LES PRIMITIFS FLAMANDS
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LES PRIMITIFS FLAMANDS
15 janvier 2013 LES PRIMITIFS FLAMANDS Eduard Roth 1 . 2 Mon père disait C’est le vent du Nord Qui fait craquer les digues A Scheveningen A Scheveningen, petit Tellement fort Qu’on ne sait plus qui navigue La mer du Nord Ou bien les digues C’est le vent du Nord Qui transperse les yeux Des hommes du Nord Jeunes ou vieux Pour faire chanter Des carrillons de bleu Venus du Nord Au fond de leurs yeux Mon père disait C’est le vent du Nord Qui fait tourner la terre Autour de Bruges Autour de Bruges, petit C’est le vent du Nord Qui a raboté la terre Autour des tours Des tours de Bruges Et qui fait que nos filles Ont le regard tranquille Des vieilles villes Des vieilles villes Qui fait que nos belles Ont le cheveu fragile De nos nos dentelles De nos dentelles 3 . 4 Figure 1: Bréviaire d’Isabelle de Castille 5 . 6 1 Introduction Le terme ‘Primitif Flamand’ a été inventé au XIXème siècle pour désigner les peintres actifs dans les anciens Pays-Bas méridionaux (Flandres et Nord de la France actuelle) au XVème siècle, autour de villes florissantes comme Tournai, Bruxelles, Bruges, Gand et Anvers. Cette période d’intense activité artistique débute avec Robert Campin et s’éteint avec Gérard David. Elle a des précédents, notamment le ‘Gothique International’ des Frères de Limbourg, et elle a une continuité avec Pieter Brueghel l’Ancien et les grands Maı̂tres du XVIIème tels Rubens ou Van Dyck. Ce courant artistique est parallèle à celui de la Renaissance Italienne, mais il se développe de façon indépendante. Les Flamands ont le souci du détail jusqu’à l’excès. Ils peignent en général de petits tableaux en bois à l’huile, technique qu’ils ont perfectionnée, et qui permet des jeux de lumière absents dans les coloris flamboyants des maı̂tres italiens. Ces clairs-obscurs et ces tons sombres sont la caractéristique des tableaux flamands, où les perspectives savantes des Florentins demeurent cependant absentes. Les Flamands sont passés maı̂tres dans l’art des polyptyques et des portraits, comme les Florentins dans celui des grandes fresques des Léonard, Michelange ou Raphaël. Mais les Flamands, pas plus que leurs homologues florentins, ne sont pas des peintres réalistes. Ce sont des peintres symboliques. Ils ne placent pas leur chevalet devant un modèle ou un objet pour le retracer à l’identique, comme l’aurait fait un peintre du XIXème. Les tableaux flamands grouillent d’objets extravagants dont la signification nous échappe souvent. Faute d’avoir compris ces symboles, leur signification est restée inconnue. L’initiateur du courant des Primitifs Flamands est le Maı̂tre de Flémalle, identifié à Robert Campin, maı̂tre tournaisan actif autour des années 142030. Ce peintre est parfois remarquable mais sa perspective est encore fautive. Les grands chefs-d’œuvre de cette école arrivent de la main de Ian van Eyck, peintre brugeois actif vers 1430-40, et de Rogier van der Weyden, peintre tournaisan actif surtout dans la décennie suivante 1440-50. Tous les deux ont été des peintres de cour, c’est-à-dire de la cour de Philippe le Bon, Duc de Bourgogne, avec ses grands dignitaires, le chancelier Nicolas Rolin et Jean Chevrot, évêque de Tournai. Disons tout de suite que Ian van Eyck a aussi participé au remarquable polyptyque de l’Agneau Mystique de la cathédrale de Gand, dont on connaı̂t mal aussi bien l’auteur (Hubert van Eyck) que le vrai commanditaire (probablement Jean de Bavière). Le chancelier Rolin appararaı̂t dans le petit panneau de la vierge de van Eyck du Louvre, mais surtout dans le chef d’œuvre de van der Wyden, le Polyptyque du Jugement Dernier de l’Hôtel Dieu à Beaune. Van der Weyden a peint des portraits 7 aussi bien pour Philippe le Bon que pour son successeur Charles le Téméraire (dont il reste un portrait à Berlin), mais les copies sont tellement nombreuses que l’on a du mal aujourd’hui à identifier l’original. D’autres membres importants de la cour de Bourgogne comme Antoine de Bourgogne, Jean Gros ou Philippe de Croix, ont été peints également par van der Weyden. Petrus Christus et Hans Memling, actifs à Bruges dans la seconde moitié du XVème siècle, ont prolongé l’art de Van Eyck et van der Weyden, de même que Dirk Bouts, actif à Louvain. Mais le peintre le plus remarquable dans les années 1470-80 est le gantois Hugo van der Goes. On conserve très peu de tableaux de ce grand maı̂tre, mais il a sans dout été aussi un peintre de cour, et sa ‘Mort de la Vierge’ du Musée de Bruges est peut-être une allégorie de la mort de Marie de Bourgogne. La renommée de ces maı̂tres flamands dépassait largement les limites des territoires bourguignons. On sait que le Roi d’Aragon et conquérant de Naples, Alphonse V, possédait des panneaux de van Eyck, malheureusement disparus. Les triptyques de Miraflores par van der Weyden, et de Monforte par van der Goes, tous deux à Berlin, se trouvaient en Castille dès leur origine. La mise au tombeau de van der Weyden des Offices est peut-être une cammande des Médicis. Et surtout, le magnifique triptyque de l’Adoration des Mages par van der Goes, commandé par le marchand florentin Portinari, s’exhibe aujourd’hui dans la Galerie des Offices, parmi les Botticelli, Ghirlandaio et Lippi, comme l’antithèse nordique du savoir faire florentin. Mais l’art flamand a aussi créé des écoles. Il y a des Primitifs Français tels que Enguerrand Quarton, Barthélémy d’Eyck, Jean Fouquet, Nicolas Froment ou le Maı̂tre de Moulins, comme il y a des primitifs Espagnols tels que Jacomart, Luis Dalmau, Jaime Huguet, Jorge Inglés ou Bartolomé Cárdenas ‘El Bermejo’. Il y aurait même eu une Ecole Portuguaise autour de l’évanescent Nuno Gonçalves, et des peintres napolitains commme Antonello de Messina se rattachent davantage à l’école nordique qu’à celle issue de Florence ou Venise. C’est ainsi qu’au tournant du siècle apparaı̂ssent des peintres flamands d’origine obscure, qui travaillent dans les cours d’Europe plutôt que dans leur pays d’origine. C’est le cas de Juste de Gand, actif à Urbino dans les années 1470-75 et de Juan de Flandes, qui arrive en Castille vers 1496 et devient le peintre attitré de la Reine de Castille, tout comme Michiel Sittow, dont les origines brugeoises sont cependant documentées. Du mystérieux Maı̂tre aux portraits princiers sur fond rouge, on ne connaı̂t pas grand chose. Hieronymus