Parents, souvenez-vous - Justice / Métiers et concours
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Parents, souvenez-vous - Justice / Métiers et concours
DOCUMENT 1 SE CHERCHER Pour transmettre l'histoire familiale, comment déverrouiller les greniers de la mémoire ? Parents, souvenez-vous ! par Patrice Huerre Mais pourquoi donc les adolescents paraissent-ils si étranges aux adultes? Pourquoi un tel décalage entre ce qui a constitué l'adolescence des parents et ce dont ils se souviennent plus tard ? Pourquoi, lorsqu'ils la transmettent à leurs enfants, la version officielle de leur jeunesse est-elle souvent factuelle ? Pourquoi les bouleversements, affectifs, existentiels du temps de l'adolescence sont-ils autant remisés dans les greniers de la mémoire, solidement verrouillés ? Ne néglige-t-on pas trop l'amnésie juvénile alors que l'on reconnaît bien l'amnésie infantile ? Or elles ont un fonds commun: la même nécessité de refouler trop de pulsions; la même inadéquation entre ce qui est vécu et les capacités actuelles de le dire, entre les émotions et le langage verbal disponible alors. Tout se passe comme si ce qui était éprouvé après le début de la puberté était trop intense pour être dit, et donc pour trouver place dans la mémoire cons-ciente. Tout le monde ne s'appelle pas Rimbaud ! Et pourtant, on ne se souvient que de ce qu'on peut se raconter : le reste est stocké à l'état brut dans la mémoire archaïque des émotions. Cet oubli contribue à la méconnaissance des adolescents par les adultes. Ou plutôt, il conduit à l'illusion de les connaître sur la base de leurs apparences comportementales, vestimentaires, scolaires, alors que sont ignorés les changements s'opérant dans les coulisses, lesquels Non, l'adolescent n'est pas confrontent les jeunes aux un mutant ! Il a besoin de mêmes questions identitaires savoir de qui il est issu, de que celles qu'ont rencontrées quel désir, de quelle culture. Moins les circonstances de les générations précédentes. Ces mécanismes se trouvent la vie s'y prêteront, et plus il renforcés par notre tendance faudra une démarche active à privilégier le moment et volontaire pour faire place présent, autant dans la ges- à la possibilité d'y répondre. tion de l'actualité par les C'est ce qui me conduit médias que dans la vie quo- parfois à prescrire une ortidienne au sein des famil- donnance de rencontre, au les : la mise en perspective cours de laquelle il s'agit de des sujets d'inquiétude n'est tenter de refaire connaispas souvent de mise, qu'il sance, à condition bien sûr s'agisse de difficultés scolai- de considérer que, passé la res, de troubles du sommeil puberté, on ne se connaît ou de l'appétit, de fugues ou plus entre parents et adolesde tentatives de suicide... La cents. Mais c'est aussi le rôle recherche de causalités proches et facilement identiL'adolescent n'est fiables domine. Le pas un mutant! divorce des parents, un déménagement, de mauIl a besoin de savoir vaises fréquentations, etc., seront de qui il est issu. vite incriminés, suscitant autant de réponses factuelles inadéquates: changement d'établissement, des grands-parents et de placement en internat, re- l'entourage que de faciliter la cours aux médicaments... transmission de l'histoire C'est le règne du « c'est la familiale. Cela relativise bien des conflits. Le redoufaute à... ». Pourtant, ce qui est détermi- blement d'un enfant est plus nant, c'est de rétablir les facile à accepter si l'on se liens entre les questions souvient du sien au même actuelles de l'adolescent et âge. celles qu'il posait petit en- Mais les adultes ont du mal à fant, tout comme ceux qui reconnaître dans la générapeuvent être trouvés entre tion suivante ce qui leur a ses questions d'aujourd'hui et été familier autrefois : le celles que formulaient ses risque pour eux est alors de ascendants au même âge. réactiver des émotions douC'est grâce au rétablissement loureuses, des déceptions, de ces liens que l'adolescent des échecs et des rêves que pourra s'inscrire dans son l'enfant devait réaliser. C'est histoire, sa filiation, et, s'il se en fait le risque de prendre la les approprie, qu'il parvien- mesure du sort fait à leurs dra à se projeter dans l'ave- idéaux de jeunesse, à leur rêve d'un adolescent idéal; nir. de prendre conscience de leur vieillissernent, à l'heure du bilan du milieu de la vie. Les adolescents rappellent à leurs aînés qu'ils devront laisser la place. Ce rappel sera insupportable alors même qu'ils s'étaient promis - adolescents - une jeunesse éternelle. Bien sûr, ces difficultés dans les transmissions d'une génération à l'autre n'auront pas les mêmes effets s'il s'agit de surcroît de secrets de famille, à l'heure de la construction de soi, tels que des origines adultérines, des maladies mentales, des suicides, des actes criminels... chez tel ou tel ascendant. L'adolescent bâtit sa personnalité en empruntant dans ce qui lui est transmis et visible autant que dans ce qui lui est caché. Or on répète d'autant plus ce que l'on ignore. « Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà, de ta jeunesse ? », demandait Verlaine. Ouvrons les portes de nos mémoires, pour le plus grand bien des adolescents... et pour le nôtre ! ! PATRICE HUERRE est directeur médical de la clinique médicouniversitaire GeorgesHeuyer, psychiatre, psychanalyste. Il a notamment publié: « l'Adolescence en héritage : d'une génération à l'autre » (CalmannLévy, 1996) et « Voyage au pays des adolescents : 310 mots clés pour mieux se repérer » (avec Françoise Huart; Calmann-Lévy, l999). DOCUMENT 2 SE CHERCHER Quand parents et enfants échangent leur rôle… La confusion des générations par Tony Anatrella Dans une société vieillissante qui peine à se renouveler, l'adolescence est devenue la référence de tous les comportements. S'identifier à la vie affective et sexuelle, à la façon de parler, de penser, de s'habiller de cet âge tend à l'obsession. Les jeunes sont valorisés par des adultes narcissiques qui, souvent incapables de se placer dans une véritable relation éducative, ont créé une sorte d'errance existentielle et les conditions objectives de cette dépressivité juvénile s'exprimant dans la violence, la délinquance et l'asocialité. L'augmentation des demandes de psychothérapie montre que de nombreux adolescents sont prisonniers de souffrances psychiques qui témoignent d'une carence identificatoire et d'un surinvestissement affectif. Ils ont du mal à se construire car ils ne trouvent pas, auprès des adultes, les matériaux psychiques dont ils ont besoin pour se développer. Ne pas influencer l'enfant, respecter sa liberté et, surtout, ne pas le contraindre avec des règles morales sont autant d'idées qui ont contribué, dans certains. cas, à renouveler la relation éducative et, dans d'autres, à s'en abstenir. L'enfant était envisagé comme celui qui possède en lui tous les éléments pour se développer. L'adulte devait être le témoin passif qui ne cherche pas à intervenir et reste le simple observateur de l'évolution spontanée de l'enfant Vision irréaliste puisque ce dernier n'a pas la science infuse et que l'édu- pour soi aussi bien que pour cation doit justement contri- les autres. C'est pourquoi la buer à l'aider à devenir libre. moindre transgression doit sanctionnée, sinon Mais l'école continue d'être être influencée par cette concep- l'adolescent se marginalise. tion de la toute-puissance Mais les adultes, en crise psychique de l'enfant et de avec le sens de l'autorité, se l'adolescent lorsqu'elle af- montrent impuissants à firme, par exemple, qu'ils l'exercer et à jouer leur rôle doivent être « au cœur du de médiateurs et de régulasystème scolaire ». Or ni l'un teurs entre les adolescents et ni l'autre ne peut être la la réalité. Il ne reste que le norme de l'école; c'est le juge et le policier pour signisavoir à transmettre qui fait fier l'autorité, alors qu'ils ne référence, pour l'adulte sont qu'un ultime recours. La violence juvénile ne peut comme pour l'enfant. Par ailleurs, l'école peut-elle que s'accentuer lorsque le être la république des en- rôle de l'adulte est dévalorifants ? Il est raisonnable d'en sé, que tout est fait pour douter lorsPour l'adolescent, que l'on sait que les adol'adulte est une sécurité, lescents se une référence, un point construisent en fonction d'appui. d'un cadre de vie régulé par les adulEncore faut-il qu'il tes et la sos'accepte comme tel. ciété, dont les normes transcendent chacun et ne minimiser le sens de la fasont pas dépendantes des mille, que les parents démishumeurs ni des envies des sionnent, et que même les uns et des autres, mais des fonctions du juge et du polinécessités à partir desquelles cier perdent de leur crédibila vie est possible. C'est lité. pourtant l'inverse qui semble La vie psychique de l'enfant se produire actuellement. et de l'adolescent est parfois Inviter les adolescents à confondue avec celle de créer eux-mêmes leurs lois l'adulte, qui le fait grandir pour, par exemple, empêcher trop vite et l'incite à rester la violence ne revient-il pas son ego psychique. Dans ce à les enfermer dans leurs système, il est difficile au symptômes et à les faire parent de se situer comme vivre dans l'anxiété incons- éducateur et d'engager une ciente de la croyance que relation pédagogique. Certout est possible, sans ris- taines formules en disent ques et sans limites ? Il est long sur l'infantilisation des structurant de définir ce qui adultes : « L'enfant est le est permis et ce qui est dé- père de l'homme », par Le processus fendu et de faire prendre exemple. conscience qu'il y a des actes d'identification se trouvé graves et dommageables, bloqué dans la régression. On constate que la plupart des adolescents manquent d'images guides des adultes parce qu'ils ont souvent été considérés à égalité avec eux, alors qu'il n'y a pas d'égalité psychique entre un adolescent et un adulte. Quant à la relation éducative, elle ne peut pas être réduite à une proximité affective et à une relation de négociation même si, bien entendu, le dialogue est au cœur de la relation éducative. Il est nécessaire que l'adolescent réalise qu'il y a des choses qui ne se négocient pas afin qu'il apprenne à contrôler ses désirs, à sublimer les aspects archaïques de sa vie pulsionnelle et à savoir approcher la réalité. Sinon, il s'imagine que tout est malléable à volonté jusqu'à se découvrir impuissant face à l'existence, développant souvent une dépression qui est, justement, la maladie de l'impuissance. La difficulté des adultes à se situer comme tels, mais aussi l'augmentation des divorces, l'inquiétude que représentent les foyers recomposés et les relations monoparentales développent un profond sentiment d'insécurité chez de nombreux adolescents. De plus en plus souvent, l'enfant doit représenter l'unité parentale - qui