Tourisme et travail et le centre du Markstein, 1979
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Tourisme et travail et le centre du Markstein, 1979
Tourisme et travail et le centre du Markstein, 1979-1980 : une association de tourisme populaire liée à la CGT au défi du conflit social De l’été 1979 au printemps 1980, le centre de tourisme populaire du Markstein, dans le Haut-Rhin, géré par l’association Tourisme et travail, a connu plusieurs conflits sociaux et la démission de deux directeurs successifs, suite à l’action de la section syndicale CGT du centre. Se pencher sur une situation de conflit permet de mettre en évidence les contradictions de l’association et la complexité de ses liens avec la CGT. TT, créée en 1944, a bénéficié de l’unanimisme de la Libération. Elle est pourtant considérée depuis la fin des années 1940 comme l’association de tourisme de la CGT. Jean Faucher, président de l’association, reconnaît en novembre 1977 dans un rapport interne au Bureau fédéral de TT que « pendant de très nombreuses années, presque depuis sa création, Tourisme et travail a été dirigée officiellement par des militants responsables de la CGT, qui au début siégeaient, en qualité, dans les instances »1. A partir de la fin des années 1960, TT connaît une activité exponentielle, qui s’explique à la fois par le développement de la société des loisirs, et par la multiplication des Comités d’entreprise suite à mai 1968. Les CE sont prêts à engager de grosses sommes pour satisfaire le besoin de loisirs des salariés, et TT accueille une part de ces vacanciers dans des centres. TT en est la gestionnaire mais ils appartiennent à des SCI constituées par les CE, dotés d’un nombre de lits par période de vacances proportionnel à leur nombre de parts dans la SCI. TT emploie ainsi des salariés permanents ou saisonniers, cas fréquent dans ce secteur économique, personnel d’animation, d’entretien ou de direction, souvent adhérents. Les logiques de l’employeur, produire des vacances à moindre coût pour un public populaire, et celles des salariés, en terme de salaires ou de conditions de travail, peuvent être en contradiction, entrer en conflit. L’association se trouve dès lors en porte-à-faux, sommée de choisir entre les exigences d’un tourisme populaire et celles des salariés. Si les logiques du conflit social peuvent être semblables à celles du secteur marchand, les formes prises par le conflit présentent des particularités. Selon la situation et le point de vue envisagé, appartenir à TT peut signifier être salarié, directeur ou usager d’un centre de vacances, ce qui recoupe des positions sociales très différentes, que le conflit rend plus visible, à l’intérieur du champ du tourisme social, et des usages différents du syndicat, de l’association ou du parti, qui peuvent éclairer la compréhension des rapports entre syndicats et associations. Le Markstein, un symbole de Tourisme et travail et du tourisme populaire Le choix de ce centre s’explique par l’attention portée au Markstein par la direction de Tourisme et travail : il représente un symbole, premier centre de ce genre, créé à l’initiative de militants CGT d’Alsthom, inauguré par Benoît Frachon2. Cette inauguration, à l’été 1963, est l’occasion pour la revue Tourisme et travail de titrer « Huit cent travailleurs pendent la crémaillère », tandis que le secrétaire général de la CGT salue le « résultat de l’action et du courage qu’ont démontré les militants et organisations de la CGT »3. Le centre, ancien casino construit en 1927, rénové par TT et rebaptisé « Les Crêtes », est d’abord un « centre populaire de neige », à 1250 mètres d’altitude, au service des collectivités qui souhaitent organiser des 1 AD 93, 53 J 290, rapport de J. Faucher au bureau fédéral de TT, 22 novembre 1977. Le conflit du Markstein est également mentionné dans l’article d’Ellen Furlough, “Le Tourisme, le mouvement ouvrier, et la critique de la consommation d’après-guerre en France : Tourisme et Travail, 1945-1985”, colloque Au nom du consommateur : la consommation entre mobilisation sociale et politique publique dans les pays occidentaux au XXe siècle, dir. A. Chatriot, M.