L`impact de la croissance chinoise sur les marchés

Transcription

L`impact de la croissance chinoise sur les marchés
POLITIQUE ÉTRANGÈRE 2/2004
Jean-Pierre ANGELIER
L’impact
de la croissance chinoise
sur les marchés mondiaux
de matières premières
La dynamique de la croissance chinoise nourrit la dynamique des grands marchés
de matières premières et contribue à la hausse de leurs cours, sans l’expliquer à
elle seule. La Chine n’exerce pas d’effet déstabilisateur sur les équilibres entre
l’offre et la demande, sauf pour la filière acier, et ne focalise pas sur elle, de façon
excessive, les flux de ces produits de base, sauf pour les filières coton et soja, en
particulier du fait du protectionnisme des États-Unis. D’un point de vue
géopolitique, la plus grande implication de la Chine dans ces marchés lui confère
un rôle majeur qui lui permet de nouer des relations avec des pays isolés par la
diplomatie américaine et d’intervenir comme un modérateur dans les différends
relatifs à la mer de Chine. Sa vive croissance lui confère enfin une place de plus
en plus affirmée dans les échanges internationaux, en tant que consommateur et
concurrent, notamment vis-à-vis des pays méditerranéens, du Mexique et des
autres pays industrialisés d’Asie. La zone Pacifique devrait bénéficier pleinement
de cette nouvelle dynamique, dont l’Europe demeure largement exclue.
Politique étrangère
L
a Chine est l’un des principaux pays producteurs et consommateurs de la plupart des grandes matières premières agricoles,
énergétiques et minérales. La très forte croissance de l’économie chinoise (son produit intérieur brut [PIB] croît d’environ 10 %
par an depuis vingt ans), l’évolution de la politique économique
depuis l’ouverture du pays en 1979, l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en décembre 2001, tout cela concourt à
une plus grande participation du pays dans le commerce international
des matières premières.
Jean-Pierre Angelier est professeur d’économie et directeur du Groupe d’analyse des marchés de matières
premières (GAMMAP) à l’Université Pierre Mendès France (Grenoble).
318 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Par-delà les spécificités caractérisant chaque marché de produits primaires, cette participation accrue se manifeste au travers de quatre
phénomènes majeurs. Tout d’abord, le dynamisme de l’économie chinoise contribue en partie à l’élévation des cours des matières premières à laquelle on assiste ces dernières années, mais pas de façon
alarmante. Ensuite, la croissance chinoise renforce les échanges de soja
et de coton entre la Chine et les États-Unis, et elle participe au dynamisme de l’industrie pétrolière internationale à travers le jeu croisé des
investissements directs étrangers (IDE) et à l’étranger. Enfin, la Chine
entretient les excédents de capacité de la filière acier. Dans l’ensemble,
l’émergence de la Chine devrait ainsi contribuer sans heurt majeur à
l’élargissement des marchés et à la croissance de l’économie mondiale.
La hausse du cours des matières premières
Depuis 2001, le cours des matières premières s’élève sensiblement
(tableau 1) : la tentation est grande de trouver dans la croissance chinoise
dévoreuse de produits de base une cause fondamentale à cette hausse1.
Or, si elle tire certainement à la hausse le prix des matières premières du
fait d’une demande additionnelle substantielle qui, soit creuse les déficits
tendanciels, soit réduit les excédents sur ces marchés, l’essor de la Chine
est loin d’être le seul facteur permettant d’expliquer ce phénomène.
D’ailleurs, au cours des années 1990, la Chine connaissait déjà cette forte
croissance et le cours des matières premières était orienté à la baisse.
