Cent lieues au large - Œuvre du Marin Breton
Transcription
Cent lieues au large - Œuvre du Marin Breton
Almanach 1911 : P 74 Les Concours de Chansons dans les « Abris-du-Marin » Dans le but d’intéresser nos lecteurs et, en même temps, d’encourager les marins artistes qui chantent dans les Abris-du-Marin, nous donnons ci-dessous les résultats des principaux concours de chansons de l’hiver dernier. Concours de Chansons de l’Abri-du-Marin d’Audierne (20 février 1910). - Programme : Chanson de métier, satire antialcoolique, romance sentimentale. 1er François Priol, 2e François Louarn, 3e François Carval, 4e René Perrot, 5e Pierre Thiec, 6e Jacques Ansquer, 7e Paul Urcun, 8e Henri Guichaoua. Concours de Chansons de l’Abri-du-Marin de Sainte-Marine (8 février 1910). - Programme : Chant patriotique, récit dramatique, chanson de métier, satire antialcoolique et un monologue bouffe. 1er Pierre Poullaouen, 2e Louis Stéphan, 3e Jean Poullaouen, 4e Pierre-Jean Mût, 5e Thomas Nours. Concours de Chansons de l’Abri-du-Marin du Guilvinec (19 décembre 1909). - Programme : Romance, chanson de métier et une complainte dramatique. 1er Louis Garo, 2e Jean Berlivet, 3e Etienne Cléach, 4e Simon Chariot. Concours de Chansons de l’Abri-du-Marin de Camaret (18 décembre 1909). - Programme : Complainte dramatique, satire antialcoolique, chant de métier, romance. 1er Eugène Laouénan, 2e Albert Morvan, 3e Morvan Alexandre, 4e Etienne Stéphan, 5e Auguste Lautrou, 6e François Vigoureux, 7e François Rolland, 8e Théophile Stéphan, 9e Joseph Quintric, 10e Auguste Férec. Concours de Chansons de l’Abri-du-Marin de l’Ile Tudy (10 janvier 1910). - Programme : satire antialcoolique, chanson de métier, complainte dramatique, monologue drolatique. 1er Yves Jégou, 2e François Priol, 3e Pierre Gasdoué, 4e Joseph Stéphan. Almanach 1911: P. 36 DANS LA GRAND’HUNE Paroles de Théodore BOTREL Musique de André COLOMB I III Dans la grand’hune le gabier Est bercé par la Vague amère Comme, dans son berceau d’osier, Jadis, par la main de sa mère... Dans la grand’hune, chaque soir, Je vais jaser avec la brise Et lui conter mon désespoir D’être si loin de ma promise !... Dans la grand’hune on est bien seul Pour rêver Gloire, Amour, Fortune, Enveloppé du gai linceul Que vous tisse un beau clair de lune !... De la grand’hune au Paradis La distance est toute petite Et le Pater que je lui dis Arrive à Dieu, beaucoup plus vite ! II IV Dans la grand’hune on est si bien Pour rêvasser tout à son aise A celle qui, tous les jours, vient Vous espérer sur la falaise !... Dans la grand’hune les goélands, Ainsi que les blanches mouettes, Nous font songer aux envols blancs Des coiffes et des collerettes !... Dans la grand’hune on est tout près Du grand pavillon tricolore Qui semble vous frôler exprès, Afin qu’on l’aime plus encore !... Dansa grand’hune, un beau matin, Quand nous rentrerons de campagne, Le premier, je crierai soudain : «Terre ! Terre ! c’est ma Bretagne!!! Almanach 1911: P. 49 Notre Bonne Amie Chanson de travail, écrite par un marin, sur l’air de : « Viens Poupoule… » I Nous avons tous une bonne amie, Qu’habite fort loin d’ici ; Elle fait la fortune du marin... On la désire tout plein ! Son regard nous rend tout joyeux, Hardis et courageux ; Et c’est elle qui, les nuits d’horreur, Nous met l’espoir au cœur ! Pour la voir Cor’ ce soir, Chantons vite dans le noir, Viens ! (Refrain). Chère lune, jolie lune, viens Viens argenter la mer et nous donner la main, Chère lune, jolie lune, viens !... Mais quèqu’fois cache ton nez Quand nous voulons... rêver ( 1) II Le ciel est noir, y’a plus moyen De r’trouver ses orins, Pourtant l’on est, bien sûr, tout près ; Au diable ces nuages épais ! On lofe, arrive et vire tout l’temps, On s’crève les yeux en grand, Car v’là la brise qui fraîchit Et l’grand jusant aussi : C’est alors Qu’tous à bord Gueulent de plus en plus fort, Viens ! (Refrain) III Parlez aux pêcheurs de maqu’reaux Du grand fanal d’en Haut ? Que d’équipages au désespoir Cherchent leurs filets dans l’noir Des kilomètres à relever, Des mille francs à sauver ! Nos pauvres lanternes, souvent l’hiver, S’éteignent sous les coups d’mer, Quel bonheur, Quel sauveur, Que l’fanal du Créateur! Viens! (refrain) IV A la sardine de drive l’hiver Sans lune on n’gagn’ pas cher, Quand il s’agit de démailler, Ah! qu’on est embêté! Le pêcheur dit à son voisin : « Tourn’donc l’fanal un brin!... » Mais un coup d’mer passe par d’sus bord, L’éteint : les v’la d’accord ! Les braves gens Maugréant Lèvent la tète en suppliant Viens! 