Elise et Clayre 10 p

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Elise et Clayre 10 p
Élise et Clayre
Je suis née ici, au Causse de la Selle, je suis partie après le
lycée et j'ai beaucoup voyagé pendant quelques années.
Êtres humains, La Grange, lieu culturel, 27 et 28
Une autochtone, enfin ! Il n'y en a pas beaucoup...
ans, Causse-de-la-Selle, novembre 2010.
Il y a environ cinq ans, j’ai rencontré l’équipe de La
Grange, un groupe de potes bien soudé. Ils ont
construit un lieu de résidence, d’éducation et
d’expérimentation artistique et culturelle. Ce qui
m’avait frappée c’étaient leurs jeunes âges, très jeunes
dans l’ensemble pour porter un tel projet et la joie
qu’ils mettaient dans tout. J’ai toujours été étonnée par
leur dynamisme et leur ouverture d’esprit. Ils n’avaient
pas l’air d’être en train de perdre leur temps à être en
colère comme j’avais pu le faire à vingt ans. Quelques
années plus tard, je les retrouve, ayant avancé sur
tous les plans.
Comment êtes-vous arrivées ici ?
Claire : En fait ici, ce n'est pas exactement les Cévennes, ça
l'est au niveau du bassin de vie mais pas vraiment sur les cartes
géographiques ni sur la végétation. Nous sommes sur le Causse
au-dessus de la vallée de l'Hérault et de la vallée de la Buège.
Pas vraiment, mais mes parents sont arrivés peu avant ma
naissance en 1979, donc on reste des étrangers. Ils sont
instituteurs tous les deux et l'endroit leur a plu. Mon grand-père
avait acheté une vieille Grange qui ne valait rien à l'époque,
complètement en ruine, il n'était pas du coin et j'ai racheté les
parts à ma famille. Il n'y a qu'un hectare autour de la maison
mais les terres à côté sont à ma famille aussi, donc on peut en
faire un certain usage.
Je suis salariée de l'association Bouillon Cube depuis deux ou
trois ans. Je viens d'arrêter pour me prendre une année
sabatiquement bébé. C'est mon activité principale, à part
chercher des champignons et aller au marché le vendredi matin.
Avant de créer Bouillon Cube nous avons organisé un festival
pendant trois ans au village, cela s'appelait : Vis la joie, musique,
cirque, théâtre... On s'était aperçu qu'il y avait des conditions
favorables dans le coin : une demande du public, des
partenaires prêts à bondir, on a ressenti une bonne dynamique.
Avant, Élise et moi avons beaucoup monté des projets à
l'international. De mon côté, particulièrement en Afrique, au Mali.
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Élise en Inde. Nous avons aussi toutes les deux bossé au
Cambodge et là-bas, on a commencé à en avoir ras-le-bol
d'œuvrer pour des ONG qui ne nous correspondaient pas.
C'était assez trash, on n'était pas du tout d'accord moralement
avec ce qui se passait, surtout au Cambodge, ça touchait
presque à l'horreur. Pendant ce temps-là, je continuais mes
études à côté de conception projet culturel avec une
spécialisation à l'international la dernière année.
Au début, nous avons monté Bouillon Cube plutôt pour
poursuivre nos projets. Théâtre-forum à Dakar, édition bilingue
d'albums pour enfants... Le nom de l'association vient du fait que
là-bas, le Bouillon cube est dans tous les plats.
Lorsque nous avons commencé à faire quelque chose au niveau
local, nous n'avons quasiment pas eu le temps de bosser sur
nos projets en Afrique. Ici, nous avons développé des activités
jeunesse dans la culture, une programmation, puis des
résidences artistiques.
C'est drôle que l'on ait crée l'association pour l'étranger et que
finalement, on se soit développé localement, en France.
Passons à vos activités présentes, après
un démarrage tranquille à la Grange, cela
a pris beaucoup d'ampleur rapidement !
