Changer les dictionnaires ? Une pluralité d

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Changer les dictionnaires ? Une pluralité d
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Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
[avec Pierre Corbin]
Résumé
Ce texte liminaire du volume en expose le propos : rassembler un faisceau de réflexions métalexicographiques, linguistiques et informatiques utiles pour imaginer,
entre le souhaitable et le faisable, de possibles évolutions des dictionnaires français
monolingues généraux. Au-delà de la présentation attendue des diverses contributions,
toutes appuyées sur une implication dans la formation professionnelle de lexicographes
de l’université Lille 3, cet article introductif s’efforce de situer les enjeux de chacune
d’elles dans le contexte où elles trouvent leur pertinence et engage le débat avec certaines des propositions qu’elles avancent.
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1. Enjeux sociaux de la lexicographie
Il se peut que la familiarité avec les dictionnaires fasse écran aux enjeux de leur
préservation et de leur évolution. Sujets à être à la fois révérés comme arbitres ultimes
des élégances lexicales et utilisés sans précautions particulières ni de méthode, ni, s’ils
sont imprimés, de manipulation, ils se diffusent partout, sous toutes formes, sur tous
supports et pour tous usages, ce qu’ils doivent à leur principe structurel élémentaire,
le couplage indéfiniment itérable d’items ordonnés conventionnellement et de données,
qui est aussi celui d’une multitude de répertoires non métalinguistiques (annuaires,
index, catalogues, guides, encyclopédies…), dont beaucoup portent indûment le nom
de dictionnaires. L’usager ordinaire s’accommode plus ou moins de ceux qu’il a sous la
main ou au bout du clic, glanant des renseignements sans forcément savoir apprécier
leur pertinence ni prendre la mesure du potentiel informatif des sources consultées,
voire sans être capable d’interpréter tout ce qui lui est donné à lire, tandis que pour
certains, érudits ou bibliophiles, des dictionnaires choisis s’apparentent à des gourmandises de l’esprit et du goût qu’encourage le commerce des tirages spéciaux 1.
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Dernier en date : l’« édition limitée et numérotée, habillée par Karl Lagerfeld » du millésime 2009 de la version en grand format du Petit Larousse illustré, « à offrir pour les fêtes de fin d’année » (http://www.editionslarousse.fr/fiche.asp, consulté le 18 février 2009) pour cinq euros de plus que la version de base (49,90 € au
lieu de 44,90 €). Pour des exemples antérieurs, cf. F. & P. Corbin (2008, § 2.2. et n. 25 [65], et § 4.1. et n. 39
[79]), P. Corbin (2008b, § 3.1. et n. 84) et F. Corbin (2009, II, n. 5).
2009b, Lexique 19 (« Changer les dictionnaires ? », P. Corbin & N. Gasiglia dir.), pp. 7-38.
[Article dans une revue internationale avec comité de lecture ; rédigé en 2009 ; 98 155 caractères]
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Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
Qu’il y ait de l’agrément à consulter des dictionnaires, pourquoi pas ? Ceux destinés
aux enfants déploient les séductions de l’image et de la couleur pour être attractifs 2, et
c’est sans doute utile. Mais ce qui peut être plaisant dans ces ouvrages n’en constitue que
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des attributs, non leur raison d’être, et leur importance sociale est d’une Ðautre envergure. Instruments majeurs, avec les grammaires, de la grammatisation des idiomes 3,
ils sont tout à la fois témoins des usages lexicaux et outils de leur normalisation et,
comme tels, contribuent solidairement au façonnement des représentations sociales du
lexique et des leurs propres. Par cette double dimension patrimoniale et fonctionnelle,
ils ont vocation à souder le corps social autour de ses pratiques langagières et à aider
les individus à jouer au mieux leur partition au sein de celles-ci. Bien utilisés, des dictionnaires bien conçus sont des sésames pour une insertion harmonieuse dans l’univers
des discours et des textes, ceux auxquels on accède comme ceux que l’on produit, qui
peuvent faire beaucoup pour l’épanouissement et la promotion des personnes. Encore
faut-il que soient remplies les deux conditions évoquées de leur bonne conception et de
leur bonne utilisation. Est-ce le cas, en France, aujourd’hui ? Si telle était pleinement
notre conviction, ce volume n’aurait pas lieu d’être. Pour autant, la question est trop
complexe pour accepter une réponse tranchée, ce que connote le titre que nous avons
retenu, « Changer les dictionnaires ? », qui couvre une double interrogation – le faut-il
et est-ce possible ? – et s’accompagne d’une autre, double également : ne faut-il pas
changer le rapport des locuteurs aux dictionnaires et comment faire ? Avec la prudence
qu’impose ce faisceau de questions, les articles réunis ici offrent l’éclairage de plusieurs
approches disciplinaires et de la comparaison avec certains aspects de ce qui s’observe
dans le monde anglophone.
2.
Analyses et propositions : pluralité d’approches
Ce recueil, axé sur les répertoires monolingues, s’ancre dans l’expérience, celle de la
formation professionnelle de lexicographes et de terminographes créée en 1991 à l’université Lille 3 4, qui est le trait d’union de tous ses contributeurs : Pierre Corbin l’imagina, lui donna corps avec Danielle Corbin et la dirige avec Nathalie Gasiglia, et tous
en furent ou en sont encore acteurs, la faisant bénéficier, plus ou moins continûment
et substantiellement, de leurs compétences spécifiques. Échelonnée sur une telle durée,
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cette formation pluridisciplinaire aux partenariats professionnels nombreux
et di-
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La quatrième de couverture du Robert benjamin de 2008, destiné aux élèves du cycle 2 de l’école primaire,
organise significativement sa matière en deux rubriques intitulées respectivement « Dictionnaire pédagogique » et « Dictionnaire plaisir ».
Cf. Auroux (1992).
D’abord diplôme d’université intitulé « Diplôme Européen de Lexicographie », puis D.E.S.S., elle constitue
désormais la composante « Lexicographie, Terminographie et Traitement Automatique des Corpus » de la
filière de sciences du langage d’un des masters de l’université (voir la page web http://stl.recherche.univlille3.fr/siteheberges/LTTAC/M2LTTAC.htm). Son histoire et ses principes ont été évoqués successivement,
avec plus ou moins de détail, par D. & P. Corbin (1994), P. Corbin (1995, introduction et § 2. ; 2002, introduction ; 2004 ; 2005, §§ 2.-4. ; 2006, vol. 1 : 90, 134, 137, 173, 187, 204-206, 214-219, 222, 255-259, 286-287 ;
2008a, § 1.) et Corbin & Gasiglia (2004, § 0. ; à paraître, introduction).
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vers 5 constitue un observatoire sans pareil de l’activité lexicographique et un laboratoire privilégié d’expérimentations alternatives, où, année après année, sont analysés
les ouvrages imprimés et électroniques, documentées leurs conditions évolutives de
production, acclimatées les techniques nouvelles de leur élaboration et imaginées de
possibles innovations. Nous livrons ici un florilège d’expressions de cette richesse d’approches et de points de vue dont bénéficient nos promotions successives d’étudiants,
réparties en trois rubriques en fonction de leur tonalité dominante (mais non exclusive),
qui feront se succéder analyses métalexicographiques, propositions linguistiques et options informatiques pour la lexicographie, entre lesquelles s’instaureront divers échos.
3.
Problèmes d’interprétabilité
Le volet métalexicographique s’ouvre sur un article de P. Corbin & N. Gasiglia qui
permet de tisser une trame à laquelle relier tous les autres. C’est l’analyse d’un article
(permettre) dans un dictionnaire particulier (le Dictionnaire du français au collège,
Larousse, 2000), examiné sous l’angle de son interprétabilité par ses destinataires.
Ceux-ci, élèves du premier cycle de l’enseignement secondaire français, sont à un moment crucial de leur rapport à la langue et à ses usages, où se détermine leur capacité
à appréhender et assimiler les codes d’autres espaces discursifs que ceux de leur expression spontanée. Par rapport aux répertoires élaborés pour le cycle 3 de l’école primaire, ceux qui leur sont alors proposés présentent un écart quantitatif et qualitatif
important, avec un ordre de grandeur des nomenclatures qui double, des descriptions
linguistiques qui s’enrichissent et des articles qui s’allongent et se complexifient 6, et
c’est à juste titre que leurs couvertures affichent le même objectif de maîtrise de la
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langue 7. Le verbe, par son rôle de pivot de la
phrase qui motive la focalisation des
réflexions de Thierry Fontenelle 8 et de Danièle Van de Velde 9 dans ce volume, est au
cœur de cette maîtrise à acquérir, mais une description à la fois précise et accessible
de l’articulation de ses significations et de ses contraintes combinatoires est difficile à
contenir dans l’espace d’un article de dictionnaire imprimé de longueur raisonnable et
de structure aisément interprétable, même pour des items dont le fonctionnement n’est
pas d’une complexité extrême.
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La note 7 de P. Corbin (2004) liste tous les intervenants réguliers ou occasionnels de la formation depuis sa
création jusqu’à cette date. S’y sont ensuite ajoutés Gabino Alonso, Antonio Balvet, Paul Bogaards, Estelle
Campion, Christophe Chenon, Jacques Florent, Yann Guillemot, Hélène Houssemaine-Florent, Ilan Kernerman, Nathalie Lanckriet, Dominique Laurent, Jean-Baptiste Lutic, Aurélie Migeotte, Julian Parish,
Marion Pépin, Sébastien Pettoello, Jean Pruvost, Roger Rainero, Pierre Rézeau, Valeria Zotti. Les rubriques
« Stages proposés en M1 TAL et M2 LTTAC » et « Emplois proposés à l’issue du M2 LTTAC » de la page web
de la formation (cf. supra n. 4) mentionnent les entreprises et institutions qui ont respectivement accueilli
nos élèves en tant que stagiaires et permis l’insertion professionnelle de nos diplômés.
Corbin & Gasiglia (2009, § 4.2.).
Dictionnaire du français au collège : « maîtriser la langue française » (première, quatrième et dos de couverture) ; Larousse du collège : « maîtrise de l’expression écrite et orale » / « maîtriser le français » (quatrième
de couverture, 2003 / 2006) ; Le Robert collège : « la maîtrise de la langue » / « maîtriser la langue » (quatrième
de couverture, 1997 / 2005 et 2008).
Fontenelle (2009 : 161), cf. infra § 6.
Van de Velde (2009, § 1.1.), cf. infra § 7.