1 Voir au couplet V comment certains entendent rêver. (refrain). V Enfin, puisqu’on est du métier, On peut bien vous avouer, Que quéqu’s fois l’on n’a guère besoin D’la bonne lune à son plein. Ainsi j’connais certains « ventres creux » En relâche loin d’chez eux, Qui s’balladent pour pêcher la nuit Des... patates et des fruits... Et sans r’ mords, R’tour à bord, Ils chantent devant leurs trésors : Viens ! (refrain) VI Mais ceux qui s’frottent rud’ment les mains, Quand la lune brille soudain, C’est l’garde maritime de chez nous, Et puis nos fins gab’lous : Étaient partis tout pleins d’ardeur, A la chasse aux fraudeurs Mais l’dragueur sait driver dans l’noir, Y’a pas moyen d’le voir : « Par ma foi ! Montre-toi, Citoyenne,, au nom d’la Loi ? » Viens! (refrain). VII Y’a qu’un seul type qui s’fou pas mal D’avoir, ou non, l’ fanal : C’est l’homm’ qu’a bu quéqu’s de trop Et qui cherche son bateau : Sur la falaise range le p’tit bord, Et tente cent fois la mort : Plus il fait noir, moins il a peur : Il a le feu dans l’cœur ! V’là pourquoi, Quelquefois, On le ramass’ ... déjà froid. Viens! (refrain). VIII Ma Belle, enfin,j’te demand’ pardon Des viles comparaisons, Que les terriens, esprits moqueurs, Font à ton déshonneur : Peuv’nt pas parler d’la lune sans rire, Et des fois c’est bien pire ! Moi j’dis qu’ils rendent, sans s’en douter, Hommage à ta beauté... O splendeur, Pardonne-leur, Et souvent brille aux pêcheurs. Viens ! (refrain). Almanach 1911: P. 52 CENT LIEUES AU LARGE Complainte vraie, sur l’air de : « Prenez mon cœur ». Ceux qui ne connaissent pas l’air de « Prenez mon cœur » peuvent aussi bien déclamer ce récit. Dramatiques et douloureux drames de mer : «Muscadet» et «Rouanez ar Rosera», deux côtres langoustiers de 16 tonneaux de l’île de Sein, revenant d’Espagne, ont sombré à quelque 5o milles au large de l’I1e de Sein. Leurs hommes furent sauvés dans des circonstances extraordinaires par deux vapeurs anglais dirigés par la Providence ; les navires, après de longues heures d’efforts inutiles et grâce enfin à une houle et à un coup de roulis providentiel, réussirent à les recueillir quelques instants avant l’engloutissement final.. I Cent lieues de mer ! ah ! langoustes d’Espagne, Que vous coûtez de labeurs surhumains... « Allons là-bas, puisque d’autres y gagnent, Allons, risquons, c’est la vie du marin… » …Lors l’Océan, le grand Bourreau terrible, Se fait charmant, d’un charme irrésistible, Et tous les côtres appareillent en chœur. Adieu pêcheurs ! II Pour ces cent lieues, pour braver l’Atlantique, Pour triompher des fureurs du Géant, Sans doute ils ont navires magnifiques, Forts équipages, complets armements ? Hélas ! terriens, les plus grands ont vingt tonnes, Quelques-uns sont sans pont (Dieu leur pardonne), Six hommes au plus... Mais ce sont des Bretons ! Marins bretons ! III Mais quelquefois malgré leur beau courage, Malgré leur science des vents et des mers, Ils sont vaincus par le Bourreau sauvage Alors ce sont des agonies d’enfer !... ... Écoutez bien ce récit lamentable Ces quatre jours de temps épouvantables, Et deux bateaux péris en fiers lutteurs Au champ d’Honneur IV Un clair matin de novembre, le treize, Deux langoustiers quittaient Cédéira ; Par ce bon vent du Suette qui pèse, Au port de Sein dans trois jours on mouill’ra, Le lendemain le baromètre tombe, Les vents fraîchissent en tempête, en trombe, La mer se lève folle en grande fureur ! Pauvres pêcheurs ! V Alors commence un martyre effroyable ; De jour, de nuit. quels tourments à leurs bords, Les équipages, marins admirables, Dans ce combat seront-ils les plus forts? Les deux bateaux résisteront... peut-être ? Ils sont pontés, mais n’ont que dix-sept mètres ! Et clans les cales, l’eau gagne à faire peur... Pauvres pêcheurs! VI Le seize au soir, ils agonisent en cape, Les fiers bateaux «Muscadet», «Rouanez» Ils sont à bout... Et pour qu’ils en échappent Il faudrait un miracle.... Adieu l’Enès ! Depuis deux jours chacun se tue aux pompes, Pas un ne mange, et leurs muscles se rompent. N’y a-t-il pas de bornes à la douleur ? Pauvres pêcheurs ! VII Vaillants vaincus, vous pleurez de souffrance, De faim, de froid, ô martyrs de la mer ! Plus rien à faire, adieu toute espérance, Pas un navire qui mette en travers Ciel ! feras-tu sangloter tant de femmes Vois ces marins prier avec tant d’âme ! O Dieu puissant, écarte un tel malheur. Pauvres pêcheurs ! VIII Toute la nuit encore et la journée, A force d’héroïsme ils ont tenu ; A force de prières résignées, Un peu d’espoir aux cœurs est revenu. Oh ! cette nuit du dix-sept, quel délire ! Leurs yeux brûlés voient partout des navires. Soudain, vrai Dieu ! là-bas, brille un vapeur : Hardi pêcheurs ! IX Et le cargo voit leurs feux de détresse, Il reste en vue. O Dieu bon, sois béni ! Courage, amis, à la pompe sans cesse, Gagnons le jour, car il n’est que minuit ! Chacun