habituellement est du ressort des adultes puisque le parental procède du conjugal. Lorsque l'adolescent joue un rôle qui ne lui revient pas et entretient le fantasme de réparateur du couple parental, il se trouve fragilisé dans sa propre vie affective, comme on l'observe dans la postadolescence. Ce n'est pas la famille qui est incer- taine ; c'est le couple contemporain qui la fragilise lorsqu'il est uniquement fondé sur les sentiments et la précarité relationnelle. Les adultes ne jouent pas toujours leur rôle contraphobique, ce qui favorise chez les adolescents des conduites morbides, voire sadomasochistes, autour de l'auto-agression et de l'agression d'autrui, mais aussi des pratiques de plus en plus répandues de marquage du corps (tatouage, piercing, etc.) pour conjurer la peur que ce corps inspire et la difficulté qu'ils ont à se l'approprier. Les adultes laissent aussi les adolescents se débrouiller seuls et s'enfermer dans leurs intrigues sans pouvoir les dépasser. C'est ainsi que les jeunes adultes n'en finissent pas de quitter l'adolescence, pour mieux y revenir ! Symptôme que révèlent d'ailleurs le ton et le contenu des nouveaux magazines masculins et féminins destinés aux 25-40 ans, dont les thèmes de préoccupation relèvent essentiellement de la psychologie pubertaire et adolescente. Par rapport aux générations précédentes, les adolescents et les jeunes adultes ont davantage besoin d'être assistés psychologiquement dans la mesure où, plus jeunes, ils ont dû jouer des rôles qui ne leur reviennent pas et répondre aux attentes des adultes à leur égard plutôt que faire la 0800-235-236 (numéro vert) Créé en 1995, le Fil Santé jeunes est un service téléphonique proposé aux adolescents. Dépendant de l'Ecole des Parents, des éducateurs d'Ile-de- France et du ministère de la Santé, il est animé par une équipe de trente professionnels (psychologues, médecins, juristes…) qui essaient de résoudre les problèmes des jeunes en difficulté. Le nombre d'appels a doublé en quatre ans : il s'est élevé à 230 000 en 1999. La plupart des questions concernent la sexualité et Les difficultés psychologiques. Après avoir décodé la demande, l'écoutant tente d'y apporter une réponse pratique, en orientant par exemple l'adolescent vers un spécialiste. Grâce à la garantie de l'anonymat, les adolescents se confient avec plus d'audace. Accessible par le 0800-235-236 (numéro vert), ce service fonctionne tous les jours, de 8 heures à minuit Pour les parents : Inter Services Parents au 01-44-93-44-93. Anne-Cécile Bories preuve de leurs apprentissages intellectuels, relationnels et d'insertion dans le réel. Il n'est pas étonnant de les voir, par la suite, à la recherche de relations d'étayage puisqu'ils n'ont pas pu s'appuyer sur des adultes. De nombreux jeunes parviennent au stade de l'adolescence beaucoup plus fragilisés que par le passé. Les processus de maturation sont plus longs, les personnalités plus impulsives, moins résistantes aux frustrations internes et externes, et manifestent des difficultés de concentration et des troubles de la filiation comme de l'identité familiale et sexuelle. Elles sont par conséquent facilement exposées à des idées suicidaires, à la violence, aux conduites addictives (tabac, alcool, drogue, conduites à risques) et à la dépressivité. Le processus d'identification est profondément atteint, comme si les adultes laissaient entendre aux plus jeunes : il ne faut surtout pas vous identifier à nous, nous n'avons rien à vous dire et rien de valable à vous proposer ! Pour l'adolescent, l'adulte est une référence, une sécurité et un point d'appui. Encore faut-il que cet adulte s'accepte comme tel dans son âge et dans son rôle d'éducateur. Les parents n'ont pas toujours conscience qu'ils comptent aux yeux des adolescents, même si ces derniers sont agressifs à leur égard. Les adultes qui font référence pour les adolescents sont ceux qui ont le sens de l'importance de leur témoignage. Il ne s'agit pas de s'ériger en modèles de personnalité qui s'imposeraient et brimeraient les plus jeunes, mais avant tout de signifier, par son comportement, la façon de faire face aux nécessités, aux difficultés et aux problèmes de l'existence. Et même si la tâche est parfois ingrate, c'est aux adultes que revient la transmission des savoirfaire et du savoir-être. Ils sont les représentants symboliques de la loi, de la différence des sexes, des générations, de la parenté, de la filiation et de la prohibition de l'inceste. Ce qui, de nos jours, est un défi à relever. ! TONY ANATRELLA est psychanalyste, spécialiste en psychiatrie sociale. Il a notamment publié : « Entre adultes et adotescents » (Le Cerf, 1995) ; « La Différence interdite » (Flammarion, 1998) ; «Interminables Adolescences» (Le Cerf. 1999). DOCUMENT 3 SE CHERCHER Dans une famille monoparentale, la fusion entre le parent et l'enfant peut être évitée par le recours à un tiers Ma mère, ce héros par Franck Zigante Le Nouvel Observateur. En France, 2 millions d'enfants sont élevés par une personne seule (par la mère dans 85 % des cas). Qu'en est-il pour eux à l'adolescence ? Franck Zigante. - De façon générale, l'adolescent doit faire face à la désillusion de ne pas avoir des parents parfaits et à la nécessité de les quitter. Dans le cas d'une famille monoparentale, l'adolescent, plus sensible à la tonalité affective de son parent, cherchera à le ménager et sera vigilant quant à un risque d'effondrement dépressif. Il va donc se sentir à la fois plus responsable et plus coupable de ce qui risque d'être considéré comme un abandon. Mais la chance formidable à l'adolescence, c'est le rôle de l'environnement, de l'effet de rencontre (amis, camarades, enseignants...), de la famille élargie. Afin que son enfant ait d'autres adultes référents qu'elle-même, une mère seule doit entretenir des liens avec l'extérieur. Il faut aussi qu'elle veille à se ménager des investissements personnels : affectifs, amoureux, professionnels, familiaux... Ainsi, l'adolescent sentira sa mère suffisamment forte et autonome, et s'autorisera à la quitter et à s'autonomiser à son tour. N. O. - L'enfant qui a été élevé par un parent seul souffrirait plus souvent à l'adolescence d'obésité, consommerait plus d'alcool, de tabac, de cannabis, etc., et songerait plus au suicide. Seriez-vous d'accord avec ces constatations ? F. Zigante. - Une chose est sûre un parent seul, plus vite débordé, consulte plus facilement un spécialiste. D'autre part, les études sociologiques montrent que les familles monoparentales vivent dans une plus grande précarité. La monoparentalité n'est assurément pas un facteur causal direct de troubles psychiques de l'adolescent. A l'Institut, nous ne constatons pas de pathologies propres à ce type de famille. En revanche, nous accueillons parfois des enfants de milieux favorisés qui présentent des signes de carence affective dans des familles unies, où les parents ont un fort investissement professionnel. Les changements impromptus de nourrice sont néfastes, alors qu'une mère seule assure une continuité et une sécurité affectives. De même, il existe des relations fusionnelles entre la mère et ses enfants dans des familles où le père est présent. N. O. - On parle d'une prise de pouvoir des enfants et des adolescents sur les parents. Selon vous, est-il possible de résister seul ? F. Zigante. - De deux choses l'une : ou l'adolescent cherche à ménager son parent et reste très collé à lui ; ou, en cas de relation trop fusionnelle, il tente de le mettre à distance de façon brutale. Ainsi, une fille qui a vécu avec sa mère jusqu'à l'adolescence peut, en raison d'une rivalité très forte, retourner vivre chez son père, et donc rejouer le conflit entre ses parents divorcés. Là, il y a un réel pouvoir de l'adolescent, qui peut l'exercer contre l'un ou l'autre parent. Il reste que les adolescents tyranniques ont été des enfants, voire des bébés tyranniques. A l'adolescence se rejoue aussi ce qui s'est passé dans la petite. enfance. Le parent seul, qui déjà assume toutes les fonctions, doit se sentir autorisé à être aidé. N. O. - Quelles difficultés particulières l'adolescent at-il à surmonter dans une famille recomposée ? F. Zigante. - Une difficulté importante est d'être confronté à la sexualité de ses parents. Quand il s'agit des deux parents d'origine, cela reste du domaine du tabou. Dans les familles recomposées, la sexualité du parent vient figurer au moment où l'adolescent, luimême pubère, est confronté à la sienne. La séduction qui s'installe avec le partenaire de son père ou de sa mère est menaçante, car l'inceste est un peu moins impensable. On assiste à une sorte d'abrasement du lien vertical transgénérationnel : c'est comme si tout le monde était de la même génération dans la même maison. Plus le parent sera clair dans sa différence générationnelle en évitant de transformer son enfant en confident, plus la situation sera facile à vivre. N. O. - Comment évolue la séparation des pouvoirs parentaux ? F. Zigante. - Le père actif et la mère passive, c'est dépassé. Une chose est essentielle : la fonction maternelle, à savoir aimante et enveloppante, c'est différent de l'individu mère et la fonction paternelle, à savoir incarnant la loi, c'est différer de l'individu-père. Un père peut très bien avoir une fonction maternelle, et vice versa. Ce qui est souhaitable, c'est qu'une mère ou un père puisse changer de registre Cela fait appel à la bisexualité psychique et crée une véritable dynamique. Pour l'adolescent comme pour l'enfant, il faut, afin d'éviter un lien fusionnel, qu'existe un lien entre lui et sa mère. Il convient de distinguer la femme célibataire qui se fait un enfant (là, il y a peu de place pour un tiers, même symboliquement) de la femme divorcée ou veuve (un espace tiers reste alors présent). Cela dépend beaucoup de la représentation paternelle intériorisée par la mère, c'est-à-dire de sa relation à son propre père. Ça se joue donc sur trois générations. L'important reste de déculpabiliser le parent, de le conforter dans sa capacité à résister aux attaques de l'adolescent de réintroduire un tiers. Et un tiers, ce n'est pas forcément un père, ça peut être un ami, un membre de la famille, un psychologue, un psychiatre... ! Propos recueillis par JOSÉ SCHWARTZ FRANCK ZIGANTE est pédopsychiatre dans le service de psychiatrie de l'adolescent du professeur Philippe Jeammet à l'Institut mutualiste Montsouris (Paris). DOCUMENT 4 SE CONSTRUIRE Si presque tous ont déjà bu de l'alcool, six jeunes sur dix déclarent avoir fumé un joint à 18 ans Fumées de l'ivresse par Jean-François Solal Le Nouvel Observateur. Les chiffres de la consommation de cannabis augmentent régulièrement d'une enquête sur l'autre... Jean-François Solal. - En effet, 59 % des jeunes déclarent avoir déjà pris du cannabis