L`ÉtOffE - National Magazine Awards

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L`ÉtOffE - National Magazine Awards
cinéma
L’étoffe
des héros
Qu’ont en commun Leonardo DiCaprio, Diane
Dufresne et les centaines d’acteurs et figurants
des Piliers de la terre, téléfilm inspiré du roman
de Ken Follett ? Ils ont revêtu les costumes
du Québécois Mario Davignon ! Portrait d’un
artisan aussi célèbre que discret.
par Mélanie Saint-Hilaire
U
n jeune homme court vers le plateau
de tournage en brandissant une
paire de talons hauts. « Madame Gardner,
mettez vos souliers, supplie-t-il.
Pleeease ! » Devant lui, une dame éblouissante marche pieds nus sur le sol jonché
de clous de l’atelier des décors. Elle se
retourne, lui adresse un léger sourire et
poursuit son chemin. Ava Gardner, l’une
des plus ardentes étoiles de Hollywood,
n’en fait qu’à sa tête.
En cet automne de 1978, Mario Davignon fait ses débuts sur le plateau mont­
réalais du drame Cité en feu, d’Alvin
Rakoff. S’il habille Ava Gardner — qui finit
par se chausser — et Henry Fonda, c’est
par accident. Il bosse d’abord en tant que
chauffeur du dessinateur de cos­tumes.
Qui s’effondre en début de tournage, terrassé par une crise cardiaque ! Le diplômé
en théâtre et en couture se voit forcé de
prendre la tête des opérations. « Insensé.
Je n’y connaissais rien », commente-t-il,
l’air de vivre un trac à retardement, au
milieu de son grand atelier.
Il ne va pas s’excuser d’avoir réussi,
quand même ? Aujourd’hui, cet homme de
58 ans compte parmi les rares costumiers
québécois qui sont admis à la cour des
célébrités. Il a habillé Leonardo DiCaprio
et Claire Danes pour Roméo + Juliette, en
1996. Sophia Loren pour Cœurs inconnus,
en 2001. Romain Duris, Evangeline Lilly et
John Malkovich pour Et après, en 2007…
Cet été, les téléspectateurs pourront
admirer son travail dans Les piliers de la
terre. Cette série de huit heures, tirée du
roman à succès du Britannique Ken Fol64
l’actualité 15 avril 2010
lett, narre les intrigues entourant l’édification d’une cathédrale dans l’Angleterre
du 12e siècle. Une production de 40 millions de dollars pleine de cavaliers
galopant vers des châteaux crénelés, de
soldats et de prêtres, de princes et de
manants. Le concepteur a passé huit mois
en Hongrie à confectionner environ
900 tenues pour les acteurs et les figurants. « Mario a fait preuve d’une exceptionnelle créativité pour rendre la diversité des personnages. Je suis sûr qu’il
obtiendra un prix pour son travail, peutêtre un Emmy », prophétise Michael
Prupas, président des Entreprises de
divertissement Muse, la maison mont­
réalaise qui coproduit la série.
« Sa grande qualité, c’est qu’il crée des
cos­tumes qui ne donnent pas l’impression
d’en être, lance sa plus fervente admi­
ratrice, la diva Diane Dufresne. Quand
il m’habille en reine, je deviens une
reine, et je n’ai rien à envier à Élisabeth Ire
d’Angleterre ! »
La chanteuse chouchoute du Québec
a porté sur scène plusieurs des inouïs
atours que son ami dessine pour elle entre
deux tournages. Un kimono fabriqué avec
des toiles d’artiste, par exemple. Ou une
robe princière dont la traîne se transforme
en écran — l’artiste y a fait projeter des
scènes de sa vie pendant son spectacle
Plurielle, en 2006. La Dufresne, qui s’y
connaît en art, a intégré trois de ses vêtements dans l’exposition qu’elle a inau­
gurée à l’Espace Création Loto-Québec,
en février dernier. Disposés entre ses
œuvres, ils se sont transformés en vraies
installations. « Mario est un grand créateur international, estime-t-elle. Son
humilité lui donne une grande liberté. »
Mario Davignon porte encore beau.
Taille mince et cheveu court. Son tricot
noir savamment côtelé dénote l’élégance
non ostentatoire des maîtres de l’image.
Les gens de cette fibre méprisent souvent
les autres ; pas lui. Ses proches rapportent
qu’il est du genre à quitter une pièce quand
les copains s’engueulent. Ultrasensible.
Il doit être le seul entrepreneur en ville
à ne pas avoir de carte de visite. « Je ne
suis pas carriériste », dit-il. La réplique
sonne juste, même si elle contredit le
scénario.
jean-françois bérubé pour l’actualité
La malle
aux trésors
C’est dans le peu glamoureux quartier
de la Petite-Bourgogne, à Montréal, que
loge F M R Costumes, l’atelier fondé par
Mario Davignon et ses associées, Renée
et Fabienne April. Le grand bâtiment
abrite la collection de costumes qu’ils
enrichissent depuis les années 1980 (voir
l’encadré « La malle aux trésors », p. 67).
