mythes et légendes
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www.ieasm.org MYTHES ET LÉGENDES DAVID FABRE dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp 68-77. Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. 1/10 www.ieasm.org 2/10 1 « Les si beaux champs des Égyptiens » « Parmi les mythes de notre temps, ceux qu’inspire l’Égypte manifestent une vigueur 2 particulière . » Inspiratrice des modes et des arts du XVIIIe siècle français, mère de la science des sciences, à savoir l’alchimie, cadre d’épopées romanesques, civilisation qui sut se perpétuer sans heurts… cette Égypte est un «mirage », une image façonnée par mille avatars, ancrée dans notre imaginaire collectif. Métaphore familière à notre culture occidentale, cette vision idéalisée a été inspirée de l’idée que les Grecs ont pu se faire de la Vallée du Nil, déjà transcrite dans la poésie homérique au point que le héros Égyptos lui donna son nom. Le mot Αιγυπτος employé par Homère dériverait en effet de l’ethnique ai-ku-pi-ti-jo inscrit en Linéaire B sur une tablette de Cnossos, transcription de l’égyptien Hout ka Ptah (« le château du ka de Ptah »), en l’occurrence le temple de Ptah à Memphis. L’Égypte d’Homère portait donc le nom d’un quartier de la capitale du pays. Mais Αιγυπτος était aussi le Nil, seule voie de pénétration en Égypte, qui caractérisait le pays. L’association anticipait le mot fameux d’Hérodote pour qui « L’Égypte est un don du Nil » (Hérodote, Histoires, II, 5, 1). L’histoire et la fable évoquent, il est vrai, une Égypte mystérieuse où évoluaient volontiers les héros et les dieux tout en faisant allusion à des réalités égyptiennes, d’ordre technique, artistique ou religieux. En premier lieu, figure la crainte que pouvait inspirer le voyage de Grèce en Égypte, sur cette « route longue et malaisée » (Homère, Odyssée, IV, 483). Nous connaissons aussi les mots de Nestor, qui décrivent par une légère exagération le régime des vents étésiens qui soufflent du nord ou du nord-est et favorisaient ou entravaient la navigation à voile : « […] en Égypte […] un monde où l’on n’a pas grand espoir de retour, une fois que les vents vous y ont égaré. C’est si loin dans la mer qu’on ne connaît pas d’oiseaux qui, dans la même année, refassent le voyage » (Odyssée, III, 319-322). Ménélas pour rentrer d’Égypte devra faire appel à Protée et à Zeus. La géographie odysséenne décrit une Égypte lointaine, d’accès difficile, quelque peu fascinante et regorgeant de richesses. La seule allusion à l’Égypte qui survient dans l’Iliade est une réflexion d’Achille repoussant les offres d’Agamemnon et rappelant la richesse proverbiale de Thèbes d’Égypte. Parlant d’Agamemnon, Achille s’écrie : « J’ai ses dons en horreur et je l’estime moins que rien. Ah! même s’il m’offrait dix fois, vingt fois autant de biens que ceux que renferme Orchomène ou la Thèbes d’Égypte, ville où chaque demeure est pleine de trésors sans nombre et qui compte cent ports, dont chacune voit passer deux cents guerriers montés sur leurs chevaux et sur leurs chars, voire autant qu’il y a de grains de sable et de poussière, non, même alors le fils d’Atrée ne saurait fléchir mon coeur. » L’Égypte était un objet de convoitises. Le Delta du Nil n’a jamais échappé à la curiosité et 3 parfois à la cupidité des peuples de la mer . La célèbre fresque d’Akrotiri pourrait s’interpréter 4 de la sorte et illustrer un passage d’Homère qui évoque parfaitement les néfastes activités des pirates ravageant les côtes de l’Égypte et empruntant la branche du Nil pour piller ses campagnes : « J’étais devenu parmi les Crétois objet de crainte et de respect [...]