LA RAISON DE L`INTERPRETATION Jean

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LA RAISON DE L`INTERPRETATION Jean
LA RAISON DE L’INTERPRETATION
Jean-Claude Rolland
Certains thèmes se laissent plus facilement embrasser par la théorie que d’autres, parce que,
de la place où est le théoricien par rapport à son expérience originaire, il peut surplomber celle-ci
à distance sans la perdre de vue. Théoriser le changement que la cure opère sur le psychisme de
l’analysant ou théoriser la guérison (je donne ces exemples parce qu’ils sont actuellement
récurrents dans l’actualité scientifique francophone), est une activité qui reste compatible avec
l’éloignement où nous sommes, quand nous écrivons, de la pratique qui nous inspire. Il me suffit
de convoquer une « macro mémoire » des faits que j’ai observés, ils en appellent à une
temporalité lente qui n’est pas différente de celle qui commande à mon écriture, il m’est facile de
les mettre en relation avec ce que la tradition en a déjà dit, etc.. Il en est de même de la réflexion
métapsychologique. J’ai à peine besoin de rappeler que c’est au moment où sa pratique clinique,
du fait de la guerre, se réduit à presque rien que Freud s’est lancé dans ce projet là.
C’est tout le contraire avec le thème que je me propose d’explorer avec vous aujourd’hui,
qui requiert de convoquer la clinique dans ce qu’elle a de plus immédiat, de plus intime, de plus
turbulent et de plus éphémère. La temporalité qui œuvre dans la séance est proche de celle du
rêve, et est radicalement étrangère à celle qui commande à notre vie mondaine, quotidienne. La
condensation y brouille les différents temps de la mémoire, le présent, « les » passés s’y
intriquent de façon indémêlable. Il semblerait que l’expérience analytique soit en mesure
d’activer, aussi bien chez l’analyste que l’analysant, des instances complètement familières à cet
usage du temps, je pense au « moi inconscient » que la régression transférentielle et contretransférentielle active, comme une nation en guerre mobilise la totalité de ses citoyens. Mais
aussitôt que nous reprenons nos esprits, que le moi conscient reprend, seul, les commandes de
notre activité psychique, nous ne disposons plus de cette aptitude, de cette empathie avec les
mouvements psychiques profonds. L’impression que nous en recevons est celle d’une perte du
matériel dont ne nous console pas la conservation de quelques restes épars, s’articulant
difficilement entre eux.
Une telle recherche théorique est celle que Freud conduit dans les Cinq psychanalyses ou
dans le chapitre 6 de L’interprétation du rêve. Elle ne se satisfait pas du seul surplomb, elle
exige un retour actif sur l’expérience, incluant l’affrontement aux forces induisant son
refoulement après coup. Il ne s’agit pas de transcrire l’expérience mais de la reconstruire parce
que ce à quoi nous avons été familiers dans ce temps singulier de la séance nous est devenu
étranger et, comme tel, suscite aversion et terreur. La situation analytique promeut une
temporalité qui est celle de « l’apparition », j’emploie le mot au sens le plus fort, celui que
connote l’idée d’hallucination transférentielle. La fin de la séance, le retour au monde, à sa paix
et à sa banalité fait disparaître ce qui était ainsi apparu. Nous ne sommes pas très loin de la
2
temporalité tragique et de l’art avec lequel Shakespeare, dans Macbeth1, colore de fantastique et
de turbulence le temps biographique de ses héros.
Voilà pour l’éphémère de l’expérience analytique, point sur lequel je veux insister même
avec gaucherie. Apparition hallucinatoire du fantasme inconscient, suivie de sa dissipation, retour
extemporané des formations refoulées, suivi d’un nouveau refoulement, induisant un rythme
ressemblant au mouvement des vagues de la mer, ne sont pas les seules causes de cette oscillation
entre processus, c’est à dire avancée, et recessus, c’est à dire résistance. Tout autant y participe,
dans son principe, la marche même du travail analytique, son destin, qui est de concourir à la
dissipation des formations inconscientes, à les arracher à leur conservation, ainsi que l’évoque la
formule que Freud2 « voudra mettre en tête de son chapitre sur la thérapeutique de l’hystérie »,
Affiavit et dissipati sunt…
L’image de la fouille archéologique, censée figurer le travail de la cure, est bien sûr très
juste. Ecoute analytique et parole associative, je vais essayer tant bien que mal d’en donner deux
illustrations cliniques acceptables, traquent puis découvrent les formations de l’inconscient gisant
sous le langage. Mais à la différence de l’archéologue qui peut être fier d’exhiber le monument
qu’il a exhumé (et qui fera l’objet d’une nouvelle conservation), les formations inconscientes
infantiles donnant lieu dans la cure à une remémoration vont faire aussitôt l’objet d’un oubli,
d’un renoncement. Je veux insister sur ce paradoxe selon lequel, pour la méthode analytique,
remémoration équivaut à effacement et à renoncement. Ceci est au principe de la fonction
psychothérapeutique de l’analyse. De sorte que l’analyste, qui a l’impudence de rapporter un
« cas » clinique, s’éprouve immanquablement au malaise de pouvoir décrire en détail quelle
méthode écoute et parole associative ont mis en oeuvre pour découvrir la figure de mémoire
refoulée, alors même que celle-ci, d’avoir été énoncée, s’est aussitôt volatilisée. C’est le moment
de rappeler cette mystérieuse aporie de Freud selon laquelle « la conscience vient à la place de la
mémoire » et peut-être devons-nous en conclure que nous avons tort de nous désoler de perdre le
matériel observé dans la cure, cette perte étant la preuve même de notre efficience d’analyste.
