruralité et au développement régional québécois1 se sont intéressés à la question de l’intégration sociale des jeunes, principalement par le biais d’études et de projets touchant à la problématique de «l’exode rural» (Conseil permanent de la jeunesse, 1997; Potvin, 1998; Côté, 1991). C’est donc dire que ces travaux se sont jusqu’à maintenant penchés surtout sur la situation des jeunes ruraux lorsque ces derniers sont en voie de passage à la vie adulte. Ce passage est rendu difficile dans les milieux ruraux en l’absence de conditions favorables dans les collectivités rurales, que ce soit par manque d’emploi, de possibilité d’intégration sociale, de programme d’études ou tout simplement d’autonomie par rapport au cadre familial (Côté, 1997; LeBlanc, 2000). Ces travaux sont certes intéressants mais nous en apprennent peu sur le vécu des jeunes lorsqu’ils sont à l’étape de leur trajectoire de vie précédant le passage à la vie adulte, soit l’adolescence. Cette étape de la jeunesse est pourtant importante à comprendre car elle conditionne, en quelque sorte, le rapport que le jeune entretiendra avec sa communauté rurale, une fois qu’il aura atteint l’âge adulte. Notre article veut contribuer à remplir ce vide relatif en communiquant les résultats d’une recherche évaluative réalisée autour du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Ce projet, financé par Santé Canada, avait pour principal objectif d’agir sur les facteurs d’exclusion sociale des adolescents (12-18 ans) vivant en milieu rural. L’analyse critique de ce projet nous permettra de réfléchir à la question de la citoyenneté des adolescents en milieu rural ainsi qu’aux défis que représente la promotion d’une telle citoyenneté. Cet article est divisé en quatre grandes parties. Dans un premier temps, nous aborderons brièvement la question de la citoyenneté et de la participation sociale des jeunes. Dans un deuxième temps, nous présenterons les grandes lignes du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural de même que la méthodologie utilisée pour l’évaluer. Nous poursuivrons par la présentation des résultats obtenus par le projet et des facteurs les ayant influencés. Finalement, nous terminerons par une discussion où nous exposerons comment ce projet peut faire évoluer notre compréhension de la problématique de la citoyenneté et de la participation sociale de ce sousgroupe de la société. 1 Bien que ce texte porte sur un cas québécois et qu’il s’inspire surtout d’une littérature québécoise, il nous semble qu’ils posent des questions sur la jeunesse rurale dont l’intérêt dépasse largement ce contexte. La citoyenneté et la participation sociale des jeunes La notion de citoyenneté prend aujourd’hui un double sens (Hamel, 2000; Thériault, 2002). Dans un premier sens plus abstrait, la citoyenneté renvoie à un ensemble de droits et libertés – droit de vote, liberté d’expression, droit d’association– dont disposent les membres d’une communauté politique quelconque et qui sont garantis aux individus par les institutions de l’État (Schnapper, 1994). À cette première forme plus abstraite, se greffe un second visage de la citoyenneté qui désigne la participation active des individus à la société à travers des mécanismes concrets assurant l’intégration et la cohésion sociales (le travail, les associations, l’école, la famille, etc.). Dans les mots de Jacques Hamel : La citoyenneté, tout au moins en sociologie, sort des limites de l’égalité juridique et politique des individus. Elle a également un rapport avec les formes de participation et d’identité qui marquent l’insertion des individus dans la société, insertion qui outrepasse les bornes de la communauté politique. La citoyenneté n’est plus ici un état, mais une action; elle consiste à prendre pied dans la société en faisant corps avec ses semblables pour défendre son existence, assurer sa survie, manifester son indépendance et tirer personnellement profit de son adhésion à l’ensemble social (Hamel, 2000, p.66). La citoyenneté prise dans le second sens, c’est-à-dire celui des mécanismes d’inclusion et de participation à la société, est une préoccupation importante dans les sciences sociales contemporaines (Helly et Van Schendel, 2001; Hamel et Molgat, 2000). Dans un contexte où les grandes formes d’intégration de la société d’après-guerre – autant l’État-providence que le salariat (Castel, 1995 ; Assogba, 2000; Molgat, 2000) – sont en crise et en restructuration profonde, il est sans doute normal que la question de la citoyenneté se pose avec une certaine urgence. Plus souvent qu’autrement, ces questionnements sur la citoyenneté active portent sur des groupes dont la pleine intégration citoyenne pose problème (les femmes, les jeunes, les immigrants, les personnes âgées) ou encore sur des espaces qui sont jugés exclus (la ruralité périphérique, les vieux quartiers industriels, etc.). Cette question de la citoyenneté, prise comme participation des individus aux affaires sociales, est jugée importante non seulement dans une perspective d’une quête d’affirmation et d’égalité politique, mais aussi parce qu’elle est reconnue par bien des spécialistes comme agissant à titre de « déterminant » majeur de la santé des individus et des communautés (Conseil de la santé et du bien-être, 2000; Hancock, 1999). 4 Cette préoccupation contemporaine pour l’intégration de groupes exclus s’observe aussi dans la pratique politique où l’on retrouve, depuis au moins une décennie, de plus en plus de politiques sociales dirigées explicitement vers la consolidation de la citoyenneté de groupes spécifiques (Deniger, 1996). C’est le cas par exemple de la Politique québécoise de la jeunesse (Secrétariat à la jeunesse, 2001). Cette politique, à l’instar de programmes prenant place dans le contexte européen (de Rozario, 1999), se situe dans la foulée d’un vaste courant de réflexion autour de l’exclusion sociale des jeunes et de l’influence de ces formes d’exclusion sur la citoyenneté des jeunes (Conseil de la santé et du bien être, 2001). La Politique jeunesse, en s’appuyant sur une définition active de la citoyenneté, énonce son engagement à soutenir la quête d’une pleine participation des jeunes à la société. La citoyenneté se construit à travers différentes expériences, vécues d’abord dans la famille, puis à l’école, dans les temps libres et au travail, par exemple. De nos jours, les cadres traditionnels de soutien sont eux-mêmes en redéfinition, et les conditions de la participation des jeunes dans la société se redéfinissent elles aussi […] En réponse aux mutations sociales, économiques et culturelles, la société québécoise doit relever de nouveaux défis. Pour ce faire le Québec doit se donner des moyens concrets afin que, dès aujourd’hui, les