Schizophrénie et dépendance au cannabis
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Schizophrénie et dépendance au cannabis
La MNH prend soin de vous © Stocklib – Rez Art. Schizophrénie et dépendance au cannabis Comment aider un patient qui souffre de schizophrénie à sortir d’une dépendance au cannabis ? Pour être efficace, la prise en charge doit s’organiser au long cours et faire intervenir soignants spécialisés et intervenants sociaux. Par Amine Benyamina et Lisa Blecha Psychiatres, Centre d’enseignement, de recherche et de traitement des addictions CH Paul-Brousse, Villejuif. 12 SANTÉ MENTALE | 203 | DÉCEMBRE 2015 Thibaud, 28 ans, est adressé en consultation d’addictologie par son psychiatre après un séjour en psychiatrie. Il a été hospitalisé pour un épisode psychotique aigu suite à une période de forte consommation de cannabis. À l’entretien, il fait le lien entre l’usage du cannabis et ses délires, c’est la deuxième fois que cela lui arrive. Malgré cela, Thibaud a du mal à envisager de modifier ses habitudes, car il est au chômage et la plupart de ses amis consomment. Devant cette seconde rechute aux conséquences graves, sa famille ne le comprend pas. Des troubles fréquents Les études corroborent ce que les soignants observent au quotidien : les troubles liés au cannabis (TUC) sont fréquents chez de nombreuses personnes souffrant de schizophrénie. Environ 16 % d’entre elles en souffrent actuellement, 27 % en présenteront au cours de leur vie (Koskinen J., 2010). La comorbidité TUC et psychose donne des tableaux cliniques riches, variés et complexes, ce qui rend les prises en charge difficiles. Après un premier épisode psychotique, un consommateur sur deux va évoluer vers la schizophrénie. Peu de signes cliniques distinguent la psychose cannabique (une décompensation psychotique liée à la consommation de cannabis) et la schizophrénie. Les signes négatifs (retrait, syndrome amotivationnel) avant l’épisode ainsi que les relations sociales pauvres indiqueraient une évolution vers une schizophrénie. D’autres facteurs de risque de schizophrénie incluent la consommation précoce du cannabis (avant 15 ans), la consommation à haute dose, les antécédents familiaux de bipolarité ou de Fiche réalisée en partenariat avec la psychose et la notion de traumatismes dans l’enfance. Ces éléments sont importants à rechercher lors de l’interrogatoire. La complexité des comorbidités Les patients schizophrènes consommateurs de drogues sont généralement moins observants, font davantage de rechutes (ce qui “ • La psychothérapie – En fonction du niveau mental du patient et sa motivation, les thérapies classiques d’inspiration cognitivo-comportementale peuvent être tentées. – Lorsqu’il perdure des liens familiaux, les thérapies familiales peuvent également apporter un soutien. Lorsque l’on questionne les patients schizophrènes sur les bénéfices de leur consommation de cannabis, ils évoquent notamment les états positifs (euphorie, plaisir), et l’apaisement des émotions négatives (ennui, anxiété, dépression). » entraîne plus d’hospitalisations), et souffrent davantage de problèmes de santé physique et mentale. Une source majeure d’incompréhension provient de l’écart entre les bénéfices que le patient estime tirer de sa consommation et les effets néfastes perçus par le soignant. On voit ainsi des jeunes, comme Thibaud, sortir d’un premier séjour en psychiatrie à la suite d’un épisode délirant, reconsommer dans les mois qui suivent et revenir pour une nouvelle hospitalisation. Ces situations aboutissent chez les soignants à de la frustration, un sentiment d’échec et d’impuissance face à ces personnes qui semblent tout faire pour rechuter. Lorsqu’on questionne les patients schizophrènes sur les bénéfices de leur consommation, ils évoquent les états positifs (euphorie, plaisir, émotions), l’apaisement des émotions négatives (ennui, anxiété, dépression), les relations sociales (le patient fait partie d’un groupe) et le soulagement des signes psychotiques et des effets iatrogènes (tremblements, raideur, inertie). Leurs journées et leurs interactions sont rythmées par leur consommation, fixant des objectifs clairs et des rituels rassurants (se procurer, consommer). L’abstinence les obligerait à restructurer leur emploi du temps. Comprendre et entendre avec empathie les raisons et les motivations des consommations