On s'est aperçu qu'il y avait un public pour des trucs auxquels on
ne se serait jamais attendu. Nous avons halluciné sur des
soirées de musiques expérimentales ou de danses
contemporaines. Il faut faire de la communication et à partir de
là, les gens se déplacent. Pourtant la situation du Causse n'est
pas évidente et peut paraître paumée. Dans le village il y a trois
cents habitants. Ce n'est pas un endroit de passage, c'est un
sorte de cul-de-sac assez loin de tout, on ne vient pas par
hasard.
Ce qui nous intéresse, c'est tout ce qui tourne autour du
socioculturel, c'est le terme classique. On s'en fout des
spectacles fracassants ou super connus. C'est de l'action locale,
du dynamisme de territoire autant culturel qu'éducatif. Donc des
activités jeunesses avec interventions en milieu scolaire ou
extra-scolaire sur des thèmes artistiques.
Nous avons plusieurs saisons culturelles : L'été, la partie
immergée de l'iceberg c'est une programmation tous les
vendredis soirs avec spectacles et concerts. Le samedi, soirée
plus calme. A l'automne, on accueille des résidences sur un
mois. Cette année il y a eu un projet mongol pendant trois
semaines puis le Cirque Oblique.
Une résidence, cela consiste à mettre à disposition du matériel
et des moyens de réalisation pour concrétiser les projets des
artistes.
Ensuite en hiver, on fait une programmation itinérante cette
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année, dans les communes.
Au printemps, ce sont des résidences d'une semaine et à la fin
les artistes présentent au public leur création quel qu'en soit
l'état.
A la fac de Nîmes à dix-huit ans. Depuis on a fait des choses
chacune de notre côté, mais on s'est pas mal suivi quand-même,
y a pas à dire ! (Rires). Ouais ouais on est bien potes !
(Sur ces entrefaites, Élise ouvre la porte)
Nous avons une sacrée équipe de bénévoles. Au début, il y avait
du bénévolat dans tous les sens même pour faire notre
communication, site internet, etc...
Comment cela se passe au niveau du lieu
de vie ?
On est plusieurs à vivre ici, il y a des gens qui ne comprennent
pas forcément et qui passent pour savoir s'ils peuvent s'installer.
Mais moi je pense que c'est affinitaire. C'est un choix, il y a des
lieux complètement ouverts, d'autres fermés. Ici c'est semiouvert, cela ne veut pas forcément dire qu'il faut se connaître de
longue date mais il faut que l'on s'entende bien. Du coup nous
sommes six en général et l'été c'est vingt ou trente. Il y a
beaucoup de passage et trois lieux de vie très séparés, voire
plus. Entre la maison, l'espace collectif, l'espace des artistes, les
caravanes...
Élise a disparu ! J'aimerai bien lui poser des questions,
comment vous êtes-vous rencontrées ?
On était en train de parler de toi.
Élise : (Rires) Heureusement qu'on est potes ! Il faut vraiment
être potes pour faire ça, parce que tu passes par des périodes
très difficiles.
Claire : Nous sommes vraiment deux à avoir la vision globale de
l'association. Il faut être cent pour cent ensemble.
Et les mecs c'est la main-d'œuvre ?!
Élise : Ah non, pas seulement parce que c'est un
fonctionnement associatif, nous discutons de plein de choses au
sein de l'association sur des valeurs, des objectifs. Au niveau de
l'essence du projet nous avons fait le choix à deux et nous
sommes complémentaires, déjà sur les compétences. On
s'enrichit, on est allé très vite en quatre ans, on a monté un truc
qui a de la gueule mais ça veut pas dire qu'on s'en contente.
Est-ce que c'est une société matriarcale ici ? (Rires)
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Élise : Y a un poil ça quand même !
Claire : Ça c'est les Cévennes, c'est une terre de femmes !
Peux-tu peux me décrire quelques personnes et leurs
compétences pour que l'on comprenne comment vous avez
monté ce lieu de vie ? Comment pourrait-on décrire les
habitants de La Grange ?
Claire et Élise : Ça change, ça évolue. Il y a Yoan qui est
ingénieur son, Corentin qui n'est plus toujours là, ébéniste.
