n° 154 / avril 2005 - Archives municipales de Nantes
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n° 154 / avril 2005 - Archives municipales de Nantes
S UPPLÉMENT À N ANTES P A SSION , M AGAZINE DE L ’I NFORMATION MUNICIPALE N °154- AVRIL 2005 LES 11 QUARTIERS NANTAIS HISTOIRES DE QUARTIERS Quinze pages d’actualité Les douaniers de la butte Sainte-Anne La Persagotière sur votre lieu de vie HISTOIRES DE QUARTIERS L’enceinte du bâtiment des douanes dominant la Loire. Sainte-Anne Les douaniers de la butte Sainte-Anne S Na n te s a u q u o t i d i e n Édifiée en 1750 au n°8 de la rue du Roi-Baco, la caserne de la butte Sainte-Anne a abrité des générations de douaniers. Dans ce lieu fermé aux regards, s’est développée une vie collective un peu en marge de celle du quartier. Quoique... Christian Gouy, Jo Le Squère et Jean Duret racontent. 26 [Avril 2005] ur les hauteurs de la butte, à un jet de pierre du port, la caserne des douaniers surplombe le fleuve. Une histoire ancienne que celle de ces bâtiments, construits en lieu et place du palais du Roi Baco (XVIe siècle), et dont seul subsiste aujourd’hui le bâtiment de l’horloge édifié en 1750. “Cette grosse bâtisse, cette forteresse, je l’ai toujours connue. Elle faisait vraiment partie du paysage du quartier” se souvient Christian Gouy, né sur la butte en 1950. Rebaptisée “résidence des douanes” après sa réhabilitation au milieu des années 80, la caserne abrite toujours, en grande majorité, des familles de douaniers. L’activité portuaire longtemps florissante du port de Nantes impliqua, de façon naturelle, la présence de douaniers : “Je revois le bois, les régimes entiers de bananes arrivant à bord de magnifiques cargos blancs, le vin d’Algérie, la canne à sucre... C’était dans les années 50. Les douaniers chargés de la surveillance patrouillaient sur les quais, attentifs à déjouer toute tentative de vol et de contrebande” raconte Jo Le Squère, douanier et fils de douanier. “Je me souviens aussi d’une petite brigade un peu à part, sept ou huit hommes, des Bretons pour la plupart, les seuls à disposer d’une vedette pour aller sur la Loire. On appelait cette brigade la Patache. C’étaient de grands gaillards, toujours ensemble, avec leur casquette et leur grande pélerine, de vraies baraques et de bons vivants.” Des conditions de vie rudimentaires Corps d’armée, la douane imposait la vie en caserne à ses recrues chargées de la surveillance dans des conditions plutôt spartiates. “Du début du XX e siècle jusqu’en septembre 1943, chaque famille disposait d’une chambre et d’une cuisine avec cuisi- Présence “naturelle” des douanes à proximité des quais en raison de l’activité florissante du port. Faute de douches dans les logements de la caserne, les douaniers utilisaient les bains-douches municipaux situés juste à coté des douanes. Jo Le Squère, douanier et fils de douanier, président de l’Hermine, un club sportif emblématique de la butte. Douanier en uniforme. Les gabelous de la butte Christian Gouy, un enfant de la butte. là... Le confort était rudimentaire” note Jo Le Squère. “Je me souviens de grands couloirs interminables desservant les logements de deux à trois pièces, de toilettes à l’étage, un pour trois familles, du chauffage au charbon.” Faute de douches, installées dans les logements en 1968, on se débrouille autrement : “À côté de la caserne, il y avait les bains-douches municipaux où je voyais entrer les enfants des douaniers avec leurs berlingots de shampoing de toutes les couleurs” se souvient Christian Gouy. Le gabelou était autrefois commis de la gabelle, puis par extension, l’employé d’octroi et le douanier. Vers 1830, le service actif de la caserne de la butte Sainte-Anne comprend 226 employés, parmi lesquels onze emballeurs, huit peseurs et un cavalier d’ordre. Les douaniers se répartissent en six lieux distincts : la Sécherie, l’Entrepôt, la Chézine*, la Fosse, l’île Gloriette et Trentemou*. Un douanier gagne en moyenne 650 francs par an, sur lesquels sont retenus 70 centimes pour le médecin et le pharmacien, 3,50 francs pour le casernement, 5 % destinés à la caisse de retraite. *Orthographe d’époque Source : Jean Duret Une vie collective intense Pour autant, la vie quotidienne ne manquait pas de charme, tout au moins aux yeux d’un gamin