de cannabis représente un premier pas vers la construction d’une relation thérapeutique et une avancée vers le soin. Certains de ces patients ont parfois du mal à respecter les limites imposées par les institutions, engendrant des conflits. Ils « résistent » aux soins, refusent les diagnostics psychiatriques et les hospitalisations, ce qui donne aux soignants le sentiment que leur place n’est pas en psychiatrie. Par ailleurs, ces patients sont souvent en désinsertion sociale, et en rupture précoce avec les milieux scolaires et professionnels. Les problèmes d’argent, de logement, les procédures de justice en cours et les démarches administratives découragent à la fois patients et soignants. Une autre difficulté encore est la multiplication des substances et des conduites. Une addiction stoppée, des troubles liés à d’autres substances (opiacés, alcool) ou au jeu pathologique (tiercé, jeux en ligne) peuvent apparaître. Une addiction peut en cacher une autre et il faut régulièrement questionner les patients sur leurs modes de vie. Prise en charge Pour les patients ayant le plus de comorbidités ou les comorbidités les plus graves, une prise en charge regroupée dans une même institution, faisant intervenir plusieurs spécialistes coordonnés sur place, reste le plus efficace. Ce système convient aux patients psychotiques car il nécessite moins d’efforts de leur part pour organiser ses soins. Des patients présentant des troubles moins graves peuvent bénéficier d’un dispositif moins lourd, comme la prise en charge « en parallèle » par plusieurs services autonomes les uns des autres. Dans ce cas, le dialogue clair entre les institutions et les intervenants est la clé de la réussite. • Les médicaments En pratique, il n’y a pas de contre-indication formelle à utiliser un addictolytique (médicament pour traiter l’addiction alcoolique) associé à un antipsychotique chez ces patients comorbides. Dans ce contexte, l’utilisation de l’acétylcystéine (Mucomyst®, Exomuc®) commence à être plus courante. Ce traitement est aujourd’hui accepté, bien qu’il n’ait pas l’Autorisation de mise sur le marché (AMM) dans cette indication. C’est un médicament qui est peu cher et qui comporte peu d’effets secondaires. Les nouveaux antipsychotiques comme l’olanzapine (Zyprexa®), l’aripiprazole (Abilify®), et la quétiapine (Xeroquel®) ont une place dans l’arsenal thérapeutique à cause de leur bonne tolérance et leurs effets anti-impulsifs. Le traitement symptomatique de l’anxiété doit passer par la prescription d’anxiolytiques qui n’appartiennent pas à la famille des benzodiazépines, comme la cyamémazine (Tercian®) et l’hydroxyzine (Atarax®). Le même principe s’applique au traitement de l’insomnie. – L’entretien motivationnel reste un moyen de réengager le patient dans ses soins, de clarifier les raisons pour les consommations et ensuite d’élaborer les stratégies pour prévenir la rechute ou des pistes thérapeutiques potentielles. – Des soins dans la durée, associés à la désinsertion de l’environnement habituel par la vie en communauté thérapeutique ou en appartements thérapeutiques, peuvent également permettre aux patients de se reconstruire dans une nouvelle vie sans substances psychoactives. – La reconquête de l’emploi et l’insertion sociale sont des leviers importants pour motiver les patients et les extraire de milieux où les substances sont consommées. La collaboration étroite avec les assistants sociaux et les éducateurs reste donc un volet incontournable. Conclusion Les comorbidités TUC – troubles psychotiques sont fréquemment rencontrées en pratique clinique. Les difficultés de la prise en charge sont liées aux synergies entre les troubles, aux problèmes d’insertion et de persévérance dans les soins. Les prises en charge multidisciplinaires représentent alors les meilleures options thérapeutiques. – Benyamina, A. (2014) Addictions et comorbidités, CPNLF, (Paris, Dunod). – Blecha, L., Belkacem, A., Karila, L. & Benyamina, A. (2013) Cannabis, in : Lejoyeux, M. (Ed.) Addictologie (Paris, Masson). – Koskinen, J., Lohonen, J., Koponen, H., Isohanni, M. & Miettunen, J. (2010) Rate of cannabis use disorders in clinical samples of patients with schizophrenia : metaanalysis, Schizophr Bull, 36, 1115-30. – Reynaud, M., Benyamina, A. (2009). Addiction au cannabis. Flammarion médecine-sciences. SANTÉ MENTALE | 203 | DÉCEMBRE 2015 13