faces then faces now
Transcription
faces then faces now
Guide du visiteur FR ¤ 1 - Gratuit pour les BOZARfriends. Téléchargeable gratuitement sur www.bozar.be Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas FACES THEN Portraits photographiques européens depuis 1990 FACES NOW 1 06.02 > 17.05.2015 FACES THEN Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas FACES NOW Portraits photographiques européens depuis 1990 Le printemps de l’image Au printemps 2015, BOZAR tourne le regard vers ‘l’autre’ à travers trois expositions. Notre printemps de l’image jette un pont entre les portraits de la Renaissance et le portrait photographique contemporain, l’intime et le collectif, l’Europe et l’Empire ottoman. Ce triptyque d’expositions raconte un récit stratifié sur la construction des identités et l’influence de la perception, débat qui reste d’une brûlante actualité à notre époque de médias sociaux, selfies et globalisation galopante. Les trois expositions créent des transversalités dans le temps et l’espace. FACES THEN. Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas et FACES NOW. Portraits photographiques européens depuis 1990, qui partent l’une comme l’autre du visage, proposent une vision nuancée de la tradition occidentale du portrait. Autrefois, seuls les riches bourgeois pouvaient se faire portraiturer. L’avènement de la photographie a déclenché un processus de démocratisation, et la palette des possibilités stylistiques s’est considérablement étendue. Que racontent le visage, la pose, les vêtements et l’environnement du modèle ? Comment s’établit la relation entre l’artiste et le modèle ? Le portrait se veut-il magnifiant ou révèle-t-il seulement une distanciation ? L’artiste campe-t-il avant tout un individu, ou le portrait vise-t-il à évoquer une classe sociale ou une communauté plus vaste ? Au spectateur de rester sur ses gardes: certains portraits contemporains font appel à des acteurs et sont entièrement mis en scène. La troisième exposition relative à l’art de la Renaissance, Le Monde du Sultan. L’Orient ottoman dans l’art de la Renaissance, suscite plutôt des interrogations sur la création identitaire. La rencontre entre l’Occident et l’Orient a produit des œuvres d’art et des objets précieux, qui ne trahissent pas seulement une influence, mais inspirent toute une gamme de sentiments, allant de la peur et des préjugés au respect et à l’attirance. Les portraits de souverains orientaux et de marchands occidentaux par des maîtres vénitiens comme Tintoret, Véronèse, Bellini et Titien focalisent l’attention. La vision de l’époque et du monde qu’ils véhiculent témoigne d’une grande ouverture d’esprit et complète les portraits des Pays-Bas par Quentin Metsys, Catharina van Hemessen, Frans Pourbus l’Aîné et bien d’autres. 2 Chief Executive Officer – Artistic Director: Paul Dujardin Director Artistic Policy: Adinda Van Geystelen FACES THEN Renaissance Portraits from the Low Countries Curators: Till-Holger Borchert, Koenraad Jonckheere Dep. Director BOZAR EXPO: Sophie Lauwers Exhibition Coordinator: Christel Tsilibaris Scenography & Technical Coordinator: Isabelle Speybrouck With dedicated support by Axelle Ancion, Leen Daems, Colin Fincoeur, Barbara Lefebure, Déborah Motteux, the BOZAR Art Handlers and our hosts. With the collaboration of: Vlaamse Kunstcollectie & Onderzoekscentrum voor de Kunst in de Bourgondische Nederlanden 3 Salle G1 Simon Bening, Autoportrait, vers 1530–1540 Quentin Metsys, Portrait d’un homme vu de profil, 1513 CONFRONTATION DES TRADITIONS Tempera sur parchemin. Paris. Musée du Louvre, Département des Arts graphiques Huile sur papier marouflé sur toile. Paris, Institut de France, Musée Jacquemart-André Sur ce minuscule portrait sur parchemin, un homme dirige vers nous un regard impassible. Ce type de portrait, qui combine un modèle de trois quarts face et un arrière-plan paysager, se rattache encore à la peinture néerlandaise du 15e siècle. Il était d’ailleurs très populaire à la fin de ce siècle, des peintres brugeois comme Hans Memling (ca. 1430/1440–1494) et Gérard David (ca. 1455–1523) en ayant fait leur marque de fabrique. Mais quelques éléments de ce petit portrait, comme le costume et le geste de la main, annoncent déjà le renouvellement du portrait au 16e siècle. Le portrait de profil est rare chez les portraitistes des Pays-Bas. Ce type, inspiré des monnaies antiques, était courant dans le portrait italien du 15e siècle, mais peu pratiqué au Nord des Alpes. Quoi qu’il en soit, au 16e siècle, il était depuis longtemps passé de mode. Dans cette composition, Metsys lui a insufflé