. Mon cœur Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 3/10 me poussait à voguer vers l’Égypte [...]. Je gréai neuf vaisseaux, et, bien vite, tout un peuple y courut [...]. Nous nous embarquâmes et, poussés par un beau vent du nord, qui soufflait fort, nous voguions au large de la vaste Crète, facilement, comme au courant d’un fleuve [...]. Le cinquième jour nous atteignîmes l’Égyptos au beau cours [le Nil]. Je mouillai dans ce fleuve mes vaisseaux [probablement dans sa branche occidentale], et j’ordonnai aux vigies d’aller sur les guettes. Mais eux, cédant à leur esprit de démesure et suivant leur envie, de ravager aussitôt les si beaux champs des Égyptiens, d’enlever femmes et enfants dépourvus de raison, et de tuer les hommes. L’appel de guerre parvint vite à la ville. Les habitants, entendant le cri, accoururent comme le jour paraissait. Toute la plaine se remplit de fantassins et de cavaliers, ainsi que des éclairs du bronze. Zeus, qui lance la foudre, jeta en mes compagnons la funeste panique, et nul n’eut le courage de rester et d’opposer la force. Alors ils tuèrent beaucoup des nôtres à la pointe du bronze; ils emmenèrent les survivants afin de les obliger à travailler pour eux, par contrainte » (Odyssée, XIX). Les passes dangereuses de son littoral n’enlevaient donc rien à l’attrait que l’Égypte suscitait : « À ceux qui viennent de la mer s’offre la splendeur des campagnes du Delta, en grande partie désertiques de nos jours, mais transformées, à l’époque pharaonique, par un système d’irrigation minutieux et savant, en un véritable Éden. Ulysse, malgré la rudesse du personnage qu’il a endossé, celui d’un aventurier crétois, ne peut s’empêcher d’évoquer d’un mot rare et nostalgique ce paradis nilotique si souvent représenté avec amour sur les murs des hypogées : première évocation, rapide, furtive, plus significative en sa brièveté même que les longs développements réalistes, de ces plaines qui un jour approvisionneront en blé tout le monde méditerranéen, et dont la fécondité (plus que la beauté) étonnera les Grecs. La flore variée du Delta, dont s’égayèrent les peintres des scènes de genre nilotiques, oppose son foisonnement à l’apparente uniformité de la garrigue grecque. Le hasard d’une escale, un simple coup d’œil – sans parler des motifs floraux exportés d’Égypte sur plus d’une œuvre d’art 5 – suffisent à donner l’image d’une nature privilégiée et richement exotique . » Cet exotisme s’effacera quelque peu avec les vicissitudes de l’histoire des relations entre l’Égypte et le monde grec : alliance avec la Lydie, tentatives de rapprochement avec les Grecs e e d’Asie, accueil des mercenaires grecs, fondation de Naucratis… Au VII -VI siècle av. J.-C., lorsque les commerçants et les mercenaires du monde égéen s’installèrent dans le Delta, se posa avec acuité le problème de l’identité des personnes divines et de l’association/assimilation de ces divinités dans la réalité du culte et des pratiques rituelles. Religion indigène et religion grecque ne furent ni concurrentes ni antagonistes. Les divinités des nouveaux venus furent identifiées aux divinités égyptiennes. À l’interpretatio graeca des divinités égyptiennes répondit l’interpretatio aegyptiaca des divinités grecques. Amon était Zeus, Mout était Héra, Khonsou était Héraclès ; Osiris, Isis et Horus étaient Dionysos, Déméter et Apollon… et vice versa. La région canopique donne peut-être plus qu’ailleurs une idée de ces conceptions doubles où les mythes et les légendes se mêlèrent, s’entrecroisèrent et se réinventèrent pour «amortir les 6 heurts ». L’épopée d’Héraclès trouva une résonance particulière et pour le moins étonnante Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org dans l’univers religieux du vieux dieu égyptien Amon, « le caché », dieu de Thèbes et « roi des dieux ».De même, le mythe osirien se vit adapté pour servir de cadre aux épopées troyennes, au premier rang desquelles figure la légende éponyme de Canope. Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. 4/10 www.ieasm.org 5/10 7 « Là où du Nil l’un des bras creux et large, près de Canope en la mer se décharge » Canope et vase-canope Selon la tradition, Canope (dérivé du grec Canôpos) était le nom d’un héros d’une ancienne légende grecque qui racontait le périple de Ménélas et d’Hélène à la suite de la guerre de Troie. Il conduisit le bateau du couple royal sur les rives de l’Égypte. Mordu par un serpent, il mourut et fut inhumé à cet endroit, à l’embouchure de la branche occidentale du Nil à qui il donna son nom : la branche canopique. Il y gagna une condition divine et accéda tant au panthéon dynastique des Lagides qu’aux cieux sous la forme de l’étoile du Sud, elle-même assimilée 8 dans les textes sacrés à Osiris . Située dans une région de la Voie lactée, Canope est l’étoile la plus brillante de sa constellation. Elle n’est pas visible en Europe (étant toujours au-dessous de l’horizon), mais l’est dans la partie méridionale de l’hémisphère Nord. Dans le texte du zodiaque des chapelles osiriennes du temple de Denderah, elle est « l’étoile visible » assimilée à Osiris. Elle figure graphiquement sur le bloc de grès désormais conservé au Louvre, sous la forme d’un faucon royal situé entre Orion et Sirius. Canope laissa donc son nom à la ville riveraine dénommée Pé-Gouti en égyptien, toponyme qui demeure bien énigmatique en l’état actuel des connaissances. e À cet imbroglio de mythes et légendes s’ajoute la confusion des antiquaires du XVIII siècle qui appliquèrent le terme « Canope » aux vases dont les bouchons prennent la forme des têtes humaines et animales des quatre fils d’Horus à l’intérieur desquels les professionnels chargés de la momification plaçaient les viscères embaumés des défunts. À l’origine de cette dérive, la légende chrétienne selon laquelle le dieu local de Canope, en l’occurrence l’Osiris de Pé-Gouti, était adoré sous la forme d’un vase coiffé d’une tête humaine (Rufin, Histoire ecclésiastique, II, 26). Quelques-uns de ces vases à panse ronde nous sont parvenus; ils sont surmontés d’une tête masculine portant la barbe et le némès. Représentations du dieu mort et ressuscité ou censées contenir l’eau de la crue, assimilée aux « humeurs » émanant du corps du dieu, ces objets témoignent de l’importance du culte d’Osiris dans la région canopique et audelà, à travers les manifestations isiaques sur l’ensemble du pourtour méditerranéen à l’époque impériale (SCA 205, 471, 449). Par sa mort et sa résurrection, Osiris rend possibles la survie de tous les hommes et le retour annuel de la végétation. Son mythe connaîtra une popularité inégalée. Nourriture et fécondité, promesse d’éternité, tel était l’apport du « dieu qui meurt » à la nature et à l’humanité. Il exprimait le renouvellement perpétuel du cycle annuel, de l’institution royale et le triomphe de la mort. Cette idée trouvera son aboutissement dans la théologie osiriaque qui se répandra dans tout le monde ancien et dont Plutarque offre le témoignage privilégié dans son Traité sur Isis et Osiris. Dans ce véritable testament philosophique, religieux et spirituel, Plutarque expose sa vision de la divinité. S’il définit sa pensée religieuse, les faits exposés dans De Iside et Osiride nous renseignent