Commentaire composé DÉLABREMENT Comme un
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Commentaire composé DÉLABREMENT Comme un
Commentaire composé DÉLABREMENT Comme un appartement vide aux sales plafonds, Aux murs nus, écorchés par les clous; des peintures, D'où sont déménagés les meubles, les tentures, Où le sol est jonché de paille et de chiffons, Ainsi, dévasté par les destins, noirs bouffons, Mon esprit s'est rempli d'échos, de clartés dures. Les tableaux, rêves bleus et douces aventures, N'ont laissé que leur trace écrite en trous profonds. Que la pluie et le vent par la fenêtre ouverte Couvrent de moisissure âcre et de mousse verte Tous ces débris, horreur des souvenirs aimés ! Qu'en ce délabrement, une nouvelle hôtesse Ne revienne jamais traîner avec paresse, Sur de nouveaux tapis, ses peignoirs parfumés Charles Cros, Le coffret de santal Proposition de corrigé pour le commentaire composé Délabrement de Charles CROS 1°) Schéma simplifié du raisonnement permettant un commentaire 1) Ce sonnet est une allégorie / un symbole implicite de la dévastation d'un cœur; cela suppose clairement une période antérieure heureuse, luxueuse ; mais le dommage apparaît irrémédiable, car résultant de causes disparues ; DONC : nostalgie. Et comme Charles Cros fait explicitement équivaloir appartement = cœur, la comparaison a une tonalité ironique ; et cette ironie se perçoit dans l'exagération du tableau brossé au noir ; DONC : c'est ce qui justifie le refus de tout avenir. 2) L'opposition est en effet très forte entre passé et avenir ; elle touche même à une certaine violence ; cette violence est celle d'une vengeance, vengeance contre la cause du délabrement ; elle est même aggravée par l'acharnement à laisser se détruire davantage le lieu, sous l'effet des éléments naturels ; C'est donc évidemment un refus de tout recommencement amoureux mais paradoxalement, ce refus n'est pas un signe de délicatesse, ce serait plutôt une sorte d'attachement morbide, fétichiste, aux lieux saccagés, DONC aux "souvenirs aimés". 2°) Sur quels éléments du texte s'appuyer pour justifier le commentaire I a) le titre ; les v. 1 et 5 ; certaines images humaines : "écorchés", "trace écrite" ; I b) vocabulaire du luxe, couleurs, objets ; sonorités du v. 7 et 14, des fins de v. 12-13 vocabulaire d'un lieu de vie refermée et tranquille : plafonds, murs, sol, qui vont s'opposer au désir de laisser la fenêtre ouverte ; lieu occupé par une "hôtesse" ; I c) dommage exprimé au passé composé = signe du passif et de l'irrémédiable ; nombreux verbes, ou adjectifs, exprimant un résultat ; indication d'un responsable au pluriel : les "destins", "noirs bouffons" ; il s'agit d'un déménagement, donc d'un abandon ; seules restent les traces de mort ; I d) Vu l'équivalence appartement = cœur, vu le mot "bouffons", c'est une tragi-comédie l'évocation rapide de l'hôtesse comme les "rêves bleus" désigne une amourette ; on trouverait davantage de sensualité que de sentiments peut-être ; I e) surtout ce tableau est catastrophique : exagération d'un simple paysage après déménagement, transformation en tableau d'après bataille, vocabulaire excessif ; accumulations ; reprise du titre dans le v. 12 ; longueur et découpage de la phrase du v.1 à 6 ; II a) la composition du sonnet et l'usage des temps et modes de la conjugaison ; les points d'exclamation ; l'asyndète entre quatrains et tercets ; la rareté des verbes des tercets, compensée par leur force et leur aspect définitif ; II b) violence des images de moisissure, niveau d'expressivité du vocabulaire ; II c) vengeance contre une cruauté subie : v. 2 les clous sont aussi ceux d'un supplice ; la seule fenêtre ouverte n'est pas un moyen d'entrer pour les humains ; la couleur verte est violemment opposée aux "rêves bleus" ; II d) les v. 12-13 sont très importants, avec les adjectifs "nouvelle" et "nouveaux" ; la "paresse" est un vice rendu encore plus scandaleux par l'hypothèse d'un recommencement, sur un rythme très onduleux, du charme auquel pourrait succomber l'auteur - victime ; II e) mais ce refus de recommencer est paradoxal : les rimes fortes sont celles des v. 11-14, lyriques, et l'on peut sentir une volonté de laisser en l'état le lieu saccagé ; fétichisme d'un esprit (le mot cœur n'est pas écrit) qui contemple nostalgiquement sa ruine ? la trace du v. 8 est