Exemple de scénario 1
Transcription
Exemple de scénario 1
Un scénario pas jojo Sc. 1 – Intérieur soir Un grand palier d’immeuble bourgeois sur lequel donnent quatre portes. Au milieu, un corps est étendu de tout son long, un couteau de cuisine dans la poitrine. La concierge descend l’escalier de dos en balayant. Arrivée sur le palier, elle traîne le tas de poussière à reculons. Son talon bute sur le cadavre. LA CONCIERGE AAAAAhhhh ! Sc. 2 – Intérieur soir La concierge est près du cadavre, elle n’a plus son balai. Il y a deux personnes près d’elle : un jeune gars qui porte un Tee-shirt marqué « Faut rigoler » et un homme en costume. D’autres habitants de l’immeuble arrivent sur le palier. L’HOMME La police a dit de ne toucher à rien. LA CONCIERGE Moi, j’y touche pas. Mais faudrait que je finisse mes escaliers. L’HOMME Ah non ! Ca pourrait détruire des indices. LA CONCIERGE Oui mais bon… Avec tout ça, je vais être en retard pour mon émission… Eh vous ? Arrêtez de dégueulassez mes murs ! Le jeune a tiré un marqueur de sa poche et trace un graffiti : I I O. LE JEUNE GARS (en gloussant bêtement) C’est pour la police, ça va les aider ! VOISIN 1 Faudrait appeler un prêtre LE JEUNE GARS (avec les mains en portevoix) Un prêtre ! VOISIN 1 C’est malin ! Au téléphone, voyons ! LE JEUNE GARS (même jeu) Un prêtre au téléphone ! Il rigole bêtement. D’autres voisins arrivent. Certains passent sans un regard au cadavre. D’autres sont surpris. Des groupes se forment. Les gens discutent. LA CONCIERGE (parlant à des voisins) …Et pis voilà pas que je bute. Je me retourne et... Sc. 3 – Intérieur soir Soudain, près du cadavre, il y a un lieutenant de police en trench-coat et chapeau mou. Quelques policiers l’accompagnent et empêchent le public de s’approcher. A genoux, un homme en blouse blanche examine le corps. Derrière les voisins discutent entre eux, se rencontrent. La foule remplit tout le palier. Un serveur en blazer blanc passe avec un plateau de canapés. Une des portes s’ouvre et un flot de musique s’en échappe. Tout les voisins portent maintenant des tenues de soirée et ont un verre de Champagne à la main. Il y a un brouhaha de conversation. LE LIEUTENANT (aux policiers) Fouillez tout l’escalier à la recherche d’indices. LE JEUNE GARS C’est là m’sieur ! LE LIEUTENANT C’est là quoi ? LE JEUNE GARS (désignant son graffiti) Un, dix ! J’ai trouvé ! Il rigole bêtement. Le lieutenant hausse les épaules, fait un signe à deux policiers qui emmènent le jeune gars. Bruits de coups. Un homme qui tire de gros câbles électriques monte l’escalier sans se préoccuper de quoi que ce soit. Sc. 4 – Intérieur soir Un homme avec un gros bouquin sous le bras, l’air excédé, visite le palier et tourne la tête en tous sens. Un autre homme, un gros avec un gros cigare, donne sa carte de visite à une jeune fille. Le lieutenant de police, complètement dépassé, regarde de tous côtés et se gratte le front. Il aperçoit un type assis sur les marches qui écrit frénétiquement sur un gros cahier. LE LIEUTENANT Qu’est-ce que vous fichez là, vous ? LE TYPE QUI ÉCRIT Je suis le scénariste de ce film. LE LIEUTENANT Alors, c’est vous le responsable de tout ce bordel ? LE SCÉNARISTE Ben oui… J’avais pas d’idée. Je dois rendre le scénario demain. Faut bien que je mange ! L’homme avec le livre s’approche, il repousse le lieutenant et s’adresse au scénariste. L’homme au gros cigare vient aussi. LE RÉALISATEUR Ye ne pou pas tourner ici. Y a pas de recoul. La loumière, elle ne vaut rien. Faut aller en stoudio. LE PRODUCTEUR Non, non. Pas de budget pour un studio. Giovanni, tu es un artiste ! C’est dans la contrainte et les difficultés que tu te révèles. (au scénariste) Et toi Coco, tu veux ta chance, tu l’as ! Alors sors-nous quelque chose qui arrache. De l’humain, du sexe, du sang et des tripes. LE SCÉNARISTE Les polars, c’est pas mon truc ! LE LIEUTENANT On ne s’entend plus. J’ai une enquête à terminer, moi ! Virez-moi tout le monde ! Le scénariste, tout heureux d’obéir, raye des lignes sur son cahier. Sc. 5 – Intérieur soir Le lieutenant, le médecin légiste et la concierge sont maintenant seuls près du cadavre. Les policiers examinent tous les recoins à la loupe. L’un d’entre eux, l’oreille collée au sol, tapote. Le