Si je désigne par une interprétation l’objet de mémoire auquel s’adresse le patient quand il
croit me parler, alors il doit renoncer à ce que représente de conservation cette adresse
transférentielle et il peut de nouveau s’adresser à moi en tant qu’interlocuteur actuel et neutre.
L’imago analytique, qui a servi de support à l’imago objectale refoulée, retrouve sa « virginité »
et redevient disponible pour d’autres transferts ou déplacements. Le travail du deuil est au
principe du processus analytique.
Mais si nous voulons articuler cette représentation spéculative, métapsychologique, de la
chose psychique aux mouvements de parole par lesquels ils nous sont exclusivement accessibles,
il nous faut ajouter ceci : la libido attachée à cet objet nourrit ou produit une parole nouvelle. Le
deuil de l’objet a comme contrepartie, ou comme compensation, un gain de parole. C’est ainsi
que nous nous expliquerons qu’un des intérêts premiers de l’interprétation est de relancer
incessamment le discours associatif. Jean Laplanche a écrit quelque chose d’analogue lorsqu’il
parle de la « néo-genèse » de la sexualité infantile dans le transfert. Le refusement3, cette posture
nécessaire de l’analyste, qui appartient à la lignée du renoncement, représente son support contre1
Jacques Ramel, « Pourquoi Lady Macbeth se suicide-t-elle ? », in Libres Cahiers pour la
Psychanalyse, 13, printemps 2006, IN PRESS EDITIONS.
2
L’interprétation du rêve, OCF, p. 252. « Il souffla et les voilà dispersés ».
3
Cf le très beau commentaire que Jean Laplanche consacre à ce concept dans Traduire Freud,
OCF, p. 132-135. Et Jean-Claude Rolland, « les yeux de l’âme », à paraître.
3
transférentiel, « sélectionne » dans le discours manifeste de l’analysant cette seule parole qui naît
de la déliaison affective consécutive au déplacement de la représentation.
Je vais maintenant exposer deux situations analytiques, ayant à mes yeux le mérite de
donner une certaine visibilité à ces mouvements de langage, si subtils qu’ils tendent à nous
échapper. Il est important, pour la clarté de l’exposition, que je précise que leurs origines sont
différentes. La première appartient au champ de la supervision. Elle m’a été rapportée par un
jeune analyste en formation, dans ce contexte qui donne à la cure dont il est parlé, une
perspective nouvelle fort intéressante. Il est en effet donné au superviseur d’entendre
conjointement, et la parole de l’analysant telle que l’analyste la rapporte, et le discours intérieur
de l’analyste, tel qu’il structure son écoute. La seconde est une cure que je conduis moi-même et
où je ne bénéficie pas du même surplomb.
En ce qui concerne la première, l’analysante est une jeune psychiatre qui commence une
analyse qu’elle investit avec passion. Le discours qu’elle y produit est assez explicite pour que je
ne fasse pas une présentation préliminaire de son cas. L’analyste débute aussi son contrôle, je suis
sensible à sa droiture, à son ouverture d’esprit et à sa liberté de pensée.
Dans la première séance de cette série qu’il me rapporte, l’analysante se dit « envahie par le
transfert » et s‘en plaint. L’analyste y associe une pensée bizarre qui l’a saisi quand il l’a vue ce
jour-là si féminine, portant des chaussures d’une marque prestigieuse, les mêmes que porte sa
femme, cette pensée bizarre étant « ce n’est pas pour toi » ou « ce n’est pas ta place ». Cette
pensée s’inscrit, je le comprendrai plus tard, dans une construction oedipienne classique que
l’analyste échafaude aussitôt : elle veut prendre la place de sa mère auprès de son père. Elle sera à
l’origine de l’étrange interprétation qu’il lui donnera un peu plus tard.
Le dessein qui m’anime présentement dans ce retour vers la clinique « vivante » (retour
plus facile pour le superviseur que pour l’analyste car celui-là reste à distance du chaudron
transférentiel) est de prendre la mesure de l’écart que la pratique installe entre le savoir théorique,
le savoir que nous avons acquis ou dont nous avons hérité, et qui est notre monnaie d’échange
dans la communication scientifique, et son application in situ. Or, suivre un certain « fil » (celui
que je vais essayer de faire apparaître) du discours, ouvrir par l’interprétation les nœuds qui se
font à l’endroit où les formations de l’inconscient investissent l’activité de parole, permettent,
seuls, de se déprendre de cette herméneutique purement savante et théorique.
Car la patiente, après s’être ainsi plainte, évoque « les difficultés qu’elle rencontre avec un
de ses malades et son besoin d’en parler avec quelqu’un de chevronné ». L’analyste pense
confusément qu’il pourrait s’agir de lui, ce quelqu’un de chevronné à qui elle a besoin de parler,
mais ne pense pas à le lui formuler. D’où je suis, il m’apparaît que lui dire qu’ « elle aurait pensé
à lui en pensant à quelqu’un de chevronné » aurait énoncé le transfert et, aussi, fait apparaître le
fait que « le malade », auquel se réfère sa parole, la représente, en une part inconnue d’ellemême, ce que confirme la suite de son discours. Elle s’interroge en effet maintenant sur sa
passion pour la montagne qui organise sa vie, le choix de son compagnon (lequel est guide de
haute montagne) et qui l’expose à des dangers évidents. Elle fait état d’une chute récente qui
aurait pu être mortelle. La montagne est sa maladie, c’est ce qui sautera aux yeux de l’analyste à
la fin de cette séance de supervision. J’aurais dit, et je communique cela à l’analyste, que « c’est
l’idée d’être malade s’exposer à de tels dangers ».
L’analyste reconnaît alors que la connaissance subtile qu’il a de la biographie de sa
patiente, de sa constellation familiale, lui donne, via le jeu des identifications à l’imago
maternelle et des idéaux paternels, une pseudo intelligibilité de son comportement tel que le
décrit son discours. Les parents de cette jeune femme, tous deux médecins, sont des passionnés
4
de montagne, sa mère sollicite souvent sa fille pour partager avec elle des courses périlleuses.
