ÉTUDE ET ADAPTATION CINEMATOGRAPHIQUE DU POEME
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ÉTUDE ET ADAPTATION CINEMATOGRAPHIQUE DU POEME
É TUDE ET ADAPTATION CINEMATOGRAPHIQUE DU POEME DE « NO PASARAN » J AMEL E DDINE B ENCHEIKH JAD MAKKI TRAVAIL DE MATURITE ENCADRE PAR CHARLES-ÉDOUARD RACINE 3M4 GYMNASE AUGUSTE PICCARD 17.11.2008 TM 2008 JAD MAKKI RESUME L’objet de mon travail de maturité porte sur l’analyse approfondie d’un poème de mon choix et sur la réalisation d’un court-métrage, en récitant et en mettant en image et en musique ce poème. Cela permettra d’entendre la rythmique du texte, qui est une partie souvent négligée mais importante de la poésie. Ce thème permet aussi de mêler différents arts comme la poésie, la musique et la vidéo. À vrai dire, c’est dans la perspective du rapport entre ces arts, que ce travail m’a séduit. Pour moi, adopter une approche d’un art, que l’on ne connaît pas forcément bien, est un bénéfice total pour sa personne et ses réalisations artistiques. Il y a longtemps que je suis un passionné de vidéo et de musique, mais l’immense force et grandeur de la langue et de l’écriture est parvenue à ma sensibilité bien après. À travers ce travail de maturité, j’aimerais montrer que les arts sont complémentaires, qu’ils sont tous frères et cousins et qu’ils nous permettent de nous épanouir. Dans l’idée d’une recherche approfondie sur le sens, le but et le message de mon poème, j’aimerais alors pousser la réflexion dans une dimension philosophique. Suivant cette optique, j’ai décidé d’explorer tous les angles et aspects exploitables dans mon poème. En ayant une vision diverse, on comprend mieux la thèse de l’auteur, ce qui pousse la réflexion sur le message du poème. C’est ce que j’ai fait de manière générale puis de manière personnelle tout au long de mon travail. Toujours dans cette idée que la diversité des approches accroît notre compréhension et donc notre réflexion, j’ai opté pour faire deux comparaisons de mon poème avec deux autres poèmes du même auteur. Le court-métrage que j’ai réalisé m’a permis d’ouvrir le message et les émotions du poème à d’autres dimensions de plus de l’écriture, le son et l’image. Mon poème se nomme « No pasarán » et son auteur s’appelle Jamel Eddine Bencheikh. C’est un écrivain et poète franco-algérien de la deuxième moitié du 20e siècle qui connaît extrêmement bien ses deux cultures car il écrit dans deux langues, le Français et l’Arabe. Bencheikh est un intellectuel et un artiste engagé entre autres pour la paix et le pluriculturalisme. « No pasarán » a été écrit en 2004. C’est un poème en français, qui porte un message d’espoir et de liberté. Je l’ai trouvé dans une anthologie de poèmes liés à l’espoir nommée Une salve d’avenir. Dès que je l’ai lu, il m’a tout de suite touché. Je vais donc tenter de l’interpréter et d’en déceler ses différents messages. 2 / 21 TM 2008 JAD MAKKI No pasarán Par les grillages de l’attente Je laisse l’espoir à la mer Égr ener ses omb res mouvantes Mon regar d lèch e la t orsade Du fer forgé en voluté La brise arrondit sa chamade Poète Rassembl e le m onde Brode la dentel le des marées Et calligraphie sur l eur onde L’annonci ation démiur gique Qui vibre au chant désespér é Jai lli de ta lèvre magique Tisse et fais r enaîtr e le songe Où être h eureux nous voudra dire Que nous chasserons l e mensonge Mal gré la honte et les carnages Le coeur léger sous l a nuée Nous survivrons en tes mirages Qui offrent leur parf um de menthe Sou s la v olute enamou rée Face à la mer qui inv ente La liberté Jam el Edd ine Bencheik h 3 / 21 TM 2008 JAD MAKKI RESUME 2 INTRODUCTION 5 JAMEL EDDINE BENCHEIKH 5 POEME 7 ANALYSE 8 STRUCTURE RYTHME SENS SONS SYNTHESE DES ANALYSES 8 8 9 11 12 REFLEXION 14 COMPARAISONS 16 ÉVOLUTION DES BRIBES DU POEME ÉVOLUTION COMPARAISON AVEC UN POEME A PRIORI DIFFERENT SIMILITUDES ET DIFFERENCES 16 16 18 18 CONCLUSION 20 REFERENCES 21 4 / 21 TM 2008 JAD MAKKI INTRODUCTION L’objet de mon travail de maturité porte sur l’analyse approfondie d’un poème de mon choix et sur la réalisation d’un court-métrage, en récitant et en mettant en image et en musique ce poème. Cela permettra d’entendre la rythmique du texte, qui est une partie souvent négligée mais importante de la poésie. Ce thème permet aussi de mêler différents arts comme la poésie, la musique et la vidéo. À vrai dire, c’est dans la perspective du rapport entre ces arts, que ce travail m’a séduit. Pour moi, adopter une approche d’un art, que l’on ne connaît pas forcément bien, est un bénéfice total pour sa personne et ses réalisations artistiques. Il y a longtemps que je suis un passionné de vidéo et de musique, mais l’immense force et grandeur de la langue et de l’écriture est parvenue à ma sensibilité bien après. À travers ce travail de maturité, j’aimerais montrer que les arts sont complémentaires, qu’ils sont tous frères et cousins et qu’ils nous permettent de nous épanouir. Dans l’idée d’une recherche approfondie sur le sens, le but et le message de mon poème, j’aimerais alors pousser la réflexion dans une dimension philosophique. Suivant cette optique, j’ai décidé d’explorer tous les angles et aspects exploitables dans mon poème. En ayant une vision diverse, on comprend mieux la thèse de l’auteur, ce qui pousse la réflexion sur le message du poème. C’est ce que j’ai fait de manière générale puis de manière personnelle tout au long de mon travail. Toujours dans cette idée que la diversité des approches accroît notre compréhension et donc notre réflexion, j’ai opté pour faire deux comparaisons de mon poème avec deux autres poèmes du même auteur. Le court-métrage que j’ai réalisé m’a permis d’ouvrir le message et les émotions du poème à d’autres dimensions de plus de l’écriture, le son et l’image. Mon poème se nomme « No pasarán » et son auteur s’appelle Jamel Eddine Bencheikh. C’est un écrivain et poète franco-algérien de la deuxième moitié du 20e siècle qui connaît extrêmement bien ses deux cultures car il écrit dans deux langues, le Français et l’Arabe. Bencheikh est un intellectuel et un artiste engagé entre autres pour la paix et le pluriculturalisme. « No pasarán » a été écrit en 2004. C’est un poème en français, qui porte un message d’espoir et de liberté. Je l’ai trouvé dans une anthologie de poèmes liés à l’espoir nommée « Une salve d’avenir ». Dès que je l’ai lu, il m’a tout de suite touché. Je vais donc tenter de l’interpréter et d’en déceler ses différents messages. JAMEL EDDINE BENCHEIKH Jamel Eddine Bencheikh naît le 27 février 1930 à Casablanca dans une famille d’origine algérienne et vit ses premières années à Tlemcen en Algérie. Plus tard, il suit des études de droit et d’arabe à Alger. En 1956, il émigre en France, à Paris, où il étudie les lettres arabes. 