Prédication sur Luc 4, 1-13

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Prédication sur Luc 4, 1-13
Prédication sur Luc 4, 1-13
(le 21 février 2010 à Angers par Etienne Berthomier)
Vous avez certainement entendu parler
il y a quelque temps déjà du film "La passion du
Christ", de Mel Gibson, ou il y a bien plus de temps
encore de "La dernière tentation du Christ", de Martin
Scorcese, derniers sortis d'une longue série de films
sur le personnage de Jésus, un personnage toujours
fascinant pour beaucoup, au point qu'on pourrait
parler d'une véritable tentation de faire des films sur
Jésus, et la plupart du temps avec un parfum prononcé
de scandale.
Chacun a en effet son mot à dire à
propos de Jésus, répondant ainsi à la question de Jésus
lui-même : "Qui dit-on que je suis ?". En répondant à
cette question, nous avons surtout la tentation de faire
de Jésus ce que nous voulons qu'il soit. Et Jésus luimême a été tenté de faire de sa vie ce qu'il voulait, ce
qui lui plaisait. C'est d'une certaine manière ce que
raconte notre texte d'aujourd'hui, en ce premier
dimanche de Carême. Une histoire qui finit par la
victoire de Jésus sur cette tentation. Oui, Jésus
vainqueur de cette tentation et nous rendant nousmêmes vainqueurs dans notre vie !
________
Notre texte évoque en effet un aspect
important de la vie de Jésus, rapporté dans les
évangiles. C'est comme dans notre propre vie : certains
aspects en sont plus ou moins faciles, sur un chemin
plus ou moins prévisible. Sur ce chemin-là, qu'est-ce
qui nous fait avancer ? Quel est notre but dans la vie ?
Qu'est-ce qui nous motive? Pour quoi est-ce que nous
vivons ?
Pour certains, ce sont d'abord les biens
matériels, le pouvoir ou la liberté absolue. C'est ce
que nous retrouvons dans le texte : le pain, la
puissance des royaumes de ce monde ou l'absence de
limites terrestres (quand le diable incite Jésus à sauter
dans le vide). Mais sans aller jusque-là, nous pouvons
dire que tous nous recherchons à notre manière le
bonheur.
Au quotidien, cela veut dire bien souvent ne
manquer de rien, avoir la santé si possible, et aussi
mener une vie honnête, droite, paisible, en prenant
soin de sa famille, en ayant de bonnes relations avec
les autres, en trouvant sa place dans la société…
Parfois nos objectifs dans la vie sortent un peu plus
de l'ordinaire, étant liés à la réussite d'un projet, à des
responsabilités particulières, ou des problèmes
récurrents à résoudre… Ce sont toutes ces motivations
qui nous poussent à nous lever le matin et à mener
notre vie. Mais une des questions importantes qui se
pose à nous est la suivante : sommes-nous seuls à
vivre ou accompagnés dans notre vie, y compris
quand nous traversons des problèmes ?
Jésus, nous dit Luc, fut conduit par l'Esprit
dans le désert. Il y fut tenté par le diable. Oui, Dieu a
conduit Jésus vers les problèmes. C'est là la
première chose frappante que l'on découvre à la
lecture du récit de Luc ! Est-ce donc qu'il y a des
épreuves de la part de Dieu, des tests, un parcours
d'obstacles… Est-ce que Jésus a été choisi après avoir
fait ses preuves ? Et du coup, pour nous la vie est-elle
comme un grand jeu de survie (à la manière de la télé
: "le Survivant" ou "l'île de la Tentation") ? La foi
finalement, n'est-elle qu'une série d'épreuves dont il
faut sortir vainqueur pour être sauvé ?
Pour répondre, revenons à Jésus. Il a été
conduit vers les difficultés, Luc l'affirme ; mais il a
surtout été conduit vers la réalité, et pour en sortir
vainqueur ! Dans les évangiles, Jésus est vainqueur
dès le début… et jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort et sa
résurrection. Le sens même de sa vie est de réaliser
cette victoire divine sur le Mal, sans cesse présent.
