Qui a tué Grand
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Qui a tué Grand
Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? Enquête à Saint-Cœur Qui a tué Grand-Maman ? Un jour, dit la légende, il y eut un immense incendie de forêt. Tous les animaux terrifiés et atterrés observaient, impuissants, le désastre. Seul le petit colibri s’active, allant chercher quelques gouttes d’eau dans son bec pour les jeter sur le feu. Au bout d’un moment, le tatou, agacé par ses agissements dérisoires, lui dit : « Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ? » « Je le sais, répond le colibri, mais je fais ma part ». Pierre RABHI, La part du colibri, éd. de l’Aube, 2009 Ce mercredi-là, comme tous les matins, je déjeunais avec du thé, du pain et un œuf à la coque. C’est important de commencer la journée en mangeant des choses simples et qu’on aime, surtout quand rien ne presse et qu’on a le temps de les savourer. Le thé était du 41022 que Georgette avait acheté chez Abdel, l’épicier du quartier. J’en goûtais pour la première fois. Georgette m’avait préparé une petite fiche et un crayon pour que je n’oublie pas de noter mes impressions. Depuis qu’elle s’était lancée dans la rédaction d’un ouvrage sur « L’art de vivre simplement » (titre provisoire), ma mère me demandait un avis circonstancié sur à peu près tout. Car à peu près tout, c’est clair, intervient dans l’art de vivre ! Le pain était son pain d’épeautre habituel, fait maison. L’œuf était brun, c’était donc une production de Piment d’Espelette. Ceux de Sel de Guérande sont blancs. C’est Georgette elle-même qui a choisi les noms des deux poules qu’elle élève dans la cour et qu’elle appelle ses dames de compagnie. J’ai allumé la radio juste à temps pour les informations. La journaliste (c’était celle que je n’aime pas) était tout excitée de nous apprendre que la gare de Mons avait explosé au milieu de la nuit. Il 1 n’en restait que des décombres. L’explosion s’était produite vers trois heures du matin, tout était désert. Aucune victime, aucun témoin. Les premiers constats avaient permis de découvrir des traces d’explosifs en plusieurs endroits : il s’agissait donc d’un acte volontaire. Mais on ne savait rien de plus. Aucune revendication. Les journalistes se perdaient en conjectures, une pratique assez fréquente chez eux le matin. Tout en sauçant le jaune de mon œuf avec une mouillette, j’ai vaguement tenté de visualiser mentalement la gare de Mons, sans y arriver avec certitude. Etait-ce encore l’ancienne ou déjà la nouvelle ? On en avait si souvent parlé, et depuis si longtemps, que j’avais perdu le fil. La nouvelle gare de Mons, pour moi comme pour beaucoup de monde, c’était avant tout la gare des ambitions douteuses : désir de prestige, concurrence entre villes, orgueil d’architecte, calculs politiques. Tout ça pour quelques milliers de voyageurs par jour, qui auraient assurément préféré que la gare soit moins belle et les trains plus nombreux et plus souvent à l’heure. Le motif de l’attentat se trouvait probablement quelque part dans cette salade. Heureusement, ce ne serait pas à moi de le découvrir. Et encore moins d’arrêter les coupables, ce qui aurait pu me poser des problèmes de conscience. On a sonné à la porte. Un client ? Voilà qui ne ferait pas de tort à mon compte en banque, ai-je pensé en allant ouvrir. Les affaires étaient plutôt calmes, encore plus calmes que d’habitude, on aurait pu croire que les voleurs étaient tous devenus honnêtes et les gens mariés tous devenus fidèles. Devant moi, une gamine : une grande blonde maigrichonne avec des lunettes, vêtue d’un jeans et d’un pull quelconques. – Bonjour, je voudrais parler à Monsieur Robert Bayard ? – C’est moi. La gamine a eu l’air étonnée, elle s’attendait peut-être à se trouver face à un détective privé en imper mastic et chapeau mou, ou avec une paire de moustaches hors norme, ou même un manteau à carreaux, une casquette et une loupe. Il y a des images qui transcendent les Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? générations et restent gravées dans la culture commune. Mais dans le métier que je fais, pour de vrai, il vaut mieux être comme moi un gars tout à fait quelconque en jeans et polo, qui cache ses muscles sous un petit capiton trompeur. – Pourrais-je vous parler ? S’il vous plait. Je m’appelle Noémie Lafosse et j’ai dix-huit ans depuis trois jours. J’ai… J’ai besoin d’aide. Allons bon, impossible de refuser, même si j’étais à peu près sûr qu’elle ne pourrait pas me payer. Je l’ai fait entrer dans le bureau et j’ai été chercher la théière et une deuxième tasse : le 41022 de chez Abdel était excellent, tout à fait digne d’être partagé. – Puis-je vous offrir un thé ? Elle a accepté avec une certaine distraction, a bu une gorgée, puis une autre. Elle a regardé le bouddha de bronze qui trônait sur mon bureau comme s’il allait se mettre à rire ou à pleurer. Ou peut-être était-ce la citation de Dôgen affichée au mur qui l’intriguait : Si tu ne trouves pas la vérité à l'endroit où tu es, où espères-tu la trouver ? Elle ne se décidait pas à parler, il allait falloir que je l’aide. Je sentais bien que le traditionnel « Je vous écoute » ne suffirait pas. – C’est pour un problème familial ? – Oui… Comment avez-vous deviné ? – Un problème avec vos parents ? – Avec ma grand-maman. Enfin, je veux dire… Elle a été tuée. – Oh !... – Vous en avez peut-être entendu parler… A Saint-Cœur1, il y a trois jours. Elle s’appelait Denise Gillon. Elle était dans son jardin, elle s’occupait de ses fleurs. Et elle s’est mise à renifler tout en essayant de retenir ses larmes, la petite Noémie. J’avais entendu parler de ce meurtre, en effet. C’était le genre de crime dont la presse se régale : une vieille dame inoffensive, ou supposée telle, abattue presque à bout portant alors qu’elle était en 1 Saint-Cœur n’existe pas et tous les personnages de cette histoire sont totalement imaginaires. 2 train de tailler ses rosiers. On l’imaginait bien avec un grand tablier, de vieux vêtements, un foulard sur la tête et des bottillons en caoutchouc aux pieds, sécateur à la main, concentrée sur sa tâche. Ne remarquant pas la moto qui s’arrêtait, mais se redressant quand on l’interpelait d’un « Pardon, Madame » comme pour lui demander le chemin. Et recevant deux balles mortelles, l’une dans le front et l’autre dans la poitrine. Le pistolet était muni d’un silencieux, les voisins n’avaient rien entendu. Un passant avait remarqué le corps quelques minutes plus tard. On n’était pas tout à fait sûrs pour la moto, mais c’était le plus probable. On n’était pas sûrs non plus que le tueur avait dit « Pardon, Madame », mais ça paraissait cohérent. – Oui, j’en ai entendu parler, en effet. Le tueur était probablement à moto, il s’est à peine arrêté une minute. C’est une histoire… navrante. D’après la presse, la police n’a encore aucune piste. – C’est bien ça. C’était ma grand-maman. Elle s’est mise à pleurer pour de vrai. Elle a pris son mouchoir dans son sac et s’est essuyé les yeux, mais ça ne voulait pas s’arrêter. – Excusez-moi… J’adorais ma grand-maman. C’est pour ça que je ne peux pas supporter… Non seulement je l’ai perdue, mais ils me soupçonnent. La police me soupçonne. Parce que je suis sa seule héritière, vous comprenez, mon papa était fils unique et il est décédé. C’est horrible qu’on puisse penser ça de moi. – Je comprends. Mais c’est normal qu’ils vérifient tout ce qui vous concerne, vous ne devez pas vous sentir blessée. Ils ne vous connaissent pas personnellement. – Ils interrogent mes copains, mes profs, mes voisins… – Et tout le monde leur répond que vous êtes une fille bien et que vous adoriez votre grand-mère. Non ? – Oui. Vous avez raison. Tout le monde est très gentil avec moi. Elle s’est mouchée, a décidé d’arrêter de pleurer, et cette fois ça a marché. Elle m’a expliqué d’une voix presque calme : – Ce qui les chiffonne, je crois, c’est que Grand-Maman a été tuée le lendemain de mes dix-huit ans, comme si j’avais juste attendu d’avoir