de 8 ans. “La vie de caserne était sensationnelle” se souvient Jo Le Squère. “Le repas terminé, nous descendions jouer au foot, aux billes, on trouvait toujours un copain. Dans la cour, il restait encore les ruines d’un bâtiment bombardé, c’était un } [Avril 2005] Na n te s a u q u o t i d i e n nière à charbon, d’un grenier et d’une cave. Un point d’eau courante était installé sur chaque palier et les WC étaient dans la cour. Quand on habitait au 3e étage, je vous laisse imaginer la difficulté... Cela dit, armée oblige, les bâtiments étaient parfaitement entretenus ! Tous les quinze jours, les occupants lavaient les escaliers au grésil, un produit corrosif et décapant ; de même, les logements étaient inspectés de façon régulière par le commandant de corps. Cette pratique a perduré jusqu’à la reconstruction, avec l’arrivée de l’eau courante dans les logements” raconte Jean Duret, historien du quartier et arrière petit-fils de douanier. Malgré quelques aménagements bienvenus, le confort de la caserne, version aprèsguerre, reste encore sommaire. “En 1955 à notre arrivée butte Sainte-Anne, 80 à 90 familles, soit 300 à 400 personnes, vivaient 27 HISTOIRES DE QUARTIERS } vrai terrain de jeux ! La télévision n’existait pas, et je revois nos parents jouer aux cartes avec les voisins ou, aux beaux jours, discuter à la fenêtre. Il y avait une grande convivialité dans la caserne, les douaniers sont une corporation très soudée.” La vie de la caserne était ponctuée de multiples animations. Parmi elles, deux fois par an, la venue des chanteurs ambulants : “C’était un couple. Lui, boîteux, chantait et elle jouait de l’accordéon. Quand ils arrivaient, tout le monde se mettait aux fenêtres. À la fin du spectacle, ils vendaient des partitions. Je suppose qu’ils faisaient une tournée dans le quartier...” La plupart des enfants des douaniers fréquentaient l’école publique des Garennes. “On était tout le temps ensemble, à la caserne comme à l’école, et je dois reconnaître qu’on avait une forte identité” souligne Jo Le Squère. Christian Gouy, scolarisé à l’école Sainte-Anne confirme : “Les enfants des deux écoles ne se mélangeaient pas. Ceux de la caserne avaient une réputation de bagarreurs et on avait toujours la hantise de tomber sur une bande en rentrant de l’école. Faut dire qu’entre nous, ça se passait souvent aux marrons, aux châtaignes ou aux caillous et on entendait souvent : partez de notre territoire et retournez faire vos prières !” Jo Le Squère reconnaît que la caserne, “il fallait y entrer. C’était un îlot dans le quartier, il fallait franchir une barrière, passer sous un porche. Même si l’accès était libre, les habitants de Sainte-Anne, les enfants en particulier, n’entraient pas comme ça, à moins d’y être invités.” La coop et l’Hermine Na n te s a u q u o t i d i e n Deux institutions pourtant, permettaient la rencontre entre les habitants de la caserne 28 “L’Hermine a mis en place des soirées de recrutement gratuites et ça a très bien marché”, notamment auprés des enfants de douaniers. Dans la cour de la caserne des Douanes. Jean Duret, historien du quartier et arrière petit-fils de douaniers. et le quartier : la coopérative de la douane, ou coop, et l’Hermine. Officiellement réservée aux familles de douaniers, la coop, installée sous le bâtiment de l’horloge, proposait vins et spiritueux de bonne qualité, épicerie, pain fabriqué sur place... Officieusement, les gens du quartier étaient nombreux à venir se ravitailler à la coop, notamment en vin : “Du très bon Côte du Rhône déclassé, que l’on appelait “le Gabelou”, et dont les gars de la butte étaient assez friands” raconte Christian Gouy. Le père de Jo Le Squère tint la coop pendant plusieurs années : “Elle était ouverte trois jours par semaine et était assez mal vue des commerçants du quartier. Normal, ça leur enlevait un peu de clientèle... Elle a fermé ses portes il y a une dizaine d’années.” Côté sport, il n’y avait pas d’autre choix que le basket, à l’Hermine ou à l’amicale laïque des Garennes. “Les deux clubs se valaient, et en toute logique, nous aurions dû jouer aux Garennes. Sauf que l’Hermine a mis en place des soirées de recrutement gratuites et que ça a très bien marché. Du coup, le mélange s’est fait... Moi, je suis rentré en 1959 et je