Bosch, peintre de Bois-le-Duc, fait bande à part avec son ‘Jardin des Délices’ de 1503, aujourd’hui au Prado. Quentin Metsys s’établit à Louvain, avec ses tableaux grouillant de personnages diformes, et ce courant 8 artistique se termine en beauté avec Gérard David, actif à Bruges dans les années 1490-1520, dont on conserve une trentaine de panneaux, et qui était probablement aussi un peintre de cour, c’est-à-dire de la cour de Maximilien d’Autriche, et dont l’art se rattache à celui des grands maı̂tres brugeois, de Van Eyck à Memling. Beaucoup de Maı̂tres Flamands se sont essayés à l’art de la miniature. Ian van Eyck a peint quelques miniatures pour les ‘Heures de Milan-Turin’, un projet initial du Duc de Berry. Van der Weyden a peint une célèbre miniature de Philippe le Bon, entouré de sa cour, pour les Chroniques de Hainaut de la BR de Bruxelles. Gérad David a aussi peint des miniatures, mais l’étendue de son œuvre reste mal définie. On sait que des artistes comme Simon Marmion ou Simon Bening, qui sont surtout des peintres de miniatures, ont aussi réalisé des tableaux à l’huile. La plupart des peintres de miniatures flamands restent à l’état anonyme: le Maı̂tre du Girart, le Maı̂tre d’Antoine de Bourgogne, le Maı̂tre de Marie de Bourgogne, le Maı̂tre de Maximilien, le Maı̂tre de Dresde, le Maı̂tre de James IV d’Ecosse, etc... Mais là encore, il faut parler de magnifiques chefs d’œuvre, surtout à partir de la deuxième moitié du XVème siècle où les livres d’heures flamands sont prisés dans toutes les cours d’Europe. Ces chefs d’œuvre sont d’abord le résultat de commandes ducales: c’est le cas du LH de Philippe le Bon en grisaille à La Haye, de son Livre de Prières à la BN de Paris, des LH de Charles le Téméraire au P.Getty Museum et à la NB de Vienne, ce dernier en parchemin noir avec les armes des Sforza en couverture. On a ensuite le LH de Marie de Bourgogne à la BN de Vienne, et celui de son mariage avec Maximilien à Berlin, ainsi que le LH de Marguerite d’York, réparti entre Madrid et Berlin. De tous ces livres, le plus étonnant est le LH de Marie de Bourgogne de Vienne, illustré par Lievin van Lathem, mais avec deux miniatures à pleine page du Maı̂tre de Marie de Bourgogne qui sont de petits joyaux de l’art flamand. Ce maı̂tre gantois, dont on ne connaı̂t pratiquement rien, a illustré un autre petit joyau de la miniature, le LH d’Engelbert de Nassau, où on a repeint les armes initiales par celles de Philippe le Beau, et qui se trouve à la Bodleian de Oxford. Comme pour les tableaux, les livres flamands ont été vite convoités dans les cours d’Europe. Le LH de William Lord Hastings de la BL de Londres, le LH d’Isabelle de Castille à Cleveland, le LH dit ‘La Flore’ à Naples, le LH de la collection Rothschild, jadis à Vienne, le LH de l’Infante Don Juan à la BL de Londres, le LH Spinola au P.Getty et tant d’autres en témoignent. Simon Bening, le dernier des grands illustrateurs flamands, a peint pour le Portugais Da Costa un LH à la Morgan de NY et un autre pour le Cardinal Albrecht de Brandebourg au Getty de Los Angeles. Mais il 9 a peint aussi pour l’Empereur Charles Quint, qui lui a commandé au moins deux Rosaires et un Livre de La Toison d’Or. Poutant, les sommets de la miniature flamande ne sont pas les LHs, mais les bréviaires. Du bréviaire composé par Simon Marmion pour le Duc Charles, il ne reste pas grand chose. Le Bréviaire d’Isabelle de Castille, composé par le Maı̂tre de Dresde avec quelques miniatures de Gérard David est conservé à la BL de Londres, ainsi que le Bréviaire Meyer van der Bergh d’Anvers illustré par le Maı̂tre de Maximilien pour un patron portugais resté inconnu, sont des exemples de ces sommets de l’art flamand. Mais le chef d’œuvre absolu est le Bréviaire Grimani, dont on ne connaı̂t ni le commanditaire ni l’artiste qui l’a illustré, sauf pour le calendrier qui est inspiré par celui des Très Riches Heures du Duc de Berry et a sans doute été réalisé par le Maı̂tre de James IV d’Ecosse. Ce livre monumental est passé vers 1520 dans les collections du Cardinal Grimani et fait partie aujourd’hui des fonds de la Bibliothèque Marciana de Venise. Ses miniatures à pleine page constituent un ensemble majestueux et unique. Serait-il l’œuvre du dernier des grands primitifs brugeois pour le plus grand des commanditaires, un empereur ? 2 Ian van Eyck Considéré comme le meilleur des peintres flamands du XVème, il a dû naı̂tre autour de 1400, et il est mort en 1441. C’est un pur mythe qu’il ait inventé la peinture à l’huile, comme l’a prétendu Vasari, car cette technique existait depuis des siècles, mais c’est l’un des premiers à l’avoir exploitée jusqu’au bout de ses possibilités. Il appartient à une famille de peintres, car c’est son frère Hubert, sur lequel on ne sait pas grand chose, qui semble être l’auteur du Polyptyque de l’Agneau Mystique de Gand. Ian se serait contenté de l’achever à la mort de son aı̂né. Les premières traces de Ian le situent à la cour de Jean de Bavière vers 1425 avec le titre de ‘valet de chambre’. C’est peut-être de cette époque que viennent les six miniatures des Heures de Milan-Turin, dont la moitié ont brûlé et on ne conserve que des photos en noir et blanc. A la mort de Jean de Bavière en 1425, Ian rentre au service de Philippe le Bon, de nouveau comme ‘valet de chambre’, et s’installe à Bruges, ville qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort. Mais il fut très bien payé par le Duc, trop bien pour un simple peintre, aussi talentueux fût-il. On sait qu’en 1428-29, il fut envoyé en mission au Portugal pour demander en mariage, pour le Duc, la sœur du roi du Portugal, Isabelle. On peut s’imaginer qu’il fut employé comme diplomate, voir agent secret, on n’en sait rien. 10 L’œuvre de van Eyck souffre de nombreux tableaux disparus, mais documentés, et aussi de fausses attributions. Les tableaux incontestables se réduisent à 6 portraits et trois adorations de la Vierge. Ces portraits sont l’homme au turban , sa femme Marguerite, le leal souvenir, le cardinal Albergati, le Giovanni Arnolfini, et finalament les époux Arnolfini. Les trois Vierges sont celle du Chancelier Rolin, de van der Paele et le tripyque de Dresde. Il faudrait rajouter pour faire un chiffre rond le polyptyque de Gand, mais cela poserait le problème de distinguer son art de celui de son frère, une tâche ardue que nous préférons laisser de côté. Nous allons discuter