sur cette religion helléno-égyptienne, née à Alexandrie, qui s’organise autour de l’isisme et de l’osirisme. Osiris apparaît sous les traits d’un Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 6/10 roi bienfaiteur et civilisateur, un guerrier héroïque et pacificateur faisant régner la justice ; Isis est une reine idéale, la protectrice du souverain, la mère des lois et de la justice, la mère pour l’enfant et la veuve éplorée pour son mari… Osiris est le dieu de la fertilité et de la végétation, opposé à Seth-Typhon qui est la mer ou bien le désert aride, la sécheresse : « En Égypte, Osiris serait le Nil qui s’unit à la terre-Isis, et Typhon la mer, dans laquelle le Nil se jette, disparaît et se disperse » (De Is., 32). Le dieu fécond s’oppose à l’être sec et mortifère ; un dieu de la terre humide, cultivée, noire et pure, s’oppose à un être du désert, sauvage et impur : « Ils [les prêtres] appellent globalement Osiris le principe et le pouvoir humidifiant dans leur ensemble, les considérant comme la cause de la génération et comme la substance de tout germe, et Typhon, globalement, tout ce qui est aride, igné, desséchant, tout ce qui s’oppose à l’humidité » (De Is., 33). Hélène, Isis et Horus Mordu par une vipère, le pilote Canope succomba donc à ses blessures sur les rivages d’Égypte, mais Hélène écrasa de son pied le redoutable reptile. Or, dans l’Odyssée, la reine ne s’embarrasse pas d’une équivoque. Elle est cette femme pleine de dignité et de sérénité, celle qui prodigue à ses hôtes les effets balsamiques d’un remède miraculeux, la prophétesse qui prédit à Télémaque l’issue heureuse de son voyage. Elle est honorée à Sparte « comme 9 modèle de l’épouse et de la mère », loin de l’amoureuse adultère de Troie. Pour consoler Ménélas et ses hommes plongés dans les douloureux souvenirs de la guerre de Troie, Hélène « jeta une drogue au cratère où l’on puisait à boire : cette drogue, calmant la douleur, la colère, faisait oublier tous les maux ; une dose au cratère empêchait tout le jour quiconque en avait bu de verser une larme […]. Remède ingénieux, dont la fille de Zeus avait eu le cadeau de la femme de Thon, Polydamna d’Égypte : la glèbe de ce pays produit avec le blé mille simples divers ; les uns des poisons, les autres, des remèdes ; pays de médecins, les plus savants du monde » (Homère, Odyssée, IV, 220-223 et 227-232). Le geste d’Hélène est celui d’une déesse puisqu’il guérit tous les maux, physiques et moraux. La mention à l’Égypte, un tant soit peu idéalisée, et à Thon (Thônis) n’est pas fortuite. 10 Consolatrice et guérisseuse, terrassant la vipère malfaisante … Hélène n’est pas sans rappeler le mythe osirien. La légende raconte comment le jeune Horus, fils d’Isis et d’Osiris, tente de se soustraire à la fureur de son oncle Seth. L’héritier légitime doit se réfugier dans les immensités humides du Delta, étendues faites de papyrus et de roseaux, offrant des possibilités de cachette et de dérobade. Hérodote raconte qu’« Isis le sauva en le cachant dans cette île qu’on dit flottante à présent, lorsque Typhon (Seth) survint, parcourant l’univers à la recherche du fils d’Osiris » (Hérodote, Histoires, II, 156). La vie d’Horus dans les marais du Delta est rude ; il est mordu par un serpent et piqué par un scorpion. Un papyrus raconte comment Seth mit le feu au fourré de papyrus dans lequel l’enfant se cache ; cet incendie pourrait être une façon imagée d’exprimer la sensation de brûlure et de fièvre éprouvée par l’enfant piqué par 11 des animaux venimeux (P. Brooklyn 47.218.84) . Mais grâce à sa mère, épouse aimante et Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 