Islam de culture, Islam dans la culture

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Islam de culture, Islam dans la culture
Islam de culture, Islam dans la culture
La Parole aux humanités, n°4, mardi 21 avril
Islam et islamisme étaient synonymes au XVIIIe siècle. On disait aussi mahométisme : la
langue ne pensait pas l’Islam en dehors de la religion. Quant à la distinction qu’on fait
aujourd’hui couramment entre Islam et islamisme, elle ne différencie pas une culture d’une
religion, mais une pratique religieuse modérée, raisonnable, acceptable pour l’occident d’une
pratique fanatique et condamnable. Sans doute à tort : ce qui est ici en jeu, c’est l’articulation
idéologique et politique de l’islam et, partant, la possibilité de différencier, en Islam, un espace
politique d’un espace religieux.
Socrate (?) lisant un papyrus grec devant ses élèves, Istambul, Bibliothèque du musée de Topkapi Sarayi, XIIIe siècle
Peut-on malgré tout penser un Islam de culture, un Islam qui ne se réduirait pas à
l’étymologie du mot, soumission, comprise comme soumission à la volonté de Dieu ? Et quelle
place cette culture occupe-t-elle dans notre culture ? Car penser l’Islam comme culture suppose
la prise en compte de circulations multiples, d’imprégnations réciproques, d’hybridations. On
doit alors reconnaître non seulement des cultures d’Islam, mais aussi une empreinte décisive de
l’Islam dans la culture européenne.
Stéphane Lojkine
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Qu’est-ce que les cultures d’Islam, ou en Islam ? On songe d’emblée à la pensée
philosophique et scientifique et à l’intense circulation de cultures et d’identités à laquelle elle a
donné lieu, des philosophes de Bagdad (chrétiens et musulmans), aux mathématiciens arabes
du IXe siècle, d’Averroès à la postérité européenne de l’averroïsme latin. Quant à la poésie, qui
s’appuie sur une riche tradition préislamique, elle n’est pensée ni à l’intérieur, ni à l’extérieur de
la pratique religieuse, mais plutôt comme expérience d’une forme – discrète ou exacerbée – de
dissidence. Khayyam poète peut-il être dissocié du mystique, du mathématicien et de
l’astronome ? Il en va de même avec les arts de l’image : comment penser l’interdit qui pèse sur
les images en Islam ? établit-il une séparation tacite entre d’une part une iconographie profane
à usage privé, d’autre part l’archirecture et le texte sacrés ? mais l’enluminure omeyyade ou
turco-persane et la calligraphie viennent brouiller cette frontière. Sans doute, au lieu d’une
réponse tranchée convient-il de replacer l’image islamique dans une histoire comparée des
iconoclasmes méditerranéens.
Peut-on parler d’une dissidence de la culture au sein de l’Islam ? Comment la position de la
culture évolue-t-elle après la révolution épistémologique qui va du IXe au XIVe siècles ? Peuton, doit-on parler de rationalistaion, de laïcisation, sur le modèle d’une certaine évolution de la
culture européenne à partir de la Renaissance ? Ou au contraire la notion même de culture
islamique doit-elle être récusée comme une transposition maladroite dans l’Islam de catégories
de pensée qui lui sont étrangères ?
Et réciproquement peut-on penser l’Islam, dans l’espace européen et occidental, autrement
qu’en termes d’altérité ? Il ne s’agit pas seulement de sa contribution à la pensée et à la culture
universelle — transmission de Platon et d’Aristote, découvertes en algèbre, en géométrie, en
astronomie, prouesses d’architecture, méthodologie de l’histoire, raffinement du dessin, du
chant, de la musique instrumentale… Il s’agit aussi du contre modèle que l’Islam fait travailler
au cœur de l’imagination européenne et de la pensée humaniste, depuis les princesses et les
guerrières de l’Arioste jusqu’aux Mahomets de Voltaire, depuis l’alliance de François Ier et de
Soliman jusqu’à la mise en cause par le voile du modèle français de laïcité.
Et si l’Islam, au lieu de se réduire à l’ennemi intégriste, était le moyen, ou l’un des moyens,
pour l’Europe, de penser, dans la culture globale, un modèle alternatif, polycentré, de
civilisation ?