Pris dans cette perspective strictement descriptive, l’analyste reste obnubilé par une construction
mettant en jeu la rivalité oedipienne. Or l’écoute analytique, c’est sans doute un préalable à
l’attitude que Freud nomme « refusement », doit s’arracher à ce plan descriptif du discours, qui
est toujours là comme un écran, une défense.
Certes, quand on parle, pour informer son interlocuteur, on décrit nécessairement. On pense
ici à la métaphore avancée par Freud et reprise par JB Pontalis du « compartiment de chemin de
fer », à l’évidence insuffisante. Quand on regarde, on voit ce qui vous fait face et on peut le
décrire, même si on voit aussi autre chose qui n’est pas immédiatement perceptible mais que
l’autre peut entendre dans ce qu’on lui en raconte. La parole ne fait pas que décrire. C’est le cas à
l’évidence de la parole poétique, c’est le cas de la parole analytique si on lui restitue l’intégralité
de son principe associatif. Les associations évoluent comme des vagues successives. Chacune
d’elles couvre, investit, un des événements psychiques activé par l’expérience transférentielle.
L’analysante se plaint d’ « être envahie par le transfert ». Puis elle parle de « maladie ». Si l’on
ne perd pas de vue le contexte que ces associations organisent, il nous faut entendre que la
seconde association ajoute un sens à la première. La maladie dont elle parle est celle du transfert,
ou bien elle tient le transfert pour une maladie et, comme on est aussi dans la remémoration, une
maladie qui est le « rappel » d’une maladie oubliée, inconnue d’elle et incompréhensible. Puis
elle parle de « la montagne » avec la même tonalité plaintive que celle avec laquelle elle évoquait
son envahissement par le transfert. Si l’on demeure fermement dans cette perspective
associationniste, il nous faut entendre que cette troisième association complète et complique le
sens de la seconde.
La parole, il y a de l’obstination dans la parole analytique, discerne dans l’amour de la
montagne, et une maladie, et un premier transfert sauvage, aveugle et dangereux puisqu’il ne
rencontre, à l’inverse de la situation analytique, ni interlocution ni contenance. D’énigmatiques
impulsions suicidaires, d’obscurs idéaux, peut-être héroïques, qui y étaient déplacés et auraient
pu s’y fixer, se transfèrent maintenant dans l’analyse. Cette notion de déplacement est
absolument capitale, non seulement pour comprendre le processus analytique, mais aussi pour
asseoir la raison de l’interprétation. Déplacement et interprétation ne peuvent être pensés l’un
sans l’autre. Lui dire, à l’avènement de cette troisième vague associative, qu’ « elle pourrait
penser à l’envahissement par le transfert en s’interrogeant sur sa passion pour la montagne » ne
serait pas seulement une interprétation de contenu, elle accomplirait et stabiliserait ce
déplacement. La physique de l’interprétation est le déplacement.
Impulsions suicidaires et idéaux héroïques pourraient alors changer de scène, se déployer,
dans le cadre de l’analyse, sur la scène, plus tempérée ainsi que le dit Jean Luc Donnet4, du
transfert. La montagne, alors, ne serait plus que la montagne et perdrait de son fantastique. C’est
ce que dit, et veut, son discours. Dans cette vague associative relative à la montagne, elle exprime
en effet aussi le désir de « convaincre son compagnon de renoncer à ces courses solitaires et
périlleuses au profit de marches plaisantes avec des amis ». L’analyste est frappé de cette parole
car c’est la première fois qu’il l’entend émettre une critique sur l’intérêt de sa compulsion à la
montagne. Mais ce fantastique, entendez ce fantasmatique, ne fait que se déplacer dans l’analyse,
l’idée d’ « envahissement » par le transfert le manifeste. Il s’avèrerait donc nécessaire en ce point
du travail associatif qu’une interprétation signale ce déplacement.
L’interprétation, idéalement, se tient dans la plus étroite proximité avec la parole associative
au point, non de se confondre avec elle, mais d’être « l’autre fil » grâce auquel, sur la tapisserie
4
Jean-Luc Donnet, Le divan bien tempéré, PUF.
5
du langage, vient se figurer la formation inconsciente. Glisser dans la trame de ce discours, où
deux scènes, celle de l’analysant et de l’analyste, je reprends ici les mots de Freud de
« Constructions5 », se font écho, qu’ « elle penserait à l’envahissement par le transfert en pensant
à sa passion pour la montagne » ou bien que « ce serait la même idée d’envahissement, le
transfert, et la montagne », aurait, outre la stabilisation du déplacement, un autre effet. Celui
d’installer un léger décalage entre la représentation fantasmatique qu’elle a de l’analyste par
transfert et sa personne réelle. De séparer, c’est peut-être encore une opération physique, l’objet
fantasmatique, qui commande en montagne à son ordalie, dans l’analyse à sa compulsion au
transfert, de l’objet réel dont il est le support. De délier l’objet dont elle parle de l’objet à qui elle
parle.
Dans la séance de supervision suivante, l’analyste revient sur la pensée bizarre « ce n’est
pas pour toi » qui l’a de nouveau plusieurs fois effleuré. Il la relie à l’image de la féminité que
l’analysante a ponctuellement exhibée en portant ces chaussures, alors qu’elle a habituellement
une posture plutôt « mec », et aussi à ce qu’elle lui a dit de son père qui affiche un certain
machisme, n’est parfois pas sans brutalité, bref qui manque de tact. « Ce serait l’idée de manquer
de tact cette pensée », dis-je à l’analyste. Cela le saisit et lui fait penser que c’est peut-être aussi
en rapport avec sa mère dont elle se plaint de façon récurrente qu’ « elle est distante, est toujours
absorbée par plein de choses et est peu attentive à ses besoins ». « Ce serait aussi une parole de
mère cette pensée », dis-je. Cela le saisit encore.