-E. Chessel, M. Hilton, Paris, 2004, en voie de publication. 3 Tourisme et travail, juillet-août 1963, n° 33 (145 selon l’ancienne numérotation). 2 séjours de sports d’hiver4. Si dans les temps héroïques des débuts du centre, « les vacanciers sont astreints à la vaisselle, à l’épluchage des légumes et à des travaux ménagers »5, la situation change vers plus de confort à la fin des années 1960, et des travaux d’assainissement des eaux sont menés au début des années 1970. Le village a dès lors un profil plutôt familial et populaire6, des animations qui tournent autour d’une piscine, de la découverte de la nature et de l’environnement vosgien7. Les raisons de la colère Plusieurs facteurs expliquent les logiques contradictoires des différents acteurs du tourisme social. Le centre du Markstein est un village qui coûte cher, dont la rentabilité n’est pas assurée. Le bureau fédéral de TT note en particulier le « coût élevé du fonctionnement et de l’entretien d’une piscine à 1250 mètres d’altitude », à cause du chauffage8. Cette piscine, « gouffre financier », est indispensable car elle fait partie des « éléments importants dans la qualité des prestations offertes au Markstein ». L’activité des « bébés nageurs », avec une eau plus chaude que pour des adultes donc encore plus coûteuse, a été arrêtée, ce qui suscite la colère de certains CE. Celui de Thomson est porteur d’une pétition pour son rétablissement car « s’en priver, c’est, en fait, remettre en cause en partie une mission importante de Tourisme et travail : le développement culturel et le rôle social d’une grande organisation au service des travailleurs »9. La question se pose pour TT de savoir « si ce produit touristique est toujours valable, s’il répond toujours aux besoins de ses adhérents, voire s’il est adapté à l’évolution du marché, au coût du marché », d’autant que la fréquentation est en baisse10. Des travaux sont nécessaires pour rénover les deux bâtiments, surtout celui des « Valérianes » particulièrement vétuste : Dupuy, secrétaire national de TT, insiste lors d’une assemblée générale de l’association gérante sur la nécessité d’une « bonne rénovation » au lieu de « bricolages incessants »11. Certains CE demandent une diminution des marges de TT et attribuent au prix de journée trop élevé la baisse de la fréquentation dans un contexte de perte de pouvoir d’achat. Une demande de prêt au crédit hôtelier et industriel a été refusée à l’été 1979, car « la rentabilité dégagée par l’exploitation paraît (…) insuffisante pour faire face aux charges de remboursement du prêt »12. TT manifeste cependant la volonté de maintenir l’installation : « Un effort exceptionnel de maintien et de rénovation doit être entrepris dans ce village »13 pour deux raisons principales. La première touche au « passé historique de cette réalisation », qui engage la « responsabilité politique et morale de Tourisme et travail »14. Cet argument est contesté par le CE de Dassault pour lequel « on ne peut maintenir une réalisation parce qu’elle est un symbole »15, mais rencontre, et c’est la deuxième raison de l’attachement au Markstein, la volonté de CE importants très investis dans le centre, comme celui d’Air France qui considère ses lits aux Crêtes comme « indispensables pour les travailleurs d’Air France »16. 4 Tourisme et travail, novembre 1963, n° 35 (147). AD 93, 53 J 177, notes manuscrites pour les débats de présentation du Markstein, été 1977. 6 Ibid, note du service marketing de TT, 4 septembre 1979. 7 Ibid, 28 mars 1980. 8 Ibid, procès-verbal de la réunion du BF de TT du 5 septembre 1978. 9 Ibid, pétition remise le 14 mai 1979 par le CE de Thomson CSF Bagneux. 10 Ibid, bilan présenté lors de l’AG de l’association pour la promotion du tourisme au Markstein (APTM), été 1979. 11 Ibid, PV de l’AG de l’APTM du 5 octobre 1978. 12 Ibid, lettre du crédit hôtelier et industriel, 2 juillet 1979. 13 Ibid, lettre du 16 août 1979. 14 Ibid, PV de la réunion du BF de TT du 5 septembre 1978. 15 Ibid, PV de l’AG de l’APTM du 5 octobre 1978. 