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Jean-François Caron
Être
fédéraliste
au Québec
Comprendre les raisons de l’attachement
des Québécois au Canada
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
Jean-François Caron
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
COMPRENDRE LES RAISONS DE L’ATTACHEMENT
DES QUÉBÉCOIS AU CANADA
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l’entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d’édition.
Maquette de couverture : Laurie Patry
Mise en pages :
© Presses de l’Université Laval. Tous droits réservés.
Dépôt légal 1er trimestre 2016
ISBN 978-2-7637-2949-7
PDF 9782763729503
Les Presses de l’Université Laval
www.pulaval.com
Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque
moyen que ce soit est interdite sans l'autorisation écrite des Presses de
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Table des matières
Introduction................................................................................. 1
Chapitre 1
Penser le patriotisme fédéral......................................................... 7
Le dualisme identitaire ..............................................................11
Les sources du patriotisme fédéral en contexte de diversité
profonde..............................................................................17
Un sentiment d’appartenance à une association politique
libre.....................................................................................24
Conclusion................................................................................33
Chapitre 2
Le sentiment d’appartenance à une association politique libre
en Suisse, en Belgique et en Catalogne.......................................... 37
Le fédéralisme suisse et le respect de l’autonomie
communautaire...................................................................38
La Belgique, le blocage des institutions fédérales et le désir
d’indépendance de la Flandre...............................................45
L’Espagne : un fédéralisme figé ..................................................56
Conclusion................................................................................60
Chapitre 3
Comprendre le patriotisme fédéral au Québec.............................. 63
Les atteintes à l’autonomie du Québec et le blocage du
fédéralisme canadien............................................................64
Une autonomie politique réelle..................................................71
Le fédéralisme canadien n’est pas un carcan...............................85
Conclusion................................................................................92
Conclusion................................................................................... 95
V
Introduction
A
vouons-le d’emblée, il y a un certain malaise à se dire
fédéraliste au Québec. Et pour cause ! Dans le passé, cette
option politique s’est souvent révélée décevante pour le Québec. Il
suffit bien évidemment de penser aux promesses jamais respectées
de renouvellement du fédéralisme canadien, aux échecs constitutionnels de Meech et de Charlottetown ainsi qu’au Plan B mis en place
par le gouvernement libéral de Jean Chrétien à la suite de l’échec
référendaire de 1995. En outre, les différentes manières qu’ont eues
les ténors fédéralistes de justifier l’appartenance au Canada ont
souvent été aussi loufoques que peu convaincantes. À cet égard,
plusieurs se souviendront du discours de Pierre Elliott Trudeau à
l’occasion du référendum de 1980 dans lequel il expliquait le plus
sérieusement du monde que les Québécois devaient demeurer attachés au Canada en raison, notamment, de la beauté des Rocheuses,
des nombreuses richesses naturelles du pays et des merveilleuses
marées de la baie de Fundy. Les nombreuses campagnes de peur
menées par les fédéralistes concernant l’avenir économique incertain
ou appauvri d’un éventuel Québec indépendant ne peuvent non plus
être associées à une rhétorique qui permet de justifier réellement les
raisons fondamentales et légitimes pour lesquelles les Québécois
devraient maintenir leurs liens politiques avec le reste du pays. Pour
le dire dans des termes directs, je trouve ce type d’argument franchement déconcertant, dans la mesure où il revient à justifier le
1
2
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
maintien de liens politiques simplement comme un moindre mal.
L’avenir politique des communautés politiques ne devrait jamais
reposer sur cette seule considération matérialiste qui ne fait que
rabaisser le principe de l’appartenance communautaire à une motivation aussi bancale et moralement peu significative. En outre, pareil
argument s’expose à une difficulté importante : qu’auront à dire les
fédéralistes si l’option de l’indépendance en venait un jour à être
économiquement rentable pour le Québec ? Ces derniers seraient
alors les victimes de leur propre médecine. Je crois qu’il faut le dire
haut et fort, les fédéralistes ont jusqu’à présent été très malhabiles
dans leurs tentatives visant à conserver les liens politiques entre le
Québec et le reste du pays.