Le transfert a besoin pour se développer de s’appuyer sur des traits de l’analyste communs à
ceux des objets transférés, et il est en quête de ceux-ci. On est ici dans l’ordre de l’empathie, de
l’identification inconsciente, caractéristique de toute relation amoureuse – je t’aime assez pour
être celui que tu veux que je sois. Une des fonctions de la supervision est de permettre à
l’analyste de repérer ce qu’il doit consentir à l’analysant d’un engagement de sa personne et qui
est une source réelle d’inconfort. Et qui peut devenir, si le superviseur n’assure pas son « devoir
d’interprétation », la source de ce que Pierre Fédida a nommé « l’autoreprésentation de l’analyste
à sa position transférentielle ».
L’analyste en vient alors aux séances. L’analysante se plaint encore d’être envahie par le
transfert, de penser à lui tout le temps, alors même qu’elle est en train de bâtir une vraie relation
avec R. « Elle penserait à lui en pensant à R », lui dit-il. Quand elle a rencontré R, associe-t-elle,
ils étaient aussi démunis et souffrant l’un que l’autre. Si ce n’était pas elle, il aurait trouvé
quelqu’un d’autre car dans une course en montagne il y a une telle proximité, plusieurs jours
ensemble, les repas et les couchers en commun, etc.., qu’il est tentant de se lier amoureusement.
L’analyste pense que dans la cure, il y a aussi de la proximité mais il n’ose lui dire. On va
discuter de la nécessité impérieuse de cette interprétation qu’il n’a pas faite « de peur de faire
flamber le transfert ». Aux mots, on prête volontiers un pouvoir magique, de suggestion par
exemple, tandis qu’on méconnaît l’efficience qu’ils ont sur la chose inconsciente, de rendre à
l’affect la mobilité qui lui permet de se déplacer de substitut en substitut jusqu’à la figure
objectale ad hoc. En lui disant que « c’est la même idée de proximité le transfert » et aussi que
« ce serait installer une proximité penser toujours à moi », j’aurais donné une interprétation qui
viserait, ni un contenu de pensée ni un sens, mais qui soutiendrait (physiquement) un
déplacement déjà initié par la parole de l’analysante.
L’analysante poursuit, elle se demande quel type de lien elle a avec Raphaël, pourquoi elle
l’aime, il est si distant, il ne parle pas, on le lui reproche dans sa famille. Elle n’éprouve aucune
5
« Constructions dans l’analyse », in Résultats, idées, problèmes, PUF.
6
jalousie à son égard, contrairement à ses précédentes relations amoureuses. Et parle soudain
d’une consoeur au regard de tueuse. Chose qui frappe l’analyste et lui fait penser à une
problématique du meurtre, d’autant qu’après un moment de silence, elle évoque son adolescence
douloureuse où elle était envahie par des impulsions suicidaires, à la limite d’être contrôlables,
l’une d’elle particulièrement, s’appuyant sur le scénario suivant : elle se jette du troisième étage
de la maison familiale et chute la tête la première sur la terrasse en béton. L’analyste pense au
rêve qu’elle a eu récemment dans lequel R, en cordée avec elle, chutait la tête la première, non
sur l’herbe grasse, mais sur des rochers et se tuait. Il ne pense pas à faire se rejoindre ces discours
se développant sur deux scènes.
Elle, poursuivant sa réflexion sur ses tendances suicidaires, ajoute « ce n’est pas un hasard
si je fais de la montagne ». J’aurais alors dit, si j’avais disposé en tant qu‘analyste de la même
liberté de penser ou du même surplombement que m’offre la position de superviseur, « c’est en
pensant aux mêmes tendances suicidaires que vous ayez choisi dans R le guide de montagne ».
Interprétation qui aurait permis de révéler, au sens photographique, le statut de « choix d’objet
narcissique » que représente pour elle son lien avec R, que sa parole, plus réaliste que son moi,
repère comme étant son double adolescent, suicidaire. Je le dis en passant, mais je crois que c’est
cette exigence de lucidité portée par la parole, cette attente de soulagement et d’Erklärung qui
l’accompagne, que l’analysant confie à l’analyste et à son interprétation. Nous ne pouvons nous
reprocher de « manquer » une interprétation, nous devons savoir cependant que chaque fois que
cela se produit, nous réactivons l’échec qu’a essuyé l’enfant dans sa quête sexuelle et qui est à
l’origine du sentiment d’infériorité névrotique. La même déception s’y reproduit que celle décrite
par Freud dans « Au-delà du principe de plaisir » : « La recherche sexuelle, qui se voit assigner
des limites par le développement corporel de l’enfant, n’aboutit pas à une conclusion
satisfaisante ; d’où plus tard cette plainte : je ne puis rien mener à bien, rien ne peut me
réussir.6 ». J’ouvre, disant cela, une possible discussion sur l’ « éthique » de l’interprétation.
La séance suivante, elle se plaint de « ne pas avoir envie de parler, d’être mal », ce qu‘elle
met en relation avec le fait que le soir, elle sera de garde, que la garde a pour elle une histoire.
Quand son père, urgentiste, était de garde, il leur était permis à sa sœur et à elle de gagner le lit de
sa mère. Et elle revient sur sa déception d’enfant, liée à la façon dont celle-ci était distante,
absente et sur la distance où est toujours R. L’analyste fait le rapprochement adéquat, vous
pensez à votre mère en pensant à R.