une vie nouvelle. Le vieillard qui lui a servi de modèle a été identifié successivement comme Cosimo di Giovanni de’ Medici et le duc Philippe le Hardi, mais il est aujourd’hui retombé dans l’anonymat. Au 15e siècle, le portrait se développe comme genre autonome en Italie, en Allemagne et aux Pays-Bas. Mais il ne devient vraiment populaire dans nos contrées qu’au 16e siècle. Son succès s’explique par la fusion des traditions picturales nord-européennes et italiennes. Certains artistes, qui ne craignent pas de soumettre l’art du portrait à l’expérimentation, lui donnent un nouvel élan. De plus, grâce à l’affluence de la clientèle bourgeoise, le portrait fait l’objet d’une demande croissante. Le nombre de portraits produits est impressionnant. Les tableaux arrivés jusqu’à nous révèlent la diversité du genre au 16e siècle. Le peintre anversois Quentin Metsys (vers 1466–1530) a signé et daté ce panneau. Représentant précoce de l’école d’Anvers, Metsys était un portraitiste de talent. Il donnait souvent à ses portraits une tournure satirique. Etait-ce également le cas ici ? Qui est ce monsieur sévère d’un certain âge, dont le regard et les mains sollicitent notre attention ? Bien que cette identification ne repose sur aucune preuve, il s’agit probablement d’un autoportrait du miniaturiste brugeois Simon Bening (vers 1483–1561). Considéré comme l’un des derniers enlumineurs des Pays-Bas, Bening était connu pour ses livres d’heures. Les arrière-plans paysagers, comme ici, étaient sa spécialité. Bening a peint ce portrait a tempera et non à l’huile, comme ses enluminures. 4 5 Salle G2 PREMIÈRE SYNTHÈSE Dans le portrait, les artistes du 15e siècle se sont focalisés sur la ressemblance physique. Mais les portraitistes du 16e siècle se montrent plus exigeants : la nouvelle génération cherche avant tout à donner vie à ses modèles, tout en imprégnant ses portraits d’une grande force communicative. Les fonds sombres et les expressions neutres caractéristiques des portraits du 15e siècle font place à une diversité de fonds, symboles, expressions et gestes, qui nous donnent des indications sur l’identité, le caractère et le statut social du modèle. Dans le portrait du 16e siècle, l’accent se déplace donc vers la personnalité du modèle. Ambrosius Benson, Portrait d’un homme barbu au béret noir, vers 1530 Anonyme, Portrait d’un homme avec un œillet, vers 1525 Huile sur bois . Collection particulière Huile sur bois. Prague, Národní galerie v Praze Les mains en mouvement de ce personnage anonyme attirent immédiatement le regard. L’artiste brugeois Ambrosius Benson les a peintes avec un réalisme étonnant. Par la suite, pourtant, elles ont été repeintes. Le propriétaire de l’époque estimait-il qu’elles monopolisaient trop l’attention ? L’homme paraît vêtu avec sobriété, mais certains détails trahissent son statut élevé. Remarquez l’anneau orné d’une pierre précieuse à sa main droite et les gants de cuir souple qu’il tient. De sa main gauche, il soulève le bord de son béret, comme s’il était prêt à se découvrir. Salue-t-il quelqu’un ? Peut-être ce portrait avait-il un pendant et faisait-il partie d’un diptyque, car l’attitude du modèle et la direction de son regard suggèrent qu’il se tourne vers une personne ou un objet. Qui est ce jeune homme ? Nous ne le saurons peut-être jamais, car les attributs nécessaires à son identification font défaut. De plus, le tableau n’est pas signé. L’œillet dans sa main droite est le seul élément révélateur. L’œillet symbolisait en effet les fiançailles ou le mariage, en vertu d’une coutume qui invitait la fiancée à dissimuler un œillet dans sa robe, afin que son futur époux puisse l’y découvrir. Il est donc possible que ce portrait ait fait partie d’un diptyque, avec la future épouse en pendant. Les arrière-plans dorés, généralement réservés aux scènes religieuses, sont plutôt exceptionnels dans le portrait. à cause de ce fond doré, mais aussi de la forme du chapeau et de la position des mains, le tableau fait penser aux portraits de l’empereur Charles Quint d’après un original du peintre bruxellois Barend van Orley (Bruxelles 1487/1491–1541). L’homme se trouve dans une pièce, devant une fenêtre qui ouvre sur un paysage détaillé. Grâce au peintre brugeois Hans Memling, ce type de portrait était devenu très populaire au 15e siècle. Benson, qui connaissait certainement l’œuvre de son concitoyen, a repris ici la formule à succès de Memling. 