16 Ibid. 5 Avec soixante lits sur trois cent soixante17, le CCE d’Air France fait preuve d’une grande « satisfaction » quant aux activités proposées au Markstein18. La règle définie par l’assemblée générale des CE copropriétaires dès 1977 s’applique donc au Markstein : « Il ne sera pas possible pour les associations de donner plus d’avantages que ceux actuellement accordés au personnel des Villages de vacances, et ceci en fonction de la répercussion que cela aurait forcément sur les tarifs pratiqués »19. Un premier projet de budget présenté par TT en juin 1979 lors de l’assemblée générale des CE a été rejeté au profit d’ « autres propositions basées sur un meilleur remplissage et prévoyant des économies partout où cela serait possible pour tenter d’obtenir un équilibre de gestion »20. Les conditions sont en place pour un conflit entre les acteurs du tourisme populaire, CE usagers, salariés et association. Déroulement du conflit et répertoires d’action21 Le premier conflit a lieu en août 1979, le second débute en décembre 1979, et connaît sa plus grande intensité en février 1980. Les deux conflits se cristallisent sur les directeurs nommés par TT, mais comportent aussi des revendications sur les conditions de travail. Les personnalités des directeurs pèsent dans les conflits : le premier débute par une visite de la commission Hygiène et sécurité le 23 juillet 1979, alors que les infrastructures sont loin d’être sans reproche22. Pierre G., élu au CE, responsable de la commission, guide la visite, note l’état de délabrement du bâtiment principal du personnel. Le directeur Gérard B. lui reproche publiquement d’avoir photographié des moisissures dans une chambre qu’il savait être condamnée, lui retire sa confiance et le passe-partout dont il était doté. Les salariés se mettent alors en grève pour soutenir leur collègue, remettent également en cause une décision concernant Christian H., délégué syndical victime d’une chute de cheval pendant son jour de congé, que le directeur refuse de reconnaître comme un accident de travail, et ajoutent d’autres revendications. Michel Leroy, membre de la direction de TT, se déplace du 20 au 23 août pour étudier la situation, et décrit les salariés comme « aigris, déroutés, apeurés quant à leur avenir à court terme », tandis que le problème principal, plus que les revendications, est une « crise aiguë de confiance envers le directeur », dont il critique l’autoritarisme et les absences23. La deuxième crise qui débute en décembre 1979 se concentre rapidement sur la personne du nouveau directeur, Georges B., contre lequel sont portées des accusations graves. Cette focalisation sur sa personne est vécue par ce dernier comme un véritable « complot »24, son épouse dénonce la « diffamation » et l’ « insulte » qui le touchent25, et un salarié lui apporte son soutien en dénonçant un « linchage intellectuel »26 (sic). Les deux crises se soldent par la démission ou le licenciement des directeurs, remplacés de manière provisoire par Lucien Dumont, membre de la direction de TT. 17 Ibid, lettre du 16 août 1979. Ibid, PV de la réunion du BF de TT du 5 septembre 1978. 19 Ibid, AG de l’APTM du 8 décembre 1977. 20 Ibid, lettre de Georges Vermesch, responsable de la diffusion, au département diffusion promotion, 31 juillet 1979. 21 Sur le concept de répertoire d’action, Charles Tilly, From mobilization to révolution, New York, Random House, 1978 ; « Les origines du répertoire de l’action collective contemporaine en France et en GrandeBretagne », Vingtième siècle, n°4, pp. 89-108. 22 Ibid, compte-rendu du collectif de direction exceptionnel du 28 juillet 1979. 23 Ibid, M. Leroy, « Chroniques marksteiniennes », rapport du 28 août 1979, 53 J 177, AD 93. 24 AD 93, 53 J 290, note confidentielle du 28 mars 1980, compte-rendu d’entretien avec Gérard B.. 25 Ibid, lettre de Monique B. à J. Faucher, mars 1980, 53 J 177, AD 93. 26 Ibid, lettre de Jean -Pierre. H., 5 mars 1980. 