5 / 21 TM 2008 JAD MAKKI En 1962, à la fin de ses études, Jamel Eddine Bencheikh revient en Algérie alors indépendante, où il enseigne la littérature arabe médiévale au sein de la faculté de lettres d’Alger. Pour protester contre les restrictions de liberté du nouveau régime, Bencheikh s’impose un « exil » volontaire en France. Il retourne alors à Paris en 1969 pour y intégrer le CNRS puis devient professeur dans plusieurs universités renommées de Paris, jusqu’à sa retraite en 1997. Le 8 août 2005 et suite à une longue maladie, il décède à Tours à l’âge de 75 ans. Jamel Eddine Bencheikh fut un des plus grand spécialiste de la littérature arabe médiévale, servant de référence pour beaucoup de chercheurs arabes ou arabisants. Il étudia en profondeur les contes arabes médiévaux et tenta d’analyser leur composition de manière extrêmement rigoureuse. Bencheikh fut un des premier traducteur des contes des « Mille et Une Nuits » et sûrement le premier qui aura si bien réussi à traduire cette littérature esthétique, poétique, imagée et tragique à la fois. Tout au long de sa vie, Bencheikh aura été déchiré et aura voyagé entre le Monde Arabe et l’Europe, entre l’Orient et l’Occident. Il aura d’ailleurs été l’un des seul à si bien comprendre les deux cultures et à si bien maîtriser les deux langues, l’Arabe et le Français. La particularité première de l’oeuvre poétique et littéraire de Bencheikh aura été qu’il s’exprime en langue française tout en gardant un style arabisant, hérité de ses origines. Il étudiait aussi avec plusieurs poètes et écrivains français ou arabes, ce que l’on appelle « la littérature maghrébine d’expression française ». De plus, Jamel Eddine Bencheikh aura montré son engagement pour l’enseignement de la culture arabe, notamment dans un pays comme la France dont l’histoire est liée au monde arabe depuis le 19e siècle. Il était très engagé pour les causes culturelles mais aussi politiques du monde arabe. Spirituellement musulman, Bencheikh était en faveur de la démocratisation des sociétés arabes et s’opposait à la montée de l’extrémisme religieux. Il était très préoccupé par les conflits dans le monde arabe comme la guerre civile au Liban, la guerre du Golfe, les conflits au sein des pays du Maghreb et la situation dramatique de la Palestine. Jamel Eddine Bencheikh montrait aussi son engagement en faveur des droits de l’homme et de la femme, à travers ses articles dans différents journaux politiques francophones. Tout au long de sa vie et de son oeuvre, Bencheikh s’interrogea sans cesse sur son identité d’« entre les deux côtes », sur l’amour, sur l’espoir. Il osa étudier et utiliser les cultures et les langues arabe et française d’une manière nouvelle, et osa défendre ses deux cultures afin de prôner la paix, l’écoute et l’ouverture entre les peuples et les religions. À travers la littérature et la poésie, il aura su comprendre et apporter au monde arabe une cause culturelle et politique. Aussi nommé « l’érudit engagé », « le poète et l’esthète », Jamel Eddine Bencheikh était un intellectuel engagé et un artiste sensible. 6 / 21 TM 2008 JAD MAKKI POEME No pasarán Par les grillages de l’attente Je laisse l’espoir à la mer Égr ener ses omb res mouvantes 4 4 5 3 5 3 Mon regar d lèch e la t orsade Du fer forgé en voluté La brise arrondit sa chamade 4 4 4 4 5 3 Poète Rassembl e le m onde Brode la dentel le des marées Et calligraphie sur l eur onde 2 6 1 8 5 3 L’annonci ation démiur gique Qui vibre au chant désespér é Jai lli de ta lèvre magique 5 3 2 6 2 6 Tisse et fais r enaîtr e le songe Où être h eureux nous voudra dire Que nous chasserons l e mensonge 1 7 4 4 5 3 Mal gré la honte et les carnages Le coeur léger sous l a nuée Nous survivrons en tes mirages 4 4 4 4 4 4 Qui offrent leur parf um de menthe Sou s la v olute enamou rée Face à la mer qui inv ente 2 6 4 4 4 3 La liberté 4 Jam el Edd ine Bencheik h 7 / 21 TM 2008 JAD MAKKI ANALYSE STRUCTURE Le poème se présente en sept strophes contenant chacune trois vers. À quelques exceptions près et peu signifiantes, chaque vers possède huit pieds, séparés d’une césure, grâce à laquelle nous pourrons observer les variations de rythme. Dans chaque strophe, les rimes à la fin des vers sont de modèle A-B-A. Sortant du schéma établi, un mot est placé seul à la fin. Il est écrit avec un caractère plus grand et il se tient décalé du reste du poème. Ce mot, « la liberté », est alors mis clairement en évidence. L’auteur a fait là quelque chose de peu courant et d’audacieux, il a pris la liberté de placer ce même mot de manière indépendante de la structure. Cette position va nous être révélatrice pour l’analyse du poème au niveau du sens. Nous pouvons noter que le titre est en espagnol, ce qui donne encore une touche originale au poème. Le fait de mettre un titre dans une langue différente de celle du poème se faisait auparavant avec des titres en latin, mais les titres en langue moderne sur des poèmes en français sont peu nombreux. J’ai séparé ce poème en quatre parties. Chaque rupture de rythme entre deux strophes marque la séparation entre deux parties. Nous verrons par ailleurs que ce critère de séparation est cohérent par rapport à l’analyse du sens du poème. Les deux premières strophes forment la première partie. La troisième et la quatrième strophe forment la deuxième partie. Les trois dernières strophes forment la troisième partie et le mot final est la quatrième partie. RYTHME La première partie présente un rythme assez régulier. Les césures se trouvent à peu près à la moitié des vers. Ce début de poème est introductif, calme, posé. Pourtant un léger changement de rythme sur le dernier vers, anticipe une prochaine rupture de la régularité du début du poème. Cette rupture se trouve bien au commencement de la troisième strophe, de la deuxième partie. Le mot « poète » est mis en évidence car il est espacé du reste du vers, ce qui fait l’objet d’un silence et d’une