en 1999 (1), alors qu'ils n'étaient que 34 % il y a six ans. Il s'agit là de jeunes qui ont « essayé pour voir ». On range ce comportement dans le tiroir des conduites à essai, au même titre que bien d'autres expériences nouvelles à cet âge. Mais ce qui est intéressant dans ces chiffres, c'est qu'ils rendent compte que la consommation d'essai est quasiment identique qu'il s'agisse d'alcool ou de drogue. Cela rejoint une réflexion que je me fais depuis longtemps : ce n'est pas le produit qui intéresse le jeune, mais la recherche d'ivresse, l'effet souhaité selon la situation, quel que soit ce qu'il consomme. Si dans une soirée circule un joint, il fumera ; s'il y a de l'alcool, il boira. Ces statistiques minimisent d'ailleurs la part de transgression - sur laquelle on avait beaucoup insisté il y a quelques années - puisqu'il consomme indifféremment produits licites et illicites, même si, bien sûr, le plaisir de l'interdit reste vivace... Dans le fond, c'est l'interdit plus parental que social qui intéresse le jeune : en fumant du tabac ou en buvant de l'alcool dans une famille qui est contre, il a le même sentiment de plaisir volé que s'il fume un joint. Toute expé- rience qui lui donne le sen- rée, favoriser le rapprochetiment d'être sujet de son ment, sexuel entre autres, désir et non plus objet du même si le hasch n'améliore désir de ses parents est pas vraiment ses performanbonne à prendre à cet âge. Il ces. Mais il facilite les s'affirme et assume éventuellement la part de "Quel que soit réprobation qu'il le produit qu'il encourt, tout en vérifiant les limiconsomme, tes des discours le jeune recherche parentaux sur la question. Mais l'effet adapté attention, la transà une situation" gression n'a de valeur que si elle en reste une. Fumer un joint avec l'accord contacts, augmente la déparental n'a aucun attrait. tente, suscite une meilleure L'adolescent va devoir in- convivialité, bref, il rend venter autre chose, de peut- audacieux les plus timides, et à cet âge-là, c'est imporêtre plus dangereux… N. O. - Si ce n'est pour dé- tant! sobéir à ses parents, pour- N. O. - Quelle attitude les parents doivent-ils alors quoi fume-t-il et boit-il ? J.-F. Solal. - Il fume et il adopter ? boit pour lever ses inhibi- J.-F. Solal. - Par l'éducation tions sociales dans une soi- qu'il a reçue en amont, Le douteux commerce des mix Depuis quelques années, des industriels se sont associés pour proposer aux jeunes les mix, des boissons fortement alcoolisées, sucrées et pas trop chères. Il s'agit en général d'un mélange whisky- Coca ou gin-orange vendu prêt à consommer dans des canettes. Ces boissons attirent essentiellement les moins âgés et les filles, géné- ralement rebutés par la trop grande amertume des alcools purs. Les mix, c'est une manière douce de s'alcooliser. C'est ainsi que des marchands peu scrupuleux tiennent compte des goûts et usages des jeunes pour leur offrir une drogue sur mesure. Avec toutes les conséquences de l'ivresse que l'on connaît : accidents morteis de la circulation, oubli du préservatif, violences... Pourtant, ces canettes sont en vente libre, dans tous les supermarchés. B C -P l'adolescent sait implicitement ce qui est permis et ce qui est interdit à la maison. Il est rare qu'il ne connaisse pas l'avis de ses parents avant ses 15 ans. Parler en famille de la drogue et de ses risques est une excellente prévention, mais il faut savoir de quoi on parle. Si vous convoquez votre enfant pour lui dire solennellement : « Mon fils, je vais te parler des grands dangers du hasch », il y a fort à parier qu'il hausse les épaules, car il a le sentiment d'être mieux informé que vous, souvent à juste titre, sur la question. Toute mise en garde alarmiste est décrédibilisée par ce qu'il constate ; il a fumé, ou son meilleur copain fume, et ils n'en sont pas morts ! Les adolescents ne sont pas dupes : ils savent très bien que la pilule que prend leur mère le soir pour domir appartient à la même catégorie que le joint qu'ils fument. L'usage des drogues s'est généralisé dans notre société et n'est pas lié à leur tranche d'âge : seul le produit change. Il vaut mieux insister sur les risques d'une consommation courante, excessive. Toujours selon la même enquête, l'usage répété du cannabis, c'est-à-dire dix fois ou plus par an, concerne 28 % des jeunes, un chiffre énorme pour un produit illicite ! N. O. - L'interdit étant en permanence contourné par les jeunes, ce qui décrédibilise la loi des adultes, faut-il dépénaliser le hasch ? J.-F. Solal. - Nous pouvons en dépénaliser l'usage mais non le commerce, car nous sommes dépendants de la législation internationale dans ce domaine. En revanche, nous sommes libres en matière d'échelle de répression. A ce jour, la consommation est un délit passible de la correctionnelle et j'opterais plus volontiers pour la contravention, qui relève du tribunal de simple police. Cela nous permettrait de ménager une position de défense des citoyens contre un produit qu'on estime dangereux pour eux et de ne plus considérer six millions de Français comme des délinquants. N. O. - En fait, ce que craignent surtout les parents, c'est le risque d'escalade... J.-F. Solal. - Et ils ont raison ! Mais ce n'est pas le passage vers des drogues dures qu'ils doivent le plus appréhender (elles concernent peu d'adolescents), c'est l'escalade dans les quantités consommées, et j'insiste bien de nouveau sur ce point, quel que soit le produit consommé : alcool, médicaments, cannabis, drogues de synthèse dites designer drugs, appelées autrefois « drogues psychédéliques ». En tant qu'être humain, nous avons tous besoin de ce que Freud appelait des « échafaudages de secours » pour surmonter les difficultés de l'existence, mais il faut rester vigilant: la béquille ne doit pas se transformer en prothèse. Le devoir des parents, c'est de dépister le moment où leur enfant ne parvient plus à vivre sans roue de secours. Devant l'usage répété d'une drogue, ou la consommation de plusieurs drogues adaptées chacune aux différents instants de la vie, il est dérisoire d'affirmer : « Pas de ça chez nous ! » Cela donne bonne conscience, mais ne résout rien. De plus, cela discrédite l'autorité parentale puisqu'en général le jeune va continuer hors de chez lui. N. O. - Que faire alors ? Rester impuissant ? J.-F. Solal. - Non. Il faut que les parents campent sur une position de principe. Etant placés du côté de la loi, ils ne peuvent pas encourager la prise d'un produit illégal. Cependant, pour que le dialogue ne reste pas un dialogue de sourds, ils doivent adapter leur discours : tu consommes du hasch tous les jours ? Voilà les consé- Ecstasy : on achève bien les ados Les jeunes sont passés d'une consommation de drogues sédatives, à effet calmant à une consommation de drogues psychostimulantes, à effet excitant. Culturellement, cela traduit un changement par rapport aux générations précédentes. Quand leurs parents planaient sur la musique des Doors, ils prennent des amphétamines pour pouvoir danser toute la nuit sur de la techno. Autres temps, autres mœurs... Seulement voilà. Même si la communauté scientifique est toujours divisée sur l'ecstasy, une des drogues le plus utilisées dans les raves, celle-ci reste bien plus dangereuse que l'herbe. D'autant que les revendeurs proposent aux jeunes des comprimés trafiqués, avec de la quinine et même de ta mort-aux-rats ! Là réside le vrai danger quand on sait qu'aujourd'hui 5 % (1) des 18 ans ont déjà pris de l'ecstasy, ce qui correspond au chiffre du hasch il y a quinze ans ! B. C-P. considérer deux temps dans la prévention. Avant qu'il ne consomme, on parle avec son enfant des méfaits et des risques de la drogue. Quand on se rend compte qu'il consomme beaucoup, il faut alors discuter des difficultés personnelles qui le poussent à ces excès. Mieux vaut parfois l'aider à réduire sa consommation qu'exiger une abstinence encore difficile à envisager. Il n'est pas bon est même dangereuse. Un adolescent qui fume ou boit à l'excès est un adolescent en détresse et interdire n'est pas suffisant. Si les parents ont une position trop rigide, ils risquent de pousser leur adolescent à la fugue. Et alors là, leurs inquiétudes de le voir en proie aux vrais dealers, au squat, à la dérive vers des drogues de plus en plus dures vont se trouver fondées. Quand un adolescent va mal au point de se réfugier en permanence dans la prise excessive de produits, le seul lien qu lui reste est celui de sa famille. Quoi qu'il arrive, il faut toujours éviter d'aller jusqu'à la rupture. ! Propos recueillis par BERNADETTE COSTA-PRADEL JEAN-FRANÇOIS SOLAL psychanalyste et psychothérapeute. est consultant à SOS Drogues International. (1) Enquête effectuée en 1999 par l'Inserm dans le cadre de l'Espad (European School Survey on Alcohol and Other Drugs). quences que cela va avoir sur tes études : démotivation, baisse de mémoire. Essaie donc de réduire ta consommation. Tu n'y arrives pas ? Alors, si tu veux bien, allons voir un spécialiste avec lequel pourras parler de tes difficultés. N. O. - En fait, mieux vaut regarder la vérité en face... J.-F. Solal. Exactement. En la matière, la politique de l'autruche ne sert à rien, elle ADOLESCENCE [adolesãs] n. f. - fin XIIIe ; lat. adolescentia, de adolescens ! adolescent " Age qui succède à l'enfance et précède l'âge adulte (environ de 12 à 18 ans chez les filles, 14 à 20 ans chez les garçons), immédiatement après la puberté. « la plus délicate des transitions, l'adolescence, [...] le commencement d'une femme dans la fin d'un enfant » (Hugo). DICTIONNAIRES LE ROBERT Toute la richesse de la langue DOCUMENT 5 SE CONSTRUIRE En quête de nouveaux rites de passage, les adolescents se légitiment eux-mêmes en tant qu'adultes Héritiers de personne par Fernando Geberovich diffusion de ses programmes « trop crus » menacée, une manifestation d'adolescents a suffi non seulement à rétablir l'émission, mais à faire engager son animateur comme conseiller au ministère de la Jeunesse et des Sports. Ce qui tient lieu de rituels, ce sont aussi des choses qu'on se fait : le piercing, les conduites à risques, les Tout rite de passage vient remettre en jeu le mythe fondateur dans lequel nous sommes inscrits, ainsi que la question de la dette symbolique que nous portons inconsciemment en nous envers les générations passées. Sa mise en scène proposée par les adultes permet à l'enfant de traverser une Dans ta rave-party, épreuve qui le fera il y a tous tes éléments accéder au statut d'homme ou de du rite : une certaine femme. Dans les émotion, une cohésion sociétés occidenpar la musique, tales, même s'il ne une drogue, l'ecstasy s'agit pas d'une épreuve physique, - modèle de l'interdit cet examen de passage restait cependant une sports solitaires... qui ne cérémonie. concernent plus l'autre. La