Jérôme, bricoleur en tous genres, salarié de Bouillon Cube
aussi, qui était élagueur. Ils se sont tous pas mal occupés de la
maçonnerie et du terrain. Jamil, bénévole actif, fabrique des
huiles essentielles...
Élise : Je donne aussi des stages artistiques avec les enfants,
on va monter un centre aéré. La petite dernière arrivée parmi
nous, c'est Anaita qui est danseuse. David est plutôt branché sur
l'éco-habitat.
Claire : C'est un métissage entre des gens du coin et d'ailleurs,
mais en général, on a grandi ici. Il y a encore quelques
personnes qui pensent que l'on n’est pas chez nous mais cela
ne m'influence pas.
Ce n'est pas difficile de s'intégrer, Élise a bossé six mois à la
maternelle et cela suffit, elle connaît mieux que moi les gens du
Causse ! Par exemple, je trouve que ce qui se passe à Sumène,
au niveau du bénévolat des Elvis Platinés autour du festival des
transcévenoles, est extraordinaire. Tu te rends compte du
métissage qu'il y a entre vieux cévenoles, anciens néos et
nouveaux ? C'est complètement génial. Et ici, c'est notre objectif
de créer une dynamique autour du territoire et des populations.
Tout comme les Elvis Platinés (cf : interview) ont participé à cela,
j'espère que nous faisons de même.
Élise : Déjà si tu prends le public que l'on touche pendant les
soirées d'été c'est très rigolo : des gamins à partir de six ans
jusqu'à un vieux papi du coin qui a plus de quatre-vingt ans et
qui vient à toutes les soirées ! On est intergénérationnels.
Et toi Élise, comment es-tu arrivée ici ?
Avais-tu un imaginaire sur les Cévennes ?
Élise : Je suis venue faire mes études à Nîmes. Je viens des
Pyrénées orientales, de Catalogne, c'est une terre de résistance
qui n'est pas la même que les Cévennes mais on retrouve des
similitudes. Après avoir voyagé j'ai atterri ici en 2006.
J'intervenais déjà à l'école maternelle. Je ne me voyais pas
habiter en ville, je viens d'un village bien paumé.
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Quand je suis arrivée je ne connaissais pas du tout les
Cévennes, j'ai pris conscience après qu'il y avait une ambiance
particulière. Dans l'image nationale des hippies qui retournent à
la terre, j'avais plutôt le Larzac ou l'Ariège en tête. Mais par
contre j'ai pris conscience, il n'y a pas longtemps avec Ganges
1900 ou la manifestation des fileuses de soie, de l'histoire de
cette terre.
Claire : Notre parcours n'est pas prémédité, nous avions une
opportunité de baraque, on s'est retrouvé là. C'est vrai que mes
parents sont arrivés au début des années quatre-vingt et que ce
cas de figure est plutôt rare ici. Au Causse même, c'est
beaucoup de vieilles familles.
Après, je ne sais pas si cela t'intéresse de parler des néo-ruraux,
c'est un truc qui fait partie de la problématique dans le boulot,
auquel il faut vraiment veiller. J'ai l'impression que notre
génération a fait le lien qui avait été vraiment difficile avec nos
parents. Eux étaient arrivés très campés sur leurs positions. Ce
que je trouve assez couillon des deux côtés : autant les
villageois un peu ancestraux, un peu chasseurs, ont tout de suite
pris un peu en grippe les gens qui arrivaient de partout. En
même temps la génération de mes parents à cette époque-là, de
ce qu'on m'en a raconté, était assez intrusive et sans-gêne, pas
très respectueuse quoi.
On ferait ça à l'heure actuelle en arrivant en Afrique dans un
village et en disant- vous êtes tous des cons de chasser comme
ça, la battue au sanglier c'est barbare, on se ferait défoncer
immédiatement et traité de colonialistes. Or ici, pour moi, c'est
un peu ce qu'ils ont fait tous les néo-ruraux, même si j'exagère.