césure. Cette rupture de rythme réveille et éveille le lecteur. Le rythme est brisé et jusqu’à la fin de la quatrième strophe, le rythme est irrégulier. Les césures sont presque aléatoires, on sent une sorte de désordre, mais aussi de spontanéité. Le ton est plus poignant et élevé. La troisième partie, dès la cinquième strophe devient à nouveau calme. Mis à part son premier vers, reste du désordre des deux strophes précédentes, le rythme redevient régulier. Le ton se radoucit. Le récit est posé tranquillement. Il a même tendance à ralentir vers la fin de la dernière strophe, pour nous amener à une autre rupture. Un léger silence s’installe avant la fin. 8 / 21 TM 2008 JAD MAKKI Le mot final est prononcé. Il est mis en évidence car il est seul, et brise totalement le schéma du poème. Cette exception représente l’apothéose et l’ultime but du poème. SENS Le titre « No pasarán » veut dire « ils ne passeront pas » en espagnol. L’auteur a probablement choisi ce titre car c’était un slogan que les républicains scandaient contre les nationalistes lors de la guerre civile espagnole et ensuite contre les franquistes lors du règne de Franco. Ce slogan, souvent entendu à la radio de l’époque, est ensuite devenu, plus en général, un slogan antifasciste. Tout au long du poème, l’auteur joue beaucoup avec l’aspect visuel ou sensoriel des mots et des phrases. On a l’impression que tout ce dont il parle, nous pouvons nous l’imaginer visuellement, mais de manière abstraite, ce qui nous aide à comprendre des sensations indescriptibles par le langage. Nous verrons dans la synthèse des analyses que cette pratique est inspirée de la culture orientale. Dans l’entier du poème, nous trouvons d’ailleurs le champ lexical de l’Orient avec « calligraphie », « mirages », « parfum de menthe ». Différentes allusions à l’Orient, au niveau du style, des thèmes et du sens, sont alors présentes. Au début du poème, le narrateur parle à la première personne. Dès la troisième strophe, il parle au poète (en général). Jusqu’à la quatrième strophe, le temps du récit est au présent. Ensuite, il passe au futur pour enfin revenir au présent. Nous retrouvons les thèmes de l’espoir, de la liberté, du rôle du poète. Ces thèmes seront liés. Dans la première partie du poème, le contexte se pose. Le narrateur se dit comme enfermé derrière l’attente, qui possède des « grillages ». Cet enfermement lui fait abandonner tout espoir, ce qui laisse ce dernier « à la mer ». On s’imagine alors l’espoir, sous forme matérielle, « égrener », littéralement traverser, les « ombres mouvantes » de la mer, comme s’il s’en allait pour l’infini au sein d’un léger mouvement. Cette mer, espace immensément grand mais inatteignable par le narrateur, est une métaphore pour symboliser la liberté. Le narrateur nous décrit alors plus précisément son enfermement. La synesthésie de son « regard » qui « lèche » serait un regard aussi précis et proche, qu’une sensation tactile de la langue qui lèche. Il regarde au loin, mais son regard effleure au premier plan le « grillage », vu qu’il se trouve contre lui. On trouve le champ lexical de la rondeur avec « torsade », « envoluté », « arrondit », « brise ». Il est utilisé comme oxymore lorsque le narrateur nous parle de « la torsade du fer forgé envoluté ». La rigidité du « fer forgé » du « grillage » précédemment énoncé, fait face au fait qu’il soit tordu et en forme de volute. Cette opposition est renforcée par la douceur de la « brise » qui « arrondit sa chamade », apporte une sorte de douceur légère qui calmerait cette espèce de tension, de rigidité du fer. Dans ce début de poème, les faits se passent de manière difficile, le narrateur étant prisonnier de l’attente, par ce qui se trouve devant lui, là où son regard est porté. Le lieu, un peu 9 / 21 TM 2008 JAD MAKKI irréaliste, du récit est posé, de même que la situation initiale et l’on devine alors le but du narrateur, confronté à son enfermement. Dès la troisième strophe, une rupture s’opère au niveau de la narration. Dans cette deuxième partie, l’auteur s’adresse alors au « Poète », autrement dit aux poètes en général. Le mot « Poète » est mis en évidence par un espace qui le suit, comme si l’auteur appelait le poète avant de lui parler pour lui expliquer son rôle. « La dentelle des marées », ces traces que la mer dessine sur son bord aux passages de marées, est due aux différences des niveaux de l’eau. Grâce à cette métaphore, l’auteur désigne ces différences pour parler de manière implicite des différences entre les hommes. Il incite le poète à les « broder », et conformément à la broderie qui est une sorte de tissage à but esthétique, de « beauté », l’auteur l’invite à tisser des liens entre les personnes différentes, et à faire dégager de ces différences liées quelque chose de beau. L’auteur lui parle de « calligraphie » pour appuyer l’aspect artistique de sa poésie. Les « ondes » que laissent les « marées » précédemment évoquées, sont une image pour désigner les différences entre les gens. Le message calligraphique appliqué à propos des différences, est alors interprété comme une « annonciation démiurgique », un discours nouveau, créateur et presque magique. Il « vibre au chant désespéré », résulte du désespoir. Le verbe « jaillir » accentue la spontanéité et la force du message qui sort de la « lèvre », de la bouche du poète. La « lèvre magique » et la « démiurgie » font allusion à quelque chose de supérieur et magique. L’importance artistique du message est accentuée par le « chant » et la « calligraphie ». Grâce à ces champs lexicaux, on comprend que l’auteur prescrit au poète un rôle rassembleur et pacifique, grâce à l’art. Le mouvement encouragé par l’auteur est comparé à quelque chose de magique, dont le message véhiculé serait d’une grande force. Au début de la troisième partie, se trouve le verbe « tisse ». Il reprend l’idée de rassemblement des personnes différentes, évoqué dans la deuxième partie avec la broderie. L’auteur veut que le poète fasse « renaître le songe », redonne un rêve futur, de l’espoir, afin d’apporter un bonheur (« être heureux ») qui efface, « chasse le mensonge ». C’est comme si l’espoir était aussi imaginaire et surhumain qu’un songe. Le mot « malgré » se réfère à des faits passés et présents, ce qui rompt avec les prédictions futures mentionnées dans la strophe précédente. L’auteur revient sur ce qu’il s’est passé et se passe encore dans le monde, « la honte, les carnages », c’est-à-dire les guerres, les massacres. La « nuée », ce brouillard imprécis, représenterait les combats entre les hommes, nombreux, incessants et désordonnés. Il affirme que grâce l’amour « le coeur », nous surmonterons ces problèmes, nous nous placerons « sous la nuée ». Ceci permettra de continuer à vivre (« nous survivrons en tes mirages») grâce à l’espoir, cette chose peu perceptible, lointaine, future, et qu’on ne voit plus au moment présent, lorsqu’on est confronté à elle, métaphoriquement représentée comme les « mirages ». 