jeunes puissent participer pleinement au développement de leur société (Secrétariat à la jeunesse, 2001, p. 9-11). Ainsi le gouvernement du Québec par sa Politique jeunesse identifie une pluralité de sources d’exclusion des jeunes et s’engage à mobiliser des moyens spéciaux nécessaires pour favoriser l’intégration des jeunes autant sur le marché du travail que dans les diverses sphères de la vie en société2. La préoccupation pour la consolidation de la citoyenneté des jeunes en recoupe une autre dans le contexte du projet évalué, soit celle de la difficile intégration des populations rurales situées à l’extérieur du rayonnement des métropoles (Conseil des affaires sociales et de la famille, 1989; Dionne et Klein, 1993; Vachon et Lemieux, 1996). D’ailleurs, cette difficulté, le gouvernement l’a reconnue publiquement en mettant de l’avant sa Politique de la ruralité en 2001 (Ministère 2 Plus précisément, cette politique identifie quatre grandes orientations pour assurer une meilleure intégration de la population jeunesse dans la société et c’est sur ces quatre orientations que s’appuie le plan d’action de la politique : « Engager la société dans une culture de la relève; Assurer le développement du plein potentiel des jeunes; Faciliter l’accès au marché du travail et améliorer la qualité de vie professionnelle; Développer un sentiment d’appartenance. » (Secrétariat à la jeunesse, 2001, p. 11). 5 des Régions, 2001; Jean, 2002)3 . Cette dernière reconnaît la nécessité pour l’État québécois de mettre de l’avant des moyens spéciaux et adaptés pour assurer le développement des milieux ruraux éloignés des villes centrales. Pour bien comprendre les difficultés d’intégration de la ruralité contemporaine, il faut tenir compte des transformations rapides notées par plusieurs spécialistes (Jean, 1996; Dugas, 2000; LeBlanc, 1998) qui ont permis l’émergence de formes de ruralité fortement différenciées. Clermont Dugas (2000), parmi d’autres, nous convie à distinguer entre la ruralité proche des grands centres qui bénéficient de la proximité de la concentration urbaine autant sur le plan démographique qu’économique et la ruralité périphérique marquée par des taux de croissance beaucoup plus modestes, voire par des tendances nettes à la dévitalisation. Dans cette ruralité plus éloignée que cherche à atteindre la Politique de la ruralité, les difficultés d’intégration et de participation des jeunes déjà identifiées par la Politique jeunesse se combinent à d’autres facteurs liés plus spécifiquement à la ruralité et à son isolement (Conseil permanent de la jeunesse, 1997; Gauthier et Bujold, 1995). Entre autres, du fait de leur faiblesse au niveau démographique autant qu’économique, les milieux ruraux périphériques sont souvent confrontés à une rareté des services de proximité (Carrier, Jean et LeBlanc, 2000) incluant celle des infrastructures jeunesse faute de moyens pour les créer ou encore les maintenir et faute de masses critiques pour les justifier. La problématique du maintien des écoles primaires dans les communautés rurales a fait couler beaucoup d’encre (Jean, 2000; Carrier et Beaulieu, 1994) mais elle n’est qu’une parmi d’autres infrastructures pour les jeunes que les communautés rurales ont de la peine à garder lorsqu’elles réussissent à le faire. Cette quasi-absence d’infrastructures jeunesse, tout particulièrement celles consacrées au loisir, engendre de la frustration, de la déception et une perte d’intérêt chez les jeunes car il en résulte une disponibilité réduite d’activités de divertissement adaptées à leurs besoins. Une étude européenne (Auclair et Vanoni, 2001) a d’ailleurs relevé de fortes convergences dans le discours des jeunes ruraux vers une 3 Bien que les difficultés d’intégration des milieux ruraux éloignés sont connues depuis très longtemps au Québec, ce n’est que depuis 2001 et cela après des tergiversations multiples que le gouvernement québécois a mis de l’avant une politique adressée explicitement à la ruralité et distincte de la politique agricole ou de la politique de développement régional. En allant de l’avant avec sa Politique de la ruralité, le gouvernement québécois suivait l’exemple du gouvernement fédéral canadien ainsi que celui de la Communauté européenne avec le Programme LEADER qui s’était déjà donné des politiques spécifiques pour leurs espaces ruraux. 6 insatisfaction face au manque d’activités. Cette critique s’adresse également au manque de soutien des adultes et des organisations locales (municipalités par exemple) dans la mise sur pied d’activités pour les jeunes. Auclair et Vanoni abordent ici la question de la participation sociale ou plus précisément celle des lieux (ou infrastructures) de participation sociale pour les jeunes en milieu rural. Selon le Conseil de la santé et du bien-être (2001), celle-ci se définit comme la rencontre entre la volonté et la capacité d’un individu à faire partie d’une collectivité et la place qui lui est faite par la collectivité. L’influence positive de la participation sociale, entre autres, sur la santé et le bienêtre est largement démontrée dans les recherches sociales (Hancock, 1999). Or, si la volonté des jeunes de participer à la société est présente, le portrait tracé par Auclair et Vanoni laisse entendre que celle-ci n’est pas toujours soutenue au niveau des communautés rurales par des infrastructures jeunesse adéquates. Pour faire face à ces difficultés qui confrontent la jeunesse rurale, l’État a mis en place, nous l’avons vu plus tôt, des politiques sociales et des mesures visant à contrer l’exclusion des jeunes et la marginalisation des territoires ruraux. Mais les communautés n’ont pas nécessairement attendu les politiques étatiques pour agir. La préoccupation contemporaine pour le renforcement de la citoyenneté des jeunes a aussi engendré toute une panoplie d’initiatives communautaires cherchant par toutes sortes de moyens à consolider la place des jeunes dans la société (Fournier, Desmarais, Royer, 2001). Certaines de ces initiatives communautaires visent surtout la problématique de l’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi ou encore celle du retour aux études4. D’autres, face à un monde du travail de plus en plus précarisé et plus ou moins pénétrable, cherchent à créer des lieux de sociabilité et d’insertion des jeunes qui ne sont pas forcément axés sur l’insertion en emploi : des cuisines collectives, des garderies communautaires, etc. (Fournier, Desmarais, Royer, 2001). Certains projets communautaires s’adressent également de façon plus spécifique aux jeunes vivant en région éloignée. Le projet Place aux jeunes, par exemple, veut freiner l’exode des jeunes des régions rurales et semi-rurales par une approche 4 C’est le cas de l’expérience québécoise des Carrefours jeunesse-emploi interprétée par Yao Assogba (2000) comme une réponse innovatrice à la difficulté grandissante autant de l’État que de l’entreprise privée d’assurer l’insertion à la vie active des jeunes dans un contexte de « modernité avancée ». 