1 La Corse, île des justes

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1 La Corse, île des justes
La Corse, île des justes ?
Depuis deux ans, la polémique fait rage. Dès le début du film, le décor est planté…
Pour l’historien Sylvain Grégori, la réponse est négative : « un territoire ne peut pas recevoir
le titre de juste et par ailleurs, il est peu probable que les corses dans leur ensemble aient
protégé les juifs pendant la guerre ».
Noëlle Vincensini, ancienne déportée, présidente de l’association anti-raciste « Ava basta »,
n’est pas d’accord : « île des Justes, c’est un peu exagéré parce que la Corse a connu nombre
de collaborateurs, mais, ajoute-t-elle, ce qui a dominé chez les Corses, c’est le sentiment de
protection de la population par rapport aux juifs ».
Serge klarsfeld, avocat, historien, président de l’association des fils et filles de déportés, lui
est très net : « île des justes ? Je dis oui. Car la Corse est le seul département français qui n’ait
pas connu de déporté, sauf un, mais c’est accidentel ».
Et le Vice-président du mémorial de la Shoah va plus loin. Il se propose de demander le titre
de « Juste parmi les nations », auprès de Yad Vashem, pour le préfet de Corse, à l’époque,
Monsieur Paul Louis Emmanuel Baley : « Parmi les Pétinistes, il y avait de braves gens »
déclare Serge Klarsfeld, et il ajoute : « Moi, j’ai pris l’habitude de regarder les actions des
gens ».
Le film raconte en effet, dans le détail, la manière dont le préfet et son administration ont
détourné les ordres de Vichy…concernant les juifs.
C’est un jeune professeur d’histoire, corse, Louis Luciani, qui dès 2008, ayant décidé de
préparer le Concours National de la Résistance avec ses élèves de 4 ème, a mis au jour, par un
travail minutieux dans les archives départementales, nationales et italiennes, les principaux
éléments de ce dossier.
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Louis Luciani démontre d’abord que le préfet a fait un recensement relativement favorable à
la communauté juive : « il y a seulement 146 noms. Pas d’enfants. Et surtout aucun juif
étranger », c’est-à-dire les juifs qui seront sur le coup de la déportation au moment des
grandes rafles de 1942.
Et Luciani ajoute que, dans cette action de protection : « c’est tout un système qui a
fonctionné, avec les sous-préfets, Ravail à Sartène, Rix, à Bastia, et les responsables de la
police. Et cela n’aurait pas été possible sans une interaction de la population ».
L’une des questions essentielles est celle de la présence de juifs étrangers en Corse à partir
de 1940 et jusqu’en 1942 (avant la grande rafle d’août 1942).
« Il y avait au moins, affirme Louis Luciani,une famille de juifs étrangers par village en
Corse ». Et il cite un rapport des services secrets italiens qui évoque l’arrivée « massive de
touristes en Corse ». Ce rapport évoque notamment le cas d’un groupe de juifs étrangers,
qu’on appelait « les boches », qui étaient installés dans la commune de Porto, en Corse du
sud, et qui n’ont pas été livrés par l’administration pétainiste de l’époque.
« Ils ont été très bien accueillis par la population ». Le paradoxe est que ce groupe de
personnes avait été assigné à résidence par le même gouvernement de Vichy en 1940 !
A Bastia, Madame Ninio, figure emblématique de la communauté juive et témoin essentiel
de ces événements, raconte l’arrivée des Italiens, puis l’arrestation de son mari par ces
derniers, « avec les menottes ». Elle évoque « la protection qu’on organisé tous les villages
corses à l’égard des juifs. Ils nous ont protégé, ils nous ont aidés ».
A Asco, petit village de montagne, ont été interné 80 juifs. Là aussi, les rapports avec la
population furent excellents.
Madame Halewa de la communauté juive de Porte Vecchio, explique : « le maire d’Asco était
très bien avec eux, il leur avait dit : « je sais que les allemands ont le projet de vous arrêter.
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Avant que ça se produise, je serai averti et on vous fera prendre le maquis. Ils ne vous
trouveront jamais ! ».
A Chera, Madame Casanova, révèle la correspondance retrouvée de son père avec une
famille juive, protégée dans leur village de Pietrabugno. Six personnes ont été cachées
pendant plusieurs années et accueillies par cette phrase que cite Maître Zaoui, avocat
aujourd’hui décédé : « quand vous nous avez reçu, vous avez prononcé cette phrase ô
combien réconfortante : « ici, vous ne mourrez de faim, sans doute qu’après nous ! » ».