maintenant la signification de tous ces tableaux. Homme au turban. Daté 1433, Londres, NG. Ce portrait représente un homme de 30-40 ans coiffé d’un turban rouge extrêmement bizarre, qui ne correspond à aucune mode de l’époque. Sur le bord en bois on peut lire la devise AΛÇ.IXH.XAN, qui a été comprise comme ‘Als Ich kan’, ie ‘Tel que je peux’ en Allemand ancien ou Néerlandais. Il est admis qu’il s’agit d’un autoportait. Nous sommes d’accord avec cette interprétation. Mais on n’a pas remarqué que la devise est codée. En réordonnant les lettres, on obtient IAN.VAN.EYCK, où le lambda se tourne en V ou U-latin=Y. Les lettres Ç, X, H de l’alphabet grec ou médiéval correspondent au X du latin, ie n’importe quelle lettre de l’alphabet. On apprend ainsi que le peintre est un crypto-maniaque. Nous en tiendrons compte. Il existe d’autres variations de IAN.VAN.EYCK, par exemple SANGUINEUS=rouge-sang ou LAQUEUS=nœud, lacet. Ces variations expliquent le curieux turban enlacé de couleur rouge. Ce peintre a donc une couleur comme signature: le rouge sanguin. Les tableaux qui lui sont attribués mais sont dépouvus de cette signature sont des copies ou de fausses attributions. Marguerite van Eyck. Daté 1439, Bruges. Là encore, le bord en bois porte l’inscription co(n)iunx.m(eu)s.ioh(ann)es.me.c(um)plevit.a(n)no.1439, qui indique qu’il s’agit du portrait de l’épouse du peintre. Mais si la coiffure blanche à cornets correspond bien à la mode féminine de l’époque, le visage semble très masculin et ressemble trop à celui de l’homme au turban. On se demande si le peintre n’a pas fait un jeu de mots avec son coniunx qui signifie conjoint dans les deux sens, épouse et juxtaposé (ou plutôt superposé). En d’autres mots, le visage est celui de Ian et l’habillage de Marguerite. Dans ce cas, le reste de l’inscription nous informe de la date de naissance de l’epouse, 1406, et aussi de celle de Ian, 1400. Portrait daté 1433, Londres, NG. Il s’agit d’un jeune homme autour de 20 ans à la devise LEAL SOUVENIR, écrite dans le bord en bois, avec le mystérieux TYM . ωθEOΣ, dans lequel on a voulu lire Tymoteos, alors qu’il y a deux mots. Là l’imagination s’envole pour l’associer au musicien Gilles 11 Binchoy qui deviendrait en plus ‘leal souvenir’ en réordonnant les lettres, ce qui d’ailleurs est faux. Encore un mauvais tour du peintre, car Tymoteos n’est autre que Tolomeus, plus précisément Tolomeus d’Eyck, son neveu (?) et élève, car Tymoteos est aussi ‘tuus magister’. C’est donc un tableau dédicacé par Ian à son élève, le peintre Barthélémy d’Eyck, actif en Provence au service du Roi René à partir de 1440. Dans le Polyptyque d’Aix, plus precisément dans les panneaux latéraux de Rotterdam et Bruxelles avec les prophètes Isahia et Jérémie, on reconnaı̂t les portraits de Tolomeus et de son patron René, respectivement. Cardinal Albergati, circa 1435, Vienne. Il s’agit d’un tableau de cardinal mais, le cadre ayant disparu, on ne sait rien sur le modèle ni sur la date d’exécution. Les inventaires de l’Archiduc Léopold parlent du portrait du Cardinal de la ‘Sainte Croix’ et sans trop de fondement on a voulu identifier le modèle avec le cardinal Albergati qui visita de façon éphémère la Flandre au début des années 1440. Or il nous semble que SANTA.CRUX = JEAN.CHEVROT. Nous possédons d’autres portraits de l’évêque d’Autun par van der Weyden dans la célèbre miniature des Chroniques du Hainaut, et dans le triptyque des sept sacrements. Ces portraits pourraient correspondre au cardinal de van Eyck, qui semble poutant un peu âgé, n’ayant que 40 ans à la date attribuée au tableau. Mais van Eyck est un expert du travestime temporel, comme du travestisme tout court. Epoux Arnolfini, 1434, Londres, NG. L’inscription sur la lampe, ‘Joannes de eyck hic fuit 1434’ ne laisse aucun doute sur la date d’exécution. Tout le reste est une inconnue. On aperçoit un jeune homme à gauche avec un chaperon noir et une chasuble marron sur tunique noire. A droite, une jeune femme voilée avec un manteau vert qu’elle soulève de sa main gauche. Les mains unies font penser à une cérémonie nuptiale. Un miroir convexe entouré de dix scènes de la Passion est le témoin de la la scène, tout comme une lampe à araignée qui porte un seul cierge allumé. Au bord gauche, une fenêtre, et au bord droit un lit à baldaquin rouge. Sur le sol, deux sabots en bois et un caniche. Les modèles ont été reconnus, sans trop de fondements, comme les époux Arnolfini, mariés en 1447. Le moins qu’on puisse dire c’est que ces époux n’ont pas l’air très italien. Mais le détail le plus mystérieux est le miroir convexe qui, contrairement à ce qu’on pouvait attendre, ne montre pas le peintre avec son chevalet à la Vélasquès, mais un personnage revêtu d’une tunique bleue. Ce miroir est bien sûr la clef pour comprendre le tableau car decalogus.pationis = diaconus.portugalis, c’est-à-dire, St Vincent, dont les attributs, corde et palme de martyr, encadrent le miroir. En ce qui concerne la lampe, lecerna.portat.singula.vela = petitio.manus.isabelae.portugalis, donc il ne reste aucun doute sur la nature 12 de la scène: il s’agit de la pétition de main effectuée par van Eyck lors de son voyage au Portugal en 1428. Le seul problème qui reste est l’âge des modèles, qui sont des adolescents et n’ont pas l’âge des auteurs réels de cette cérémonie. En ce qui concerne leur identité, aucun doute ne subsiste, car juvenis.sublevat.manus =ian.van.eyck, décrivant l’action de la main droite du jeune homme, et virgo.sublevat.pallam = isabela.portugalis, décrivant l’action de la main gauche de la jeune femme. Les couvre-chefs sont une confirmation: capellus.orbis.niger (chapeau rond noir) = ian.van.eyck.puber (adolescent) et capellus.albus (voile blanc) = isabella.puella (adolescente). Tous les détails de ce tableau ont un sens. Mais nous nous contenterons de la signature du peintre sous la forme de sabots en bois: succei.lignei avec laqueus.niger, lacet noir, ou le petit chien laineux, laneus.canis, tout devient ian.van.eyck. Gionanni Arnolfini, circa 1435, Berlin. Il s’agit d’un autoportrait du peintre adolescent, de la même époque que le tableau précédent. Trois panneaux de la Vierge, Paris, circa 1435, Bruges, circa 1436, Dresde, date inconnue. La composition de ces panneaux (triptyque pour le cas de Dresde) est identique. Ils contiennent la Vierge à l’enfant au manteau rouge. Cette Vierge pourrait très bien être