7 axée sur la création de passerelles entre les jeunes et les acteurs de leur milieu susceptibles de faciliter leur intégration sur le marché du travail local. Le projet veut modifier la perception souvent négative entretenue par le jeune sur sa communauté d’origine, mais aussi, il veut responsabiliser la communauté face au nécessaire engagement collectif que la lutte à l’exode exige. Bref, les initiatives communautaires, tant au Québec qu’ailleurs, deviennent une composante importante de l’effort de la société pour assurer les conditions d’une participation citoyenne plus active de la jeunesse. Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural participe à cette mouvance communautaire qui cherche à promouvoir la citoyenneté jeunesse tout en s’attaquant aux facteurs d’exclusion de cette clientèle. Bien qu’il ne se réfère pas explicitement au concept de citoyenneté pour décrire ce qu’il veut faire, une lecture attentive du projet montre que la préoccupation du renforcement de l’intégration et de la participation des jeunes à leurs communautés est au cœur de l’intervention (Mobilisation jeunesse en milieu rural, 2000). Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural Le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural s’adresse aux jeunes âgés de 12-18 ans vivant dans les 18 communautés rurales dispersées dans la MRC Abitibi5, située à l’extrême est de la région de l’Abitibi-Témiscamingue6. Le projet a émergé de la Table de concertation en développement rural qui regroupe les principaux acteurs organisationnels (municipalités, Centre local de développement, Centre local de services communautaires7, etc.) de la Municipalité régionale de comté Abitibi préoccupés par la revitalisation des communautés rurales dispersées à la grandeur du territoire. Les 12-18 ans représentent pour le territoire en question une population 5 Les MRC sont à la fois un palier de gouvernement supralocal et un découpage qui couvre à peu près l’ensemble du territoire québécois habité. 6 L’Abitibi-Témiscamingue (AT) est située à l’extrême nord-ouest de l’écoumène québécois. Elle fait partie des régions considérées comme « régions-ressources » par le gouvernement québécois, ce qui veut dire qu’elle dépend assez largement pour sa survie de l’exploitation des matières premières (ressources minières, forestières). 7 Les Centres locaux de développement (CLD) et les Centres locaux de services communautaires (CLSC) sont des instances parapubliques mises sur pied et financées par le gouvernement sur l’ensemble du territoire québécois mais dirigées, jusqu’à tout récemment, par des conseils d’administration élus localement. Le premier intervient au niveau du développement économique et social tandis que le second intervient au niveau des services de santé de première ligne et des services communautaires. 8 cible d’environ 1800 jeunes, retenue parce qu’elle correspond, selon les initiateurs du projet, à un âge où il est important que les jeunes puissent se réaliser afin de prévenir l’apparition et la cristallisation de comportements déviants. Mobilisation jeunesse en milieu rural vise deux objectifs généraux : briser l’isolement des jeunes vivant en milieu rural et améliorer les conditions de vie des jeunes ruraux en augmentant le nombre de ressources jeunesse dans leur milieu. En se rendant dans les différentes communautés rurales, le projet souhaite établir des relations de confiance avec les jeunes en vue d’amorcer un cheminement basé sur une prise de conscience de leur réalité. Pour cela, le projet embauche trois personnes à temps plein qui occupent un rôle de mobilisatrice dans les différents milieux, et ce, sur une période de 18 mois. Ces trois personnes ont à leur charge six municipalités rurales chacune pour un total de 18 municipalités. Elles mobilisent et dynamisent les milieux en réalisant des activités ou projets répondant aux besoins des jeunes et aux objectifs de départ du projet. Entre autres, elles prennent contact avec les jeunes, s’informent sur la réalité des jeunes, élaborent et réalisent avec les jeunes des événements de concertation dans chaque collectivité, supportent les jeunes dans la réalisation de leur comité et favorisent le «réseautage» entre les divers comités situés dans les différentes collectivités. Les rencontres sont fixées par la mobilisatrice8 et les jeunes selon les besoins. Au niveau des ressources humaines complémentaires, les mobilisatrices relèvent d’un comité aviseur qui est composé de personnes provenant de plusieurs milieux concernés par la ruralité locale. Ce comité s’est donné le mandat de soutenir les mobilisatrices tant au niveau professionnel que personnel dans leur cheminement auprès des jeunes. De plus, il voit à ce que le projet se déroule de la meilleure façon et s’il y a lieu, suggère les changements qui s’imposent. Comme nous pourrons le voir, ce dernier rôle s’est avéré non négligeable. 8 Cinq des sept personnes engagées pour assumer le rôle de mobilisateur sont des femmes, ce qui justifie que nous utilisions le féminin pour les identifier. 9 Description du schéma de l’évaluation Les deux objectifs poursuivis dans cette recherche évaluative sont, d’une part, d’évaluer l’implantation du programme et d’autre part, ses effets sur la population cible. Nous nous sommes inspirés de l’approche qualitative pour comprendre par le biais d’entrevues semi-dirigées et de focus groups, les effets de ce programme. Parmi les différentes procédures pour conduire une évaluation, nous avons retenu la procédure orientée vers la prise de décision. Celle-ci, comme son nom l’indique, vise à fournir de l’information pour alimenter les décideurs aux diverses étapes du programme (l’analyse de besoins, l’élaboration, l’implantation et l’amélioration du programme) (Monette et Jobin, 1996). Procédure de la cueillette des données La cueillette s’est effectuée en deux temps, soit au début du programme et 18 mois après le début de son implantation. Les entrevues avec les mobilisatrices ont été réalisées en deux temps, soit 1 mois après le début du projet, en novembre 2001, et dans le dernier mois du projet, en février 2003. Les premières avaient pour but d’explorer comment elles avaient pris connaissance du projet, ce qui les avait attiré dans ce travail, leur compréhension de leur rôle dans ce projet, le rôle des jeunes, de même que la formation et la préparation qu’elles ont reçues avant et pendant le projet. Lors de la deuxième