Aujourd'hui, des schémas de drogue est un modèle du consommation solitaire produit qui permet à son déterminent des rituels d'ac- usager de se passer de l'auquisition accompagnés de tre, mais aussi un modèle de signes qui ont pour fonction l'interdit. La rave-party en de donner au consommateur est l'exemple. Il y a là tous le statut d'adulte. La promo- les éléments du rite : une tion est ainsi plus importante certaine émotion, une cohépar le droit de consommer sion par la musique, une avec la carte bancaire à drogue, l'ecstasy. Il ne s'agit 13 ans que par celui de voter pourtant pas d'un rite de à 18 ans. Dans le même transmission mais, bien au temps, les adultes adoptent contraire, d'un rituel où l'on les modes de consommation ne doit plus rien aux adultes. des adolescents. La dette Le rite n'est pas mis en place symbolique censée situer et par les adultes mais par les structurer les positions res- jeunes, pour s'investir euxpectives des générations mêmes en tant qu'adultes. perd donc sa légitimité, Dans l'Antiquité, la drogue voire s'inverse. Ainsi, quand constituait un élément esFun Radio, en 1995, a vu la sentiel des cérémonies reli- gieuses initiatiques, elle était le véhicule permettant d'entrer en contact avec les dieux. Dans la rave-party, la drogue n'est plus un véhicule vers l'autre, c'est un véhicule éphémère vers soi, qui fait de soi-même... un dieu ! La musique non plus ne doit rien aux adultes, à telle génération musicale (comme la beat generation), mais tout à la technologie, à la machine. Avec la rave-party, le rituel doit d'autant plus se répéter qu'il n'a pas d'effet plus durable que celui de la drogue. C'est la fin de la fonction même du rite de passage, car ce dernier a lieu une fois pour toutes, c'est-àdire en inscrivant l'être humain pour toujours dans la temporalité. Le rite de passage a une valeur commune, une fonction fédératrice reconnue par tous. Aujourd'hui, une multiplicité de modèles permettent aux êtres humains.de se légitimer. Il y a l'embarras du choix pour ces produits à consommer, puis à remplacer par d'autres, nés dans une créativité tous azimuts et se passant de la reconnaissance par l'adulte. Au contraire, les fruits de cette immense créativité se trouvent récupérés par les adultes pour être incorporés aux systèmes de consommation (par exemple, la mode liée à l'apparition des sports de glisse). Mais les changements sont tellement rapides qu'ils rendent le savoir des adultes obsolète avant d'être transmissible. S'il n'y a plus de place structurelle pour des rites de transmission, c'est parce que les adultes ont perdu la possibilité de transmettre. Même les rites religieux les plus classiques s'inscrivent dans une problématique de libre choix. L'existence du rite est indissociable de la question du sens. Or, dans la mesure où la question du sens devient caduque, tous les rites se valent, aucun ne peut prétendre à un statut de vérité. Le garant de la notion de sens et de vérité étant la référence paternelle, ce que la conduite à risques vient marquer, c'est la nostalgie d'un père interdicteur. ! Propos recueillis par MATHILDE-MAHAUT NOBÉCOURT FERNANDO GEBEROVICH est psychanalyste. Il a publié « Une douleur irrésistible - Sur la toxicomanie et La pulsion de mort » (InterEditions, 1984). DOCUMENT 6 SE CONSTRUIRE Le téléphone mobile est aussi un instrument de cohabitation entre parents et adolescents Les accros du portable par Christine Castelain-Meunier Une fois franchi le seuil de l'entrée, on peut apercevoir, dans un coin, un tas de chaussures sombres, puis, tel un arc-en-ciel, une rangée de téléphones portables. En effet, sitôt rentrés chez eux, Vanessa, 14 ans, Raphaël, 16 ans, Marie, 44 ans, et Patrick, 45 ans, branchent les petites boîtes colorées afin de les recharger. C'est devenu un rituel, désormais en vigueur dans de nombreuses familles, encore qu'en France le phénomène portable n'ait pas remporté auprès des adolescents le même succès que dans les pays scandinaves. Loin de faire l'unanimité, le téléhone mobile est souvent comparé à un cordon ombilical qui entrave l'autonomie, maintient la dépendance, infantilise. De plus, les sonneries stridentes, les hurlements, dans le train, dans le bus, donnent envie de les casser, comme l'écrit une adolescente de 12 ans au journal « Okapi ». On est frappé par le jugement acerbe qu'émettent certains adolescents quand ils évoquent les possesseurs de portable de leur âge. Le sans-gêne, la frime sont critiqués. Le port à la ceinture aussi, de même que la « panoplie de la frimeuse accomplie », décrite en ces termes : « Doudoune volumineuse, chaussures à talon compensé et l'Indispensable Téléphone Portable. » Est également stigmatisée la nature des échanges à l'occa- sion de courses au super- qu'ils peuvent appeler en cas marché, par exemple, « pour d'urgence. Enfin, elle appréquestionner sur la marque cie de ne plus avoir à de yaourts ». Il est reconnu « bagarrer » pour les factuutile pour les adultes qui res de téléphone. Désormais, travaillent, surtout pour « les carte ou forfait, ses enfants médecins, les reporters », gèrent leurs dépenses avec ceux qui doivent voyager, ou leur argent de poche. Au encore en cas de pépin, de panne sur l'autoroute, S'il donne accès d'accident. L'envie à de nombreuses d'en avoir un ne manque pas, ou libertés, il reste aussi encore la joie une sorte d'exprimer qu'on en possède un et le de cordon ombilical. bonheur que cela procure, même si parfois des drames s'ensuivent : « Je me suis fâchée avec ma début, ils y parvenaient tant meilleure amie, car elle bien que mal, comme beaudisait qu'à mon âge, c'était coup d'autres adolescents, inutile et pour la frime ; pour qui le forfait a l'allure mais, depuis que j'en ai un, d'un couperet. Sans parler j'ai acquis de nombreuses des étudiants qui dépendent libertés : je peux désormais financièrement de leurs aller seule en ville, j'ai la parents. Même pour les plus permission de minuit dans futés, l'usage du mobile n'est les soirées... De toute façon, pas si simple : « Ce n'est pas on peut se dire que, plus toujours fiable », « on n'entard, avoir un portable, ce tend pas bien » et, telle une sera aussi naturel que litanie, « c'est cher ». d'avoir un baladeur ou une Mais, passé les restrictions télé. » Lucides, les adoles- préliminaires, ils trouvent ça cents mettent au point leur « génial ». La liberté n'a conduite, en cherchant à ne alors pas de prix : « Pouvoir pas reproduire ce qui leur être joint ou appeler de paraît négatif du comporte- n'importe quel endroit, ou ment des autres - mais il leur presque » ; « pouvoir déciarrive de se laisser déborder der à la dernière minute ce par l'émotion lorsque leur qu'on va faire le soir » ; mobile sonne durant un « téléphoner à n'importe quelle heure » (si le portable cours... La mère de Raphaël et de est branché, cela signifie Vanessa exprime sa satis- qu'on ne dérange pas); être faction: depuis que ses en- appelé même la nuit, sans fants possèdent un portable, « réveiller la maisonnée » ; « ça a libéré ma ligne », enfin, être sûr que ses mesdéclare-t-elle. Elle se sent de sages ne seront pas écoutés, surcroît sécurisée de savoir parce qu'ils n'atterrissent plus sur le répondeur familial... Tout cela réintroduit du secret, de l'oxygène et du ciel bleu dans la cohabitation entre parents et enfants, même s'il faut discuter de nouvelles normes d'usage afin de maintenir la convivialité et les liens familiaux. Ainsi, le portable permet de se tolérer mutuellement. Plus généralement. il accompagne le bouillonnement et le désir de communication immédiate de l'adolescence. Il s'insinue dans le champ de ce que nous appelons la « communication de situation », qui caractérise bien les jeunes, mineurs ou majeurs. Les parents qui ont du mal à couper le cordon s'étonnent que leurs enfants préfèrent brancher leur boîte vocale et ne répondent pas à leurs appels. Loin d'être forcément une manifestation de désobéissance, cela est plutôt une saine réaction d'indépendance, encore appelée « processus de freinage », terme jusqu'alors réservé, en sociologie, à des mécanismes de défense au travail. ! CHRISTINE CASTELAIN-MEUNIER est sociologue au CNRS et au Centre d'Analyse et d'Intervention sociologiques. Elle enseigne à l'Ecole des Psychologues praticiens (Paris). Derniers ouvrages parus : « la Paternité » (PUF, 1997) ; « Pères, Mères, enfants » (Flammarion. 1998). DOCUMENT 7 SE CONSTRUIRE Dans une société aux valeurs incertaines, l'adolescent est amené à faire de l'incertitude un idéal La vie a-t-elle un sens ? par Daniel Marcelli « Le soir, je me couche et je me mets à penser, j'arrive pas à m'endormir », dit Juliette, 15 ans. Dans son enfance, elle n'a jamais eu le moindre problème de sommeil. Que se passe-t-il désormais? Quand Juliette se met au lit, non seulement elle pense, mais plus encore elle pense à ce qu'elle pense. En d'autres termes, elle développe une pensée réflexive : elle devient le sujet de ses pensées, ce qu'on appelle le « travail de subjectivation ». De ce jour, l'adolescent ne pense pas uniquement à ce qu'il a fait ou a dit, à ce qu'il fera ou dira, il s'interroge aussi sur le sens de ses dires et de ses actes : qu'est-ce que sa copine a bien pu vouloir lui dire ? Comment l'autre comprendra et interprétera ce que lui-même dira ou fera ?... Cette quête de sens ouvre à l'adolescent le tortueux labyrinthe des rapports humains. Désormais, ceux-ci n'ont plus la relative limpidité des relations de l'enfance. Bien sûr, cette quête prend d'abord le sujet lui-même pour cible : ma vie, c'est quoi ? Ma vie, ce sera quoi ? La question continue de se poser de façon plus ou moins obsédante aux adolescents de ce millénaire débutant. Certes, bien des choses ont changé et, comme pour ceux qui les ont précédés, pour les tes. Le « retour sur investisadolescents de cette généra- sement », comme on dit, doit tion les enjeux sociaux ont être de plus en plus rapide, évolué : les revendications le temps se contracte et libertaires des années l'objectif de bien des sociétés soixante n'ont plus lieu dites de consommation est d'être; les conflits idéologi- de parvenir à une gestion ques des années soixante- instantanée pour réagir au dix, les affrontements entre marché en temps réel. Dans capitalisme et communisme une société de l'urgence des se sont efftités tel le mur qui besoins, des prises de décien était le symbole, et dont sion, des réactions, le temps les pierres ne sont plus que devient analogue à une sorte souvenirs de musée ; même la lutte pour une planète S'ils sont fascinés sinon juste et égalitaire, du moins par la dérision, propre, humaine et les jeunes savent caritative, connaît quelque essoufmalgré tout flement. la transformer Alors, les jeunes ont-ils encore un en création. idéal, une quête de sens qui les stimulent et