Shi`er lou

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Shi`er lou
M1-SINR13/M2-SINT4 • Traduction littéraire - littérature pré-moderne • Pierre Kaser • 2013 • Texte 3
LI Yu 李漁 (1611-160)
Shi’er lou 十二樓 (Douze pavillons, 1658)
« Heyinglou » 合影樓
LES GLORIETTES DE LA RÉUNION DES REFLETS
S 1. Malgré d’infinies précautions et grâce aux manigances d’un vieil ami, un barbon confucéen se trouve
contraint d’abandonner sa fille chérie au fils de son beau-frère, un libertin qu’il déteste. Le jeune homme, un
instant éconduit, voit sa persévérance doublement récompensée car il épouse en prime la fille du vieil ami.
Pierre Kaser, « Li Yu (13 septembre 1611 - 12 février 1680) »
in MOUGIN, P., HADDAD-WOTLING, K. (ed.), Dictionnaire mondial des littératures, Paris : Larousse, 2002, p. 534.
Li Yu occupe une place tout à fait originale dans l’histoire des Lettres chinoises, mais son apport dépasse largement le seul domaine
littéraire. Ayant très tôt abandonné l’idée de faire carrière dans l’administration impériale, il se lança dans diverses activités dont il
tira ses revenus. C’est ainsi qu’il vécut plus de ce que pouvait lui rapporter son imagination que de l’assistance peu fiable des hauts
mandarins qu’il côtoya d’abord à Hangzhou (1650-1660), puis à Nankin. En 1677, il retrouve la métropole culturelle à laquelle
l’associe définitivement son surnom le plus connu de Hushang Liweng 湖上笠翁, Le Vieux pêcheur du bord du Lac (de l’Ouest). Sa
créativité sans cesse en ébullition se manifesta non seulement dans le domaine de l’édition, mais aussi dans celui de la décoration de
jardin et de la direction théâtrale. Sa production écrite est à l’image de son caractère. Elle est loin de se résumer comme on le fait
encore trop souvent aux deux cahiers liminaires de son recueil d’essais libres, Xianqing ouji 閒情偶寄 (Notes jetés au gré du
sentiment d’oisiveté). Outre, ce texte fondamental qui constitue une véritable dramaturgie dont la valeur n’a cessé d’être prisée
depuis sa publication en 1671, il laisse une œuvre riche et variée. Mais c’est surtout dans le roman, genre qu’il privilégia entre 1654
et 1658 avec la diffusion de deux collections de récits courts en langue vulgaire, à savoir Wushengxi 無聲戲 (Comédies silencieuses)
et Shi’erlou 十二樓 (Douze Pavillons) et un roman érotique en vingt chapitres, le Rouputuan 肉蒲團 (Chair, tapis de prière), qu’il
fait office de novateur. Composée dans l’urgence, cette création révèle un maître dans l’art de construire des intrigues sortant des
sentiers battus et un humoriste tapageur qui prend un malin plaisir à user, voire abuser, de paradoxes. Elle manifeste plus d’une fois
l’ambition de son créateur de doter ses textes destinés à la lecture silencieuse des ressorts propres au théâtre. Parallèlement, le théâtre
de Li Yu trahit souvent ses liens avec le roman. L’abondance des dialogues, couchés dans une langue vulgaire proche de celle de ses
xiaoshuo 小說 (contes et roman) y renvoie sans cesse. Quatre de ses dix chuanqi 傳奇 (le seul genre dramatique dans lequel il se
manifesta) sont, fait unique, adaptés de ses propres récits. Orchestrateur aussi attentionné que minutieux de ses narrations, Li Yu fut
également leur meilleur défenseur et leur plus fervent commentateur : c’est lui seul qui prit en charge leur édition et leur diffusion.
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Introduction : Comme l’annonce un ci 詞 liminaire, rien ne peut arrêter un amour déclaré. En
découle la nécessité de séparer autant que possible les appartements intérieurs des autres parties de
la maison afin d’éviter les rencontres entre personnes des deux sexes. Ne prendre aucune
précaution, c’est laisser la porte ouverte à des aventures du genre de celles qui arrivèrent à Li Jing
李靖 (z. Yaoshi 葯師, 571-649) telles qu’elles sont narrées dans le Hongfuji 紅拂記 ou à Cui
Qianniu 崔千牛, ou encore à celles qu’illustre ce roman. Conte principal : L’administrateur général (guancha 觀察) Tu 屠 et son beau-frère, le
superviseur (tiju 提舉) Guan, tous deux mandarins à la retraite, vivent chez les parents de leur
épouse dans le xian de Qujiang 曲江 dépendant de Shaozhou 韶州 au Guangdong. Le premier est
ouvert à tous les plaisirs de la vie, le second est un barbon pétri de morale confucéenne. Sœurs
jumelles d’un caractère égal au départ, mesdames Tu et Guan ont fini par épouser le tempérament
de leur mari respectif. Aussi quand meurent leurs parents, divise-t-on tout naturellement la
propriété familiale en deux résidences distinctes. L’étang du jardin a été, et ceci malgré le coût
élevé des travaux, également coupé en deux par un mur qui séparent dorénavant les deux
familles. Seuls les gloriettes qui bordent, de part et d’autre, l’étendue d’eau se font encore face :
celle des Tu à l’ouest, celles des Guan à l’est. Zhensheng 珍生, le fils des Tu, et la belle Yujuan
玉娟, la fille des Guan, autrefois indifféremment élevés par leur mère ou leur tante, pensent à son
ancien camarade de jeux. Mais rien n’y fait, les tentatives de Zhensheng pour voir sa cousine se
heurtent à un refus catégorique de M. Guan.