phase d’entrevues, 6 des 7 mobilisatrices ont pu être rejointes et interrogées. Les thèmes abordés furent les démarches réalisées, les difficultés rencontrées aux diverses étapes du projet de même que les facteurs facilitant leur travail. Les jeunes ont été interrogés sur leur vécu dans leur village, les relations qu’ils entretiennent avec leurs pairs et les adultes de leur village, les jeunes des autres villages, sur la nature, la fréquence et leur satisfaction des activités de loisirs qu’ils peuvent faire dans leur communauté. Les rencontres portaient également sur les questions concernant la vision de leur avenir dans le village de même que leur compréhension du rôle des mobilisatrices et des jeunes dans le projet. Près d’une quarantaine de jeunes ont été rencontrés lors de cette étape. Les rencontres se sont déroulées essentiellement dans les villages. Les jeunes ont été rencontrés de nouveau à la fin du 10 programme, c’est-à-dire au mois de février et mars 2003. Les mêmes thèmes ont été abordés mais des questions sur le vécu des jeunes dans tout le processus du projet ont été ajoutées. Les membres du comité aviseur ont été rencontrés à une seule reprise à la fin du programme par le biais d’entrevues semi-dirigées. Les questions posées lors des rencontres concernaient la nature du partenariat établi autour de Mobilisation jeunesse en milieu rural de même que leur appréciation des résultats obtenus par le projet. Un focus group a également été réalisé avec des acteurs du milieu provenant des différentes communautés touchées par le projet. Les personnes étaient soit des agents de développement ruraux, des parents responsables, des intervenants d’organismes du milieu (Centres jeunesse, etc.) ou des animateurs de comités de jeunes. Ces témoins locaux du projet ont été questionnés sur leurs premiers contacts avec le projet et les mobilisatrices et sur les impacts qu’ils ont perçus de Mobilisation jeunesse dans leur communauté. Ce sont les gestionnaires du projet qui ont sélectionné et contacté les participants à cette rencontre et 18 personnes ont collaboré à cette activité. Toutes ces entrevues ont été enregistrées sur cassette sonore et retranscrites intégralement par la suite. Les résultats Nous débuterons cette section par la présentation des résultats de l’évaluation sommative du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Une évaluation sommative veut répondre à la question suivante : Est-ce que le projet a produit les résultats qu’il voulait atteindre? Le projet désirait modifier la réalité des jeunes dans deux dimensions particulières. On voulait tout d’abord réduire l’isolement social des jeunes ruraux. L’atteinte de ce premier objectif devait passer par l’entremise de trois moyens : l’augmentation du nombre et de la qualité des relations entre les jeunes résidant dans un même village, la création de nouvelles occasions de contacts significatifs entre les jeunes évoluant dans les différents milieux ruraux du territoire, le renforcement des relations intergénérationnelles entre jeunes et adultes. Le deuxième objectif du projet était d’améliorer la qualité de vie des jeunes ruraux en augmentant le nombre de ressources jeunesse dans leur village. 11 Effets du projet sur l’isolement des jeunes À partir des commentaires émis par les jeunes et les représentants des milieux lors des groupes de discussion, un constat s’impose : le projet n’a atteint que de façon très partielle son objectif d’augmenter et d’améliorer les contacts entre les jeunes vivant dans un même village et entre les jeunes et les adultes des communautés rurales. C’est du moins le cas dans trois des six municipalités visées par l’étude où les répondants n’ont signalé aucune augmentation considérable des liens entre les jeunes du village ni des liens intergénérationnels suite à la mise en place du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural. Nous verrons dans la section abordant les résultats de l’évaluation formative les facteurs pouvant expliquer ce résultat décevant. L’impact positif du projet s’est observé surtout en ce qui a trait aux liens entre les jeunes des différentes localités. Les participants ont mentionné à plus d’une reprise que le projet Mobilisation jeunesse a favorisé les contacts entre les jeunes des différents villages par le biais d’activités organisées à l’échelle de l’ensemble de la MRC (comme la mise sur pied d’un colloque pour l’ensemble de ce territoire). Les jeunes ont beaucoup apprécié ce genre d’initiative leur permettant de sortir de leur isolement, de socialiser et de tisser des liens de solidarité avec d’autres jeunes vivant dans un contexte sociogéographique similaire. Donc, le «réseautage» entre les différentes localités du territoire a été selon les participants un élément marquant du programme. Effets du projet sur l’augmentation des ressources jeunesse Un des objectifs fondamentaux de Mobilisation jeunesse était de stimuler la création de nouvelles ressources jeunesse dans les milieux où il intervient. En créant ces ressources, on espérait non seulement donner accès à des activités de loisirs adaptées aux intérêts des jeunes mais surtout, ultimement, on voulait que ces ressources deviennent un lieu de citoyenneté permettant à cette catégorie de citoyens de prendre la place qui lui revient dans la communauté. Pour évaluer l’impact du projet sur cet aspect, nous avons interrogé les jeunes et les acteurs adultes de la communauté (parents, animateurs, agents de développement, etc.) sur leur appréciation de l’évolution du nombre de ressources jeunesse dans leur communauté suite au passage des 12 mobilisatrices. Les réponses fournies nous obligent à tracer un bilan plutôt timoré. En effet, bien que deux localités sur six profitent d’un comité jeunesse, nous retrouvons peu de lieux de rencontre disponibles pour les jeunes. L’impact du programme se situe davantage au niveau de sa capacité à susciter la mise sur pied de comités pour faire bouger les jeunes dans leur milieu que dans la création d’infrastructures jeunesse permanentes. La plupart de ces comités étaient, en effet, non fonctionnels lors de notre passage. Certains avaient connu des moments d’activités assez intenses dans un passé plus ou moins récent, mais tournaient au ralenti au moment de l’évaluation. La participation des jeunes, dans la grande majorité des communautés, évolue beaucoup dans le temps et semble suivre un cycle ponctué de hauts et de bas. Pendant une certaine période, les jeunes apparaissent motivés et proactifs dans la réalisation de projets alors qu’à d’autres moments, leur participation est beaucoup plus faible. Cette période d’accalmie apparaît surtout immédiatement après la conclusion d’une activité d’envergure ayant nécessité