Elle dit alors que ce qui la surprend le plus est que, même n’en ayant pas envie, elle ne se
refuse jamais à R quand il veut faire l’amour. Simplement alors elle pense à autre chose,
s’absente, laisse faire. Je suis, moi, frappé de cette répétition du signifiant « s’absenter », sa mère
dans la relation à sa fille, elle dans l’acte amoureux. L’analyste, non. Or c’est justement
l’interprétation que l’analyste lui a faite (vous pensez à votre mère en pensant à R) qui a donné à
l’analysante l’audace d’explorer plus avant les intérêts érotiques infantiles encore actifs dans sa
sexualité génitale d’adulte. On imagine aisément dans quelle répétition s’inscrit la déception que
lui inflige le fait qu’il ne lui donne pas l’interprétation complémentaire appelée par ce fragment
nouveau de discours selon laquelle « elle penserait à sa mère absente en s’absentant de l’acte
sexuel ».
Une rupture discursive se produit alors. Dans une garde, elle a rencontré un jeune confrère
qui lui a demandé si elle était parente de X son père, lui a dit combien il l’admirait. Elle évoque
les nombreuses fois où on lui parle de son père si connu, en bien comme en mal, et l’analyste,
6
in Essais de psychanalyse, Payot, p. 60.
7
suivant aveuglement cette piste, lui dit « votre père est de partout ». La parole si émue et
émouvante précédemment est devenue, comme l’est cette interprétation, soudain superficielle,
mondaine, défensive. J’ai soutenu que « l‘interprétation est l’espoir de la parole7 » au sens où elle
est sa condition même, non pas une pièce rapportée arbitrairement dans le processus analytique,
mais le rouage nécessaire à son cheminement, aux changements de niveau psychique que requièrt
la remémoration de l’infantile. La déception amoureuse que l’enfant a éprouvée à l’égard de
l’imago maternelle et que la parole exhume du refoulement se manifeste ici dans toute sa douleur,
sa sur sexualisation et ses stratégies de conservation. Stratégie privilégiant ici un « renversement
des valeurs » qui érige la distance comme opération paradoxale de rapprochement. Seul l’infans
et sa survivance dans l’adulte, l’inconscient, sont capables d’une telle ruse en forme de Witz, qui
certes engage le sujet dans un destin tragique, mais sauve son attachement à l’objet oedipien.
A l’opposé de cette situation caractérisant une analyse fluide et aisée où la parole de
l’analysant, soutenue par l’activité interprétative de l’analyste, travaille à reconnaître dans les
objets actuels, qu’ils appartiennent au transfert direct ou latéral, les objets oedipiens
transgressivement conservés, et travaille encore à leur renoncement, voici ma seconde illustration
d’une cure qui m’appartient en propre et dont je peux dire qu’elle est une « analyse difficile ».
Par ce mot qui n’a rien de péjoratif, je qualifie une analyse dans laquelle le processus est
entravé par une tendance compulsive à la conservation. Les objets oedipiens s’actualisent dans le
transfert ou latéralement et n’admettent aucun déplacement. La force oedipienne de l’objet
originaire sature son substitut au point de faire disparaître définitivement sa neutralité et son
altérité. La parole se réduit à l’adresse, elle est une parole compulsive qui semble travailler au
contre-investissement des formations inconscientes mobilisées par le transfert. Une parole qui
n’est pas, comme on s’y attendrait, au service de l’énonciation et de la signification, mais au
contraire au service du refoulement. Ceci est un fait très étrange et troublant, je ne suis pas sûr de
disposer des moyens nécessaires à son éclaircissement, qui pourrait nous conduire à des
considérations d’une certaine gravité, à savoir que la parole, ce serait sa part d’ombre, pourrait
être l’outil même du refoulement.
J’expose la toute dernière séance d’une très longue analyse qui a incontestablement rendu
service à l’analysante, même si elle a dû mesurer la résistance farouche qu’elle lui opposait. Deux
faits caractérisent le destin de cette patiente : elle ne surmonte pas la douleur que lui a infligé son
divorce, reste puissamment attachée à son premier mari. La soumission à l’imago maternelle,
dont elle a accompli tous les désirs, demeure aussi forte chez l’adulte qu’elle est devenue que
chez l’enfant qu’elle était.
Je transcris aussi littéralement que possible la mémoire que je garde de cette séance dans le
dessein de rendre visible deux éléments assez contradictoires. La conservation de l’objet oedipien
maternel est clairement, consciemment, revendiquée par l’analysante comme relevant d’un
impératif « destinal ». La réelle intelligence que cette femme a de la chose inconsciente n’est pas
en mesure de contrecarrer la force pulsionnelle qui la rend dépendante vitalement de son objet.
La mélancolie, « la grande inanalysable », n’est pas loin, l’idée de mort hante et les images du
rêve et les signifiants du discours. On voit bien contre quoi ceux-ci se défendent, avec succès
d’ailleurs, car la tonalité générale de la séance relève plus de l’humour que du pathos. La réelle
habileté de la parole à naviguer entre énonciation et refoulement est patente, la victoire échoit
finalement à ce dernier. Dont acte, car il n’est pas scandaleux de penser que l’intelligence doit
savoir s’incliner devant la pulsion.
7
« La parole et ses destins » in Avant d’être celui qui parle. Gallimard.
8
Le mouvement d’énonciation de la parole se manifeste dans l’évidente fluidité du discours.
Le rêve rapporté admettra une interprétation (au sens de l’interprétation du rêve) presque
complète puisque chaque élément du « langage d’image » qui le compose trouvera dans le
discours associatif qui l’entoure sa traduction en « langage verbal »8. La traduction est une
composante de l’acte interprétatif et non des moindres, à côté des autres tâches qui lui sont
assignées et que nous avons entrevues plus haut. Le mouvement de refoulement se manifeste au
contraire par une stratégie de la dénégation très perceptible, car « avouée », sur la fin de la
séance. Une telle observation nous permet de faire un pas en avant dans la compréhension de
cette ambivalence de la parole. La négation à l’œuvre dans tout procès de langage, ce que Freud
a fort bien reconnu dans le texte du même nom9, est là comme isolée, par dissection depuis son
intrication naturelle avec ce que Hegel a désigné comme négation de négation, et que Freud
aurait pu avoir méconnu et qu’il nous appartient à nous de restaurer dans la théorie.