7/10 mère protectrice (SCA 1093, SCA 972, SCA 978), le jeune dieu atteindra l’âge adulte et, « ses 12 membres ayant forci, sa puissance ayant mûri », il triomphera de Seth. Les stèles d’Horus illustrent à merveille l’épisode dans lequel mythes et légendes s’accumulent pour se mettre au service des hommes. Ces stèles guérisseuses représentent un Horus enfant debout sur deux crocodiles en position de marche ; il porte la tresse de l’enfance et tient dans ses mains des serpents, scorpions et autres animaux dangereux. Ces stèles pouvaient s’intégrer à une statue couverte d’inscriptions et de représentations. Un bassin creusé dans le socle permettait de recueillir l’eau dont on l’avait aspergé et qui était censée s’être chargée de la vertu guérisseuse des formules et des images magiques sur lesquelles elle avait ruisselé. Identifié à Horus, le bénéficiaire de ces soins miraculeux prodigués par Isis la grande magicienne était sain et sauf. La fameuse Isis de Ras el-Soda et celle du «Canope» d’Hadrien à Tivoli sont représentées étreignant un serpent de la main droite et posant le pied gauche sur un modèle réduit de 13 crocodile . Les étendues marécageuses de la frange littorale du Delta du Nil constituent l’espace géographique dans lequel le mythe rencontre l’histoire. Hérodote raconte que Psammétique, roi de Saïs, évincé du pouvoir, « avait été relégué dans les marais avec l’ordre de ne pas en sortir ». C’est là qu’il rencontra, comme annoncé par un oracle, les « hommes de bronze » (Hérodote, Histoires, II, 152), Cariens et Grecs qui lui permirent de réunifier l’Égypte sous son autorité. En définitive, « si le marais mythique est l’asile inconfortable de la veuve et de l’orphelin, des vaincus, des persécutés, il est en même temps la cachette sacrée où s’affirme, dans la clandestinité, la survie du pouvoir pharaonique et où se prépare le triomphe de l’ordre 14 national ». Aux époques tardives, les différentes théologies d’Horus se trouvent mêlées : Horus, fils d’Isis, le petit Harpocrate que les bronzes figurent comme un enfant suçant son 15 doigt, devient roi d’Égypte ; et Horus d’Edfou, dieu des espaces célestes, conquiert l’univers pour Rê et doit vaincre les ennemis de l’Égypte. D’où aussi son assimilation à Apollon, « dieu sauveur et guérisseur » (Eschyle, Agamemnon, v. 512-513) et divinité solaire dont le faucon est l’oiseau sacré. «Héraclès, homme des grandes entreprises et toujours en quête d’une démonstration de 16 courage » Héraclès en Égypte De l’union d’Alcène et de Zeus,qui pour la séduire avait revêtu l’apparence d’Amphitryon son mari, naquit Héraclès, héros pour le moins célèbre de la mythologie grecque. Sa vie sera marquée par la volonté de vengeance d’Héra, la femme officielle de Zeus. Étrangler à mains nues le lion monstrueux de la vallée de Némée, couper la tête de l’hydre du marais de Lerne, capturer vivant le terrible sanglier du mont d’Érymanthe, nettoyer les écuries du roi Augias, dompter le taureau furieux de Crète, ramener du monde des ténèbres le terrible Cerbère, rapporter les pommes d’or des Hespérides… La force surhumaine d’Héraclès lui permit de Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 8/10 surmonter toutes les épreuves imposées par l’épouse jalouse. Malgré les actes de violence et de folie dont il est capable, confronté à des êtres veules et déloyaux, le héros se place du côté de l’honnêteté, du courage et de la vertu. Mais victime de ses passions, Héraclès voulut se sacrifier sur un bûcher pour mettre fin à ses terribles souffrances. Zeus l’enleva des flammes pour l’emmener dans l’Olympe, le royaume des