18 Le premier conflit, s’il débute par l’opposition à une mesure du directeur, évolue rapidement vers des revendications liées aux conditions de travail. Les représentants des salariés rencontrent le directeur le 3 août 1979, demandent une revalorisation des salaires et des assurances sur le renouvellement des contrats de travail à durée déterminée d’une saison sur l’autre, qu’ils finissent par obtenir. La CGT du Markstein ajoute aussi des revendications concernant le logement, et proteste contre le logement à deux par chambre, « dans des locaux exigus et souvent insalubres »27. L’« isolement extrême »28 du Markstein, son « éloignement d’un village »29, renforcent les exigences sur le logement. Le début de la « saison » aiguise les contradictions de TT en ce domaine, et touche aux limites des infrastructures : les salariés doivent être regroupés à plusieurs par chambre pour laisser la place aux adhérents en période touristique. Le conflit reprend sur cette question en décembre 1979, juste avant l’ouverture de la saison d’hiver. Huit saisonniers sur quarante refusent de signer un contrat de travail et de quitter leur logement d’intersaison, dans le centre, pour une chambre partagée à deux. L’incident est toutefois réglé avant que la saison ne soit vraiment entamée, et c’est seulement dans un deuxième temps que le directeur, qui a eu recours aux huissiers et à des menaces d’expulsion pour régler le conflit, est contesté à partir de février 1980. Le conflit emprunte les formes classiques de protestation et d’action : arrêt de travail d’une demie heure le 7 août 1979 lors du premier conflit, grève surprise de vingt-quatre heures le 20 février 1980 suivie par vingt-cinq salariés contre dix-sept, occupation des locaux, pose de banderoles revendicatives sur les bâtiments lors du moment crucial de la signature des contrats, fin décembre. Que ce soit en été ou en hiver, le conflit a lieu dans une période d’intense activité du centre, durant laquelle la grève peut handicaper fortement le centre. Les négociations représentent une forme classique de résolution du conflit, faisant intervenir la section CGT des salariés, les directions locale et fédérale de TT. Les acteurs du conflit présentent cependant des particularités liées aux rapports entre le syndicat et l’association. La singularité des acteurs du conflit Le premier élément de singularité est d’abord que tous les acteurs se réclament de TT, ou de l’inscription au sein du mouvement ouvrier, pour justifier les principes de leur action. M. Leroy décrit ainsi le premier directeur comme un « homme pratiquement isolé, convaincu de son bon droit, de soutien au siège et dans son syndicat ». De même, la majorité du personnel et des élus syndicaux sont attachés à TT, à tel point que leur protestation s’accompagne d’une « amélioration qualitative du travail » afin de montrer que leur action ne vise pas TT30. L’épouse du deuxième directeur démis par TT, Monique B., défend quant à elle son mari dans une lettre à J. Faucher, président de TT31. Elle met en avant son passé militant : syndiquée à la CGT depuis l’âge de quatorze ans, quand elle a commencé à travailler, membre du PCF depuis 1961, animatrice sociale au CE Renault Billancourt, elle a pris un congé sans solde à partir d’août 1975 pour suivre son mari dans son travail de directeur de centres TT. Elle insiste sur son attachement et son dévouement à l’association, qui l’ont conduit à accepter une mutation malgré son « choix affectif » pour le village de Six Fours, dans le Var, convaincue qu’il y avait au Markstein « quelque chose à y faire tant sur le plan professionnel que sur le plan politique ». Dans ces conditions la possibilité même d’un conflit est difficilement admise et énonçable par ses acteurs, alors même qu’ils y participent pleinement. Un document interne de TT 27 Ibid, lettre de la section CGT du Markstein, 10 août 1979. Ibid, PV de la réunion du BF TT du 5 septembre 1978. 29 Ibid, bilan présenté lors de l’AG de APTM, été 1979. 30 Ibid, M. Leroy, « Chroniques marksteiniennes », rapport du 28 août 1979. 31 Ibid, lettre de Monique B. à J. Faucher, mars 1980. 