Natacha Polony: «Identité: Mélenchon contre ses amis

Transcription

Natacha Polony: «Identité: Mélenchon contre ses amis
Natacha Polony: «Identité: Mélenchon
contre ses amis»
Par Natacha Polony
LA CHRONIQUE DE NATACHA POLONY – En s’emparant du thème de l’identité, JeanLuc Mélanchon s’est attiré les foudres de plusieurs personnalités de gauche.
C’est un sujet interdit, mais pourtant omniprésent. Il y a ceux qui le
subissent et tentent de s’en dépêtrer. Alain Juppé, et son «identité
heureuse», François Hollande et sa formule abstraite en forme de pirouette:
«La France, c’est une idée bien plus qu’une identité.» Toute identité n’estelle pas une idée, complexeet mouvante, somme de symboles et de récits? Peu
importe, puisqu’il s’agit seulement de clore le débat à peine ouvert. Il y a
ceux, enfin, qui sont plus cohérents. Prononcer le mot, c’est risquer
l’excommunication. C’est aller sur le terrain de la «droite identitaire»,
s’engager sur la pente qui mène aux «années 1930» et autres «heures sombres
de notre histoire».
Voyez Jean-Luc Mélenchon. Tout à coup, un homme de gauche décide de relever
le défi lancé par Nicolas Sarkozy ou par la trop fameuse «ligne Buisson». Ou
plus précisément, le défi du réel, depuis que l’assassinat de dessinateurs
libres-penseurs par des jeunes Français à l’obscurantisme revanchard nous a
rappelé qu’un tampon sur une fiche d’état civil ne résume pas une existence
humaine. Débattre de l’identité? Chiche.
Les ligues de vertu médiatico-politiques veillent. Après Jean-Pierre
Chevènement, après Michel Onfray, un nouveau banni. Jean-Luc Mélenchon
n’est plus tout à fait de gauche !
Mais les ligues de vertu médiatico-politiques veillent. Après Jean-Pierre
Chevènement, après Michel Onfray, un nouveau banni. Jean-Luc Mélenchon n’est
plus tout à fait de gauche! Aussitôt, le porte-parole du PCF, Olivier
Dartigolles, publie un texte comme on lance un exorcisme. Et pas sur
n’importe quel support. Sur Mediapart, là où Edwy Plenel dénonce le «racisme
d’État» et explique que le burkini est un vêtement commeun autre. Olivier
Besancenot, de son côté, joue l’air de la «pente fatale»: parler
souverainisme, nation et frontière, conduit inévitablement à refuser la
liberté de circulation et d’installation. Oui, à l’heure de Calais, des
longues files de migrants et des milliers de navires fantômes en
Méditerranée, on peut défendre les grandes migrations et croire que tout se
passerait bien si les Européens n’étaient pas si frileusement attachés à
rester maîtres de leur territoire.
Depuis la fin des années 1970, depuis que le PCF a cessé de dénoncer
l’instrumentalisation de l’immigration par le patronat pour organiser le
dumping social, on ne peut plus prononcer le mot nation, à gauche ou sur
l’audiovisuel de service public, sans être taxé de fascisme. Ces gens-là
croient qu’il peut y avoir fraternité des prolétaires quand ils sont
fragilisés dans ce qu’ils ont de plus intime, leur culture et leur mode de
vie. Ils ne comprennent pas qu’il n’y a plus de lutte sociale quand il y a
des revendications communautaires, et qu’il n’y a plus d’émancipation quand
on nie le substrat historique sur lequel s’appuie la lutte pour
l’émancipation.
Interdit, donc, le débat sur l’identité de la France, sur le message qu’elle
peut délivrer à ses enfants, venus d’ici ou d’ailleurs. Interdite, l’idée
même d’un récit national. Pourtant, on objectera qu’il devrait être possible
de porter un récit national qui ne soit pas celui d’une France uniquement
chrétienne fondée par la monarchie de droit divin. Un récit national qui soit
au contraire celui d’une France héritière de la Grèce et de Rome, passée,
certes, par le christianisme médiéval, mais aussi par l’humanisme et les
Lumières ; celui d’une France qui a lutté contre l’emprise du religieux sur
la société jusqu’à communier joyeusement dans l’irrévérence et les
«gauloiseries» ; celui d’une France ancrée territorialement, dessinée par ses
paysages et ses climats, et pourtant magistralement universaliste. La France
des cathédrales, certes, mais aussi des jacqueries, celle de Valmy et de
1848, celle à la fois de Rabelais, de Racine et de Victor Hugo.
Chez les adeptes paradoxaux du métissage et de la diversité (concepts
légèrement contradictoires…), certains sont «issus de la diversité » et
d’autres non»
Mais ce récit-là ne plaît pas non plus à ces gens qui se prétendent de
gauche. «Et celle des vagues d’immigration du XXe siècle?» vous répond-on.
Oui, ce récit-là, fait de la Révolution française, de la République et du
Front populaire, celui de la sublime chanson de Jean Ferrat Ma France, porte
le même péché originel que le récit contre-révolutionnaire des nostalgiques
d’une société d’ordre: il préexiste. Jean-Luc Mélenchon-Patrick Buisson: même
combat. Vouloir transmettre à de jeunes Français venus d’ailleurs ce que fut
la France pour qu’ils en perpétuent la grandeur, c’est déjà leur imposer un
intolérable diktat, celui de s’intégrer, celui de respecter autre chose
qu’eux-mêmes.
Chez les adeptes paradoxaux du métissage et de la diversité (concepts
légèrement contradictoires…), certains sont «issus de la diversité» et
d’autres non. La France, ce n’est pas la diversité. Ces gens-là n’ont jamais
lu George Orwell et sa défense d’un patriotisme propre à préserver la culture
des classes populaires de l’uniformisation culturelle et technologique, qu’il
pressentait déjà. Ils détestent les récits, parce qu’ils détestent l’humain,
sa complexité,ses aspirations. Ils lui préfèrent une idée. Pas même une idée
de la France ou de l’Homme. Une idée d’eux-mêmes comme de gens bien. C’est si
rassurant.
Source :© Le Figaro Premium – Natacha Polony: «Identité: Mélenchon contre ses
amis»