En période de production, il se transforme
en petite usine où peuvent se côtoyer une
vingtaine de coupeurs, couturiers et
experts en patine, chargés de donner un
aspect naturel aux habits neufs. C’est là
que le concepteur crayonne ses modèles.
Là aussi qu’il mène ses recherches pour
chaque film, étudiant le scénario, la vision
Mario Davignon dans son atelier,
où chaque costume a une histoire.
du cinéaste, le caractère des personnages
et la période historique en jeu.
Sa passion, c’est le vêtement d’époque.
Ce maniaque du démodé pille les antiquaires partout où il va. Il en rapporte
des artefacts bizarres, telle cette unique
botte rouge qui aurait jadis galbé le mollet d’une tragédienne russe — « pour le
modèle », se justifie-t-il. Sa bibliothèque
ploie sous les livres de référence, les vieux
catalogues et La mode illustrée, encyclopédie française du 19e siècle. Il est
même capable de lire des testaments ‚
C’est comme ouvrir le coffre où maman
conservait sa robe de mariée. Sauf que
la malle fait trois étages ! Entrer chez
F M R Costumes, c’est se perdre dans
un dédale de tissus multicolores.
Robes, chemisiers, pantalons et vestons s’entas­sent jusqu’au plafond, sur
des tringles superposées. Il y a des
cartons de chaussures et de chapeaux,
des cintres couverts de ceintures et de
cravates, et même des bijoux. L’air a
un parfum de coton ancien.
Mario Davignon pousse vigoureusement les cintres et extirpe du fouillis
une jolie chose lustrée avec une boucle lâche à l’encolure. Vêtue comme
ça, pas étonnant que Charlize Theron
ait séduit Penélope Cruz et Stuart
Townsend (Nous étions libres, 2004).
Dans un autre style, cette robe victorienne de taffetas bruissant a aidé Anna
Paquin à incarner une institutrice du
19e siècle (Enterre mon cœur à Wounded
Knee, 2007). Ce costume mi-homme,
mi-femme, où l’on glisse une jambe
dans un pantalon noir et l’autre dans
une jupe écarlate, a fait sensation au
Stade olympique de Montréal lors
d’une prestation de Diane Dufresne
(ouverture des jeux gais Out­games de
2006). Au sous-sol, on découvre avec
éblouissement une richissime collection
de vêtements amérindiens, spécialité
de la maison.
Dans l’atelier, les créations portant
l’étiquette noire F M R Costumes continuent à s’accumuler, mêlées à d’innom­
brables antiquités. La précieuse collection pourrait toutefois échapper
au Québec. Ses propriétaires son­
gent à la vendre, de même que le
bâtiment. « Nous travaillons de plus en
plus à l’étranger. Gérer ça à distance
est devenu compliqué », regrette le
concepteur. Il cherche une façon de
garder à Montréal le costumier, utile à
de nombreux producteurs de cinéma
et de télévision. Quelqu’un aurait-il
une idée ?
15 avril 2010 l’actualité
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cinéma
l’étoffe des héros
jean-françois bérubé
CARL VALIQUET
pour étudier la garde-robe des colons
de la Nouvelle-France. « Après avoir fait
ta recherche, tu peux, en accord avec le
réalisateur, décider de concevoir un film
plus éclaté et plus coloré. Mais ce choix
doit être éclairé. Sinon, ton travail ne
tient pas, et le public le sent. »
Son souci d’authenticité va au-delà de
l’ourlet. Le réalisateur de la série Les
piliers de la terre, Sergio Mimica-Gezzan,
l’a su assez vite, merci. Il ne voulait pas
de perruques pour ses comédiens ; or,
les vêtements pour hommes, à l’époque
médiévale, étaient coupés sans col, car
les cheveux se portaient longs. « Vous
allez vous retrouver avec des acteurs à
la nuque dégagée dans des vêtements du
12e siècle. Les spectateurs vont se croire
à un party d’Halloween », a protesté Davignon. Les interprètes ont fini emperruqués. À 2 000 dollars par tête !
« Mario est un vrai perfectionniste »,
pré­vient en souriant la dessinatrice de
costumes Renée April, son amie depuis
le collège. « Mais c’est aussi un homme
agréable à côtoyer. Ouvert, curieux,
rigolo. Ensemble, nous rions comme des
adolescents. »
Il grandit à Iberville, au milieu d’une
fratrie de cinq garçons. Sa mère, Simonne,
coud pour le voisinage… et empile des
vête­ments désuets dans le cabanon.
Mario s’ins­crit en théâtre au collège
Lionel-Groulx, au début des années 1970,
puis en haute couture chez Cotnoir Capponi, grande école montréalaise aujour­
d’hui disparue. Ce hippie aux cheveux
longs mène ensuite une vie de bohème,
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Luc Picard dans
15 février 1839,
de Pierre
Falardeau, et
Diane Dufresne
en costume de
scène.
passant l’été à cueillir des petits fruits en
Colombie-Britannique, jusqu’à ce qu’il
soit embauché comme chauffeur pour le
tournage de Cité en feu. Merci papa. Il
n’aurait jamais travaillé dans le monde
du cinéma si Benoît Davignon, mécanicien et vétéran de guerre, ne l’avait obligé
à apprendre à conduire.
