Nicolas - Université Lille 1
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Enseigner la médecine : Comment apprendre à faire des liens? Marie-Thérèse NICOLAS, LIRDEF, Composante Didactique et Socialisation, Université Montpellier 2, CC 077, Place Eugène Bataillon, 34095 MONTPELLIER Cedex 05 (France) Résumé En occident, en médecine comme dans d'autres domaines, les connaissances sont fragmentées, et le but exprimé d’une recherche d’objectivité conduit à faire une dissociation totale entre d'une part le vécu et la conscience de l'homme, et d'autre part l'univers naturel. Le développement du paradigme de « l’Evidence Based Medicine » présentant une vision de l'individu sérialisé, uniquement caractérisé par des données statistiques et iconographiques, ne fait que renforcer cette approche. Se pose alors la question : comment acquérir des connaissances et conserver une approche médicale qui ne divise et ne fragmente pas? Nous nous sommes intéressés à l’observation et l’étude d’enseignements médicaux hors du contexte occidental et européen, celui de la médecine en Himalaya, avec l’interrogation suivante : comment, en Himalaya, sont construits les liens entre les savoirs médicaux en biologie dans des dispositifs d’apprentissage et comment est favorisée la construction des concepts de santé et d’environnement qui n’isolent pas la partie du tout ? Notre étude révèle que les concepts de cette médecine savante à corpus écrit, médecine qualifiée de médecine traditionnelle, peuvent être analysés au regard du paradigme de la pensée complexe d’Edgar Morin. D’autre part, la façon d’apprendre permet la conservation et l’ancrage de la complexité dans l’esprit de l’étudiant : et ce non seulement dans la construction du cursus académique d’apprentissage, mais aussi dans la gestion des connaissances au travers de ce qu’on peut considérer comme des « cartes conceptuelles » sous forme d’arbres déployés de la médecine. Ces arbres, en permettant la visualisation de la complexité, aident l’étudiant à cheminer à travers les connaissances, et, en conservant une approche à la fois globale et rationnelle, faire émerger un sens pour diagnostiquer, conseiller et traiter un déséquilibre. Mots clés Enseignement – médecine – Himalaya – complexité – mémoire – Carte conceptuelle -1- En occident, à l’heure actuelle, un problème général en éducation vient du fait que les connaissances sont fragmentées. Les étudiants ont de très grosses difficultés pour faire des liens, par exemple dans les sciences biologiques (El Hage, 2005). Dans la dernière partie du XXème siècle, des auteurs d’horizons différents ont alerté sur ce problème. Ainsi Morin (1999a) écrit que : « La parcellisation et la compartimentation des savoirs rendent incapable de saisir ce qui est tissé ensemble ». Ou encore (1999b) « Quels sont les principes qui pourraient élucider les relations de réciprocité entre parties et tout, ainsi que reconnaître le lien naturel et insensible qui lie les choses les plus éloignées et les plus différentes ? Quels sont les modes de penser qui nous permettraient de concevoir qu’une même chose puisse être causée et causante, aidée et aidante, médiate et immédiate ». Panikkar (1994) s’exprimant sur ce morcellement observe que « la science moderne est un système génial de catalogation ….. mais la réalité ne se laisse pas découper en morceaux ». C’est un problème que l’on retrouve aussi dans l’apprentissage de la médecine, particulièrement aujourd’hui où, le développement du paradigme de « l’Evidence Based Medicine » présentant une vision de l'individu sérialisé, uniquement caractérisé par des données statistiques et iconographiques, ne fait que renforcer cette approche. Se pose alors la question : comment acquérir des connaissances et conserver une approche médicale qui ne fragmente pas, qui ne divise pas le savoir et le vécu, l’esprit et le corps (ce corps qui devient de plus en plus virtuel (Sicard, 2002)) et qui est capable de considérer en même temps l’homme et le monde ? Pour tenter d’appréhender avec un autre angle de vue les situations d’apprentissage, on a choisi de regarder du côté d’une autre médecine, d’une autre culture et donc de concepts et d’approches différents. Notre choix s’est porté sur Sowa Rigpa, la science des soins, médecine pratiquée en Himalaya et au Tibet, appelée aussi médecine amchi (nom local du praticien), médecine traditionnelle de l’Himalaya ou encore médecine tibétaine1. 