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Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
Le verbe permettre est de ceux-ci, avec ses emplois non pronominaux et pronominaux, ses significations réparties entre autorisation et possibilité, ses structures argumentales à géométrie variable et quelques expressions toutes faites. Dans ses grandes
lignes, son comportement n’est pas difficile à saisir, mais sa description détaillée atteint
déjà une réelle complexité, comme le montre la formalisation adoptée par P. Corbin &
N. Gasiglia pour décrire les constructions correspondant aux seuls exemples proposés
par les articles des dictionnaires destinés aux collégiens et de quelques autres répertoires commensurables mais s’adressant à un public différemment spécifié 10. Le point
fort du Dictionnaire du français au collège réside dans sa description assez poussée de
la nature syntaxique et sémantique et du caractère obligatoire ou facultatif de l’ensemble des arguments du verbe dans les différents emplois qui sont distingués, mais il
a pour contrepartie le recours à une codification trop complexe pour que le tout-venant
des collégiens puisse en extraire la substance commodément et sans erreurs 11.
Si l’article permettre du Dictionnaire du français au collège contient, moyennant
quelques rectificatifs à apporter 12, des ingrédients descriptifs suffisants pour servir de
base à un bon article dans les limites du programme de ce répertoire, il le doit au fait
que celui-ci a pour origine le Dictionnaire du français contemporain, publié en 1966, à
l’époque de l’influence la plus forte de la linguistique sur la lexicographie française 13,
qui n’a plus depuis suivi le train d’une certaine lexicographie britannique dont Henri
Béjoint relate les pratiques dans ce volume 14. Les difficultés de lecture et d’interprétation qu’est de nature à susciter cet article peuvent, quant à elles, être référées aux
conditions pratiques de la production commerciale de dictionnaires, qui, comme l’illustre
sur un autre terrain la contribution de François Corbin 15, sont susceptibles de conduire
à des impasses. L’article permettre originel du Dictionnaire du français contemporain,
sensiblement plus riche en exemples, distribuait en effet ses informations métalinguis[011 Ð
tiques en un plus
grand nombre de modules moins complexes sur les différents niveaux d’une organisation plus arborescente, et ce sont l’extension de la nomenclature
et l’insertion d’iconographies opérées lors de la refonte effectuée en 1980 sous le titre
de Dictionnaire du français contemporain illustré qui ont conduit, pour gagner de la
place, au compactage textuel qui perdure regrettablement dans le Dictionnaire du français au collège, dont l’article permettre ne bénéficie plus d’une organisation aussi hiérarchisée.
Ceci étant, au-delà des circonstances qui ont fait de cet article ce qu’il est actuellement, et même si l’on peut légitimement souhaiter que l’usage des dictionnaires
fasse l’objet d’un apprentissage méthodique préparant à surmonter divers obstacles
rencontrables 16, la lexicographie didactique est de toute façon confrontée au premier
chef aux limites inhérentes aux répertoires imprimés, qui ont vocation à fournir aux
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Corbin & Gasiglia (2009, § 3.).
Corbin & Gasiglia (2009, § 4.).
Corbin & Gasiglia (2009 : 55 et n. 12).
Corbin & Gasiglia (2009 : 45). Cf. aussi P. Corbin (2002, § 1. ; 2006, vol. 1 : 250-251 ; 2008b, §§ 2.2. et 2.3.).
Béjoint (2009, notamment § 3.3.), cf. infra § 5.
F. Corbin (2009, notamment II), cf. infra § 4.
Cf. Macron (1999 : 446-447) et P. Corbin (2008b, §§ 1., 3.2. et 4.).
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apprenants non débutants toutes les informations utiles à l’enrichissement de leur potentiel d’expression dans des articles ni trop complexes ni trop longs. La gageure devient intenable dès qu’un item présente quelque richesse d’emploi, surtout si l’on entend
pousser son traitement linguistique plus loin que ne le font les actuels dictionnaires
imprimés pour apprenants, ainsi que le préconisent P. Corbin & N. Gasiglia au terme
de leur étude 17 : il faut alors tabler sur la souplesse modulaire d’un dictionnaire électronique conçu pour une utilisation personnalisée par les usagers, ce que Serge Verlinde
et ses partenaires défendent pour les allophones en exposant les principes d’organisation du Dictionnaire d’apprentissage du français langue étrangère ou seconde [DAFLES ],
pièce maîtresse de la Base lexicale du français qu’ils développent en ligne depuis plusieurs années 18, et pour quoi N. Gasiglia plaide concernant les apprenants natifs de
l’école primaire et du collège 19.
4.
Aléas de la production
Pour l’heure, les alternatives électroniques à l’organisation ordinaire des dictionnaires imprimés, belges ou québécoises 20, sont des prototypes développés en milieu
universitaire, avec ce que cela implique de manque de moyens maintenant durablement
les nomenclatures dans une incomplétude aléatoire. Mais l’ensemble des répertoires
électroniques achevés, publics 21 ou privés, auxquels des utilisateurs francophones
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peuvent accéder déclinent, avec dans le Ðmeilleur des cas des fonctionnalités ajoutées,
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le modèle du dictionnaire imprimé , qu’ils soient conçus spécifiquement pour un environnement numérique 23 ou, comme c’est le plus souvent le cas, qu’ils résultent de la
rétroconversion d’ouvrages sur papier.
Rien ne laisse présager un changement de cap de la part du petit nombre d’éditeurs
français de dictionnaires, dont la situation n’est pas florissante. Le marché stagne ou
régresse, la gestion prime, avec son cortège de réductions d’effectifs, de recours à des
rédacteurs temporaires, de recroquevillement des catalogues, d’exploitation des mêmes
contenus sous différents habillages, de repli sur des recettes éprouvées et de mise de
l’informatique au service de gains de productivité, et l’heure n’est pas à investir à long
terme pour un rendement incertain 24. Tandis qu’on accède sur Internet à des dictionnaires librement consultables sans grand attrait aux origines inégalement déterminables, les éditeurs majeurs ont, vis-à-vis d’une offre électronique qui passe pour peu
rentable, des stratégies contrastées : quasi-retrait pour Hachette, commercialisation
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Corbin & Gasiglia (2009, § 4.3.3.).
Verlinde, Selva & Binon (2009), cf. infra § 8.
Gasiglia (2009, § 3.2.), cf. infra § 9.
Respectivement le DAFLES à la Katholieke Universiteit Leuven et le DiCouèbe à l’université de Montréal.
Le Trésor de la langue française informatisé.
Cf. Verlinde, Selva & Binon (2009 : 218).
Il en est ainsi pour le dictionnaire Encarta, dont l’interface de consultation sans surprise ne donne pas accès à
l’intégralité des données stockées dans la base conçue pour sa réalisation (cf. Gasiglia (2009, n. 143)).
F. & P. Corbin (2008) et P. Corbin (2008b) fournissent les données qui étayent ce bilan raccourci à l’extrême.
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Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
de plusieurs ouvrages sur disques et en ligne par Larousse et Le Robert, avec des plusvalues variables par rapport aux versions imprimées 25.
L’étude en forme de diptyque de F. Corbin 26 se concentre sur un élément de valorisation, sur papier comme sur disque, d’un de ces dictionnaires, l’iconographie du Robert
junior, marquée par l’enrichissement de sa couverture lexicale dans sa première version
électronique, avant que celle-ci, faute de suivi, ne soit désolidarisée des évolutions ultérieures des nouvelles éditions imprimées.
Conséquence du retrait de l’ambitieux mais inergonomique Petit Robert des enfants 27,
la parution en 1993 du Robert junior imprimé, d’échelle et de format standardisés,
symbolisait l’échec, face aux normes du marché, du concept d’un auteur, Josette ReyDebove, qui dut en outre, eu égard à ses anathèmes récurrents contre l’utilisation de
l’image dans les dictionnaires “de langue” 28, boire le calice jusqu’à la lie en voyant ce
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dérivé sévèrement diminué 29 Ðin nover par rapport à ses concurrents déjà installés 30
qui, comme le Petit Robert des enfants, ne comportaient que des planches hors texte, en
étant le premier à intégrer des iconographies (en couleurs) au sein même des articles.
Pour son passage sur disque en 1998, qui bénéficia de diverses fonctionnalités offertes
par la version électronique du Petit Robert, le potentiel iconographique du Robert junior
fut habilement fécondé par le triple jeu d’un enrichissement puisant dans les illustrations du Robert benjamin de 1997 conçu pour le cycle 2, d’un réemploi systématique
d’une même image permettant de démultiplier le nombre des items iconographiés 31 et
de leur organisation en un ensemble thématique hiérarchisé intégrant également des
séquences sonores, à la fois indépendant des articles et relié à eux par des liens fonctionnant dans les deux sens 32. Outre l’agrément de consultation induit, ces options
contribuèrent à améliorer la systématicité de l’association d’images à des paradigmes
lexicaux déterminés 33, mais seulement dans les limites du stock iconographique hétérogène disponible, sources de lacunes, d’artifices et d’approximations pouvant affecter
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Pour le détail de l’offre, cf. Gasiglia (2009, § 2.3.1.).
Sur la genèse de son organisation, cf. F. Corbin (2009, « Avant-propos »).
Il cumulait format encombrant (20 × 25 cm, cf. P. Corbin (2002 : 16 et 2008b, n. 67)), poids excessif (2 kg) et
disposition textuelle sur trois colonnes disproportionnées faisant obstacle à une lecture linéaire (cf. P. Corbin
(2008b : 1233-1234)).
Elle en donna une de ses dernières expressions, peu avant son décès, dans un débat qui l’opposa, justement, à
F. Corbin lors d’un colloque, et dont on trouve l’écho dans F. Corbin (2005 : 357-358) sous la forme d’un
codicille intitulé « Post-scriptum : Réponse à Josette Rey-Debove sur l’utilisation des images ».
À titre d’exemple, par rapport à sa source, le nombre de caractères y fut plus que divisé par deux dans l’article permettre, amputé notamment du traitement de son emploi pronominal, qui ne fut repris en compte
que dans l’édition de 2005.
Le tour du mot de 1985, dans son tirage de 1988 retitré Dictionnaire Bordas. Le junior, le Maxi débutants
Larousse de 1986, dans son édition de 1991, et la nouvelle édition du Dictionnaire Hachette juniors parue en
1993.
Selon les chiffres de l’éditeur, faisant état de « 1 000 illustrations » pour l’édition imprimée (première et
quatrième de couverture) et de « 8 000 mots illustrés » pour le CD-ROM (boîtier et couverture du livret). Cf.