10 / 21 TM 2008 JAD MAKKI Le « parfum de menthe », offert par l’espoir, symbolise dans les pays orientaux, la douceur, l’harmonie, c’est aussi une chose accessible à tous. Le terme « envoluté » de la deuxième strophe est repris en « la volute » à la dernière strophe. On se retrouve alors au même lieu que dans la situation initiale, « sous la volute enamourée », « face à la mer » mais cette fois c’est dans un cadre calme et positif. « La volute enamourée » réunit le champ lexical de l’amour inscrit dans cette partie du poème, par les mots « heureux », « coeur », « enamourée », « parfum », « volute ». Nous sommes dans un monde d’amour et de respect, et l’auteur reprend l’image de la mer présentée dans la première partie comme négative, de manière positive. En effet, au loin, nous avions la même mer qui engloutissait l’espoir, grâce aux actions du poète pour le réintroduire, qui fait à présent naître, « invente la liberté ». La boucle est bouclée, le but que l’auteur a approché tout au long du poème est enfin atteint. C’est la quatrième partie du poème. Ce dernier mot mis en évidence, « la liberté », est d’ailleurs introduit de manière à rompre toute structure, à « être libre » de toute structure. Le sens du mot rime alors avec sa structuration. SONS Nous avions vu que le poème était très visuel, mais il est aussi auditif. En effet, les sons de ce poème permettent d’accentuer ou de préciser le sens et le message de ses mots. La structure et le placement des rimes est aussi une clé de lecture. Étonnamment, nous pouvons noter que tout au long du poème, le son « r » est très présent. Il se trouve d’ailleurs dans chaque vers. La raison de cela est probablement linguistique et non poétique. Dans la première partie, la reprise immédiate du son « lès » avec « laisse l’espoir » accentue un geste de lancement, d’abandon, ce qui est cohérent par rapport au sens. L’allitération des mots « Egrenés » et « ombres » fait justement penser aux frétillements des grains ou des ombres ici, qu’on égrène. L’allitération du groupe nominal « fer forgé » appuie la sensation de force et de dureté de celui-ci. Dans la deuxième partie, les rimes en « ré », sont les rimes B communes aux deux strophe de cette partie, ce qui prouve leur liaison. Le groupe nominal « l’annonciation démiurgique » est particulièrement dur à prononcer, à cause de cette assonance des « i », placée de telle manière à rendre difficile l’élocution du vers. Cette dureté, commune à ce vers et à la tâche de rassemblement du poète, rend cohérents le son et le sens. Elle apporte aussi une touche de complexité, dans l’élocution et le vocabulaire, ce qui nous interpelle et attire notre attention. Elle contraste avec la douceur de la troisième partie, par l’assonance en « s » dans la cinquième strophe, des mots « tisse », « songe », « chasserons », « mensonge ». Ce contraste prouve encore une fois la séparation du poème. Comme je l’ai expliqué lors de l’analyse des rythmes, dans l’analyse des sons aussi, la cinquième strophe marque une nouvelle partie du poème en marquant le retour de la tension au calme. Les rimes de la sixième strophe, en « age » et en « ée » sont particulièrement douces, comme la douceur au niveau du sens des 11 / 21 TM 2008 JAD MAKKI mots, exprimée dans toute la troisième partie d’ailleurs (« tisse », « songe », « léger », « nuée », « mirages », « parfum », « menthe », « enamourée »). Dans la dernière strophe, les rimes en « ante » sont reprises de la première strophe. Au niveau du sens comme au niveau du son, il y a alors une reprise de l’atmosphère de la première strophe dans la dernière strophe. Les mots « offrent » et « parfums » forment une assonance symétrique de « f » et de « r ». Ceci accentue le caractère magique et surréaliste de la fin du poème. SYNTHESE DES ANALYSES Le titre du poème lui donne déjà une dimension universelle. Il est en espagnol tandis que le poème est en français et que l’auteur est d’origine arabe. On constate dès lors que le poème n’a donc pas de frontière, dans le sens où son message vise le monde entier. « No pasarán » intrigue et fait réfléchir. Il constitue aussi le premier élément engagé politiquement du poème. Le poème n’est pas daté et aucun lieu d’écriture n’y est mentionné à la fin. C’est une pratique empruntée à la poésie arabe. Elle peut certes paraître étrange aux yeux des habitués de la littérature française, mais elle est courante dans la littérature arabe. Dans la culture héritée de la langue arabe, les œuvres d’art, dont les poèmes font entre autres partie, ne se datent pas et ne sont pas assimilées à un lieu. Elles sont intemporelles et insituables. Elles trouvent leur sens, quelle que soit l’époque ou l’endroit de création et traversent alors les barrières du temps et de l’espace, demeurant le vecteur d’un message universel et intemporel. Cependant, à travers le contact de la maison d’édition de l’anthologie où j’ai trouvé mon poème, j’ai appris que le poème avait été écrit en 2004. Cette date si proche montre bien l’implication et la raison encore actuelles du poème, au 21e siècle. Le poème a donc été écrit à la fin de la vie de l’auteur. Il témoigne d’une réflexion entreprise et développée sur toute une vie, à propos de l’espoir et de la liberté. La maturité de cette réflexion se traduit alors par la maturité stylistique et philosophique du poème. On pourrait voir « No pasarán », un poème pourtant tourné vers l’avenir et vers l’espoir, comme une des dernières lettres de Jamel Eddine Bencheikh avant sa mort, qu’il aurait voulu nous léguer pour affirmer que son engagement et son combat, à l’image de sa poésie universelle et intemporelle, seront éternels. On a dans la première partie du poème, un passage qui pose une atmosphère calme, régulière, où la narration est lente. Le lieu cité fait penser à une situation terne et d’enfermement. La problématique de la perte d’espoir est posée. De manière imagée, on ressent le désespoir présent. La première rupture s’opère lorsque le ton monte et que le narrateur s’adresse au poète. Une tension apparaît alors. Le narrateur prédit le rôle du poète ; ce dernier doit utiliser son art de manière intense et poétique et doit redonner de l’espoir aux gens. Il doit contrer le désespoir, ce qui apportera le bonheur. Le ton du discours est engagé, intense, spontané et très expressif, presque tumultueux. Son style fait pourtant penser à celui d’un prêcheur. Cette liaison donne une dimension poétique et magique au discours. 