Le « road-movie corse » à travers les villages continue alors. On sillonne les routes et l’on
découvre, de commune en commune, de ville en ville, des Corses pétris d’émotions, qui ont
accueilli et protégé des juifs pendant la guerre « parce que c’était normal ».
Parmi les témoignages, celui de Charles Grimaldi, ancien maire de la Porta : « il y avait
quatre familles de juifs à la Porta. Ils étaient intégrés au village. L’antisémitisme ne nous
venait même pas à l’esprit ».
Henri Parsi, Président des antiquaires de Marseille, raconte l’histoire de sa grand-mère, celle
qu’on appelait « Zia Maria ». Elle avait caché un prisonnier juif qui s’était échappé d’Asco,
devenu depuis le célèbre Félix Nhamani. « Je ne crois pas que ma grand-mère cachait le juif,
elle cachait le persécuté, comme nous faisons toujours en Corse, même aujourd’hui, que
cela plaise ou non ! »
Le documentaire rapporte aussi le témoignage ému, de Jean-Hugues Colonna, dont le père,
Jean Colonna, a caché Monsieur Jean-Pierre Ergas et sa famille, pendant plus d’une année à
Cargèse.
La lettre que celui-ci a écrite au président des Assises au moment du procès d’Yvan Colonna :
« au nom de ma famille qui a été sauvée, au nom de la Corse qui a aidé les juifs pendant la
guerre, je tiens à apporter ce témoignage moral ».
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« Mon père n’a jamais voulu en parler, explique Jean-Hugues Colonna, et moi non plus Pourquoi en parler aujourd’hui ? C’est Jean-Pierre Ergas qui a pris l’initiative.Je ne lui ai rien
demandé en ce qui concerne mon fils. S’il faut écrire quelque chose, m’a t-il dit, je l’écrirai. Il a
écrit cette lettre ».
Remarquable, également, le témoignage du grand rabbin Korsia : « les Corses dans leur
ensemble - pas tous les corses, car il y a eu beaucoup de Corses collaborationnistes
insupportables - mais, dans leur ensemble, les Corses, ont considéré que c’était une partie
d’eux-mêmes que l’on touchait ».
Et il ajoute : « c’est une tradition en Corse que l’on accueille les juifs et ce qui s’est passé
pendant la guerre, n’est que la conséquence d’une relation ancestrale ».
Apparaît alors un pan de l’histoire de la Corse peu connu des français. Il commence au 16 ème
siècle, avec les persécutions anti-juives, qui obligent les « marranes », juifs contraints à se
convertir, à émigrer en Europe, au Maghreb, et en Corse.
« A cette époque déjà, explique Alexandre Adler, se produit déjà en Corse une assimilation de
grandes familles juives, parmi lesquelles, par exemple, les Zucarelli, les Jacobbi, les
Siméoni…mais il y en a d’autres ».
L’historien Michel Vergé-Franceschi s’attache à mettre en lumière l’intérêt pour la
communauté juive, porté par deux hommes d’Etat d’origine corse : Pascal Paoli et Napoléon,
qui sont les premiers à proposer aux juifs un statut de citoyen à part égale.
C’est l’époque, le 18ème siècle, où la Corse, île de bergers et de montagnards, se transforme,
sous l’influence des lumières et de la Franc-maçonnerie, en une république moderne et
démocratique et devient une terre d’accueil en Europe.
Est raconté également l’installation en 1915 d’une communauté de 800 juifs français,
expulsés de Palestine par les turcs, et qui sont débarqués à Bastia, puis à Ajaccio.
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Les descendants des familles juives ont encore en mémoire les propos émus de leurs parents
et leurs grands-parents, racontant l’accueil exceptionnel fait par les Corses et la République
française, à cette communauté qui donnera naissance aux communautés juives d’Ajaccio, et
de Bastia, où sera ouverte une synagogue.
« La Corse, île des Justes ? Il faut garder la mesure, estime Edmond Siméoni, et ne pas
rapprocher des événements qui ont eu une ampleur dramatique dans le monde, avec ce qui
s’est passé en Corse, mais on est bien obligé de reconnaître que la Corse, qui est une terre qui
fabrique des corses, est une terre qui a aidé les juifs, les a protégés et mieux, les a intégrés ».
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