F. Corbin (2009, I, § 2.1.2.).
F. Corbin (2009, I, §§ 2.2. et 3.2., et II : 102.).
F. Corbin (2009, I, §§ 2.1.3. et 2.1.4.).
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les articles comme l’esquisse d’ontologie notionnelle qui structure les regroupements
d’images et de sons 34.
Cette dynamique tourna court dès la refonte du Robert junior imprimé en 1999, qui
ne fut pas accompagnée d’une actualisation correspondante de la version électronique.
F. Corbin montre les deux conséquences, de nature différente, de cette désynchronisation. La plus immédiatement sensible réside dans le leurre qui put donner à croire aux
acheteurs potentiels qu’ils consulteraient le même dictionnaire quel que soit le support 35. La plus profonde est le coût en travail qu’aurait demandé une éventuelle resynchronisation eu égard à l’importance des écarts creusés par le renouvellement de l’iconographie de la refonte imprimée, spécialement pour ce qui concernait le maintien des
connexions entre articles et regroupements thématiques 36. Depuis, les deux produits
se sont encore écartés, le dictionnaire imprimé ayant connu une nouvelle refonte importante en 2005 37, tandis que la version électronique, rebaptisée Le Robert des enfants,
se pérennisait dans sa mouture initiale.
Ces avatars illustrent exemplairement les limites actuelles de la lexicographie commerciale française, qui n’est pas à court de savoir-faire mais manque de moyens et d’es[014
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prit de suite, le premier Ðdéfi cit n’étant qu’une des causes du second, qui s’enracine
aussi dans l’instabilité directoriale d’entreprises qui ont plusieurs fois changé d’actionnaires dans le dernier quart de siècle, ce qui vaut aussi bien pour Larousse que pour
Le Robert 38. La version électronique du Robert junior n’est ni la première à ne plus
correspondre à la version imprimée d’un “même” dictionnaire, ni le premier répertoire à
perdurer dans un catalogue sans actualisation significative, ni la première victime de
décisions à court terme et à courte vue. Dans une période morose, les éditeurs tendent
à vendre en l’état ce qui peut l’être sans se montrer trop regardants, bichonnant leurs
répertoires vedettes au détriment d’autres produits, et les couvertures des ouvrages
changent plus souvent que leurs contenus 39 : c’est un obstacle majeur au renouvellement foncier de notre lexicographie.
5.
Des modèles anglo-saxons ?
Vue de France, la lexicographie de langue anglaise semble plus florissante. La planète est son marché, ses moyens passent pour puissants et ses dictionnaires monolingues
pour apprenants avancés paraissent allier recette commerciale infaillible et innovations
lexicographiques remarquables, dans lesquelles la linguistique aurait sa part. Sans
doute serait-il naïf d’accorder un crédit aveugle à cette réputation avantageuse, d’autant que les voix anglophones autorisées ne manquent pas pour dire que tout n’est pas
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F. Corbin (2009, I, § 3.).
F. Corbin (2009, II, § 1. et pp. 107-108).
F. Corbin (2009, II : 108-109 et §§ 2.1., 2.2. et 2.3.).
Cf. supra n. 29.
Cf. P. Corbin (1991, §§ 1.1. et 1.2.1. ; 1998, § 1.1.1. ; 2002, § 1.2.1. ; 2006, vol. 1 : 173, 176, 233, 236, 250 ;
2008b : 1230) et F. & P. Corbin (2008 : 49).
Cf. F. & P. Corbin (2008).
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Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
possible non plus dans leur univers de référence 40. Mais il serait déraisonnable, également, de ne pas tenter de discerner, au moins à titre spéculatif, quelles sources d’inspiration la lexicographie d’expression française peut trouver dans les pratiques de son
homologue anglo-saxonne. Le mieux semble donc de tenter une évaluation, exercice
auquel s’est livré H. Béjoint.
Le premier enseignement de son large panoramique est de ne pas confondre pratiques
américaines et britanniques. Aux États-Unis, la lexicographie, volontiers portée sur
les terminologies, ne paraît pas dominée par l’innovation, même si certains de ses fleurons, comme le déjà ancien Webster’s Third New International Dictionary, ont pu faire
une place remarquée aux variantes observables dans l’usage et aux paradigmes lexicaux 41. Un facteur décisif en la matière semble être la difficulté durable des lexicographes et des linguistes à coopérer fonctionnellement dans le respect mutuel, que cela
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soit dû, selon les époques, à une défiance d’une partie des Ðpre miers et du public visà-vis des seconds, au déchaînement de ceux-ci contre les dictionnaires ou au désinvestissement lexical de certaines théories linguistiques, même si un recueil fondateur de
la métalexicographie américaine contemporain de la naissance de la grammaire générative, celui publié par Fred Householder et Sol Saporta en 1962, témoigna de l’intérêt
de plusieurs linguistes pour la lexicographie 42.
C’est donc du côté de la Grande-Bretagne qu’une lexicographie française en quête
de renouvellement pourrait tourner ses regards. Et bel et bien vers ces fameux dictionnaires pour apprenants allophones avancés de la terre entière, qui cristallisent les innovations depuis des décennies, alors que le reste des catalogues tend à se cantonner dans
des pratiques éprouvées.
Leur premier point fort est la documentation des usages, appuyée sur des corpus
propriétaires ou coopératifs, le British National Corpus 43 alimentant même certains
dictionnaires conventionnels 44. Depuis le coup d’envoi donné par le Collins COBUILD
en 1987 45, la taille des ressources informatisées a crû dans des proportions considérables, tandis que se développaient des outils d’exploitation, notamment pour l’approche
statistique des cooccurrences en termes de fréquence absolue et relative (“saillance”)
comme les « word sketches » (“portraits de mots”) 46 que propose le Sketch Engine diffusé par la société Lexical Computing d’Adam Kilgarriff 47, dont le Macmillan English
Dictionary for Advanced Learners a fait le premier usage lexicographique en 2002 48.
Cet outillage sert une visée majeure de dictionnaires dont l’objectif est de fournir
les moyens de s’exprimer aisément et correctement en anglais langue étrangère : la
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Béjoint (2009 : 125, 127-128 et « Conclusion »). Cf. aussi P. Corbin (2008b, § 1. et n. 14) citant Atkins (2002a :
9) et de Schryver (2003 : 188).
Béjoint (2009 : 132-133).
Béjoint (2009, §§ 2.1. et 2.3.).
http://www.natcorp.ox.ac.uk/.
Béjoint (2009, § 3.5.).
Béjoint (2009, § 3.3.3.).
Béjoint (2009, § 3.3.7.).
http://www.sketchengine.co.uk/. Cf. Gasiglia (2009 : 240-241 et n. 14).
Béjoint (2009 : 143 et 145). Cf. aussi Gasiglia (2009, n. 16).
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description de la combinatoire lexicale – patrons de construction de phrases, collocations
et expressions idiomatiques –, qui s’ancre dans une tradition anglaise d’intérêt pour le
lexique ouverte par John Rupert Firth dans la première moitié du XXe siècle 49, rencontre
à présent d’autres théories (comme la sémantique des cadres de Charles Fillmore 50),
se renouvelle par l’exploration de corpus 51 et fait l’objet de répertoires spécialisés 52
et de dispositifs spécifiques de dictionnaires généraux 53.
En adéquation avec le concept de dictionnaires monolingues destinés à des allophones, l’explicitation des significations a suscité diverses démarches originales asso[016 Ð
ciant en parts variables influences
linguistiques et créativité lexicographique au
service de la simplification de la description sémantique 54, de la mise en vedette de
certains de ses aspects (concernant par exemple les sens métaphoriques 55), de la clarté
de son affichage 56, du contrôle du lexique qui y est mis en œuvre 57 ou de l’articulation
avec les contextes d’emploi des items 58.
De ce riche inventaire du bouillonnement éditorial britannique récent, auquel on
pourrait ajouter les voies d’accès supplémentaires à la maîtrise de l’expression que
constituent les efforts pour concilier les approches onomasiologique et sémasiologique
du lexique développés, à des degrés différents, dans Cambridge Word Routes et le Longman Language Activator, semblent pouvoir être tirés, pour la lexicographie française,
des enseignements nuancés.
On peut d’abord observer que la compétition à laquelle se livrent une demi-douzaine
d’éditeurs britanniques sur le marché des dictionnaires pour apprenants allophones et
les innovations qu’elle suscite restent dans l’espace conceptuel du dictionnaire imprimé,
même s’il est usuel qu’ils soient déclinés sur disques et consultables en ligne. Le concept d’espace dictionnairique numérique multilingue et multitâche décrit par Atkins
(2002a), dont l’idée remonte à 1996, reste à l’état de souhait 59, et ce n’est pas sur ce
terrain que la lexicographie française, riche déjà de quelques initiatives dans des limites
qui ont été évoquées 60, peut aujourd’hui trouver des modèles.
La France, en revanche, ne peut pas se targuer d’une offre commensurable à celle
de la Grande-Bretagne en matière de dictionnaires pour apprenants allophones. Le
poids respectif des langues y a un rôle déterminant 61 mais n’explique pas tout : l’édition de dictionnaires française met en présence des entreprises moins nombreuses et,
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Béjoint (2009 : 124, 135, 140 et 144).
Béjoint (2009, § 4.1.) et Fontenelle (2009), cf. infra § 6.
Béjoint (2009, § 3.3.5.).
Béjoint (2009 : 140 et § 3.3.9.).
Béjoint (2009, §§ 3.3.1., 3.3.4., 3.3.5., 3.3.7. et pp. 144-145).
Béjoint (2009, § 3.4.).
Béjoint (2009, § 3.3.8.).
Béjoint (2009, § 3.3.6.).
Béjoint (2009, § 3.3.2.).
Béjoint (2009, § 3.3.4.).
Cf. P. Corbin (2008b : 1227-1228 et 1250).
Cf. supra § 4.
Cf. Rey (1989 : 9).
888
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
pour les principales, moins cossues 62, et l’offre dictionnairique, produit et reflet des
traditions nationales, présente des différences significatives. En trois décennies, les
éditeurs français, dont plusieurs répertoires ont connu des adaptations locales plus ou
moins élaborées dans des espaces déterminés de la francophonie, n’ont produit que
deux dictionnaires spécifiquement destinés aux apprenants étrangers, de type très différent et qui n’ont jamais été en concurrence 63. Cette disproportion de l’offre introduit
[017
un Ðbiais dans la mise en parallèle des deux mondes lexicographiques, puisque c’est
disséminés dans l’ensemble de la production française que l’on peut trouver des points
de rapprochement pertinents avec ce qui, dans la production britannique, est concentré
sur le segment bien défini des dictionnaires d’apprenants. Cette visibilité différente
peut d’ailleurs contribuer à accentuer, à l’avantage du Royaume-Uni, la perception des
écarts entre les deux univers.