lieutenant écrit dans un carnet. LA CONCIERGE J’ai pas vu personne passer devant ma loge ! Et j’ouvre l’œil, avec tout ce qui arrive en ce moment. On m’a même volé mon petit chat. Dites, si vous pouviez le retrouver. Il est noiraud, avec des yeux verts. Je lui avais acheté un joli coll… LE LIEUTENANT Désolé Madame. Je n’ai pas été formé pour les disparitions de chats. On l’a dit au ministre mais il a répondu qu’il n’y avait pas assez de… Mais qu’est-ce que j’raconte ? Encore le scénariste qui se fout de ma gueule ! Silence glacial. Tout le monde regarde le scénariste qui lève la tête, soupire et raye. LE LIEUTENANT (désignant le scénariste du doigt) Lui, là. Menottes, garde-à-vue, mon bureau… Sc. 5 – Intérieur jour Dans le bureau du lieutenant, le scénariste est assis sur une chaise. Avec ses mains menottées, il écrit. Le lieutenant remplit des formulaires en tapant avec deux doigts sur une machine à écrire. LE LIEUTENANT (tapant du plat de la main sur son bureau) On va tout reprendre depuis le début. LE SCÉNARISTE C’est bizarre.. Au cinéma, les flics disent toujours ça ! LE LIEUTENANT (tapant du plat de la main sur son bureau) On va tout reprendre depuis le début. LE SCÉNARISTE (avec un sourire narquois) Vous avez tous les éléments. Il y a même votre alibi dans votre carnet. LE LIEUTENANT (feuilletant son carnet) Je ne suis pas bête au point de me suspecter... Enfer et damnation, j’ai ma déposition ! Il soupire, se lève et marche de long en large, donne un coup de pied dans sa corbeille à papier, ouvre la fenêtre. Il sort une cigarette, la met à la bouche et fouille ses poches. Un policier passe la tête dans le bureau LE POLICIER (Tapant dans son poing) Chef, on a chopé une gitane. On l’allume ? Le lieutenant jette sa cigarette et se tourne vers le scénariste. LE LIEUTENANT J'en ai marre, ras les bottes, plein le bol. Tant la coupe est pleine qu'à la fin elle déborde. Il y en a marre de ces fausses pistes, de ces imbécillités, de ces trucs sans aucun sens que tu racontes tout le temps ! Comment estce que je peux mener mon enquête avec un scénariste pareil ? Et puis d’abord je ne voulais pas être policier. Moi, ce que j’aurais aimé être c’est étudiant en cinéma, spécialiste des films policiers et alors j’aiderais les policiers grâce à mon index informatisé des procédés de narration et de dramaturgie. LE SCÉNARISTE Je vous avais bien dit que les polars, c’était pas mon truc mais vous avez insisté pour tout reprendre. LE LIEUTENANT (se rasseyant) Bon, on va tout reprendre depuis le début. LE SCÉNARISTE Ah non. J'en ai assez. Le mot FIN apparaît à devant les deux hommes qui le regardent. LE LIEUTENANT Ah non ! C’est trop fort ! Tu ne vas pas me laisser dans la merde, comme ça. Il prend un chiffon dans un tiroir de son bureau et efface le mot FIN LE LIEUTENANT On va se foutre de ma gueule à la remise des Césars. Le seul policier incapable de résoudre sa première enquête. Et ce n’est pas tout. On va dire que tu es incapable de construire une histoire qui tienne debout. Adieu les avances sur recettes, les juteux àvaloir, les subventions. Même les concours, ce n’est pas la peine que tu te présentes. Qu’est-ce qu’il va dire ton producteur ? LE SCÉNARISTE Ca, monsieur le lieutenant, c’est pas gentil ce que vous dites là… LE LIEUTENANT (s’asseyant sur le coin du bureau et offrant une cigarette) Allez, on est dans le même bateau. Aide-moi, c’est bon pour toi. LE SCÉNARISTE Je vais vous trouver une piste… S’il vous plait, enlevez-moi les menottes. C’est pas pratique pour écrire. Sc. 6 – Intérieur jour Le scénariste et le lieutenant sont sur le palier où la forme du mort est dessinée à la craie. Le scénariste désigne une porte. Le lieutenant frappe. Un étudiant à lunettes ouvre. Il a des cheveux longs et sales, un tee-shirt et un vieux jean’s. LE LIEUTENANT Lieutenant Schlumpf, Conrad Schlumpf… Qu’est-ce que c’est encore que ce nom-là ? LE SCÉNARISTE Ca sonne alsacien, terroir… France éternelle, enracinée dans ses valeurs de droit, de justice et de… LE LIEUTENANT Ta gueule, on s’en fout. Ils entrent dans une pièce remplie de romans policiers. Il y a des emballages de pizzas et des canettes diverses. Un ordinateur est allumé. Des vêtements jonchent le sol. LE LIEUTENANT (au