1 C’est le terme que généralement nous utiliserons, tout en étant conscient qu’il est réducteur. Le terme correct serait en effet : praticien de Sowa Rigpa, mais ce dernier terme n’a pas une connotation suffisamment claire dans le contexte occidental. -2- Méthodologie La méthodologie repose sur l’observation et l’analyse de situations réelles d’enseignement, d’apprentissage et de formation en relation avec le développement des sujets : étudiants et enseignants. Il s’agit d’une recherche qualitative utilisant majoritairement comme moyens d’étude, l’observation directe et participante et des entretiens semi-dirigés. Nous montrerons que non seulement les concepts de la médecine tibétaine relèvent de la pensée complexe, mais que la façon d’apprendre permet la conservation et l’ancrage de la complexité dans l’esprit de l’étudiant. Concepts et paradigme Nous nous sommes d’abord interrogés sur les concepts et le paradigme qui sous-tend Sowa Rigpa, médecine savante à corpus écrit. Brièvement, les concepts fondamentaux sont les suivants (Meyer, 1988 ; Tsona & Dakpa, 2001): - Tout être vivant est composé de 5 éléments (Terre, eau, feu, air, espace), et est régi par un équilibre délicat de 3 humeurs/énergies (appelé Lung, Tripa, Bakan), - Rien, que ce soit dans les composants ou les concepts n’est permanent, - Tout est interdépendant, donc le corps et l’esprit, et rien n’existe de par luimême sans relation avec d’autre phénomène. Quel paradigme soutient cette épistémologie ? L’analyse montre que ce paradigme est celui de la complexité (Nicolas et al., 2009) En effet, les 3 principes du paradigme de la complexité défini par Morin (1990) peuvent être illustrés comme suit : - Le principe dialogique, par le concept suivant : pour les médecins tibétains, chaque élément naturel existe sous deux états opposés, selon la logique que s’il y a un poison, il doit y avoir un remède (Dorjee et al., 2005), - Le principe récursif dans la façon dont les médecins tibétains envisagent à la fois le déclenchement et le traitement des maladies. En effet, selon cette médecine, la santé repose sur l’équilibre dynamique entre les 3 « nyepas », à la fois humeurs, énergies et moteurs des fonctions physiologiques, mais -3- aussi poisons de l’esprit, chaque nyepa étant toujours envisagé par rapport aux 2 autres. Lorsque le déséquilibre s’installe, dans un ou plusieurs nyepas, la maladie se déclare. Mais si le déséquilibre est traité par un changement de régime ou de comportement, en une boucle récursive, se produit un effet non seulement sur l’énergie déséquilibrée, mais sur les trois énergies qui peuvent alors, de nouveau interagir en équilibre (Fig. 1), Fig. 1: Interactions entre les 3 « nyepas » :humeurs/énergies (Lung, Tripa et Badkan) et poisons de l’esprit (attachement, haine, ignorance) : graines sommeillantes de la maladie. - Le principe hologrammatique, dans la technique de diagnostic qu’est la prise de pouls. En médecine tibétaine, chacun des 12 pouls reflète directement l’état d’un organe. S’il y a un problème au niveau d’un organe, le pouls est modifié… et le médecin le diagnostique. Dans ce système, il y a certes une stabilité des conceptions, car celles-ci constituent les bases d’un système explicatif qui a fait ses preuves et qui fonctionne. Il n’y a toutefois pas un rejet d’innovations ou de possibilités de changements s’il est démontré que ces concepts ne sont plus valables ou opératoires. Le fait que la complexité soit au cœur de cette médecine n’est pas vraiment surprenant car Morin (2005) remarque que si « la notion de complexité est absente dans l’histoire de la philosophie comme dans l’histoire des sciences [en Occident] …. La complexité