Or, malgré les errements du fédéralisme canadien, un fait
demeure : de nombreuses enquêtes d’opinion montrent qu’une majorité de Québécois continue à manifester un sentiment d’appartenance
envers le Canada. Ainsi, en 1995, le taux était de 63,9 % (29,1 % des
répondants s’estimaient Québécois d’abord et Canadiens ensuite,
28,1 % s’estimaient autant Québécois que Canadiens et 6,7 % s’estimaient Canadiens d’abord et Québécois ensuite). À l’inverse, 34,4 %
des répondants avaient déclaré n’avoir qu’une seule identité (29 %
des Québécois francophones affirmèrent se sentir uniquement
Québécois, contre 5,4 % qui ne se sentaient que Canadiens1). Des
données de 2005 révèlent des pourcentages similaires : 29 % des
Québécois ont affirmé ne se sentir que Québécois, 25 % déclarèrent
être d’abord Québécois avant d’être Canadiens, 21 % ont affirmé se
sentir autant Québécois que Canadiens, 14 % ont dit se sentir d’abord
Canadiens et Québécois ensuite, tandis que 9 % ne s’identifièrent
que comme Canadiens2.
Cette réalité identitaire, qui est d’ailleurs propre à toutes les
communautés nationales qui se trouvent intégrées dans des États
plus vastes, est une condition fondamentale de l’unité politique de
ces sociétés. Ce jugement est confirmé par l’auteur allemand Carl
Friedrich qui soutenait que l’unité fédérale passait par la présence
1. « Sondage omnibus référendaire » effectué du 23 au 26 octobre 1995 par la maison
de sondages Léger et Léger. Cité dans Kenneth McRoberts, Un pays à refaire :
l’échec des politiques constitutionnelles canadiennes, Montréal, Boréal, 1999, p. 342.
2. Sondage Léger marketing, octobre-novembre 2005, cité dans Réjean Pelletier, Le
Québec et le fédéralisme canadien. Un regard critique, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2008, p. 68.
INTRODUCTION
3
d’un « esprit » qui entraîne une nécessaire loyauté des composantes
de l’État envers le système fédéral. Comme il l’écrivait, « la loyauté
fédérale est exigée pour les unités constituantes et leur population ;
il est attendu qu’elles auront un engagement de base envers le système
fédéral [traduction]3 ». Pour Friedrich, les sécessions et les guerres
civiles qui sont survenues en contexte fédéral s’expliquent principalement par l’absence de cette loyauté. Michael Keating a pour sa part
consacré de nombreux travaux qui ont montré l’existence d’une
corrélation entre l’adhésion à des partis indépendantistes et l’absence
de ce sentiment d’appartenance envers l’État plus vaste dans lequel
une nation minoritaire se trouve intégrée4.
Cependant, une question importante demeure : qu’est-ce qui
explique ce fort attachement des Québécois envers le Canada ? Cet
essai tâchera d’offrir une réponse à cette interrogation.
Évidemment, les causes peuvent être multiples. Toutefois,
l’hypothèse que j’entends défendre, et qui s’inscrit à contre-courant
du discours dominant, est la suivante : les Québécois ressentent ce
sentiment identitaire en grande partie non seulement parce que la
société politique canadienne leur permet de s’autodéterminer librement, mais aussi parce qu’elle est également en mesure de s’adapter
et de répondre de manière satisfaisante à leurs revendications politiques. Pareille dynamique institutionnelle, qui est à la base de ce
que je qualifie de « sentiment d’appartenance à une association
politique libre », n’est pas unique à la société québécoise. Cette forme
de patriotisme est également observable à la lumière d’autres communautés nationales intégrées dans un ensemble politique plus vaste.
Cela est notamment le cas en Suisse, de la Flandre en Belgique et de
la Catalogne en Espagne. Sans pour autant être le seul et unique
facteur au cœur de la tension qui oppose la volonté de maintenir des
liens politiques à celle consistant à vouloir réaliser l’indépendance,
force est d’admettre que l’analyse croisée de ces trois cas indique qu’il
s’agit d’un facteur que l’on ne peut ignorer lorsque vient le temps
3.