Voici donc la séance. Je signale mes interprétations par des italiques. Après la dernière
séance, elle s’est invitée chez une amie à qui elle a parlé de « son incapacité à soutenir un conflit,
sûre qu’elle est que cela finira par une rupture totale et un rejet ». Elle ne pensait pas me parler de
cela, ni du rêve très pénible de cette semaine, qu’elle a refait une seconde fois après s’être
réveillée. « Un accident survenait à son mari. Il était suspendu à un volet à l’extérieur d’un
immeuble et lâchait prise. D’en bas, on lui disait qu’il était mort. Mais elle ne voyait pas son
corps et ne le croyait pas. L’angoisse montait, montait au point de crier mais ce cri était inhibé ».
Je lui signale aussitôt cette incongruité, l’opposition du corps qui chute et de l’angoisse qui
monte. Elle pense alors à l’angoisse qui l’assaillait quand elle montait dans le Pas de Calais pour
rendre visite à sa mère et la revoir, toujours la même, c’est à dire taciturne et plus tard démente.
Ce serait donc une allusion à votre mère votre mari dans le rêve, lui dis-je. Elle pense au fait
qu’elle a bien vu le corps de sa mère morte, mais pas son agonie, ce qu’elle se reproche fort
depuis quelque temps. Je dis : vous auriez pensé à la mort de votre mère en parlant à votre amie
de votre peur d’une rupture définitive. Elle poursuit. De tout temps elle a couru après sa mère et
essuyé dédain et rejet, elle se souvient de son attente, petite fille, quand celle-ci revenait de son
travail par l’autocar, ne lui disait pas un bonjour et, sans même quitter son manteau, balayait
devant la façade (la façade revient dans le rêve). Depuis 14 ans qu’elle vient ici, elle sait très bien
intellectuellement qu’elle répète quelque chose dans cette peur de la rupture mais cela ne change
rien à ce qu’elle répète. Elle sait, insiste-t-elle qu’elle répétera, encore et encore. C’est chez elle
une constance. C’est cela qui revient dans le fait qu’elle répète son rêve. Cette remarque la
déstabilise. Elle pense plus précisément aux « incohérences » de sa mère qui oscillait envers elle
entre dédain et marques extrêmes d’attachement se manifestant comme chantage au suicide. De
fait elle n’a jamais pu avoir un conflit avec sa mère. Elle n’a pu que recourir au mensonge, tel que
celui de ses années de jeune adulte. Une seule fois et cela, elle ne l’avait jamais raconté, elle lui a
dit « il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’avis », elle a reçu une baffe. Elle revient sur
l’idée qu’elle sait, intellectuellement, que le conflit n’est pas dangereux qu’il ne débouche pas
forcément sur une rupture. Mais non, ça ne changera pas, toujours elle aura peur. De recevoir une
baffe. Elle est à nouveau vraiment déstabilisée. Non, si, oui, au sens figuré certainement, la peur
d’être humiliée. L’idée d’être humiliée, recevoir cette baffe, d’autant qu’elle aurait humilié sa
mère par cette phrase. Elle l’avait lue peu de temps avant, ne savait pas ce que ça voulait dire,
8
J’ai développé plus en détail ce thème dans « Terre d’accueil », in Regards sur le rêve, Libres
Cahiers pour la Psychanalyse, 14, In Press.
9
« La négation » in OCF, XVII.
9
mais peut-être… Et soudain, lui vient cette idée qui la surprend, saura-t-elle la formuler. Ce après
quoi elle courait, c’était de faire changer d’avis sa mère. Et retour de l’idée, elle sait
intellectuellement que c’est répétition mais… Ce serait la même idée de ne pas changer d’avis,
sa constance dans la répétition. Et j’ajoute, C’eut été pour la faire changer d’avis ce mensonge.
Et crânement, me regardant, dit « même ici, avec vous, je sais que je répète, mais à cette pensée
se superpose une pensée opposée qui neutralise la précédente ».
Et là, je mesure que d’elle à moi, quand je ne « suis » pas sa mère, elle l’est,
mélancoliquement.
Le cours de la parole dans la situation analytique oscille entre deux régimes, l’énonciation
et le refoulement. Une telle conception n’a encore guère été formulée pour la raison que la
psychanalyse n’a pas intégré dans sa métapsychologie le système de la langue. Or la langue (telle
que nous nous l’approprions et telle qu’elle supporte chacun de nos actes psychiques) peut être
considérée comme une instance, avec autant de légitimité que le Pcs dont elle n’est pas éloignée,
ou que l’Ics dont l’efficience s’impose à nous sans que nous n’ayons d’autre moyen pour le
figurer que la spéculation. La difficulté à poser analytiquement cette question est liée au fait que
la langue, comme tout ce qui relève de l’ordre du symbolique, s’origine dans le champ du
communautaire, que le sujet la reçoit de l’extérieur, qu’elle est ce qui l’inscrit dans la relation au
Nebenmensch, et sa communauté. Elle est donc tout à la fois la frontière et le passeur entre son
monde interne et son monde externe.