6 7 Salle G3 un point culminant Les portraitistes du 16e siècle innovent en conciliant idéalisme et réalisme. En même temps, une importante modification se produit dans la fonction du portrait : en plus de ressembler au modèle, il doit désormais exprimer sa personnalité. Cet intérêt croissant pour la psychologie du modèle persistera à l’époque baroque. Les portraits du milieu du 16e siècle, comme le bel autoportrait d’Anthonis Mor datant de 1558, renferment souvent un contenu intellectuel complexe, aux multiples composantes. La transmission de ce contenu fait appel à différents attributs. En regardant les autoportraits de cette période, nous constatons que les peintres, non contents de vanter leurs compétences artistiques, veulent aussi mettre en valeur leur statut social et leur bagage intellectuel. 8 Anthonis Mor, Autoportrait, 1558 Joos van Cleve, Autoportrait, vers 1519 Huile sur bois. Istituti museali della Soprintendenza Speciale per il Polo Museale Fiorentino Avec le généreux soutien de Mark Weiss, The Weiss Gallery (Londres) Huile sur bois Madrid, Museo Thyssen-Bornemisza La réputation de portraitiste d’Anthonis Mor van Dashorst (vers 1517–1577) dépassait de loin les frontières des Pays-Bas : il était célèbre jusqu’en Angleterre, en Allemagne, en Italie, au Portugal et en Espagne. Il succéda à Titien (vers 1487-1576) à la cour de l’empereur Charles Quint et devint, en 1554, peintre de la cour de Philippe II. Certains de ses portraits dignes et raffinés l’emportaient, auprès de ses contemporains, sur les œuvres fluides et informelles de son confrère italien. Le style de cet autoportrait trahit les influences internationales subies par Mor tout au long de sa mémorable carrière. L’autoportrait de Mor est l’un des exemples les plus remarquables du genre. Son apparence n’a-t-elle pas quelque chose de royal ? Il tenait manifestement à faire comprendre au spectateur qu’il était bien davantage qu’un simple artiste. Vêtu de son plus beau costume et plein d’assurance, Mor s’affirme comme un homme d’importance et un pictor doctus, un artiste érudit. Le poème en grec fixé sur le panneau préparé a été composé par un peintre humaniste de ses amis, Dominicus Lampsonius. Anthonis Mor y est présenté comme le nouvel Apelle, le peintre de la cour d’Alexandre le Grand. Comme Apelle, Mor était rompu à la reproduction fidèle de la réalité. Le poème se termine par l’injonction « Mor… parle! » Et nous avons en effet l’impression qu’il va s’adresser à nous d’un instant à l’autre. Joos van Cleve (vers 1485/1490–1540 ou 1541) fut l’un des portraitistes les plus productifs du 16e siècle. Il se montre ici en buste, de trois quarts face, le regard tourné vers nous. Dans cette composition, Van Cleve se rattachait encore aux conventions stylistiques des débuts du portrait aux Pays-Bas. Par la suite, il devait intégrer dans son œuvre des éléments plus italianisants. En guise de décor, Van Cleve a choisi un fond bleu ciel, allant du foncé au clair, au lieu d’opter pour une échappée sur un paysage. Les modèles de Van Cleve se distinguent souvent par les mouvements de leurs mains. Lui-même tient ici un œillet. Cette fleur est-elle une allusion à ses fiançailles avec Anna Vydts ? S’il a peint un pendant avec le portrait de la jeune femme, cependant, celui-ci n’a pas été conservé. 9 Salle H2 RÉALISME APPARENT Au 16e siècle, la demande de portraits ne cesse d’augmenter. Le portrait a longtemps été le privilège exclusif des classes supérieures, mais, à la fin du 15e siècle et au 16e siècle, les érudits et les artisans aisés se font également immortaliser. Des portraitistes de talent comme Anthonis Mor, Adriaen Thomasz. Key et Maarten van Heemskerck satisfont à cette demande croissante. Tout en préservant l’héritage de leurs prédécesseurs par leur souci du réalisme, ils combinent celui-ci avec un raffinement esthétique accru. Les peintres se consacrent de plus en plus à l’étude du visage humain, afin de mieux pénétrer la personnalité de leurs modèles. A l’évolution du profil des commanditaires correspond l’apparition de nouveaux accents dans l’art du portrait. A la fin du siècle, nous constatons une certaine standardisation dans les styles de portraits. Entretemps, le réalisme apparent, désormais parfaitement maîtrisé par les peintres, est devenu une caractéristique fondamentale de l’art du portrait au 16e siècle. 