l’âge d’hériter pour... Pour quoi ? Je ne sais pas ce qu’ils imaginent. Que Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? j’ai tiré moi-même ? Ou trouvé un tueur à gages, un complice ? Ça n’a pas de sens et c’est… cruel. – Elle était riche, votre grand-maman ? – Ça dépend de ce que vous entendez par riche. Elle était propriétaire de sa maison et de quelques hectares de terrains qu’elle louait au manège de Saint-Cœur. Et elle avait un peu d’argent de côté, je suppose. Le vrai problème, c’est que la police n’a pas d’autre piste que moi, aucun autre suspect potentiel. La commissaire Lemaigre me l’a dit. – La commissaire Caroline Lemaigre ? C’est elle qui est chargée de l’enquête ? – Oui. Elle n’a pas l’air méchante, mais… Voilà, elle n’a rien d’autre à se mettre sous la dent. Je me suis senti rougir et j’ai espéré que Noémie ne remarquerait rien. Penser à la commissaire Lemaigre, surnommée Maigrette, me faisait toujours cet effet-là. Avec ses boucles couleur de Leffe radieuse et son éternel blouson de cuir, elle me… – enfin bref. Noémie avait retrouvé son calme. Moi aussi. Je me suis dit que je l’aimais bien, cette gamine. J’aimais sa façon désuète de parler de sa grand-mère en l’appelant Grand-Maman. Comme dans la chanson de Polnareff : Qui a tué Grand-Maman ? – Vous voulez que je cherche d’autres pistes, c’est ça ? – Exactement. Pas seulement pour écarter les soupçons qui pèsent sur moi, mais aussi parce que tout le temps que la police passe à enquêter sur moi, c’est du temps bêtement perdu ! Il faut chercher et trouver le vrai coupable. J’ai un carnet d’épargne… C’est justement Grand-Maman qui l’avait ouvert pour moi, elle y avait mis de l’argent à chacun de mes anniversaires. Je peux vous payer. Enfin je crois. Allons bon, je m’étais donc trompé : c’était bien une cliente, une vraie ! Je lui ai expliqué mon tarif (celui pour les copains, pas l’officiel) et on s’est mis d’accord : pendant une semaine au maximum j’examinerais toutes les hypothèses possibles, l’esprit libre, l’œil ouvert, l’oreille tendue, le nez au vent… et si je trouvais quelque chose, 3 je préviendrais la police, tout simplement. Je ne l’ai pas dit à Noémie, mais revoir Maigrette serait ma plus belle récompense. Noémie partie, j’ai cherché sur internet tout ce que je pourrais découvrir sur Denise Gillon, sa grand-maman. Je ne m’attendais pas à trouver beaucoup d’informations, parce que les vieilles dames ne sont généralement pas très présentes sur le web, et en effet je n’ai trouvé que trois pages. La première, sur un site de généalogie, concernait une Denise Gillon née le 2 février 1750 à Tourcoing et décédée au même endroit 36 ans plus tard. La deuxième était une recette de potée à la bière postée par une Denise Gillon il y a deux ans. Impossible de savoir si c’était la bonne personne, mais la recette était appétissante, je l’ai imprimée pour Georgette. Porc maigre, oignons, carottes, pommes de terre, bouquet garni, bière blanche, faire mijoter le tout dans une cocotte au four pendant 1h30. La troisième page était une pétition signée quelques mois plus tôt par Denise Gillon et une centaine d’autres personnes pour s’opposer à la construction d’un centre commercial à Saint-Cœur. Intéressant. Dans ma tête, la petite chanson se fredonnait toute seule : Qui a tué Grand-Maman ? Est-ce le temps ou les hommes qui n'ont plus le temps de passer le temps ? Raymond, mon vieux copain, a débarqué comme d’habitude dans la cuisine vers midi. C’est un garçon intelligent mais il est incapable de se préparer autre chose qu’une tartine au choco. Georgette le nourrit donc, et en échange il me donne un coup de main quand j’ai besoin d’aide ou simplement de compagnie pour mes enquêtes. Si on devait transformer cet arrangement en échanges marchands, l’un de nous deux y gagnerait peut-être plus que l’autre, mais on s’en fiche. L’économie marchande pourrit assez la vie des gens comme ça, vous ne trouvez pas ? – Qu’est-ce que tu nous as préparé de bon aujourd’hui, Georgette ? a-t-il demandé. Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? – Des bonnes choses de chez nous, Raymond, comme d’habitude. Une tarte aux poireaux avec du chèvre frais, et pour dessert des poires cuites au sirop de Liège. – Au sirop de Liège ? a salivé Raymond. – Oui, avec de la cassonade, de la cannelle, du vin rouge, du jus de citron et de l’écorce d’orange. C’est une vieille recette de la région liégeoise. – Ça sent super bon en tout cas, ai-je approuvé. Pendant que Raymond débarrassait la table et que je préparais le café, je l’ai mis au courant des problèmes de Noémie Lafosse. Il a compati d’autant plus qu’il avait des élèves à peu près du même âge. Je n’avais pas besoin de lui demander de m’accompagner à Saint-Cœur : ça allait de soi qu’il viendrait puisque, comme prof, il était libre le mercredi après-midi. A Saint-Cœur, il y avait la maison de Denise Gillon avec son jardin devenu scène de crime, les terrains qu’elle louait à un manège, le projet de centre commercial auquel elle s’opposait. Il y avait peut-être le mobile d’un meurtre et le profil d’un meurtrier. Par contre, pas de gare, et un seul bus le matin et le soir. La campagne, la vraie, celle qu’on ne peut atteindre qu’en voiture et dont on reste prisonnier à la moindre panne. Et tant pis pour ceux qui n’ont pas les moyens de s’acheter une voiture ou qui, pour une raison ou une autre, parce qu’ils sont trop jeunes ou trop vieux par exemple, ne conduisent pas. Heureusement, une voiture Cambio était libre pour tout l’aprèsmidi. Je l’ai réservée et on est partis tout de suite. Raymond m’a guidé grâce à son smartphone et m’a lu tout haut les informations qu’il trouvait sur Saint-Cœur sur internet. Un tout petit village d’un millier d’âmes à peine, un des Plus Beaux Villages de Wallonie. Une église du XIXe. Un château du XVIIIe avec une tour médiévale. Un tilleul classé. Un lavoir. Une grotte. Des légendes locales encore bien vivantes au travers d’un folklore qu’on continuait à pratiquer même si on n’en comprenait plus toujours le sens. Des recettes traditionnelles qu’on avait envie d’essayer. Bref, un petit 4 village wallon comme on n’en fait plus mais comme il en reste heureusement quelques-uns. Et au milieu de tout ça, un projet de centre commercial avec un accès rapide à l’autoroute. Le projet était soutenu par le bourgmestre et par la moitié de la population, tandis que l’autre moitié s’y opposait avec virulence. Les commerçants de la ville la plus proche s’y opposaient aussi. – Et ils ont bien raison, s’est enflammé Raymond. Je lisais encore hier un article sur, euh, je crois que c’était Bastogne, mais c’est à peu près la même chose dans toutes les petites villes : les commerces des centres urbains périclitent parce qu’on crée des centres commerciaux en périphérie, plus faciles à atteindre en voiture. On y met des grandes surfaces puis des commerces plus spécialisés, des snack-bars, etc., et finalement la ville se retourne comme un gant, avec toute son activité à l’extérieur et plus rien dedans. – Et tu proposes quoi ? – Moi ? Rien. J’attends. – Tu attends quoi ? Je le faisais marcher, bien sûr. On est copains depuis l’enfance, je connais par cœur ses obsessions. Ça m’amuse toujours de le voir s’énerver ! Et puis ça fait passer le temps. C’est si ennuyeux l’autoroute. – Tu le sais bien, Robert. J’attends que l’essence devienne, ou plutôt redevienne un produit de luxe. Si j’avais de l’argent, je l’investirais dans tous ces centres urbains en voie d’abandon, et plus particulièrement près des gares, parce que c’est là que les gens vont revenir habiter et travailler. Il faudra sans doute encore un peu de temps, mais c’est inévitable. – Donc ce projet de centre commercial, ce n’est pas une bonne idée ? – Une future friche, sans aucun doute, Robert ! Ce sera rentable pendant 15 ans, ça suffit pour les promoteurs et les investisseurs. Ce qui se passera après, ils s’en fichent. Ils noient nos terres sous le béton Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? puis