60 Le catalogue de La Redoute que Gotlib et

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60 Le catalogue de La Redoute que Gotlib et
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Le catalogue de La Redoute
me rappelle
que Gotlib et Alexis ne sont pas dans la Pléiade
Pour quelle raison entrepose-t-on les livres aux toilettes ? J’ai peine { croire que cet usage
soit si répandu sans qu’il y ait une explication, sinon plusieurs. Ma mère y gardait en particulier
les livres et revues de science-fiction ; littérature de seconde classe ? manque de place ? Giuseppe y conserve une partie de ses bandes dessinées ; une autre partie était autrefois à son restaurant, à la disposition de ses clients ; littérature qui nourrit ? littérature qui fait chier ? c’est la
même ! Rien d’étonnant.
Chez nous, les livres et revues des toilettes sont disposées sur un escabeau. On trouve là
tout ce qu’on feuillette plutôt qu’on ne le lit, des livres qu’on prend page { page et non par chapitres :
— des revues prestigieuses, peut-être trop impressionnantes pour être lues d’un bout {
l’autre, consacrées au génie de la ponctuation, aux rhétoriques de la technologie et autres
thèmes qu’on imagine arides,
— des livres de dessins, des assemblages, des recueils (Oui ou Les mots ont des visages de
Joël Guenoun, Guerre et Plaies de Xavier Gorce et Hervé Le Tellier),
— ma pile de Sang d’Encre, revue de poésie et de graphisme qui voulut bien publier
quelques textes de moi,
— des albums de photos, la Bible en Lego,
— des magazines de mots croisés et de sudoku,
— les catalogues (Camif, AM/PM, et d’autres),
— et divers autres objets feuilletables dont le nombre oscille entre cinquante et cent.
Le catalogue de La Redoute propose à la vente des vibromasseurs — cherchez dans les
pages « beauté », et non pas à « petit électroménager ». Il n’y a pas si longtemps, ces appareils
étaient présentés comme un traitement des rides du cou.
Ça me rappelle une bande dessinée de Gotlib et Alexis que j’ai lue sans la comprendre
quand j’étais enfant : avant de présenter ses conclusions au lecteur, une jeune femme testait
dans les coulisses plusieurs appareils destinés à effacer les rides du cou ; l’un d’entre eux lui procurait une telle satisfaction qu’elle retournait dare-dare effacer quelques rides résiduelles. Des
coulisses montait un chant modulé (suggéré par un lettrage faisant des vagues) que l’effacement
des rides du cou ne suffisait pas à expliquer. Je comprenais parfaitement qu’elle avait un orgasme ; ce qui m’échappait, c’était cette insistance { parler des rides du cou. Le mystère ne s’est
éclairci qu’il y a quelques années, en lisant le catalogue de La Redoute.
Aujourd’hui, des tabous s’estompent (tandis que d’autres se renforcent), les sex toys sont {
la mode, ils s’invitent { la télévision et dans les magazines féminins. La Redoute affiche sans
complexe sa collection de vibromasseurs et ne cache ni leur nom, ni leur fonction. Gotlib et
Alexis sont les victimes de cette libération des mœurs, les rides du cou deviennent plus énigmatiques encore aux nouveaux lecteurs. Un peu de contrainte, de bêtise et d’hypocrisie, en quantité
raisonnable, aident l’humour { prospérer. Il faudra attendre la réédition des œuvres complètes
de Gotlib et Alexis dans la Pléiade pour qu’un bibliographe méticuleux, se penchant sur les se-
crets des phylactères obscurs, les éclaircisse à longueur de notes instructives et rapporte aux
érudits de demain qu’autrefois, les sex toys servaient à effacer les rides du cou.