les adolescente, conduisent dans la vie ? La d'impatience désespérance serait-elle d'urgence à obtenir la satisdevenue leur seul credo ? La faction. haine de l'autre et, quand il A bien des égards, nos son'y a pas d'autre, la haine de ciétés ont adopté comme soi prennent-elles la place norme les exigences des laissée libre par l'absence adolescents : désormais, c'est un peu comme s'ils se regarsupposée d'idéal ? Reconnaissons que la société daient eux-mêmes dans le actuelle ne facilite pas la miroir déformant que leur tâche des adolescents. Leur tendent les médias - télé, quête de sens et d'idéal sem- news, cinéma... Est-ce pour ble sérieusement brouillée cette raison que l'absurde par une apparente réduction cède le pas à la dérision ? Ce des valeurs. Le sens appar- qui fascine les adolescents tient à la catégorie des sym- d'aujourd'hui, c'est la dériboles; l'idéal, lui, est gratuit : sion, érigée en quasi-valeur. notre société préfère les faits Contrairement à l'humour, la bruts et tout ce qui rapporte dérision s'exerce aux dépens le plus vite possible en espè- de l'autre, qu'il s'agit de ces sonnantes et trébuchan- rabaisser, voire d'humilier. Pour nombre d'adolescents, n'est-ce pas la seule manière de se différencier d'un monde adulte passant son temps à les singer ? Mais la dérision est délétère : elle détruit sans reconstruire. Comment alors les adolescents pour- ront-ils relever le défi ? Certains pourtant nous montrent que cette dérision, ils savent la transformer en création, en invention : il suffit pour s'en convaincre d'écouter un peu de rap. D'autres passent des heures pour réussir un mouvement particulier sur leur skate, leur surf, leurs rollers ; cet acharnement à triompher par le mouvement de l'instabilité, du déséquilibre, de la pesanteur révèle, intacts, le besoin, le plaisir à dominer les forces contraires, à vaincre cette instabilité, ce désé quilibre, cette fragilité de l'instant ; on peut parier, sans trop de risque de se tromper, qu'un tel apprentissage leur sera d'une grande utilité dans un monde dominé par l'incertitude des positions acquises. Dans ce monde incertain dont 1e temps se comprime, l'idéal de fugacité, la quête de l'instant magique prennent d'autant plus de sens que le mouvement est figé sur 1a cassette vidéo. Cependant, remarque incidente, comme il n'y a plus de sens communément partagé, comme les valeurs sont de plus en plus individuelles, la société ne fait qu'accroître les inégalités : les adoles- cents bien doués ou bien pourvus y trouvent matière à s'épanouir, tandis que les adolescents moins bien doués ou moins bien pourvus resteront les otages d'une dérision qui se retourne contre eux-mêmes et ne peut les soutenir. La disparition relative des valeurs et des normes vulnérabilise encore un peu plus ceux qui sont le plus vulnérables. Nous fabriquons des sociétés inégalitaires ! Quand on se couche le soir, on se retrouve face à soimême. On peut tomber de sommeil, exténué par une journée harassante, prendre une pilule qui clôt le dialogue avec soi-même, accepter de se laisser aller à des rêveries avec ou sans lecture, avec ou sans écran de télévision allumé, mais, dans ce moment d'intimité fragile et précieux, nombre d'adolescents continuent de s'interroger sur le sens de leur vie actuelle et sur ce qu'ils en feront. Transitoirement, cela complique leur endormissement, mais c'est pour l'individu une nécessité s'il veut penser sa vie et pas seulement la subir. ! DANIEL MARCELLI est professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, et chef de service au Centre hospitalier HenriLaborit de Poitiers. Il a notamment publié : « Les Etats limites en psychiatrie » (« Nodules »/PUF, 1994) ; « l'Adolescence aux mille visages » (avec Alain Braconnier ; Odile Jacob, 1998) ; « Enfance et psychopathologie » (« les Ages de la vie »/Masson, 1999). DOCUMENT 8 S'INSTRUIRE Ils achètent leur autonomie au collège ou au lycée J'ai même rencontré des élèves heureux par François Dubet En brisant le fatum des itinéraires sociaux, en augmentant le temps de la formation, en accroissant l'autonomie des individus, les sociétés modernes ont inventé la jeunesse et celleci ne cesse de s'allonger, jusqu'à 25 ans et au-delà. Le plus souvent, on insiste sur les causes négatives de cet allongement : l'errance de petit job en emploi précaire, la difficulté et le stress des études... Et les discours sur la jeunesse, surtout les sérieux, mettent en scène les aspects dramatiques d'une expérience écrasée par les angoisses et les cofitradictions de la société. Or, la plupart du temps, la jeunesse est heureuse, ni aussi tragique ni aussi banale que ne le dessinent les clichés. La jeunesse moderne est construite comme une double épreuve. D'une part, elle est une conquête d'autonomie, une sortie de la dépendance enfantine, une découverte de soi, de ses goùts, de ses amitiés. D'autre part, elle est un investissement dans le travail scolaire et dans la formation professionnelle, en une longue compétition qui permet d'acquérir progressivement un statut d'adulte. Les sociétés modernes demandent beaucoup aux jeunes; elles exigent qu'ils soient libres et sérieux, autonomes et prévoyants, originaux et conformes. Parfois, cette épreuve se passe mal, entre autonomie et dépendance, entre succès et échecs. Souvent, elle se passe bien, mais cela ne se voit guère; la jeunesse heu- geant de partenaire avant de reuse paraît toujours un peu trouver le bon. Si l'emploi reste rare, les jobs le sont niaise. Presque tous les jeunes dé- moins et permettent de disprogressivement clarent aimer leur collège ou tinguer leur lycée. Dans la plupart l'argent des autres et le sien. des cas, ils désignent moins Et l'obligation d'être libre les cours et les enseignants s'accomplit dans la liberté, que l'espace d'une vie ponc- d'autant que les parents des tuée par les conquêtes pro- jeunes d'aujourd'hui ont été gressives d'une liberté ni- jeunes, alors que bien souchée dans les interstices de l'orgaLe temps des amitiés nisation scolaire : le temps des et des fous rires amours et des se niche dans amitiés, celui des premières fois, les interstices avec la ronde des de l'organisation mini-bandes, des scolaire. codes cachés et des fous rires. Au collège et au lycée, on vent leurs parents à eux ne pratique l'art de la conversa- l'avaient pas été. tion, celui de la complicité, Les jeunes sont moins soudes petites passions parta- mis aux impératifs moraux gées dans un sentiment de qu'à ceux du succès. On ne légèreté et d'insouciance leur demande pas d'être puisque rien n'est définitif. vertueux, mais d'être efficaLes sociétés modernes ont ces et de parvenir à une aménagé ce moment de la réussite scolaire capable de vie par la grâce d'une culture garantir l'avenir. S'il n'est juvénile permettant de se pas moralement condamnasentir entre soi, de masquer ble de vivre une passion son corps et de le montrer, amoureuse, mieux vaut d'être comme les autres et qu'elle ne compromette pas la mention au baccalauréat. différent... La jeunesse est si valorisée Le risque est moins celui de que ce temps est devenu la répression familiale et l'idéal de tous. Dans les morale qui empêche de vivre classes moyennes éclairées, que celui du stress, de la les adolescents donnent le peur d'échouer et de trahir ton, les parents ne veulent les projets d'une famille. pas vieillir et envient secrè- Aussi, les jeunes heureux tement la minceur et la légè- réussissent à « acheter » leur reté de ces jeunes qui s'es- autonomie et leur tranquillité saient à la vie. Les flirts par une réussite au lycée qui viennent à la maison, les ne les dévore pas. C'est cela, copines et les copains suc- être cool, c'est apprendre à cessifs font partie de la fa- mesurer au plus juste ses mille, les étudiants tentent investissements et ses sacride vivre ensemble en chan- fices afin de prolonger le temps de la jeunesse et de ses expériences. Quand cet équilibre est atteint, on peut même s'engager dans l'accomplissement de passions musicales ou sportives et, dans bien des cas, ces passions-là seront un métier puisque, à lui seul, le diplôme ne fait plus toujours la différence. La jeunesse contemporaine est définie par la rencontre du libéralisme culturel et de la compétition scolaire et sociale. L'art d'être jeune est celui de l'accord entre ces deux domaines. Encore fautil faciliter la tâche en ne confondant pas la liberté avec l'indifférence, ni la compétition avec l'obsession sélective. Pour le reste, il faut aussi permettre aux jeunes de ne plus l'être quand la jeunesse a fait son temps, et il n'y a guère d'autre manière d'être adulte qu'en s'appuyant sur un emploi suffisamment stable pour con truire des projets de vie. La jeunesse est heureuse quand elle ne devient pas une contrainte. ! FRANÇOIS DUBET sociologue. enseigne à l'Université de Bordeaux-2 et à l'EHESS. Il a publié notamment : « la Galère, jeunes en survie » (« Points »/Seuil, 1995) ; « le Collège de l'an 2000 - Rapport à la ministre déléguée chargée de l'Enseignement » (avec Alain Bergounioux et Marie Duru-Bellat, La Documentation francaise, 1999). DOCUMENT 9 S'INSTRUIRE Les adolescents débarquent en masse sur le Net et s'inventent leurs propres usages du réseau mondial Tchatche.com par Christophe Alix journaliste S'ils sont moins connectés que les 25-35 ans - tranche d'âge où se recrutent la majorité des internautes -, les adolescents y passent plus de temps et constituent la population en ligne qui se développera le plus dans les prochaines années. Partout, la montée en puissance de l'Internet s'accompagne d'une baisse de l'audience des médias de diffusion classique, pas assez interactifs. Pour se renouveler, les télévisions ou les radios couplent désormais certains progra,mmes avec des sites sur lesquels les internautes peuvent interagir en direct. Ainsi, l'émission « Web Riot » (l'émeute du Web), de MTV, permet à 25 000 connectés de participer à une sorte de quizz musical sur le Net avec des cadeaux à la clé. Ce n'est déjà plus vraiment de la télé... « L'Internet vous rend actif dans un espace illimité et qui plus est gratuit, et ça change tout », affirme Nathan, 18 ans, internaute de la première heure. La petite lucarne a tendance à homogénéiser ; l'Internet favorise la diversité. Et brouille les pistes à l'occasion. Avant grandi dans un monde saturé de médias et de messages, la nouvelle génération réagit différemment à la surabondance des sites sur le Web. Si leurs aînés se comportent souvent comme des « cliqueurs fous », très volatiles, les ados se repèrent vite et zappent plus efficacement, conscients des possibilités mais aussi des limi- tes de l'Internet. Mode de sélection pour trouver de bons sites auxquels on sera fidèle, le moteur de recherche est un réflexe naturel. Responsable éditorial d'Hachette Multimédia