La tendance haussière actuelle tient donc à une conjonction de facteurs que l’on ne rencontrait pas alors, et en particulier à la croissance
simultanée des économies américaine et chinoise : avec une croissance
réelle de 3,1 % en 2003, le PIB des États-Unis a augmenté de 323 milliards de dollars ; alors qu’avec une croissance de 7,8 % la même
année, le PIB de la Chine a crû trois fois moins (de 96 milliards de
dollars)2. Si l’on ajoute à cela la forte croissance de l’Inde, du Brésil et
de l’Indonésie, pays également dévoreurs de matières premières, on
1. Voir par exemple J. Guglietta, Prix des matières premières et de l’or : l’ogre et le hedger, Paris, Direction
des études économiques du Crédit agricole, février 2004, p. 5-8 ; P. Artus, « Surchauffe en Chine ? », Flash
CDC IXIS, n° 73, 9 mars 2004 ; P. Artus, « Les ressemblances frappantes entre les évolutions du Japon de
1960 à 1974 et celles de la Chine aujourd’hui : vers l’équivalent d’un nouveau choc pétrolier ? », Flash CDC
IXIS, n° 103, avril 2004.
2. Banque mondiale, 2003 World Development Indicators, Washington, D.C., Banque mondiale, 2003 ;
OCDE, OECD data online, 2004, <www.oecd.org/statsportal/0,2639,en_2825_293564_1_1_1_1_1,00.html>.
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 319
Tableau 1.
Évolution des prix internationaux des principales matières premières,
2001-2004
(en dollars par tonne, $/t, sauf précision contraire)
2001
2002
2003
Janvier-mars
2004
107,7
89,6
134,1
195,8
130,0
99,3
150,2
212,7
138,6
105,4
151,5
264,0
156,6
122,3
185,8
377,0
1,058
1,019
1,399
1,630
Produits énergétiques :
Pétrole brut Dubaï Fateh ($/b)
Charbon Australie
22,71
32,31
23,72
27,06
26,75
27,84
29,18
44,56
Métaux :
Aluminium
Cuivre
Acier
Étain
Nickel
Plomb
Zinc
1 444
1 578
216,5
4 484
5 945
476
886
1 350
1 559
246,7
4 061
6 772
453
779
1 431
1 779
320,2
4 895
9 629
515
828
1 649
2 731
401,7
6 926
14 729
844
1070
Produits
Produits agricoles :
Blé
Maïs
Riz thaï n°1 spécial
Graines de soja
Coton indice A de Cotlook
($/kg)
Source : Banque mondiale, Development Prospects Group, Pinksheets, janvier et avril 2004.
conçoit qu’une tension s’exerce à la hausse sur le prix des produits de
base. La dynamique chinoise s’inscrit donc dans une conjoncture porteuse à laquelle elle contribue ; seule, elle ne saurait tirer à la hausse le
cours des matières premières.
On pourrait craindre que cette hausse des cours freine la croissance de
l’économie mondiale, mais trois mécanismes régulateurs s’y opposent.
La hausse du prix des matières premières favorise un accroissement de
leur offre, à court terme par déstockage et, à plus long terme, par
accroissement des capacités de production, ce qui tend à brider la
hausse des cours (régulation cyclique classique, qui n’est toutefois pas
toujours automatique). Autre mécanisme régulateur : la demande chinoise de matières premières correspond en partie à la fabrication de
produits en concurrence avec l’offre d’autres pays ; les offreurs les
moins efficaces seront éliminés et la demande de produits de base sera
320 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
diminuée d’autant. Dernier ressort, enfin : si la hausse du cours des
matières premières venait à freiner la croissance mondiale, elle limiterait les débouchés de l’économie chinoise et réduirait en proportion la
demande de matières premières, ce qui atténuerait les tensions à la
hausse des cours.
La Chine contribue bien à élever le cours des matières premières du
fait d’une convergence de facteurs haussiers, mais sans qu’il faille
craindre outre mesure cette hausse des prix, une concurrence régulatrice devant normalement limiter des conséquences qui seraient dommageables pour la croissance mondiale.
Les marchés agricoles
La dynamique qui caractérise l’économie chinoise ne devrait pas affecter sensiblement les grands marchés agricoles (tableau 2), à l’exception
de deux d’entre eux : celui du soja, par l’intermédiaire de la filière
animale, et la filière coton. Dans ces deux domaines, la Chine est en
train de devenir un débouché majeur pour les États-Unis.
La croissance de l’économie chinoise contribue à élever le niveau
de vie moyen des ménages, ce qui se traduit par une amélioration du
régime alimentaire des Chinois qui demandent des produits de
meilleure qualité et consomment davantage de protéines animales.
