critiques de livres - Revue militaire canadienne
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CRITIQUES DE LIVRES SHOOTERS: THE CANADIAN ARMY FILM AND PHOTO UNIT (1941-1946) par James O’Regan, Affaires publiques, Défense nationale DVD, durée : 48 minutes 50 secondes WAR REPORTING FOR COWARDS: BETWEEN IRAQ AND A HARD PLACE DE CHRIS AYRES par John Murray, Londres, 2005 289 pages, 29,95 $ Compte rendu du lieutenant-colonel Terence W. Loveridge S hooters est un film à la mémoire des membres de l’Unité de film et de photographie de l’armée canadienne, qui ont risqué leur vie pour immortaliser la Seconde Guerre mondiale sur pellicule. Ce DVD présente de façon impressionnante l’histoire d’un groupe de soldats canadiens qui, armés non pas de carabines ou de mitraillettes mais de caméras et d’appareils photo, se sont efforcés de saisir l’histoire dans toute son immédiateté. Les documentaires sur la Seconde Guerre mondiale ont fait connaître les productions de l’unité; toutefois, ses films et ses photos visaient un public de combattants et, par conséquent, se devaient de représenter la réalité de la guerre plus crûment et plus précisément que ne le faisaient habituellement les films d’actualité de l’époque. Puisque l’histoire de l’Unité de film et de photographie concerne avant tout les images, elle ne pouvait se raconter correctement sans montrer les images animées que l’Unité a produites, et le DVD en est donc le moyen d’expression idéal. Ce sont ces photos et ces extraits de film qui donnent toute sa force à Shooters. James O’Regan, fils d’un des premiers membres de l’Unité de film et de photographie, a reconstitué remarquablement bien l’histoire de cette unité. Formée en octobre 1941, celle-ci comptait à l’origine deux officiers, un sous-officier supérieur et un sous-officier subalterne et elle avait pour mandat de documenter la guerre que livrait le Canada. En 1945, sur les quelque 1 400 militaires alliés investis de ce mandat, plus d’une cinquantaine étaient canadiens, et il leur est arrivé plus d’une fois de devancer leurs collègues dans l’obtention des exclusivités. Ainsi, ce sont eux qui ont fourni les premiers films des débarquements de Sicile et de Normandie, les premières photos de la bataille de Normandie parues à la une des grands journaux du monde entier, et ils ont été les seuls à prendre des photos en couleurs de l’opération Overlord. qui se crée durant la période d’instruction; ils évoquent ensuite le succès qu’a connu leur tout premier film sur le corps forestier, Wood for War. Ils racontent comment un simple caporal canadien a enseigné à Bernard Montgomery la façon de bien paraître à l’écran. Cependant, conformément à la tradition d’un bon récit militaire, le ton humoristique du début cède bientôt la place au rappel plus sobre du dévouement et du sacrifice. Si le segment sur les combats d’Italie est trop court étant donné les pertes plutôt importantes que l’Unité y a connues, le film est admirable dans sa présentation des jours les plus glorieux de l’Unité pendant le débarquement de Normandie et la campagne qui a suivi. Le spectateur reconnaîtra parfois des images fort connues, auxquelles il donnera un tout nouveau sens, puisqu’il connaît désormais le rôle que l’entraînement, le courage et le simple coup de chance ont joué pour permettre à ces hommes d’être les seuls à saisir sur film le déroulement de l’attaque des Alliés. Et les participants racontent leurs hauts faits tout simplement, à la manière typique et émouvante des anciens combattants. On apprend ainsi pourquoi les scènes sont toujours filmées impeccablement. En effet, pour éviter les tremblements distrayants des prises de vues filmées à la main, la formation militaire que ces hommes avaient reçue les obligeait à se servir du trépied en toutes circonstances, même sous le feu de l’ennemi et même, comme c’était souvent le cas, quand ils devaient précéder les troupes sur le champ de bataille afin de filmer leur avance. Le spectateur sera frappé du dévouement de ces hommes qui ont filmé des scènes remarquables, comme celle pour laquelle le major David Currie s’est vu décorer de la Croix de Victoria, celle où des Canadiens foncent dans les rues d’un village normand pendant que des balles s’enfoncent dans les murs autour d’eux ou encore, dans ce passage le plus émouvant du