10 Frans Floris de Vriendt, Portrait d’une dame âgée avec son chien, 1558 Maarten van Heemskerck, Portrait de Reinerus Frisius Gemma, vers 1540–1545 Huile sur bois. Musée des Beaux-Arts de Caen Huile sur bois. Rotterdam, Museum Boijmans Van Beuningen Comment un peintre peut-il exprimer la personnalité de son modèle ? Pour le comprendre, il suffit de regarder ce tableau. Le Portrait d’une dame âgée avec son chien illustre comment un peintre peut transmettre le caractère d’une personne par le rendu réaliste de son apparence extérieure et de son attitude. Impossible d’échapper au regard de cette dame corpulente au ventre proéminent. Même le chien nous regarde. Et la force avec laquelle la femme serre son animal contre elle est significative. Ce portrait imposant du fameux mathématicien, astronome et médecin Reinerus Frisius Gemma a été successivement attribué à Hans Holbein, Georg Pencz et divers artistes néerlandais, jusqu’à ce qu’au 20e siècle, la paternité de Maarten van Heemskerck (1498–1571) remporte l’adhésion générale. Van Heemskerck a peint l’érudit dans une attitude digne et assurée. Frisius porte un luxueux manteau de fourrure et désigne avec ostentation le globe de verre dans son giron. Ce globe est orné de scènes évocatrices des quatre saisons. Tant le globe que l’inscription sur le mur symbolisent le passage du temps. Le globe de verre peut aussi renvoyer aux réalisations de Gemma dans le domaine de la cartographie et à ses projets novateurs de sphères topographiques. Frans Floris de Vriendt (1519/1520–1570) était d’abord un peintre d’histoire. Ce portrait hors du commun lui a permis de démontrer sa maîtrise de la difficile perspective d’une position assise de face. Le portrait frontal était peu pratiqué au 16e siècle, surtout parce qu’il manque d’élégance et donne une impression d’arrogance. Ce n’est pas par hasard que Hans Holbein (1497/1498–1543) a choisi la position de face pour ses portraits, aussi célèbres que majestueux, du roi Henri VIII d’Angleterre. 11 Chief Executive Officer – Artistic Director: Paul Dujardin Director Artistic Policy: Adinda Van Geystelen FACES NOW European Portrait Photography since 1990 Adriaen Thomasz Key, Portrait de femme au bouquet de fleurs, vers 1564 Huile sur bois . Bruxelles, Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique Curator: Frits Gierstberg Advisory board: Vangelis Loakimidis, Olga Sviblova, Gautier Platteau, Alexandra Athanasiadou Après la mort de son maître Willem Key, Adriaen Thomasz. (vers 1545–1589) reprit à la fois l’atelier anversois de celui-ci et son patronyme de Key, comme une sorte de « marque déposée ». Etabli portraitiste, il sut se faire apprécier par des œuvres où le réalisme allait de pair avec l’élégance. La plupart de ses clients étaient issus de l’aristocratie. Dep. Director BOZAR EXPO: Sophie Lauwers Exhibition Coordinator: Christophe De Jaeger Scenography & Technical Coordinator: Isabelle Speybrouck With dedicated support by Axelle Ancion, Leen Daems, Colin Fincoeur, Barbara Lefebure, Déborah Motteux, the BOZAR Art Handlers and our hosts. Ce portrait, peint alors que Key avait à peine la vingtaine, ne laisse aucun doute sur son talent. Il a signé le panneau de ses initiales ATK et précisé l’âge de la femme (« 27 »). Après tous ces portraits masculins qui nous fixent droit dans les yeux, le regard détourné de cette jeune femme a de quoi surprendre. L’artiste souligne ainsi sa modestie, vertu essentielle pour une femme de l’époque. Ce portrait est représentatif du réalisme idéalisé du 16e siècle, que les portraitistes des Pays-Bas pratiquaient avec tant d’habileté. Le vase de fleurs en verre de Venise, peint avec brio, est un attribut inusité dans les portraits de cette époque. Peut-être annonce-t-il déjà la nature morte de fleurs, qui allait devenir si populaire dans la peinture néerlandaise du Siècle d’Or… Coproduction: Nederlands Fotomuseum Rotterdam, Museum of Photography Thessaloniki Support: ABN – AMRO, NIKON, Milo-Profi 12 13 Salle 1 Privé et public Avec les médias sociaux et l’omniprésence de l’appareil photo, la distinction entre sphères privée et publique est devenue complexe. C’est cette frontière qu’explorent les photographes quand ils utilisent le genre du portrait. Celui-ci livre quelque chose d’intime au spectateur, on se sent donc toujours un peu voyeur en le regardant. Les personnalités publiques sont accoutumées à être souvent observées et photographiées, mais elles ne dévoilent pas leur vie privée aussi rapidement. Pour les photographes, c’est un défi. Mais ne sommes-nous pas tous désormais conscients de l’impact que peut avoir l’appareil photo ? Dès les années 1990, les photographes et plasticiens ont commencé à faire des portraits dans l’espace public. Consciemment ou non, nous exprimons là ce que nous voulons être. Les identités culturelles y remontent à la surface. La rue est devenue un studio. 