dieux, où il fut immortalisé et divinisé. Avant cette apothéose et au cours de certains de ses douze travaux, le héros a rencontré bien d’autres embûches, réalisé d’autres exploits et voyagé dans toute la Méditerranée, d’est en ouest jusqu’au détroit où s’élèvent les Colonnes d’Héraclès/Hercule (détroit de Gibraltar). Les toponymes Héracléia, Héracléion, sites d’installation de Grecs, conservent la trace de ses 17 pérégrinations mythiques . Il est vrai que, d’après la légende, le onzième des travaux imposés à Hercule, rapporter les pommes d’or des Hespérides, l’avait obligé à traverser l’Égypte. Après avoir tué le dragon qui gardait le verger, trompé le géant Atlas établi en Libye, vaincu Antée et capturé la grappe de Pygmée qui avait tenté de l’enchaîner, il profita de son passage par l’Oasis d’Ammon pour sacrifier à son père Zeus… «À la suite de quoi », il rejoignit la Méditerranée, et la première ville riveraine du Nil qu’il rencontra « fut appelée Héracléion ». Ici s’élevait un temple d’Héraclès. Hérodote nous parle de ce sanctuaire qui avait le privilège d’accorder l’asile. C’est là que Pâris et Hélène, fuyant la Laconie pour vivre leur amour, se réfugièrent (Hérodote, Histoires, II, 113). Les anecdotes qui décrivent le voyage égyptien du demi-dieu demeurent floues et parfois contradictoires. Osiris pharaon lui aurait confié le gouvernement de la Libye et de l’Éthiopie. Bâtisseur de digues, Héraclès aurait protégé la vallée des effets néfastes de trop fortes crues. Le texte de Diodore offre un curieux mélange de légendes grecques et égyptiennes : « On était là quand le Nil, dit-on, au moment où se levait l’étoile Sirius et où il est d’ordinaire au plus fort de sa crue, rompit ses digues et inonda une grande partie de l’Égypte, s’attaquant surtout à la partie dont Prométhée était en charge ; presque tous les habitants de cette région furent anéantis et Prométhée faillit se tuer de chagrin. L’intensité et la violence du courant qui s’était précipité valurent au fleuve le nom d’Aigle, mais Héraclès, homme des grandes entreprises et toujours en quête d’une démonstration de courage, eut tôt fait de contenir le débordement survenu et de détourner le fleuve en le ramenant dans son lit antérieur. Aussi quelques poètes grecs ont-ils fait entrer ce haut fait dans la légende, celle où Héraclès a tué l’aigle qui dévorait le foie de Prométhée. Le fleuve avait pour plus ancien nom Océan, par la suite, dit-on, son débordement lui valut le nom d’Aigle et plus tard il fut aussi dénommé Égyptos, d’après celui qui avait régné sur le pays ; en témoigne le poète qui dit : “J’arrêtais les navires recourbés aux deux bouts, dans le fleuve Égyptos” [Odyssée, XIV, 258]. Car le fleuve se jette dans la mer vers l’endroit appelé Thônis, et c’est l’ancien comptoir commercial de l’Égypte ; le fleuve a reçu son dernier nom, qu’il a actuellement, d’après Nilée qui y régna » (Diodore, Bibliothèque historique, I, 19, 1-4). Selon certains récits, Héraclès était d’origine égyptienne (Hérodote, Histoires, II, 43-44). Pausanias rapporte qu’Héraclès d’Égypte vint à Delphes. En dehors de ces mentions, on Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 9/10 connaît la légende du roi Busiris qui tuait les étrangers sur l’autel de Zeus (Amon) jusqu’au jour où Héraclès se chargea de lui faire subir le même supplice. Il semblerait que cette légende dérive d’exécutions rituelles des fauteurs de troubles, c’est-à-dire les auxiliaires d’Apophis, le serpent géant qui menace continuellement d’avaler le Soleil, ou encore les complices de Seth, l’assassin d’Osiris son frère. Ces exécutions se produisaient