In fine c’est le principe de plaisir qui commande à une telle oscillation des régimes de la
parole. Psyché n’accède au statut d’appareil, que si l’on postule pour son fonctionnement un
principe, comme l’est l’explosion pour le moteur du même nom. Et l’on peut être reconnaissant à
Freud de l’avoir institué sous le nom de principe de plaisir. L’appareil psychique est commandé
par la recherche du plaisir qui est tout autant accomplissement du désir, vivre, aimer, penser,
qu’évitement du déplaisir. Mais si du côté du plaisir les choses sont univoques, il s’agit toujours
d’une expansion de l’être, donc d’une positivité sans ombre, du côté du déplaisir, les choses sont
plus complexes. Le déplaisant que l’appareil a mission d’éviter, contre lequel il doit instituer des
stratégies défensives, c’est la raison même de son existence, ce déplaisant est aussi ce qui est
dangereux pour ce quoi l’appareil est fait, la vie. La vie en général incluant la vie biologique s’est
dotée dans son évolution d’un appareil, l’appareil psychique, pour se protéger de certains dangers
spécifiques liés à cette évolution.
Je m’écarte donc d’une théorie dominante dans la psychanalyse freudienne selon laquelle la
pulsion serait le point de jonction ultime entre le biologique et le psychique. Je m’en écarte à
peine, je recentre sur l’échiquier métapsychologique la pièce dite principe de plaisir. Ce
déplacement donne plus de lumière à la compréhension du fonctionnement psychique et nous
donne de surcroît un outil nous permettant d’agir dans la cure sur ce fonctionnement psychique.
Sans préjuger donc de ce qui menace la vie à cette étape de l’évolution de l’humain, je tiens
que le principe de plaisir est ce qui ordonne le fonctionnement psychique et d’abord ces
mouvements de parole par lesquels il nous est exclusivement accessible, entre énonciation et
refoulement.
Ce danger (je ne préjuge toujours pas de ses causes, c’est-à-dire des forces dernières qui y
sont en jeu) a deux visages, l’angoisse et la douleur. Angoisse et douleur sont des expériences
fondatrices de la subjectivité au sens où elles sont les lieux où s’entrecroisent et se révèlent, le
désir qu’a l’être de l’autre, désir constituant le fantasme, et la réponse de l’autre à ce désir de
l’être, réponse constitutive du réel. Le désir, en tant qu’il s’impose et préexiste au sujet, fait aussi
10
partie du réel, il est la figure extrême de la pulsion. Tandis que le fantasme qui fait se rencontrer
ces matériaux bruts, que sont isolément l’un et l’autre, est une construction du sujet, tout autant
que le sujet n’est jamais in fine qu’une construction de ses fantasmes.
Angoisse et douleur témoignent du fatal inaccomplissement de cette rencontre et donc a
contrario aussi de son partiel accomplissement. Le déplaisir ombre l’expérience du plaisir
comme le dessin délimite la couleur et c’est un trait de génie de Freud d’avoir solidarisé ces
concepts, qui ne sont pas antagonistes, mais instituent une opposition qui est aussi une structure.
Angoisse et douleur admettent au plan phénoménologique une infinité d’expressions, de la peur
panique du psychotique à l’angoisse ordinaire, de la douleur térébrante de la mélancolie à la
douleur exquise de l’hypochondrie ; mais elles ont en commun, dans l’actualité de l’expérience,
de se structurer comme l’opposition d’un moi sujet, souffrant et d’un autre objet, frustrant.
On sait le destin qui échoît à la « part satisfaite » de l’expérience fantasmatique. Le texte
passionnant de « Pulsions et destin des pulsions » le décrit en le mathématisant quelque peu, et
l’on peut dire qu’une des orientations majeures de la réflexion freudienne après 1915 visera à
rendre compte des changements qu’engendre cette expérience fantasmatique originaire pour le
moi et pour l’objet. Celui-ci, de par sa charge oedipienne, fait l’objet d’un renoncement, d’une
« désexualisation » pour reprendre ce concept si bien travaillé par Dominique Scarfone10. Il
s’incorpore pour une part au moi par identification, devient sa substance même qui est donc
d’essence mélancolique, la libido d’objet se convertissant en libido narcissique. Et, pour une
autre part, il sera échangé le long d’une chaîne complexe de substitution, que le transfert
renouvelle, contre un objet réel échappant à l’interdit de l’inceste. Si rien n’entrave ce
renoncement oedipien, cette opération se fait spontanément. Elle peut être considérée comme la
synthèse naturelle du moi. Le travail analytique en corrige, éventuellement et facilement, les
inachèvements comme on le voit chez la jeune patiente de supervision qui « profite » de la cure
pour substituer provisoirement à sa relation ambiguë à Raphaël, une relation transférentielle à
l’analyste, épurant par ce déplacement la charge oedipienne narcissique héritée de l’imago
maternelle infantile.
Il en va tout différemment de la « part inaccomplie » de l’expérience fantasmatique. Le
principe de plaisir, versus évitement du déplaisir, que connotent les affects de douleur et
d’angoisse, la condamne au refoulement, à ce refoulement immédiat, sans reste, que Freud, dans
« L’inconscient », nomme refoulement originaire qui la soustrait à toute transformation, la
conserve dans son intégralité structurale, dans l’antagonisme sans compromission d’un moi
souffrant et d’un objet persécuteur. Ce refoulement originaire, s’appuie-t-il déjà sur la parole, fûtelle celle, rudimentaire, des traces mnésiques verbales que l’infans reçoit de son environnement
bien avant qu’il ne s’approprie sa langue maternelle ? S’édifie-t-il sur la base de constructions
langagières, de structures sémantiques, comme le laisse penser dans son phrasé le langage
d’images du rêve qui oppose à « l’angoisse montante », « la chute mortelle du corps maternel » ?