Élise : En tout cas la population ici, je la trouve super motivée et
très intéressante, on propose des ateliers pour les gamins. On
passe pour qui nous ? Une communauté comme tu dis ? Enfin
les gens ne savent pas trop ! Pourtant ils nous ont confié les
gamins et ça se passe très bien. C'est des gens qui sont en
demande d'activités mais un truc de fou ! Ils nous font confiance.
Quelles sont vos déterminations ou vos
moteurs, sont-ils conscients et présents ?
Élise : C'est vrai que lorsqu'on a commencé on ne s'est pas
posé de questions sur notre mode de vie parce qu'on était
jeunes, le groupe oscillait entre 21 et 24 ans. Lorsqu'on s'est
rassemblé pour parler de l'association, on n'a pas forcément dit
des choses comme : « j'aimerai que mon mode de vie soit
comme ça, je n'ai pas envie d'être salarié, de dépendre d'un
patron... Jamais on n'avait pensé à ça ».
Et le fait que vous proposiez de la nourriture bio ou locale ?
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C'est naturel, avant d'être à La Grange on y faisait déjà attention.
Par contre, la qualité on s'en rend compte maintenant : de
bosser avec les gens qu'on aime dans un milieu rural, c'est un
luxe monstrueux. Le fait de vivre à la campagne, c'était logique,
on a jamais voulu créer quelque chose en ville, c'est de l'ordre
du sensible. Utiliser des produits locaux, travailler avec les
agriculteurs.
Et à propos du bassin de phyto-épuration et les toilettes
sèches dans un lieu public ? A-t-il fallu se battre pour ces
choix ?
Claire : Il y a deux choses différentes : ce que l'on peut faire
dans le cadre privé pour l'habitation et le côté professionnel. Ce
qui est professionnel, nous le faisons dans les cadres, ce qui est
privé, nous le faisons au mieux. Nous sommes persuadé que la
phyto-épuration est un bon système de traitement des eaux
usées donc nous l'avons fait à un niveau privé. Tout ce qu'on
nous demande c'est de faire des analyses. Tant que c'est nonconforme mais non-polluant on te laisse tranquille pendant
quatre ans. Pour ce qui est des toilettes, nous avons le droit si
nous mettons une plaque en béton mais il faut composter dans
un lieu spécial.
Pour en revenir à une autre réalité, si nous n'avions pas été
intransigeantes sur l'espace public et privé et que nous n'avions
pas été sévères, nous serions sur la paille depuis longtemps !
Était-ce dur d'avoir une vie intime ici ?
On a remis les pendules à l'heure.
Élise : Le lieu de vie marche avec l'énergie de l'association, pour
moi tu ne peux pas séparer les deux.
Claire : Ce que je trouve drôle par rapport aux règles ou aux
droits, c'est que lorsque j'étais jeune, j'avais des vieilles pensées
anarchistes, un peu idéalistes, je n'avais que 24 ans lorsqu'on a
commencé le projet. Mais en fait en remontant un mini-système
ici, une microsociété, je me suis rendue compte que c'étaient
vraiment des idées non plausibles. Il y a une espèce de
perversion générale qui fait que les gens sont irresponsables
même parmi nos potes, parce que je crois que l'on est dans une
société tellement fliquée que si tu laisses la liberté aux gens, ils
font juste n'importe quoi. Tout ce que nous avions réfuté sur la
société à grande échelle, comme l'autorité, les règles, la
répression en quelque sorte ont été revisité. Le fait qu'il y ai t
l'alcool au bar change beaucoup de choses.
Élise : Si on ne rappelle pas pourquoi le projet et là, les gens ne
gardent pas le cap. Nous nous battons aussi pour que les
villageois n'aient pas de préjugés du style : ce sont des jeunes
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qui viennent s'installer, qui picolent, qui font n'importe quoi avec
un projet qui va se casser la gueule au bout de cinq ans. Non,
nous sommes toujours là, nous avons envie d'avoir des super
relations avec les villageois, avec la mairie, avec les gens qui
travaillent ici.
Claire : L'image que l'on veut donner de Bouillon Cube, c'est
très important. C'est aller jusqu'à ce que le soir quand j'arrivais à
l'apéro dans un groupe de potes, il y avait un froid, les
personnes n'avaient plus du tout envie de partager ce moment
avec moi parce que j'étais juste la chiante qui allait demander de
ranger les verres et de faire la vaisselle.