Isabelle de Portugal, qui donna naissance en 1434 au futur duc Charles. On a vu dans le panneau Arnolfini que le peintre n’hésite pas à dépeindre la duchesse en jeune Vierge. Dans le tableau du Louvre, le chancelier Rolin apparaı̂t agenouillé devant la Vierge, habillé d’une chasuble plus propre à un diacre qu’au chancelier ducal. Son portrait est similaire à ceux de van der Weyden dans la miniature de Bruxelles et à Beaune, mais singulièrement rajeuni pour un homme qui à l’époque avait déjà 60 ans. Nous pensons que Rolin est identifié à St Georges, patron de la Bourgogne et son attitude, diaconus.orans.virgini signifierait nicolas.rolin.juvenis, tout simplement. Le panneau van der Paele de Bruges ne présente apparemment aucun problème: Le chamoine Paele agenouillé regarde en donateur St Domitien, avec St Gorges à son côté. Mais ces trois personnages rappellent trois personnages bien connus: Jean Chevrot pour Domitien, Rolin pour Paele, et Jean Sans Peur pour St Georges. Quant au triptyque de Dresde, les panneaux latéraux montrent le Duc Philippe le Bon très jeune, épaulé par St George, et Isabelle de Portugal sous les traits de Ste Catherine. Elle soulève sa tunique bleue comme dans les époux Arnolfini. On voit dans tous ces panneaux des arcades à piliers, car claustrum.pilae = palatum.ducis. Le palais ducal de Dijon a servi de fond à ces représentations. Les miniatures. Le LH de Milan-Turin contient quelques miniatures qui sont certainement de la main de van Eyck. On se limitera ici à discuter la 13 miniature du folio 93v du livre, jadis à Milan et aujoud’hui à Turin. Elle montre un intérieur avec un lit à baldaquin rouge qui rappelle celui des Arnolfini. Mais le plus curieux est que le peintre a signé de la même façon: un caniche et deux sabots en bois. 3 Rogier van der Weyden Rogier van der Weyden est né à Tounai, à peu près à la même date que van Eyck. Il a produit environ une vingtaine de triptyques à motif religieux, et une dizaine de portraits de personnages de la cour de Bourgogne, en plus, évidemment du majestueux polyptyque du Jugement Dernier à Beaune, chef d’œuvre de l’art flamand au même titre que celui de la cathédrale de St Bavon à Gand ou le Triptyque Portinari de Florence. Certaines attributions à van der Weyden ne pourraient être que des copies d’un original perdu. De même que la signature de van Eyck était le rouge-sanguin, v.d.Weyden a aussi une signature en forme de couleur. Le rouge surmonté d’un peu de blanc. Il faut se rappeler que Weyden est tournaisan et sa langue est le dialecte du nord de la France. Son nom est donc Roger de la Pasture qui par déformation devient ‘rouge-et-pic-des-alpes’, donc le rouge surmonté de blanc. Cette signature apparaı̂t dans tous ses tableaux confirmés, portraits exclus. De même que v.Eyck, il n’a pas hésité à introduire son autoportrait dans ses tableaux, par exemple dans le St Luc peignant la Vierge. Les panneaux des saints sacrements d’anvers, un autre chef d’œuvre, montrent un jeune homme en rouge à plusieurs stades de sa vie. Il a dû se représenter dans ces scènes. Pour terminer, nous allons discuter la célèbre miniature des Chroniques de Hainaut. Nous pensons qu’elle est de la main de v.d.Weyden, car aucun autre miniaturiste de l’époque n’avait le talent pour la réaliser. La meilleure copie est celle du Girart de Vienne, où la perpective osée des Chroniques est redevenue banale, et les traits précis des visages sont devenus diffus. Le rouge apparaı̂t dans l’habit de l’évêque Jean Chevrot. On aurait aimé voir aussi un peu de blanc dans la partie haute de la miniature. 4 Hugo van der Goes On suppose qu’il est né à Gand vers 1440, mais la chronologie de son œuvre nous permet de reculer sa date de naissance jusqu’au moins 1430. On ne connaı̂t rien sur sa famille ni sur sa formation. Ce qui est sûr c’est qu’il est régulièrement mentionné comme membre de la Guilde des peintres de Gand, de 1467 à 1475, date à laquelle il devient son doyen. De cette époque datent 14 de nombreuses commandes ducales: 1468, travaux de décoration pour le mariage de Charles le Téméraire avec Marguerite d’York, 1472, decors pour la ‘joyeuse’ entrée du Duc à Gand, 1474, décors pour la chambre mortuaire de Philippe le Bon à Gand. Donc v.Goes était bien un peintre de la cour ducale. Il meurt en 1482, et on possède une grande quantité de données sur cette partie finale de sa vie car, peu après 1475, le peintre se retira au prieuré de Rocloster (Rouge-cloı̂tre) dans la forêt de Soignes près de Bruxelles, où il continua son activié artistique suite à de nombreuses commandes de Flandre ou ailleurs. Nous savons quelque peu sur les causes de sa retraite: des troubles mentaux accompagnés d’idées suicidaires, des angoisses, des dépressions. Mais on suppose ces troubles mentaux passagers, car il était capable en même temps de peindre des chefs d’œuvre. Sa maladie est probablement un désordre bipolaire de type II. On connaı̂t son activité artistique dans la décade 1470-80, où il produisit une quinzaine de panneaux, les plus remarquables étant: le Triptyque du Calvaire (Gand, circa 1468), le Retablo de Monforte (Berlin, circa 1470), le Triptyque Portinari (Florence, circa 1475), le Diptyque du Pêché Originel (Vienne, circa 1475), L’Adoration des Bergers (Berlin, circa 1480) et la mort de la Vierge (Bruges, circa 1480). Le trait fondamental de tous ces tableaux est le souci du détail et les jeux d’ombres et de lumières, hérités de v.Eyck, ainsi que l’illusionisme créé par des personnages ou objets irréels qui se glissent dans le décor sous la forme d’anges, saints ou autres motifs. Il aime les symboles, tout comme son homologue brugeois. Mais il ne se contente pas de l’imiter. Les sentiments exprimés dans les visages de ses personnages, que ce soit la pitié des bergers qui regardent l’enfant Jésus ou leur détresse devant la Vierge mourante, ne trouvent pas d’égal dans la peinture flamande de son siècle. Ses troubles mentaux y sont peut-être pour quelque chose. Son chef d’œuvre est le triptyque de Florence, énorme travail, plus grand que la Descente de la Croix de v.d.Weyden au Prado, mais moins grand que le Jugement Dernier de Beaune. Commandité par le chargé de négoce des Medicis à Bruges, le florentin Tommasso Portinari, le volet gauche montre le donnateur avec ses deux fils, sous la protection de St Thomas et St Antoine. Le volet droit montre l’épouse Maria Baroncelli avec sa