ils s’en vont plus loin. Ils sont comme Attila : même l’herbe ne repousse pas derrière eux ! A propos d’herbe, le paysage est devenu très champêtre, avec des prairies dans les creux et des bois sur les crêtes. Les bourgeons mettaient une touche de vert clair sur les arbres et on devinait qu’il y avait une sacrée ambiance dans le fond des fourrés : bref c’était le printemps ! A l’entrée de Saint-Cœur, miracle, il n’y avait rien de moche en vue, même pas une pompe à essence ou une boulangerie 24/24 avec des enseignes criardes. Peut-être était-ce grâce au label « Plus Beau Village de Wallonie » que les autorités et les habitants avaient pris conscience de la valeur de leur patrimoine ? Le patrimoine, c’est le passé au secours du présent, ça fait voir les choses autrement. On devrait peutêtre donner à tous les villages de Wallonie le label de Plus Beau Village pour les encourager à soigner leur image. Toutefois, cette impression d’harmonie s’est brutalement éteinte quand on est arrivés de l’autre côté du village, ce qui a été vite fait vu sa petite taille. Les deux côtés de la route étaient hérissés de panneaux « non au centre commercial » ou « oui au progrès » qui racontaient une autre histoire, celle d’une lutte qu’on devinait farouche entre deux clans. Il n’y a rien de mieux qu’un projet de ce genre pour diviser les voisins. Une autre petite phrase de la chanson de Polnareff est remontée à la surface de ma mémoire : Le bulldozer a tué Grand-Maman et changé ses fleurs en marteaux-piqueurs… Mais ça ne collait pas : les travaux n’avaient pas encore commencé, et Grand-Maman était déjà morte. Au centre du village, sur la place, un café nommé le Vieux Clocher jouxtait, comme de juste, l’église. On était à Saint-Cœur mais on aurait pu être n’importe où dans la Wallonie rurale. On a commandé chacun une blanche, et comme on était les seuls clients, on a invité la patronne à prendre quelque chose avec nous. C’était une patronne comme on n’en fait plus, avec une permanente bien serrée, un tablier à fleurettes 5 bleues sur une robe marron et des bas de contention, le tout très authentique. Elle est venue s’installer à notre table avec une tasse de café qui sentait le rebouilli. – Vous êtes de la région ? a-t-elle demandé tout de suite. Ce qui signifiait plus exactement, comme nous le savions tous les trois : vous n’êtes pas de la région, que venez-vous faire ici ? – De la capitale, ai-je répondu sans préciser laquelle. On a décidé de visiter l’un après l’autre tous les Plus Beaux Village de Wallonie. On a déjà vu Fagnolle, Celles et Clermont-sur-Berwines, et maintenant on est chez vous ! – Ah, a dit la dame en se rengorgeant. C’est vrai que c’est un beau village. Vous avez déjà fait le tour ? – Pas encore, non. On est entrés par ce côté-là, la vue était jolie. Puis on est allés jusqu’au bout de l’autre côté et on a fait demi-tour. – Ah oui. L’autre bout, c’était le même genre, mais maintenant il y a toutes ces affiches. C’est là qu’ils veulent mettre le centre commercial. – Et vous, ce projet de centre commercial, vous êtes pour ou vous êtes contre ? – Ah je suis contre ! Etonnant… Je m’attendais plutôt, de la part d’une commerçante, à une réponse mitigée, du genre « Y a du pour et du contre », une réponse visant à ne déplaire à personne. – Contre ? Pourquoi ça ? – Les clients du centre commercial, ils ne viendront pas chez moi, c’est pas leur genre, d’autant plus qu’ils auront de l’HORECA sur place. Par contre, le label Plus Beau Village de Wallonie, ça attire les gens comme vous et ça me fait de la clientèle. Alors si on le perd… Logique. – On dit que certains vont faire leur beurre avec la vente des terrains ? a dit Raymond pour essayer d’amorcer quelque chose. – On dit ça ? Non, vous avez dû mal comprendre. Ce sont des terrains qui appartiennent depuis longtemps à l’intercommunale. Personne ne va rien y gagner. J’ai essayé une autre approche : Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? – C’est bien calme comme