Chez Luc, Jésus est présenté comme Celui qui
se laisse conduire par l'Esprit de Dieu. A sa suite, et
comme ses premiers disciples, nous pouvons nous
aussi apprendre à être victorieux selon ce même
Esprit. Dès le début, et jusqu'à une autre occasion,
comme dit le texte, Jésus est tenté... mais il est aussi
soutenu par Dieu. Plus tôt, au baptême, se manifestait
l'Esprit, le Souffle divin le reliant à Dieu ; et une voix,
symboliquement venue des cieux d'après Luc,
proclamait qu'il était le Fils bien-aimé de Dieu. Un
peu plus loin, dans notre récit de la tentation, Jésus est
présenté comme vainqueur, par l'Esprit qui le guide et
le garde dans la fidélité à Dieu à travers la Bible. Car
il ne s'agit pas seulement de lire, encore faut-il
interpréter les textes !
Mais pour en arriver là, Jésus affronte
l'épreuve, au cœur de la faiblesse humaine, puisqu'il
ne mange rien pendant 40 jours et connaît la faim. Le
diable s'approche alors de lui sournoisement, au
moment de plus grande fragilité. Pour nous
aujourd'hui, nous pouvons y voir une image du Mal,
faisant petit à petit sa place à nos côté et nous
assaillant tout particulièrement dans nos jours de
fragilité. Dans le cas de Jésus, c'est son identité qui est
mise en doute habilement : Si tu es Fils de Dieu,
alors… (et suivent les tentations).
Le Mal fait ainsi vaciller les fondements de
notre vie, de notre personnalité, de notre espérance :
par lui, nous sommes divisés en nous-même, tiraillés !
"Diable" veut d'ailleurs dire celui qui divise…
Comme Jésus, nous sommes tentés, testés,
éprouvés, mais pas par Dieu. L'épître de Jacques le
rappelle : Que personne, lorsqu'il est tenté, ne dise :
"C'est Dieu qui me tente". Oui, ne rendons pas Dieu
responsable des malheurs et des échecs de notre vie.
Le Mal est le Mal : il est désespérant mais Dieu n'en
n'est pas l'auteur. On ne peut lui trouver d'explication
apaisante et c'est peut-être cela qui nous fait le plus
souffrir, nous angoisse le plus !
Face à cette réalité implacable, Dieu nous
donne d'autres perspectives. Dès le début de notre
vie, il se place résolument de notre côté et avant
tout autre projet, il nous appelle à être pleinement
ses enfants. Nous savons bien que nous voulons
"faire" quelque chose de notre vie, "avoir" une vie
réussie ; mais nous avons du mal à "être" vainqueurs
de ce défi (que nous nous lançons nous-mêmes). La
question qui nous est alors posée est de savoir si nous
voulons seulement vivre pour réussir, peut-être, nos
projets... ou réussir à vivre selon l'appel que Dieu
nous adresse personnellement ?
_______
Au début du ministère de Jésus, un appel divin
avait retenti : Tu es mon Fils bien-aimé, je mets en toi
toute ma joie. La tentation de Jésus constitue une mise
en cause de cet appel. Elle est pour Jésus la tentation
d'échapper à la vocation de sa vie : Si tu es
vraiment Fils de Dieu…C'est avec des "si" que l'on
nie la réalité, ce qu'il nous est donné de vivre. C'est
avec des "si" que l'on tombe dans l'illusion ou le
chantage : "si tu m'aimes tu feras ci ou ça pour moi" ;
"si Dieu existait vraiment il n'y aurait pas de
malheur"… Et au fond de l'expérience humaine,
comme le rapporte le récit de la Genèse à l'égard des
humains : si vous mangez de l'arbre, vous ne mourrez
pas, mais vos yeux s'ouvriront et vous serez comme
des dieux !