Cette évolution de la demande s’accompagne d’une transformation de
l’offre : depuis la fin des années 1990, les systèmes de soutien des prix
agricoles sont progressivement éliminés, les marchés chinois s’ouvrant
à la concurrence nationale et internationale (bien plus que les marchés
européens et nord-américains). Cette libéralisation correspond à un
abandon de la traditionnelle politique agricole autarcique et incite les
paysans chinois à produire, non plus en masse mais en qualité, des
denrées destinées à une demande solvable, ce qui entraîne la stagnation de certains marchés et le développement d’autres.
La Chine est le premier producteur mondial de blé et de riz, le second
producteur de maïs. Les changements de politique agricole ont permis
aux agriculteurs de délaisser quelque peu ces cultures pour préférer
des productions plus rémunératrices, légumes et fruits par exemple.
C’est ainsi que, depuis huit ans, la production moyenne de blé, de riz
et de maïs stagne ; la Chine est aujourd’hui importatrice marginale de
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 321
Tableau 2.
Production et échanges des cinq grands produits agricoles,
monde et Chine, 1994 et 2002
(en millions de tonnes, Mt)
Monde
Produits
Production
Chine
Échanges
internationaux
Production
Solde des échanges
extérieurs
1994
2002
1994
2002
1994
2002
1994
2002
Blé
526
564,7
92
103,4
101
89
– 1,4
– 1,4
Riz
539
582
17
26,8
178
177,5
– 0,8
– 0,4
Maïs
516
598,9
65
79,2
99
123
+ 9,3
+ 12
Soja
136
189,2
33
59,0
15
16,4
0
– 14,8
Coton
15,1
19,2
6,2
6,4
3,5
4,9
– 0,6
– 0,03
Sources : Ph. Chalmin (dir.), Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 1994 et 2003, Paris, Economica, 1994 et
2003 ; FAO, Wheat Market Assessment, novembre 2003 ; FAO, FAO Support to the WTO Negociation:
Cotton, 2002.
ces deux premiers produits, exportatrice du troisième. L’Australie et
l’Argentine vont trouver là un petit débouché additionnel pour leurs
excédents de blé, la Thaïlande et le Vietnam pour leurs excédents de
riz. En tout état de cause, les quantités échangées sur ces marchés
devraient demeurer peu importantes, ces ajustements étant liés en
grande partie à l’irrégularité des récoltes. Ces trois grands marchés
internationaux ne sauraient donc être bouleversés par la dynamique de
l’économie chinoise.
Il en va autrement pour les filières viande de porc et volaille. La demande intérieure chinoise pour ces viandes s’élève rapidement, la production également (la Chine est le premier producteur mondial de
viande porcine), ce qui se traduit par un accroissement de la demande
locale d’oléagineux (soja en particulier) destinés à nourrir le cheptel. Or
la Chine, quatrième producteur mondial de soja, couvre actuellement la
moitié de ses besoins en fèves de soja par des importations (elles ont
commencé en 1997) ; la production nationale stagne et la forte élévation
de la demande intérieure entretient des importations qui représentent le
quart du commerce mondial de ce produit. La Chine constitue ainsi un
débouché important pour les exportateurs de soja, un marché qui est
essentiellement approvisionné par les États-Unis et, de façon complémentaire, le Brésil. En effet, les États-Unis subventionnent (par l’intermédiaire de crédits liés) leurs exportations de soja vers la Chine,
322 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
premier acheteur de soja américain. Ces échanges se développent au
détriment de l’Inde, fournisseur traditionnel de la Chine, et du Brésil,
qui se refuse à cultiver du soja transgénique3.
La croissance chinoise et son ouverture à l’économie mondiale
influencent aussi la filière coton. Premier producteur et premier
consommateur mondial de coton, la Chine est aujourd’hui importatrice nette de coton brut, en faibles quantités. Du fait de son adhésion
à l’OMC, elle s’est donné les moyens de renforcer sa filière : elle a
accepté un quota d’importations de 0,8 million de tonnes (Mt) de
coton brut à partir de 2004 (soit 12 % du commerce mondial) et
s’ouvre des débouchés extérieurs pour le textile-habillement confectionné à partir du coton4. De façon complémentaire, les États-Unis
ont mis fin aux quotas d’importation sur le textile-habillement ; ils
sont devenus le premier fournisseur de coton brut de la Chine (le
coton américain est subventionné5) et le premier importateur de produits textiles en coton fabriqués dans ce pays, bénéficiant ainsi de
l’avantage comparatif dont jouit la Chine dans les fabrications intensives en travail. Une telle évolution lui permet de concurrencer vivement l’Inde et de prendre des parts de marché à des pays tels que la
Tunisie, le Maroc, la Turquie ou le Mexique6.