retrouve encor’ mille énergies Et l’on manœuvre, et l’on pompe et l’on prie... Voilà le jour : Hélas, plus de vapeur ! Pauvres pêcheurs! X C’est, impossible que Dieu nous trahisse ! Dit le patron Jean Noël à genoux : « Nous avons un grand remords de nos vices, O sainte Anne, ô saint Joseph, sauvez-nous ! Le mousse ainsi qu’un matelot, mains jointes, Priaient avec ferveur sans une plainte... Quand un coup d’mer arrache un des lutteurs ; Pauvres pêcheurs! XI Mais Dieu veillait - car sa main à la nage A rencontré tout juste un des haubans... Lors tous ensemble, à genoux : - l’équipage Du «Muscadet», -font le vœu des mourants : « Nous irons, sainte Anne, à ton sanctuaire, Nous aimerons mieux Jésus et nos frères !... Ah ! le voilà droit sur nous le vapeur: Notre sauveur ! XII Le grand navire élonge, il est neuf heures : Mais sous ces montagnes d’eau s’écroulant, Va-t-on encor, pour ces hommes qui meurent, Risquer tout un canot de braves gens ?... A bord du côtre, c’est l’angoisse atroce, Car le temps presse, et, la mer plus féroce Au ras du pont brise : il coule à vue d’œil... Bientôt cercueil ! XIII Des heures passent encore : ils désespèrent, Les sauveteurs impuissants, là, tout près ! Quand, tout à coup, roulis extraordinaire, Le haut pont gîte à toucher «Muscadet» : Cinq hommes sautent, au vol, sur le navire ; Puis Jean Noël, par miracle on peut dire, A pu crocher l’arrière du vapeur Bravo pêcheurs ! XIV C’est à quatre heures qu’à force d’audace, Sous l’œil de Dieu, tous ont été sauvés. Cette embellie était l’instant de grâce, Car aussitôt «Muscadet» a sombré... Pendant ce temps, tout au plus à dix milles, Le « Rouanez «, à vingt lieues de son ile, Désemparé, coulait en pleine horreur, Pauvres pêcheurs ! XV Heureux pêcheurs, car le Dieu secourable Leur envoyait aussi un grand vapeur : Tant de Foi, tant de courage admirables Méritaient bien cette insigne faveur. Le «Rouanez» n’était plus qu’une épave Coulant avec Thymeur et ses cinq braves Quand les crocha le cargo sauveteur. Heureux pêcheurs ! XVI Six mois après, guéris de leurs souffrances, Les naufragés sont venus à l’autel Dire à sainte Anne leur, reconnaissance Elle a récu leurs serments solennels! .Et nous, amis, nous que la mort entoure, Soyons meilleurs pour que Dieu nous secoure, Méritons que partout l’on dise en chœur Gloire aux pêcheurs ! TAILLEVENT. Almanach 1911: P. 63 LA MER Extrait des poésies « La Mer », du Vice-Amiral de Jonquières. O Mer, tu n’es souvent, hélas ! que trop cruelle Dans tes fougueux emportements ; Tu sais bien cependant te montrer maternelle Et prodigue pour tes enfants. A ceux qui, dans leur noble et fière confiance, Bravant la fatigue et la mort, Osent te consacrer toute leur existence Et sans peur t’attacher leur sort, Tu donnes la santé, l’énergie et l’audace, L’orgueil légitime et viril, Et tu revêts leur cœur de la triple cuirasse Forgée au marteau du péril. Ta grande voix sonore à leur âme inquiète Redit des mots mystérieux ; Aux plus humbles d’entre eux tu fais lever la tête Parfois vers la voûte des cieux. S’ils arrosent leur pain, comme tous sur la terre, Avec la sueur de leur front, Ils le gagnent du moins dans la pure atmosphère Des sains et larges horizons. Et quand ils t’ont aimée, il devient impossible A leur cœur pour toujours capté De détacher jamais leur tendresse invincible De ton charme et de ta beauté. Lorsque, pesant sur eux, le lourd fardeau de l’âge, De leur vie a brisé l’essor, De leur repos forcé gardant ta chère image, Ils veulent te revoir encor ! O Mer ! l’homme, ignorant, ne peut voir que ta face Et que tes plis toujours mouvants ; Nul regard n’a fouillé ta formidable masse, Et c’est en vain que nos savants Cherchent à deviner dans l’onde impénétrable, Dans ce monde mystérieux, Le développement d’une vie admirable Et de tant d’êtres curieux ! Mais telle qu’il te voit, majestueuse et belle, Roulant tes flots sous le ciel bleu, Notre œil te reconnaît comme l’œuvre immortelle Du pouvoir infini de Dieu ! Baie d’Along, août 1905. Vice-Amiral E. DE JONQUIÈRES. Almanach 1911: P. 75 Pieuvre de Trottoir Pour ceux qui s’en vont au Service. Monologue réaliste que tous les jeunes apprendront... Souvenez-vous-en, afin de n’être pas du nombre des ignorants ou des faibles qui se laissent duper par les sirènes d’égouts : pieuvres tenaces qui auraient vite fait de vous enlacer et de vous entraîner vers les abîmes du déshonneur et de la souffrance, sangsues voraces avides d’épuiser votre jeunesse, chenilles venimeuses laissant toujours quelque flétrissure sur leur passage... C’est la nuit, c’est à Brest, rue « Emile Zola ». Il pleut ; quelques passants défilent à grands pas… Des débits enfiévrés sort l’écœurante haleine