12 / 21 TM 2008 JAD MAKKI La troisième partie débute en rupture et devient donc à nouveau calme. Le narrateur prétend que l’espoir nous permettra d’aller au-delà des horreurs du passé, afin de trouver l’amour et le respect. Cette démarche nous mènera à la liberté. Dans la quatrième partie, le message est court mais fort. Le narrateur nous dit que la conséquence finale du gain d’espoir est la liberté, que le désespoir avait empêchée d’atteindre. Ceci est le but du poème et de son message, qui se conclut sur une touche ouvertement orientée sur le futur, justement ce moment où l’on se projette en possession d’espoir. Le message du poème est avant tout un message d’appel à l’espoir. Selon le poète, l’espoir nous permet de surmonter le malheur et d’atteindre la paix, le respect, l’amour et donc la liberté. Le poète appelle les autres poètes à faire passer ce message d’espoir grâce à leur art. Selon lui, leurs poèmes, grâce à leur dimension artistique, pourront redonner de l’espoir aux gens. Ce thème de l’espoir est un des thème qui préoccupe le plus Bencheikh. En effet, c’était un poète et écrivain engagé et conscient du monde qui l’entoure. Dans sa vie, il lui est arrivé que ses sentiments à propos du monde tournent au désespoir. Il a alors lui-même compris que le désespoir entraînait le malheur et que pour atteindre la paix, l’amour et le respect, il fallait espérer, avoir un rêve qui se réalisera dans le futur et dans lequel on se projette alors. On comprend pourquoi ce message d’espoir est important pour l’auteur. C’est le manque d’espoir qui entraîne l’extrémisme religieux et politique. C’est le manque d’espoir qui entraîne donc les conflits, les guerres, les massacres ; le malheur du monde. C’est un phénomène qui explique tout au long de l’histoire la montée des mouvements extrémistes comme le fascisme et l’intégrisme. C’est là que « No pasarán » trouve sa place. Bencheikh est consterné par les dérives idéologiques du Monde Arabe en particulier, car c’est aussi là que nous retrouvons la montée de l’intégrisme et du fascisme, notamment à l’image des régimes des talibans, des islamistes et des Frères Musulmans. Tous ces mouvements ont pris de l’importance suite à un manque d’espoir du peuple face à l’oppression, la famine ou la pauvreté. Ils touchent entre autres les pays arabes, les pays que Jamel Eddine Bencheikh connaît bien, ceux dont il veut faire connaître la culture, ceux dont il veut donner une image positive, à la hauteur du bagage culturel qu’ils peuvent apporter à l’Occident. Grâce à l’art, la poésie, il fait passer un message universel d’une force énorme, le message de l’espoir. De plus, Bencheikh a certainement été obligé de garder espoir en lui-même, tout au long de sa vie. Ballotté entre deux cultures, deux horizons, deux langues et deux mentalité, il a sûrement dû garder espoir en ce qu’il écrivait et réalisait tant sur le plan humain que sur le plan artistique. Bencheikh devait probablement se projeter dans un avenir optimiste pour parvenir à s’épanouir dans la littérature et la poésie malgré les contraintes dues à son partage culturel et géographique. C’est donc sur les plans individuel et collectif que l’on peut comprendre l’attachement de l’auteur à l’espoir et c’est d’ailleurs aussi sur ces deux plans que l’on peut être visé par le message du poème et l’interpréter. 13 / 21 TM 2008 JAD MAKKI Comme on a pu le voir, le poème possède plusieurs synesthésies. Il reprend une atmosphère presque magique dans différentes strophes et les tons font penser à ceux d’un prêcheur. Ces tons fascinants, accompagnés de variations de rythme, inclus dans des vers de même taille, nous laissent presque entendre les détails et les nuances de la voix du narrateur. Ce sont tout à fait des caractéristiques du style des contes orientaux. L’absence de datation du poème accentue ce sentiment orientalisant. De plus, différents éléments du poème font penser à ce style et à la culture orientale, notamment la « calligraphie », « la mer » et le « parfum de menthe ». C’est justement ce style que l’auteur a longtemps et profondément étudié à travers la littérature arabe médiévale. On sent alors dans ce poème l’influence stylistique des Mille et Une Nuits, ouvrage qu’il a rigoureusement traduit. Cependant, le poème est en français et son titre en espagnol. Sans cesse intéressé et passionné par ses deux cultures, on dirait que Bencheikh voulait les lier, les inclure l’une dans l’autre, les mélanger et en sortir un poème à la fois francophone et orientalisant. Effectivement, l’auteur écrit en français avec un style oriental ! C’est bien cette double culture qui a fait partie de l’entier de la vie de Bencheikh et qui a suscité en lui de si nombreuses réflexions, qui est enfin transposée dans sa poésie. C’est justement cela son génie, d’avoir réussi à transposer en français, un style de contes orientaux et d’avoir réussi à exprimer un message concernant l’ensemble du monde actuel, formulé à la manière de contes vieux de plus d’un millénaire. REFLEXION Les différents thèmes nous conduisent à des interprétations multiples, mais toutes aussi cohérentes dans le message du poème. Le thème de la liberté peut être vu sous différents sens. La liberté dont Bencheikh parle rassemble probablement différentes formes de libertés, comme la liberté d’expression, la liberté de penser et la liberté physique. La notion d’amour et de respect liés à l’espoir apporte le thème de la tolérance. La tolérance entre les individus implique justement la liberté d’expression, la liberté de penser et la liberté