DVD, celle où un cameraman de l’Unité filme sa propre mort au moment de la traversée du Rhin. John O’Regan et le directorat des Affaires publiques ont réalisé un documentaire historique de premier ordre qui met à la portée de la génération actuelle, plus familière du visuel, le souvenir en images d’une génération plus proche du texte écrit. Ils ont aussi rendu hommage aux chroniqueurs en uniforme, type particulier de combattant qui est aujourd’hui disparu. Les premières minutes de Shooters laisseraient d’abord croire qu’il s’agit d’un de ces documentaires quelque peu ronflants et pleins de grands sentiments que l’on peut voir à la télévision le jour du Souvenir. Cependant, dès que les anciens de l’Unité entrent en scène et se racontent, le film devient captivant. Leur récit s’ouvre, comme toute bonne histoire de guerre, sur des souvenirs remplis d’humour et sur l’évocation de la camaraderie La guerre du Golfe de 1990-1991 a suscité de nouvelles attentes en journalisme de guerre; on souhaitait avoir des reportages en direct, mais le public, les médias et les militaires étaient loin d’avoir les mêmes exigences à ce sujet. Chris Ayres, correspondant britannique du Times et, selon lui, descendant d’une longue lignée de spécialistes de l’évitement des conflits, a été une véritable victime de ces attentes. Contrairement aux membres de l’Unité de film et de photographie, c’est lui qui a été saisi par l’immédiateté de la guerre. Son livre, intitulé War Reporting for Cowards, présente le récit pittoresque et humoristique, mais néanmoins incisif, du cheminement d’un jeune reporter qui passe du refus de croire à la possibilité de la guerre à la participation à une guerre du XXIe siècle. Son refus remonte à la chute du mur de Berlin, qui, selon un des ouvrages 78 Revue militaire canadienne ● Printemps 2006 CRITIQUES DE LIVRES clés de l’époque, a marqué « la fin de la guerre froide et même la fin de l’Histoire. Nous n’avons pas renouvelé nos cartes de membres de Greenpeace. Nous avons cessé de réfléchir; nous avons acheté des parts dans des entreprises du réseau informatisé; nous jetions parfois un rapide coup d’œil aux reportages sur la disparition d’armes nucléaires portables, mais préférions nous délecter des articles au sujet de Bill Clinton, de sa stagiaire et de son cigare. Ce fut une période de distraction, frôlant le délire. Cela ne pouvait toutefois pas durer. » [TCO] Incurable poltron dont le « réflexe de lutte ou de fuite » se limite, selon ses propres aveux, à la fuite, Ayres s’est faufilé dans l’équipe des affaires commerciales du Times avec l’idée de se spécialiser un jour dans les reportages sur le monde du spectacle à Hollywood. Mais l’histoire l’attendait au tournant. À peine arrivé à New York, il assiste sur place à l’effondrement du World Trade Centre. Traumatisé par le désastre, il envoie néanmoins par courriel un reportage à son rédacteur, qui en veut plus et le supplie d’écrire mille mots sur le sujet : « J’ai vu des gens tomber du haut des tours, etc. ». [TCO] Ayres se voit peu après confier la tâche de couvrir en détail l’affaire de la maladie du charbon survenue par la suite. C’est avec soulagement qu’il quitte un New York presque en état de guerre pour une Californie plus calme. Entre-temps, on a décidé au Times qu’il était le candidat idéal pour représenter le journal dans une nouvelle forme de journalisme de guerre, et il se retrouve correspondant de guerre intégré. Les militaires pensaient que les reporters intégrés formeraient un équivalent approximatif de l’Unité de film et de photographie, tandis que, les médias croyaient que ces correspondant en seraient réduits à un rôle purement ornemental de commentateur après coup, pendant que de vrais correspondants, armés de graphismes tridimensionnels impressionnants, couvriraient les faits proprement dits à partir de quartiers généraux éloignés. Dans ce cas, tant les militaires que les médias se sont trompés. Ce sont en fin de compte les intégrés qui ont connu cette « guerre non linéaire » et qui, comme le public et une proportion surprenante de militaires, ne comprenaient pas ce dont ils étaient témoins. L’ironie, c’est que ce sont les reporters des médias écrits qui ont fait, pour la génération vidéo, la véritable chronique de cette guerre. Ayres a beaucoup d’affection et de respect pour