et mère de deux adolescents, Véronique Schwab connaît bien ces pratiques. « Les adolescents se servent du Net pour alimenter leurs passions, leurs lubies du moment, ditelle. Cela peut concerner des images de raton laveur, des graffitis new-yorkais, des histoires drôles, mais c'est toujours pour une raison précise. » Les adultes sont attirés notamment par les sites de commerce électronique et de services ; les adolescents sont surtout consommateurs de contenus. Les sites musicaux MP3 - un format d'écoute très répandu -, le cinéma, les jeux vidéo, les parodies et tout ce qui a trait aux nouvelles technologies sont les sujets les plus recherchés. Les artistes ou les marques à la mode, les séries télé (« South Park » ou « Friends »), tous les produits cultes des adolescents se doivent d'avoir leur site s'ils veulent toucher leur cible. Les Américains ont inventé une expression pour décrire le mode de développement des nouvelles tendances sur le Web : le marketing « viral ». Comme par contamination, l'information circule par e-mail et dans les forums pour toucher très vite des millions d'internautes sur la planète entière. Réalisé avec trois bouts de ficelle, « le Projet Blair Witch » a fait merveille sur le Net avant de connaître le succès au box-office. Bien avant la sortie du film, ses producteurs ont entretenu la rumeur sur des sites soigneusement choisis. Aux portes du réseau • www.sssplash.com : un moteur de recherche pour les ados de 11 à 14 ans. • www.kazibao.com : le point de rencontre de la jeune génération, avec dialogues en direct et forums. • www.teen-net.com : un site anglophone qui permet d'apprendre l'anglais tout en suivant l'actualité. • www.adomonde.qc.ca : un webzine écrit par les ados pour les ados. • www.phosphore.com : pour les lycéens et les étudiants. • www.respublica.fr : la République du Net, un site d'esprit communautaire. • www.mcity.fr : une programmation musicale en ligne. • www.muItimania.com : l'hébergement gratuit de pages personnelles. Mais c'est l'engouement pour les sites de communautés virtuelles qui constitue le phénomène le plus remarquable de ces dernières années. Véritables mondes parallèles avec leurs lieux de rencontre, leurs webzines et leurs espaces de débat, ils abritent d'interminables forums de discussion (« chat parties »). On y vient pour discuter avec des inconnus, dont certains deviendront des membres de la tribu. On drague gentiment ou plus, on participe à la conférence sur les ovnis ou sur les arts martiaux, on dialogue avec une personnalité invitée du jour. Quels que soient le motif de leurs présence et le sujet choisi, ces sites n'existent que par la qualité des contributions de leurs visiteurs. A l'heure de pointe, ils sont plus de 5 000 connectés sur la « chat » de voila.fr ou de caramail.com, conversant sur la sexualité, les études ou tout ce qui leur passe par la tête. Pour des dialogues plus intimes, ils s'isolent dans un salon virtuel. Masqués par un pseudonyme ou un avatar, les adolescents y font l'apprentissage de relations sociales qui n'en resteront pas forcément au stade virtuel, comme le prouve le nombre croissant de rencontres initiées sur le Net. A la fois seuls derrière leur écran et ensemble sur le Net, ils édictent dans ces Cafés du Commerce du futur leurs propres règles de vie en société. Ceux qui professent que l'Internet n'est qu'un plaisir solitaire castrateur de contacts humains devraient aller y voir de plus près. ! DOCUMENT 10 S'INSTRUIRE Comme le céfran des cités a fait souffler un véritable air de jeunesse sur le français de papa Les parlers branchés par Jean-Pierre Goudailler L'adolescent a toujours cherché à se distinguer de ses aînés par la langue qu'il parle. Pour quelles raisons notre époque échapperaitelle à la règle ? D'autant que certains jeunes, en plus des différences intergénérationnelles classiques, se sentent exclus de la société par le chômage. En France, parallèlement à la fracture sociale, une fracture d'ordre linguistique s'est mise peu à peu en place au cours des deux dernières décermies. Les variétés de français parlées par les jeunes se répartissent suivant un axe comportant à une extrémité le parler branché, la langue siliconée ou « Ophélie Winter », à l'autre bout le parler des cités, celui qui explose entre les barres et les tours. Ces multiples français alimentent à des degrés divers le langage courant ; c'est ainsi que la langue fonctionne et évolue : tout se fait par le bas. En son temps, l'argot « a donné ses épices à la langue », comme le rappelait Alphonse Boudard. La tchatche des cités, langue populaire de nos jeunes lascars, a le vent en poupe. Elle sort de son cadre géographique de naissance et, au fil des ans, instille ses vocables et expressions dans d'autres niveaux de langue. « Beur », « keuf », « meuf » sont dans le dictionnaire ; d'autres mots, tels « kiffer » (aimer), « leur » ou « leurleur » (contrôleur), « schmitt » (policiers), se bousculent au portillon. Le polar contemporain, un cer- tain nombre de films (« la Haine », « Ma 6-T va cracker », « le Ciel, les oiseaux... et ta mère »), des émissions grand public à la radio et à la télévision contribuent à la diffusion de tout un vocabulaire, d'intonations particulières, de l'accent des cités. Dans le domaine musical, le rap exerce aussi une réelle fonction de promotion. Le Net n'.est pas en reste et la forme écrite de la nouvelle langue populaire française se retrouve via la Toile dans de nombreux pays francopho- nes. L'aphérèse (« blème » pour problème, « dwich » pour sandwich, « zic » pour musique, « vail » pour travail) prend de plus en plus le pas sur l'apocope (« trom » pour « tromé », verlan de métro ; « turve » pour « turvoi », verlan de voiture). Métaphores et métonymies font du coude-àcoude : « bounty » pour un Noir se comportant comme un Blanc, « airbags » pour les seins « casquettes » pour les contrôleurs sont désormais bien connus. Quant au verlan, procédé linguistique Petit dictionnaire des cités Avoir les obispos : être énervé, irrité, avoir les boules. Il est de toute évidence fait référence ici au chanteur Pascal Obispo. Bledman (« deblé man » en verlan), blédos, blédard, blédien celui qui arrive de son bled, l'ignorant, le paysan, le rustre. En vieil argot on disait pedzouille. Blonblon, fils de clovis, pâté-rillettes, chabert, céfran (verlan de « Français »), fromage blanc sont autant de termes, parmi d'autres, pour désigner le Français de souche. Bombe, bombax, bombe atomique, mururoa : fille très belle. N'a rien à voir avec une tchernobyl, qui est, elle, pleine de boutons. Fax, findus (masc.), carte bleue : fille qui n'a pas de poitrine. On peut la glisser dans la fente du télécopieur, du distributeur de billets, « findus » reprenant la métaphore de l'expression familière « plate comme une limande »; celle qui a de gros seins est une master card. Maille : argent Au temps des Capétiens, la maille était une monnaie équivalant à un demi-denier, de très faible valeur donc ; on retrouve ce terme dans les expressions « avoir maille à partir avec quelqu'un », « n'avoir ni sou ni maille ». Aujourd'hui, « coincer de la maille » : gagner de l'argent, s'oppose à « claquer son gent-ar » : dépenser, perdre tout son argent. très bien adapté à la déstructuration des formes linguistiques, il est particulièrement prisé. Il permet en effet de faire une langue « en miroir » qui manifeste la différence de locuteurs refusant de se reconnaître dans la langue normée. De même, l'apport de mots d'origine arabe (« arhnouch » pour policier, « haram » pour péché), berbère (« arioul » pour quelqu'un d'idiot, « choune » pour le sexe de la femme), tsigane (« bédo » pour cigarette de haschisch, « craillav » pour manger), africaine (« gorett » pour fille, de gor, homme en ouolof), créole (« macoumé » pour homosexuel, « timal » pour gars, exerce une fonction identitaire réelle par la langue, tout comme 1e font les mots empruntés aux parlers locaux français (« engatse » pour problème, « gasier » pour gars, « panouille » pour poltron) ou au vieux fonds argotique français (« caisse » pour voiture, « daron » pour père, « taupe » pour fille). ! JEAN-PIERRE GOUDAILLIER est professeur de linguistique et doyen de la faculté des sciences humaines et sociales-Sorbonne de l'Université RenéDescartes (Paris-V). Il a publié « Comment tu tchatches ! Dictionnaire du français contemporain des cités » (Maisonneuve et Larose, 1998). DOCUMENT 11 S'INSTRUIRE L'institution face à l'évolution des attentes Entre école et ados : Le dialogue de sourds par Patrice Huerre Le Nouvel Observateur. Comment expliquer le phénomène de l'échec scolaire des adolescents ? Patrice Huerre. - Les années-lycée sont chargées d'enjeux pour l'adolescent. La puberté est terminée, la relation au corps apaisée. Il s'agit de passer du groupe familial au groupe social. Pour construire ce rapport au monde, la question de l'autonomie psychique, affective, matérielle se pose de manière cruciale, y compris à travers la scolarité, car c'est par son orientation, ses notes, que l'adolescent construit son identité sociale et professionnelle. C'est alors que peuvent surgir les difficultés scolaires, les problèmes de comportement (racket, violences), l'absentéisme, les malaises physiques, comme autant de symptômes de difficultés plus profondes. N. O. - Existe-t-il un parallèle entre la remise en cause de l'autorité parentale et le rejet de l'institution scolaire ? P. Huerre. - Non. La révolte contre les figures adultes n'entraine pas systématiquement un déplacement vers l'institution scolaire. On peut très bien imaginer des relations conflictuelles avec les parents et de bons rapports avec d'autres adultes. L'attitude des lycéens ennvers les enseignants dépend beaucoup de la manière dont l'enseignement est conçu et de la façon dont les enseignants se comportent. Les mots clefs quand on discute avec des lycéens sont « justice », « respect », « solidarité ». S'il n'y a pas de justice ni de respect, ils vont se révolter, voire se saborder. N. O. - Lorsqu'on assiste à des explosions de violence dans les lycées, il faut donc se poser la question de l'adaptation du système éducatif aux adolescents d'aujourd'hui... P. Huerre. - Absolument. Les adolescents ont les mêmes attentes qu'il y a cent ans, ils se posent des questions sur eux-mêmes, le monde, le corps, la sexualité, leur identité. Par contre, les formes d'expression et de réception du savoir ont changé, et le système éducatif ne tient pas assez compte de l'évolution de ses usagers. Les lycées conçus sur des bases traditionnelles, avec une pédagogie qui va du maître à l'élève, ne peuvent marcher que dans les quartiers favorisés et pour une minorité d'adolescents. Dans la majorité des cas, ils renforcent le pessimisme des professeurs et le malaise des