14 Boris Mickailov : Untitled, de la série « Case History » 1997-1998 Anton Corbijn : Luc Tuymans, Anvers, 2004 « Voilà ce que l’histoire fait des gens », nous dit indirectement le titre Case History. La série se penche sur l’affligeante pauvreté qui a touché l’Ukraine après la chute du communisme. À Kharkov, deux sans-abri sont réduits, pendant la crise, à une vie misérable dans la rue. Sous leurs pauvres vêtements transparaissent des corps blêmes. En tirant ses portraits en grand format, Boris Mickailov place les gens comme sur un piédestal. Dans cette série, il joue avec des poses et des symboles issus de la tradition du portrait peint ou de la mémoire collective. C’est ainsi que le poisson et le vin évoquent ici le célèbre récit biblique. Avec un humour grinçant, Mickailov fait de ses modèles des héros de la période postcommuniste. Le peintre flamand Luc Tuymans (1958) est assis, jambes croisées, sur une vieille chaise, vraisemblablement dans son atelier. La position est si ordinaire que l’on peut à peine la qualifier de pose. La perspective étonne : le photographe est si bas et si proche, avec son appareil, que la chaussure et la jambe de Tuymans crèvent l’image et restent floues. Le photographe Anton Corbijn a fait le portrait de héros contemporains connus : stars de cinéma, musiciens pop ou artistes. C’est un authentique portraitiste, qui ne représente pas ses modèles, généralement célèbres, sur le mode glamour, mais dans un noir et blanc brut. Dans ses portraits, Corbijn recherche l’équilibre entre image publique et vie privée. 15 SALLE 2 Le regard de l’être humain Vers 1990, des photographes et plasticiens mirent au centre de leur activité de portraitiste des inconnus, des anonymes. Il ne s’agissait plus de représenter seulement des personnalités, mais de capter l’individualité, la dignité et la vulnérabilité des gens ordinaires. Ce « regard humain » alla souvent de pair avec l’utilisation d’un appareil grand format. Cette technique, en augmentant la précision et le rendu des détails, appelait des tirages de grandes dimensions. Au début des années 1990, apparurent des séries de portraits dites « typologiques » : des séries d’images plus ou moins analogues et au même format, dont le caractère répétitif invitait à la comparaison. L’environnement ou les intérieurs, sur la photo, sont parfois choisis par le photographe. Cette information visuelle complémentaire établit un rapport, conscient ou non, entre le spectateur et le caractère ou l’histoire du modèle. 16 Rineke Dijkstra: Kolobrzeg, Pologne, 26 juillet 1992 Sergey Bratkov: Sasha, de la série “KIDS”, 2000 L’adolescente en maillot de bain semble un peu seule. Elle laisse pendre ses longs bras embarrassés. Ses jambes forment inconsciemment un contrapposto classique et ses pieds nus sont recouverts de sable. Cette attention à l’individualité et à la vulnérabilité de la jeune fille intrigue. C’est un spectacle inhabituel, assurément, que ce grand appareil photo sur pied dans le sable, près du ressac. La tête sous un voile noir comme les photographes du 19e siècle, Rineke Dijkstra prend le temps de faire la mise au point avec précision. Cette représentation d’une jeune fille sur la plage ne nous évoque-t-elle rien ? Peut-être La Naissance de Vénus de Sandro Botticelli, en 1483… Si vous pensiez à un portrait d’enfant, ce n’est certainement pas à cela que vous vous attendiez. Peu d’attendrissement ou de vulnérabilité chez cette fillette à la mode. Indifférente, elle regarde devant elle, fumant une cigarette. La salle de bain défraîchie ne convient pas non plus à un joli portrait d’enfant. Quant à son âge, quel qu’il soit, la pose d’adulte ne lui correspond assurément pas. C’est cela, exactement, que le photographe ukrainien Sergey Bratkov a voulu faire dans cette série. Il a pris le portrait d’enfants russes que leurs parents ont amenés dans des agences de mannequins. Ces figures masculines et féminines de Lolita doivent satisfaire aux attentes des adultes et à leurs rêves d’une vie meilleure. 17 SALLE 3 Lieu et culture Manfred Willmann: Untitled, 1988, de la série « Das Land, 1981-1993 » Adam Pańczuk, série « Karczeby », 2008 Dans les années 1990, les photographes se sont éloignés de l’idée selon laquelle le portrait photographique reflétait quelque chose d’essentiel de la personne représentée. Le portrait devenait dès lors et avant tout une simple image vue, comprise et appréciée suivant des traditions et conventions picturales déterminées. L’idée qu’une photo n’énonçait aucune espèce de vérité absolue ouvrait le champ à une nouvelle liberté artistique. Les photographes partirent à la recherche de nouvelles formes d’expression dans leur exploration du portrait. La notion de « portrait » fut comprise