Il y a une vraie maturité du collectif maintenant, à l'heure actuelle
tout le monde a une idée claire des tenants et aboutissants et de
nos buts, en tous cas ceux qui forment le noyau dur.
Élise : Mes valeurs personnelles et privées et les valeurs
collectives et publiques de l'association se sont complètement
trouvées. L'envie d'être sur un lieu collectif qui brasse de
l'énergie et à la fois qui œuvre pour l'éducation artistique. Je suis
autant contente de travailler sur un tel lieu et d'y habiter l'été,
rien n'est en contradiction.
Est-ce que vous vous sentez libre par
rapport à ce que vous avez fait ?
Claire : La dernière fois j'étais fatiguée et je parlais avec une
connaissance, je disais - c'est intéressant ce qu'on fait mais c'es
dur. Elle m'a répondu - Oui c'est dur, mais mon père, lui,
travaillait à la mine, c'était dur mais ce n'était pas du tout
intéressant !
C'est sûr que nous avons eu la chance d'avoir un contexte
familial qui nous a amenées jusqu'ici, des études, des amis, des
parents, un environnement général. Nous ne sommes pas en
rupture avec nos familles. Nous vivons de manières très
différentes Élise et moi mais nous avons une exaltation en
commun depuis des années, même si on s'est calmé. Dés que
l'on nous propose un nouveau truc qui a l'air alléchant, notre
caractère de base c'est de sauter dessus de manière exaltée.
C'est de dire 'ouiiiiii' !
Élise : A l'intérieur de nos projets il y a toujours une nouvelle
mission excitante, nous ne faisons jamais la même chose, c'est
un enrichissement permanent. C'est formateur, c'est constructif,
cela nous forme dans notre personnalité aussi. Aller au fond des
choses, ce sont des choix ancrés.
Claire : C'est une copine du lycée qui m'a rappelé que je disais à
l'époque - Moi je veux faire de ma vie une œuvre d'art. Voilà où
est ma détermination profonde, nous nous sommes construite
une vie très intéressante en proposant des choses qui font du
bien. En gardant l'idée de ce que nous espérons amener au
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monde extérieur.
Est-ce que vous sentez encore des
contradictions dans ce que vous faites ?
Élise : On tend vraiment à quelque chose de cohérent. Je ne
sais pas si c'est parce qu'on a eu des expériences foireuses
chacune de notre côté, dans différents organismes avant. Ce
qu'on ne voulait pas, c'était d'être complètement à côté de la
plaque et de partir sur des objectifs qu'on ne suive pas.
Nous avons les mêmes valeurs qu'au début. Nous ne voulons
pas nous retrouver avec Manu Chao dans le jardin ou des gens
que nous n'avons absolument pas envie de voir chez nous. Faire
de la vente déguelasse. J'exagère, mais ça part vite comme ça
puisque l'on est dans une activité qui implique strass et
paillettes. Nous avons envie d'avoir affaire aux gens du village.
Pour l'instant on est fière de ce que l'on a fait.
Claire : C'est peut-être plus au niveau personnel que l'on
commence à se poser la question : qu'est-ce que tu veux faire
dans ta vie ? Ça fait quatre ans que nous n'avons pas vraiment
pris de vacances. Il faut régler la vie privée par rapport à la vie
professionnelle. Qu'il y ait des espaces où tu puisses être en
famille le dimanche. C'est normal.
Et puis vous n'avez plus le même âge... L'intérêt ce n'est
pas forcément de manger bio et de se bourrer la gueule
toute la soirée (Rires).
Élise : Oui se soigner les chakras, bouffer bio mais par contre se
bourrer la gueule toute l'année, voire pire prendre des
conneries : ah oui oui, c'est bien, c'est cohérent ! (Rires) A huit
heures du mat' le cours de yoga avec la gueule de bois !
Claire : Nous essayons d'évoluer tout le temps sur notre projet,
je pense que c'est notre sujet principal de discussion avec Élise.