est présente de facto dans toutes les grandes pensées philosophiques ». Mais plus qu’une étude portant sur le type de connaissance auquel nous avons à faire dans la médecine tibétaine, c’est sur la question de savoir comment ces connaissances sont transmises et intégrées que nous allons mettre l’accent. La question suivante est de se demander : comment est enseignée cette complexité afin de promouvoir et de maintenir une construction des conceptions de la santé et l'environnement qui n'isole pas la partie du tout ? -4- Comment est enseignée cette complexité ? Sur le terrain, nous avons assisté et participé à : (a) des enseignements de type « traditionnel » (c’est à dire s’inscrivant dans une lignée, avec transmission de maître à élèves) lors de deux séjours dans le petit village Himalayen de Karsha (Zanskar, HP, Inde) chez le maître amchi Lonpo Sonam Wangchuck ; (b) des cours académiques, durant 6 semaines au TMAI (Tibetan Medical and Astrological Institute) à Dharamsala (H.P. Inde) Il s’agit d’une observation/étude durant laquelle nous avons essayé de maintenir une posture d’ouverture maximum à la fois dans l’observation elle-même et dans le ressenti tant dans l’enseignement que dans la pratique, la proxémique et la communication verbale et non verbale entre les étudiants et les enseignants, ce qui explique une présentation non pas exhaustive mais sous forme de mise en lumière de certains aspects significatifs. L’enseignement repose sur le Gyud-Zhi, traité de médecine en 4 volumes, partiellement traduit en anglais (cf. Ambrosia Tantra 1977, 2008) ; le texte lui même est écrit sous forme de dialogues avec des questions et des réponses. Les aspects qui m’apparaissent importants sont les suivant : - On enseigne la contextualisation : une maladie n’a jamais une cause unique ; il ya des causes de base et des causes contextuelles ; ainsi le déclenchement d’une maladie n’est jamais sous-tendu par une causalité linéaire. On ne réduit pas et on ne limite pas le connaissable à ce qui est mesurable et quantifiable, ni à une connaissance additive, les éléments sont considérés comme distincts mais non séparés, et l’aspect individuel et subjectif jamais écarté. - On enseigne l’illusion et la relativité de ce que l’on observe, donc la possibilité d’erreur. Cette facette est en totale opposition avec la « tradition scientifique occidentale qui toute entière a privilégié l’idée que la connaissance est un miroir de la nature » (Varela, 1986). Dans la culture himalayenne, sous l’influence de la philosophie bouddhiste, la connaissance n’est pas un pur reflet des choses, n’est jamais la réalité. Et, comme le dit Morin (2005) « l’épistémologie moderne rejoint ce concept car elle a montré que la théorie scientifique n’est pas le reflet du réel mais une construction de l’esprit qui essaie de s’appliquer sur le réel », ces constructions de l’esprit étant « des traductions du réel dans un langage qui est le notre c.à.d. celui -5- d’une culture donnée, dans un temps donné ». La rationalité de la médecine tibétaine s’efforce d’unir la cohérence et l’expérience. En d’autres termes, on peut constater que ces principes sont en accord avec la réflexion de Reboul (1993) : « Qu’est-ce qui vaut la peine d’être enseigné ? Ce qui relie et ce qui libère ». Pour les enseignants qu’est ce qu’enseigner? Pour les enseignants de médecine tibétaine, il apparaît que transmettre, c’est guider l’étudiant afin de lui permettre de faire l’expérience du savoir, de la connaissance médicale. Dans le processus d’enseignement, on retrouve les 2 types de connaissances soulignées par Filliot (2007) : une connaissance intellectuelle, utilitaire, transmissible par la pensée discursive afin d’acquérir des « compétences sociales nécessaires et même indispensables dans toute vie en société ». Il y a aussi une connaissance, non communicable par des mots mais ancrée dans le concret et qui se forge et s’acquiert par l’expérience. C’est ce que Morin (2005) appelle « comprendre humainement », « comprendre comme sujet ». Ainsi donc le maître, le