Ainsi, dans le domaine agricole, la croissance chinoise ouvre d’importants nouveaux débouchés aux États-Unis pour leur soja et leur coton,
des relations privilégiées s’établissant entre les deux pays7. D’autres
économies trouvent un débouché additionnel en Chine : Australie et
Argentine (blé), Brésil (soja), Thaïlande et Vietnam (riz). En revanche,
la croissance chinoise avive la concurrence avec l’Inde et ferme des
3. Cf. P. Chalmin (dir.), Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 2001, 2002 et 2003, Paris, Economica,
2001, 2002 et 2003, respectivement p. 202, 201 et 165.
4. Id., Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 2002, Paris, Economica, 2002, p. 278.
5. Le président Bush qualifie de « loi généreuse » le Farm Bill qui octroie aux producteurs américains de
coton une subvention de l’ordre de 4$/tonne, quand le prix mondial est d’environ 1$/tonne pour la campagne 2001-2002. Le programme de la réunion de l’OMC à Cancun, en septembre 2003, prévoyait, entre
autres, d’aborder les problèmes relatifs à l’agriculture (dont le coton) et aux textiles : ces deux dossiers n’ont
pas abouti, malgré les plaintes déposées par les pays producteurs de coton de l’Afrique de l’Ouest en particulier. Cf. P. Chalmin (dir.), Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 2002, op. cit. [4].
6. Y. Yang, China’s Integration into World Economy: Implications for Developing Countries, Washington,
D.C., Fonds monétaire international, « IMF Working Paper », décembre 2003.
7. Représentant à la Chambre pour le Commerce, 2003 Report to Congress on China’s WTO
Compliance, décembre 2003.
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 323
marchés pour les pays méditerranéens et le Mexique en ce qui concerne
les produits transformés à base de coton (textile et habillement).
Les marchés de l’énergie
La forte croissance de l’économie chinoise entraîne une forte augmentation de sa consommation d’énergie. Or la production locale
augmente bien plus lentement que la demande (tableau 3), ce qui fait
de la Chine un importateur de pétrole déterminant dans la dynamique
de ce marché mondial.
La croissance chinoise s’accompagne d’une forte augmentation de la
demande d’énergie. Les industries de base composent l’essentiel de
l’activité industrielle : ciment, sidérurgie, industries chimiques et
métallurgiques, bâtiment, travaux publics, infrastructures de transport ; toutes ces activités sont intensives en énergie, même si les technologies utilisées dans les capacités nouvelles sont relativement
économes par rapport à des technologies plus anciennes. Par ailleurs,
l’élévation du niveau de vie moyen et l’urbanisation croissante du pays
entraînent une très forte augmentation des besoins énergétiques dans
le secteur des transports, et la demande d’énergie des ménages, plus
importante, est essentiellement tournée vers les produits pétroliers et
l’électricité. La résultante attendue de ces évolutions serait la suivante :
en retenant une hypothèse de croissance moyenne de 7,8 % par an
pour la période 2000-2015, l’intensité énergétique de l’économie
Tableau 3.
Production, consommation et échanges internationaux de charbon,
pétrole, gaz naturel ; monde et Chine, 1994 et 2002
(en millions de tonnes équivalent pétrole, tep)
Chine
Production
mondiale
1994
Échanges
Réserves
internationaux (milliards
de tep)
Production
Consommation
Solde
des échanges
extérieurs
2002
1994
2002
2002
1994
2002
1994
2002
Charbon
2 182 2 379
275
419
76,7
619
703
611
669
+9
+ 60
Pétrole
3 224 3 557 1 803 2 153
2,5
146
169
158
259
– 12
– 100
Gaz naturel
1 880 2 275
1,3
15
29
15
29
0
0
308
523
1994
2002
Source : British Petroleum Inc., BP Statistical Review of World Energy, juin 2003 et juin 1995. Remarque :
1 tonne de charbon = 0,67 tonne équivalent pétrole.