fille aı̂née Margherita, tous sous la protection de Ste Madeleine. Les portraits son superbes, surtout ceux des enfants. Le panneau central montre une adoration grouillante de personnages. Parmi eux, des bergers sublimes, et tout au centre, en bas, une formidable nature morte formée par un pot à fleurs de lys colorées et une meule de paille posée sur terre. Ce peintre a une signature, d’abord sous la forme de couleur. Si v.Eyck signe rouge, v.d.Goes signe bleu car ugo.van.der.goes = color.caerulus. Mais il utilise d’autres ob15 jets dérivés de son nom comme corollae.lys (pétales de lys), vas.decoratus (vase décoré), virgae.crudae.in.solo (branches vertes plantées au sol) etc... Ses visages élongués avec un long nez écracé sont frappants. On en voit deux dans le Calvaire de Gand et deux encore dans le diptyque de Vienne. Mais ce peintre glisse aussi son autoportrait dans tous ses tableaux: c’est un vieil homme plutôt chauve et à la longue barbe blanche. Dans le Portinari il apparaı̂t même deux fois, en St Thomas et en St Joseph. Beaucoup plus que pour v.Eyck et v.d.Weyden, ses créations ont été imitées et apparaissent de façon répétée dans les LH de la deuxième moitié du siècle. 5 Le Maı̂tre de Marie de Bourgogne C’est le plus grand des miniaturistes du siècle, et aussi le moins connu. Sa marque se retrouve sur très peu de livres: le LH du duc Charles au Getty, le LH Trivulzio à la Haye, le LH dit ‘voustre demeure’ à Madrid, le d’LH Engelbert de Nassau à Oxford, et le plus intéressant, le LH de Marie de Bourgogne à Vienne. Dans les deux premiers, il s’est contenté d’une seule miniature, et dans les autres de quelques rares miniatures sauf dans le LH de Oxford qu’il a décoré dans sa totalité, marges incluses. Sa production s’étire entre 1467 et 1477, et coı̈ncide donc, à peu de chose près, avec celle de v.d.Goes. Les petits chefs d’œuvre des miniatures à pleine page de Vienne nous amènent à penser que le MMB et H.v.d.G sont un seul et même artiste. Mais il y a d’autres raisons à cette identification, tout d’abord les dates. 1467: mort de Philippe le Bon et avènement de Charles le Téméraire, 1468: mariage de Charles et Marguerite, 1477: mort de Charles devant Nancy, 1477: mariage de Marie de Bourgogne et Maximilien d’Autriche, 1482: mort accidentelle de Marie de Bourgogne. Toutes ces dates ont été suivies de travaux artistiques commémoratifs. L’avènement de Charles par le LH du Getty daté 1469, le mariage par le LH de Madrid, la mort de Charles par les LH de Vienne et Oxford, dont les patrons sont respectivement Marguerite d’York et Marie de Bourgogne, à notre avis. Le LH Trivulzio est probablement le véritable LH d’Engelbert de Nassau. Le mariage de Marie et Maximilien fut célébré par un LH aujourd’hui à Berlin, dont le décorateur est le Maı̂tre de Maximilien, dont nous parlerons plus tard. Finalment nous pensons que HvdG a peint la mort de MB dans sa mort de la Vierge de Bruges. Les miniatures du MMB portent les mêmes signatures que celles de HvdG: dans tous les cas la couleur bleue, des autoportraits au vieillard chauve et barbu, les visages élongués. Dans 3 des 5 cas cités on voit aussi des pétales de lys: Vienne, Oxford, Getty. Dans 2 cas des vases décorés: Vienne, Oxford. 16 Comme HvdG, le MMB est un maı̂tre de la nature morte. Les miniatures à pleine page de Vienne et les marges décorées de Oxford le prouvent. Le MMB est innovateur à bien des égards. Ses miniatures au marges du LH de Madrid sont exceptionnelles et ont été maintes fois copiées. Il semble aussi être l’inventeur des scènes nocturnes, ie dans la prière de Jésus de Oxford ou dans la crucifixion de Madrid. Passons à la question épineuse des commanditaires de ces LHs qui a fait couler tellement d’encre. Sauf pour le Getty dont le patronnage du Duc est incontestable, tout le reste n’est qu’hypothèse. Au péril d’en rajouter à cette confusion, nous voulons tout de même relever des inconsitences et avancer quelques hypothèses. Le LH de Madrid porte les initiales KM entralacées de Carolus et Margarita et la devise ‘voustre demeure’ qui se déforme en marguerite=vtre.demeure. La belle miniature de Ste Barbe, découpée et aujoud’hui à Berlin, montre une sainte à l’habit vert (marguerite=fleur amère) et orange (croceus=york). Nous pensons que ce LH est bien de Marguerite d’York. Le LH Trivulzio a appartenu à un haut dignitaire de la cour de Bourgogne, qui apparaı̂t agenouillé devant un autel où le prêtre soulève l’hostie. Cette miniature est étrange à bien des égards: les tons rouges contrastent avec les blancs, les ocres avec les bleus, mais pas aléatoirement: les rouges forment des bandes, surmontées de blanc. La couleur bleue d’une partie des structures derrière l’autel est surréaliste. Ces contrastes se répètent dans d’autres miniatures. Il s’agit à notre avis des couleurs des armes du patron: Engelbert de Nassau, lion ocre sur fond bleu (Comte de Nassau) et bandes rouges et blanc au centre (Seigneur de Bréda). Engelbert de Nassau (1451-1504) a hérité ses titres en 1475, une bonne occasion pour se faire un LH. On arrive de cette façon au soit-disant LH d’Engelbert de Nassau de Oxford. Les motifs héraldiques sont abondants, mais ils ont tous été repeints avec les armes de Philippe le Beau. On a voulu trouver les restes d’une appartenance à Engelbert de Nassau, mais on est en droit de se demander comment un LH de ce grand seigneur, mort en 1504, serait passé entre les mains du roi de Castille, lui-même décédé en 1506. La première miniature du LH est une Ste Véronique portant un linge avec le portrait du Christ. Comme nous allons le voir plus tard, cette représentation est utilisée dans les LHs pour évoquer la mémoire d’un être cher, disparu dans des circonstances dramatiques, la mort du duc Charles devant Nancy en l’ocurrence. Le bleu de la sainte contraste avec le blanc du linge, évoquant le lys blanc sur fond bleu des Valois. Ce lys apparaı̂t aussi dans les délicieuses scènes de cètrerie en marge tu texte, et sur la monture d’un unicorne. La deuxième miniature du livre au folio 16v est une Vierge Marie. Ce LH est donc le LH de Marie de Bourgogne, qui est passé de façon naturelle à son fils Philippe et non pas 17 par des sentiers arcanes à un mourant. Nous anlysons finalement le LH de Vienne, dit de Marie de Bourgogne. Nous nous limitons à la discussion des 4 miniatures dues au MMB. Nous pensons qu’elles ont été mal interprétées, car on