professeur, n’est pas uniquement centré sur le contenu du savoir à enseigner, mais d’abord sur l’apprenant et sa relation au contenu. Il transmet un ensemble de connaissances médicales (conceptions du corps, de l’individu, de l’individu dans son environnement etc…, tableau 1) dont l’étudiant a besoin pour faire l’expérience liée à sa pratique de soins. Le corps malade n’est pas un objet ; il est indissolublement lié à un sujet, une personne singulière mais toujours constituée des mêmes éléments, commun à tout être vivant. Il est à cet égard intéressant de mettre brièvement en parallèle les paradigmes de la médecine occidentale et de Sowa Rigpa (tableau 1). -6- Tableau 1 : Mise en dialogue des paradigmes de la bio-médecine et de la médecine tibétaine. Bio-médecine (médecine occidentale/moderne) Qu’entend-on par médecine ? Comment est considéré le corps ? Comment l’homme est-il conçu? Quels sont les invariants ? - La norme statistique standardisée, sérialisée, chiffrée, imagée. - La prévention, le risque normalisé, standardisé. - Ne s’occupe pas (ou très peu) des aspects psychologiques de la santé. - Performance et efficacité l’action est une obligation. - Une mécanique. - Des données chiffrées. - Moi … les autres …. séparés. - Moi … la nature et l’environnement… séparés. - Un ensemble de besoins. Corps – esprit- structures physiques et matérielles (organes, fonctions) Sowa Rigpa (médecine tibétaine/médecine amchi) - Approche globale de l’individu et de l’individu dans son environnement. - Chaque individu est unique. - S’occupe des aspects psychologiques de la santé. - Importance de l’écoute du patient. - Un flux dynamique et changeant d’instant en instant, toujours en relation. - Humeurs et éléments : * en équilibre : corps sain, * en déséquilibre: corps malade. Rq: Même concepts en médecine hippocratique. Individu à la fois singulier dans son histoire et global, corporel et psychologique et individu social intégré dans une société et dans la nature. Les 5 éléments – les 3 nyépas: éléments non pas extérieurs mais qualités reconnaissables dans le milieu naturel où vivent les humains. Comment la maladie est-elle envisagée ? - Un problème biologique. - Quelque chose d’étranger, anormal, venant (souvent) de l’extérieur. Un dérèglement, un déséquilibre interne qui affecte la personne dans son ensemble. Rq: Même concepts en médecine Hippocratique Quels sont les causes des troubles physiques ? - Causes physiologiques, souvent unique, - par agents extérieurs. - Souvent un seul agent externe. - Causes multiples Causes plurielles et variées résultant d’un contexte et d’un ensemble de circonstances (causes immédiates, causes lointaines, causes internes, comportement caractère, causes environnementales, karma). - Cause JAMAIS extérieure - à l’origine c’est l’esprit. - Causalité récursive, complexité. - Conseil sur mode de vie - Conseil sur comportement …. - puis seulement traitement …. Responsabilisation de la personne. - Causalité linéaire. Comment le traitement est-il élaboré ? Soins organiques (médicaments, opérations, action de l’extérieur) -7- Comment la complexité est-elle intégrée par les étudiants ? Qu’est ce qu’apprendre? Pour Giordan (1998) apprendre « c’est organiser un système de conceptions », mais aussi (Giordan, 2002) « ce n’est pas seulement transmettre ou recevoir, c’est aussi transformer les idées, les façons de raisonner ». Pour Sonam Wangchuck, le mot apprendre a deux sens : c’est à la fois s’instruire, acquérir des connaissances, et pouvoir, dans sa pratique les utiliser avec discernement, mais c’est aussi transmettre son savoir. Méthodologie d’apprentissage Elle repose d’abord sur la mémorisation et l’étude les textes médicaux (GyudZhi), avec transmission orale des textes (écrits: livres) et des pratiques. L’accent mis sur la mémorisation rappelle l’art de la mémoire (Yates, 1966) tel qu’il a été développé en occident dans l’antiquité et le moyen-âge. Cet aspect a d’ailleurs été bien étudié par Millard (2002) dans une école de médecine au Népal. Cette importance et ce rôle de la mémoire