Nous sommes dans la recherche et nous n'allons jamais nous
reposer sur une formule arrêtée.
Élise : C'est dans ce sens que c'est fluide, on peut remercier
notre famille, le contexte dans lequel on évolue, nous avons
confiance en nous, c'est un peu un cadeau du ciel de savoir que
ça va aller, dans toutes circonstances même quand c'est difficile.
La maturité vient naturellement.
Quelle est votre vision du monde actuel ?
Claire : Pour moi c'est variable, d'un côté, je pense qu'il faut
faire confiance à l'avenir. C'est un peu présomptueux de dire que
nous sommes en train de vivre la fin du monde. L'humanité est
vieille, elle a eu le temps de s'adapter à toutes sortes de
changements et chaque époque a l'impression de vivre sa fin du
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monde. Par rapport à cela je suis assez sereine. D'un autre côté,
je trouve cette pensée égoïste, parce que nous nous en sortons
bien en tant que femmes en France. Ici, il y a des gens qui
galèrent à mort et ailleurs c'est pire, cela m'embête qu'il y ait
tous ces gens qui en prennent vraiment plein la gueule tout le
temps. C'est trop facile de dire que tout va bien, il y a des gens
pour qui c'est très dur et il ne faut pas relâcher son attention.
Est-ce que c'est un sentiment de culpabilité ou de
compassion dont tu me parles ?
Claire : Non c'est plutôt un sentiment qui me pousse à continuer
d'être exaltée, à reconnaître la chance que nous avons ici et
continuer de créer du positif au maximum.
Élise : Je suis consciente que nous sommes vraiment dans une
phase de changement. Et le propre du changement est qu'il
excite d'un côté et fait super peur de l'autre. J'ai l'impression que
le monde change, notamment le monde occidental. C'est une
transition, c'est cyclique, il y a des périodes pendant vingt ou
trente ans qui sont plus stables, puis ça bouge. Aujourd'hui, cela
bouge énormément, mais le temps que cela se stabilise, ceux
qui souffraient déjà souffrent encore plus.
Claire : Pour nous il est facile de dire que c'est cyclique et que
cela va remonter vers le positif mais lorsque tu es en train de te
faire expulser avec ta famille, tu n'as pas le temps d'y penser. On
est gentilles nous, avec notre confiance.
Ce n'est pas parce qu'il y a des gens qui vont mal que cela
va leur servir que nous soyons pessimistes...
Élise : C'est pour cela que je fais des choses au quotidien, pour
cet optimisme universel. Après nous avons tous nos humeurs, si
tu écoutes la radio un quart d'heure, tu as juste envie de tout
arrêter - dire « bon ça suffit », et de tout péter. Puis ensuite
quand on rend les gens heureux au quotidien, tout va bien.
Élise : Nous luttons contre le matérialisme au quotidien sans le
porter comme une revendication. Simplement avec 670,54 euros
par mois, tu peux vivre heureux parce que tu as fait ce choix de
vie.
Est-ce que vous pensez qu'il y a beaucoup
de gens dans la même démarche que vous
?
Claire : Dans le monde, non. Mais dans notre environnement
proche, en Cévennes et dans le réseau où nous sommes, nous
avons l'impression d'être en force. Par exemple, une fois j'ai
rencontré un mec qui avait voté Sarkozy et j'étais très intéressée
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par son point de vue, je lui ai dit - on s'assoit, on boit une bière et
tu m'expliques. Parce que je n'avais jamais rencontré une
personne qui avait ces idées dans mon entourage, je n'en
connais pas ! Pour dire à quel point on évolue dans un cercle
fermé. Ce n'est pas parce que tu as une vision du monde
ouverte dans ton réseau que du coup elle n'est pas enfermante
aussi. Le plus grave c'est d'être persuadé d'être ouvert !
Élise : En allant à la rencontre de publics que nous ne
connaissons pas et en travaillant avec des administrations qui
n'ont pas forcément les mêmes valeurs que nous, notre boulot
nous aide à garder une ouverture personnelle.
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