physique. La notion de tolérance est probablement la notion non citée explicitement dans le poème, qui rassemble tous les thèmes évoqués dans celui-ci. Elle peut être vue à différentes échelles. La tolérance entre les individus, le respect, l’amour, intéresse beaucoup Jamel Eddine Bencheikh, particulièrement dans d’autres poèmes. Ce sont d’ailleurs des thèmes qui intéressent de nombreux poètes, probablement grâce à la sensibilité de ceux-ci. Ensuite, nous pouvons évoquer la tolérance entre les peuples. Confronté au racisme en tant qu’Algérien en France ou que Français en Algérie, l’Algéro-français qui connaît bien ces deux cultures veut souligner l’absurdité du racisme et la raison de son contraire, l’amour, le 14 / 21 TM 2008 JAD MAKKI respect et la tolérance. Sans cesse confronté à des préjugés, il veut que la tolérance lie les différents peuples. L’importance que cette liaison soit faite par l’art est probablement l’aspect universel de l’art. C’est en ça que l’on peut lire l’importance, le sens, de l’art comme un thème. L’art permet entre autres de lier les différences entre les hommes, autour de la sensibilité de ceux-ci et de les rendre alors tolérants. C’est donc aussi le cas de la poésie, si nous la percevons comme inter linguistique. Donc, sous un aspect encore différent, nous pouvons évoquer la tolérance entre les différentes religions et ses différents mouvements. Bencheikh défend la foi et la spiritualité et dénonce la récupération autoritaire, politique ou militaire de la religion. En effet, il s’oppose fermement à l’intégrisme et prône la tolérance entre les religions. Nous rejoignons alors l’idée de la liberté de pensée. Dès le moment où l’on est ouvert au débat et où l’on voit sa religion ou celle des autres comme des pensées que nous pouvons respecter même si on est en désaccord, nous sommes tolérants. C’est ce que l’auteur incite implicitement à faire lorsqu’il écrit « le coeur léger sous la nuée ». Il évoque un respect et une tolérance (« coeur léger ») qui doit passer outre les conflits d’idées houleux (« la nuée »). On comprend que les tolérances entre les individus, les peuples et les religions sont intimement liées et grandement présentes dans la vie de l’auteur, et donc de son oeuvre, de même manière que les libertés d’expression, de penser et physique. Finalement, on comprend bien le lien entre les notions de tolérance, liberté, amour et respect. Toute la thèse de l’auteur est ancrée dans une vision future, un rêve, une espérance. C’est pourquoi le thème de l’espoir est primordial. Il apporte la vision optimiste de l’existence de liberté et de tolérance dans le futur. C’est justement ce thème de l’espoir qui fait l’originalité du poème, et l’une des raison pour laquelle je l’ai choisi. C’est un thème qui est profondément étudié par Bencheikh rien que dans ce poème. Il est important dans le sens où l’espoir est une projection optimiste des évènements dans le futur, et que c’est cette projection qui donne un sens à notre vie et qui nous donne donc envie de rester en vie, de vivre. L’espoir ou le désespoir touche l’homme à différentes échelles et a une grande influence dans la manière de mener sa vie. Dès le moment où nous possédons de l’espoir, nous avons des buts dans la vie que nous jugeons réalisables dans un futur proche ou lointain et nous nous projetons dans la réalisation et l’atteinte de ces buts. Cette démarche nous anime, nous rend heureux et nous donne donc envie de vivre. Le fait de pouvoir profiter de ces buts et de pouvoir en jouir lorsque nous en atteignons nous libère de ce que nous avons donné, ce que nous avons enduré, et des contraintes éprouvées, pour atteindre ce but. C’est dans cette optique qu’intervient la liberté. Elle est aussi présente dans les buts communs de plusieurs individus que dans les buts personnels de chacun, elle s’applique donc à différentes échelles. Cette liberté nous permettra de profiter de la vie, tant que nous gardons espoir en d’autres objectifs, ce qui nous mènera alors à d’autres jouissances de liberté. La jouissance de 15 / 21 TM 2008 JAD MAKKI liberté permettra d’être en harmonie avec soi-même et avec les autres, de vivre heureux, ce qui explique la notion de bonheur mentionnée précédemment. C’est comme cela que je perçois l’intérêt philosophique du poème. COMPARAISONS ÉVOLUTION DES BRIBES DU POEME pour Nacer Khémir Par les grillages de l’attente Face à la marée qui m ’invente Je laisse le conte Égr ener ses phr ases m ouvant es Mon regar d lèch e les torsades Du fer forgé en voluté La brise arrondit sa chamade O conteur rassemble l e mond e Brode d’argent un cui r sauvage Et calligraphie sur l ’onde Le signe cette voyel le uni que Qui vibre au chant répété Jai lli de ta lèvre magique Jam el Edd ine Bencheik h 31 octobre, Korba ÉVOLUTION Ce poème nommé « Par les grillages de l’attente », est paru dans le deuxième tome de l’oeuvre complète de Jamel Eddine Bencheikh. Ce recueil s’intitule Sans répit de lumière. « Par les grillages de l’attente » a été écrit à Korba, ville le long de la côte est tunisienne. Il est dédicacé à Nacer Khémir. Ce dernier est un cinéaste tunisien, conteur et écrivain, ami de Bencheikh. Il est aussi passionné par les contes et notamment de ceux des Milles et Unes Nuits. « Par les grillages de l’attente » a donc été écrit dans le pays d’origine de Nacer 16 / 21 TM 2008 JAD MAKKI Khémir. L’intérêt de ce dernier pour les contes orientaux a peut-être poussé Bencheikh à écrire lorsqu’il était dans le pays de son ami. On remarque immédiatement la forte ressemblance du poème de comparaison avec les deux premières parties du poème principal. Situé dans la partie « Houles » du recueil, « Par les grillages de l’attente » serait une bribe, qui aurait sûrement inspiré l’auteur dans l’écriture de « No pasarán ». Ce dernier a été écrit en 2004, alors que l’ouvrage qui contient « Par les grillages de l’attente » est sorti en 2003, ce qui confirme que le poème de comparaison a été écrit avant le poème principal. Bien que « No pasarán » soit paru après « Par les grillage de l’attente », il y a une proximité temporelle entre ces deux poèmes. Le style a évolué du premier poème au deuxième, tandis que le message finit de prendre forme dans « No pasarán ». Nous allons observer ces évolutions et tenter de les mettre en rapport avec l’auteur, la dédicace, le