de manière plus large, touchant parfois au documentaire ou au reportage. En particulier, le rapport au paysage est établi de façon plus nette. Pour les photographes, il s’agit de savoir comment le lieu où l’on vit définit l’identité de l’individu ou de la communauté L’homme est assis dans une cuisine, un globe terrestre sur les genoux. Il porte encore son chapeau. On dirait un portrait pris sur le vif. La photo est tirée de la série Das Land (« La campagne »), que le photographe autrichien Manfred Willmann a réalisée entre 1981 et 1993. La série représente la vie quotidienne d’une communauté rurale de la province de Stiermarken où Willmann lui-même vit depuis plusieurs années. Par le caractère informel des compositions et l’usage du flash, ses photos font penser au premier abord à des instantanés presque quelconques. Rien n’est moins vrai. Willmann utilise minutieusement le langage de l’image dans le but de rendre plus proche la vie photographiée. Comment une photo peut-elle exprimer la relation historique complexe que les hommes entretiennent avec le sol où ils vivent et qui définit leur identité ? Le Polonais Adam Pańczuk aborde cette question dans sa série. Il visite le pays de son grand-père et fait poser les villageois, comme des acteurs, avec des objets symbolisant les traditions et coutumes locales. Le titre de la série se réfère au Karczeb, un vieux dialecte de l’Est de la Pologne. Le mot désigne ce qui reste après qu’un arbre a été coupé : une souche et des racines, qui ne se laissent pas arracher. Les habitants de la région ont été appelés « Karczebs » parce qu’ils sont très enracinés dans leur terre natale. Les tableaux sont parfois comiques et suggèrent une foule d’histoires. Mais Pańczuk n’offre aucun indice au spectateur, qui doit lui-même les trouver. Le noir et blanc renforce l’impression d’harmonie entre les hommes et le paysage. 18 19 SALLE 4 Le visage pour masque Le photographe et le modèle essaient tous deux, tant que faire se peut, de donner une orientation à la manière dont le spectateur regarde le portrait. Ils ont conscience de l’effet que produira le portrait sur l’observateur. Pose, éclairage, expression du visage, angle de prise de vue, arrière-plan, vêtements et éventuellement objets ou attributs évocateurs sont leurs instruments. La pose relie le genre du portrait à celui du théâtre, où l’on fait aussi « comme si », où des émotions se transmettent par le corps et l’expression du visage. L’autoportrait occupe une place particulière dans le genre du portrait. Notre visage est la partie du corps que nous associons le plus clairement à ce que nous sommes. C’est pourquoi nous nous regardons régulièrement dans le miroir. Si le visage peut révéler des sentiments spécifiques, il peut aussi les dissimuler. Comme au théâtre, le masque peut se porter ou peut tomber. Le portrait de l’artiste est un genre ancien, en peinture comme en photographie. Pour l’artiste, l’autoportrait signifie bien plus qu’un coup d’œil dans le miroir. L’autoportrait du photographe est une réflexion sur sa propre personnalité et sur lui-même en tant qu’artiste. 20 Koos Breukel: Gerard Petrus Fieret, La Haye, 2005 Konstantinos Ignatiadis: Autoportrait à Nikopolis, août 1999 Le photographe hollandais Koos Breukel est particulièrement intéressé par les gens de tout âge qui sont marqués par la vie. Dans ses portraits, il rend manifestes les traces que la vie a laissées derrière elle. En très peu de temps, Breukel est capable de créer un tel lien avec ses modèles qu’ils se relâchent. C’est alors qu’autre chose se révèle ; un masque derrière un masque. Le photographe et poète hollandais Gerard Fieret (1924-2009), qui apparaît sur cette photo, était alors tout aussi célèbre pour ses nus érotiques que pour son existence retirée. Quand Breukel voulut faire son portrait, Fieret plaça rapidement une casquette espiègle devant son visage. La photo n’est pourtant pas ratée. Au contraire, elle a saisi le penchant de Fieret à se retirer de la société. Le photographe grec Konstantinos Ignatiadis a pris cette image dans un petit village sur la côte occidentale de la Grèce. Le paysage de ruines de cette photo évoque l’Antiquité grecque. L’ombre de l’appareil photo, sur pied, est projetée sur un mur en ruine. L’ombre du photographe, à côté, s’y répète dans trois positions. Le portrait d’Ignatiadis coïncide avec le lieu où il a été réalisé. En laissant le soleil projeter son ombre sur un morceau d’histoire grecque, il nous dit quelque chose de sa propre histoire et du processus photographique. Photographier, signifie en grec écrire avec de la lumière ; c’est ce qu’Ignatiadis réalise ici littéralement. 