D’alcool, de cet alcool qui met aux cœurs la haine Et la folie aux fronts en semant les remords. Souvent leur porte s’ouvre en fracas, et, dehors, Des gens, couteaux ouverts, vont régler leur dispute ; Des amis que l’alcool fait ennemis et brutes ! Parfois dans une entrée, où l’ombre a des secrets, Une femme surgit, s’avance, disparait : C’est la « fille à tout fair’, » qui guette la pratique Pour un stupide amour, l’amour épileptique. Passe, passe, marin ! sois courageux, ce soir : Laisse l’alcool aux fous et la « pieuvre » au trottoir ! Jean-Pierre, un fort gabier de la « Démocratie » Revenait au quartier fredonnant une scie A la mode…L’on sent qu’il est gai le « col bleu » ; Dans son cœur de vingt ans coule un sang vigoureux... Soudain à son passage, un « pst » s’est fait entendre : « Viens donc, viens donc, mon p’tit!» Et la voix se fait tendre... Il cède, il entre... (Hélas, qui d’entre nous, Bretons, A toujours écouté la voix de la raison ! ) Les voilà tous les deux sous la lampe fumeuse : Elle, encore belle fille, aguichante, enjôleuse, Encanaillant son geste, allumant ses yeux durs… (Oh ce regard que Dieu fit jadis franc et pur !) Lui, c’est l’enfant d’Arvor, brave, ardent, mais novice, Encor très ignorant des chimères du vice, Un gas au bon visage ouvert, insouciant, Comme en nos ports de pêche, on en voit tant et tant. Et Jean-Pierre, éperdu, se penche... Elle l’enlace... ...Mais voici que le gâs résiste, s’embarrasse : II a cru voir flotter dans l’ombre du taudis Une figure grave... elle a les traits chéris De sa mère et, Seigneur! une peine profonde Se lit dans son regard, dans ses bons yeux qui sondent Les yeux troublés, fuyants, de son beau grand cher fils ; Le jeune homme attendri entend alors en lui Parler sa conscience : « Au nom de la famille Que bientôt tu créeras, arrête ! Ah ne gaspille Donc pas si follement ton cœur et tes ressorts, Car le poison caché dans cette fleur de mort Est subtil et perfide ; il a déshonoré Bien d’autres avant toi qui voulaient l’ignorer ; Songe que le fatal germe de pourriture Irait souiller plus tard ton épouse si pure ! Et, bien pis, il ferait de tes anges d’enfants Des martyrs, des maudits, les pauvres innocents !... » .. .Lors ce fut grand combat dans l’âme ardente et fière Entre l’instinct de bête et l’amour d’une mère... Mais Jean-Pierre soudain s’est élancé dehors, Sortant de la bataille et meilleur et plus fort. X***, Marin. Almanach 1911: P. 85 JEANNE-IVRE Monologue de Marin. - Réalités cruelles. Certes, elles sont très nombreuses les femmes de marins-pêcheurs pleines de mérite, et, nous les saluons ici avec respect et admiration. Mais, hélas! il y en a quelques-unes qui sont la honte et la malédiction des familles ; ce sont ces misérables-là que nous essayons de personnifier dans « Jeanne-Ivre». Les quais sont maintenant déserts, silencieux ; Quelques femmes pourtant ; leur front est anxieux, Car les arbres se tordent et, là-haut, les nuages Se sauvent affolés, tandis que les rivages Grondent sous les assauts de la mer qui grossit. C’est bien l’hiver cruel avec ses temps maudits ; ... Les pêcheurs cependant ont disparu au large... Quand ils fuiront au port, c’est que la mer les charge Et les « mange », et qu’ils ne peuvent plus Tenir même au bas ris : lutteurs jamais vaincus! Une femme a quitté les quais où tout sommeille : C’est Jeanna-Yves : sa main caresse une bouteille ; Tandis que, l’air craintif, et maigre à faire peur, Un pauvre enfant la suit…Jeanne est de belle humeur. - Celle-là, le gros temps ne la tourmente guère. Sans doute qu’aujourd’hui son mari est à terre… Son mari, son Per-Yann capeye à l’horizon, A bord d’un vieux canot sans défense et sans pont, Un canot qui devrait, depuis maintes années, Avoir de ses débris chauffé la maisonnée. Mais, dans cette maison, c’est de même pour tout : Misère, privations ; jamais, jamais un sou ! Sa demeure, elle y rentre en chantant, la Jeanne-Yves, Son regard d’ivrognesse attendrie et lascive. Eh oui, gast ! pensez donc : depuis hier elle apprit Que sa voisine, veuve avec trois orphelines, Va tous les ans toucher mille francs de la marine : « Mille francs, ma Douë! Mais, c’est le paradis ! Mille francs sans rien faire !... Et puis, plus de mari Qui grogne pour la soupe et lui vole sa goutte ! Les hommes, j’en suis lasse ! Avec ça, ils s’en foutent : C’est tout juste s’ils peuvent par an nous gagner Cinq cents francs ! Et encore, il faut les secouer ! Ainsi, tenez, le mien, qui pourtant est un brave, II dit que son canot n’est guère qu’une épave, Qu’il est beaucoup trop vieux, trop ras, trop mal foutu, Ah ! oui, le remplacer : se priver dix fois plus ! Sans moi, cor ce matin, il restait d’bout à