celle d'une écriture : on peut encore lire l'absence, donc l'absente, puisque les trous sont profonds ? le JE semble même absent : tableau distancié d'un esprit qui contemple en même temps qu'il donne à voir au lecteur ? l'aspect très formel et le respect des règles du sonnet sont des signes qu'il ne faut pas chercher une sincérité absolue : ce serait paraphraser ou enquêter sur des identités qui n'ont pas d'importance ici : c'est le tableau qui vaut par lui-même 3°) Devoir d’élève rédigé Héritier du romantisme, poète maudit comme Verlaine ou Corbière, symboliste atteint du spleen à la ressemblance de Baudelaire, Charles CROS est un écrivain attachant, surtout par son caractère ironique, son refus de se prendre au sérieux. Ainsi, dans Délabrement, par le choix symbolique d’une comparaison entre son cœur dévasté et un appartement abandonné, il veut manifester sans doute un chagrin d’amour assez banal, mais il l’orchestre avec vigueur. On peut donc s’écarter légèrement du plan fort classique qu’il donne à son sonnet, (deux quatrains de description symbolique, deux tercets de vœux symboliques) et examiner le texte sous une double point de vue : d’abord l’évocation douce-amère d’un passé récent, ensuite le refus (sans doute trop violent pour n’être pas exagéré, i.e. littéraire) de toute nouvelle aventure féminine. La comparaison cœur/appartement n’est pas nouvelle en littérature à l’époque de CROS ; Baudelaire avant lui l’avait utilisée. Dans ce texte cependant, elle est complexe et doit être interprétée et ressentie autant par ses silences ou ses sous-entendus que par ce qu’elle exprime. La dévastation est en effet primordiale à première lecture, mais CROS évoque aussi dans son passé une période douce, un lieu doux. Ce luxe, cette douceur, sous-entendus à la fin du sonnet : « tapis » et au début : « peintures », « tableaux », « meubles » et « tentures », ne doivent pas être seulement interprétés comme le lieu auquel il, ou elle, et/ou ils, passèrent une heureuse période sentimentale. C’est avant tout la traduction symbolique d’un foyer, ou d’un chez-soi, donc d’un état d’âme ; le principe baudelairien ou verlainien de correspondance entre un état d’âme et un paysage ou un décor est ici indéniable. Mais cette évocation du passé, grâce à l’utilisation d’un seul adjectif : « nouvelle » introduit aussi dans le tableau suggéré, dans ce lieu/temps/esprit, une femme, une « hôtesse », et voilà le tableau fait : allusion à une période de liaison amoureuse. De quel genre ? Quelques expressions du deuxième tercet, « paresse », « peignoirs parfumés », confirment aisément, avec le vers 7, « douces aventures » et surtout « rêves bleus », qu’il s’agit de liaison sensuelle plus que de grands sentiments. Le vers 7 notamment a une tonalité ironique, qui suffit à amoindrir la part de lyrisme, d’épanchement, qui aurait pu se trouver dans l’évocation d’une rupture. Cette évocation d’intimité sensuelle inclut aussi la douceur, grâce à des allusions et non à des mots précis (sauf « douces »), grâce à quelques sonorités douces placées avec soin dans le vers. Et cette intimité est tout à fait en accord avec le décor déjà commenté, décor/état d’âme de « luxe, calme et volupté » comme le souhaitait Baudelaire pour l’intimité amoureuse, c’est-à-dire cœur amoureux, sans doute confiant bien qu’il n’y ait dans le texte aucune allusion directe à une trahison. Malgré cela, pour CROS il semble y avoir autant, sinon davantage, d’amertume dans l’évocation de ces aventures. En effet, et le vers 7 est à cet égard très utile, l’appartement auquel il compare son « esprit » (et non son cœur : c’est un terme trop confidentiel peut-être, et il refuse l’attitude plaintive ou pathétique d’un romantique) est un logis abandonné, dévasté, et décrit sans aucune complaisance, mais sans non plus tomber dans l’excès inverse de réalisme ou de misérabilisme. CROS manie plus délicatement que Baudelaire les images de destruction, et il y glisse un peu d’ironie par refus de s’attendrir. Néanmoins, il utilise très efficacement le pouvoir évocateur des images, et tous les termes ont une résonance (correspondance ?) affective sans doute voulue. Il exprime d’abord l’abandon, la désertion : « vide », « nus », « déménagés », « dévasté ». Mais surtout, c’est un appartement délabré. Et le terme de délabrement, symboliquement assez