la mobilisation de beaucoup d’énergie. Ce fut le cas, par exemple, dans une communauté où les jeunes ont organisé un spectacle de variétés. Le cycle de la participation semble également être affecté par le départ d’un groupe de jeunes ou d’un jeune leader positif à l’extérieur du village. À chaque année, il faut ainsi recommencer l’exercice de la prise de contact avec les jeunes et de leur mobilisation autour de projets dans lesquels on désire qu’ils soient les maîtres d’œuvre. Cette présentation de l’évaluation des effets du projet peut laisser l’impression que cette initiative s’est finalement avérée un échec. Avant de porter un tel jugement, il est important de prendre certains points en considération. Tout d’abord, procéder à une évaluation des résultats d’un projet alors qu’il n’a que 18 mois de vie est un peu injuste envers ce dernier. En se penchant sur les effets du projet, nous désirions avoir une idée de son niveau d’ancrage dans les milieux à la fin de la période de financement et non porter un jugement définitif sur son efficacité. Un projet a souvent besoin de plusieurs années avant de s’intégrer de façon notable dans une communauté. Il serait donc nécessaire de retourner dans quelques années dans les communautés visées par le projet si l’on désire avoir une évaluation plus juste de sa capacité à générer les changements attendus. Il faut également mentionner que le projet ne s’est pas investi avec la même intensité dans l’ensemble des villages. Certaines des communautés ciblées au départ n’ont pas démontré beaucoup d’intérêts envers Mobilisation jeunesse en milieu rural et n’ont pas réagi aux approches des mobilisatrices. Ces dernières n’ont pas insisté et ont plutôt concentré leurs énergies dans les 13 communautés plus ouvertes à leur présence. Certains des villages s’étant montrés plus distants ont fait partie de notre échantillon ce qui peut également expliquer en partie que l’atteinte des objectifs soit très inégale entre les communautés. Évaluation formative du fonctionnement du projet Dans les prochains paragraphes, nous aborderons de façon succincte les résultats de l’évaluation formative du projet. Cette démarche se centre sur son fonctionnement au cours de la durée de l’étude (18 mois) en s’intéressant de façon plus particulière aux éléments ayant facilité et limité sa progression. Nous serons alors mieux en mesure d’expliquer les résultats quelques peu timorés observés plus haut. Nous allons présenter ici uniquement les facteurs ayant eu, de notre point de vue, les incidences les plus importantes sur le projet et surtout sur sa capacité d’apporter une contribution significative au renforcement de la citoyenneté jeunesse9. Les facteurs qui se sont avérés déterminants pour le projet peuvent se regrouper à l’intérieur de quatre grandes catégories : les relations avec les milieux, la formation et les outils de travail des mobilisatrices, le roulement important de personnel et l’encadrement des mobilisatrices par les gestionnaires du projet. Les relations avec le milieu Le projet a pu profiter à plusieurs égards de la collaboration d’un certain nombre d’acteurs du milieu, souvent d’ailleurs des acteurs oeuvrant à l’échelle de l’ensemble du territoire MRC. C’est le cas du milieu scolaire qui s’est toujours montré très ouvert envers le projet et ses intervenants. Cette ouverture a surtout été utile pour faciliter les contacts entre les mobilisatrices et les jeunes. À titre d’exemple, les mobilisatrices ont été autorisées à installer un kiosque à l’intérieur des murs de l’école secondaire fréquentée par la majorité des jeunes ruraux et à voyager avec eux 9 Les personnes désirant avoir un portrait plus complet du fonctionnement du projet dans les quatre grandes phases sont invitées à consulter le rapport final de l’évaluation du projet (Savard, Chiasson et Lachapelle, 2003). 14 dans les autobus scolaires afin, entre autres, de recruter des participants pour le projet. À l’échelle locale, certains agents de développement10 ont établi le premier contact entre les mobilisatrices et des personnes ressources de la communauté et leur ont permis de s’intégrer dans des projets déjà amorcés impliquant des jeunes ciblés par le projet (par exemple, l’organisation d’un colloque jeunesse s’adressant à l’ensemble des jeunes ruraux de la MRC). Cependant, la collaboration des acteurs a également fait défaut dans plusieurs communautés locales et a représenté un frein majeur à une implantation durable du projet dans ces communautés. Les parents, par exemple, n’ont pas toujours été bien informés de l’existence et des buts poursuivis par le projet. Ils n’appréciaient pas nécessairement de voir des adultes inconnus aborder leurs jeunes sans savoir le motif précis au préalable. De même, la bonne collaboration des agents de développement mentionnée plus tôt comme un facteur très utile n’a pas été présente dans toutes les communautés. Avec d’autres agents de développement ruraux, c’est davantage un climat de tension et de suspicion qui s’est installé. La confusion en ce qui a trait aux rôles et mandats respectifs des mobilisatrices et des autres intervenants occupant déjà une place sur le terrain semble être à la source de ces rapports conflictuels11. Cependant, ces difficultés étaient surtout perceptibles dans les premiers mois du projet. L’équipe de Mobilisation jeunesse en milieu rural a en effet rapidement voulu pallier à cette situation en élaborant un dépliant dans lequel était spécifié leur rôle et où on retrouvait des exemples de responsabilités qu’ils pouvaient assumer. Ce dépliant a été systématiquement distribué dans les milieux visités par le projet. 10 Les agents de développement ont été engagés par les municipalités rurales pour animer leur milieu autour de projets visant le développement économique et social des communautés aux prises avec des problèmes de dévitalisation. C’est une entente cadre entre le gouvernement du Québec et l’organisme régional de développement de la région qui a rendu possible le financement de l’embauche de ces intervenants pour une période de trois ans. Rappelons qu’au départ, c’est la Table de concertation regroupant les agents de développement de la MRC Abitibi qui a proposé l’idée du projet. Le soutien apporté par les agents de développement local a été très utile même s’il est venu plus difficilement dans certaines communautés. 11 Il faut également dire que la confusion des rôles n’émanait pas uniquement du manque de clarté du mandat des mobilisatrices mais pouvait également être expliqué par le fait que certains intervenants du milieu, comme les agents de développement ruraux, n’avaient pas une compréhension très claire et très ancrée de leur propre mandat dans les milieux ruraux. Cette absence de mandat clair conjugué à des conditions de travail souvent précaires des agents de développement explique fort probablement l’inconfort et l’insécurité générés par la présence du projet Mobilisation jeunesse dans certains villages. 