☞ Par une chaude journée d’été, les jeunes gens qui prennent le frais chacun dans sa gloriette,
découvre le reflet du visage de l’autre à la surface de l’étang. L’occasion est trop rare pour que
Zhensheng, lequel partage avec son père un caractère enflammé, n’en profite pour proposer une
alliance. Le sourire qu’il reçoit pour réponse l’encourage à passer par-dessus le mur le jour suivant.
La surprise est trop forte pour la jeune fille qui le prie de ne plus lui occasionner une telle frayeur.
Dès lors, les jeunes gens se contentent de s’échanger des poèmes par feuilles de lotus interposées,
poèmes que Zhensheng réunit en un volume intitulé « Pièces sur la réunion des reflets », Heying
bian 合影編. L’ouvrage ravit les parents Tu qui prennent le parti d’assister leur fils dans son projet.
A cette fin, on fait appel à Lu Ziyou 路子由, un ami, dont la première démarche se solde par un
échec. Lu propose alors à son ancien camarade de promotion, la main de sa fille adoptive, la belle
Jinyun 錦雲 dont les huit caractères sont identiques à ceux du fils Tu. L’union est arrangée au grand
dam de Zhensheng qui tombe malade. Yujuan n’est pas longue à partager son tourment, et comme
lui commence à dépérir. Tu, qui a pris fait et cause pour son cher fils, insiste pour rompre
l’engagement, revers auquel se résout à son tour Lu pour le plus grande affliction de sa chère
Jinyun. Pour le moins désappointé par les conséquences désastreuses de son revirement, Lu met sur
pied une parade dont le but ultime est de permettre au jeune Tu d’épouser les deux jeunes filles.
Pour extorquer son accord au père réticent, il lui demande la main de Yujuan pour son fils
adoptif. Guan, à qui on s’est gardé de révéler l’identité du garçon en question, accepte avec
enthousiasme. Quant à Jinyun, elle se rend auprès de la jeune fille qu’elle tire de son angoisse et
l’avertit de sa prochaine félicité.Tout se passe donc à merveille et les deux mariages ont lieu le
même jour, Guan ne découvrirant le pot aux roses que deux jours après, lorsque s’inclinent devant
lui les trois jeunes gens.
Le tour ourdi par Lu à son encontre fait comprendre au barbon la futilité de son entêtement
passé. Il en retrouve sa joie de vivre d’antan. D’un commun accord, les deux résidences sont à
nouveau réunies pour la plus grande satisfaction de tous. Les deux gloriettes sont reliées par un pont
et baptisées « Gloriettes de la réunion des reflets », Heyinglou 合影樓.
Plus tard, Zhensheng réussira ses examens et deviendra shijiang 侍講 au Cilin 辭林 (Membre de l’Académie Hanlin chargé de l’explication des classiques).
Commentaire final : Voici un thème qui vient, à propos, renouveler le genre amoureux qui
n’avait rien vu d’aussi original depuis Guan Hanqing 關漢卿 et qui est propre à rivaliser avec le
Xixiangji 西廂記.
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1.
« Les gloriettes de la réunion des reflets », Heying lou 合影樓 2. Trois chapitres, 10 500 caractères environ. 1 ci, 5 poèmes réguliers : 1 (2 x 7), 1 (2 x 4), 3 x (4 x 7), 3 poèmes
irréguliers et 1 description poétique.
3. Milieu de fonctionnaires à la retraite. Personnages imaginaires. Le jeune homme suivra la voie de son père en
accédant à un poste administratif.
4. Pièce du genre caizi jiaren 才子佳人, baptisée successivement fengliu xi 風流戲 (comédie libertine), jiahua 佳話 (propos galant) ou encore d’anecdote, yishi 逸事, par Li Yu. La narration fonctionne sur l’opposition nette entre un
libertin libre penseur (Tu) et un moraliste obtus, ardent défenseur des rites antiques (Guan). La résolution des tensions
intervient grâce à un troisième personnage (le vrai héros de l’histoire), Lu Ziyou qui parvient à réconcilier les frères
ennemis et offre un exemple de modération à imiter. L’histoire démonte, méthodiquement et avec humour, les
principes rigoristes annoncés crânement dans le prologue. (ec)
5. Pendant l’ère Zhizheng 至正 (1341-1368) des Yuan à Qujiang, préfecture de Shaozhou au Guangdong. Aucun
détail topographique.