Sur le terrain documentaire, il est notoire que les lexicographes francophones, en
environnement universitaire comme commercial, ne peuvent disposer ni d’un corpus
échantillonné comparable au British National Corpus, ni de ressources électroniques
à l’échelle de la Bank of English de Collins 64 ou, pour l’anglais américain, du Corpus
of Contemporary American English 65. Ils se débrouillent donc avec ce qui, outre les traditionnels relevés non outillés, leur est accessible à un coût modéré ou gratuitement –
ressources de presse (sur disques ou en ligne 66), matériaux du web variablement filtrés – qu’ils peuvent constituer en stocks de données numérisées exploitables avec divers outils, publics ou propriétaires, libres ou payants 67. Par delà l’idéologie des discours publicitaires 68 et des postures d’opposition 69, une évaluation comparative sereine
des performances respectives de la logistique lourde et du système D serait bienvenue.
Divers indices montrent que le second obtient des résultats 70, mais il faudrait pouvoir
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Béjoint (2009 : 151). Ce n’est pas vrai de Hachette, bien sûr, mais ce puissant éditeur n’est pas leader sur
le marché du dictionnaire, sur lequel il investit peu.
Pour Larousse, les deux volumes du Dictionnaire du français langue étrangère en 1978 et 1979 et, pour Le
Robert, en 1999, le Dictionnaire du français, diffusé par CLE International. Moins spécifique, le Dictionnaire
[017 Ð
en
du français usuel, répertoire d’auteurs (Jacqueline Picoche & Jean-Claude Rolland) paru en Belgique
2002, inclut les allophones dans un public cible plus large (cf. « Chers utilisateurs » (p. 6) – l’assertion plus
restrictive de P. Corbin (2008b : 1235) est à nuancer).
La page http://www.collins.co.uk/books.aspx?group=153, consultée le 12 avril 2009, fait état de 524 millions
de mots.
Plus de 385 millions de mots selon la page http://www.americancorpus.org/ consultée le 12 avril 2009.
Par exemple via http://www.europresse.com/.
Cf. Gasiglia (2009 : 239-240).
La “langue réelle” vantée par les dictionnaires pour apprenants britanniques.
La véhémence en écho de Rey-Debove (1991 : 155-156) et de Rey (1995 : 105 et 2005 : XVII) ; cf. P. Corbin
(2006, vol. 1 : 31-32).
À défaut de corpus échantillonnés, l’exploitation de ressources sélectives porte aussi ses fruits, qu’il s’agisse,
comme pour les Richesses lexicales du français contemporain de Bernet & Rézeau (1995), de mettre à profit
des textes littéraires pour dégager des variantes discursives d’expressions idiomatiques, à l’instar de la trentaine de modulations usuelles ou occasionnelles sur le modèle de n’avoir pas inventé la poudre (s.v. inventer) qui peuvent être rapprochées des variations sur wash one’s dirty linen in public observées en corpus
qu’évoque Béjoint (2009, § 3.3.5.), ou, sur d’autres terrains, d’utiliser judicieusement des moteurs de recherche
canalisés : si la version bêta de Google Scholar (http://scholar.google.fr/) convient pour des occurrences au
sens propre de mots comme distiller ou caviar, il vaudra mieux chercher sur celle de Google Actualités France
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
889
apprécier leur couverture, leur fiabilité et leur ordre de grandeur relatifs par rapport
à ceux que fournirait la première pour des données du même ordre.
Pour ce qui concerne l’exploration de la combinatoire lexicale, au titre de laquelle
[018 Ð
l’apport des corpus est particulièrement vanté,
il convient de distinguer l’attention
qui lui est portée et la qualité des descriptions proposées. L’intérêt de la lexicographie
française, générale ou spécialisée, pour les combinaisons de mots non aléatoires est
suffisamment établi pour que les observateurs avisés et critiques que sont Peter Blumenthal et Franz Josef Hausmann aient pu écrire, concernant les dictionnaires français de « l’époque moderne », qu’ils « sont bourrés de collocations » 71. Mais c’est pour
mieux noter qu’elles se diluent dans les exemples sans être identifiées comme telles.
Ce « constat sidérant » (ibid.) n’est cependant que partiellement exact pour nos dictionnaires généraux actuels : adéquat pour les dictionnaires Robert, qui, depuis leur origine,
associent en la matière profusion et confusion 72, il ne vaut pas de la même manière
pour le Trésor de la langue française [TLF ], dont la « Préface » fait état de l’attention
portée aux « groupes binaires » dans la documentation utilisée 73, et dont nombre
d’articles (mais pas tous ceux pour lesquels ce serait pertinent) regroupent dans une
rubrique particulière des cooccurrents privilégiés de l’item représenté par l’adresse qui
peuvent ressembler à ce que montrent certains dictionnaires spécialisés britanniques 74.
Déficit d’affichage ou manque de systématicité dans le traitement des cooccurrences
peuvent donc être, selon les cas, portés au débit de la lexicographie française. Mais le
choix des cooccurrents retenus pourrait aussi être mis en débat par comparaison avec
ce que seraient susceptibles de donner à voir des ressources textuelles informatisées
actuelles : le récent Dictionnaire des combinaisons de mots du Robert (2007), qui en
utilise sans s’étendre sur cet usage 75 et enrichit ainsi de manière sensible, dans les
limites qui sont les siennes 76, la description combinatoire par rapport aux dictionnaires
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(http://news.google.fr/) leurs emplois figurés (distiller des messages, une ambiance, des images ; gauche
caviar), dont le distiller un caviar (“faire une passe excellente”) des commentaires footballistiques.
Blumenthal & Hausmann (2006 : 7).
Cf. par exemple l’article fouiller du Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française de 19531964, choisi aléatoirement, dont la cinquantaine de contextualisations illustre à la fois la richesse des cooccurrents du verbe qui sont mentionnés et la diversité de ces mentions, où se mêlent lemmatisations, énoncés libres, expressions toutes faites et artefacts discursifs permettant d’afficher des sujets grammaticaux
ou d’introduire des renvois analogiques.
Imbs (1971 : XXV-XXVI). Cf. Gorcy & al. (1970).
On peut ainsi rapprocher des cooccurrents du nom anglais volcano que présente The BBI Dictionary of Word
Combinations (« 1. an active, live, dead, extinct; dormant, inactive; intermittent ~ 2. a ~ erupts. 3. a ~ spews
lava. 4. (misc.) the mouth of a ~ », cf. Béjoint (2009 : 144)) ceux du nom français volcan proposés par le Trésor de la langue française dans la rubrique « SYNT. » de l’article consacré à ce mot (« Volcan terrestre, sousmarin ; base, bouche, caldera, dôme d’un volcan ; blocs, bombes, cendres, convulsions, coulées, émanations,
gaz, nuée ardente, panache, projections, scories d’un volcan ; chaîne de volcans ; ceinture de volcans du
Pacifique ; volcan qui dort, se réveille, fume, crache, gronde, explose. »).
La brève information fournie par la « Préface » (p. VI) est tout à fait évasive, et tout au plus connotative quant
au recours à des ressources informatisées.
La plus patente concerne sa nomenclature, purement nominale et limitée à « 2 600 mots-clés » (« Préface »,
p. VI). L’absence d’index ne permet pas de récupérer indirectement les cooccurrents des mots relevant d’autres parties du discours.
890
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
généraux de Ðréfé rence du même éditeur 77, montre une voie possible pour l’ensemble
de la lexicographie descriptive 78.
[019
|
C’est peut-être, en fin de compte, dans la manière rédactionnelle que la lexicographie française d’aujourd’hui peut apparaître comme le plus en décalage par rapport à
la composante dynamique de la lexicographie anglophone. En France, le contrôle du
vocabulaire définitionnel n’est pas aussi encadré et ne s’affiche pas de manière aussi
expresse que dans le Longman Dictionary of Contemporary English 79, les définitions
phrastiques contextuelles à la manière du Collins COBUILD 80 sont cantonnées dans
la sphère enfantine 81, et l’on retravaille volontiers les énoncés bruts observés pour contrôler leur portée monstrative, sans sembler redouter pour autant qu’ils ne paraissent
pas réels. Ces trois originalités remarquées de dictionnaires britanniques pour apprenants, qui ont connu, par rapport à leur version la plus radicale, des assouplissements
inspirés par des critiques dont l’article de H. Béjoint se fait l’écho, doivent à la fois
être envisagées avec l’intérêt qu’elles méritent et considérées avec le recul qu’elles nécessitent :
– le principe de sélection du vocabulaire définitionnel tombe sous le sens pour une certaine lexicographie didactique, mais, au-delà d’un seuil quantitatif et qualitatif à définir, la simplification lexicale peut avoir pour contreparties négatives l’approximation
sémantique et le galimatias périphrastique 82 ;
– l’intérêt des définitions contextuelles, qui est de conjoindre dans un même énoncé,
sans métalangue, l’explicitation d’un sens et l’indication des conditions combinatoires
de son actualisation 83, trouve ses limites dans la complexité de celles-ci : trop peu déterminées, elles diminuent l’intérêt du recours à cette forme de définition 84, trop complexes, elles la rendent impraticable, ce à quoi il est envisageable de remédier par une
démultiplication des unités de sens, qui peut elle-même être source d’autres nuisances 85 ;
– l’utilisation directe d’énoncés observés comme exemples, enfin, exhibe une authenti[020 Ð
|
cité discursive qui, outre qu’elle n’est pas
in dispensable à la confiance des utilisateurs en leurs dictionnaires, risque d’induire beaucoup d’inconvénients (déficit d’ancrage contextuel pour l’interprétation, manque de portée générale, bruits et silences
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Pour le nom démagogie, par exemple, le Dictionnaire des combinaisons de mots ajoute une douzaine de cooccurrents adjectivaux et autant de cooccurrents verbaux aux spécimens uniques que retient dans chaque cas le
Grand Robert.
Pour démagogie, le TLF offre aussi peu de cooccurrents que le Grand Robert.
Béjoint (2009, § 3.3.2.).
Béjoint (2009, § 3.3.4.).
Cf. infra p. 898.