15 Le peu de collaboration des milieux s’est aussi manifesté dans la difficulté notoire pour les mobilisatrices de recruter des adultes responsables. Ces adultes, qui devaient assurer une certaine permanence des comités dans les collectivités en assumant leur prise en charge une fois l’implantation du programme terminée, ont plus souvent qu’autrement manqué à l’appel. Les mobilisatrices devaient donc assurer elles-mêmes l’animation des comités ce qui leur occasionnait une surcharge de travail. Dans les milieux ruraux, on n’a pas toujours compris que le rôle des intervenantes était de mobiliser les milieux autour de la réponse aux besoins des jeunes et non, de tout simplement les tenir occupés. Les responsables du projet espéraient que les communautés rurales prendraient conscience de l’importance de se préoccuper du bien-être et de l’épanouissement des jeunes et qu’un certain nombre d’adultes accepteraient d’animer, avec le soutien des mobilisatrices, des comités de jeunes. Dans les faits, ces adultes ont rarement été au rendez-vous. Les rares fois où l’on parvenait à dénicher un ou deux parents (presque toujours des femmes), la période durant laquelle les mobilisatrices parvenaient à maintenir leur participation était habituellement très décevante. La lourdeur de la tâche et le fait que cette implication s’additionnait avec l’ensemble de leurs autres responsabilités familiales et professionnelles avaient rapidement raison de leur motivation et de leur disponibilité. La possibilité d’assurer la pérennité du projet dans les communautés après la période de financement était donc sérieusement compromise. Formation et outils de travail des mobilisatrices L’absence, a peu de chose près, de formation de base offerte aux mobilisatrices et le manque d’outils minimalement systématisés pour encadrer leur démarche d’intervention ont grandement nui à la progression du projet, particulièrement dans les premiers mois de sa mise en place. Bien qu’un certain nombre de mobilisatrices possédaient une formation universitaire ou collégiale au moment de leur engagement, la majorité d’entre elles ont été retenues lors de l’embauche d’abord et avant tout sur la base de leur intérêt, de leur expérience de travail avec les jeunes et même parfois, tout simplement, de leur disponibilité. Au départ, les mobilisatrices n’avaient que le rapport écrit de la demande de financement soumis au bailleur de fonds (Santé Canada) pour les guider dans la détermination de leur mandat et de leurs responsabilités. Mais de façon plus précise, elles avaient très peu d’indications sur comment s’y prendre pour entrer en contact avec les jeunes, pour repérer les leaders positifs, pour se faire connaître et accepter par les milieux 16 visés, pour identifier les besoins et intérêts prioritaires des jeunes, etc. Cette quasi-absence de structure est à la source de beaucoup de problèmes rencontrés par le projet. D’abord, elle a insécurisé énormément les mobilisatrices au point d’inciter certaines d’entre elles à démissionner. Encore, cette lacune a fait en sorte que les mobilisatrices ont négligé d’aller chercher, dès les premiers contacts avec les milieux ciblés, l’intérêt et la collaboration des pouvoirs politiques locaux. Souvent, la première fois que l’élite locale entendait parler du projet, c’était lorsqu’une des mobilisatrices accompagnait un groupe de jeunes au conseil municipal afin de faire pression sur lui pour qu’il accorde des subsides ou des privilèges au comité de jeunes en formation dans leur village. En constatant leurs erreurs, les gestionnaires du projet et les mobilisatrices ont modifié leur approche mais malheureusement, bien souvent, le lien de confiance avec les élus était déjà compromis. À la décharge du projet, il faut comprendre que les gestionnaires ont eu très peu de temps pour s’organiser après avoir reçu la réponse positive du bailleur de fonds. Au départ, le projet devait s’échelonner sur deux ans mais la réponse étant arrivée 6 mois plus tard, les gestionnaires ont dû refaire leur devoir et démontrer qu’ils pouvaient atteindre les mêmes objectifs en 18 mois. Les mobilisatrices et les gestionnaires du projet avaient donc le sentiment qu’ils devaient limiter le plus possible la période de planification et de construction des outils et passer rapidement à l’action. À mesure que le projet avançait et que les mobilisatrices et les gestionnaires prenaient de l’expérience et de l’assurance, les outils et les stratégies se précisaient. Mais, c’est malheureusement la capacité du projet à atteindre ses objectifs de façon satisfaisante dans un cours laps de temps qui s’est avéré le prix à payer de cette approche «par essais et erreurs». Ce contexte initial difficile a fait en sorte que les mobilisatrices ont dû faire preuve de beaucoup de créativité et de capacité d’adaptation dans la mise en oeuvre du projet. Elles furent amenées à concevoir au fur et à mesure leurs outils de travail tout en ayant une idée imprécise de leur mandat réel auprès des jeunes et des communautés. Malgré cela, elles ont su faire preuve de beaucoup d’initiative pour entrer en contact avec les jeunes et pour les animer par la suite autour de la mise sur pied d’activités répondant aux besoins et aspirations des jeunes participants. Le fruit de ce travail de création a d’ailleurs été réuni à l’intérieur d’un document pouvant servir d’appui à d’autres initiatives de ce genre qui pourraient se mettre en branle dans une autre région rurale. 17 Le roulement de personnel La difficulté la plus importante du projet a sans aucun doute été les changements fréquents de personnel. Sur les trois mobilisatrices engagées au départ, une seule est demeurée jusqu’à la fin de l’implantation du programme. Le programme aura ainsi vu passer sept mobilisatrices différentes pendant ses 18 mois d’existence. Ce roulement important n’est pas étranger au manque de formation et d’outils ainsi qu’à l’importante charge de travail (établir des liens et les maintenir avec 6 communautés rurales souvent fort éloignées les unes des autres). Les mobilisatrices ont d’ailleurs fréquemment identifié ceux-ci comme des facteurs majeurs de démobilisation. Cette difficulté fait donc ressortir avec beaucoup d’acuité un écueil important qui confronte les organisations évoluant en territoire rural, soit le recrutement et le maintien de personnels qualifiés. En effet, la disponibilité dans les milieux ruraux de personnes possédant les qualifications professionnelles spécifiques nécessaires à