4.
Carl Friedrich, Trends of Federalism in Theory and Practice, New York, Praeger,
1968, p. 175.
Michael Keating, Les défis du nationalisme moderne : Québec, Catalogne, Écosse,
Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1997. Concernant la corrélation entre les sentiments d’appartenance et leurs répercussions sur l’unité politique
d’une société multinationale, voir aussi « Sentiments d’appartenance en Flandre et
en Wallonie », La Revue Toudi, le 21 mai 2009.
4
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
d’expliquer la d
­ ynamique identitaire que l’on retrouve chez de
nombreux Québécois. À mon sens, conclure que l’appartenance des
Québécois envers le Canada s’expliquerait par une crainte d’assumer
leur destin normal en raison d’une logique depuis longtemps
intériorisée de peuple vaincu est une thèse bien réductrice qui
empêche de réfléchir de manière objective aux limites de l’argumentaire souverainiste. Cette croyance digne de la psycho-pop néglige
les raisons profondes et parfaitement légitimes pour lesquelles de
nombreux Québécois s’identifient à l’ordre politique canadien.
Ces trois cas semblent vouloir indiquer que la capacité qu’a une
nation intégrée dans un ensemble politique plus vaste de pouvoir
s’autodéterminer librement et de pouvoir remettre en question
certaines normes dans le but de bénéficier d’une plus grande autonomie politique constitue une condition fondamentale de stabilité
politique pour le Canada, la Suisse, l’Espagne et la Belgique. À l’inverse, les expériences politiques récentes semblent montrer qu’une
atteinte à ces éléments constitutifs à la liberté communautaire
constitue une source de frustration importante qui nourrit le germe
de la division politique et le désir qu’ont certains de vouloir réaliser
l’indépendance.
Ce livre est divisé en trois parties. Je me pencherai dans un
premier temps sur la difficulté qui consiste à penser la nature du
patriotisme fédéral auprès des individus appartenant à des nations
intégrées dans des sociétés plus larges. J’y montrerai que le patriotisme fédéral peut difficilement s’articuler autour des composantes
qui sont normalement au cœur des identités nationales traditionnelles. En effet, ces identités, qui sont souvent basées sur des
références historiques, culturelles et linguistiques s’appliquent
difficilement dans des contextes où différents groupes nationaux
doivent cohabiter. Il semble en effet que ces éléments constitutifs
aux identités nationales sont souvent associés à de profondes
divergences qui contribuent beaucoup plus à éloigner les groupes
les uns des autres qu’à les unir. En conséquence, force est d’admettre
que le sentiment d’identification que peuvent avoir les individus
appartenant à des groupes nationaux intégrés dans un État plus
vaste doit reposer plutôt sur des éléments de nature strictement
politique. Après avoir montré les possibilités pouvant animer ce
patriotisme, je m’attarderai à définir ce qui se trouve au cœur de
ma thèse, à savoir l’idée d’un sentiment d’appartenance à une
association politique libre.
INTRODUCTION
5
Deuxièmement, je tâcherai de montrer que la dynamique du
fédéralisme suisse constitue un exemple par excellence de patriotisme fédéral auquel je fais référence. En plus de garantir à ses
communautés nationales une très large autonomie politique, la
prise de décisions à l’échelle fédérale semble avoir pour volonté
d’engendrer de larges consensus. Cette dynamique fait en sorte que
les différents groupes linguistiques ont la possibilité d’avoir réellement voix au chapitre dans l’élaboration des normes fédérales,
transformant ainsi l’ordre fédéral en un niveau de gouvernement
qui ne porte pas préjudice à leur autonomie. À mon avis, il est permis
de penser que ce type de gouvernance est au cœur du patriotisme
fédéral suisse. J’analyserai par la suite dans quelle mesure les
récentes évolutions politiques en Belgique et en Espagne ont eu
pour effet de porter atteinte à ce sentiment d’appartenance. Après
avoir dressé un portrait rapide de ces deux sociétés, mon propos
cherchera à montrer que les blocages institutionnels que les
Flamands et les Catalans ont subis au cours des dernières années
semblent avoir conditionné une forte réaction de leur part en faveur
de l’option indépendantiste.