village. – Oh oui, c’est calme. Parfois je trouve que c’est trop calme. J’aime bien quand il y a un peu d’animation, moi, vous comprenez. Notez que les jours derniers on n’a pas eu à se plaindre, avec le meurtre. Vous en avez entendu parler ? Une histoire terrible. – Le meurtre ? Ah oui, la dame qui taillait ses rosiers... C’était près d’ici ? – Au bout de la petite rue, là-bas, la dernière maison à droite. – Vous la connaissiez bien, cette dame ? – Comme ci comme ça. Elle n’était pas d’ici, mais tout le monde la connaissait. Elle tenait la bibliothèque et s’occupait de plusieurs choses. Une gentille dame, tout le monde le disait. – Ah, vous avez une bibliothèque dans le village ? C’est magnifique ! – Oui, c’est bien pour les enfants… – Et de quoi d’autre s’occupait-elle ? – Eh bien elle était contre le projet de centre commercial, tiens, puisque vous en parliez. Et puis elle essayait de faire de la publicité pour les produits de la Ferme du Bout d’En-Bas. C’est une ferme bio ou quelque chose comme ça, une coopérative. Ils font du fromage de chèvre et aussi des légumes. C’est la ferme blanche au bout de la rue où elle habitait, à environ 300 mètres. Les fermiers étaient ses grands amis. On a achevé notre verre et on l’a remerciée : on savait maintenant où aller. Déception : il n’y avait personne à la Ferme du Bout d’En-Bas, juste un chien qui aboyait dans la cour dont la grille était fermée. – Sont pas là. Partis pour l’après-midi. Si c’est pour du fromage, faudra revenir demain, nous a expliqué un vieux qui passait à vélo sur la route. Son vélo était aussi vieux que lui et on se demandait si c’était la machine ou le cycliste qui grinçait faiblement à chaque tour de roue. – Merci, Monsieur. On reviendra… Vous êtes du village ? Il a mis pied à terre et a répondu fièrement : – J’y suis né il y a presque 80 ans ! Et j’y mourrai ! 6 – C’est un bien beau village, et les gens ont tous l’air bien aimable. – Ils ont l’air, oui, sans doute. Mais vous ne les connaissez pas. – Ah bon ? Il y en a dont il faut se méfier ? – Pourquoi, vous êtes ici pour affaires ? – Peut-être. Enfin pas moi, mais j’ai des amis qui cherchent une prairie pour leur cheval, ai-je improvisé. – Aucune chance. – Ah bon ? Pourquoi ? – Chacun garde ses terres, on en a bien trop besoin. – Vous aussi vous tenez une ferme ? – Plus maintenant. Je suis retraité, c’est ma fille qui a repris. Mais je connais bien le milieu, forcément. Ah, je pourrais vous en raconter ! Y en a qui sont prêts à tout pour un bout de terrain, même au pire du pire. Mais la plupart sont des braves gens, bien sûr. Ici, à la Ferme du Bout d’En-Bas, par exemple, ils sont bien braves, même s’ils ont parfois de drôles d’idées sur les techniques agricoles. La permaculture, qu’ils appellent ça, allez savoir ce que c’est ! Enfin à chacun ses méthodes. Allez, Messieurs, bonne journée à vous, et à bientôt peut-être ! Et il est parti sur son vélo grinçant. Il roulait si lentement qu’on s’attendait à tout instant à le voir perdre l’équilibre, mais non, il tenait bon, tout raide et tout vieux, les genoux écartés, les bas de pantalon serrés dans des pinces à vélo, le dos bien droit, immuable. On est retournés vers le centre du village. Au moment où on est passés devant la maison de Denise Gillon, une voiture de police s’est arrêtée et nos cœurs ont fait un bond dans nos poitrines : Maigrette ! Je ne vous ai pas encore dit qu’elle faisait autant d’effet à Raymond qu’à moi ? (Mais bon, Raymond, c’est un cœur d’artichaut, il suffit qu’il voie une jolie fille pour tomber amoureux. Moi c’est plus sérieux. J’en pince vraiment pour Maigrette. Evidemment c’est dommage que ce ne soit pas réciproque, mais bon ça peut changer, on n’est pas pressés.) – Tiens, tiens, qui voilà, s’est-elle exclamée en sortant de sa voiture d’un ton mi-ironique, mi-cordial. Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? – On visite, a répondu Raymond. Tu sais que c’est un des Plus Beaux Villages de Wallonie ? – Cette maison, par exemple, est très jolie, ai-je renchéri lourdement en montrant la maison de Denise Gillon. C’était effectivement une jolie fermette en pierres du pays avec des rideaux blancs aux fenêtres. Des panneaux solaires sur le toit, disposés de façon à en souligner la forme. Devant, un parterre ovale avec les fameux rosiers, dont la moitié seulement étaient taillés… Poignant. – Pour moi, c’est surtout une scène de crime, a répondu Maigrette. C’est la petite Noémie qui a fait appel à toi, Robert ? A la manière dont elle dit « la petite Noémie », j’ai compris qu’elle ne croyait pas réellement que la gamine était coupable, et ça m’a bien soulagé. Je ne leur souhaitais ni à l’une ni à l’autre une erreur judiciaire : ça doit être presque aussi terrible pour l’auteur que pour la victime. – Je me suis arrangé avec elle : dès que j’ai un semblant de piste, si ça arrive, on viendra t’apporter le dossier. Tu sais bien que je ne demande qu’à collaborer avec la police. – OK. Donc pour l’instant, tu n’as rien ? – Rien. Une petite vieille dame calme et gentille dans un petit village tranquille. Il y a juste ce projet de centre commercial qui fait mousser les gens, mais je ne vois rien qui puisse le relier au meurtre. On ne tue pas quelqu’un parce qu’il signe une pétition. Du moins pas dans nos pays démocratiques et civilisés, je veux dire. – Surtout qu’il y a eu plus de cent personnes qui ont signé cette pétition. Sans parler de l’autre qui a circulé à 15 km d’ici, pour s’opposer à un projet de même genre. – Un autre projet à 15 km ? Mais quelle connerie ! Ils sont tellement pressés de transformer tous les Wallons en Gentils Petits Consommateurs qu’ils ne prennent même plus le temps de s’organiser entre eux ! C’est encore plus grave que je ne l’imaginais ! Deux futures friches commerciales à 15 km l’une de l’autre ! Ça, c’était Raymond, bien sûr. Tellement furibond qu’il en était devenu tout rouge. 7 Maigrette a eu un début de petit sourire amusé mais n’a rien dit. J’ai tiré par la manche mon vieux copain tout fulminant, expliquant qu’il était temps de partir, il fallait rendre la Cambio à l’heure dite. Ça me fendait le cœur de quitter la belle commissaire, mais j’espérais bien la revoir bientôt. Raymond s’est endormi sur son smartphone pendant le trajet de retour, et j’ai failli faire de même. La campagne, ça fatigue, quand on n’a pas l’habitude du grand air. Il y avait, du temps de Grand-Maman, du silence à écouter… Des branches sur les arbres, des feuilles sur les branches, des oiseaux sur les feuilles qui chantaient. Tout ce qu’on peut voir ou entendre à un enterrement peut être utile dans une enquête. C’est pourquoi je suis retourné à Saint-Cœur le lendemain matin, pour assister aux obsèques de Denise Gillon. Maigrette était là aussi, bien sûr, elle était deux rangées devant moi. Elle avait sagement attaché ses cheveux blond-roux et troqué son blouson de cuir pour une veste classique. Je me suis dit que c’était bête, on aurait dû covoiturer. Noémie était en larmes, accrochée au bras d’une dame qui devait être sa maman. J’ai reconnu aussi le vieux, qui avait gardé ses pinces à vélo. L’homme et la femme entre deux âges qui se trouvaient près de lui devaient être les agriculteurs de la Ferme du Bout d’En-Bas. Ils avaient un genre un peu différent du reste du village : l’homme portait la barbe, la femme était enroulée dans un châle tricoté à la main. Je ne connaissais personne d’autre, mais l’église était pleine. Les meurtres, ça attire toujours. Le curé n’en a pas trop fait. Denise Gillon ne devait pas être une paroissienne très convaincue. Si l’enterrement était religieux, c’est sans doute plutôt par défaut : puisque la défunte n’avait pas explicitement demandé autre chose, on pouvait supposer que c’était ça qu’elle voulait. Robert Bayard, détective durable Enquête à Saint-Cœur : Qui a tué Grand-Maman ? 