Faut-il avoir peur du voile « islamique
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Faut-il avoir peur du voile « islamique
Le Soir Samedi 29 et dimanche 30 août 2009 16 focus Le port du voile à l’école (ou au parlement), ou le « burkini » à la piscine, sont autant d’indices d’une « réislamisation » de la jeunesse bruxelloise. Henri Goldman, rédacteur en chef de « Politique », y voit un défi à relever ; Claude Demelenne, rédacteur en chef du « Journal du Mardi », une menace. Faut-il avoir peur du voile « islamique » ? PROPOS RECUEILLIS PAR RICARDO GUTIÉRREZ ls sont ancrés à gauche. Fermement. Leurs prises de position sont commentées, discutées. Ces dernières semaines, Henri Goldman, rédacteur en chef du mensuel Politique, et Claude Demelenne, son homologue à l’hebdo Le Journal du Mardi, se sont déchirés sur le port du voile et sur la manière de gérer la « réislamisation » de la jeunesse bruxelloise. Le tout au départ d’une carte blanche signée Demelenne-Destexhe parue dans « Le Soir ». I Vous avez réagi très différemment à l’élection au parlement bruxellois de la première députée voilée d’Europe continentale, Mahinur Özdemir (CDH) ? Claude Demelenne : A mes yeux, cela relève clairement du retour à un vieil ordre moral, sexiste, machiste, patriarcal. Etes-vous pour l’interdiction des signes philosophiques dans les assemblées ? C. D. : Je n’ai pas de religion. Il faut en débattre. De là à s’en réjouir… Elle a été une des rares à être applaudie, lors de son installation ! Notamment par le député Ecolo JeanClaude Defossé, un laïque… Mahinur Özdemir dit avoir décidé de porter le foulard contre l’avis de son père. C. D. : Elle conforte le message des musulmans rigoristes qui incitent les hommes à voiler leurs femmes et leurs filles. L’instrumentalisation du voile par les militants de l’islam réactionnaire est un fait. Henri Goldman : Un fait contesté ! Les femmes musulmanes n’auraient donc pas de libre arbitre ? Ce ne sont que de pauvres filles et il y a toujours un homme pour leur mettre un voile sur la tête ? Allons… La féministe Françoise Gaspard a dressé une typologie du voile, sur base d’une étude sociologique de terrain. Elle a identifié quatre modes distincts. 1. Le voile de l’immigrée, celui des mères, pour qui le foulard représente la tradition, l’origine. 2. Le foulard opportuniste des adolescentes, celui qui leur permet de sortir, d’aller à l’école, bref qui jette un pont entre le cercle familial et la vie extérieure. 3. Le voile revendiqué, à travers lequel certaines jeunes filles affirment leur identité face à une société qui les refoule. 4. Le voile de la musulmane pratiquante, le seul qui soit religieux. Peut-on vraiment réduire le foulard à une marque de soumission ? C. D. : L’anthropologue d’origine iranienne Chahdortt Djavann décrit le voile comme l’étendard du système islamiste. L’ex-présidente de Ni putes ni soumises, Fadela Amara, y voit « un enfermement idéologique ». Les réactions à l’élection d’Özdemir témoignent d’une vision angélique du voile, au sein d’une partie de la gauche. Nous aurions crié au scandale si on avait élu un intégriste lefebvriste. H. G. : Le scandale ne serait pas dans sa qualité de lefebvriste. Ni dans le crucifix qu’il porterait au cou. Mais bien dans les idées intégristes qu’il véhiculerait. Je n’ai rien entendu de cet ordre dans la bouche d’Özdemir. C’est une militante moyenne du CDH, qui défend les positions d’un parti de centre-gauche. Fermez les yeux : ce qu’elle dit est dans le « mainstream » du CDH. Une femme voilée au parlement, n’estce pas un signe d’intégration ? C. D. : On jugera au discours. Mais on ne peut pas nier le prosélytisme d’un certain islam. Je n’ai aucun problème avec l’islam moderne, celui de Malek Chebel. J’ai un souci avec l’islam réactionnaire qui fait pression pour adapter à son avantage une série de lois et règlements. H. G. : Par exemple ? C. D. : C’est le principe des « accommodements raisonnables », qui consistent, sur base d’une négociation, à modifier certaines règles pour permettre une islamisation des comportements. Les pays qui les pratiquent ne le font pas en vue d’islamiser la société… C. D. : Cela peut y contribuer. Prenez la motion déposée par le nouveau député Ecolo Ahmed Mouhsin, au conseil communal de Saint-Josse, afin d’autoriser le port du foulard, de la kippa et du turban par les fonctionnaires communaux. On voit bien où il veut en venir. H. G. : Les accommodements raisonnables ne sont pas le cheval de Troie de l’islam radical ! A moins que le Centre pour l’égalité des chances, qui défend ce concept, soit un repaire d’islamistes. Leur principe, c’est un fléchissement concerté de la norme afin de réduire les discriminations indirectes. Rien d’autre. Ce sont les handicapés et pas les musulmans qui en bénéficient le plus. Une femme voilée figure parmi les conseillers du président Obama. Et au Royaume-Uni, des agents de police