L`attirance infinie des solitudes
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L`attirance infinie des solitudes
expéditions LOUIS AUDOUIN-DUBREUIL L’attirance infinie des solitudes « Photographie de la Croisière noire, près du lac Tanganyika. on père a fait le choix de la liberté.» Ariane AudouinDubreuil est fille de Louis AudouinDubreuil, qui fut le chef en second des expéditions en autochenille Citroën entre les deux guerres : la première traversée du Sahara (1922-1923), la Croisière noire de l’Algérie à Madagascar (1924-1925) et la Croisière jaune Beyrouth-Pékin (1931-1932). Louis Audouin-Dubreuil, né en 1887 à Saint-Jean-d’Angély, n’était pas destiné aux voyages : après des études à Poitiers et en Angleterre, il intégrait l’entreprise familiale, la maison de négoce d’eaux-de-vie Audouin Frères. Pourtant, enfant, ce «diablotin bouillonnant» avait d’autres rêves. «A sept ans, il a eu la révélation en voyant le nom de la ville de Tombouctou sur la tombe de René Caillié à Pont-l’Abbé-d’Arnoult. “Ce nom devenait pour moi un nom magique”, disait-il.» La guerre va modifier le scénario. En 1916, il est envoyé dans le sud tunisien pour constituer un réseau de pistes et d’aérodromes dans le désert. Il y contracte «l’attirance infinie des grandes solitudes». En 1920, ses expéditions africaines lui ont apporté une certaine notoriété. André Citroën, qui poursuit la mise au point des voitures autochenilles dont il a acquis le brevet auprès de l’ingénieur russe Kégresse, veut le voir. «J’ai retrouvé, sur un petit carnet daté d’octobre 1920, la mention “Kégresse Haardt Citroën”.» M La rencontre est décisive : AudouinDubreuil est engagé pour seconder Georges Marie Haardt, directeur général des usines Citroën, dans la première traversée du Sahara en autochenille. Le duo ne prendra fin qu’avec la mort tragique de Haardt à Hong Kong, en 1932, à l’issue de la Croisière jaune. «Les missions Citroën n’étaient pas que des exploits mécaniques, souligne Ariane AudouinDubreuil. C’était le génie d’André Citroën, qui voulait mettre ses voitures au service de la science et de la culture. Il ne faut pas oublier que les expéditions avaient une dimension économique, humanitaire, anthropologique, ethnologique. Elles réunissaient des scientifiques de haut niveau comme Pierre Teilhard de Chardin qui a participé à la Croisière jaune, et ont rapporté des milliers de documents, films et photos, qui témoignent de civilisations disparues : les sultans noirs du Niger, les négresses à plateau. Les photos qu’ils ont prises des bouddhas de Bâmyân, détruits par les talibans, sont encore utilisées lors d’expositions.» Ariane Audouin-Dubreuil a écrit trois livres à l’aide des archives de son père. «Il gardait tout.» Elle évoque son père dans les années 1950. «Nous vivions à Paris avec notre mère, lui habitait à Zarzis, dans le sud tunisien, et venait passer les vacances d’été dans “sa grise Saintonge”, au château familial de la Laigne près de Saint-Jean-d’Angély. Il introduisait l’avenure dans notre vie. C’était passionnant. Il y avait une grande salle d’Afrique décorée par Iacovleff, le peintre des missions, avec des armes, des objets extraordinaires qui nous fascinaient. Nous organisions des randonnées en 2 CV à travers la Saintonge ; à partir de cartes d’état-major il nous expliquait par exemple qu’à telle heure le soleil couchant va éclairer le porche roman d’Eglises-d’Argenteuil. Jusqu’à sa mort en 1960, il passait l’hiver au cœur du Sahara. Il partait en 2 CV avec sa tente, ses conserves, sa boussole et ses cartes, en dehors des pistes. En passant par les postes français, il annonçait aux officiers que s’il ne donnait pas de nouvelles sous dix jours il fallait partir à sa recherche. C’était encore l’aventure.» Si aujourd’hui Louis Audouin-Dubreuil est reconnu dans sa ville natale, qui a donné son nom au lycée, cela n’a pas toujours été le cas. «Il était considéré comme un excentrique et un original, se souvient sa fille. Quand il venait sur le marché avec ses shorts et son chapeau mou, et son attitude très vieille France, il paraissait très étrange à la France profonde. J’ai toujours entendu dire “explorateur, ce n’est pas un métier”. Et c’est vrai, ce n’est pas un métier, c’est aller à la rencontre des êtres humains.» Jean Roquecave Ariane Audouin-Dubreuil a publié trois livres chez Glénat/Société française de géographie : La Croisière jaune, sur la route de la soie (2002), La Croisière noire, sur la trace des explorateurs du XIXe (2004), La Croisière des sables, sur les pistes de Tombouctou (2005). Ariane Audouin-Dubreuil AU MUSÉE A Saint-Jean-d’Angély, une salle du musée des Cordeliers est consacrée aux expéditions en Afrique de Louis AudouinDubreuil. Son autochenille, baptisée le Croissant d’argent, y est exposée ainsi que des dessins de Iacovleff, des objets ethnographiques et des photographies. 05 46 25 09 72 ■ L’ACTUALITÉ POITOU-CHARENTES ■ N° 73 ■ 95