21 SALLE 5 Formel et informel (I) L’individu dans le groupe Les travaux présentés dans cette exposition s’insèrent dans la longue tradition européenne de représentation ou de figuration d’un individu ou d’un groupe. Cette tradition se caractérise par une série de conventions stylistiques et sociales qui remontent au portrait de la Renaissance. Par exemple, il est évident que le portrait est « muet ». Aussi, dès la Renaissance, les artistes s’efforcent-ils de compenser cette absence de sons en intégrant, dans leurs images, des informations contextuelles significatives à propos du modèle. Les photographes portraitistes installent leurs modèles dans un environnement particulièrement éloquent, avec des attributs et objets choisis à dessein, ou cherchent une autre manière de faire parler les personnes représentées. 22 Nikos Markou: Life Narratives, 2013 Stratos Kalafatis: Pupil at the Athonias Academy, Karyes, de la série “Athos/Colors of Faith”, 2008 Le photographe grec Nikos Marcou a laissé littéralement parler ses sujets devant la caméra vidéo. Ses modèles sont de vraies personnes qui racontent leur vie durant la crise économique en Grèce. Ensemble, ils donnent un visage à l’âpre réalité de la crise qui s’éternise dans le pays. Stratos Kalafatis fait le portrait de moines du Mont Athos. Ils vivent dans une petite communauté de quelque milliers d’hommes, sur une presqu’île à l’est de la Grèce, où les traditions religieuses et historiques de l’Église orthodoxe ont été maintenues. Les moines ont choisi une nouvelle identité et se sont retranchés dans un micro-État religieux avec ses propres règles. Kalafatis photographie les hommes frontalement, avec quelques détails seulement. 23 SALLE 6 Formel et informel (II) Statut social et autorité Lucia Nimcová: Discussion about Democracy, de la série “Unofficial”, 2007 Christian Courrèges: Simone Veil, de la série “Capitale Europe”, depuis 1990 Qui pose le plus souvent pour un portrait ? Traditionnellement, les personnes ayant un statut important ou occupant de hautes fonctions dans la société, comme les souverains, les chefs d’État et les hommes politiques. Aujourd’hui encore, ces portraits officiels ne représentent pas seulement la personne, mais aussi sa fonction. Comment faire émaner d’un portrait le prestige et l’autorité ? Les portraitistes ont recours à la tradition picturale : depuis des siècles, des procédés et des « trucs » existent pour mettre quelqu’un en image, qui sont compris de tout le monde. Les photographes et plasticiens sélectionnés ici sont tout à fait conscients de cette tradition riche et séculaire du portrait peint. La plasticienne slovaque Lucia Nimcová joue avec le genre du portrait officiel dans une perspective politico-historique. Elle s’est plongée dans les archives photographiques de sa région natale, Humenné, et s’est imprégnée du langage des images de la propagande communiste. Ensuite, Nimcová a demandé à une série de personnes de poser à nouveau devant l’appareil photo, comme ils posaient à l’époque communiste ou comme ils étaient autrefois dans leurs fonctions officielles. Réalité et fiction, souvenir et fantaisie, présent et passé se répondent dans cette série d’une manière assez drôle. Comment autorité et leadership peuventils émaner d’un portrait ? Il suffit de regarder les photographies du Français Christian Courrèges. Il a fait le portrait, sur commande, d’innombrables responsables politiques et hauts fonctionnaires à l’origine de l’unification européenne. Ses portraits classiques, en noir et blanc, sans arrière-plan ni attributs, montrent ce même visage plein d’assurance du pouvoir politique. 24 25 SALLE 7 Photographe et modèle La grande diversité du portrait photographique européen de ces vingt-cinq dernières années se reflète dans des compositions et des formats très disparates, dans le choix du noir et blanc ou de la couleur, ou dans le degré d’abstraction, et surtout dans les différents types de rapports entre le photographe et le sujet. Dans le portrait, ce lien entre photographe et modèle est déterminant pour le résultat. Ce peut être un rapport d’autorité ou un lien d’amitié. Le photographe peut garder un contrôle total de la situation ou laisser au modèle la liberté de faire ce qu’il veut, acceptant par conséquent un résultat imprévisible. La plupart des portraits sont le fruit d’un échange, où la personnalité du créateur est au moins aussi importante que celle de celui qui pose devant l’appareil. L’auteur doit mettre son modèle à l’aise, gagner sa confiance ou même le provoquer. 