fort, se trouve dans le titre et dans le vers 12. Il s’agit bien pour CROS d’évoquer un début de délabrement spirituel, par l’intermédiaire de nombreux mots à signification sentimentale, ainsi « écorchés », le vers 8 tout entier, indiquent les traces d’un désastre dans l’esprit de l’auteur narrateur : soit arrachement, soit au contraire empreintes telles qu’en laisse sur un mur l’enlèvement d’un tableau, négatif blanc sur un mur sali, preuve de l’absence. En tout cas, une précision est importante : c’est une dévastation provoquée par quelqu’un d’autre : au vers 5, « Ainsi, dévasté par les destins, noirs bouffons ». La couleur symbolique de ces « destins » difficiles à interpréter renforce le sentiment de violence faite à son esprit, tromperie amoureuse sans doute, bien que cet esprit ait encore la force, dans la fiction poétique, de qualifier l’ennemi avec beaucoup d’ironie. Ces empreintes, ces traces, sont d’ailleurs à rapprocher des « clartés dures » du vers 6. Ce sont de nouveaux éclairages d’une pièce vide comparée à l’ancienne allure de l’appartement meublé. Ce même vers 6 est ironiquement centré sur un jeu de mots révélateur de l’état d’âme mi-chagrin mi-ironie : l’appartement et l’esprit se vident, mais ce dernier s’est « rempli d’échos ». Qu’est-ce à dire ? Un écho n’est qu’une trace sonore, tout comme des « trous profonds » sont la trace physique, visible, d’un arrachement, et surtout comme une blessure sentimentale propage au cœur du blessé des échos de la violence subie. Ce sont précisément ces souvenirs du vers 11, « horreur des souvenirs aimés », que CROS veut enterrer, en les privant d’avenir, comme on peut priver d’avenir un appartement en l’abandonnant, comme on prive d’avenir un cœur en lui interdisant de nouvelles amours. On peut donc constater que cette évocation du passé, faite en partie d’images explicites, en partie d’allusions, et qui est beaucoup plus amère que douce, ne vaut que par son opposition avec l’affirmation que l’avenir ne doit pas être amoureux. Plus que le début de destruction provoquée par une femme, le « délabrement » volontaire que veut y ajouter CROS lui-même est violent. Bien entendu, la transposition de l’appartement à l’esprit doit plus que jamais être faite. Il s’agit là d’une sorte de petit suicide passionnel, de sabotage amoureux, afin que l’organe sentimental par excellence ne puisse plus servir à quiconque. Evidemment aussi, il s’agit là d’une attitude tout à fait conforme à la tradition romantique, que CROS traite d’une façon aussi conforme à la méthode symboliste, en filant la comparaison jusqu’au bout du sonnet, et dans sa construction même. Mais il y a plusieurs étapes dans ce renoncement à l’amour, et curieusement son apparente violence finale ne signifie peut-être pas un état d’esprit totalement désespéré. Tout d’abord, le symbolisme des images est plus complexe qu’à propos du passé amoureux. Qu’est-ce que « la pluie et le vent » ? Que signifie « la fenêtre ouverte » ? Rien que cela montre une façon singulière d’utiliser un appartement, par des entrées anormales et à des visiteurs anormaux. Serait-ce la « bonne tempête » ? Non, car ce n’est plus de fidélité qu’il s’agit, il faut plutôt y voir une sorte de désir de vengeance, par le biais de l’agitation amoureuse, par l’infidélité à son tour. Mais cette infidélité ne passe pas par l’installation à demeure d’une « nouvelle hôtesse » : il s’agit plutôt d’oublier des souvenirs. Apparemment, pour cet enterrement des souvenirs, CROS est violent. Les images de « moisissure âcre » et de « mousse verte », associées dans leur hideur végétale au terme « recouvre », font penser à la putréfaction des corps, et ressemblent à un symbole d’étouffement long et lent, mais durable, par une sorte de végétation inaccoutumée dans un appartement. Cela correspond aussi à l’intention de recouvrir « tous ces débris », encore une expression lourde de sens, péjorative, exprimant un refus total et méprisant de tout guérison ; de plus la mousse ne sera pas plus horrible que « l’horreur » qu’elle recouvrira. Et la couleur verte, opposée aux « rêves bleus », indique aussi, avec sa trivialité, l’écrasement de tout rêve, de toute fantaisie. Après le deuil des « noirs bouffons », plus rien d’humain, mais un paysage végétal sans relief, au relief gommé ou écrasé par cette mousse. Après