lieu et la date du poème de comparaison. Tout d’abord, le poème de comparaison est plus court que le poème principal. Trois strophes ont été ajoutées dans « No pasarán ». La structure des strophes et des vers est aussi régulière que dans le poème principal. En revanche, la structure des pieds et un peu plus libre. Certains vers ont changé, ce qui modifie aussi légèrement le style du poème. Le titre du poème de comparaison est utilisé comme premier vers dans le poème principal. Le premier vers du poème de comparaison est lui, à peu près identique au dernier vers du poème principal. Ce vers marquant a sûrement été placé à la fin du poème principal pour être appuyé et pour amener le mot final. La première strophe est moins imagée. Le champ lexical de l’écriture (« conte », « phrases ») laisse alors, dans le poème principal, place à des métaphores (« mer », « ombres »). La deuxième strophe est presque identique dans les deux poèmes. Dans la troisième strophe, le « poète » du poème principal est appelé « conteur ». On remarque la proximité des deux termes pour l’auteur et l’on comprend pourquoi ses poèmes ressemblent stylistiquement à des contes. Le deuxième vers ne fait pas allusion à la mer, à l’inverse de celui du poème principal. Le premier vers de la quatrième strophe est légèrement différent, même si dans les deux poèmes, il fait allusion à un récit, un discours. « L’annonciation démiurgique » est, dans le poème de comparaison, « Le signe cette voyelle unique ». Le deuxième vers change « désespéré » en « répété ». Nous remarquons l’enfermement qu’engendrent ces deux verbes liés. Dans le poème de comparaison, on trouve moins d’assonances et d’allitérations et le rythme est peu régulier. Dans les deux poèmes, le style et le langage sont tout autant recherchés. Toutefois le style phonologique de poème de comparaison est moins développé. Les rimes sont autant respectées dans les deux poèmes. Le rythme du poème principal est plus régulier que celui du poème de comparaison. Enfin, la différence principale entre les deux poèmes est constituée pas les allusions au champ lexical de la mer, bien plus présentes dans le poème principal. Ceci lui donne une atmosphère que le poème de comparaison ne possède pas, ce qui fait que le poème principal nous touche plus. Nous ressentons alors un message plus fort dans le poème principal et nos émotions sont aussi plus éveillées. Ces éléments qui montrent plus de 17 / 21 TM 2008 JAD MAKKI « maturité » dans le poème principal nous tendent à croire que celui-ci est un développement, une évolution, une version ultérieure du poème de comparaison. Je penche à croire que le poème de comparaison, en plus situé dans la partie « houles » du recueil, est une bribe du poème principal. COMPARAISON AVEC UN POEME A PRIORI DIFFERENT Es-Sawîra ou Mogador ou ... Lai ssez ses nom s à cette vi lle ses rues passantes ses ruelles son oct ogone et ses remparts El le a poussé comme un feu illage Tissant sa trame Ouvrant ses seuil s à la vie ses échauguettes à la mer Je me voudrais dans cette r uine aux poutres de toit effondrées aveugle à la ru meur d u flot sans horizon qui s’ent rouvre Mais quoi je saurai te refaire revenant à ce que je fus Poi gnet à poignet asséchant la terre battue Tes noms chantent com me la vague L’écume ber ce mil le par fums Rassemblant la mémoir e iner te Et sur l a place à musique vers l es rem parts Les siècles redessineront leurs gestes Jam el Edd ine Bencheik h SIMILITUDES ET DIFFERENCES « Es-Sawîra ou Mogador ou ... » est un poème qui se trouve dans le deuxième tome de l’oeuvre complète de Jamel Eddine Bencheikh, nommé Sans répit de lumière. Les deux poèmes de comparaisons sont donc parus dans le même recueil. Ce poème possède une forme très libre. On peut toutefois y distinguer trois parties, désignées comme les trois alinéas. La ponctuation n’est pas marquée et les phrases sont à peine séparées en trois paragraphes ou alinéas qui définissent les trois parties du poème. Il n’y a pas de séparations rythmiques nettes, ce qui est plus difficile pour établir un rythme, mais nous distinguons des espaces plus grands que d’autres entre des groupes de mots. Ce poème se lit plutôt comme de la prose mais le lecteur possède une marge de liberté d’interprétation du rythme. « Es-Sawîra » ou Essaouira est une ville marocaine au bord de l’océan qui date de l’Antiquité. Son nom antique était alors « Mogador ». Anciennement une cité, elle a conservé une architecture présentant des remparts et des fortifications. Le narrateur parle de ce lieu et de sa vision de celui-ci. À priori, on pourrait croire que « Es-Sawîra ou Mogador ou … » n’a pas de lien avec « No pasarán ». Pourtant, ces deux poèmes possèdent beaucoup d’éléments proches au niveau du style et au niveau du sens, qui sont particulièrement bien dissimulés dans le poème de comparaison. On ressent ces éléments proches en lisant les deux poèmes, sans qu’ils soient vraiment perceptibles. Je vais donc les relever et les expliquer. 18 / 21 TM 2008 JAD MAKKI Tout d’abord au niveau du style, on observe tout au long du poème de comparaison des éléments communs au deux poèmes. On y retrouve le champ lexical de la « mer » avec « vague », « écume », « horizon ». On relève de nombreux verbes communs tels « laisser », « tisser », « chanter », « rassembler ». Il y a quelques métaphores imagées ou sonores, « poussé comme un feuillage tissant sa trame » ou « chantent comme la vague ». Les synesthésies sont aussi très présentes, comme « aveugle à la rumeur du flot », « chantent comme la vague », « berce milles parfums », « redessineront leurs gestes ». Ces marques, communes aux deux poèmes, sont empruntées à la littérature arabe. On observe aussi une structure de narration commune aux deux poèmes. La première partie est une introduction, le ton est doux, calme et lent. La deuxième partie fait élever la voix, le ton est élancé de manière soudaine, il est plus fort et intense. Enfin, dans la troisième partie, le ton se radoucit et devient à nouveau calme jusqu’à arriver au point final du poème. Les changements de ton sont aussi liés aux séparations du poème. Ce schéma est commun aux deux poèmes : on trouve dans un même poème un ton élancé, calme, lent et intercalé de silences bien placés, alterné avec un ton emporté, grave, tumultueux, plus fort et plus intense. Cela