n’en suis jamais parti” affirme Jo Le Squère, aujourd’hui président de l’Hermine. Christian Gouy aussi, fit partie du club : “C’était le seul divertissement du quartier et tout le monde jouait au basket. Après le sermon du dimanche, nous partions en douce pour aller au match. Issue du patro, l’Hermine est montée jusqu’à un très haut niveau !” Du haut de ses dix ans, Christian Gouy a regardé vivre la butte des années 50-60, le passage des gabelous en uniforme bleu marine, avec une bande rouge sur le pantalon, “un peu comme la police”, les bagarres de dockers dans les cafés et l’odeur des feuilles d’automne mouillées. EMANUELLE MORIN [Avril 2005] nantes sud C’est une grande bâtisse entourée de platanes centenaires mais c’est surtout une institution nantaise d’ampleur régionale qui a accueilli à partir de 1856 des générations de sourds, malentendants et aveugles. Deux Frères de Saint Gabriel nous décrivent la vie de la Persagotière, un établissement peu ordinaire. vant de rejoindre le quartier Saint-Jacques et les bords de Sèvre, la première école pour sourds-muets de Nantes a vu le jour en 1824, rue Crébillon. “René Dunan, lui-même sourd et ancien élève de l’Institut national des sourds à Paris a utilisé l’ancienne épicerie de ses parents pour ouvrir une école”, raconte le frère Mathurin Le Bot, professeur de 1952 à 1992 à la Persagotière. La Ville de Nantes participait aux frais de fonctionnement et finançait l’éducation des élèves issus de familles modestes. En 1835, le Conseil général, par la voix du préfet, a apporté sa contribution et l’école est alors installée dans l’hospice de Saint-Jacques. Elle pouvait accueillir une quinzaine d’élèves de Loire-Atlantique. En 1843, le Conseil général confiait la gestion de l’école aux Frères de Saint Gabriel. “Ils avaient déjà d’autres établissements pour sourds en France, précise Mathurin Le Bot. Une école mixte à Auray était tenue par les sœurs de la Sagesse qui avaient le même supérieur.” Un accord a été également signé avec les départements voisins : l’école d’Auray accueillera les filles et celle de Nantes les garçons du Morbihan, du Finistère et de la Vendée. Trois frères } [Avril 2005] Na n te s a u q u o t i d i e n La vie peu ordinaire de la Persagotière A 2929 L’enseignement aux jeunes sourds-muets a évolué avec les amplificateurs, les casques, les micros. ▼ Exercices pour travailler le souffle, maîtriser les mouvements de la langue, former des lettres. ▼ HISTOIRES DE QUARTIER } assuraient l’enseignement aux vingtsix jeunes sourds-muets accueillis en internat. De l’hospice à la maison bourgeoise. Mais la proximité des vieillards Na n te s a u q u o t i d i e n 30 Dès le début du XXe siècle, les bâtiments ont été agrandis pour accueillir ces nouveaux élèves. “C’étaient deux écoles séparées dans le même établissement avec des locaux, des professeurs et des méthodes d’enseignement différentes”, souligne Mathurin Le Bot. Un quartier des aveugles est construit au nord/ouest avec au rezde-chaussée les ateliers, au premier étage, les salles de classe et de musique et au 2e étage, les dortoirs et les lavabos. Le quartier des sourds-muets est créé au sud/est avec une cuisine au rez-de-chaussée, au-dessus un réfectoire et enfin, un [Avril 2005] Atelier de dessin pour les jeunes sourds-muets. dortoir au dernier étage. Les bâtiments sont entourés d’un parc composé de bosquets, de jardins, de vignes, de verger et de platanes, aujourd’hui centenaires, où les élèves pouvaient jouer ou apprendre à jardiner. Apprendre à lire et à parler. Si les élèves sont regroupés par handicap, le but est toujours le même : “arracher à l’ignorance et à l’isolement les enfants sourdsmuets et les jeunes aveugles privés par le malheur de leur infirmité du commerce avec la société”, précise la notice de la Per- ▼ miséreux et aliénés accueillis à l’hospice de Saint-Jacques n’est pas propice à l’enseignement et au développement personnel de ces jeunes sourds-muets. En 1850, le frère Louis, directeur de l’établissement se met en quête d’un lieu pour dispenser un enseignement à ces jeunes élèves. Après la visite de plusieurs propriétés dans le quartier, il a finalement obtenu l’achat de la Persagotière en 1856 par Conseil général. Le bâtiment central était une folie nantaise le long de la