324 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
chinoise devant baisser fortement, la demande d’énergie du pays s’élèverait de 3,3 % par an8.
La Chine satisfait cette demande accrue d’énergie tout d’abord par sa
production de charbon, qui couvre les deux tiers de la production
énergétique nationale. C’est la ressource la plus abondante du pays
(95 % de ses réserves d’énergie fossile). Le charbon est une énergie
très polluante, mais la Chine n’a pas signé le Protocole de Kyoto sur
la limitation des émissions de gaz à effets de serre (septembre 1997) et
elle ne se contraint pas à réduire sa production et son utilisation de
charbon, qui restent ainsi à la base du bilan énergétique chinois pour
l’avenir. La production chinoise de charbon augmente désormais plus
lentement, du fait de la fermeture de petites mines locales aux coûts
de production élevés et aux conditions d’extraction peu sûres. Elle est
tirée par plusieurs demandes : une demande d’électricité tout d’abord,
en très vive croissance (plus de 6 % par an), satisfaite aux trois quarts
par la combustion de charbon ; différentes demandes industrielles de
charbon vapeur, en croissance également ; une demande des ménages,
qui diminue, les citadins étant de plus en plus réticents à utiliser cette
énergie. La sidérurgie constitue également un important débouché
spécifique pour le coke, dont la consommation devrait continuer à
augmenter d’au moins 3 % par an. En résumé, on estime que la production chinoise de charbon s’élèvera de 2,4 % et la consommation
de 2,1 % par an. Les exportations chinoises augmenteraient ainsi
quelque peu ; elles se montent aujourd’hui à 90 Mt (14 % des échanges
internationaux de charbon). La Chine reste ainsi dans la région un
concurrent de l’Australie et de l’Indonésie face aux gros importateurs
que sont le Japon, l’Inde et la Corée du Sud. Cette concurrence ne
saurait avoir d’impact sensible sur l’ensemble du marché mondial.
Le pétrole est le marché énergétique sur lequel la Chine pèse le plus.
Depuis 1993, elle importe pétrole brut et produits raffinés dans des
quantités croissantes. En 2003, la consommation nationale s’est élevée à
275 Mt, couverte par 175 Mt de production locale et 100 Mt d’importa8. A. Ball, A. Hansard, R. Curtotti et K. Schneider, China’s Changing Coal Industry. Implications and Outlook,
Canberra, Australian Bureau of Agricultural Resource Economics (ABARE), mars 2003. Cette prospective
correspond à un scénario de référence sur lequel convergent la plupart des observateurs. Voir par exemple
J. Sinton et D. Fridley, What goes up: Recent Trends in China’s Energy Consumption, Berkeley, CA.,
Lawrence Berkeley National Laboratory, février 2000 ; Département d’État américain à l’énergie, Energy
Information Administration: International Energy Outlook 2001, Washington, D.C., 2001.