Les définitions expérimentales rédigées par Wierzbicka (1985) en recourant à des unités lexicales primitives
pour éviter la circularité définitionnelle (cf. § 1.4.2.) illustrent les impasses auxquelles pourrait conduire
une réduction trop poussée du vocabulaire définitoire dans des dictionnaires usuels (cf. Béjoint (2009 : 150)).
Cf. Verlinde, Selva & Binon (2009 : 220-221) et infra p. 899.
Béjoint (2009 : 139) évoque à ce titre les « substantifs concrets ». Cf. aussi les réserves de Verlinde, Selva &
Binon (2009 : 221) concernant les lexies sans actants.
Conséquemment, la pratique des définitions contextuelles, du fait de l’inflation sémantique qu’elle peut susciter, ne paraît pas conciliable avec la simplification de la description du sens opérée dans un autre dictionnaire britannique récent, le New Oxford Dictionary of English de 1998, repéré à ce titre par Béjoint (2009,
§ 3.4.).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
891
divers) – en fait, tous ceux qui sont classiquement imputables aux citations – qu’il est
de la vocation des lexicographes d’éviter par leur savoir-faire spécifique 86 et dont il ne
va pas de soi qu’ils soient globalement compensés par l’ouverture sur des modalités
d’emploi originales que livrent certaines attestations.
Les mises en correspondance entre les mondes dictionnairiques britannique et français qui viennent d’être présentées et les réflexions qui les accompagnent illustrent la
difficulté de formuler une appréciation comparative équitable. La spécificité des dictionnaires anglophones pour apprenants avancés est indéniable, tout comme leurs apports descriptifs et fonctionnels, mais toutes leurs pratiques, qui ne paraissent d’ailleurs pas intégralement compatibles, ne sont pas des recettes indiscutables. Par ailleurs, certains dictionnaires français présentent avec eux des ressemblances de procédures ou de résultats, mais ils le font en ordre dispersé, sans donner l’impression d’une
dynamique d’ensemble. En outre, deux éléments incitent à considérer que le prestige
des produits britanniques pourrait aussi devoir quelque chose à la communication
dont ils bénéficient. Le premier est que la lexicographie française commerciale, même
maintenant qu’elle n’est plus démunie de ressources informatisées, tend à mettre davantage l’accent, dans ses discours publicitaires, sur l’ancrage culturel des répertoires que
sur les technologies qu’elle utilise ou les concepts linguistiques qu’elle met en œuvre 87.
Le deuxième est que les avancées de la lexicographie britannique disposent d’une bonne
caisse de résonance du fait d’une plus forte interaction avec la recherche universitaire,
qui se manifeste par les collaborations évoquées dans l’article de H. Béjoint et par des
instances, internationales mais d’abord anglophones, de rencontres et de publications
partagées (EURALEX et l’International Journal of Lexicography).
6.
Des linguistiques pour la lexicographie ?
À lire H. Béjoint, on retire l’impression que l’influence des linguistes, sensible prin[021 Ð
cipalement dans les domaines de la syntaxe et
de la sémantique lexicales, est importante dans la lexicographie britannique d’apprentissage, et qu’elle s’y diffuse assez
largement au gré de collaborations diverses, sans prendre le plus souvent la forme de
l’application d’une théorie particulière 88, une exception pouvant être constituée par
l’utilisation de la sémantique des prototypes pour le traitement des sens dans le New
Oxford Dictionary of English 89.
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On peut remarquer à ce propos que la Base lexicale du français (cf. supra p. 883 et infra § 8.), qui s’appuie
sur une documentation journalistique informatisée (Verlinde, Selva & Binon (2009 : 219-220)), dissocie l’accès
à des occurrences de mots dans ce corpus (cf. Gasiglia (2009, n. 164)) de l’exemplification des articles correspondants du DAFLES qui y est intégré, qui est constituée de phrases rédigées par les lexicographes pour
illustrer les patrons de construction décrits (cf. infra p. 899).
Il est remarquable que le Dictionnaire des combinaisons de mots précédemment évoqué soit un répertoire de
collocations qui ne comporte aucune occurrence de ce mot dans son paratexte, ce qui conforte les observations
de Blumenthal & Hausmann (2006 : 7) sur les dénominations françaises des unités phraséologiques.
Béjoint (2009 : 151-152).
Béjoint (2009, § 3.4.).
892
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
La situation française est assez différente. Dans la deuxième moitié du XX e siècle,
l’émergence de la linguistique comme discipline universitaire s’accompagna, durant
deux décennies, de réalisations dictionnairiques commerciales inspirées assez étroitement de modèles américains et distribuées sur divers segments du marché 90 :
– le Dictionnaire du français contemporain en 1966 pour les élèves du secondaire et
les étudiants étrangers, le Lexis en 1975 pour les lycéens et les étudiants natifs, et les
deux volumes du Dictionnaire du français langue étrangère en 1978-1979 pour les seuls
apprenants allophones, tous dirigés par Jean Dubois chez Larousse et inspirés par le
distributionnalisme et la version transformationnelle de la grammaire générative ;
– le Grand Larousse de la langue française en sept volumes entre 1971 et 1978, dirigé
par Louis Guilbert, avec son traité morphologique transformationnel liminaire et son
encyclopédie alphabétique de linguistique interclassée avec le dictionnaire proprement
dit ;
– le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse en 15 volumes entre 1982 et 1985,
marqué par la collaboration de J. Dubois et du Laboratoire d’Automatique Documentaire et Linguistique dirigé par Maurice Gross pour la syntaxe lexicale ;
– et le Robert méthodique en 1982, conçu par J. Rey-Debove et appliquant à l’analyse
des mots construits des procédures de découpage en constituants inspirées par le linguiste américain Eugene Nida.
Pour diverses raisons qui ont été analysées ailleurs 91, il ne reste de cette époque révolue que quelques vestiges :
– le Dictionnaire du français au collège, révisé en 2000, qui ne conserve que certains
des principes du Dictionnaire du français contemporain dont il dérive 92 ;
– le Lexis, dont le toilettage de 2002 ne vaut pas entretien de fond ;
– et le Robert brio, nouvelle version du Robert méthodique rendue possible, en 2004,
par le succès de la première en Suisse 93.
Aujourd’hui, le temps des linguistes-lexicographes et des lexicographes-linguistes est
passé, dans le privé comme dans la recherche publique, où le Trésor de la langue fran[022 Ð
çaise est resté sans suite,
et la linguistique n’informe plus guère la lexicographie
que sur les sites universitaires belge ou québécois déjà évoqués 94.
Faut-il regretter cette déshérence ? La réponse ne doit pas être dogmatique ni ne
peut être catégorique. Tout dictionnaire n’a pas le même besoin de lumières de linguistes 95, et toute linguistique n’a pas le même intérêt lexicographique. À cet égard,
les essais français des années 1960-1980 peuvent être évalués différemment :
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Cf. P. Corbin (2002, § 1.1.).
Cf. P. Corbin (2002 : 9-10 et § 1.2., et 2008b, § 3.1.).
Cf. supra pp. 881-882.
Cf. P. Corbin (2008b : 1233).
Cf. supra p. 881 et n. 20. On peut aussi faire état, dans le Dictionnaire du français usuel (cf. supra n. 63),
de l’invocation de la notion guillaumienne de « mouvement de pensée » pour fixer l’ordre des sens dans le
traitement de mots polysémiques (Picoche (2002 : 13)).
Cf. P. Corbin (1995, § 2.2.2. ; 2002, § 2. ; 2006, vol. 1 : 216-218, 222 et 252).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
893
– pour expliquer les principes de construction de mots du français, le modèle transformationnel mis en œuvre dans divers dictionnaires Larousse était schématique et contrefactuel, et les procédures de segmentation du Robert méthodique ou brio sont insuffisantes ;
– concernant la combinatoire lexicale, la trajectoire qui mène du Dictionnaire du français contemporain au Grand dictionnaire encyclopédique Larousse suit une même logique
avec des modalités de réalisation un peu différentes et garde sa pertinence ;
– dans le traitement du sens, certains apports de sémantiques contemporaines éclairent
d’un jour intéressant le traitement de mots difficiles dans le Trésor de la langue française, mais sans qu’une cohérence globale ait pu être atteinte dans un ouvrage de cette
ampleur échelonné sur trois décennies.
La lexicographie n’a que faire de l’application mécanique et prématurée de méthodes
trop frustes et de modèles complexes et rigides que leur caractère insuffisamment abouti
voue à l’éphémère. Ce qui lui convient, ce sont des descriptions empiriques robustes
dont le formalisme léger se coule aisément dans un moule rédactionnel non déroutant,
soit que, à l’intention de destinataires déterminés, on décide de l’afficher, à l’instar du
Französisches Verblexikon conçu par Busse & Dubost (1977) pour les apprenants germanophones ou du DAFLES destiné aux étudiants néerlandophones 96, soit que, pour
le grand public, on l’efface derrière des séquences lexicales lemmatisées conventionnelles comme dans le Grand dictionnaire encyclopédique Larousse.
Dans le panorama de différentes recherches linguistiques anglo-saxonnes susceptibles d’applications lexicographiques qui clôt l’article de H. Béjoint 97, l’auteur donne la
vedette à la sémantique des cadres conçue par C. Fillmore 98. À juste titre, nous semblet-il, pour au moins quatre raisons : parce que sa visée d’analyse globale et cohérente
du lexique appuyée sur des observations abondantes effectuées dans de vastes corpus
est particulièrement adaptée aux besoins de la lexicographie descriptive, parce qu’elle
[023 Ð
|
vise à proposer des analyses suffisamment neutres théoriquement pour être
ex ploitables dans des environnements variés 99, parce que la couverture lexicale atteinte pour
l’anglais dans le cadre du projet FrameNet de l’université de Berkeley est déjà d’une
certaine importance 100 et parce que ces recherches ont rencontré un écho et un relais
chez des lexicographes britanniques notoires. La transposition au domaine francophone,
cependant, ne trouve pas les mêmes appuis : le projet d’un FrameNet français semble
être resté dans les limbes 101, et l’on ne peut donc que spéculer sur les potentialités d’apport de ce cadre d’analyse aux besoins de notre lexicographie.
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Cf. supra n. 86 et infra pp. 899.
Béjoint (2009, § 4.).
Béjoint (2009, § 4.1.).
Cf. Fillmore, Johnson & Petruck (2003, § 4.2.2.).
Selon la page d’accueil du site http://framenet.icsi.berkeley.edu/ consultée le 12 avril 2009, « the FrameNet
lexical database, currently contains more than 10,000 lexical units […], more than 6,100 of which are fully
annotated, in more than 825 semantic frames, exemplified in more than 135,000 annotated sentences ».