28 explique qu’il « ne peut y avoir de contradictions fondamentales entre les dirigeants et les salariés, donc pas de rapport basé sur la lutte des classes » au sein de l’association32. L’union départementale CGT du Haut-Rhin publie pourtant dans son journal, en septembre 1979, dans la rubrique « Lutte et succès », un article consacré à la première lutte des salariés du centre. L’article, tout en reconnaissant que « Tourisme et travail est une organisation amie de la CGT », et que le soutien de la CGT à la grève du personnel « peut paraître étonnant », décrit une « CGT jalouse de son indépendance », et affirme que « malgré la lutte convergente de[s] deux organisations, il se peut qu’il apparaisse des conflits entre l’employeur qu’est Tourisme et travail et son personnel organisé ou non à la CGT »33. L’UD publie un communiqué dans lequel elle déplore que malgré des « positions identiques » sur le tourisme, « la direction de TT emploie des méthodes qui sont celles du patronat (menaces, pressions, constat d’huissier, procédure d’expulsion) »34, et son secrétaire, Bernard E., écrit à M. Leroy, avec copie à la confédération, pour déplorer des « pressions inadmissibles de la part de la direction »35. Les salariés eux-mêmes sont très prudents : lors du premier conflit ils précisent faire un « arrêt de travail, que nous tenons à distinguer de l’acte de grève. Celui-ci étant la résultante de l’antagonisme de classes. Or, pour nous, syndicalistes conscients de l’importance de cet acte, (…) il n’en demeure pas moins vrai que nous restons des travailleurs à part entière »36. Les salariés sont d’ailleurs partagés sur la grève : un usager issu du CE Nicolas évoque dans sa lettre « deux clans très distincts dans le personnel »37, et compte trente deux grévistes sur cinquante. Jean-Pierre H., moniteur, démissionne le 29 février 1980 suite à l’éviction du directeur38. Le rôle des usagers participe de cette disposition particulière du conflit. Beaucoup d’entre eux sont adhérents à TT, même si cette notion recoupe des réalités très différentes puisque certains le sont individuellement, la plupart par le biais de leur CE qui a souscrit une adhésion collective. Un des objectifs des activités des centres TT consiste à sensibiliser les adhérents au militantisme en faveur du tourisme populaire. Jacqueline Feydit, dirigeante nationale de TT, insiste sur le fait qu’au sein des centres « l’activité connaissance de Tourisme et travail est indispensable »39. Une ambiance sociale tendue ne joue pas en faveur d’une bonne image : une note interne précise à propos des revendications des personnels des villages que les dirigeants de TT sont « extrêmement attentifs au climat qui règne sur nos installations »40. Les salariés en conflit n’hésitent pas à faire part de leurs revendications aux usagers. Si les sources ne contiennent pas de pétitions signées par les adhérents, comme c’est le cas dans d’autres villages, les banderoles et l’occupation de locaux sont visibles des vacanciers. Le 20 février 1980, jour de grève surprise de vingt-quatre heures, les grévistes organisent un « forum » avec une cinquantaine d’usagers sur trois cents, qui tourne selon M. B. au « procès du directeur ». Malgré le souhait de politisation de ses vacanciers et le désir de lier vacances et revendications, la direction de TT ne voit pas d’un bon œil cette implication des usagers : dans un autre village elle intervient pour interdire la distribution de tracts aux adhérents41. Ils interviennent cependant dans le conflit, ne serait ce que pour le déplorer. La 32 AD 93, 53 J 291, bulletin intérieur n° 4 du 24 janvier 1983. L’action syndicale du Haut-Rhin, n° 11, 10 septembre 1979. 34 AD 93, 53 J 177. 35 Ibid, lettre du 10 août 1979. 36 Ibid, lettre de la section CGT du Markstein, août 1979. 37 Ibid, rapport d’un vacancier de l’entreprise Nicolas au secrétaire de son CE, février 1980. 38 Ibid, lettre de J-P. H., 5 mars 1980. 39 Ibid, note aux directeurs de villages, 1er juillet 1977. 40 Ibid, note confidentielle au secrétariat national, septembre 1978. 41 AD 93, 53 J 290, rapport interne de Jean-Pierre Degomme, du 21 août 1978, concernant le village de Cogolin dans le Var : « J’ai indiqué à Guy Fournié que le personnel n’avait pas à distribuer des tracts aux adhérents dans l’enceinte du village ». 