est, en occident, actuellement en voie de disparition avec les nouvelles technologies de l’information et Cornu (2008) constate : « Actuellement on a perdu la mémoire et en perdant la mémoire, n’a-t-on pas perdu une forme de pensée ? » Pratiquement, il y a des aides à la mémorisation. Ce sont la versification du texte du traité de médecine, des listes, la répétition à voix haute, non seulement pour la stimuler la mémoire, mais pour l’importance du son afin que le texte imprègne l’apprenant. On enseigne une organisation des savoirs avec l’origine, l’histoire et la transmission au travers des lignées. Ce qui permet d’exposer et d’intégrer l’histoire de cette médecine et la façon dont les savoirs ont été établis et transmis. Cet aspect rejoint ce que souligne Morin (1999b) à propos de l’histoire : « l’histoire devrait jouer un rôle clé … en permettant à l’élève de s’incorporer l’histoire de sa nation, de se situer dans le devenir historique. » Répétition et persévérance sont 2 caractéristiques de la méthodologie d’apprentissage, associées à l’attention et à la concentration. La répétition force à concentrer l’attention sur le texte, au lieu de se disperser. Cela exige de l’effort , mais permet d’approfondir le sens, et cela conduit à un enracinement. On enseigne à affronter l’incertitude de la vie courante …. par ex. l’incertitude du moment de la mort. Mais pour autant, il n’y a pas confusion entre -8- le bouddhisme et le système médical. Ainsi que le souligne Tokar (1998) « la médecine tibétaine et le bouddhisme sont deux systèmes différents, qui sont séparés comme deux doigts d’une main …. Mais qui sont reliés dans la main ellemême ». L’enseignement est de type frontal, avec une exposition magistrale. Le corrélat d’une telle posture est d’avoir le même cadre de référence pour produire du sens de la même façon. Ce qui est le cas dans le contexte himalayen. La question du temps, et donc de la maturation des connaissances est importante. Elle est mise en évidence dans la façon dont les questions sont considérées. Ainsi, les questions ne révèlent pas une curiosité, mais une intégration partielle du sujet et un manque de discernement. Elles sont donc peu fréquentes et ne donnent généralement pas lieu à une réponse directe et immédiate. Il n’est pas rare que ce soit seulement le lendemain où les jours suivants, que le maître , à l’occasion d’un dialogue, revienne sur la question posée. Enfin, tout comme dans la méthode constructiviste, l’enseignant va amener l’étudiant à construire son savoir, et ce par un cheminement qui est propre, dans le cas qui nous préoccupe, à l’enseignement de la médecine tibétaine, par ex. c’est seulement en 3ième année (sur un cursus de 6) que l’on entre dans les détails et que l’on sépare (cf. Tableau 2, Ligne 3). Comment concrètement cet enseignement se déroule-t-il? Avec l’apprentissage successif des 4 volumes du traité de médecine, c’est une stratégie d’apprentissage qui est présentée, éclairée sous des angles différents (Tableau 2). Il s’agit d’un apprentissage par cœur. En fait on enseigne ce qu’est une connaissance pertinente, non isolée, contextualisée, afin de comprendre. De plus, la mémorisation est toujours associée à la réflexion, car « étudier sans réfléchir est stérile », de même que « méditer sans savoir est vain » (Borromée et al., 1984). L’étudiant va donc d’abord écouter, recueillir l’enseignement, le mémoriser pour pouvoir réfléchir, le comprendre, avoir des explications et enfin passer à la pratique …. Faute de quoi, la connaissance acquise risque de n’être qu’intellectuelle et donc, selon l’enseignant, que superficielle. L’accent est mis sur l’enseignement et la pratique de l’éthique du maître comme de l’étudiant qui apprend la médecine afin d’aider les autres. Pour Sonam Wangchuck, l’étudiant « doit intégrer l’enseignement et le mettre en pratique pour -9- aider les autres ». Et cet apprentissage conduit aussi à la transformation de son propre être. Il s’agit là d’une transmission de compétences axiologiques. Ce qui rappelle Platon pour qui l’éducation