101 Le France Berkeley Fund Annual Report 2006-2007 indique que le projet « Putting semantics into the trees:
towards a French FrameNet » mis sur pied en 2005 par Charles Fillmore et Laurent Romary (pp. 120-122),
quoique la collaboration engagée puisse avoir été jugée prometteuse, n’aura guère débouché que sur un ar-
894
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
L’article de T. Fontenelle, qui s’achève sur un appel aux vocations, permet de se représenter ces potentialités, notamment par l’adaptation au français d’exemples dont
certains ont donné lieu, pour l’anglais, à des publications démonstratives : sont ainsi
détaillés successivement les ingrédients sémantiques, susceptibles de diverses réalisations syntaxiques, qui caractérisent l’expression d’une transaction commerciale 102,
d’une prise de risque 103, de l’attachement de deux entités physiques l’une à l’autre 104
ou d’une situation d’examen scolaire 105, à quoi s’ajoute celle de l’action de ramper dont
H. Béjoint rappelle de son côté les éléments constitutifs 106. Au fil de ces synthèses se
dégagent les principes cognitifs de la sémantique des cadres, dont le postulat est que le
sens et les constructions des mots peuvent se décrire en référence à des scénarios conceptuels 107, et les composants des formules valencielles des verbes que sont les éléments des cadres auxquels ils se rattachent, les types de syntagmes dans lesquels ils
apparaissent et la fonction de ceux-ci dans les phrases.
On perçoit aussi tout l’intérêt que peut présenter pour des lexicographes anglophones
le recours aux analyses que propose FrameNet et aux énoncés extraits de corpus et
annotés qui les accompagnent, respectivement outils pour la systématicité et la cohérence des descriptions et sources de leur enrichissement, en conformité avec les visées
[024 Ð
pratiques des concepteurs de la ressource 108 : après
d’autres 109, T. Fontenelle souligne ces points forts, en les illustrant notamment par l’exemple de la révision d’un article de dictionnaire bilingue effectuée sur ces bases 110, et il met aussi l’accent sur la
possibilité d’associer à la sémantique des cadres certaines fonctions lexicales mel’čukiennes 111.
Le projet FrameNet apparaît donc comme un exemple typique d’élaboration d’un
de ces métadictionnaires prônés par un des signataires du présent article pour servir
de relais entre linguistes et lexicographes 112. Ceci étant, pour des raisons aussi bien
pratiques que théoriques, il avance à la vitesse universitaire et ne peut répondre qu’aléatoirement aux requêtes des utilisateurs. On aurait probablement tort de considérer
qu’il s’agit d’un état transitoire : outre qu’il est dans l’essence de la recherche de déplacer ses bornes potentielles au fil de son avancement, la libre mise en ligne favorise
l’affichage du partiel et du provisoire, et l’accès à des ressources intéressantes mais dis-
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ticle explorant des stratégies d’adaptation (Pitel (à paraître)) et ne connaîtra pas de suite à court terme faute
d’une équipe française capable de le développer.
Fontenelle (2009, § 2.). Cf. Lowe, Baker & Fillmore (1997, §§ 2.-3.).
Fontenelle (2009, § 3.). Cf. Fillmore & Atkins (1992).
Fontenelle (2009, § 4.). Cf. Fillmore & al. (2003).
Fontenelle (2009, § 5.).
Béjoint (2009 : 149), évoquant Atkins (2002a, § 3.). Cf. aussi Fillmore & Atkins (2000).
Fontenelle (2009, § 2.). Cf. Fillmore, Johnson & Petruck (2003 : 241).
Cf. Fillmore, Johnson & Petruck (2003 : 242, 248-249).
Cf. notamment Atkins, Rundell & Sato (2003), qui insistent sur la plus-value des données de FrameNet par
rapport à ce que livrent les concordances KWIC et même les « word sketches » (cf. supra p. 886).
Fontenelle (2009, § 6.), qui reprend Atkins (2002b).
Fontenelle (2009 : 172-174). L’ajustement des deux modèles ne va cependant pas sans poser des problèmes
techniques, examinés par Bouveret & Fillmore (2008).
Cf. P. Corbin (1998 : 103-104 ; 2002, § 3.1. ; 2006, vol. 1 : 166, 218, 238 et 251).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
895
parates et inachevées pourrait constituer le nouveau paradigme de nos références. Pour
développer ses produits, la lexicographie commerciale doit donc toujours compter sur
ses propres forces, ce qui peut faire douter, même dans le monde anglophone, de sa
capacité à intégrer la sémantique des cadres dans la conception de ses dictionnaires 113.
Dans le domaine francophone, cette théorie est insuffisamment implantée pour infléchir à court terme les pratiques lexicographiques, et l’existence d’une ancre de référence
comparable au FrameNet anglais paraît un préalable à d’éventuelles adaptations. On
peut le regretter pour toute la lexicographie dont les besoins de description sont élevés,
avec au premier rang celle destinée aux apprenants sur laquelle T. Fontenelle met
l’accent 114, au quadruple titre des éclairages que les cadres sémantiques apportent
sur les contraintes de sélection des items, de l’ordre qu’ils contribuent à mettre dans
le traitement des synonymes et des antonymes, de la place particulière qu’ils accordent
aux composants non nucléaires 115 des phrases et de la portée de la dissociation entre
les éléments sémantiques des cadres et leurs modes d’instanciation syntaxique pour
la mise en contraste des langues.
[025 Ð
7. De la consistance des descriptions à la discrétion de la métalangue
Cette question des relais entre les recherches linguistiques et les pratiques lexicographiques est déterminante pour l’évolution des dictionnaires. Même si présentement
la lexicographie commerciale française a des préoccupations gestionnaires qui
bloquent les renouvellements de fond 116, il se trouve toujours des lexicographes pour
réfléchir à ceux-ci, se tenir informés comme ils peuvent des évolutions de l’outillage
conceptuel et technologique de l’étude des langues et soumettre des projets à leurs décideurs. Mais cela suppose que les démarches et procédures susceptibles de les inspirer
soient suffisamment visibles et accessibles, et que, d’une certaine façon, les savoirs utiles
soient préparés pour des utilisations lexicographiques.
Cette préparation peut consister en une mise en forme dictionnairique des données
traitées, comme dans le Dictionnaire explicatif et combinatoire du français contemporain d’I. Mel’čuk & al., qui, dans chaque article, associe à ses analyses propres des
données empruntées à des dictionnaires conventionnels de référence. Elle peut aussi
prendre la forme textuelle d’une synthèse linguistique, dans un cadre théorique déterminé, sur une classe lexicale, assortie de réflexions sur les modalités d’adaptation du
traitement proposé aux usages rédactionnels ordinaires des répertoires destinés à un
public profane : c’est l’option choisie, dans ce volume, par D. Van de Velde, qui l’applique aux verbes causatifs du français.
Son analyse s’inscrit, comme celles de C. Fillmore, dans la problématique de l’articulation de la sémantique et de la syntaxe dans la phrase, mais, par l’option retenue
113 Cf. Zaenen (2002 : 233), citée par Béjoint (2009 : 149).
114 Fontenelle (2009 : 164).
115 Dans FrameNet, l’énumération des éléments constitutifs d’un cadre distribue ceux-ci en « Core » et « NonCore ».
[025 Ð
116 Cf. supra pp. 883-884.
896
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
d’une sémantique conceptuelle affectant aux arguments des verbes des rôles sémantiques 117, elle se situe davantage dans la descendance de la grammaire des cas du
linguiste américain 118, jugée ensuite insuffisamment adéquate par celui-ci 119, qu’elle
ne présente de parenté avec son actuelle sémantique des cadres. Le principe de base
est à la fois simple et consistant : pour déterminer sans arbitraire la structure argumentale d’un emploi donné d’un verbe, on indexe les rôles sémantiques des arguments
sur la décomposition du sens du verbe 120. Épistémologiquement, il repose sur la conviction que les langues, par delà les « caprices de l’usage » 121, sont des systèmes cohérents, que, partant, les formes de leurs manifestations discursives ont leurs raisons
d’être, et qu’il revient aux linguistes d’interpréter adéquatement les secondes pour cons[026 Ð
|
truire des représentations pertinentes des premiers.
Métho dologiquement, il contribue à la rigueur des protocoles analytiques des linguistes.
Concernant les possibilités d’articulation des descriptions lexicographiques à des
analyses de linguistes, l’article de D. Van de Velde permet de tirer plusieurs enseignements concrets et d’approfondir la réflexion sur cette transposition engagée à propos de la contribution de T. Fontenelle. Si, comme pour la sémantique des cadres, la
familiarité nécessaire des lexicographes avec la sémantique conceptuelle suppose que
ses principes et ses catégories jouissent d’une notoriété suffisante en dehors du cercle
des linguistes, la possibilité, pour des non-spécialistes minimalement initiés 122, d’en
faire leur profit lexicographique semble se présenter sous des auspices quelque peu différents pour les deux environnements descriptifs considérés. La sémantique des cadres,
par l’attention qu’elle porte aux actants non nucléaires des procès, ouvre la porte à
une intégration peu contraignante d’énoncés de divers types observés dans des discours,
de nature à trouver naturellement leur place dans de grands dictionnaires descriptifs
compilatoires comme le Trésor de la langue française, mais il ne va pas de soi que,
dans le traitement des verbes au cas par cas, les analyses des lexicographes puissent
atteindre une cohérence globale de même ordre que celle que pourrait leur apporter
l’appui sur une structure de cadres préétablie. C’est peut-être plus aisé avec la sémantique conceptuelle, dont la clé de voûte est l’élaboration de tests argumentant pour l’appartenance ou la non-appartenance des syntagmes constitutifs de la phrase à la structure argumentale stricte de son verbe et permettant de statuer sur le rôle sémantique
de chaque argument, en particulier quand l’hésitation est possible : dans le cas des
constructions causatives analysées par D. Van de Velde, c’est sur les confusions envisageables entre les rôles d’‘agent’, d’‘instrument’ et de ‘cause’ que se focalise la démarche
discriminative. Si, pour chaque verbe concerné, les lexicographes mènent à bien des
tests appropriés conduits avec rigueur, la cohérence du dictionnaire devrait s’en trouver
ipso facto confortée, par le triple canal de définitions reflétant l’analyse conceptuelle
117
118
119
120
121
[026 Ð
122
Van de Velde (2009, § 1.3.), qui opte pour la version de cette sémantique qui n’analyse pas les rôles en traits.