la réalisation de mandats complexes est habituellement en deçà de celui que l’on retrouve dans les communautés urbaines. Les contraintes (manque de ressources, vaste territoire à couvrir, isolement et éloignement de la ville d’origine, etc.) ainsi que la précarité souvent associées à l’intervention rurale finissent souvent par décourager les rares intervenants qualifiés qui acceptent de relever le défi. Ces derniers viennent souvent travailler en milieu rural pour se constituer une banque d’expérience leur permettant, par la suite, de se dénicher un emploi en milieu urbain. Une conséquence importante des changements de personnel fut l’obligation constante de recommencer avec certains villages au début du processus à chaque renouvellement. Une municipalité a même vu défiler 3 mobilisatrices en un an et demi. Difficile dans ces conditions d’établir une relation de confiance avec les acteurs du milieu et les jeunes. Lorsqu’une nouvelle mobilisatrice était engagée, souvent elle préférait poursuivre le travail déjà débuté dans un village pour ne pas que ce dernier se démobilise au lieu d’initier des démarches dans un village non encore pénétré. Cette situation a eu pour conséquence que certains villages n’ont, pour ainsi dire, pas été visités par les mobilisatrices. 18 L’encadrement fourni par les gestionnaires Le dernier facteur à souligner est sans nul doute la qualité de l’encadrement dont ont fait l’objet les mobilisatrices. Les gestionnaires du projet, bien conscients de la lourdeur et de la complexité de la tâche qu’ils devaient assumer, ont appuyé et encadré de façon serrée ces intervenantes qui défrichaient un territoire d’intervention fort peu exploré jusqu’à maintenant. Des rencontres hebdomadaires avec les mobilisatrices ont permis à ces dernières de communiquer l’état d’avancement de leur démarche ou de ventiler sur les difficultés et interrogations rencontrées dans le cadre de leur travail. Un comité formé des principaux partenaires impliqués dans le projet (Centre local de développement, évêché, université, Centre local de services communautaires, Régie régionale de la santé et des services sociaux, Carrefour jeunesse emploi12, etc.) a également été formé afin d’assurer un suivi du projet mais également dans le but de soutenir autant les mobilisatrices que les gestionnaires du projet qui n’étaient guère plus expérimentés dans la réalisation d’un projet de cette nature. Mobilisation jeunesse a ainsi pu compter sur un soutien ainsi qu’un encadrement provenant de plusieurs institutions locales et régionales intervenant tant au niveau du développement que de la problématique jeunesse. Les difficultés – tout comme les bons coups – observées dans le cas de Mobilisation jeunesse sont en partie redevables à des éléments circonstanciels propres au projet. Cependant, on peut aussi convenir que ces difficultés sont également en partie attribuables à des défis qui dépassent largement le contexte de ce projet. La difficulté qu’a eu le projet de mobiliser les adultes responsables ou encore celle de pérenniser les projets locaux face au cycle variable d’implication des jeunes sont des exemples de problèmes qui sont probablement de portée plus générale. Nous voudrons montrer dans la conclusion qui va suivre que le cas de Mobilisation jeunesse montre avec une certaine transparence les limites de notre compréhension actuelle de la citoyenneté jeunesse et de ses implications. Cette dernière partie nous permettra également de relever certains paramètres d’intervention spécifiques à l’action sociale en milieu rural que l’analyse évaluative de ce projet aura permis de faire ressortir. 12 Les Carrefours jeunesse-emploi sont des organismes communautaires oeuvrant à l’échelle locale qui interviennent auprès des jeunes de 18 à 35 ans afin de les accompagner dans leur démarche d’intégration sociale. 19 Conclusion Cet article s’était donné comme objectif d’évaluer la contribution du projet Mobilisation jeunesse en milieu rural au renforcement de la citoyenneté des jeunes de la MRC Abitibi. Le constat qui ressort de l’analyse est plutôt mitigé. L’isolement des jeunes dans leur communauté locale s’est montré une limite tenace au renforcement de la citoyenneté des jeunes. Malgré les difficultés rencontrées, le projet a tout de même fait une contribution indéniable à la citoyenneté jeunesse en favorisant des liens plus étroits entre les jeunes habitant dans différentes communautés du territoire couvert par Mobilisation jeunesse en milieu rural. De surcroît, il a démontré une capacité importante d’adaptation en développant, face à des situations imprévues, des outils qui seront sans doute précieux pour des démarches similaires cherchant à intégrer les jeunes en milieu rural. Ces constats doivent être mis en perspective par rapport aux difficultés inhérentes à l’intervention dans le contexte des territoires ruraux de même qu’à l’état des connaissances et des pratiques sur la citoyenneté et la participation sociale des jeunes de 12 à 18 ans. En définitive, ce projet nous semble avoir subi les contrecoups d’un manque important d’outils autant pratiques que conceptuels en ce qui concerne la citoyenneté des jeunes adolescents. Ce projet, puisqu’il se penche sur une problématique qui n’a pas vu beaucoup d’interventions auparavant, souffrait en quelque sorte d’un manque de modèle. Notre évaluation a permis de montrer que tout au long du projet, les outils pour encadrer l’intervention faisaient défaut. Les mobilisatrices nous ont, à plusieurs reprises, confirmé que ce manque d’outils avait causé beaucoup de difficultés dans leur travail. Les promoteurs du projet, comme les mobilisatrices, ont d’ailleurs dû, souvent de façon assez improvisée, développer des outils pour répondre à des problèmes divers à mesure qu’ils se présentaient. Ces outils, il faut le noter, seront assurément très utiles pour encadrer des projets subséquents qui pourront ainsi bénéficier de l’expérience accumulée par le projet. Sur le plan des outils conceptuels, la littérature par ailleurs riche sur la citoyenneté et la participation sociale des jeunes porte très largement sur les groupes des 18-35 ans. Les 20 préoccupations de ces jeunes proches de celles des adultes sont assez éloignées à plusieurs égards de celles des 12-18 ans visés par Mobilisation jeunesse en milieu rural. Dans cette littérature, les notions de citoyenneté renvoient à une volonté des jeunes de prendre une place à part entière comme des citoyens adultes dans la société, c’est-à-dire de prendre part aux décisions et à la vie démocratique, de s’insérer sur le marché du travail, de devenir des agents de développement de leur milieu, etc. (Conseil de la santé et du bien-être, 2001, Boisclair, Martel et Pelletier, 