Extrait - Librinova

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Extrait - Librinova
Emilie Hamm
Réalité : Mode d'emploi
Tomber... pour s'envoler.
© Emilie Hamm, 2017
ISBN numérique : 979-10-262-0630-9
Courriel : [email protected]
Internet : www.librinova.com
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Prolégomènes.
La positivité entraine un dynamisme incroyable.
Tout ça n’est que l’expérience d’une absence.
1.
Tu vois cette fille là-bas ?
Non, pas la blonde. La brune derrière.
Bon, tu vois la blonde ?
Juste à côté d’elle, il y a un mec avec une chemise bleue.
Juste derrière ce mec avec la chemise bleue, il y a un autre mec, à gauche
du mec avec la chemise bleue. Notre gauche, pas sa gauche. Et derrière ce
mec-là, il y a une brune, avec un sac rouge.
Ha oui, merde, y en a deux avec un sac rouge...
Non, mais jamais personne a de sac rouge et là les meufs ont toutes les
deux un sac rouge et elles sont, comme par hasard, collées l’une à l’autre.
Des sœurs ? Mais j’en sais rien moi !
Je te parle de celle qui danse... Ouais ça n’aide pas trop comme info...
Ha ben tiens, elle vient de lever le bras, t’as vu ? Oh, mais tu le fais exprès
ou quoi ?
Sois attentif, merde ! Quoi d’autre, heeu...
Ha, elle a ses chaussures dans la main !
Mate les mains et dis-moi quand c’est bon…
Ha ! Eh ben, c’est laborieux !
Bon, qu’est ce que je voulais dire moi ?
Mais qu’est ce qu’elle fait ? Pourquoi elle lève le bras ? Aie ! Elle mime la
note aiguë en chantant !
Olala... Mais on a pu le droit de faire ça depuis 1918 !
Oui, non, c’est pas ça que je voulais dire à la base.
Oh merde !
Elle vient de donner un coup de talon au mec à côté d’elle ! Non pas celui
avec les lunettes, l’autre, avec la chemise à carreaux. Remarque, celui avec
les lunettes se tient la joue… C’est sûr, elle lui a donné un coup à lui
aussi !
Quelle idée de mettre des talons quand on ne les supporte pas...
En plus, ça existe les petits talons, il n’y a pas que des talons aiguilles sur
terre !
Et le pire c’est qu’en soirée, avec tout l’alcool que tu bois, normalement tu
les supportes les talons... Peu importe la hauteur, l’alcool te donne des
ailes.
Enfin bref... Ca ne change rien au problème, tout ça, c’est ta faute.
Comment ça, t’as rien fait ?
T’as tout fait au contraire.
C’est pour toi les talons, tu le sais (très) bien ! La petite robe, le sac, le
rouge à lèvres.
Ha !
Elle vient de te regarder encore une fois. Ça fait quoi, 10 ou 15 minutes que
tu es là et c’est au moins la 5ème fois qu’elle te regarde.
Mais le pire c’est qu’elle sait que ça ne sert à rien...
Elle est pas débile, elle te connaît.
Elle pourrait danser nue que t’irais pas la rejoindre sur la piste…
Mouais. Faut pas exagérer non plus... Un mec, ça reste un mec.
D’ailleurs, pourquoi t’aimes pas danser ?
C’est plutôt de la timidité ou l’action de bouger qui te fait pas kiffer ?
Parce que ça fait du bien de bouger n’importe comment, de se lâcher, de
pas réfléchir et de penser à rien sur de la musique (très) forte... C’est
libérateur.
Qu’est ce qu’il se passe dans ton cerveau pour que tu aimes pas ?
Bref.
Son opposé parfait. Elle est à fond à essayer d’attirer ton attention, tu
bouges pas d’un poil. Une statue. Impassible.
Par contre, sans être méchante, pourquoi toi ?
Des mecs y en a plein.
Il n’y a qu’à regarder le nombre autour d’elle.
Et (très) franchement, y en a des pas dégueu.
Regarde le blond juste derrière elle. Pas mal ! Pas mal du tout !
Après lui, je comprends qu’elle ne le calcule pas...
Trop coincé ! Mignon, mais coincé. C’est mort, ça casse tout ! Le mec est
en chemise-cravate. La lourdeur. C’est samedi soir, relax !
Par contre, le brun avec la petite barbe juste à côté... Miam !
Pourquoi elle ne le regarde pas d’ailleurs ?!
Allez, regarde-le là, oh !
Oui, bon... Il est peut-être un peu trop collant, c’est vrai...
Oh et puis c’est toi qu’elle veut.
Donc de là...
C’est comme ça.
Point.
J’ai remarqué que nous les nanas, on est comme ça.
On sait où on va, on sait ce qu’on veut et comment l’avoir.
Je ne dis pas qu’un mec ne sait pas. Mais s’il peut se faire aider, il dira pas
non, le mec.
Une preuve ?!
T’es aussi chiant que le blond en cravate !
Mais pas de problème, c’est justement là où je voulais en venir.
Elle.
L’exemple parfait.
Elle te veut. Alors ce soir, elle est venue ici, toute seule, dans sa petite
robe, sur ses hauts talons avec son rouge à lèvres.
Si elle ne savait pas ce qu’elle voulait, elle ne serait pas là.