lycéens. Par contre, la prise en compte des attentes des lycéens produit toujours des résultats. Ainsi, dans un lycée de Gennevilliers qui vivait au rythme des actes de violence, où régnait un climat exécrable, le nouveau proviseur a mis en place une pédagogie plus interactive et ouverte sur le monde: en cinq mois, tout est rentré dans l'ordre, enseignants et élèves sont satisfaits. N. O. - Pourquoi, alors, les enseignants, les adultes en général, se plaignent-ils si fréquemment de la violence et de l'incivilité des lycéens d'aujourd'hui ? P. Huerre. - C'est d'euxmêmes que les adultes parlent. Ce sont eux qui sont inquiets face à leur avenir, incivils, irrespectueux, et ils projettent leurs turpitudes sur la génération suivante. Les parents actuels n'ont pas réalisé les changements extraordinaires qu'ils s'étaient promis. Pour continuer à penser que l'on est meilleur que les autres, il faut trouver la nouvelle génération bien mauvaise. Dans le problème de l'échec scolaire, la responsabilité des parents est souvent considérable. La génération des soixantehuitards a eu tendance à pécher par deux attitudes extrêmes. D'un côté, la course aux performances, avec mise de la pression dès la maternelle. On oublie trop que l'apprentissage passe par le jeu et qu'il doit procurer du plaisir. A l'autre extrémité, on trouve le discours suivant : « Mon chéri, c'est toi seul qui décides. Nous ferons de notre mieux pour t'aider à faire ce que tu veux. » Parce que de tels parents ne leur disent jamais ce qu'ils estiment bon pour eux et se sont juré de ne pas contrarier leurs désirs, ces adolescents deviennent des adultes en manque de points d'appui. Heureusement, les parents plus jeunes - et dont les enfants ne sont pas encore au lycée - sont en train de sortir de cette problématique. N. O. - Que doivent faire les pa- rents dont les enfants sont en échec scolaire ? P. Huerre. - Ne pas foncer tête baissée sur du soutien scolaire, mais effectuer une évaluation globale selon deux axes, le premier recensant les difficultés actuelles y compris extrascolaires -, le second les mettant dans une perspective historique. En croisant les informations de la famille et de l'équipe éducative, on mesure l'importance à accorder aux difficultés et les remèdes possibles. C'est alors qu'on décidera s'il faut une psychothérapie, un peu d'éloignement par rapport aux parents grâce à un internat scolaire, du soutien éducatif. Parfois, un problème d'acné peut avoir de graves conséquences. Ce qui est important, c'est de trouver la solution adaptée à la cause, et non au symptôme. ! Propos recueillis par LISA TELFIZIAN PATRICE HUERRE est directeur médical de la clinique médicouniversitaire GeorgesHeuyer (Fondation Santé des Etudiants de France), psychiatre et psychanalyste. Il a notamment publié : « l'Adolescence en héritage : d'une génération à l'autre » (CalmannLévy, 1996) et « Voyage au pays des adolescents - 310 mots-clés pour mieux se repérer » (avec Françoise Huari : Calmann-Lévy, 1999). DOCUMENT 12 SE PERDRE Deuxième cause de mortalité des moins de 25 ans, le suicide exprime surtout le désir d'une autre vie Le malheur d'être soi par Xavier Pommereau Les conduites suicidaires chez les jeunes ont doublé de fréquence depuis trente ans. En France, on déplore chaque année, parmi les moins de 25 ans, environ 1 000 décès par suicide, ce qui correspond à la deuxième cause de mortalité à cet âge. et on estime que le nombre annuel de tentatives de suicide atteint 40 000. Tout se passe comme si les adolescents qui vont mal devaient - à défaut de pouvoir découper leurs propres contours identitaires au sein du tissu familial ou social littéralement se casser, se déchirer pour se sentir exister. Le passage à l'acte suicidaire est d'ailleurs souvent précédé par des troubles du comportement qui traduisent, eux aussi, un désir de rupture : chez les garçons, violences contre soi ou autrui, conduite à risques d'engins motorisés, ivresses prononcées au moyen de l'alcool ou du haschisch ; chez les filles, conduites d'évitement, de retrait, se casser, se déchirer au féminin consistant plutôt à faire des fugues, à s'autoadministrer des tranquillisants où des somnifères, voire en avaler un grand nombre (dormir et mourir deviennent alors de dangereuses équivalences), à dérégler totalement ses pratiques alimentaires (anorexie, boulimie). Les jeunes qui tentent de se suicider attribuent généralement leur acte à des motifs précis : rupture sentimentale, problèmes scolaires, conflit familial, décès récent d'un dangereux sont ceux qui proche... Ces causes déclen- nient le sujet dans son altéchantes témoignent d'un rité et l'emprisonnent dans sentiment, jugé indépassa- des relations placées sous le ble, d'abandon, de perte ou signe de la confusion et de d'effondrement identitaire. l'incommunicabilité, abouMais ne nous y trompons tissant à un insupportable pas : ce n'est là que la partie sentiment de non-existence. émergée d'un iceberg affectif Se faire violence revient dont il convient d'examiner alors à trancher dans le vif les profondeurs. Dans 20 % de sa chair et de ses relations des cas, la confusion de soi à autrui pour se sentir exisdans l'autre révèle des trou- ter... au risque d'en mourir. bles évolutifs de l'humeur ou Que l'adolescent concerné de la personnalité (maladies dise vouloir dormir ou « en dépressives, psychoses...), finir », il s'agit pour lui de sans que l'on puisse affirmer faire cesser une souffrance s'ils sont ou non liés à des intolérable et de se défaire dysfonctionnements fami- de cette vie-là dans l'espoir liaux. Par contre, dans la d'une autre vie. Cette dimenmajorité des cas, le flou sion du projet suicidaire existentiel s'inscrit dans reflète moins une volonté de l'histoire personnelle et familiale du jeune suicidaire. Il peut s'agir Faute de trouver de la réactivation une identité vivable, brutale de traumatismes infantiles l'adolescent enfouis (violences précipite les siens physiques et sexuelles, séparadans la douleur tions précoces, et la culpabilité. secrets de filiation...) ou de leur répétition à travers les générations. Ailleurs, disparaître qu'un désir de c'est une atmosphère fami- faire disparaître les problèliale délétère qui se nourrit, à mes et de.s'en remettre au l'insu des protagonistes, de destin ou à la mémoire des l'imprécision de la place et proches. La plupart des des attributions de chacun, adolescents suicidaires n'ont des non-dits, de la confusion pas conscience qu'ils espèdes sexes et des générations, rent secrètement des remad'une dépendance affective niements affectifs favorables extrême, etc. De multiples au décours d'un coma toxifacteurs sont susceptibles que qui serait réversible d'amplifier ces souffrances : (« Mes parents auront comexclusions sociales, ruptures pris » ; « Mon petit ami culturelles, situations de reviendra », etc.). Et dans le crise, événements dramati- cas où ils ne se laissent auques... Les contextes les plus cune chance d'en réchapper, ils ne savent pas que leur désir profond est de marquer leur présence éternelle dans la mémoire de ceux qui restent. Exister davantage mort que vivant, voilà le terrible paradoxe du sujet suicidaire, paradoxe qui se double d'une effroyable ambiguïté : faute de trouver une place et une identité vivables - car il se sent nié, abandonné ou enchaîné à l'autre - l'adolescent précipite les siens dans la douleur et la culpabilité en occupant et en persécutant à jamais leurs souvenirs. Ainsi, tout acte suicidaire représente une revendication existentielle majeure, fût-ce à titre posthume. C'est pourquoi il convient d'aider à temps l'adolescent suicidaire à se reconnaître et à se sentir reconnu, afin de restaurer en lui l'envie de vivre. ! XAVIER POMMEREAU est psychiatre. Il dirige l'unité médicopsychologique de l'adolescent du Centre Abadie (CHU de Bordeaux). Derniers ouvrages parus : « Quand l'adolescent va mal » (J'ai lu, 1998) ; « l'Adolescent suicidaire » (Dunod, 1999). DOCUMENT 13 SE PERDRE Le président du tribunal pour enfants de Bobigny déclare que la délinquance n'est pas une fatalité Dans le bureau du juge par Jean-Pierre Rosenczveig Le Nouvel Observateur. Les chiffres de la délinquance ne traduisent-ils pas une peur accrue de la société face à ses jeunes ? Jean-Pierre Rosenczveig. Faisons le point, avant tout, chiffres à l'appui, sur cette montée de la délinquance. Il est vrai qu'aujourd'hui 21 % des actes délinquants sont commis par des mineurs, contre 14 % en 1980. On se focalise sur les jeunes, or il faut savoir que quatre actes délinquants sur cinq sont dus à des individus majeurs. Mais, aujourd'hui comme hier, 93 % des adolescents qui ont affaire à la justice sont des primodélinquants qui n'arriveront pas jusqu'à mon bureau. Ils commettent une bêtise, un vol de cyclomoteur ou autre, prennent un savon dans le bureau du procureur, et généralement cela les impressionne suffisamment pour qu'ils ne recommencent pas. Restent les 7 % qui peuvent devenir de vrais délinquants, un chiffre comparable à celui d'il y a dix ans... La délinquance juvénile se caractérise par sa violence et par le fait qu'elle est plus souvent dirigée contre des personnes que contre des biens. Là encore, il faut être vigilant, et ne pas voir en tout adolescent un malfaiteur qui sommeille. Une anecdote personnelle illustre bien ce préjugé. Un soir, je croise deux jeunes, capuchon rabattu sur le visage. J'ai l'impression que l'un a une barre de fer à la main... Celui que je crois armé m'interpelle et, nom de leur géniteur. Et un vu mon métier, je ne suis pas droit, ça ne se discute pas ! très rassuré. En réalité, il N. O. - Quand les jeunes veut me remercier de ce que dérapent, est-ce la faute des j'ai fait pour lui il y a quel- paren ts ? ques années. Il a un travail et J.-P. Rosenczveig. - Il ne a monté un orchestre avec faut pas leur jeter la pierre des copains. Ce que j'avais systématiquement car, lorspris pour une barre de fer qu'on sait les mobiliser, ils n'était qu'une flûte traver- sont presque toujours là. Je sière ! Comme quoi les juges constate que les parents sont ne sont pas à l'abri de mau- rarement démissionnaires ; ils sont plutôt démissionnés vaises interprétations... N. O. - Ces 7 % de délin- par les circonstances de la quants ont-ils des histoires vie, le chômage, les problèmes d'intégration... Tant que communes ? J.