Fillmore (1968). Cf. Van de Velde (2009 : 183).
Cf. Fillmore, Johnson & Petruck (2003, § 2.1.).
Van de Velde (2009, § 1.3.).
Van de Velde (2009 : 212).
Ce qui peut passer par quelques notions de logique des prédicats (cf. Van de Velde (2009 : 186)).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
897
et rédigées sur le même modèle pour des emplois verbaux de même nature 123, d’exemples calibrés pour ne fournir que l’information nécessaire mais pour la fournir intégralement par la mise en évidence de structures argumentales complètes 124, et d’un ordre
de présentation fixe pour des phénomènes d’alternance similaires (en l’occurrence ceux
qui affectent les prédicats d’état, de changement d’état et de causation de changement
d’état) 125.
La rationalité susceptible d’être induite par la sémantique conceptuelle dans les
traitements dictionnairiques des verbes, par les remèdes qu’elle pourrait apporter aux
[027 Ð
irrégularités et aux flottements
observés par D. Van de Velde, pour ses différents
développements, dans le Petit Robert, le Grand Robert ou le Trésor de la langue française, serait particulièrement profitable, notamment, à une lexicographie utile pour l’apprentissage 126. Ce profit, cependant, serait borné par deux limites :
– la première, inhérente au cadre théorique, circonscrit explicitement la description à
ce qui est considéré comme strictement linguistique et régulier 127, à l’exclusion de toute
ouverture à d’autres dimensions concevables du sens lexical – anthropologiques, par
exemple – qui peuvent être envisagées dans d’autres approches 128, et elle opère des
distinctions qui, pour être linguistiquement fondées, n’ont peut-être pas la même légitimité dans un dictionnaire : on peut penser, par exemple, à celle opérée entre deux
sortes de compléments instrumentaux, ceux, introduits par avec, qui le sont par la
vertu du sens des noms, et ceux, introduits par à, qui ne doivent de l’être qu’au fait
que le sens des verbes implique un rôle d’‘instrument’, ceux-ci prenant donc le pas sur
ceux-là au titre de la structure argumentale des verbes (par exemple, écrire au stylo
vs écrire avec un stylo) 129 ;
– la deuxième tient à l’avancement de la compréhension par les linguistes de phénomènes linguistiques souvent complexes, qui, à l’intérieur d’une même mouvance théorique, peuvent donner lieu à des options alternatives : la façon dont il convient d’ordonner respectivement, pour les verbes qui présentent cette alternance, l’expression
du changement d’état et celle de la causation de changement d’état, qui mobilise des
arguments divergents, en fournit une illustration soulignée comme telle par D. Van
de Velde 130, qui n’incite en l’occurrence les lexicographes qu’à la cohérence sans les
orienter formellement vers l’une ou l’autre des options 131.
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130
131
Van de Velde (2009, § 2.).
Van de Velde (2009 : 182, 185 et § 3.).
Van de Velde (2009 : 185 et 212).
Van de Velde (2009 : 207-208).
Van de Velde (2009, n. 1 et « Conclusion »).
Van de Velde (2009, n. 1).
Van de Velde (2009, § 3.2.1.).
Van de Velde (2009, § 5.1.).
Van de Velde (2009 : 212).
898
8.
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
Lexicographie et environnement didactique
Quelque cadre linguistique que des lexicographes puissent prendre comme source
d’inspiration, il leur incombe de donner aux traitements qui en découlent une forme
adaptée aux capacités et aux dispositions des destinataires des dictionnaires. Une des
voies peut être ce que J. Rey-Debove a appelé « le contournement du métalangage » dans
un article ainsi titré paru en 1993, qui, dans un autre contexte, détaillait les moyens
adoptés pour fournir aux élèves de l’école élémentaire auxquels avait été destiné le
[028 Ð
Petit Robert des
enfants publié en 1988 132 une information linguistique à la fois
riche et accessible, parmi lesquels elle préconisait notamment, à l’époque où le Collins
COBUILD systématisait de son côté cette même pratique 133, les définitions prenant la
forme de phrases prédicatives, qu’elle baptisait « définitions mondaines phrastiques » 134.
Pour la mise en œuvre de traitements inspirés par la sémantique conceptuelle dans
des dictionnaires de facture classique, D. Van de Velde, dont l’article s’ouvre sur l’affirmation que cela doit se faire « sans avoir l’air d’y toucher » 135, considère aussi qu’il faut
mobiliser « le moins de métalangage possible » 136 et insiste tout au long de son propos
sur la part qui revient aux exemples en tant que vecteurs de monstration des structures argumentales, ce qui rejoint des positions plus générales de J. Rey-Debove sur
ce que sont supposés être de “bons” exemples 137. Les bénéfices escomptables de cette
option rédactionnelle ne doivent cependant pas occulter ses limites, car, si la rigueur
des lexicographes peut faire qu’à l’instar des linguistes ils construisent des exemples
circonscrits aux actants pertinents d’un emploi donné d’un verbe 138, ceux-ci restent
des exemples, c’est-à-dire, ainsi que l’exprime leur dénomination, des illustrations particulières de phénomènes linguistiques d’une certaine généralité qui ne permettent
pas aux utilisateurs de dictionnaires d’inférer à tout coup celle-ci de manière assurée,
ce que nous rappelle notamment de façon sensible l’insécurité que nous pouvons ressentir, lorsque nous cherchons à nous exprimer dans une langue étrangère que nous
ne maîtrisons qu’imparfaitement, quant à la portée des exemples que nous proposent
les répertoires consultés.
Par les options d’affichage qu’elles permettent, les solutions retenues par les membres du Groupe de Recherche en Lexicographie Pédagogique (GRELEP) de l’université
catholique de Leuven pour la rédaction du DAFLES 139, que détaille l’article de Serge
Verlinde, Thierry Selva & Jean Binon 140, peuvent fournir des moyens de contourner
cette difficulté en donnant à lire aux utilisateurs, selon leur désir et en fonction de
l’usage qu’ils veulent faire du dictionnaire, des présentations différentes des mêmes
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140
Cf. supra p. 884 et n. 27.
Cf. supra p. 890.
Rey-Debove (1993, § 5.1.) ; cf. déjà Rey-Debove (1989 : 21).
Van de Velde (2009 : 181).
Van de Velde (2009 : 185).
Cf. notamment Rey-Debove (1989 : 21 et 2005, §§ 4. et 5.).
Cf. supra pp. 890-891 et n. 86, et pp. 896-897.
Cf. supra pp. 883 et 893.
Verlinde, Selva & Binon (2009, § 1.).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
899
données qui, selon les cas, comportent plus ou moins de métalangue. Celle-ci, en effet,
se limite à des données de base, comme les parties du discours les plus générales 141
et des « schémas actanciels » 142 utilisant des symboles transparents correspondant à
ces parties, à la manière du dictionnaire des verbes de Busse & Dubost (1977), et di[029
verses fonctions Ðlexicales adaptées d’I. Mel’čuk, qui concernent l’expression de l’aspect ou du degré, sont accessibles à partir de questions simples en langue usuelle 143.
Par ailleurs, définitions et contextualisations se présentent les unes et les autres sous
deux formes librement sélectionnables dont les modes informationnels sont différents :
chaque lexie reçoit une définition syntagmatique classique courte et une définition
phrastique plus détaillée à la façon du Collins COBUILD, qui permet, pour les items à
sens processif, d’instancier leurs actants 144 ; ceux-ci apparaissent aussi dans les exemples forgés qui illustrent les patrons combinatoires, mais il est possible d’accéder en
outre, non sans quelque bruit, à des occurrences spontanées en corpus de presse 145.
Les constructions des mots se trouvent ainsi prises en charge par les trois voies complémentaires des définitions contextuelles, des schémas actanciels et des exemples.
Les descriptions linguistiques du DAFLES puisent pragmatiquement dans diverses
approches empiriques contemporaines sans allégeance à aucune 146, et sans doute pourrait-on, du point de vue de telle théorie, en envisager certains aspects sous d’autres
angles. Mais sa visée didactique situe sur un autre terrain sa spécificité la plus foncière : conçu d’emblée comme un dictionnaire en ligne, il exploite les possibilités des
bases de données 147 pour offrir à ses utilisateurs allophones potentiels une pluralité
d’accès à partir de questions qu’ils sont susceptibles de se poser, auxquelles sont apportées des réponses prétriées, découpées de diverses façons en fonction des demandes et
destinées à satisfaire aussi bien les besoins de la compréhension que ceux de l’expression et de l’apprentissage 148. L’approche sémasiologique classique se trouve démultipliée par la possibilité de consulter à son gré tout ou partie d’un article déterminé selon
diverses modalités 149, tandis que l’approche onomasiologique peut s’effectuer à partir
de plusieurs points de départ (traduction en français depuis cinq autres langues par le
canal de certains relais, listes thématiques d’items, fonctions lexicales…) et que certaines généralités grammaticales donnent lieu à des listes d’items concernés (flexions,
constructions, place des adjectifs…) 150. Et un dispositif d’exercices autocorrectifs dénommé ALFALEX et articulé au DAFLES complète l’environnement didactique de la
plate-forme que constitue la Base lexicale du français.
141
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[029 Ð
143
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147
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150
Cf. Verlinde, Selva & Binon (2009 : 221).
Verlinde, Selva & Binon (2009 : 229).
Verlinde, Selva & Binon (2009 : 222-223).
Verlinde, Selva & Binon (2009 : 220-221). Cf. aussi supra n. 84.
Cf. supra n. 86.
Ce qui distingue le DAFLES du DiCouèbe, autre dictionnaire en ligne en cours de construction (cf. supra n.
20), qui procède de la théorie mel’čukienne.
Verlinde, Selva & Binon (2009, § 2.).
Verlinde, Selva & Binon (2009, § 3.).
Verlinde, Selva & Binon (2009, § 3.1.).
Verlinde, Selva & Binon (2009 : 226-227).