Elle serait devant son ordinateur à mater une série ou un porno, comme
tout le monde !
Mais pourquoi tu ne viens pas me parler ?
Pourquoi tu ne viens pas danser avec moi ?
Pourquoi tu ne viens pas chanter avec moi ?
On a passé le dîner à rire, à raconter des conneries, à se chercher et là, plus
rien... Fallait me prévenir que ça durerait que le temps du repas.
J’aurais pris apéro, entrée, plat, fromage, dessert, glace, café et digestif.
Je ne comprends pas.
Tu dois me prendre pour une tarée...
Je dois être ridicule sur cette piste à essayer d’attirer ton attention... C’est
évident vu que je n’ai pas envie d’y être...
Mais je m’en fous car le plus fou de nous deux, c’est toi.
Quand on s’entend si bien avec une personne, on ne reste pas devant elle,
comme ça, à rien dire, à ne rien faire.
Immobile, froid.
J’y comprends rien. T’aurais pas un ou plusieurs soucis psychologiques,
par hasard ?
Ou alors j’ai grossi ?! Merde, je n’avais pas pensé à ça. J’ai pris du cul ?!?
Hé, mais tu vas où ?!
Le fumoir quoi...
Je rêve ! Le mec ne fume même pas en plus...
C’est dingue comme l’effet de groupe abrutit… Chacun y perd sa
personnalité, c’est d’une tristesse… Aussi triste que moi allant vers le bar
pour commander deux shooters de vodka.
« Non, j’ai pas besoin qu’on me paye mes verres merci. »
« Non merci, je suis avec des amis, on va pas tarder. »
« Non, ça ira pour rentrer. »
Quel enfer...
Sérieusement, pourquoi on s’inflige comme ça ? Je suis largée… Pourtant
j’ai eu des expériences. Mais à chaque fois, c’est une découverte, un puit
sans fond d’incompréhension. Heureusement que j’aime l’aventure… Mais
quand même, quelle soirée de merde.
Ha, te voilà qui reviens.
Et forcément, tes copains sont derrière toi.
Pas facile d’éprouver des sentiments dans notre société de paraître.
Je suis là, devant toi, assumant mes envies, voulant me rapprocher de toi.
Tu es là, en bande, à faire le coq, à la limite du mépris.
Joli personnage social…
Quelle angoisse.
Sérieux, les gens en bande sont insupportables.
Heureusement que je te connais. Je sais que ce que tu es ce soir, c’est pas
toi.
J’ai (très) mal dormi.
J’ai à nouveau rêvé de cet enterrement.
L’effet de groupe de la veille m’a rappelé à quel point, même aux
enterrements, les gens en bande sont insupportables.
Je suis d’accord, il est plus difficile de vivre que de mourir.
Pour l’un tout est fini. Il ne s’en rend même pas compte. Il paraît qu’il va
ailleurs, là où c’est mieux. Pour ceux qui restent, ceux qui souffrent, il faut
continuer à vivre. Il faut surmonter ça, peu importe la douleur, parce que la
vie continue. Tout simplement. Alors on est en bande, à dire adieu. La
tristesse de chacun, cumulée à celles des autres, te noie. Tu te brûles les
ailes, tu t’asphyxies. T’as beau être (très) optimiste, dynamique, une pile
d’énergie, ce jour-là t’es tout l’inverse, comme ta bande.
Pourtant j’aime bien rire aux enterrements.
Et j’aurais aimé rire à celui-là… Mais l’effet de bande m’en a empêché. Il
fallait être triste.
Après tout, c’est mon papa qu’on enterrait.
Les 400 coups qu’on a fait, toutes ces conneries accumulées, les fous rires
à répétition, la vie, l’amour, tout simplement. C’est tout ça que j’avais
(très) envie de crier. J’avais (très) envie de crier que mon papa c’est le
meilleur et que la vie me l’a enlevé trop tôt.
Bien sûr je suis (très) et il me manque mais je ne changerais rien à cette
situation alors…
J’avais (très) envie que les gens me laissent leur dire à quel point il était
(très) fabuleusement merveilleux. Les rires provoqués par toutes les
anecdotes auraient été libérateurs. Mais la bande avait décidé que non, ça
ne se fait pas de rire aux enterrements.
Dommage car mon papa adorait rire. Toute cette tristesse, ça ne lui
ressemble pas.
Rire (très) fort de tous ces souvenirs avec lui au lieu de penser à ce vide
colossal qu’il laisse et avec lequel je vais devoir vivre.
Ca doit être pour ça que ma vie est un peu comme une comédie
romantique.
Le côté romance en moins...
En réalité, c’était (très) compliqué de rire, bien pire que (très) compliqué.
Comment transformer ce torrent de larmes en torrent de rires ? Mon
papa…
Il y a pas de mot tellement c’était inconcevable, tellement c’était...
C’était irréel.
C’est le mot qui va le mieux à ce décès.
Irréel.
Un jour tu vas rentrer à la maison, c’est sûr.
C’était inconcevable que tu sois pu là. Alors c’était logique de faire
comme si ce n’était pas arrivé. Mais pourquoi tu ne rentres pas ? J’ai pas
été élevée pour fuir, mais le culte de la réalité et moi on ne se connaît pas.
Je vais mettre tout ça de côté, (très) loin, comme ça ce n’est jamais arrivé.