a voulu les lire séparément, alors qu’elles racontent une même histoire, celle du duc de Bourgogne, Charles. La miniature du folio 14v montre une fenêtre ouverte sur un intérieur de cathédrale, avec une Vierge à l’enfant adorée par une jeune femme agenouillée à gauche et un personnage de dos, à droite, revêtu d’une cape rouge. Ce personnage se tient à côté d’un vase avec une énorme fleur de lys plongée dans un vase qui fait partie du décor extérieur. A gauche de ce décor, une autre jeune dame lit un LH. Marguerite d’York et Marie de Bourgogne avaient, à la mort de Charles, 31 et 20 ans, respectivement. Cette similitude d’âge a semé la confusion parmi les studieux qui ont voulu interpréter la scène. La miniature du folio 43v montre une construction semblable mais, la jeune femme qui lisait un livre d’heures a été remplacée par une fleur verte (fleur amère), la jeune femme agenouillée par la Vierge Marie, et finalement l’homme au lys par un viellard au manteau vert qui regarde de de côté, sur un autre LH ouvert. Avec l’information des deux miniatures comme un tout, on arrive à la conclusion que que les 3 personnages du folio 14v sont Marguerite d’York lisant un livre, Marie de Bourgogne à genoux, et le duc Charles de dos. Les natures mortes de ces miniatures se lisent comme des messages codés du type: ‘Marguerite veut montrer son attachement à Charles en lisant le LH de son mariage’ (f14v) où l’œuillet évoque le mariage. ‘Le cœur ouvert de Marguerite veut montrer son attachement à Charles par un autre LH commandé au même artiste, HvdG-MMB, qui raconte la passion de sa mort’ (f43v). Les folios 94v et 99v racontent la passion de Charles devant Nancy, avec sa mort finale dans des cinconstances dramatiques. C’est un LH de Marguerite d’York. 6 Juste de Gand − Juan de Flandes Juste de Gand est le peintre, ainsi baptisé par Vasari, qui a produit une vingtaine de portraits d’hommes célèbres de l’antiquité pour le Studiolo à Urbino, vers 1475. A partir de ces données peu précises, on a voulu identifier cet artiste à Joos Wassenhove, peintre âgé de la guilde de Gand mais dont l’œuvre demeure pourtant introuvable. Son grand mérite aux yeux des experts d’art est de s’être déplacé en Italie à cette époque. Ils n’ont pas réalisé que les portraits d’Urbino, aujourd’hui en partie au Louvre, sont l’œuvre d’un artiste débutant à la technique encore peu sure. Le St Augustin 18 (saint Augustin = Juste de Gand), qui est probablement son autoportarit, est un jeune de quelques 20 ans, donc né vers 1450, avec une signature très caractéristique: la couleur verte, qui apparaı̂t parfois sous la forme d’un rideau au deuxième plan du tableau. Ce peintre a aussi le goût des reflets métalliques et des gants blancs (ou ‘mains blanches’). Son art rappelle celui de v.d.Goes, dans l’atelier duquel il s’est sans doute formé. En 1496, 20 ans après, apparaı̂t un autre maı̂tre flamand mystérieux qui dit s’appeler Juan de Flandes, comme peintre attitré de la Reine de Castille. Sa date de naissance, inconnue, est située autour de 1460, donc c’est un peintre dans sa maturité, avec 36 ans, comme il sied à une si grande Reine. Comment se fait-il que l’on n’ait aucune trace de son art avant son arrivée en Castille ? Ce qui est sûr c’est que son art découle de v.d.Goes, dans l’atelier duquel il s’est probablement formé, ce qui avance sa date de naissance aux années 1450. Dans ses panneaux, on retrouve du vert et des reflets lumineux, avec presque autant de fréquence que chez Juste de Gand. On a cru voir son autoportrait dans la mise au tombeau du maı̂tre-autel de la cathédrale de Palencia, circa 1510, où l’on voit au centre un homme dans sa quarantaine, mais on n’a pas voulu voir un viellard barbu dans sa soixantaine, a droite du tableau, habillé en vert et aux mains enveloppées du linceul blanc. Nous proposons que Juste de Gand et Juan de Flandes sont un seul est même artiste. Quoiqu’il en soit, Juan de Flandes travailla à fond pour la Reine de Castille. Il produisit un beau portrait, aujourd’hui au Palacio Real de Madrid, et une quarantaine de petit panneaux, presque des miniatures, pour la chapelle privée de la Reine. On n’en a retrouvé que 27, qui ne sont pas tous de sa main. Il nous est parvenu une série de portraits des fils d’Isabelle et Ferdinand d’Aragon, avec leurs époux respectifs. La qualité de ces portraits est inégale et leur identification hasardeuse. Juan de Flandes a dû y travailler. Notons aussi le Ferninand d’Aragon de Vienne attribué à Michael Sittow, et le magifique Philippe le Beau sur fond rouge à la devise ‘en imperiales’ de Winterthour, de main inconnue (Gérad David ?). A la mort d’Isabelle, Juan de Flandes trouva un autre puissant patron, l’évêque de Palencia Juan Rodrı́guez de Fonseca, pour lequel il travailla entre 1509 et 1519, date de sa mort. Il réalisa dans cette période deux œuvres emblématiques: le maı̂tre-autel de la cathédrale de Palencia et celui du cœur de l’église de San Lázaro de la même ville. 19 7 Gérard David Il est né aux environs de 1460 et il est mort à Bruges en 1523. On a trouvé des documents qui prouvent son arrivée à Bruges en 1483. Il fut admis à la guilde des peintres en 1484 et devint son doyen en 1451. C’était donc un peintre connu et apprécié. Sa seule œuvre documentée est la ‘Vierge entre les Vierges’ de Rouen, datée de 1509. On a reconstruit autour de ce tableau un corpus de quelques 20 panneaux à sujet religieux: vierges, nativités, adorations, crucifixions. On sait qu’il a peint des miniatures, mais lesquelles ? Ce peintre est un mystère a bien des égards: où sont ses portraits ? où ses commandes de cour, c’est-à-dire de Maximilien et ses grands dignitaires ? Où sont les signes d’identité de ce peintre, sa signature picturale ? Entre la nativité de Budapest, circa 1490, et la Vierge à la soupe de lait de Bruxelles, circa 1520, il y a un monde, pas seulement le rouge qui vire au bleu foncé, un monde en coloris divers, il est insaisissable. Nous avons cru tout de même identifier deux commandes impériales: le jugement de Cambyse de Bruges, avec les armes de Maximilien dans un coin, et les noces de Canaa du Louvre, où les deux personnages agenouillés à gauche et à droite seraient, respectivement, Philibert de Savoie et Marguerite d’Autriche, mariés en 1500. Au centre du tableau, Jeanne de Castille. 