terre... Rud’ment bon ce tafia !... chic cette eau vulnéraire !... Achevons la bouteille avant qu’il soit de r’tour !... — « J’ai faim ! j’ai faim ! maman?? » - « Tiens, liche, mon amour, Tette un peu ç’ fond d’bouteille, et, fous-moi l’camp plus vite ! » II est tard, il fait noir déjà dans l’humble gîte Où Per-Yann va rentrer, sans doute avec l’espoir De trouver bon accueil peut-être, et de pouvoir Manger un peu de soupe (il n’est pas difficile), Avide de passer, trois, quatre heures, tranquille Pour rendre quelque force à son corps épuisé. Mais non, rien au foyer obscur et délaissé, Rien que les ronflements honteux de la Jeanne-Yves. Il n’est pas revenu Per-Yann…Près de la rive, Au matin, l’on trouva ses deux sabots marqués, Mais de lui rien de plus n’a été retrouvé… On eût dit que la Mer, sa grande bienfaitrice Qui tant la consola des heures de supplice, Que son ignoble épouse à terre lui forgea, La Mer, prenant pitié du malheureux forçat, Mettait un terme enfin à son obscur martyre : Elle ensevelissait au fond de son empire, Loin de l’indigne Jeanne aux hypocrites pleurs, Le corps du bon marin péri au champ d’honneur. Dix mois se sont passés…dans ce court intervalle. Que de veuves encore ont maudit les rafales ! Mais aujourd’hui pourtant c’est fête, et le clocher Carillonne sa joie, invitant le quartier A faire mille vœux pour un nouveau ménage. Hélas ! celle qui va demander au mariage D’enchaîner à sa vie un homme, c’est encor Jeanne-Yves, la rentière, ivrogne et sans remords... Avec ses huit cents francs par an de la Marine, Qui sait tout ce qu’ell’ boit maintenant de chopines ! Ses enfants? Ils ont toujours grand faim...Mais le pis, C’est qu’elle a su crocher, encore, un pauvr’ mari ! Eh ! bien non, ce n’est pas toujours de l’injustice Qu’on rencontre içi-bas : plus d’une fois le Vice Reçoit dès cette terre un premier châtiment Pour servir de leçon : heureux qui le comprend ! Ainsi en advint-il pour Jeanne la soularde Brusquement on la vit dépérir, la gaillarde Autrefois si robuste. Ah ! cette fois l’alcool, Ce bon fortifiant qu’elle happait bol sur bol, Commençait à prendre l’implacable revanche : Les douleurs et les nuits de fièvre, et l’avalanche Des cauchemars hideux avaient franchi son seuil… Puis le delirium et bientôt le cercueil… Et, maintenant, depuis ce jour de délivrance, Les enfants et le veuf instruits par l’expérience Sont heureux ; ils ont pris la « boisson » en horreur, La « boisson », qui n’enfante que Vice et Malheur ! TAILLEVENT Almanach 1911: P. 89 MIROIR DE L’ALMANACH Chaque année, l’Almanach-du-Marin-Breton va présenter le Miroir à ses amis les marins bretons. La plupart de nos lecteurs ne s’y reconnaîtront pas ; ils riront de bon cœur. Quelquesuns y reconnaîtront un petit peu leur portrait; ils riront aussi mais, en même temps, ils feront un petit effort intelligent et courageux, pour se corriger. Et c’est ce que nous leur souhaitons affectueusement ! jean BAITTE (Monologue satirique) Jean Baitte, les amis, est un joli garçon. Ce n’est pas ce qui manque en nos grands ports bretons, Mais tous nos jolis gars ne sont pas des Jean Baitte, Et, si beaucoup sont fiers et portent haut la tête, Du moins s’efforcent-ils d’avoir un brave cœur ; Ce n’est pas pour ceux-là, notre miroir moqueur. Tenez, voici Jean Baitte et sa jolie figure : Déjà, vous devinez, rien qu’à voir son allure, Qu’il se croit un phénix avec tous les talents : A-t-il l’air de nous dire : « Admirez-moi les gens !... » Arrêtez-le, causez : Ah, c’est là qu’il agace Et qu’on se tient pour ne pas faire la grimace ; Il sait tout....il peut tout....Et, si content de lui ! A l’entendre : tout cède et tout lui réussit. Et pourtant, Dieu seul sait son immense ignorance ! Parler fort et beaucoup : c’est toute sa science. Jamais il n’écouta d’un autre le conseil, II se croit un gaillard à nul autre pareil ! Sa raison est toujours la meilleure, et il jase Si sottement de tout, que de peur qu’il vous rase A bloc et trop longtemps, fuyez, drivez au loin, Car un gars vaniteux n’est bon à rien de rien... A moins qu’il ne tombe sur une épouse adroite Qui le mène...Aussi, c’est la grâce qu’on lui souhaite ! En attendant, les filles admirent ses façons : Car Jean Baitte vraiment est fort joli garçon. Almanach 1911: P. 94 MÈRE CHÉRIE! Romance filiale dont tous les marins de cœur feront leur chant favori. (Sur l’air très mélodieux de : « De sa Mère on se souvient toujours », de Goublier.) I Salut, ô femmes admirables, Qui, jours et nuits, près des berceaux, Veillez sans cesse, infatigables, Les futurs petits matelots !... Mousse, sais-tu combien d’alarmes, A ta mère en pleurs tu causas ? Enfant, souviens-toi : que de larmes, A ta joue rose elle essuya ! IV La mer est grosse, il fait tempête : Barques, canots fuient vers le port... Marins-pêcheurs, que rien n’arrête, Qui vous fait mépriser la mort ? « Nous pensons à l’âpre misère « Qui tuerait les nôtres sans nous ; « Nous savons que nos bonnes mères « Prient pour leurs gâs, à deux genoux.. (Refrain). Car toujours à l’heure cruelle C’est ce bon ange qu’on appelle : « Mère chérie, à mon secours ! « Mère chérie (bis), toi qui m’aimes toujours ». (Refrain.) II Vingt ans : l’âge où le cœur s’égare Dans les mirages de l’amour, Et le gars, de baisers avare Pour sa mère est parti un jour... Elle, résignée aux tristesses, Sourit pour mieux cacher ses pleurs, Et s’il revient, l’âme en détresse, II trouve grand ouvert son cœur. (Refrain). III Quand, terrassé par la souffrance, Là-bas, sur de lointaines mers Le p’tit Col Bleu songe à la France, Il sanglote des pleurs amers : « Adieu, Bretagne, ô cher village ! Adieu, douce Aimée... qui m’attends ! Adieu mère ! je perds courage : Toi, tu me sauverais, maman !.. » (Refrain.) V Marin dont le regard de rêve Interrogeait souvent les cieux, Ta noble carrière s’achève : Bientôt tu seras devant Dieu ! Courage, ami : ta rude vie Te mérita de grands pardons... Ta mère a tant prié Marie : Sans crainte, invoque enfin son nom ! (Refrain.) C’est encore à l’heure mortelle, Une Mère que l’on appelle : « Mère que j’ai priée toujours, « Mère du Ciel (bis), oh, viens à mon secours TAILLEVENT Almanach 1911: P. 98 Quand tu berceras Romance émue, sur l’air de : « La Vierge à la Crèche », de Clérice. Pour toi, douce aimée que je vais quitter... I Quand tu berceras, mignonne, le soir, Quand tu berceras, en rêvant d’espoirs, Quand tu berceras notre petit ange, Songe au matelot que berce là-bas Une mer brutale au caprice étrange : Songe au matelot quand tu berceras... II Quand tu chanteras, ardente au plaisir, Quand tu chanteras les joies à venir, Quand tu chanteras l’Amour et la Vie, Songe au matelot qui chante là-bas Tout ce qui lui parle de toi, ma Mie... Songe au matelot quand tu chanteras ! III Quand ton cœur battra peut-être plus fort, Et qu’il frémira de troublants essors, Quand ton cœur battra : fuis les vains mirages Songe au matelot dont le cœur ne bat, Qu’à genoux, ému, devant ton image... Songe au matelot quand ton cœur battra ! IV Quand tu souffriras, ô mon pauvre amour, Car tu souffriras, hélas ! quelque jour, Quand tu souffriras sans que nul te plaigne, Songe au matelot qui souffre là-bas, Le cœur anxieux, et les mains qui saignent... Pense au matelot quand tu souffriras... V Et quand tu prieras, ma Douce au front pur, En mirant le Ciel en tes yeux d’azur, Lorsque tu prieras Jésus et Marie : Songe au matelot qui chagrine, hélas ! Celui qui répand la Force et la Vie... Pour les matelots souvent tu prieras... MISAINE Almanach 1911: P. 106 NOËL DE MOUSSSE Légende de la mer, par Marcel Travers, marin Ce soir-là, mes amis, là-haut ça tournait mal... Le gros temps nous gagnait ; le noroît infernal Parsemait sur l’horreur des vagues endeuillées Les étoiles qu’au ciel il avait effeuillées. Et dans l’ombre, tout près, Maumusson commençait A beugler sa chanson !... A la longue on la sait, Nous autres, voyez-vous ! Et pourtant sous la fale Mon cœur tremblait, ce soir, quand soufflait la rafale ! Noël ! Noël! Noël ! Les cloches de chez nous Chantaient sous le ciel noir, tandis qu’à deux genoux, Ma femme et mon petiot écoutaient l’âme en peine Maumusson qui là-bas faisait encor des siennes Et qui, vers nos clochers, hurlait toujours plus fort Que leurs chansons d’espoir, son long râle de mort Pour que le Dieu du ciel ne pût pas les entendre !... ...Mais la Mer, cette nuit, en avait trop à prendre, Faut croire ! Et, quand le jour embrasa l’horizon, J’arrivais sain et sauf au seuil de ma maison. Alors comme en tremblant je contais mon histoire : Le noroît, Maumusson, l’ouragan, la nuit noire... Je vis au coin de l’âtre un tout petit soulier! C’est vrai. ! le bon Jésus avait dû l’oublier (Il avait tant pleuré, durant la nuit passée !..) Mais lui, mon cher petiot, comme si ma pensée Avait pu l’effleurer, s’éveilla tout à coup, Mit ses deux bras câlins à l’entour de mon cou, Puis sans voir qu’au foyer son soulier était vide, II m’embrassa longtemps sous le suroît humide Et me dit doucement les mots que j’attendais : « Le Bon Dieu m’a donné ce que je demandais. » Marcel TRAVERS Almanach 1911: P. 108 La Tigresse de Marseille Monologue humoristique. (Le dire en imitant l’accent.) Publié avec l’autorisation de « La Bonne Chanson ». Il se passe à Marseille Là-bas, prés du Vieux Port, Des choses sans pareilles, Dont je frémis encor ! Coquin de sort !... (bis) Sur le môle où se massent Les pêcheurs par