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 325
tions. Ces importations correspondent à 36 % de la demande intérieure
du pays et à 5 % des échanges internationaux de pétrole. La consommation chinoise de produits pétroliers continuera à augmenter massivement, la demande de transports de passagers et de marchandises de
plus en plus forte ne pouvant être satisfaite que par des carburants pétroliers. Pour alléger sa dépendance, la Chine ouvre son industrie pétrolière en amont à des capitaux étrangers : les plus grandes firmes pétrolières internationales sont ainsi présentes dans la prospection et le
transport de pétrole. Mais les réserves pétrolières du pays sont faibles
(2,5 milliards de tonnes, soit 1,7 % des réserves mondiales). Pour réduire encore sa dépendance, la Chine a engagé des capitaux dans la
prospection et la production pétrolières au Kazakhstan, au Soudan, en
Iran, en Azerbaïdjan, en Russie, au Vietnam, au Venezuela, en Irak et en
Indonésie, et ce, par le biais de trois entreprises : essentiellement China
National Petroleum Corporation, à laquelle on peut ajouter Sinopec et
China National Offshore Oil Corporation. La Chine restera en tout
état de cause un importateur majeur de pétrole – ses principaux fournisseurs sont aujourd’hui l’Indonésie (30 Mt), l’Iran (15 Mt) et l’Arabie
Saoudite (15 Mt) – dans des proportions qui peuvent contribuer à raffermir les cours mondiaux lorsqu’une conjonction de facteurs joue
dans ce sens : si la demande de pétrole chinoise ne représente que 7,4 %
de la demande mondiale, son accroissement correspond au tiers de l’accroissement de celle-ci (tableau 4). Sachons toutefois proportions garder : les États-Unis importent 550 Mt de pétrole par an, le Japon
240 Mt, la Chine, comme la Corée du Sud, l’Allemagne, la France et
l’Italie, environ 100 Mt chacune. Par ailleurs, le marché pétrolier
international est un vaste marché sur lequel s’échangent 60 % de l’offre
mondiale de pétrole, marché qui peut désormais amortir d’importantes
fluctuations.
La croissance chinoise s’accompagne essentiellement d’une augmentation des importations pétrolières forte, notable et durable ; le pays
en deviendra bientôt le deuxième consommateur, après les ÉtatsUnis. La Chine contribue à entretenir la dynamique de l’industrie
pétrolière internationale par des investissements étrangers sur son sol
et par des investissements chinois dans certains pays producteurs.
Elle contribue ainsi à diversifier l’offre mondiale de pétrole, n’hésitant pas à nouer des relations avec des pays qui sont en froid avec les
États-Unis.
326 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
Tableau 4.
Demande de pétrole par région, 2002-2004
(en millions de barils par jour, Mb/j)
Changement annuel
Demande
2003
2002
2003
2004*
5,49
+ 0,27
+ 0,55
+ 0,58
Amérique du Nord
24,63
+ 0,16
+ 0,46
+ 0,28
Europe (OCDE)
15,98
– 0,18
+ 0,13
+ 0,18
Ensemble du monde
78,57
+ 0,16
+ 1,59
+ 1,65
Régions
Chine
Source : IEA, Monthly Oil Market Report, 11 mars 2004.
* : en rythme annuel.
Remarque : 1 Mb/j = 50 Mt/an.
Les marchés des métaux
La Chine est fortement engagée sur les marchés internationaux des
métaux avec des déséquilibres souvent importants (tableau 5), susceptibles d’influer de façon conjoncturelle sur les prix9. Une filière est
particulièrement affectée par la croissance chinoise, celle de l’acier.
Premier producteur mondial, la Chine est toutefois loin de couvrir sa
demande : aussi le pays cherche-t-il à accroître son offre dans une
période où les surcapacités mondiales sont préoccupantes pour l’ensemble de la filière.
La croissance chinoise implique une forte consommation de métaux
destinés aux infrastructures de transport et communication, aux
industries de biens d’équipement et aux industries de transformation,
dont l’offre s’adresse aux demandes intérieure et extérieure.
En 2003, la Chine est déficitaire sur les trois grands marchés de
métaux : elle importe du minerai de fer (97 Mt, soit 19 % du commerce
mondial), de l’acier, de la bauxite, de l’aluminium métal (2,4 Mt, soit
9 % de la production mondiale), du minerai de cuivre (2,2 Mt, soit
17 % de la production mondiale) et du cuivre métal (0,8 Mt, soit 6 %
de la production mondiale). Pour ce qui est des métaux de moindre
poids économique, ses échanges extérieurs de nickel sont équilibrés et
elle exporte le tiers de sa production d’étain (11 % de la production
9. US Geological Survey: Mineral Commodity Summaries, janvier 2004 ; Pui-Kwan Tse, US Geological
Survey: The Mineral Industry of China, 2002 ; Th. Rumbaugh et N. Blancher, China: International Trade and
WTO Accession, Washington, D.C., Fonds monétaire international, « IMF Working Paper », mars 2004.
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 327
Tableau 5.