à proximité d’une « Maison d’Osiris », une Pusiris, transformée par les Grecs en Bousiris, en latin Busiris. D’après les études de Jean Yoyotte, on peut raisonnablement penser à la Maison d’Osiris de Canope, à proximité de la frontière, où il est possible que des étrangers aient été arrêtés et exécutés, faits dont la légende conserverait la trace. Khonsou l’Enfant, l’Héraclès égyptien et Amon du Gereb À Héracléion s’élevait donc un sanctuaire dédié à Héraclès, que les Grecs avaient assimilé à Khonsou, fils d’Amon. Cette identification pourra surprendre si nous ne voyons dans cette figure divine que le dieu lunaire, représenté anthropomorphe à tête de faucon et couronné du disque lunaire (SCA 387). Khonsou était aussi et surtout le dieu-enfant de la triade d’Amon, Mout, e Khonsou à partir de la XVIII dynastie à Karnak où un vaste temple lui est consacré. Or, le jeu de l’interpretatio graeca et de l’interpretatio aegyptiaca des divinités assimila Amon à Zeus, Mout à Héra et Khonsou à Héraclès. Ce tour de passe-passe permit aux Grecs de voir dans « Khonsou l’Enfant » une image du héros de légende qui avait fait étape dans cette partie du Delta. « Khonsou l’Enfant » était une de ces apparences spécifiquement infantiles en lesquelles tous les dieux-fils d’Égypte furent doublés par un Harpocrate, un « Horus enfant », dont le culte connut une grande popularité aux époques tardives (SCA 1022, 1059, 1008, 925, 917, 423, 995). Khonsou était donc Héraclès sous son nom grec, à ce point qu’à l’époque romaine les 18 figurines le représentent armé comme la fameuse statue du héros de l’Hellade . L’enfant divin était coiffé du cimier complexe appelé hemhem, posé sur le cache perruque némès. Le hemhem est constitué de trois faisceaux de roseaux surmontés chacun d’un soleil, dressés sur les cornes torsadées de bélier et flanqués de part et d’autre d’une plume d’autruche et d’un cobra uræus. Confirmant cette hypothèse, l’IEASM a retrouvé, dans le grand temenos d’Héracléion, quelques souvenirs du dieu-fils, auquel il convient raisonnablement d’attribuer la petite chapelle monolithe de granite (SCA 456) trouvée non loin de la grande dont l’attribution à Amon, le père, est assurée (SCA 457). En outre, un vestige important de l’idole qui était jadis installée dans ce petit naos a été recueilli, errant à quelque distance dans l’aire du grand temenos : un némès surmonté du hemhem (SCA 401). Le décret bilingue dit «de Canope» évoque dans sa version hiéroglyphique une ville de cette région canopique possédant le temple de « l’Amon du Gereb ». Ce toponyme est traduit dans la version grecque comme « la ville d’Héracléion ». La découverte d’un naos portant une dédicace au « noble dieu de la Maison de Réjouissance », c’est-à-dire le palais du roi des dieux, Amon, confirme l’identification du sanctuaire et apporte donc aussi le nom grec de la ville Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77. www.ieasm.org 10/10 qui le possédait : Héracléion. « Amon du Gereb » était la forme particulière de ce dieu principal du panthéon égyptien qui transmettait au nouveau Pharaon l’inventaire de son royaume terrestre et céleste. Son sanctuaire était un lieu où s’exerçaient les rites de fondement du pouvoir du nouveau Pharaon sur l’univers créé, assurant ainsi la continuité dynastique. Les rois Ptolémées, qui se disaient descendants « du côté paternel d’Héraclès, fils de Zeus, et du côté maternel de Dionysos, fils de Zeus », couvrirent ce temple de leurs bienfaits. Pharaons d’origine étrangère, ils trouvèrent dans le jeu de l’interpretatio graeca et de l’interpretatio aegyptiaca qui avait assimilé Zeus à Amon, Héraclès à Khonsou fils d’Amon et Dionysos à Osiris, et dans ces liens mystiques tissés entre les cités de la région canopique, un formidable moyen de légitimation du pouvoir. Mais avant eux un autre étranger avait peut-être retrouvé son dieu ancestral à l’embouchure canopique: le Phénicien Pumiyaton de Kition qui régna pendant un demi-siècle (c. 392 à 362/361 av. J.