8 Le Bréviaire Grimani Cette œuvre monumentale compte pas moins de 832 folios, 68 grandes miniatures et un superbe calendrier sans égal dans la miniature flamande, luimême inspiré d’un autre calendrier sans égal, celui des Très Riches Heures du duc de Berry. Ces deux ouvrages magnifiques se parlent à un siècle d’intervalle. La reliure porte les armes du cardinal Domenico Grimani (1451-1523) qui prit possession de l’ouvrage vers 1420. Il est aujourd’hui la propriété de la Biblioteca Nazionale Marciana de Venise. C’est une œuvre exceptionnelle pour un commanditaire exceptionnel qui ne peut être que l’empereur Maximilien d’Autriche. Ses signes héraldiques ont été soigneusement eliminés, par exemple dans la scène de funérailles du folio 450. Cela est dû au contenu trop intime de cet ouvrage qu’il n’a pas voulu partager avec ses successeurs. A sa mort en 1419, le livre fut vendu aux enchères. Tout n’a poutant pas été effacé. L’aigle impérial noir sur fond jaune apparaı̂t à deux reprises: f2 et f788v. Le portrait du jeune Maximilien se voit au f4v, portant une épée, et le St Sébastien du f500 est une copie identique de celui de son premier LH. Ce livre retrace en fait les moments marquants de va vie. 20 Les mois d’avril, mai et août du calendrier sont sa vie heureuse à Bruges avec Marie de Bourgogne, avant l’accident de cheval qui mit fin à la vie de celle-ci, évoqué dans le calendrier par une lance qui transperse la duchesse à cheval. Dans le reste de l’ouvrage, l’Empereur apparaı̂t défiguré avec barbe et longue chevelure. Dans le f44 de la Sybile on reconnaı̂t la reine de Castille et sa fille Juana. L’extraordinaire miniature du f75 nous montre Juana, sous les traits de la reine de Saba, arrivant à la cour de Bruges en 1496. On voit Philippe à sa droite, regardant ailleurs, et Marguerite à sa gauche habillée en vert. Le pape se fait visible aussi à deux reprises: f500v et f602v. Il ressembre à un Jules II (1504-13), plutôt qu’à un Léon X au visage plus rond, avec lequel Maximilien entrenaı̂t une bonne relation d’alliance. On obtient ainsi un ante-quem de 1513. Ses politiques d’alliance se manifestent au f632v avec St Jacques, patron de Castille, et f538v avec St Georges, patron d’Angleterre, mais surtout au f788v avec la procession des saints. On voit sa bannière et celle de la Bourgogne, accompagnées de celles de Castille et d’Angleterre, quelque peu altérées. Le drapeau de Castille n’est évoqué que par ses couleurs, doré sur fond mauve. On chercherait en vain l’enseigne de l’Aragon, les relations entre Maximilien et Ferdinand étant très tendues. En ce qui concerne la décoration de l’ouvrage, le calendrier a été inspiré comme on l’a déjà remarqué par les Très Riches Heures, que Marguerite d’Autriche avait hérité du duc Philibert de Savoie. Marguerite étant revenue en Flandres en 1506, on obtient ainsi un post-quem. L’artiste qui a décoré le calendrier est le MJIVS, un habitué de la cour de Marguerite à Malines. Cet artiste a aussi peint d’autres miniatures dont les belles nativité du f43v et crucifixion du f138v. On a découvert la main d’un autre artiste dans les scènes de David, de 286v à 357v. On l’a appelé Maı̂tre de David, dont le style est si proche du MJIVS que seul l’œil expert y voit une différence. Mais sa première scène n’est pas un David mais un pêché ce qui laisse penser à une filiation avec le MJIVS autre que l’artistique. Le reste du manuscrit contient une trentaine de miniatures, certaines de grande beauté. On a évoqué comme auteurs le MM et son fils SB. Mais le MM, qui est excellent dans les petites miniatures, devient maladroit dans les grandes. Comparez sinon la mort de la Vierge du f683v, une copie de HvdG, avec la même au f520v du bréviaire MvdB d’Anvers. Le peintre du Grimani aime les grandes compositions, c’est un peintre de panneaux au sommet de son art. Ce n’est donc pas SB, qui atteignit sa maturité après 1520. Le peintre du Grimani s’inspire de tableaux de Gérard David. On le voit, par exemple, dans les compositions des f 74v, 627v, 719v, 828v. Il s’agit en fait de Gérard David. Il y a même sa signature: le petit panier en osier des f15 et f683v, qui est le même que celui de la fuite en Egypte de Washington. Le brévière fut donc 21 élaboré pour Maximilien entre 1506 et 1513. 9 Les commandes royales Nous voulons discuter maintenant trois livres illustrés exceptionnels qui nous semblent appartenir à un même projet politique. Il s’agit du bréviaire d’Isabelle de Castille de la BL, son LH à Cleveland et le LH Flora de Naples. Le patron des deux premiers ne fait aucun doute, mais le dernier pose problème. Ses armes au premier folio ont été repeintes par celles de Charles VIII, roi de France mort en 1498. Aucune hypothèse m’est connue sur sur les armes d’origine, qu’on n’arrive qu’a entrevoir par transparence sur le revers du folio. Nous pensons qu’elles sont de Ferdinand d’Aragon (1452-1516) sur de maigres indices: deux des miniatures de Marmion ont été copiées dans le LH de Cleveland, et les ciels dorés piqués au rouge, comme dans le David du f168v, rappellent les couleurs d’Aragon. De même la très belle Ste Barbe du f341v, au ton mauve et or, est en rappel de la reine de Castille. Ferdinand serait alors David lui-même, dont les lettres du nom superposent celles du roi d’Aragon. Celui-ci aurait pu faire cadeau du livre au roi de France au moment du traité de Barcelone en 1493. Le livre lui-même date d’avant 1490, date de la mort supposée de Marmion, et a été mis en page chez le maı̂tre de Dresde, de même que le bréviaire d’Isabelle. Par contre, le LH d’Isabelle est l’œuvre du MM dans son entier, sauf pour quelques miniatures dont une belle Ste Isabelle de Hongrie au f197v attribuée à Gérard David. Les armes d’Isabelle du premier folio ont été rajoutées en Espagne, à notre avis. Le David en prière du f200 aux tons rouge et ocre rappelle Ferdinand, donc ce LH et la Flore se citent mutuellement. S’ils font partie d’une même commande, ils datent d’avant 1490. Le bréviaire d’Isabelle de Londres est plus complexe, c’est un énorme ouvrage de 523 folios illustré aux 2/3 par le MD, et le reste par le MJIVS. Le MD ne s’est pas limité aux petites miniatures aux marges comme dans la Flore, il a aussi peint les miniatures à pleine page. Mais les plus belles miniatures sont attribuées à GD: belle Ste Barbe au f297 (ce qui prouve que la reine de Castille avait une dévotion particulière pour cette sainte dont les lettres du nom se superposent à Isabela Regina) et beau St Jean à Patmos au f309, patron de son père et de son fils. Dans l’histoire de David, le MD peint systèmatiquement à l’orange le roi hébreu, couleur dont les lettres sont celle de l’Aragon. Le livre fut livré inachevé. Quelques miniatures furent rajoutées en Espagne vers 1500 et même au XIXème siècle ! En ce qui concerne l’héraldique, le f436v montre les armes d’Isabelle surmontant 22 celles de ses fils Juan et Juana, après leur mariages respectifs avec Marguerite d’Autriche et Philippe le Beau, en 1496 et 1497. Le f437 montre aussi les armes de Fernando de Rojas, embassadeur de la reine auprès de Maximilien et négociateur du double mariage. Le bréviaire a pu être réalisé entre le début des négotiations en 1494 et leur fin en 1496. 