Enfin, le dernier chapitre sera consacré à une analyse du fédéralisme canadien et cherchera à montrer que les raisons pour
lesquelles de nombreux Québécois continuent à manifester un
patriotisme à l’égard du Canada s’expliquent en partie par le fait
que le Québec jouit d’une vaste autonomie politique et, plus important encore, que la province a été en mesure d’obtenir d’importantes
concessions qui lui ont permis d’élargir son autonomie politique.
Étant parfaitement conscient que cette perspective s’éloigne de la
rhétorique souverainiste et des écrits scientifiques sur le sujet
(écrits qui, il importe de le préciser, sont souvent associés à des
auteurs liés au mouvement souverainiste), je chercherai à saisir
dans quelle mesure les possibilités inhérentes au fédéralisme canadien ont permis aux gouvernements québécois successifs d’affirmer
la particularité identitaire de la nation québécoise depuis la
Révolution tranquille. Selon moi, cette thèse qui s’oppose à l’idée
généralement admise voulant que l’ordre politique canadien ait été
structurellement défavorable à l’affirmation de l’autonomie politique du Québec permettra de faire comprendre à plusieurs qu’une
telle lecture classique du fédéralisme canadien ne correspond
nullement à l’épreuve des faits. Je chercherai à montrer que, malgré
ses défauts, le fédéralisme canadien a su se montrer accommodant
6
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
dans l’élaboration du projet de construction nationale du peuple
québécois. Cette analyse fera en sorte de mieux comprendre les
raisons profondes qui expliquent – au grand dam de nombreux
souverainistes – pourquoi tant de Québécois manifestent un attachement envers le reste du pays.
CHAPITRE 1
Penser le patriotisme fédéral
C
omme l’affirme la sociologue Dominique Schnapper, « la
spécificité de la nation moderne consiste à intégrer toutes
les populations en une communauté de citoyens et à légitimer l’action
de l’État, qui est son instrument1 ». Par l’entremise du nationalisme,
les États modernes ont été en mesure de dépasser les multiples
sentiments d’appartenance restreints des individus au profit d’une
identité commune plus englobante. Ce processus d’ingénierie identitaire s’est effectué principalement sur la base de références historiques et culturelles communes. Évidemment, cette construction
s’est faite autour des références associées au groupe ethnoculturel
dominant de ces associations politiques2. Il est donc aisé de
comprendre que l’assimilation des groupes minoritaires à l’intérieur
de la culture majoritaire est devenue une composante centrale de
l’histoire de l’État-nation, ce qui a également contribué à influencer
la logique selon laquelle un « État normal » devait être le plus homogène possible.
Cette façon de former des identités collectives au moyen d’une
homogénéisation de type nationaliste demeure pour certains une
condition sine qua non de stabilité politique. C’est dans cette
1.
2.
Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l’idée moderne de nation,
Paris, Gallimard, 1994, p. 49.
Montserrat Guibernau, The Identity of Nations, Cambridge, Polity, 2007, p. 61.
7
8
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
­ erspective que Donald Horowitz a écrit que « la démocratie a
p
progressé plus rapidement dans les pays d’Europe de l’Est qui avaient
peu ou pas de divisions ethniques (Hongrie, République tchèque et
Pologne) et plus lentement dans les sociétés multiculturelles
(Slovaquie, Bulgarie, Roumanie et, bien sûr, l’ex-Yougoslavie)
[traduction]3 ».