donne une originalité au poème, évite la monotonie et captive donc l’attention. Lié à cette variation de ton, l’objet du discours varie de la même manière dans les deux poèmes. Lorsque le ton est calme, le narrateur parle d’un lieu. Lorsque le ton est intense, le narrateur parle de lui-même, directement ou projeté dans un autre personnage. Ce tumulte montre un décalage entre l’atmosphère interne du narrateur et l’atmosphère externe du lieu dont il parle. Les points communs moins perceptibles mais plus importants encore entre les deux poèmes sont au niveau du sens et du message. Dans le premier alinéa du poème de comparaison, le narrateur conte la naissance, la création de la ville d’Es-Sawîra. Il la décrit comme si elle sortait de terre (« poussé comme un feuillage ») pour s’émanciper (« tissant sa trame ») et créer la vie (« ouvrant ses seuils à la vie »), se donnant une ouverture qu’est la mer (« ses échauguettes à la mer »). C’est une ouverture visuelle sans fin. Elle a pour deuxième sens et sens caché d’être une ouverture vers l’avenir. On retrouve en effet cette ouverture visuelle infinie de la mer dans le poème principal. Elle représente la projection dans l’avenir qu’est l’imagination, le rêve et l’espoir, ce qui constitue entre autres les notions importantes du poème principal. On retrouve étonnamment ces mêmes notions sous la même image dans le poème de comparaison. Dans le deuxième alinéa, le narrateur parle à la première personne en disant qu’il veut se trouver dans les ruines de cette ville. On trouve alors les notions opposées de celles du début du poème. La création devient la destruction (« cette ruine aux poutres de toits effondrés »), l’ouverture vers la mer devient la fermeture à la mer (« aveugle à la rumeur du flot », « sans horizons qui s’entrouvre »). C’est en fait une description actuelle de la ville, qui est donc à l’état de ruine, tandis que dans le premier alinéa, le narrateur parlait de la ville antique. On comprend cette opposition. Il veut se trouver dans cette ville pour en fait la faire renaître, la reconstruire (« je saurai te refaire ») de manière systématique et manuelle (« poignet à 19 / 21 TM 2008 JAD MAKKI poignet », « asséchant la terre battue ») par opposition aux notions de magie, de démiurgie et de soudaineté évoquées dans le poème principal. C’est une différence notable. Une phrase est cependant intrigante, « revenant à ce que je fus » comme si l’auteur avait vécu dans la ville antique et voulait lui redonner son aspect du passé. Cela donne au narrateur une position étrange et surnaturelle. Elle est comme intemporelle vu que le narrateur a connu la ville auparavant et à l’état de ruine. Cette dimension surnaturelle et intemporelle du narrateur, qui fait étrangement penser à la divinité, est encore un point commun entre les deux poèmes. L’ampleur de cette dimension s’accorde alors avec la finesse de l’écriture. Dans le troisième alinéa, le narrateur revient à une description cette fois moins matérielle de la ville. Il introduit la notion de « mémoire inerte » qui rappelle l’intemporalité du récit et du lieu. Enfin, la phrase « les siècles redessineront leurs gestes » laisse penser que le temps s’y déroule lentement et donne une vision orientée vers le futur. Le temps était ce qui avait détruit la ville et sera donc aussi ce qui la fera renaître, qui lui redonnera une vie, du mouvement, des « gestes », à travers les souvenirs, la « mémoire » qu’on en garde. Le fait de faire renaître, de réanimer la vie entraîne le fait d’être libre de se mouvoir. On retrouve donc « la liberté du mouvement » dans les deux poèmes. En ayant perçu tous ces aspects, on ressent que l’atmosphère des deux poèmes est identique : elle retranscrit un lieu calme, silencieux, presque magique, un lieu où le temps s’arrête pour faire place à la contemplation de la mer. Elles nous parlent d’un engagement d’espoir artistique en faveur de la liberté. Cela ressort d’une écriture très fine et explique pourquoi on lie inconsciemment ces deux poèmes. CONCLUSION À travers l’étude complète de « No pasarán » et de ses poèmes de comparaisons, nous avons pu déceler la maturation du poème principal au niveau de la forme et au niveau du sens. Elle nous a permis d’expliquer pourquoi « No pasarán » était riche en émotion et en messages. Le poème nous fait entrer dans une atmosphère intemporelle et calme, propice au mouvement et à la révolte. Ce bouillonnement d’intensité nous soulève et nous donne envie de nous engager pour les causes mentionnées par le narrateur dans le poème principal, comme l’espoir, le respect, la tolérance et la liberté. La finesse des mots et de leur assemblage réveille notre écoute et notre énergie et nous fait voyager à travers différentes émotions. Nous trouvons toutefois nos repères grâce aux rimes, au rythme et au vers, pieds et strophes. Le poème ne s’assimile à aucun lieu ni à aucune date, il dépasse les frontières temporelles et spatiales. Malgré une forme homogène et cohérente respectée tout au long du poème, le fond dépasse les limites de l’analyse par les mots, car nos émotions parlent à leur place. En tentant tout de même d’expliquer rationnellement ces éléments, nous avons pu déceler les ficelles cachées et les traits de constructions de l’écriture de Bencheikh, francophone de style arabisant. Nous 20 / 21 TM 2008 JAD MAKKI avons pu aller au-delà de l’analyse pour alors nous plonger dans la réflexion de l’auteur. Ses messages ont été éclaircis ainsi que les raisons pour lesquelles il les prône. En étudiant sa vie et son œuvre et en les mettant en rapport, nous avons pu voir et comprendre la sensibilité artistique de l’auteur et sa raison d’écrire, de s’exprimer à travers l’art de la langue, au-delà des frontières et des époques, au-delà des peuples et des siècles. REFERENCES • • • • • • • • Une salve d’avenir : L’espoir, anthologie poétique, ouvrage composé par Dominique Guillaumin, Gallimard 2003 Jamel Eddine Bencheikh, Sans répit de lumière, Tarabuste 2003 www.atilf.atilf.fr, Le trésor de la langue française informatisé, Hommage à Jamel Eddine Bencheikh, www.imarabe.org 13.10.2005 Mohamed Assaoui, Jamel Eddine Bencheikh, www.lefigaro.fr 14.07.2005 Céline Ruet, L’écrivain algérien Jamal Eddine Bencheikh est mort, www.afrik.com 16.08.2005 Nacer Khémir, www.conteur.com 2001 Printemps des poètes 21 / 21