l’enterrement des souvenirs anciens, CROS entend aller encore plus loin. On a déjà vu que les termes d’« hôtesse » etc. impliquaient une liaison surtout sensuelle. Mais dans l’avenir aussi, cette précision a de l’importance. On a vu aussi que CROS parle de son « esprit » et non de cœur. Alors l’intention littéraire apparaît clairement : il n’y a pas de sentiments dans cette rupture, et pourtant elle fait souffrir. C’est la retenue de l’auteur narrateur. CROS déforme un cliché littéraire en refusant l’attitude romantique ou larmoyante, pour produire des images plus attrayantes. Même une liaison purement sensuelle est refusée, voilà l’image employée pour indiquer le refus de nouvelles liaisons sentimentales et la violence verbale des exclamations, de l’adverbe définitif par excellence au vers 13 « jamais », cela sert à manifester une intention ironique, moqueuse, dirigée contre la Femme, ou contre l’hôtesse, C’est le petit trait misogyne cher à Baudelaire. Il y a pourtant une légère incertitude quant à la méchanceté réelle de CROS. Mais l’usage qu’il fait de l’ironie dans presque tout le texte devrait suffire à dissiper tout équivoque, même si cela nous empêche d’affirmer sa misogynie. L’essentiel est que ce petit tableau lui a permis de réussir un sonnet avec finesse. L’épigramme, que l’on doit rattacher au titre, réunit malicieusement le « délabrement » et la féminité, même si CROS déteste la femme qui l’a fait souffrir, il la décrit. Et le tableau réhabilite l’appartement, les valeurs de l’érotisme (vêtement, parfum), ou le cœur de CROS. C’est un beau désastre, mais (ou parce que ?) c’est une belle dévastatrice. Voilà peut-être le simple but de l’auteur dans ce poème : rendre à une belle femme la monnaie de sa pièce, se venger élégamment, par un moyen détourné : la création poétique. Il n’y a donc pas de drame intérieur, du moins pas explicitement dans le texte, s’il y en eut un dans la vie privée de l’auteur. Ce peut être aussi un simple poème sur un thème facile, sans raison intime : poésie c’est invention. C’est au contraire une mise en images et une mise en scène adressées à la Femme, où CROS a réussi à faire un beau sonnet et un tableau de genre, un peu maniéré, mais très sec du fait de la forme sonnet, en affectant l’attitude de la victime lyrique, mais aussi l’attitude du bourreau ou du vengeur. C’est aussi un poncif sur les souffrances de l’amour, mais il est bien réussi, sans grandiloquence, sans réalisme inutile, sans mièvrerie. Ce n’est pas un grand délabrement, et l’ironie le dédramatise, en donnant le sentiment que CROS se dédouble, se regarde en train de maudire une infidèle, et nous fait croire que la poésie console. La note attribuée à la copie était 18/20. 4°) Eléments pour un barème de correction (devoir commun) 1. Considérer comme normal, minimal : Plan en deux parties (conformément à l’énoncé) Un peu d’étude des rimes, de la forme sonnet Maîtrise de la différence entre plan du texte et plan du devoir … Compréhension du souhait final exprimé par Cros Un minimum d’étude des noms d’objets Un peu de raisonnement pour soutenir le commentaire Une langue simple mais précise et correcte 2. Pénaliser lourdement les omissions concernant : L’opposition quatrains-tercets La comparaison comme … Ainsi Les points d’exclamation La longueur de la première phrase (6 vers) Les détails évocateurs d’une sensualité amoureuse L’adverbe « jamais » du vers 13 Les éléments naturels (« pluie », « vent », « moisissure », « mousse ») qui s’opposent aux objets artificiels de la décoration d’intérieur ou du vêtement La compréhension d’une souffrance exprimée dans les quatrains 3. Valoriser les trouvailles bien exploitées concernant : Plafonds, murs, sol = monde clos, protégé, douillet et l’opposition avec la fenêtre ouverte L’interprétation des « noirs bouffons » comme marque du grotesque Les similitudes entre « échos » et « clartés » qui appartiennent au lexique des perceptions fortes Les verbes, leur temps, leur mode, leur voix, leurs sujets, leurs connotations Le fétichisme amoureux de la conservation d’un lieu comme témoin d’un passé ? Les images corporelles qualifiant l’appartement et préparant l’assimilation avec l’esprit « nus » « écorchés » « jonché » « âcre » etc. Le mot « délabrement » La compréhension de l’image du recouvrement d’un passé par la mousse, signe du temps