Cette manière de penser la citoyenneté a trouvé son corollaire
dans les politiques migratoires de nos sociétés occidentales. En effet,
comme le rappellent Keith Banting, Richard Johnston, Will Kymlicka
et Stuart Soroka, le Canada, l’Australie ou les États-Unis ont historiquement eu des politiques restrictives et orientées autour d’immigrants qui étaient en mesure de s’assimiler rapidement à leur société
d’accueil. C’est ainsi que les groupes qui étaient perçus comme difficilement assimilables en raison de leurs croyances et de leurs modes
de vie trop distincts furent difficilement en mesure d’immigrer dans
ces pays4.
Toutefois, une telle logique apparaît de plus en plus anachronique, particulièrement en raison des positions normatives et
morales mises en lumière par les travaux philosophiques. La reconnaissance des groupes minoritaires et l’acceptation du phénomène
multiculturel font aujourd’hui en sorte qu’il est juste et nécessaire
de reconnaître cette diversité. Malgré le refus obstiné de certaines
élites conservatrices et d’auteurs populistes qui se nourrissent de
discours frôlant la paranoïa identitaire, la reconnaissance des groupes
minoritaires est maintenant pensée comme relevant d’une « norme
de justice ». C’est d’ailleurs en ce sens que Will Kymlicka affirme :
Au cours des quarante dernières années, nous avons été les témoins
d’une véritable révolution à travers le monde en ce qui a trait aux relations entre les États et leurs minorités ethnoculturelles. Les vieilles
façons de faire reposant sur l’assimilation et l’idéal d’un État-nation
homogène sont de plus en plus contestées et maintenant remplacées
par un nouveau modèle qui accepte de reconnaître le multiculturalisme.
Cette tendance est reflétée, par exemple, dans l’adoption quasi
3.
4.
Donald Horowitz, « Democracy in Divided Societies », Journal of Democracy, vol.
4, no 4, 1993, p. 19.
Keith Banting et collab., « Do multiculturalism policies erode the welfare state ? An
empirical analysis », dans Keith Banting et Will Kymlicka (ed.), Multiculturalism
and the Welfare State. Recognition and Redistribution in Contemporary Democracies,
Oxford, Oxford University Press, 2006, p. 54.
PENSER LE PATRIOTISME FÉDÉRAL
9
g­ énéralisée d’accommodements religieux et culturels pour les groupes
issus de l’immigration, l’octroi de plus en plus répandu d’autonomie
politique et de droits linguistiques pour les minorités nationales ainsi
que la reconnaissance de titres aborigènes et d’autonomie gouvernementale pour les populations autochtones [traduction]5.
Pareille évolution des mentalités est perceptible à bien des égards.
Kymlicka fait en effet remarquer que la nécessité de reconnaître et
d’accommoder la diversité multiculturelle est de plus en plus véhiculée
par des organisations non gouvernementales. Il suffit de penser
notamment aux nombreuses conventions internationales, comme
la Déclaration sur les droits des individus appartenant à des minorités
nationales ou ethniques, religieuses et linguistiques adoptée par
l’Organisation des Nations unies (ONU) en 19926.
Il importe cependant de noter que les effets de la reconnaissance
ne sont pas les mêmes pour les groupes ethniques ou religieux minoritaires que pour les minorités nationales. Alors que les premiers
cherchent essentiellement à s’intégrer à leur société d’accueil7, les
minorités nationales – comme les Québécois au sein du Canada, les
Catalans ou les Basques en Espagne ou encore les Flamands en
Belgique – ont des demandes qui contribuent plutôt à la fragmentation politique. Se percevant comme des nations à l’intérieur d’une
nation plus englobante, ces dernières réclament un droit tout à fait
légitime à s’autodéterminer librement sur les plans culturel, politique,
social et économique. Comme le résume Kymlicka, « les demandes
d’autonomie gouvernementale [qui proviennent des minorités nationales] reflètent un désir d’affaiblir les liens avec la communauté
politique dans son ensemble et, à vrai dire, remettent en question
son autorité et sa permanence mêmes8 ». Grâce à ce droit à l’autodétermination, accordé le plus souvent par la mise en place d’un système
fédéral, l’État en vient à offrir à ces minorités la possibilité de solidifier leur identité communautaire, ce qui constitue pour plusieurs
un risque pour le maintien de liens politiques stables entre les nations
5.