les vrais correspondants de guerre tels que Ernie Pyle et Robert Capa, mais il ne leur ressemble pas du tout. Ce n’est pas un amateur de plein air et il ne perd pas de vue le fait que tous deux ont été tués dans l’exercice de leurs fonctions. Il n’a pas eu le courage de refuser ce poste qui lui convenait si mal et il ne connaissait absolument rien aux dossiers militaires les plus simples. Il a passé son temps en Californie à courir d’un magasin d’équipement d’alpinisme à un autre, à la recherche d’un attirail de marine américain comme celui qu’on pouvait voir à la télé. S’il a trouvé le moyen de s’inscrire à un cours d’instruction de survie au Royaume-Uni, il s’est avéré que ce n’était pas le bon. Ce Candide est arrivé au Koweït armé d’une brosse à dents électrique et d’une montagne d’effets personnels empilés sur un chariot à bagages. Une fois là, il n’a manqué aucune occasion de prouver qu’il n’avait pas la moindre notion de survie. Il n’a jamais réussi à se servir correctement de son équipement ni à appliquer le masque à Printemps 2006 ● Revue militaire canadienne gaz dans les temps voulus et il continuait à avoir une peur bleue de son injecteur personnel. Son chariot à bagages est encore probablement à moitié enfoui dans le sable, là où les marines l’ont abandonné pendant l’invasion de l’Iraq. Comme tout postmoderne, Ayres est abasourdi devant des gens comme les marines. Dans sa préface, il remarque avoir « quitté l’Iraq, sidéré par le sacrifice de Rick “Buck” Rogers et des autres marines américains. Je me suis aussi juré en partant d’Iraq de ne jamais me laisser enfermer dans un Humvee avec eux. » [TCO] Malgré le souvenir de ce qu’il avait vu à New York, il se dit déconcerté d’entendre le personnel de l’infanterie féliciter par radio les membres de l’artillerie pour n’avoir laissé que des corps en morceaux baignant dans une vapeur rosée. Et dans son rôle d’observateur, vêtu d’un gilet pare-balles bleu vif, il dit se sentir différent de ces hommes qui l’entourent. À mesure qu’il devenait évident que ses collègues intégrés et lui étaient en fait les seuls à réaliser des reportages sur la guerre telle qu’elle se déroulait, le poids d’une telle responsabilité le déconcertait encore davantage. C’est là que le contraste entre Ayres et les anciens de l’Unité de film et de photographie apparaît le plus clairement. Le point culminant de son expérience de guerre est survenu quand des chars iraquiens ont contreattaqué l’unité non blindée dans laquelle il se trouvait et qui ne bénéficiait plus pour se défendre de l’avantage énorme de la technologie. C’est alors que, comme tout soldat avant lui, Ayres a connu des vagues successives et entremêlées de terreur, de résignation et de joie. Sa vie ne tenant plus qu’à un fil, il se sent « aussi peu neutre qu’un soldat qui a le doigt sur la gâchette [et] demande pardon au Dieu auquel [il] ne cro[yait] pas pour l’avoir ignoré toute [s]a vie ». [TCO] L’image que Ayres donne de la guerre moderne est admirable d’honnêteté. Ayres convainc par sa naïveté totale. « Contact signifie « subir une attaque de l’ennemi » dans la langue des marines, d’où toute émotion a été soigneusement éliminée afin de ne pas affecter le moral des troupes. Quand on riposte, on parle alors d’un engagement. Le recours réciproque à l’armement nucléaire serait probablement appelé un mariage blanc. » [TCO] Finalement, Ayres perd tout contact avec son journal et, ne jouant plus de rôle utile, il quitte son groupe de marines. Le mot poltron (coward), qu’il a mis dans le titre de son ouvrage, s’explique par la joie honteuse qu’il a ressentie en partant du champ de bataille. Il s’agit bien sûr d’un jugement trop sévère. Tout compte fait, on peut imaginer Ayres assis en compagnie des combattants à trépied de l’Unité de film et de photographie, riant avec eux de leur expérience commune. Toutefois, il ne sentirait toujours pas qu’il fait partie du groupe. Ayres a fini par respecter son unité et par s’y intégrer au point de se sentir l’un d’eux; cependant, contrairement aux anciens combattants de l’Unité, il n’a jamais été convaincu que les membres de son équipe l’avaient, pour leur part, adopté ou qu’ils le respectaient. Le lieutenant-colonel Terence W. Loveridge, est un officier d’infanterie qui enseigne l’histoire au Collège militaire royal du Canada. 79