2001). Cette conception de la citoyenneté jeunesse encadre assez mal la réflexion sur la participation à la société des 12-18 ans. Selon Auclair et Vanoni (2001), les jeunes de cet âge sont davantage préoccupés par le jeu et les amis que par une participation active dans les instances décisionnelles. Ce que les jeunes nous ont raconté et notre observation des cycles de participation des jeunes va dans le même sens que ces observations de Auclair et Vanoni (2001). Ces jeunes veulent s’amuser et profiter des activités qui s’offrent à eux. Prendre part à un comité où la mise sur pied d’activités dépend en grande partie de leur investissement personnel provoque chez ces jeunes une baisse de participation. Ils veulent pouvoir prendre part aux activités qui les intéressent quand ils le désirent. Plus tard, leurs intérêts changeront, mais pour l’instant, les jeunes nous disent qu’ils veulent s’amuser davantage que se voir inonder de responsabilités. Une façon de favoriser la participation sociale de cette génération est de reconnaître leur statut de membre à part entière de la communauté en cherchant à répondre à leurs besoins et intérêts, au même titre que ceux des autres catégories de citoyen. La rémunération d’animateurs stables est une première étape pour s’approprier son développement et répondre aux besoins des jeunes. Les jeunes pourront développer un sentiment d’appartenance et mieux s’intégrer dans leur communauté si le type de participation sociale qui leur est proposé est adapté à leurs besoins. C’est donc dire que la question de la citoyenneté ne se pose pas de la même façon d’une génération à l’autre. Les aspirations des adolescents et leur façon de prendre leur place dans leur communauté (rurale) est différente de celle des jeunes de 18 à 35 ans et de celle des adultes. Ces éléments de reconceptualisation de la participation sociale suggèrent au moins la nécessité de poursuivre les recherches sur le sujet dans une perspective sensible à la différence 21 générationnelle. On connaît encore assez mal les aspirations des jeunes adolescents en matière de participation citoyenne dans leurs communautés territoriales. Pourtant, ces aspirations sont importantes puisqu’elles conditionnent en partie les chances de succès des interventions auprès des jeunes. Mobilisation jeunesse en milieu rural a justement privilégié une intervention qui comptait sur une implication soutenue des jeunes. Ils devaient participer activement à la mise sur pied de comités locaux, la préparation d’activités, la prise de décisions, etc. Une définition de la participation des jeunes telle que celle issue des recherches de Auclair et Vanoni (2001) implique une participation non seulement des jeunes mais aussi des adultes et plus largement des communautés dans lesquelles ils vivent. Les propos autant des jeunes que de représentants des communautés visées ont permis de voir que l’implication des adultes a souvent fait défaut notamment au niveau de la mise sur pied et surtout du maintien des comités de jeunes. Cela suggère l’importance capitale pour une intervention auprès des jeunes ruraux, non seulement de se donner une nouvelle compréhension de la citoyenneté jeunesse mais également de travailler de façon assidue les rapports avec les adultes des communautés visées pour s’assurer leur collaboration, justement parce que l’on ne peut compter uniquement sur le dynamisme des adolescents. En terminant, si le projet Mobilisation jeunesse en milieu rural a permis de faire émerger une nouvelle lecture de la participation sociale des jeunes comme phénomène social, il s’est également avéré une expérience riche en apprentissage sur l’intervention réalisée dans un contexte de ruralité. D’abord, l’importance de bien connaître les communautés et les intervenants qui y gravitent avant de commencer à y intervenir est clairement ressortie. Chaque milieu a son histoire, sa culture, sa dynamique spécifique qui obligent l’adaptation de ses stratégies pour entrer en contact et pour vendre son projet. Une connaissance approfondie des micromilieux est donc indispensable. Il faut également être disposé à investir beaucoup de temps et d’énergie dans la consultation et la concertation des acteurs qui évoluent dans les milieux afin que ces derniers comprennent bien les objectifs du projet et le mandat spécifique de ceux qui vont agir en son nom. Même si cette obligation est présente dans tous les projets, peu importe le type de milieu, elle s’avère particulièrement incontournable en milieux ruraux qui sont souvent plus hostiles face aux intrusions d’acteurs et d’initiatives externes destinées à régler «leurs problèmes». Dans le 22 même ordre d’idée, il apparaît important de rapidement entrer en contact avec les pouvoirs locaux et de chercher à obtenir leur collaboration, ou à tout le moins, leur approbation. La position que vont adopter les élus face à un projet va souvent décider du succès ou de l’échec d’une action planifiée. À cause des conditions précaires qui caractérisent souvent les interventions en milieu rural, il est souvent nécessaire d’investir une part importante des ressources consacrées à la mise en place d’un projet d’intervention à la formation des intervenants avant et pendant leur intégration dans les communautés visées. En effet, comme il est particulièrement difficile de trouver dans ce type de région le personnel qualifié nécessaire et de le garder, les gestionnaires de projets doivent souvent engager des intervenants ayant peu d’expérience et ayant une formation académique limitée. Il incombe ainsi aux ressources locales de combler ces lacunes et de permettre aux intervenants embauchés d’acquérir les connaissances et les outils indispensables à une intervention réussie. Il va de soi que les bailleurs de fonds devraient considérer cette charge supplémentaire dans leur évaluation des coûts engendrés par l’implantation d’un nouveau programme d’intervention dans des communautés rurales. 23 BIBLIOGRAPHIE ASSOGBA, Yao (2000). Insertion des jeunes, organisation communautaire et société. L’expérience fondatrice des Carrefours jeunesse-emploi au Québec. Québec, Presses de l’Université du Québec, 151 pages. ASSOGBA, Yao, Lucie FRÉCHETTE et Danielle DESMARAIS (2000). « Le mouvement migratoire des jeunes au Québec. Le réseau social, pivot du processus d’intégration », Cahiers du GÉRIS, Hull, Université du Québec à Hull, 23 pages. ASSOGBA, Yao et Lucie FRÉCHETTE (1997), « Le concept d’aspiration et le parcours migratoire des jeunes », dans Madeleine GAUTHIER (s.d), Pourquoi partir? La migration des jeunes d’hier et d’aujourd’hui. Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, p. 227242. AUCLAIR et VANONI, (2001). 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