millions Attrapant la rascasse Et des insolations Quelle émotion !... (bis) En fait de bouillabaisse, Sort du flot mugissant Une énorme tigresse Qui pousse un cri perçant Ave Fassent !... (bis) Alors, pleins de courage, Tous ces pêcheurs oisifs Se jettent à la nage Gagnant, plus morts que vifs, Le château d’If !... (bis) Les Marseillais émigrent Vers Aix et vers Toulon En criant: Vé ! le tigre! Il est sur nos talons ! Ah ! détalons!... (bis) Craignant qu’on le dénigre, Le préfet courageux Vient, s’approche du tigre En le fixant des yeux ! L’audacieux !... (bis) Derrier’ lui au pas d’charge Les troup’s vienn’nt se masser Pendant qu’on voit au large Venir cinq cuirassés ! Assez ! Assez !... (bis) Mais on donne l’alarme, On sonne le tocsin, Les soldats, les gendarmes Vous cernent le bassin, L’air menaçant !.,. (bis) Quand sur la Cannebière Un homm’ paraît soudain Avec dix cartouchières Qui lui battent les reins ! C’est Tartarin !..(bis) II dit au commissaire : Cher monsieur Cochonnet, Le tigre et la panthère, — D’mandez à Bézuquet Ça me connaît !... (bis) Tout le mond’ se retire, S’abrite dans les coins, Disant : Té ! vé ! s’il tire, II vaudrait mieux, pas moins, Être un peu loin !...(bis) Mais le tigre s’avance, L’instant est solennel ! Tartarin, dans les transes, Invoque dans le ciel Saint Bombonnel !..(bis) II dit : Bigre de bigre Vé ! je n’ai plus la main... Ne touchez pas au tigre, Je reviendrai demain Certainemeint !...(bis) Mais Bézuquet s’empresse Et pose sans façons Autour de la tigresse Des petits saucissons Pleins de poison !...(bis) La bête se débine, Mais, gloire au pharmacien : Sa viande à la strychnine Foudroya bel et bien Quatorze chiens !...(bis) Pourtant, chose étonnante, On trouva dans le port Sans blessure apparente L’animal qu’était mort, Et depuis lors...(bis) Tartarin sur sa porte Raconte à tout venant Que cette bête est morte De peur... en le voyant — Tout simplement !... (bis) Septembre 1909. Numa BLES. Almanach 1911: P. 114 Ceux du « Pluviôse » Au cours d’une rude bataille, Sous un soleil éblouissant, Le front nu bravant la mitraille, Les pieds nus baignant dans le sang, Dans l’infernale griserie Qui vers la mort nous fait courir, Oh 1 pour défendre la Patrie Qu’il est facile de mourir! Clairons et tambours avec rage Entonnent leur mâle chanson : Le cœur affolé de courage Avec eux vibre à l’unisson... Et, quand les anges de la Gloire Apparaissent enfin, chantants, On voit des lauriers de victoire Pleuvoir sur tous les combattants !... Mais comme ceux du Pluviôse Du Farfadet et du Lutin, Sans combat, sans apothéose, Périr au fond d’un sous-marin ; De son tombeau clore la porte Sans nul espoir de la rouvrir, Mourir, mourir de cette sorte, Ah ! n’est-ce pas deux fois mourir ! Sois fière de tels fils, ô France ! Ensevelis sous le laurier Ces enfants morts pour ta défense, Au fond de leur cercueil d’acier ; Ton nom, dans leur affreux délire, Fut par eux vingt fois répété ; Ils t’offraient leur obscur martyre : Donne-leur l’Immortalité ! Théodore BOTREL Almanach 1911: P. 120 LA GOUTTE A LUCIFER Sur l’air de « La Bosse, La Bosse... » Chanson à grand succès, très en vogue I Et sa main brûlante me prit, M’entraîna mourant d’épouvante. Et tout d’un coup j’fus ébloui, De visions horribles, affolantes : Mille démons parmi des millions d’éclairs. Sur une mer, De flots verts. Lors un damné qui se tordait dans l’feu Me crie « C’est affreux ! Au s’cours, Yann ! Souviens-toi : Sur terre tu t’régalais chez moi ? (Refrain.) Mais Satan, qui ricane, Le force à boire l’eau-d’-vie dans un crâne, Lui criant : « Avale, régale-toi d’cognac ; Prends des forces à plein estomac !... C’vitriol dévorant Tu t’en saôul’ras éternellement... Ta goutte ? écoute : T’en as fait boire des barriques par milliers, Ta goutte ! écoute Moi, j’t’en ferai boire des fleuves entiers, damné ! » II J’l’ai bien r’connu : c’était Le Dall, Qui m’a vendu tant de p’tits verres ; Mais un tourbillon infernal, L’engloutit avec sa prière... ...Un autre, un squelette hideux, me crocha: « Halte-là, Mon p’tit gas, C’est moi qu’tu nommais jadis député : J’t’ai fait boire assez, Pour ta peine aujourd’hui, Débrouille-toi vite, tire-moi d’ici...» Refrain: Mais Satan, qui ricane, etc. III Et d’un geste, Satan furieux, Le fit r’tomber dans la fournaise... — Lors, par derrière un petit vieux Me saisit dans ses doigts de braise : « Pour un verre d’eau, dit-il, j’t’offre un million, « Dix millions ! « Cent millions ! » Car ici je crève de soif et d’trois-six, « Celui que jadis, « Dans mon usine, je distillais, « Et qui tant d’millions m’rapportait. » Refrain: Mais Satan, qui ricane, etc... IV « Cent millions! mais, j’vas les gagner ! » Que j’me dis, « ça s’ra