portent le foulard. Atteintes intolérables au principe de laïcité ? C. D. : Entendons-nous : on parle beaucoup de laïcité de combat. Cette expression a été inventée par les militants de l’islam réactionnaire. Il n’y a pas de laïcité de combat. Le sociologue Marc Jacquemain, laïc convaincu, évoque l’activisme d’une « laïcité de combat ». C. D. : Il n’y a pas de laïcité de combat, mais bien un islam de combat. Et il s’agit d’être en défensive face à cette vague verte. L’islam menace la société ? H. G. : La manière dont l’islam est vécu, aujourd’hui, par les populations de culture musulmane entre en conflit avec une conception récente de laïcité à la française. Ce modèle républicain a quinze ans d’âge. Ce n’est pas la conception d’origine, qui était beaucoup plus libérale, l’Etat se voulant neutre à l’égard des conceptions philosophiques. Dans ce contexte, il importe d’analyser les raisons qui engendrent la « réislamisation » des populations d’origine musulmane. Certains polémistes y voient un complot, de sombres menées de mystérieux groupes qu’ils sont incapables de nommer. Après des décennies d’immigration, cette population serait à la merci de petits groupes qu’on ne peut même pas identifier. Et cela suffirait à transformer notre jeunesse, la majorité des jeunes bruxellois, en fanatisés ? Croire cela, c’est ne rien comprendre aux dynamiques sociales ! Mais vous partagez le constat d’une réaffirmation musulmane… H. G. : Les jeunes filles d’aujourd’hui portent le voile que leurs mères avaient retiré. En quoi est-ce une menace ? La juxtaposition de conceptions de vie différentes, dans un espace multiculturel, ne menace rien. Cela n’a d’effets délétères ni sur les droits individuels ni sur la cohésion sociale. C. D. : Il y a, à Bruxelles, des zones de nondroit, souvent dans des quartiers à majorité immigrée, où des filles, trop blanches, trop blondes, ne peuvent plus circuler à certaines heures, parce qu’elles sont l’objet d’injures sexistes, racistes. Des coins où des filles d’origine maghrébine ne peuvent plus sortir sans foulard parce qu’elles se font traiter de putes. Cela menace le vivre ensemble ! Il est temps de poser des balises. H. G. : Envoyer la police ? Arracher les voiles ?… Pour les militants du Rappel, il faut revoir la Constitution en vue de faire de la Belgique un Etat laïque. Faut-il revenir sur la liberté de culte ? C. D. : Pas nécessairement. Commençons par voter une loi interdisant le voile à l’école. L’interdire dans la rue ? C. D. : Bien sûr que non ! Mais arrêtons de nous voiler la face au moment où la Belgique devient le laboratoire des militants de l’islam rigoriste. Est-ce un hasard si c’est le premier Etat d’Europe à voir une femme voilée siéger au parlement ? N’est-ce pas simplement l’effet du métissage de la société bruxelloise ? H. G. : Clairement. Arrêtons d’alimenter les fantasmes extrémistes. La carte blanche de Claude Demelenne et Alain Destexhe où ils réduisent le port du voile au radicalisme et à un signe de soumission (Le Soir du 6 juillet, NDLR) est relayée élogieusement par le site nationaliste « Français de France »… Ils ne sont pas responsables de l’usage qu’on fait de leur texte. Vous mettez aussi en cause les médias, estimant qu’à force de focaliser sur une minorité rigoriste, on laisse penser que c’est la communauté musulmane dans son ensemble qui pose problème, que toutes les filles voilées sont radicales… H. G. : Cette focalisation morbide sur le voile contribue au raidissement identitaire. Sur le très long terme, je ne peux avoir aucune sympathie pour le voile. Ceci dit, le philosophe américain Michaël Walzer nous a appris qu’il y a certes des valeurs universelles, mais que la pire des choses est de considérer qu’elles dominent toutes les cultures et que nous avons pour mission de les inculquer au reste de l’humanité. On peut espérer qu’un jour, tous les peuples partagent les mêmes valeurs. Mais cela évolue à des rythmes différents. Parfois avec des retours en arrière. Ce qui importe, c’est de comprendre pourquoi. Je ne nie pas le phénomène de raidissement communautaire au sein des populations issues de l’immigration. Une des formes que cette crispation prend est le retour à un islam identitaire. C’est beaucoup moins religieux qu’on ne le pense. Au Maroc, le foulard est une marque d’hostilité à la monarchie, au « commandeur » des croyants, un signe de conviction républicaine. Le foulard est un marqueur. Pas toujours religieux. ■ Henri Goldman Coauteur du manifeste Du bon usage de la laïcité (Aden, 2008), il a coordonné, jusqu’il y a peu et sous étiquette Ecolo, le département Migrations au Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme. Henri Goldman est rédacteur en chef de la revue de débats Politique (qu’il n’engage pas ici). Il anime un blog sur le site du périodique (http://blogs.politique.eu.org/henrigoldman/). Il est architecte de formation. 1NL www.lesoir.be