L’apprenti costumier a beau être doué,
au début, il a l’impression de « manger
ses bas ». Quand le producteur de Cité en
feu l’invite à dessiner les costumes pour
un deuxième long métrage, il demande
d’être rétrogradé. « Je vous ai dépannés,
d’accord, mais je ne sais pas comment
se fait un film. Vous ne pourriez pas
m’enga­ger comme habilleur pour que
je l’apprenne ? » Il passe les années
1980 à se former sur divers plateaux.
Quand il revient à la conception, en 1994,
pour le film d’action Highlander III,
il connaît toutes les ficelles du métier.
Sa carrière décolle, le menant auprès
de cinéastes aussi réputés que l’Australien
Baz Luhrmann et l’Américain Terry
Gilliam.
Son succès, il le doit en partie à son
genre subtil de leadership. « Mario gère
le chaos du tournage de manière telle-
« Cet homme ne fabrique pas des
costumes. Il recrée une époque. »
photos : ENTREPRISES DE DIVERTISSEMENT Muse
Scènes de la
série Les piliers
de la terre, dont
l’intrigue se
situe au Moyen
Âge. Le souci
d’authenticité
de Davignon
va au-delà de
l’ourlet. Pas
question pour
lui que les
acteurs aient l’air
déguisés pour
un party
d’Halloween !
ment élégante que tout devient facile »,
explique le cinéaste Yves Simoneau. Au
cours des trois films qu’ils ont ouvrés
ensemble, l’artiste a pu apprécier le talent
d’organisateur de son costumier, capable
de tenir ses engagements en respectant
échéances et budget. « Quand je pars en
guerre, Mario est mon épée ! »
Le grand réalisateur québécois n’oubliera
jamais les jours passés à Calgary, en 2006,
à filmer l’épopée Enterre mon cœur à
Wounded Knee. Au début, la centaine de
figurants qui doivent incarner les Sioux
ont l’air de Peaux-Rouges de bande dessinée. Ils n’ont pas souvent enfilé de tunique de daim, et ça se voit. Au lieu de
piquer une crise, Davignon se rend à la
tente d’habillage pour aider à ajuster les
costumes et les perruques. Résultat ? Le
film rafle un prix de l’association américaine Costume Designers Guild.
Cet être paisible, qui bouge avec
l’aisance d’un dompteur de chevaux,
montre un réel talent pour apprivoiser
les gens. En témoigne sa rencontre avec
Charlize Theron à l’occasion du drame
romantique Nous étions libres, couronné
en 2005 d’un prix Génie pour les meilleurs
costumes. Quand l’actrice essaie la pre-
mière robe, elle refuse tout net de la porter à l’écran. C’est qu’elle n’a pas encore
retrouvé la stupéfiante sveltesse qui était
la sienne avant d’interpréter la psychopathe rondouillarde du film Monster. Or,
ce modèle des années 1930 ne pardonne
aucun défaut… Sans s’énerver, le concepteur discute avec elle, puis refait le vêtement dans des teintes neutres. « Il faut
que les acteurs se sentent en confiance »,
dit-il simplement.
Mario Davignon comprend bien les
comédiens. Et pour cause : lui-même ne
se défend pas mal devant la caméra !
Les curieux peuvent louer le téléfilm
Le dernier templier (production qué­
bécoise réalisée par un Américain et
tournée au Maroc !), où il se glisse dans
les frusques d’un chevalier chrétien. À
l’été 2008, quand il se rend au Maghreb
pour vêtir les acteurs, il ne pense pas se
faire repêcher par l’équipe de casting,
qui cherche en vain à pourvoir le rôle
du chef religieux Guillaume de Beaujeu.
« Mario a la fantas­tique architecture de
visage d’un patriarche français. De plus,
il peut s’habiller lui-même », dit à la
blague Irene Litinsky, la Montréalaise
qui a produit le film. Elle ajoute : « Cet
homme ne fabrique pas des costumes.
Il recrée une époque. »
Cela, il le fait aussi bien pour des productions indépendantes que pour les
grands studios californiens. C’est ainsi
qu’il a conçu les costumes du film historique 15 février 1839, de Pierre Falardeau :
25 000 dollars pour vêtir tous les personnages à la mode du 19e siècle ! Le genre
de défis qu’il adore. Il l’a relevé en découpant des modèles qui se cousent vite dans
du lin acheté en gros. Le résultat lui a
valu de gagner un Jutra. Et de mettre
dans sa poche le réalisateur, qui, au début,
voulait l’étriper parce qu’il avait travaillé
principalement avec des producteurs
anglophones.
En 30 ans de métier, le dessinateur de
costumes a gagné la confiance des plus
grands. Lorsqu’il a procédé, avec l’acteur
Omar Sharif, aux essayages pour Le dernier templier, il lui a offert d’aller chercher
un miroir. La vedette égyptienne a planté
son regard noir dans le sien et a répliqué
de façon suave : « Merci, ce ne sera pas
nécessaire. Je vois bien dans vos yeux
que vous êtes content. »
Pour Mario Davignon, c’est la plus belle
y
des consécrations.
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