10 Les commandes princières Nous allons discuter ici cinq livres à miniatures: le bréviaire MvdB d’Anvers, le LH de la BL Add. 35313, le LH dit second de Lord Hastings, le LH Spinola du Getty et le LH Rothschild jadis à Vienne. Signalons au risque de nous répéter que ce sont des œuvres exceptionnelles pour des commanditaires exceptionnels, pas pour un petit conseiller royal ou un dignitaire de second rang d’une cour européenne quelconque. En d’autres mots, ces commandes ne peuvent venir que des plus grands maı̂tres des Pays-Bas, les Rois d’Espagne ou leur descendance. Le bréviaire MvdB est un imposant volume de 706 folios avec 29 miniatures à pleine page, la plupart de la main du MM. La très belle Ste Catherine du f611v pourrait être de GD. Il y a peu de doute que le patron est portugais: les saints et un texte sur le calcul de Pâcques le démontrent. On a vainement essayé de mettre ce bréviaire en rapport avec Manoel I dit ‘el afortunado’ (1469-1521). On a timidement suggéré une Infante de Castille, mais encore, laquelle ? En effet, Manoel se maria d’abord avec Isabel en 1497, qui avait déjà été mariée au prince Alfonso en 1490, et meurt en couche en 1497, ce qui s’ensuit du remariage de Manoel avec la sœur de sa première femme, Maria. Nous pensens que ce bréviaire fut commandé pour Isabel lors de son Mariage avec Alfonso, puis hérité par Maria. La miniature du f536v, qui a été rajoutée, evoquerait la mort en couche d’Isabel. Le LH BL Add. 35313 est entièrement de la main du MJIVS. Il a été associé sur de maigres indices à l’Infante Juan (1478-97). Ceci est très vraisemblable en vue de la miniature p164 où un jeune homme portant une couronne est devant un homme agenouillé (Maximilien) et deux femmes (sa mère Isabelle et sa fiancée Marguerite d’Autriche). Ce jeune homme est le St Jean à Patmos de la p6, il s’appelle donc Jean. Le LH Hastings de la BL frappe par son ton orange qui n’est pas accidentel. C’est un livre pour la maison York (croceus) ou Aragon (orange) ou les deux à la fois. La présence de la barge royale avec bannières des rois anglais au f126 laisse peu de marge sur le patron de ce livre: un roi d’Angleterre. Mais ses armes ont été repeintes au profit des Hastings, en particulier dans 23 la scène de funérailles du f184v. On a cru initialement à Sir Edward, devenu chevalier de la Jarretière en 1554, puis sir William (1430-83) sur la seule base d’un St Léonard (non du père de William) qui avait le défaut de se trouver là dès l’origine, ce qui entre en contradiction avec l’origine royale. Plus encore, Sir William n’avait pas de vrai roi, seul le faux Richard III qui tua le vrai, Edward V, trop petit pour un LH, et eut le mauvais goût de trancher la tête de Sir William. Le choix d’Edward était donc le bon. Mais comment ce livre arriva-t-il entre ses mains ? Il fut commandé par Henry VII pour le mariage du prince Arthur avec Catherine d’Aragon. Ce mariage fut concerté en 1489 et se célébra 12 ans plus tard, en 1501. Dans la scène de funérailles du f184v, on peut encore voir la bannière avec les couleurs d’Aragon. Finalement nous discutons le LH Spinola et le LH Rothschild. Tous deux commencent par une miniature de Ste Véronique portant un linge blanc avec le visage du Christ. Comme nous l’avons déjà remarqué, cette représentation évoque la disparition d’un être cher dans des circonstances dramatiques. Il s’agit de la mort de Philippe le Beau (1506) et de Philibert de Savoie (1504), respectivement. Comme pour le bréviaire Grimani, les commanditaires n’ont pas voulu que des scènes intimes de leurs vies se voient reconnues par leurs successeurs et ont évoqué leur héraldique par couleur interposée, bleu de Bourgogne sur mauve de Castille pour le premier ( voir f184v où Philippe est sur son lit de mort) et rouge sur blanc savoyard pour le second (voir f10v ainsi que la croix du f28v). Le MJVIS a décoré ces deux livres avec des additions de GD pour le premier, dont la belle Vierge du f197v. Le LH Spinola montre le pape Leon X, élu en 1513, au f290v. On a un ante-quem. Quand au Rothshild, il ressemble au Grimani. On est donc des années 1506-1513. 24 Abréviations utilisées LH= Livre d’heures BN= Blibliothèque Nationale BL= British Library de Londres NY= New York NG= National Gallery de Londres HvdG= Hugo van der Goes MvdB= Meyer van der Bergh MMB= Maı̂tre de Marie de Bourgogne MM= Maı̂tre (du premier LH) de Maximilien SB= Simon Bening MJIVS= Maı̂tre (du LH) de James IV d’Ecosse MD= Maı̂tre (du Livre de prières) de Dresde GD= Gérad David Maı̂tre de David= Maı̂tre (des scènes) de David (dans le Bréviaire Grimani) 25 Figure 2: Ian et Marguerite van Eyck 26 Figure 3: Les époux Arnolfini 27 Figure 4: Le chancelier Rolin de Paris et Beaune 28 Figure 5: Léal Souvenir et Isahia d’Aix 29 Figure 6: Albergati de Vienne et Anvers 30 Figure 7: Chronique du Hainaut avec Chevrot et Rolin 31 Figure 8: Saint Domitien et van der Paele 32 Figure 9: LH de Marie de Bourgogne 33 Figure 10: LH Trivulzio, Engelbert de Nassau et unicorne avec les armes de la Bourgogne dans le LH de Oxford 34 Figure 11: Fleurs de lys et têtes élonguées chez UvdG et MMB 35 Figure 12: Autoportraits de HvdG dans ses tableaux et dans les LH du MMB 36 Figure 13: Juste de Gand, Juan de Flandes, Ferdinand par Sittow et Philippe le Beau sur fond rouge 37 Figure 14: St Sebastien au Grimani et au 1LHdM, Maximilien jeune au Grimani et plus âgé par Dürer 38 Figure 15: Panier à osier au Grimani et chez GD, mort de la Vierge au Grimani et au MvdB 39 Figure 16: Un Gerard David suivi de trois scènes du Grimani 40 Figure 17: LH Rothschild, Spinola et deux Infante Juan 41 Figure 18: Trois Flore et un Hastings avec barge royale 42