Pour Jésus, il y a d'après Luc une triple
tentation, une triple épreuve qui le poursuit dans sa
vie : la tentation des biens matériels, la tentation de
la puissance, et celle de l'invincibilité. A chaque
fois, c'est le Mal qui parle, en présentant certaines
choses comme des avantages personnels : fais un acte
de puissance pour toi-même, change ces pierres en
pain ! Prends le pouvoir absolu, puisque je te le
donnerai si tu te mets à genou devant moi … Oblige
Dieu à se manifester pour toi : jette-toi du haut du
sommet du Temple de Jérusalem !
Mais pour nous aussi cette triple tentation est
bien là, basée sur notre soif de biens, de puissance et
d'invincibilité. Qui ne souhaiterait pour lui-même et
pour le monde la fin des soucis matériels et le
spectacle médiatique et enthousiasmant de Dieu
montrant sa puissance ? Comment accepter au fond
le Dieu qui nous est révélé par Jésus, à travers sa
mission ?
Dans la tentation de Jésus s'est jouée en
effet sa mission pour nous. Face à ses propres besoins
matériels, Jésus se veut d'abord nourri de la Parole qui
vient de Dieu. Il renonce à se "sauver lui-même" pour
mieux accomplir sa mission divine. Il ne vivra pas de
pain seulement, mais de la parole vivifiante de Dieu.
Il acceptera d'être sans pouvoir ni gloire face aux
pouvoirs du monde et du Mal, sachant bien qu'on ne
peut être vainqueur du Mal en se compromettant avec
lui, bref que la fin ne peut justifier tous les moyens. Il
renoncera enfin à un illusoire invincibilité, en
respectant Dieu plutôt qu'en le mettant à son service.
Au final, Jésus, Fils de Dieu, est vainqueur
pour nous. Il ne recourt pas à des pouvoirs magiques,
mais au pouvoir de la Parole qui bénit. Il assume sa
mission sans protection particulière ; mais c'est
l'Esprit de Dieu qui le conduit… et c'est lui qui le
relèvera de la tombe. Quant à son autorité, elle lui
vient du Seigneur Dieu uniquement, dont le Royaume
n'est pas de ce monde ! C'est ainsi que Jésus a rempli
sa mission et que nous sommes au bénéfice de sa
victoire.
Demeure alors pour nous une ultime et
décisive question : comment recevons-nous la victoire
de Jésus dans nos vies ? Quel est notre lien avec le
Fils de Dieu vainqueur ? C'est la foi et l'Esprit de Dieu
qui nous unissent à Jésus-Christ. Dans la foi et par
l'Esprit, nous pouvons nous laisser guider par Dieu et
vivre de sa joie, si importante aux yeux de Luc. C'est
cette promesse d'une assistance permise et d'une
victoire promise qui peut nous renforcer chaque jour,
de sorte que nous puissions dire après bien d'autres :
Jésus est vainqueur et il me rend vainqueur.
Oui, nous voulons "faire" quelque chose de
notre vie, "avoir" une vie réussie ; mais nous avons du
mal à "être" vainqueurs de ce défi que nous nous
lançons. Dieu, lui, nous appelle à une vie apaisée avec
lui, dans son amour et sa force. Cette vie, Jésus l'a
vécue en triomphant de tout le Mal qui se dressait sur
sa route. Il était tentant pour lui de renoncer à
certaines difficultés de sa mission, de nous "épater"
par la gloire de Dieu, plutôt que de nous servir par son
amour. Mais il a choisi le chemin exigeant de la
confiance et du courage.
Jésus fait ainsi découvrir au monde la victoire
étonnante de Dieu sur les défis de notre vie.
Jésus, par sa vie (y compris sa tentation, sa mort et
sa résurrection), manifeste la victoire de Dieu et
nous rend vainqueurs dans notre vie, par son
Esprit qui vit en nous
Que ce soit notre joie de l'accueillir et de
pouvoir affirmer, comme l'apôtre Paul : Grâces soient
rendues à Dieu, qui nous donne la victoire par notre
Seigneur Jésus-Christ !
Amen