6.
7.
8.
Kymlicka, Multicultural Odysseys. Navigating the New International Politics of
Diversity, Oxford, Oxford University Press, 2007, p. 3.
Ibid., p. 3-4.
Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle. Une théorie libérale du droit des minorités, Montréal, Boréal, 2001, p. 24. Voir également Will Kymlicka, La voie canadienne. Repenser le multiculturalisme, Montréal, Boréal, 2003.
Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle, p. 256.
10
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
qui cohabitent au sein d’un même État9. En ce sens, la mise en place
d’un système fédéral en vue d’accommoder la diversité multinationale
ne peut être vue comme une solution qui tend à renforcer l’unité
politique et sociale de l’État. Il n’y a donc rien d’étonnant dans le fait
de constater que « les États démocratiques multinationaux qui reconnaissent un droit à l’autonomie à leurs minorités semblent instables
[…]10 ». Pour s’en convaincre, il suffit de penser à cet égard aux
menaces sécessionnistes au Québec, en Écosse, en Flandre ou en
Catalogne qui constituent des forces politiques de premier plan et
tendent, à des degrés certes divers, à rendre très incertain l’avenir
politique du Canada, de la Grande-Bretagne, de la Belgique et de
l’Espagne.
Bien que l’octroi d’un droit à l’autodétermination puisse avoir
pour effet de ramollir les liens qui unissent les nations qui cohabitent
dans un ensemble politique, la crainte demeure dans une très large
mesure exagérée. Il est en effet possible de contrebalancer cette force
centrifuge grâce au développement d’un sentiment d’appartenance
à cet ensemble politique plus vaste dans lequel une nation minoritaire
se trouve intégrée. Évidemment, tout le défi consiste à déterminer
ce qui pourrait être au cœur de ce sentiment parallèle au sentiment
d’identification qu’ont ces individus à l’égard de leur communauté
nationale. Après avoir abordé différentes solutions pouvant être
envisagées à cet égard, je présenterai dans la dernière partie de ce
chapitre ce qui me semble être la source d’un tel patriotisme fédéral.
Comme j’entends le montrer, ce patriotisme peut exister lorsque les
nations minoritaires intégrées dans un État plus vaste sont en mesure
de bénéficier d’une autonomie politique leur permettant de s’autodéterminer librement et lorsqu’elles sont en mesure de voir leurs
demandes légitimes être prises en compte par le groupe ethnoculturel
dominant.
9.
John Erik Fossum, « Deep diversity versus constitutional patriotism. Taylor,
Habermas and the Canadian constitutional crisis », Ethnicities, vol. 1, no 2, 2001,
p. 189.
10. Will Kymlicka, La citoyenneté multiculturelle, p. 256-257.
PENSER LE PATRIOTISME FÉDÉRAL
11
LE DUALISME IDENTITAIRE
Pendant très longtemps, la science politique a postulé que les
individus ne pouvaient avoir qu’une seule identité politique.
Toutefois, cette façon de voir les choses tend à évoluer et est de plus
en plus éclipsée par un nouveau paradigme interprétatif qui repose
sur l’idée voulant que la coexistence de deux identités politiques ne
constitue en rien une expérience anormale ou encore symptomatique
d’une ambiguïté identitaire11. C’est d’ailleurs ce que montre très
clairement le cas québécois.
Les historiens estiment que le nationalisme dit « de la survivance » a pris naissance avec l’imposition de l’Acte d’Union de 1840.
Jusqu’à ce moment, les Canadiens français vivaient majoritairement
sur le territoire du Bas-Canada, alors que les Canadiens anglais
vivaient dans le Haut-Canada qui se situait à l’ouest. À la suite des
rébellions patriotes de 1837-1838, le gouvernement britannique
envoya un inspecteur, lord Durham, en Amérique du Nord pour faire
enquête sur les événements qui venaient de se produire et pour
proposer des solutions. Une des principales recommandations du
rapport Durham fut de fusionner les deux territoires en un seul.