900
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
À son échelle et dans les limites qui sont les siennes, qui apparaissent d’abord comme
celles des moyens dont il dispose pour son développement, le DAFLES constitue donc
un pas dans la direction de l’environnement dictionnairique adaptable sur mesure aux
[030 Ð
desiderata des utilisateurs imaginé naguère par B.T.S. Atkins 151. Et c’est ce qui
lui permet de faire cohabiter plusieurs solutions descriptives pour une même donnée,
là où des dictionnaires imprimés, quelles que soient par ailleurs les avancées qu’ils proposent, doivent adopter une solution unique et donc de toute façon réductrice. Dans le
même esprit de mise à disposition de données diversifiées à l’intention d’apprenants de
niveau variable, la Base lexicale du français est aussi un portail ouvrant sur diverses
ressources dictionnairiques ou textuelles en ligne, qui, selon les cas, ont vocation à
fournir des informations ou des attestations complémentaires de celles que propose le
DAFLES ou à suppléer aux manques actuels de celui-ci. Cette palliation, que l’on espère temporaire, n’est toutefois pas sans inconvénients ni risques, dans la mesure où
elle s’effectue par des moyens disparates, éventuellement parasités par un bruit important et susceptibles de susciter des erreurs, et qui, en tout état de cause, sortent de la
logique descriptive qui structure le DAFLES 152.
9.
Usages et virtualités de l’informatique
Si l’on comprend que le pragmatisme des didacticiens maîtres d’œuvre de la Base
lexicale du français les amène à faire flèche de tout bois pour aider immédiatement
les apprenants, le renouvellement de l’organisation dictionnairique que propose le
DAFLES ne peut que faire souhaiter que sa couverture lexicale s’étende bien audelà de ses limites actuelles, et ce d’autant plus que la lexicographie commerciale
n’offre rien de comparable, à quelque échelle que ce soit, et qu’il ne semble pas que
cet état de fait doive changer à brève échéance.
Ce qui ressort en effet de l’analyse des usages de l’informatique par les éditeurs
français de dictionnaires généraux que développe l’article de N. Gasiglia, c’est l’importance de leur dimension éditoriale, qui finalement, qu’il s’agisse de versions imprimées
ou électroniques des dictionnaires, continue à renvoyer à l’espace du papier 153 : leur
organisation perpétue celle des dictionnaires imprimés, et les valeurs ajoutées des produits électroniques sont cantonnées à des options d’affichage, des requêtes et des ajouts
de liens compatibles avec la structure classique des ouvrages 154. Si, pour les utilisa[031
teurs, les bénéfices varient selon la nature et la qualité des Ðfonctionnalités adjointes,
les entreprises, qui peuvent désormais gérer elles-mêmes tout ou partie du posttraitement des dictionnaires, trouvent leur compte dans la structuration informatique de
[030 Ð
151 Cf. Atkins (2002a, § 2.).
152 Un exemple parmi d’autres en est fourni par l’accès aux synonymes, qui tantôt est interne au DAFLES et
est alors indexé sur le sens propre à chaque lexie, tantôt pointe sur le Dictionnaire des synonymes du laboratoire CRISCO de l’université de Caen (http://www.crisco.unicaen.fr/) via le portail du Centre National de
Ressources Textuelles et Lexicales (CNRTL : http://www.cnrtl.fr/) et livre alors pêle-mêle tous les synonymes
identifiés pour un vocable sans distinction de ses lexies.
153 Gasiglia (2009, § 2.3.1.) et cf. supra pp. 883-884.
154 Gasiglia (2009, § 2.3.1.2.).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
901
leur fonds éditorial aussi bien sous l’angle des réexploitations documentaires et rédactionnelles de celui-ci que pour la réduction des coûts de production qu’elle permet 155.
Au bout du compte, dans des conditions de travail renouvelées, c’est foncièrement une
même lexicographie qui perdure, moyennant les ajustements induits par l’évolution
technologique 156, ce qui auparavant se décidait a posteriori avec le compositeur pouvant désormais s’anticiper avec l’informaticien.
Le présent paraît donc bloqué. Quant au futur, dans une période qui voit à quelques
mois d’intervalle Universalis mettre en vente d’onéreux volumes imprimés 157, Larousse
se lancer dans la compilation coopérative 158, Microsoft annoncer la fermeture prochaine
de son encyclopédie en ligne 159 et Le Robert tenter l’aventure des abonnements payants
pour ses produits phares 160, c’est peu dire qu’il ne semble pas tourné vers l’innovation.
Il y aurait pourtant tellement d’évolutions à imaginer, des plus concrètes aux plus idéalistes, ce dont N. Gasiglia propose un vaste échantillon, en mettant un accent particulier sur les besoins de la lexicographie d’apprentissage pour les francophones d’âge scolaire 161.
En matière documentaire tout d’abord, si les grands corpus échantillonnés sont
loin des moyens des éditeurs français et peut-être pas obsédants dans leurs désirs 162,
des passerelles entre les travaux des linguistes et les lexicographes, via différentes
modalités de transmission permettant des exploitations informatisées, seraient profitables à l’amélioration des descriptions lexicographiques, mais les formes que pourrait
prendre la mise en œuvre de ces transferts de connaissances se laissent encore mal discerner 163. Il est donc probable que les ressources traditionnelles que constituent les
dépouillements de textes et l’exploitation des fonds dictionnairiques vont demeurer
privilégiées. Mais sur ce terrain même, et pour autant que la représentation que l’on
se fait des pratiques éditoriales ne s’écarte pas trop de leur réalité, il semble que l’informatique pourrait encore, pour faciliter et affiner le travail des rédacteurs, permettre
de contribuer sans trop de coût à optimiser l’exploitation des matériaux disponibles,
par l’élimination des redondances, l’annotation de données pertinentes non isolées par
[032 Ð
le balisage des composants des articles, ou le marquage adéquat de propriétés
inter|
dé pendantes (lien entre la prononciation d’un mot et son origine étrangère, entre sa
structure morphologique et son sens, etc.) 164.
Concernant ce qui pourrait être offert aux usagers, les bouleversements à envisager
seraient nécessairement d’une autre importance, puisqu’il s’agit ni plus ni moins, à
[031 Ð
155 Gasiglia (2009, § 2.3.2.) et cf. supra pp. 883-884. Cf. aussi P. Corbin (2006, vol. 1 : 133 et 2008b : 1234 et
nn. 78 à 81) et F. & P. Corbin (2008 : 50).
156 Cf. Atkins (2002a : 1-2).
157 Cf. P. Corbin (2008b, n. 41).
158 http://www.larousse.fr/. Cf. P. Corbin (2008b, n. 96).
159 http://fr.encarta.msn.com/encnet/features/guides/default.aspx?page=FAQ, consulté le 12 avril 2009.
160 http://www.lerobert.com/espace-numerique.html, consulté le 12 avril 2009.
161 Gasiglia (2009, § 3.).
162 Gasiglia (2009, § 1.1.) et cf. supra p. 888.
163 Gasiglia (2009, § 1.3.) et cf. supra p. 894.
[032 Ð
164 Gasiglia (2009, § 1.2. et p. 248).
902
Des usages en corpus aux descriptions dictionnairiques : HDR – N. Gasiglia
l’instar du DAFLES ou du projet défendu par Atkins (2002a) 165, que de changer de
modèle de dictionnaire pour permettre des utilisations modulables. Pour une lexicographie du français langue première, l’âge des apprentissages fondamentaux, qui couvre
enseignement primaire et collège, constitue un objet de réflexion particulièrement stimulant, à la fois par l’importance de ce qui se joue pour les enfants dans l’assimilation
maîtrisée de leur idiome, par l’ampleur des besoins auxquels il s’agit de répondre et
par les problèmes d’adaptation des stratégies métalinguistiques que pose aux lexicographes l’échelonnement des niveaux de maturité et de compétence et des centres d’intérêt des destinataires sur les dix années les plus évolutives de l’existence. Dans la
troisième partie de son article, N. Gasiglia imagine pour eux un environnement numérique unique mais modulaire, présentant pour chacun des trois niveaux institutionnalisés (cycles 2 et 3, collège) des informations dont la rédaction soit à la fois spécifique
pour chaque classe d’âge et globalement cohérente et harmonisée, et dont l’organisation et la richesse présentent les variations appropriées selon que la consultation du
dictionnaire serait motivée par des besoins de compréhension ou d’expression : pour
cette dernière en particulier devraient être associés les avantages respectifs d’une organisation onomasiologique utilisant chaque item comme une entrée notionnelle possible
et de renvois analogiques d’articles à articles 166. Dans les deux perspectives, l’affichage
de la métalangue pourrait être paramétré au gré des usagers et en fonction des usages 167,
et l’accès aux données recherchées se faire soit par saisie directe, soit par hyperappel
à partir d’autres applications 168.
Vaste programme, clairement tourné vers le futur, et dont la mise en œuvre nécessiterait des moyens humains importants articulant harmonieusement les compétences
de lexicographes et d’informaticiens. Parmi les obstacles à surmonter, il faut discerner
cependant ceux qui, comme les hyperappels “intelligents”, qui requièrent des analyseurs
morphosyntaxiques et syntaxico-sémantiques, peuvent consister en des difficultés techniques que l’on ne sait pas aujourd’hui suffisamment résoudre 169 et ceux qui ne ressortissent qu’aux options des éditeurs : un scénario concevable pour la lexicographie
[033 Ð
commerciale pourrait être de partir d’une compilation de ressources
dictionnairiques
disponibles adéquatement structurées 170 et de la faire évoluer par étapes vers une
meilleure homogénéité et une plus grande richesse de fonctionnalités. Cette démarche
par chantiers successifs conçus solidairement, qui serait en cohérence avec l’option récente de certains éditeurs de substituer aux refontes complètes des révisions successives limitées chacune à des sélections de composants ciblés, ne pourrait évidemment
aboutir à la pleine réalisation du projet que pour autant que celle-ci ne serait pas remise en cause par des évolutions de politique éditoriale, de logiciels de consultation ou
d’attentes du public ciblé.
165
166
167
168
169
Cf. supra pp. 887 et 899.
Gasiglia (2009, § 3.2.2.1.).
Ceci concerne en particulier les patrons syntaxico-sémantiques, cf. Gasiglia (2009, §§ 3.2.1.3. et 3.2.2.2.).
Gasiglia (2009, § 3.2.1.1.).
La coopération de lexicographes et de développeurs spécialisés pourrait accélérer les progrès des
analyseurs syntaxico-sémantiques, cf. Gasiglia (2009, n. 141).
[033 Ð
170 Gasiglia (2009, § 3.1.).
T19 – Changer les dictionnaires ? Une pluralité d’approches
903
La présentation de ce volume serait incomplète sans nos remerciements à ses contributeurs au triple titre de ce que leur doit la formation professionnelle de lexicographes
de Lille 3, des compétences dont ils font ici profiter les lecteurs et de la patience avec
laquelle ils ont attendu l’aboutissement de cette publication. 171
Bibliographie
Dictionnaires, bases lexicales et didacticiels
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