ne conduit pas a une simple érudition, mais conduit surtout à une conversion de l’âme. Enfin, les étudiants apprennent à organiser leurs connaissances, en utilisant les arbres de médecine. Comment gérer les connaissances ? La gestion des connaissances est une des questions les plus aigues dans l’enseignement supérieur. Elle concerne la maîtrise des informations, des savoirs et des concepts de la médecine pour en avoir une vision organisée à la fois globale et précise. Autrement dit: Comment faire des liens? Une des réponses, est de cartographier. Actuellement on assiste à la création et au développement de toute une famille d’outils, représentations spatiales de concepts nommées Mind mapping, Knowledge mapping ou cartes conceptuelles. Car, « le problème n’est plus l’archivage ou l’indexation des informations, mais celui d’une appréhension globale reposant sur les connaissances de l’organisation » (Tricot, 2006). Or, dans l’enseignement de la médecine tibétaine a été fait un choix particulièrement innovant, les arbres déployés de la médecine (Fig. 2) : instruments de production et d’exposition des connaissances c.à.d. des modèles heuristiques qui donnent une représentation verbale (quand on les apprend à haute voix) et iconique (par le graphisme et leur valeur sémiotique) du fonctionnement d’un système réel, ici celui de l’équilibre ou du déséquilibre, lié à la santé ou à la maladie. En fait, ce sont des cartes conceptuelles, telles que définies par Novak et Gowin (1984). Cartes d’organisation d’idées et de représentation non linéaire de l’information, elles expriment visuellement les interrelations, les liens, concept essentiel dans tout apprentissage. Carruthers (2002) dans un autre contexte, insiste aussi sur « le besoin qu’a l’homme de visualiser ses pensées comme un ensemble organisé d’images ou de représentations ». On a un développement de l’art de la mémoire (ou mnêmê) et non, comme on le confond souvent, d’une mimesis qui est imitation et ressemblance du par cœur accumulatif ne favorisant pas la réflexion. - 10 - Tableau 2 : Caractéristiques d’enseignement de la bio-médecine et de Sowa Rigpa Bio-médecine Sowa Rigpa (médecine occidentale/moderne) (médecine tibétaine/médecine - Enrichissement informationnel (pensée simplifiante). - Juxtaposition de disciplines. - Des disciplines. - Des structures. (Ex: la mort est absente du cursus universitaire, mort rattachée à une pathologie) Dès le début apprentissage par disciplines, par grand chapitre (anatomie, fonctions …). - Changement de conception (pensée complexe). - Création de liens. Ce qui relie et ce qui libère amchi) Qu’est-ce qu’enseigner ? Qu’est-ce qu’on enseigne ? Comment ? Comment la connaissance scientifique est-elle élaborée ? - Fondée sur l’exclusion: le sujet d’un côté, l’objet de connaissance de l’autre : vision dualiste du monde. - L’objet à connaître est extérieur au sujet. - Approche presque exclusive des processus physiologiques du corps physique (réductionnisme). Quelles sont les méthodes d’enseignement ? - Education formelle, type frontal: Cours magistral – QCM. - Prise de notes. - Etude de cas. Qu’est-ce qui fait sens ? - Les marqueurs biologiques : références extérieures (pathologie du dépistage: fabrication du malade) - Notion de cause: remplacé par la notion de risque - Bachottage - D’où problème pour les étudiants: pour se constituer une expérience et acquérir du discernement. Comment le sens est-il transmis ? Comment sont considérés la répétition et la mémoire ? - Accumulation des connaissances. - Accumulation de savoirs de manière linéaire. Y a-t-il une éthique pour enseigner la médecine ou pour recevoir cet enseignement ? - Non explicite. - Règles théoriques: se prémunir des juges et de la loi. - 1ère année: on voit tout. - 2ième année: on voit tout sous un autre angle. - 3ième année: on commence à entrer dans les détails et on sépare. - Pas d’exclusion: intervention de la subjectivité. - l’objet à connaître est le sujet. - le savoir est approprié à un contexte. - Education formelle, type frontal. - Lecture