L’inspecteur ne manqua pas d’écrire que les Canadiens français
formaient « un peuple sans histoire » et qu’il était dans leur plus grand
intérêt « de se faire assimiler dès que possible ». Ainsi, les Canadiens
français se sont perçus comme étant des victimes de la nouvelle
constitution. Avec cette union, ils perdirent plusieurs de leurs droits :
seule la langue anglaise était désormais reconnue dans les institutions. L’avenir devint donc extrêmement obscur pour ces derniers et
leur principal objectif était de sauver ce qui restait de leur identité.
Menacé d’assimilation, le nationalisme canadien-français se
transforma rapidement en une exaltation par le clergé catholique des
valeurs traditionnelles. Cette nouvelle forme de nationalisme se
retrouva subordonnée à l’Église et à la religion catholique. Comme
l’indique le politologue québécois Louis Balthazar :
Cet encadrement religieux en viendra à influer tellement sur la vie des
Canadiens français que l’idée de nation canadienne-française apparaîtra
comme indissociable de la foi catholique. D’ailleurs ce sont les clercs
eux-mêmes qui entreprendront de définir la nation et de promouvoir
11. David Miller, Citizenship and National Identity, Oxford, Oxford University Press,
2000, p. 129.
12
ÊTRE FÉDÉRALISTE AU QUÉBEC
le nationalisme. Ils le feront dans des termes nettement traditionnels
en fonction d’une doctrine réactionnaire braquée contre toutes les idées
modernes : le rationalisme du 18e siècle, la Révolution française, le
libéralisme. Être Canadien français, cela voudra dire d’abord être fidèle
à la foi de ses ancêtres, maintenir les cadres familial et paroissial intacts,
demeurer enraciné dans la terre ancestrale, résister à l’industrialisation12.
Ce repli du nationalisme canadien-français provoqua de sérieuses
répercussions sur le cadre identitaire et donna naissance à un véritable nationalisme ethnique. Pour plusieurs auteurs, comme Lionel
Groulx, un citoyen résidant sur le territoire québécois devait inévitablement partager la religion catholique, la langue française et les
traditions comme la famille. Il n’est donc pas étonnant de constater
que plusieurs auteurs québécois contemporains, comme Gérard
Bouchard, aient perçu dans ce type de nationalisme un caractère
carrément xénophobe lorsqu’il semblait que le poids de l’étranger
allait compromettre les intérêts supérieurs de la nation canadiennefrançaise13. Les liens du sang, l’adhésion à la religion catholique et le
respect des traditions ancestrales constituaient l’essence de la nation
canadienne-française. Celle-ci était donc envisagée comme une réalité
essentiellement ethnique et cette définition continua à s’imposer
jusque dans la deuxième moitié du xxe siècle14.
Toutefois, les années 1960 marquèrent un tournant décisif dans
l’évolution identitaire du Québec qui abandonna sa conception
ethnique et exclusive de la nation au profit d’une conception plus
ouverte, définie principalement autour de références beaucoup plus
favorables à l’accueil de la diversité. Plusieurs éléments contribuent
12. Louis Balthazar, Bilan du nationalisme au Québec, Montréal, L’Hexagone, 1986,
p. 72.
13. Gérard Bouchard, « Ouvrir le cercle de la nation. Activer la cohésion sociale.
Réflexion sur le Québec et la diversité », dans Michel Sarra-Bournet (dir.) et
Jocelyn Saint-Pierre (collab.), Les nationalismes au Québec du xixe au xxie siècle,
Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2001, p. 307-328.
14. Dans le rapport de la commission Tremblay, la citoyenneté nationale du Québec
était définie de la sorte : « Les Canadiens français sont presque tous de foi catholique […]. Les Canadiens français sont d’origine et de culture française […]. Les
Canadiens français sont le seul groupe dont les particularismes religieux et culturels coïncident presque exactement. Seul le Canada français, en tant que groupe
homogène, présente le double facteur de différenciation que sont la religion et la
culture », cité dans Michael Keating, Les défis du nationalisme moderne. Québec,
Catalogne, Écosse, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 1997, p. 90.