-C.) et qui fut une figure marquante dans l’histoire complexe des Chypriotes et dans le paysage politique du Proche-Orient à la fin de l’époque dite « perse ». En témoigne cette monnaie en or, l’hémistatère (SCA 287), trouvée dans la façade nord du grand temenos qui porte la seule image grecque du demi-dieu éponyme recueillie à Héracléion. David Fabre ---------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 1 Homère, Odyssée, XIX. Chr. Froidefond, Plutarque, Isis et Osiris, Les Belles Lettres, Paris, 1992, p. 9. 3 Voir P. Faure, La Vie quotidienne des colons grecs de la mer Noire à l’Atlantique au siècle de Pythagore, VIe siècle avant J.-C., Hachette, Paris, 1978. p. 135. 4 L. Basch, Le Musée imaginaire de la marine antique, Institut hellénique pour la préservation de la tradition nautique, Athènes, 1987, p. 118-119. 5 Chr. Froidefond, op. cit., p. 30. 6 Selon l’expression de M. Détienne, Dionysos mis à mort, Gallimard, Paris, 1998, p. 42. 7 Mots attribués à Solon, dans Plutarque, Vies, Lycurgue, LIII. 8 É. Aubourg, S. Cauville, « En ce matin du 28 décembre 47 », dans Egyptian Religion of the Last Thousand Years, Studies Dedicated to the Memory of Jan Quaegebeur, OLA 85, Peeters, Louvain, 1998, p. 769. 9 F. Chapoutier, Les Dioscures au service d’une déesse, Paris, 1935, p. 143. 10 Sur le rôle des serpents dans les développement de la légende d’Hélène en Égypte, voir Hérodote, Histoires III, 107110 ; Pausanias, IX, 28, 2. 11 D. Meeks, « Un manuel de géographie religieuse du Delta », dans Akten des Vierten Internationalen Ägyptologen Kongresses Mu!nchen 1985, SAK 3, Buske, 1989, p. 297-304. 12 Metternich, l. 50 : A. Klasens, A Magical Statue Base (Socle Behague) in the Museum of Antiquities at Leiden, Rijksmuseum van Oudheden, Leyde, 1952, p. 10 ; D. Meeks, Les Dieux égyptiens, Hachette, Paris, 1995. 13 J.-C. Grenier, La Décoration statuaire du « Serapeum» du «Canope» de la Villa Adriana, Rome, Monumenti, Musei e Gallerie Pontificie, École française de Rome, Rome, 1990, p. 28-30. 14 J. Yoyotte, P. Chuvin, « L’Égypte des marais », dans L’Égypte ancienne, L’Histoire, Le Seuil, Paris, 1996, p. 163. 15 Sur Harpocrate, voir A. Forgeau, « Horus enfant, quel nom ? quel champ d’action ? », BSFE 153, Société française d’égyptologie, Paris, 2002, p. 6-23. 16 Diodore, Bibliothèque historique, I, 19, 1-4. 17 Voir P. Chuvin, La Mythologie grecque du premier homme à l’apothéose d’Héraclès, Librairie Arthème Fayard, Paris, 1992 ; C. Jourdain-Annequin, Héraclès aux portes du soir, Centre de recherches d’histoire ancienne, vol. 89, Université de Besançon, Besançon, 1989 ; C. Bonnet, C. Jourdain-Annequin (éd.), Actes du colloque « Héraclès d’une rive à l’autre de la Méditerranée », Rome octobre 1990, Bruxelles, Rome, 1990. 18 Voir par exemple la figurine en albâtre conservée au musée du Louvre (Inv. E 10793), reproduite dans L’Égypte romaine. L’autre Égypte, catalogue de l’exposition au musée d’Archéologie méditerranéenne, Marseille, 1997, p. 219. 2 Source : David Fabre dans Fr. Goddio, D. Fabre (éd.), Trésors engloutis d’Égypte, Catalogue de l’exposition présentée au Grand Palais à Paris du 9 décembre 2006 au 16 mars 2007, Paris, 2006, pp. 68-77.
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