On se sent mal de poser cette question relative aux choses dernières et qui engage, comme le
maniement de la clé des mères, un interdit de penser. Il est cependant impérieux de connaître par
quel matériau le refoulement accomplit son œuvre d’endiguer (imparfaitement) des formations
psychiques déplaisantes, et de neutraliser (avec plus d’efficacité) leurs constituants affectifs et
représentatifs. Ne serait-ce que pour comprendre par quelles voies le processus analytique,
lorsqu’il dispose de toute sa performance, en vient à lever le refoulement.
Un embryon de réponse pourrait nous être donné par l’examen minutieux de la façon dont
travaille l’interprétation, spécialement ce type d’interprétation que j’ai appelé « interprétation
10
Dominique Scarfone, « La désexualisation », Le sexuel dans la cure, Trans, 8.
11
analogique ». Elle consiste à rapprocher par une formulation quelconque ( je privilégie la formule
« vous pensiez déjà à cela en disant ceci tout à l’heure ») des signifiants (j’emploie le mot au sens
large) qui se développent indépendamment l’un de l’autre, sans articulation syntaxique, qui
demeurent donc épars dans l’espace discursif d’une séance et qui témoignent entre eux d’une
correspondance. Soit qu’ils soient porteurs d’une même tonalité affective, soit qu’ils évoquent un
même contenu représentatif. Des formes de correspondance plus subtiles ou plus abstraites se
produisent aussi, comme l’opposition flagrante de deux termes (la montée de l’angoisse et la
chute du corps) ou, à l’extrême, leur simple continuité métonymique. Mais pour cet examen je
me limiterai aux premières, relatives à l’équivalence de contenus représentatifs ou de charges
affectives. Il est entendu que pour repérer ces jeux de langage, il faut, à l’écoute analytique,
renoncer autant que possible à l’intelligence du plan descriptif de discours.
Revenons à l’une des séances de la patiente de supervision. Une circonstance actuelle, le
fait d’être de garde, en soi sans grande signification, a activé la mémoire d’une scène infantile
génératrice d’un rapprochement érotique avec sa mère, aller dans son lit. On remarque au passage
la faculté dont dispose l’analysant, sous l’effet de la régression transférentielle, de se saisir de
tout événement actuel, factuel et bénin, favorisant la remémoration. Le fantasme, sa part
inaccomplie, se réactualise dans la séance et se dit : un moi souffrant se plaint d’un objet
frustrant. On est sans équivoque en face d’un retour du refoulé qui se présente, pour reprendre
l’expression de Freud dans Le mot d’esprit, « tout habillé de mots », mots dont l’un sonne plus
étrangement à l’oreille de l’analyste : l’objet est frustrant de « s’absenter ». Il est possible que la
mère ait été réellement absente, il est plus probable qu’aucun objet n’eut été en mesure de
combler la voracité de l’amour infantile. Il n’est pas possible à ce stade de discerner la source
pulsionnelle du fantasme de son contexte historique.
Pourquoi sonne-t-il ainsi à l’oreille de l’analyste ce signifiant « s’absenter » ? Parce qu’il
répète quelque chose que la patiente a précédemment dit, relativement au fait que ce jour là « elle
n’a pas envie de parler ». Ne pas avoir envie de parler est la métaphore (grossière, je l’accorde) et
la manifestation agie d’un désir inconscient, s’absenter. Je fais l’hypothèse que c’est ce signifiant
qui a commandé cet agir, que celui-ci est la négation de celui-là, que le signifiant œuvre ici
ponctuellement au contre-investissement de la représentation de désir, et pour cela s’est extrait du
discours énonçable.
Il y aurait un certain intérêt, pour mesurer le pouvoir qu’a la cure de révéler, sur le théâtre
du transfert et du discours, la dramaturgie de l’inconscient, ce pathéi mathos11 qu’a évoqué avec
éloquence Pierre Fédida12, de reconnaître à la séance le même statut d’unité de temps et de lieu
qu’affiche la tragédie, d’Eschyle à Racine. Plus tard en effet dans la même séance, la patiente
évoque la posture qu’elle adopte dans l’acte sexuel, quand elle ne « désire » pas ce
rapprochement, et qui consiste à « s’absenter ». Le signifiant revient donc ici à l’énonciation, ceci
semble être la condition d’une nouvelle levée du refoulement et, conséquemment, d’un possible
renoncement à l’attachement à l’objet maternel, conservé clandestinement au cœur même de sa
relation amoureuse à un homme. L’énonciation est la négation du refoulement qui est lui-même
négation, elle est négation de négation.
L’interprétation analogique qui aurait rapproché ces trois occurrences du même signifiant
« s’absenter » en formulant par exemple que « ce serait l’idée de vous absenter, ne pas avoir
11
Pathei mathos : La connaissance que procure la souffrance (traduction approximative).
Pierre Fédida, « Tradition tragique du psychopathologique. A propos du pathei mathos de
l’Agamemnon », in Crise et contre-transfert, PUF.
12
12
envie de parler » puis de « vous penseriez à votre mère en vous absentant de l’acte sexuel » aurait
contribué au parachèvement du travail « spontané » de la parole associative.
C’est la grande découverte de « Au-delà du principe de plaisir » que d’avoir montré que la
frustration de la sexualité infantile et le refoulement qui l’accompagne presque mécaniquement,
provoquent une « sur-sexualisation » (terme à entendre comme l’opposé de la désexualisation
sus-citée) du fantasme qui ne trouve, dès lors, sa décharge que dans la répétition. Répétition
littérale, dans l’actualité de la situation analytique, de la virulence traumatique du fantasme par
substitution, sans déplacement, sans écart, de la « personne » de l’analyste à l’objet oedipien
comme on le voit chez l’analysante de la seconde situation. Celle-ci se défend contre tout
renoncement à l’imago maternelle par un usage du langage qui est le contraire de l’énonciation,
en appelle à la négation littérale, au négativisme qui pourrait être la figure même du refoulement.