26 Thomas Ruff, Porträt (A, Kachold), 1987 Denis Darzacq, Group 01, Act 50, 2010 La femme, dans cet énorme portrait, nous regarde en face. Son regard ne trahit aucune émotion. Le créateur, Thomas Ruff, débuta dans les années 1980 avec les séries typologiques, Porträts. Il représentait ses camarades étudiants selon la méthode policière mise au point par le Français Alphonse Bertillon (1853-1914) : de face, visage inexpressif, arrière-fond neutre, éclairage uniforme et sans dramatisation. Ruff présentait ses photos dans des séries de même format, prenant exemple sur ses maîtres, Bernd et Hilla Becher, et sur leur projet de photographie de bâtiments industriels. En ôtant autant que possible de l’image tout signe ou connotation, Ruff soulignait que ses portraits étaient avant tout des photographies et ne cherchaient pas à représenter l’expression d’états d’âme ou des personnalités. Avec Porträts, Ruff donna une nouvelle impulsion au portrait photographique en créant une sorte de portrait « impassible » : une image totalement « vide ». Pour souligner cet effet, il les produisait dans un format particulièrement grand. Pour Act, cette série de portraits chaleureux et humains, Denis Darzacq a travaillé avec des personnes atteintes par un handicap mental. Le photographe a délibérément laissé une certaine marge à ses modèles, en les laissant choisir comment et où ils seraient pris en image. Dans Act, on trouve aussi des acteurs, des danseurs et des athlètes, mais Darzacq n’a pas fait de distinction entre eux dans la mise en œuvre. Chaque individu a l’occasion de s’exprimer dans la photo, spontanément ou en suivant de courtes indications, selon son inspiration et le langage de son corps. Le modèle peut également choisir d’être photographié dans un espace public ou semi-public. Darzacq leur permet également d’adopter l’attitude qu’il souhaite face à eux-mêmes et à l’espace environnant. C’est pourquoi, le résultat est parfois si expressif, comme dans ce portrait de groupe, ou parfois plus réservé. 27 Combitickets FACES NOW + FACES THEN: ¤ 14 - ¤ 12 (BOZARfriends) FACES NOW + FACES THEN + The Sultan’s World: ¤ 21 - ¤ 19 (BOZARfriends) BO ZAR EX PO Chief Executive Officer - Artistic Director Paul Dujardin Director Artistic Policy Adinda Van Geystelen 27.02 > 31.05.2015 Sultan’s World The BOZAR EXPO Deputy Director Exhibitions: Sophie Lauwers BOZAR MUSIC Director: Ulrich Hauschild The OTTOman OrienT in renaissance arT BOZAR CINEMA Head: Juliette Duret Image | Beeld: Paolo Veronese (School), Portrait of Sultan Bayezid I, Bayerische Staatsgemäldesammlungen – Staatsgalerie in der Residenz Würzburg - E.r. | V.u. Paul Dujardin, rue Ravensteinstraat 23 - 1000 Bruxelles | Brussel - Exempt de timbre | Vrij van zegel, art.187 L’exposition L’empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance montre l’attrait qu’exerça le Proche-Orient auprès des artistes occidentaux et souligne l’influence du monde islamique sur la pensée de la Renaissance. Avec des œuvres de Bellini, Carpaccio, Dürer, Titien et autres. BOZAR COM Director Marketing, Communication & Sales: Filip Stuer catalogues BOZAR FINANCES Director: Jérémie Leroy The Sultan's World_A2.indd 1 06/11/14 15:59 Deux catalogues d’exposition ont été publiés pour FACES NOW/FACES THEN : BOZAR TECHNICS Director Technics, IT, Investments, Safety & Security: Stéphane Vanreppelen BOZAR PRODUCTION & PLANNING Director: Jean-François D’hondt GENERAL ADMINISTRATION Director: Didier Verboomen Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas Portraits photographiques européens depuis 1990 HUMAN RESOURCES Director: Marleen Spileers Ceci est une publication de BOZAR COM Mise-en-page: Olivier Rouxhet Textes: Teresa M. Soley (Faces Then), Frits Gierstberg (Faces Now) Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas Rédaction: Olivier Boruchowitch, Frederic Eelbode, Marthy Locht Traduction: Emilie Brehain, Catherine Hall Editeur responsable: Paul Dujardin, Rue Ravenstein 23 - 1000 Bruxelles till-holger borchert koenraad jonckheere hannibal | bozar books hannibal | bozar books Portraits photographiques européens depuis 1990 Paru chez Hannibal & BOZAR BOOKS, ¤ 39.50 (240 p.) Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas Paru chez Hannibal & BOZAR BOOKS, ¤ 49.50 (256 p.) 28 Paper offered by Paperlinx Cover printed on Garda 170g - Inside pages on Garda 135g FACES NOW BOZAR BOUTIK READING ROOM FACES THEN G1 Hortahal Hall Horta Quentin Metsys Simon Bening G2 Anonyme Anoniem Anonymous Ambrosius Benson G3 Anthonis Mor Joos van Cleve H2 Adriaen Thomasz Key Frans Floris de Vriendt Maarten van Heemskerck