pour les mioches. » Je m’souvins qu’par hasard j’avais Une p’tite bouteille d’eau dans ma poche : « Tiens, que j’lui dis, voilà d’I’eau qui vaut d’I’or, — « Donne alors « Ton trésor ??? » — « Cré mille tafias ! — hurle Satan — chez moi, « C’est pas d’I’eau qu’on boit ! « Mais d’exquises liqueurs, « Jette ton eau, ça porte malheur. » Refrain: Mais Satan, qui ricane, etc... V Puis à moi, le diable souriant Me dit, en m’offrant un p’tit verre : « II faut goûter mon guin-ardent, Si tu veux r’tourner sur la terre : Ma liqueur te f’ra plus fort et plus beau : Le plus faraud Des mat’lots !... » Alors... mon bon ange m’inspira l’salut : C’est mon eau qu’j’ai bue... Aussitôt, j’fus sauvé : ...Et sur la route, je m’suis r’trouvé. (Dernier Refrain.) Eh ! Satan, tu rigoles, Quand tu peux nous faire vider les fioles ! Rusé, tu sais bien qu’la maudite boisson Change un brave homme en vrai démon ! ...Quant à moi, sur l’honneur, Jamais je ne bois plus de liqueurs ! ...La goutte m’dégoûte ! Faut la laisser toute au vieux Lucifer! La goutte, m’dégoûte ! ....Là d’ssus, buvons tous un coup d’eau, mes chers ? TAILLEVENT. Almanach 1911: P. 151 AU TELEPHONE Monologue bouffe « J’vas vous conter eun’drôl’ d’histoire ! » Hier dimanch’ qu’on faisait rien, J’ m’en étais allé sur la foire, Histoir’de voir...des comédiens... Y’avait des manèg’s magnifiques De ch’vaux d’ bois... des pa.. na.. ma.. Et des baraqu’s... et des boutiques ! Ah dam’ça...y’en avait des tas! Voyons...que j’ dis, quoi que j’ vas faire? Dans que baraqu’ que j’ vas rentrer ! J’irais ben partout !...la misère, C’est que j’veux pas trop dépenser ! Si j’allais à la ménag’rie ? Ah! non...ça coût’ dans les vingt sous !. Pour voir des bêt’s... jamais d’la vie!... J’ n’en vois d’jà ben assez chez nous ! ! J’me d’mandais donc comme eun’vieill’ bête C’que j’allais fair’ de mon pognon... Quand v’là qu’j’aperçois sur la fête Eun’baraqu’... comme eun’ p’tit’maison ! Elle était d’apparence modeste. Tout’ seul’ dans un coin renfoncé... Et su’ la port’ jaun’ comm’ tou’ l’reste Y’ avait d’écrit: « W.C. » ! !.. Tiens... que j’ me dis...C’est épatant !.. V là tout d’ même eun’ ben drôl’ d’affaire !.. Y’a qué’qu’chos’ là d’sous...surêment.. D’vant tout’s les autres c’est un tonnerre De tambours, gross’ caisse et pistons !.. Ici gn’a rien !.. juste..... et j’me doute Qu’on doit y voir queuqu’chos’ de bon !. Après tout.-.j’risque rien ! En route !!.. La bonn’femme assis’ d’vant eun’ table, Ous’ qu’alle empilait des journaux, Avait l’air, ma foi, bien conv’nable ! J’y dis—en enl’vant mon chapeau : — « Madam’, ça n’est pas que j’ soi’ chiche Mais... combien donc faut vous donner ? Vous savez ben... on n’est pas riche ! Si c’est trop cher... j’peux pas rentrer!.. » V’la la bonne femme qui se met à rire... « Trois sous !...et on pai’ qu’en sortant ! » Pis all’ se r’tourne et j’ l’entends m’dire — « Côté des Homm’s.. Entrez maint’nant ! » Trois sous !... que j’dis... c’est pas eun somme ! Dans les autr’s théâtr’s.. c’est ruineux J’m’enfil’ donc. ..dans l’« côté des hom mes » Par un p’tit couloir ténébreux... Ensuite j’ pousse un’ ptit’porte... J’vois un banc !.. et d’dans.un trou rond — « Sacristi, que j’ fais, l’diable l’emporte Son p’tit théâtre... I’ n’ sent pas bon !.. » Moi j’m’assieds su’1’ banc sans méfiance... J’me mets à lire en attendant Que la r’présentation commence Les bouts d’journaux qu’ étaient su’l banc !.. Au bout d’une heur’., j’me dis — « tout d’ même Ça va donc jamais commencer ?.. A’veut qu’j’y couch’ dans son système ! Ça va finir par m’asphyxier !.. » — R’buté je m’lève pour prendr’ la fuite.. Quand v’là qu’j’aperçois près du rond, Chos’ que j’avais pas vue tout d’ suite.. Comm’ qui dirait., un gros bouton ! !.. J’me dis : « C’te cuvette en faïence... C’bouton là., nom de nom d’un chien… l’s serv’n t si qu’ils sont là, que j’ pense.. Seul’ment dame à quoi ? j’en sais rien !.. » Tout à-coup, j’me dis, alle est bonne... C’est pas un théâtre... j’ suis fou ! C’est c’ qu’i’s’appell’nt un téréphone... Attends... j’m’en vas crier dans l’trou !. J’approch’ ma têt’ de l’ouverture, J’ tir’ le bouton et j’ crie : « Allô ! »... Mais au mêm’coup... en plein’figure, Vlà ben qu’ça m’en envoi... de l’eau! !.. Ah ben ça, que j’dis allé est forte... Et j’flanqu’ deux grands coups d’pied dans l’ banc Et j’pars, faisant claquer la porte... Ben sûr que j’étais pas content ! ! F.r’passant d’vant la vieill’ bonn’femme A’m’ dit: « Ben vous y avez mis l’temps !... J’ croyais qu’ vous aviez rendu l’âme, Ça a été... mais difficil’ment ! » Ah ça, que j’dis, soyez-en sûre, Tenez,v’là tout d’mêm’ vos trois sous !.. Seul’ment vot’truc et j’vous assure Que j’y’ai ben rien compris du tout ! » André CHENAL