33 section syndicale CGT des imprimeries IDV de Paris écrit à J. Faucher le 4 mars 1980, après avoir participé à un week-end neige au Markstein, pour apporter son soutien au directeur Georges B.42. Serge R., secrétaire du CE des établissements Nicolas à Charenton, fait de même pour critiquer après un séjour d’une semaine du 9 au 16 février 1980, une « ambiance générale très désagréable », « une tension entre le personnel saisonnier et le personnel permanent », et affirme que « le centre tourne avec une direction fantôme »43. Il en résulte une « baisse de la qualité des prestations restaurant » et une « animation (…) inexistante ». Si les deux secrétaires de CE écrivent au nom de leur collectivité, il est plus difficile de connaître le sentiment et le rôle des participants individuels. Un vacancier de l’entreprise Nicolas livre au secrétaire de son CE un véritable rapport, dans lequel il décrit des vacanciers « livrés à euxmêmes », reconnaît de « bonnes revendications » mais estime que tous les animateurs, grévistes ou non, font mal leur travail. En ce qui concerne d’autres usagers, membres ou non d’un CE, M. Leroy après sa visite d’août 1979 évoque des discussions très dures avec des adhérents qui n’hésitent à lui affirmer: « Vous êtes des patrons capitalistes ! ». Une autre adhérente, Micheline T. de la Courneuve, prend pourtant fait et cause pour le directeur Georges B. qu’elle connaît pour avoir passé des séjours à Six Fours, et loue par lettre son « esprit de décision » en rejetant la faute sur l’équipe en place au Markstein44. Concurrence de légitimités, disqualification des discours adverses Dans ce conflit où chacun, salarié ou directeur, employé ou employeur, s’inscrit dans des cadres d’expérience similaires45, influencés par les principes du tourisme populaire, les stratégies des directeurs mis en cause consistent à disqualifier les discours de grévistes qui se défendent d’un « manque d’esprit TT », et à chercher une légitimation par les organisations auxquelles ils appartiennent. M. Leroy décrivait ainsi un premier directeur « convaincu de son bon droit, de soutien au siège et dans son syndicat ». Deux instances de légitimation, dont se réclament les non-grévistes, fonctionnent pour s’opposer aux grévistes, et sont aussi des instances d’arbitrage : le parti et le syndicat. Monique B. commence sa lettre à J. Faucher par un résumé de ses états de service militants et précise qu’elle a réalisé un « double à [m]on organisation politique : le PCF ». J.-P. H., salarié favorable à la direction, reconnaît la légitimité des revendications mais affirme que la « représentation de la CGT au sein de cet hôtel » est « pour le moins douteuse », avec une « falsification des revendications réelles de la CGT ». Il mentionne l’existence d’un tract de soutien au directeur qui affirme : « La CGT c’est nous, oui aux revendications, non à la délation ». L’entreprise de légitimation de la direction se double d’une disqualification des grévistes. Les reproches concernent d’abord leur mission au service de TT. Selon G. Bichler, P. Grillo manquait d’ « esprit TT »46. Georges B. prend des sanctions contre les responsables CGT du Markstein : Christian H., barman, reçoit un avertissement pour s’être présenté à son poste de travail « mal rasé »47. Monique B. évoque « une tenue que l’on pouvait admettre s’il s’agissait de sortir les poubelles, mais qui est une insulte aux adhérents lorsqu’il s’agit de servir au bar ». L’entreprise de disqualification principale des revendications des salariés, outre les critiques sur leur travail, touche à ce que M. B. qualifie de « problème bien spécifique : la drogue », qui circule parmi le personnel du centre, problème présenté comme récurrent depuis cinq ans. L’arbitrage de la direction de TT, représentée par L. Dumont, est 42 AD 93, 53 J 177, lettre de la section CGT des imprimeries IDV, 4 mars 1980. Ibid, lettre de Serge R., secrétaire du CE Nicolas, à J. Faucher, 21 février 1980. 44 Ibid, lettre de Micheline T., non datée. 45 Erving Goffman, Les cadres de l’expérience, Minuit, Paris, 1991[1974]. 46 Ibid, CR du collectif de direction exceptionnel du 28 juillet 1979. 47 Ibid, rapport d’un vacancier de l’entreprise Nicolas au secrétaire de son CE, février 1980. 