Production et commerce international des principaux métaux,
monde et Chine, 1994 et 2003
(en millions de tonnes, Mt)
Solde du commerce
extérieur de la Chine
Production
Monde
Chine
1994
2003
1994
2003
1994
2003
Minerai de fer
992
937,3
239
242,0
– 37
– 97
Acier
725
902
93
212
+4
nd
Aluminium
19,1
25,5
1,5
3,6
– 0,2
– 2,4*
Cuivre
11,1
14,4
0,74
1,5
– 0,06
– 0,8*
1994
2001
1994
2001
1994
2001
Nickel
0,84
1,13
0,03
0,05
0
– 0,04
Étain
0,22
0,28
0,07
0,09
+ 0,03
+ 0,03
Plomb
2,79
6,59
0,47
1,18
+ 0,18
+ 0,45
Zinc
7,13
9,23
0,99
2,05
+ 0,28
+ 0,54
* : estimations.
Sources : Ph. Chalmin (dir.), Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 2000, 2002 et 2003, Paris, Economica,
2000, 2002 et 2003 ; Flash CDC IXIS, n° 102, avril 2004 (pour les données de 2003).
mondiale), 40 % de sa production de plomb (7 % de l’offre mondiale)
et le tiers de sa production de zinc (7 % de la production mondiale).
La Chine, premier producteur mondial d’acier, connaît une situation
paradoxale : déficitaire, elle cherche à réduire sa dépendance à un
moment où les excédents mondiaux sont massifs. Elle accroît son offre
d’acier de 6 % par an en moyenne, avec des importations de minerai de
fer qui ont doublé au cours des sept dernières années et qui couvrent
désormais le tiers des besoins du pays ; la Chine est aussi le premier
importateur mondial d’acier métal. Le Brésil et l’Australie trouvent là
un débouché important et croissant pour leur minerai ; en revanche, les
producteurs d’acier de la région, Japon et Corée du Sud tout particulièrement, rencontrent là un concurrent dangereux. Dans ce domaine, les
États-Unis isolent leurs producteurs nationaux en érigeant des barrières tarifaires à l’importation, au détriment des producteurs européens et brésiliens en particulier : le marché international de l’acier se
trouve soumis à une concurrence d’autant plus vive que le vaste marché
des États-Unis est fermé. Une telle situation ne saurait durer : les sur-
328 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
capacités mondiales de production d’acier10 avoisinent les 30 %, la vive
concurrence entre producteurs devant aboutir, sous l’égide de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), à
des accords de fermeture concertée de capacités. Les capacités nouvelles dont se dote la Chine correspondraient ainsi à une réorientation
géographique des débouchés pour les exportateurs de minerai de fer,
depuis les pays réduisant leurs capacités vers la Chine, qui les accroît.
La production et la consommation d’aluminium étaient équilibrées en
Chine jusqu’en 1994 ; un déficit s’est alors creusé, avec des rythmes
d’augmentation de la demande (+ 15 % par an) et de l’offre (+ 12 %
par an) très soutenus. Les grands exportateurs de bauxite et d’aluminium que sont l’Australie, le Brésil et le Canada trouvent là des
débouchés importants, qui devraient disparaître progressivement avec
la mise en service de nombreuses unités nouvelles de production : on
estime que la Chine, premier producteur mondial d’aluminium,
deviendra dans quelques années un exportateur majeur.
La production et la consommation de cuivre s’équilibraient : la Chine
est désormais importatrice nette aussi bien de minerai que de métal.
Le pays constitue un débouché important et durable pour les grands
exportateurs que sont le Chili, le Kazakhstan et le Pérou. Le déficit
chinois en cuivre se creuse.
En ce qui concerne les métaux de moindre poids économique (nickel,
étain, plomb, zinc), l’impact de la Chine sur les marchés internationaux reste conjoncturel ; les excédents tendent certes à se réduire,
mais aucune évolution structurelle majeure ne paraît se dessiner,
comme c’est le cas pour l’acier, l’aluminium et le cuivre.