6. Li Yu annonce, sans parvenir à convaincre, avoir utilisé pour source le bitan 筆談 d’un certain Hu 胡.
7. Traductions et adaptations :
• japonaise : Karashima Takeshi 幸 島驍, « à compléter », Juniro 十二樓. Tôkyô, Tôyôbunsha kyôkai, 1958,
pp. à compléter, coll. « Zenyaku Chûkoku bungaku taikei », I. 23.
• russe : D. N. Voskrisenski,« à compléter », Moscou : Edition littéraire, (1985) 1999, pp. 25-57. Rééd. 2008.
• allemande : H. Rudelsberger, « Die Schatten im Wasser », Chinesische Novellen. Vol. 1, Leipzig, 1914, pp. 200-227
et Wien, 1924, pp. 143-159 ; Franz Kuhn, « Der Turm der verliebten Schemen » Die dreizehnstökkige Pagode. Essen,
1956, pp. 43-80, et Altchinesische Liebesgeschichten. Weisbaden-Berlin, Emil Wollner, 1961, pp. 7-49.
• anglaise : Sir John Francis Davis, « The Shadow in the Water », Chinese Novels, Translated from the
Originals to which are added Proverbs and Moral Maxims, Collected from their Classical Books and other Sources.
London, 1822, pp. 51-106. ; Nathan Mao, « The Reflections in the Water », Twelve Towers, Stories by Li Yü. Hong
Kong, The Chinese University Press, (1975) 1979, pp. 1-12 [adaptation].
• française : Voir KaserWeb: http://kaser.hypotheses.org/22 et ITLEO : http://tinyurl.com/cgkdav5 [Accès réservé]
- Jean-Pierre Abel Rémusat, « L’ombre dans l’eau » :
• résumé dans Mélanges Asiatiques ou choix de morceaux de critique et de mémoires. Paris, Librairie Orientale
de Donpey-Dupré père et fils, 1826, vol. 2, pp. 339-441.
• traduction à partir de la version de Davis dans Contes chinois. Volume 2, Paris, Moutardier, 1827, pp.
7-64. Réédition dans Nouvelles chinoises. Tome 1. Traduites par P. Dentrecolles, R. Thoms, Davis, A.
Rémusat. Paris, Editions Myoho, 2011, pp. 8-33.
Mis en ligne par Pierre Palpant, à URL: http://tinyurl.com/bb6dtmf
- Adaptation de Théophile Gautier, Le Pavillon sur l’eau. Paris, Ferroud, 1900 VIII+48 pages.
Compositions en couleurs d’Henri Caruchet. Préface de Camille Mauclair. [D’après Rémusat]
Mis en ligne par Pierre Palpant, à l’URL : http://tinyurl.com/b8k6s4u - Voir : http://kaser.hypotheses.org/64
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Extrait n° 1 : [http://open-lit.com/listbook.php?cid=1&gbid=413&bid=16761&start=0]
只見清風徐來,水波不興,把兩座樓台的影子,明明白白倒豎在水
中。玉娟小姐定睛一看,忽然驚
起來,道:「為什麼我的影子倒去在他
家?形影相離,大是不祥之兆。」疑惑一會,方才轉了念頭,知道
個影
子就是平時想念的人。「只因科頭而坐,頭上沒有方巾,與我輩婦人一
樣,又且面貌相同,故此疑他作我。」想到此處,方才要印證起來,果然
一線不差,竟是自己的模樣。既不能夠獨擅其美,就未免要同病相憐,漸
漸有個怨悵
娘不該拒
親人之意。
卻說珍生倚欄而坐,忽然看見對岸的影子,不覺驚喜跳躍,凝眸細
認一番,才知道人言不
。風流才子的公郎比不得道學先生的令愛,意氣
多而涵養少,那些童而習之的學問,等不到第二次就要試驗出來。對著影
子輕輕地喚道:「你就是玉娟姐姐麼?好一副面容!果然與我一樣,為什
麼不合在一處做了夫妻?」說話的時節,又把一雙玉臂對著水中,卻像要
撈起影子拿來受用的一般。玉娟聽了此言,看了此狀,那點親愛之心,就
加歆動起來,也想要答他一句,回他一手。當不得家法森嚴,逾規越檢
的話,從來不曾講過;背禮犯分之事,從來不曾做過。未免有些礙手礙
口,只好把滿腹衷情付之一笑而已。
珍生的風流訣竅,原是有傳受的:但凡調戲婦人,不問他肯不
肯,但看他笑不笑;只消朱唇一裂,就是好音,
副同心帶兒已結在影子
裡面了。
從此以後,
一男一女,日日思想納涼,時時要來避暑。
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