43 dénoncé par l’épouse du directeur : la « drogue » est acceptée « à condition qu’elle se passe dans les chambres et que les adhérents n’en sachent rien »48. Le conflit entre le directeur et les employés est considéré sous ce prisme unique par M. B., qui affirme qu’elle « [se] battr[a] conformément à la ligne de [son] parti contre qui voudra porter atteinte à la réputation du monde ouvrier par manque de courage politique », et que « les parasites seront chassés ». J.-P. H. s’appuie sur le 40e congrès de la CGT pour contester le libre usage de drogue à l’intérieur du centre et conclut par « Oui au tourisme social, non à la drogue ». Le soutien au directeur s’accompagne aussi d’une dénonciation de la « drogue » du côté des usagers puisque la section syndicale CGT des imprimeries IDV proclame son soutien à Georges B. contre « les marchands de rêve », même si le vacancier issu du CE Nicolas évoque seulement « la circulation de drogue ». L’entreprise de disqualification touche d’une autre manière Georges B., accusé d’ « alcoolisme », mise en cause relayée par les membres du CE de Nicolas qui décrivent « l’absence du directeur pour cause de maladie » et « sa présence dans certains lieux nuisibles à son rétablissement », tandis que l’adhérente qui le défend met en avant sa « sobriété ». Dans une note confidentielle du 28 mars 1980, la direction de TT confirme l’accusation en précisant qu’avant son arrivée au Markstein il lui avait été demandé de « veiller à ce problème ». La mention de son alcoolisme ainsi que le licenciement pour faute grave sont écartés « pour raison humanitaire » et « eu égard à son passé et aux difficultés familiales engendrées »49. Résolution et conséquences du conflit Le résultat immédiat du conflit est le départ des deux directeurs : la direction de TT a arbitré en faveur des grévistes soutenus par l’UL CGT, même si les autres acteurs du conflit ont fait jouer des instances d’arbitrage concurrentes en s’adressant au PCF ou en contestant la légitimité de la section syndicale du Markstein. Serge O., animateur et créateur de la section CGT, puis Colette A., secrétaire de la section, dirigent le centre par la suite. Si les salariés ont gain de cause quant à la signature des contrats, la question du logement reste un problème. Le plan de rénovation du Markstein présenté en mars 1980 prévoit l’amélioration des conditions de logement du personnel, l’augmentation du nombre de chambres individuelles. En ce qui concerne les prestations offertes, l’activité des bébés nageurs n’est pas rétablie au motif de charges de personnel trop lourdes suite aux changements de directeurs et d’équipes, mais rien ne prouve qu’en l’absence de conflit il aurait pu en être autrement50. Les conflits sociaux du Markstein sont révélateurs de la situation particulière de TT : organisation liée fortement à la CGT, elle est néanmoins employeuse, doit arbitrer entre l’aspiration au coût le moins cher de ses usagers et adhérents, eux-mêmes liés au mouvement syndical, et les revendications de ses salariés syndiqués soutenus par les unions locales. Les directeurs, piégés entre ces aspirations contradictoires, occupent une position particulièrement fragile et menacée. Etudier TT au niveau local permet de vérifier sa proximité avec la CGT, mais de constater également que cette proximité n’empêche pas la section locale ou l’UD CGT de jouer leur rôle syndical. L’attachement affirmé à TT, à sa mission, n’entrave pas l’action ni la revendication, tandis que du côté de TT les directeurs peuvent s’opposer violemment à la section syndicale. Cette proximité influence néanmoins les formes du conflit et sa résolution, par l’existence tout d’abord d’instances d’arbitrage extérieures, reconnues par toutes les parties, sollicitées ici sans grand effet, par l’intervention d’usagers qui même en vacances restent des militants, et enfin par l’usage de concurrences de légitimité militante. Sylvain Pattieu 48 Ibid, lettre de M. B. à J. Faucher, mars 1980. AD 93, 53 J 290, note confidentielle du 28 mars 1980. 50 AD 93, 53 J 177, bilan présenté lors de l’AG de l’APTM, été 1979. 49