Sèvre au milieu d’un parc de quatre hectares et demi. “Sur la plaque inaugurale est inscrit : Institution départementale de sourds-muets et aveugles nés, note Mathurin Le Bot. “Le frère Louis avait donc déjà l’idée à l’époque d’accueillir des aveugles.” Mais il meurt un an avant l’ouverture de la première classe pour aveugles en 1891. sagotière en 1892. “À l’époque de Dunan, l’enseignement se faisait essentiellement par gestes”, explique Robert Fouché, frère et professeur pour les enfants sourds à la Persagotière de 1958 à 1989. On s’intéressait alors peu à leur capacité à parler. Ce n’est qu’à partir de 1880 que la classe de démutisation devient la première étape de l’enseignement. “J’accueillais des enfants de 4 et 5 ans. Il fallait que je me rende compte s’ils donnaient de la voix ou pas, et si c’était le cas il fallait qu’ils en prennent conscience, explique Robert Foucher. On ▼ Avoir un métier en main À côté de l’enseignement général, les élèves apprenaient aussi un métier. “Chez les aveugles, la formation musicale préparait des organistes qui pouvaient aussi s’établir comme professeurs de musique”. Ceux qui n’avaient pas d’aptitudes ou n’aimaient pas la musique s’orientaient vers des métiers manuels : brosserie, vannerie, fileterie, cannage et empaillage des chaises. Plus tard, certains rejoignaient Paris pour apprendre le travail de standardiste ou encore la kinésithérapie. Pour les sourds et malentendants, on privilégiait l’étude de dessin, de la peinture, de la sculpture ou des métiers manuels comme l’horticulture, la menuiserie, la cordonnerie, la couture. Des fêtes pour rendre l’internat moins pesant Venant de tout le département mais aussi de Vendée, de Bretagne, de la région choletaise, les élèves étaient tous internes. “À l’époque l’internat était une chose commune car il n’y avait pas les moyens de transport dont on dispose aujourd’hui. Les élèves ne rentraient chez eux qu’aux petites vacances, Noël et Pâques. Seuls les parents les plus proches venaient le dimanche.” Pour rendre l’attente moins pénible, les fêtes rythmaient la vie quotidienne de l’institut : procession de la fête Dieu, communions solennelles, confirmations, SainteCécile... sans oublier la kermesse aux beaux jours qui attirait tout Nantes dans le grand parc. “Il y avait des tramways et des bus spéciaux affrétés par la ville, rappelle Mathurin Le Bot. C’était un vrai centre d’attraction. C’est vrai qu’à l’époque il y avait moins de distractions qu’aujourd’hui.” Puis avec le développement des moyens de transport, les élèves sont rentrés plus souvent chez eux. Les cours ont cessé le samedi pour leur permettre de rejoindre leur famille le week-end. Un ramassage scolaire a été mis en place. Et progressivement, les élèves ont été intégrés dans des écoles ordinaires. Aujourd’hui, à la veille de ses 150 ans, l’établissement compte 150 élèves sourds, mal entendants ou souffrant de troubles du langage, intégrés pour la plupart individuellement ou collectivement dans des établissements ordinaires. Seuls restent dans les lieux vingtquatre élèves en SEGPA. Et les jeunes aveugles ont quitté la grande bâtisse en 1981 pour les Hauts-Thébaudières, à Vertou. C’est là qu’enseigne le dernier frère de Saint Gabriel encore en activité. LAURENCE COUVRAND Pour en savoir plus sur l’histoire de l’institution : www.la-persagotiere.fr Remerciements à Michel Vion aux Archives des frères de Saint Gabriel et à Mme Dupré de la Persagotière. [Avril 2005] Na n te s a u q u o t i d i e n ▼ faisait des exercices pour travailler le souffle, maîtriser les mouvements de la langue, former les lettres.” La lecture sur les lèvres était pratiquée en parallèle. L’enseignement a ensuite été rénové par l’électronique : micro, amplificateur, casque... Car contrairement aux idées reçues, “les enfants sourds totaux sont rares.” L’enseignement des aveugles quant à lui, reposait essentiellement sur le Braille qui a été créé en 1824. Les élèves étaient moins nombreux : une soixantaine contre 161 sourds dans les années 1950. Les classes comptaient seulement huit à douze élèves car tout reposait sur le toucher, pour écrire, pour lire... Orchestre des aveugles de la Persagotière. Mathurin Le Bot et Robert Fouché, frères et professeurs à la Persagotière (de gauche à droite). 31