Ainsi la croissance chinoise pèse-t-elle sur la sidérurgie mondiale, le
pays, déficitaire, accroissant ses capacités dans un environnement
structurellement pléthorique, ce qui ralentit le processus d’assainissement de la filière. Elle pèse également sur la filière aluminium, où
d’énormes capacités, en cours d’installation, devraient accroître considérablement l’offre mondiale. Dans cette dynamique, la Chine constitue un débouché important pour le Brésil et l’Australie (minerai de fer
et bauxite), le Chili, le Pérou et le Kazakhstan (minerai de cuivre et
10. Ph. Chalmin (dir.), Rapport Cyclope, les marchés mondiaux 2002, op. cit. [4], p. 391.
LA CROISSANCE CHINOISE ET LES MATIÈRES PREMIÈRES / 329
cuivre) et le Canada (aluminium). Elle est aussi un débouché important pour les investissements directs étrangers dans les trois grandes
filières de métaux (acier, aluminium et cuivre).
La vive croissance de l’économie chinoise entretient la dynamique des
grands marchés de matières premières, par-delà leurs diversités. Elle
contribue à l’élévation du cours des matières premières mais ne l’explique pas à elle seule. Elle ne focalise pas sur elle, de façon excessive,
les flux géographiques de ces produits de base, du moins guère davantage, en proportion, qu’au cours des deux précédentes décennies,
exception faite des filières soja et coton, pour lesquelles les États-Unis
faussent le jeu de la concurrence (en subventionnant leurs productions) et ont instauré des relations privilégiées avec la Chine. Elle ne
déstabilise pas les équilibres offre-demande, exception faite pour la
filière acier, où les capacités de production chinoises, en forte augmentation, s’imposent sur un marché mondial amputé du marché
américain, les États-Unis se fermant à la concurrence par de lourdes
taxes à l’importation.
D’un point de vue géopolitique, la plus grande implication de la Chine
dans les marchés de matières premières (et singulièrement dans les
marchés pétroliers) lui confère un rôle majeur qui l’autorise à lier des
relations avec des partenaires que les États-Unis cherchent à isoler des
échanges internationaux (il en est ainsi pour l’Iran, l’Irak, le Soudan,
le Venezuela) ainsi qu’un rôle de modérateur dans les différends
territoriaux relatifs à la mer de Chine (le pays y est en conflit larvé
avec le Vietnam, la Malaisie, les Philippines, Taiwan et l’Indonésie
pour l’exploitation des hydrocarbures).
Cette vive croissance confère à la Chine une place et une fonction précises dans les échanges internationaux, place et fonction qui devraient
s’affirmer à mesure que les avantages comparatifs du pays se confortent.
En choisissant l’intégration verticale de la plupart des filières industrielles, la Chine devient un consommateur important de produits de
base qu’elle produit ou qu’elle importe ; elle constitue ainsi un débouché pour les États-Unis (produits agricoles), l’Indonésie, l’Iran et
l’Arabie Saoudite (pétrole), le Brésil, l’Australie, le Chili, le Pérou, le
Kazakhstan et le Canada (minerais et métaux). Et elle représente un
330 / POLITIQUE ÉTRANGÈRE
concurrent sérieux pour les pays qui transforment ces mêmes matières
premières : pays méditerranéens et Mexique (textile-habillement à
base de coton), Japon et Corée du Sud (acier) en particulier. Cette
place et cette dynamique sont celles qui ont déjà caractérisé, pour les
mêmes raisons, le Japon, la Corée du Sud et les autres petits pays
industriels d’Asie, et qui ont contribué à la croissance et à l’interdépendance accrue des acteurs engagés dans l’économie mondiale11.
Cette fois, l’insertion de la Chine s’effectue dans des marchés internationaux plus vastes et plus réglementés, plus aptes à digérer sans heurt
majeur ce nouveau partenaire. Par ailleurs, cette insertion s’accompagne d’importants flux d’investissements directs vers la Chine et
depuis la Chine, qui contribuent à accroître l’offre de produits et de
marchandises tout en créant des interdépendances financières entre ce
pays et ses partenaires commerciaux. Toute cette dynamique est largement centrée sur le bassin du Pacifique et sur l’Asie centrale ;
l’Europe risque de ne pas être invitée à en partager les effets positifs,
du moins pas en proportion de sa place dans l’économie mondiale. ■
11. E. Prasad et Th. Rumbaugh, « Au-delà de la grande muraille », Finances et Développement, décembre
2003, p. 46-49.