-P. Rosenczveig. - Mal- l'on n'aura pas réduit la heureusement, je vois de plus en plus d'enfants "La société reproche orphelins de père. Il n'est bien sûr à ses gosses pas question de des actes dont revenir sur les libertés indivielle est responsable." duelles conquises ces dernières années, mais il faut que les parents respectent, en fracture sociale, on ne régletant qu'adultes, les engage- ra rien en profondeur. Nous ments vis-à-vis de leurs reprochons aux gosses des enfants. Au surcroît de li- actes dont nous sommes bertés doit correspondre un responsables. Notre société surcroît de responsabilités. ne sait pas protéger ses enTout enfant a le droit de fants ; c'est pourquoi elle se connaître son père et je suis retrouve un jour agressée par pour l'établissement légal du eux. Il ne faut pas oublier lien biologique, sans que soit que les deux tiers des affainiée la filiation affective res que je traite concernent puisque nombre d'enfants ne la protection de jeunes en vivent pas avec leur père danger : mauvais traitemais avec leur beau-père. ments, violences, incestes... Personne ne doit être amputé Des histoires qui font moins d'une partie de son histoire, de bruit que les voitures et je vois trop souvent dans brûlées, mais qui cassent des mon bureau des enfants qui mômes pour la vie. ne connaissent même pas le N. O. - Que proposez-vous ? nom de leur père ! J'ai bien J.-P. Rosenczveig. - Toute conscience que l'intérêt des tentative pour réduire la enfants cache toujours des délinquance ne peut se faire intérêts d'adultes, les enfants qu'en deux temps un temps ont le droit de connaître le de réaction immédiate car il faut bien que la Société se protège. Mais cette étape reste totalement insuffisante si elle ne s'accompagne pas, dans un second temps, d'une politique sociale et familiale à long terme. On a noté. ces dernières années, un rajeunissement des délinquants qui commettent leurs premiers délits. Or la plupart de ces gamins sont en échec scolaire depuis le cours préparatoire. Incapables de supporter une contrainte, ils s'ennuient à l'école, dérangent tout le monde. C'est à ce moment-là qu'il faudrait les repérer et réagir à ce que l'on nomme pudiquement « premières incivilités », et qui n'est en fait que l'annonce de bêtises à venir, nettement plus graves. Autre projet qui me tient à cœur : le tutorat. Je suis convaincu qu'un bon nombre de jeunes, notamment issus de l'immigration, pourraient obtenir un diplôme bac + 2 s'ils étaient soutenus au niveau du collège par une sorte de parrain et accompagnés jusqu'à l'université. Cela contribuerait à réduire le chômage... et donc la délinquance ! ! Propos recueillis par BERNADETTE COSTA-PRADES JEAN-PIERRE ROSENCZVEIG est président du tribunal pour enfants de Bobigny. Il est l'auteur de « Justice pour les enfants » (Robert Laffont, 1999). DOCUMENT 14 SE PERDRE Chaque année, la fugue concerne 40 000 foyers "Je suis venu te dire que je m'en vais" par Lisa Telfizian journaliste « J'échappe à ma vie chaquefois que je pars. Je m'invente un nouveau nom, un passé, une vie diffèrente que je raconte à ceux que je rencontre. » Semelles compensées et tee-shirt élimé, Julie, 16 ans et demi, en est à sa cinquième fugue, « plus toutes les autres conneries ». La veille, elle a franchi le seuil du foyer de la rue de la Croix-Nivert encadrée par deux policiers de la Brigade des Mineurs. Au sein de cette maison nichée dans une rue calme du quinzième arrondissement de Paris, un service d'hébergement accueille pour vingt-quatre heures les mineurs en fugue interpellés par la police qui n'ont pu être remis à leur représentant légal le jour même. La nuit au commissariat leur est ainsi évitée. Demain, la mère de Julie viendra la chercher de Tarbes, où son périple a débuté neuf jours plus tôt. Pour le moment, elle regarde la télé avec quatre autres fugueurs : trois mineurs étrangers en situation irrégulière venus chercher en France une vie meilleure; une jeune fille, soutenue par son père, qui refuse d'habiter avec sa mère depuis le divorce de ses parents. La fugue n'a pas un mais plusieurs visages. Combien sont-ils, les mineurs qui, chaque année, prennent la clef des champs ? En 1999, 40 000 parents ont poussé la porte du commissariat pour signaler la fugue de leur en- fant, dévorés d'une inquiétude souvent démesurée. Car, à Paris intra-muros, sur les 1 511 fugues déclarées 1 103 jeunes ont regagné d'eux-mêmes leur domicile ou lieu de placement. Dans 90 % des cas, la fugue ne dure d'ailleurs pas plus de quarante-huit heures, et le fugueur reste dans son quartier. Bien entendu, ces chiffres ne font état que des fugues déclarées et ne tiennent pas compte des récidives. Une absence courte, mais le message est lancé. « La fugue est un indicateur important des difficultés de l'adolescent avec son entourage. Cet acte, souvent disproportionné par rapport à ses causes (dispute avec les parents, mauvaise note, quiproquo...), permet de prendre de la distance vis-àvis des tensions internes », explique le psychiatre Patrice Huerre, qui précise : « La fugue peut aussi être une mise à l'épreuve des adultes, pour vérifier qu'ils tiennent bien à lui. » Le plus souvent, l'adolescent sort pour se rendre à l'école et ne rentre pas. Quelquefois, le scénario est plus sophistiqué. Il prépare son sac à dos « pour un voyage d'école » et commence un périple de plusieurs semaines qui, pour les provinciaux, se termine souvent à Paris. Les motifs apparents sont parfois rocambolesques. Ainsi, il y a les fugueurs « par solidarité », afin d'accompagner un camarade; ou « façon Roméo et Juliette », pour fuir l'interdiction parentale de se voir. Lorsque le fugueur est retrouvé par la police, ou lorsque, épuisé, il se rend de luimême au commis sariat ou dans un centre comme Paris Ados Services, le plus dif ficile reste à faire : un travail de médiation entre l'adolescent et son représentant légal. « On ne peut, par exemple, accéder à la demande de placement en foyer d'un mineur sous prétexte que ses parents ne lui permettent pas de sortir autant qu'il le souhaite », note Nicole Tricart, chef de la Brigade de Protection des Mineurs de Paris. Ce qui ne l'empêche pas de saisir le procureur de la République si la situation - malgré embrassades et pardons - lui semble suspecte : la fugue cache parfois un problème plus grave. Fuguer, c'est aussi se confronter au monde. « Une démarche initiatique dans une société et une époque où les rituels de passage n'existent plus », explique Patrice Huerre. Cette mise à l'épreuve de soi et.des autres est toujours une demande de réponses. Placés au pied du mur, parents et institutions doivent se montrer à la hauteur. « C'est aussi une période d'élaboration psychique démultipliée. Une fugue peut permettre de dénouer des situations de crise installées depuis des années », déclare Bernard Vanoverbeke, directeur adjoint de Paris Ados Services. C'est ainsi que certains parents découvrent à cette occasion un enfant qui leur était inconnu. « Mais il faut aller très vite, ne pas laisser le fugueur s'installer dans ce statut», ajoute-t-il. Depuis deux ou trois ans, c'est pourtant la situation d'un nombre croissant de mineurs. Après des fugues de plus en plus longues et de plus en plus fréquentes, ils sont entrés, sans bruit, dans l'errance. La rue, le squat, le système d'entraide des amis, la réapparition ponctuelle chez les parents pour dévaliser le frigo, tel est leur quotidien. Ils ne demandent pas d'aide, et leurs parents, souvent dans une situation de très grande précarité, ne les recherchent pas non plus. « Ils traduisent une crise familiale mais aussi sociale », commente Arnaud Groselle, chargé de mission à la Fondation pour l'Enfiance, qui a évalué leur nombre à 10 000 pour 1999. Un chiffre élevé qui inclut les mineurs clandestins, dont le nombre est aussi en forte augmentation. Des associations font la tournée des festivals (Angoulême, Bourges...) afin de leur venir en aide. Mais si, à l'occasion d'un contrôle d'identité, le fugueur est repéré, la rencontre avec les parents risque d'être terrible. « Si l'amour peut être dévoilé, le désamour peut l'être aussi, et quelquefois, c'est l'abandon - voire le rejet - qui est signifié », explique Bernard Vanoverbeke. Comment dénouer une crise s'il n'y a pas un nœud, c'est-à-dire du lien ? Tel est le nouveau casse-tête des institutions en charge de la protection des mineurs. ! Des assoss' DOCUMENT 15 d'accès au droit En 1995, Le non droit des jeunes, de Paul Masotta (éditions Syros), tirait le signal d'alarme : faute d'être considérés comme des citoyens à part entière, les jeunes nourrissent un sentiment de révolte et d'impuissance. Dix ans avant le DDJ ou le site des Droits des Jeunes, bien avant que les pouvoirs publics ne fixent l'accès au droit comme une priorité (aide juridictionnelle, maisons de la justice et du droit, conseils départementaux de l'accès au droit...), des associations pionnières naissaient pour informer les jeunes sur leurs droits. Thémis Née dans la mouvance de la Convention internationale des droits de l'enfant (1989), cette association strasbourgeoise vise une « socialisation des jeunes par le droit » : elle multiplie les interventions pédagogiques de terrain, notamment dans les écoles. Cette association intervient également comme administrateur ad hoc, pour représenter l'intérêt de certains mineurs dans des procédures pénales ou civiles. La Sauvegarde du Nord Le service Droits des Jeunes de la Sauvegarde du Nord tient une permanence régulière dans le centre de Lille. Son but est d'informer les jeunes sur leurs droits dans tous les domaines du quotidien et de les accompagner dans les procédures juridiques : les questions de droit pénal viennent loin derrière les préoccupations de droit de la famille, du travail ou les maltraitances. Cette structure accueille souvent des jeunes dont les familles sont dépassées par la situation et qui se sont déjà adressés sans succès à divers guichets. Disponibilité, écoute, dialogue et compétence juridique sont les bases de l'accueil associatif. Un champ d'intervention très complet, qui ex- plique que le site,des Droits des Jeunes se soit tourné vers ces bénévoles du droit pour organiser son système de juristes en ligne (www.droitsdesjeunes.gouv.fr). Droits d'Urgence Malgré la multiplication des points d'accès au droit (lieux d'information, de consultation et d'orientation), les populations les plus démunies demeurent les moins informées sur leurs droits. Certaines associations ont donc choisi d'aller à la rencontre des personnes en situation d'extrême précarité. C'est le cas à Paris de Droits d'Urgence, association de juristes engagés dans la lutte contre l'exclusion qui organise des permanences juridiques partout où c'est nécessaire dans les locaux de Médecins du Monde, de la Croix-Rouge ou du Secours populaire, mais aussi auprès du Samu social, des hôpitaux et des centres d'hébergement d'urgence. Droits d'Urgence intervient gratuitement auprès des jeunes dans l'enceinte du CIDJ à Paris, le mardi et le jeudi après-midi. Autant d'actions qui permettent ensuite d'alerter les pouvoirs publics ou même de former les futurs avocats, magistrats ou personnels sociaux aux problèmes juridiques engendrés par la précarité ou l'inexpérience des jeunes. !