8 Quelques amis de Denise sont venus parler d’elle. La responsable de la petite bibliothèque où elle travaillait comme bénévole a raconté sa passion pour les BD et sa patience pour les recoller. Surtout les Gaston Lagaffe et les Calvin et Hobbes, qui la faisaient tellement rire. Puis le barbu de la Ferme du Bout d’En-Bas, en son nom et en celui de sa femme, est venu parler assez poétiquement de leur amitié à tous les trois, de leur amour commun pour la nature et l’environnement, de leur intérêt pour la permaculture. Quand il a rappelé la passion de Denise pour les roses anciennes, il a eu un petit hoquet, comme s’il allait pleurer, et il n’était pas le seul. Une dame très âgée et très droite, qui s’est présentée comme une vague cousine, très vieille amie et complice de Denise, a évoqué elle aussi son engagement pour l’environnement, mais sur un ton plus combatif : son opposition au centre commercial et à un projet de lotissement, son combat en faveur des éoliennes, et surtout sa décision de faire don de ses terrains à la ferme du Bout d’En-Bas pour que ses amis puissent développer leur expérience de permaculture, une forme d’agriculture qui produit elle-même, en respectant les cycles de la nature, l’énergie et les fertilisants qu’elle utilise. J’ai jeté un coup d’œil du côté du barbu et de sa femme, ils hochaient doucement la tête. A côté d’eux, le vieux avec les pinces à vélo me regardait droit dans les yeux, fixement. Qu’avait-il dit la veille ? Y en a qui sont prêts à tout, même au pire du pire. J’ai cligné des yeux pour lui faire comprendre que j’avais compris. Pendant ce temps-là, la maman de Noémie avait dit quelques mots pour remercier les personnes présentes au nom de sa fille et d’elle-même, demandé à tous de prier pour les morts et pour les vivants, et invité ceux qui le voulaient à manger un morceau de tarte au Vieux Clocher. J’ai réussi à coincer Maigrette dans le fond de l’église juste avant qu’elle ne sorte. Je devais absolument lui parler. de fil pour me tenir au courant. Mais non. C’est en regardant la presse locale le lendemain matin que j’ai appris que le coupable avait été arrêté et qu’il avait avoué. C’était bien le propriétaire du manège à qui Denise Gillon louait ses terrains, comme je l’avais compris (et vous aussi sans doute) et comme j’en avais glissé la suggestion dans la délicate oreille de Maigrette à la sortie de l’enterrement. Le mobile ? Les terrains qu’il utilisait pour ses chevaux et dont Denise Gillon voulait, le bail étant terminé, faire don à ses amis de la ferme bio. Il avait cru que son héritière, la petite Noémie, préférerait en garder la propriété et continuer à en percevoir le loyer (en quoi il se trompait sans doute, mais il ne la connaissait pas.) On manque de terres, nous avait expliqué le vieux à vélo. Il y a trop de demandes, trop de besoins. Les cultures traditionnelles ou bios, l’élevage, les agrocarburants, les manèges, les golfs, les zones industrielles, les centres commerciaux, les lotissements, les nouvelles routes… Il faut caser tout ça sur un territoire qui n’est pas extensible. Pour quelqu’un qui tient un manège ou une ferme, perdre des terres peut être un drame. Surtout s’il a des emprunts à rembourser, ce qui est à peu près toujours le cas. Entre son locataire du manège et ses amis de la ferme bio, Denise Gillon avait dû choisir. Elle avait pris sa décision selon son cœur et ses convictions et elle l’avait payé de sa vie. Le mystère restait complet, par contre, sur l’attentat contre la gare de Mons. Le Soir avait reçu un message de revendication intitulé « Voyageurs oui, Pigeons non » qui parlait des trains en retard et surchargés et de l’inutilité des gares de prestige, mais rien ne disait que ce n’était pas un faux, et de toutes façons il n’apportait aucune information utile à l’enquête. On ne saurait sans doute jamais qui étaient les coupables. Après ça, tout a été très vite. Tellement vite que c’en était frustrant, du moins pour moi : après tout, c’est moi qui avais démêlé l’affaire, non ? Alors je trouve que Maigrette aurait pu me donner un petit coup Véronique Rousseaux, 2014 [email protected] www.territoiredurable.be