scénariste) Mais c’est mon idée ! C’est mon personnage ! Le scénariste baisse piteusement la tête. LE LIEUTENANT (à l’étudiant) Et vous, qui êtes-vous ? Nom, prénom ? L’ÉTUDIANT Extchexabourougaray, Michel. LE LIEUTENANT (au scénariste) Il n’y a vraiment que des rogatons dans ton imagination LE LIEUTENANT (à l’étudiant) Age ? L’ÉTUDIANT 25 ans LE LIEUTENANT Qualité ? L’ÉTUDIANT La tendresse. LE LIEUTENANT Non. « Qualité » ça veut dire « profession ». C’est du vocabulaire administratif. L’ÉTUDIANT Je suis étudiant en cinéma, spécialisé dans le film noir avec un index informatisé des procé… LE LIEUTENANT Ca va, je connais. L’ÉTUDIANT On se demande vraiment ce qu’on fiche dans une histoire pareille. LE LIEUTENANT Ca dépend de l’auteur… Remarque avec lui on peut s’arranger. L’ÉTUDIANT Et il n’y a pas que le scénariste ! Il y a des scripts doctors qui vous coupent, des producteurs qui vous éliminent, des cadreurs qui vous ratent et… des correcteurs qui vous empêchent de parler avec des fautes. LE LIEUTENANT Ouais, ouais, de nos jours, c’est vraiment pas facile d’être un personnage inoubliable. L’ÉTUDIANT Ah qui le dites-vous ! Sans parler des acteurs qui vous font passer à l’arrièreplan pour se montrer en gros plan ! LE LIEUTENANT Bon, c’est pas que je m’ennuie mais j’ai une enquête à terminer. L’ÉTUDIANT Ah oui, c’est vrai. Je vous brosse le tableau général. Commençons par le roman policier… Il s’époussette un peu, se met à marcher. Sc. 7 – Intérieur jour L’étudiant, revêtu d’une toge universitaire, est sur l’estrade d’un immense amphithéâtre où il n’y a que le lieutenant et le scénariste. L’ÉTUDIANT On peut repérer deux grandes sortes de romans policiers. Primo, les romans à énigme. Les précurseurs sont La lettre volée d'Edgar Poe, Sherlock Holmes et, plus tard, les romans d'Agatha Christie. Il y a une énigme à résoudre. Les clefs sont parsemées dans le roman. Le point de vue adopté est celui du détective ou de son adjoint. Vous pouvez prendre des notes ! Enfin, ce n'est pas moi qui serais au chômage lorsque vous aurez raté votre examen. Le lieutenant se tourne vers le scénariste avec un regard noir. Encore une fois, celui-ci raye les phrases précédentes. Sc. 7. – Intérieur soir Ils sont tous à nouveau dans la chambre de l’étudiant. LE LIEUTENANT Merci, c'est très intéressant mais cela ne m'aide pas beaucoup. Comment font les détectives pour résoudre les enquêtes ? L’ÉTUDIANT Ils reprennent tout depuis le début. Le scénariste revient au début de son cahier. il lit, tourne les pages, écrit, revient, rature, déchire. L’ÉTUDIANT Une bière ? LE LIEUTENANT Jamais pendant le… oh ! Et puis, merde, d’accord ! Sc. 8 – Intérieur nuit L’étudiant et le lieutenant sont avachis sur des fauteuils. D’une main lasse, Ils font une pyramide de cannettes de bière. L’étudiant rote et ils éclatent de rire. Le scénariste, de nombreuses boulettes de papier à ses pieds, continue à écrire en marmonnant des bouts de dialogues. Il mime le coup du plat de la main sur le bureau, esquisse une bagarre, prend des attitudes. Soudain, il se redresse. LE SCÉNARISTE J’ai trouvé ! L’ellipse, vous connaissez? Sc. 9 – Intérieur matin La concierge est assise, menottée, dans le bureau du lieutenant. Celui-ci remplit un formulaire sur sa machine à écrire. Tous les policiers, l’étudiant et quelques voisins sont là. Le gars avec le tee-shirt « Faut rigoler » a un œil au beurre noir. Le scénariste est derrière le lieutenant et lit par dessus son épaule. LE SCÉNARISTE « M’a tué », c’est avec « e accent aigu » pas « e-r ». LA CONCIERGE Moi, je voulais juste qu’il me rende mon chat mais il en avait besoin pour une cérémonie vaudou. Alors, ça m’a mis un coup… Le scénariste tapote son cahier avec un air victorieux. LE SCÉNARISTE Bravo lieutenant ! Vous avez réussi votre première enquête. Je vais me coucher, j‘ai rendez-vous tout à l’heure avec mon producteur. Il sort en passant au travers de l’équipe du film tandis que tout le monde applaudit. Sc. 10 – Extérieur matin Le scénariste sort du commissariat. Il s’étire, baille et marche dans la rue. Soudain, il voit une affichette sur une porte de boutique : ICI PARFUMS GUERLAIN Après un clin d’œil à la caméra, il cache de ses mains une partie de l’affichette, pour laisser : FUM