du texte : transmission orale. - puis explication : transmission du sens. - Accent mis sur l’attention et l’écoute. - La personne, jamais confondue avec sa maladie. Exposition à plusieurs reprises: - Manière condensée (plan) - Manière plus détaillée (explication) - Instructions - Synthèse …..pour favoriser l’assimilation et avoir une vision d’ensemble. - Le non-oubli de l’objet connu et préserver de la distraction (clarté et concentration). - Considéré comme source de renouvellement et d’approfondissement. - Intégration de plus en plus intimement le savoir dans la vie. - manière d’écouter l’enseignement. - manière d’enseigner = de donner l’enseignement. - 11 - Fig. 2 : Arbre de l’équilibre et du déséquilibre, Musée du TMAI, Dharamsala (HP, Inde) Ces arbres illustrent une stratégie de rappel. L’étudiant se construit ainsi une palette de contextes pour se souvenir. On est à l’opposé du modèle de mémoire/accumulation et stockage fondé sur la théorie de la modélisation de l’information avec un émetteur et un récepteur, et où le sujet est éliminé (modèle de Shannon et Weaver, 1949). On est ici dans le cas d’un sujet qui construit sa posture et permet la compréhension de l’émergence du déséquilibre et de la maladie du patient. C’est ce qui permet d’obtenir une connaissance pertinente. Il est d’ailleurs intéressant de mettre en parallèle ce qui a sous tendu la démarche du concepteur des arbres tels qu’ils sont connus aujourd’hui, Sangyé Gyatso (17ième S) pour finaliser leur représentation et la réflexion contemporaine de Morin (1999b) pour qui, « L’aptitude à contextualiser et à globaliser les savoirs devient un impératif d’éducation ». Sangyé Gyatso justifie ainsi l’exécution des thankas (peinture sur tissu) des arbres de médecine : « Il m’apparut que l’identification (des concepts et des objets) sur des peintures spéciales serait utile à une compréhension de fond » afin que « tout le contenu du Guyd-Zhi soit, depuis l’érudit jusqu’à l’enfant, compris aisément comme la vue d’un fruit dans le creux de la main » (in Meyer, 1990). Quand les étudiants apprennent le Gyud-zhi, ils apprennent les arbres qu’ils construisent eux-mêmes, démarche qui permet aux étudiants de s’approprier le savoir. Enfin, ces arbres sont aussi utilisés dans l’évaluation des connaissances. - 12 - Conclusion Ce voyage à travers les concepts et la transmission de la médecine tibétaine illustre que l’on est là dans une épistémologie de la complexité. L’enseignement de la médecine tibétaine ne fournit pas uniquement une connaissance explicative de la santé et/ou de la maladie, ou plutôt de l’équilibre et du déséquilibre, mais une connaissance compréhensive qui fait appel à l’ouverture, la communication et à l’empathie. Dans son histoire d’ailleurs, dès sa fondation et son établissement, elle a reçu et intégré avec succès des apports des trois autres médecines savantes à corpus écrit (que sont les médecines indienne, chinoise et gréco-persane) sans négliger les connaissances médicales endogènes. Elle est donc caractérisée dès le départ par l’intégration permanente d’un mode de penser capable de relier des connaissances qui peuvent sembler disjointes et opposées. Si la médecine occidentale à cause de sa trop grande compartimentation a du mal a envisager une construction de l’objet qui prenne en compte l’ensemble des disciplines nécessaire à sa compréhension, les amchi enseignant la médecine tibétaine, ont su conserver et ont d’emblée une vision intégrée et systémique de la personne dans son environnement dont ils se considèrent comme partie prenante. Sowa Rigpa et son enseignement nous offre un exemple de réflexion et me semble être une illustration d’une complexité vécue, enseignée et toujours opératoire et opérante dans le contexte himalayen. Peut-être, au vue de ce travail, l’occident pourrait-il, dans son propre contexte, trouver profit de s’inspirer d’une telle démarche. Bibliographie Borromée, A., Dagpo Rimpoché, Laforêt, C. (1984). Le Dalaï Lama. Editions Olivier Orban. 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