Parents, souvenez-vous - Justice / Métiers et concours

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Parents, souvenez-vous - Justice / Métiers et concours
DOCUMENT 1
SE CHERCHER
Pour transmettre l'histoire familiale, comment déverrouiller
les greniers de la mémoire ?
Parents, souvenez-vous !
par Patrice Huerre
Mais pourquoi donc les
adolescents paraissent-ils si
étranges aux adultes? Pourquoi un tel décalage entre ce
qui a constitué l'adolescence
des parents et ce dont ils se
souviennent plus tard ?
Pourquoi,
lorsqu'ils
la
transmettent à leurs enfants,
la version officielle de leur
jeunesse est-elle souvent
factuelle ? Pourquoi les
bouleversements, affectifs,
existentiels du temps de
l'adolescence sont-ils autant
remisés dans les greniers de
la mémoire, solidement
verrouillés ? Ne néglige-t-on
pas trop l'amnésie juvénile
alors que l'on reconnaît bien
l'amnésie infantile ?
Or elles ont un fonds commun: la même nécessité de
refouler trop de pulsions; la
même inadéquation entre ce
qui est vécu et les capacités
actuelles de le dire, entre les
émotions et le langage verbal disponible alors. Tout se
passe comme si ce qui était
éprouvé après le début de la
puberté était trop intense
pour être dit, et donc pour
trouver place dans la mémoire cons-ciente. Tout le
monde ne s'appelle pas Rimbaud !
Et pourtant, on ne se souvient que de ce qu'on peut se
raconter : le reste est stocké
à l'état brut dans la mémoire
archaïque des émotions. Cet
oubli contribue à la méconnaissance des adolescents
par les adultes. Ou plutôt, il
conduit à l'illusion de les
connaître sur la base de leurs
apparences comportementales, vestimentaires, scolaires,
alors que sont ignorés les
changements s'opérant dans
les
coulisses,
lesquels Non, l'adolescent n'est pas
confrontent les jeunes aux un mutant ! Il a besoin de
mêmes questions identitaires savoir de qui il est issu, de
que celles qu'ont rencontrées quel désir, de quelle culture.
Moins les circonstances de
les générations précédentes.
Ces mécanismes se trouvent la vie s'y prêteront, et plus il
renforcés par notre tendance faudra une démarche active
à privilégier le moment et volontaire pour faire place
présent, autant dans la ges- à la possibilité d'y répondre.
tion de l'actualité par les C'est ce qui me conduit
médias que dans la vie quo- parfois à prescrire une ortidienne au sein des famil- donnance de rencontre, au
les : la mise en perspective cours de laquelle il s'agit de
des sujets d'inquiétude n'est tenter de refaire connaispas souvent de mise, qu'il sance, à condition bien sûr
s'agisse de difficultés scolai- de considérer que, passé la
res, de troubles du sommeil puberté, on ne se connaît
ou de l'appétit, de fugues ou plus entre parents et adolesde tentatives de suicide... La cents. Mais c'est aussi le rôle
recherche de causalités proches et
facilement identiL'adolescent n'est
fiables domine. Le
pas un mutant!
divorce des parents, un déménagement, de mauIl a besoin de savoir
vaises fréquentations, etc., seront
de qui il est issu.
vite
incriminés,
suscitant autant de
réponses factuelles
inadéquates: changement
d'établissement, des grands-parents et de
placement en internat, re- l'entourage que de faciliter la
cours aux médicaments... transmission de l'histoire
C'est le règne du « c'est la familiale. Cela relativise
bien des conflits. Le redoufaute à... ».
Pourtant, ce qui est détermi- blement d'un enfant est plus
nant, c'est de rétablir les facile à accepter si l'on se
liens entre les questions souvient du sien au même
actuelles de l'adolescent et âge.
celles qu'il posait petit en- Mais les adultes ont du mal à
fant, tout comme ceux qui reconnaître dans la générapeuvent être trouvés entre tion suivante ce qui leur a
ses questions d'aujourd'hui et été familier autrefois : le
celles que formulaient ses risque pour eux est alors de
ascendants au même âge. réactiver des émotions douC'est grâce au rétablissement loureuses, des déceptions,
de ces liens que l'adolescent des échecs et des rêves que
pourra s'inscrire dans son l'enfant devait réaliser. C'est
histoire, sa filiation, et, s'il se en fait le risque de prendre la
les approprie, qu'il parvien- mesure du sort fait à leurs
dra à se projeter dans l'ave- idéaux de jeunesse, à leur
rêve d'un adolescent idéal;
nir.
de prendre conscience de
leur vieillissernent, à l'heure
du bilan du milieu de la vie.
Les adolescents rappellent à
leurs aînés qu'ils devront
laisser la place. Ce rappel
sera insupportable alors
même qu'ils s'étaient promis
- adolescents - une jeunesse
éternelle.
Bien sûr, ces difficultés dans
les transmissions d'une génération à l'autre n'auront pas
les mêmes effets s'il s'agit de
surcroît de secrets de famille, à l'heure de la construction de soi, tels que des
origines adultérines, des
maladies mentales, des suicides, des actes criminels...
chez tel ou tel ascendant.
L'adolescent bâtit sa personnalité en empruntant dans ce
qui lui est transmis et visible
autant que dans ce qui lui est
caché. Or on répète d'autant
plus ce que l'on ignore.
« Dis, qu'as-tu fait, toi que
voilà, de ta jeunesse ? »,
demandait Verlaine. Ouvrons les portes de nos mémoires, pour le plus grand
bien des adolescents... et
pour le nôtre ! !
PATRICE HUERRE
est directeur médical
de la clinique médicouniversitaire GeorgesHeuyer, psychiatre, psychanalyste.
Il a notamment publié:
« l'Adolescence en héritage : d'une génération
à l'autre » (CalmannLévy, 1996) et « Voyage
au pays des adolescents : 310 mots clés
pour mieux se repérer »
(avec Françoise Huart;
Calmann-Lévy, l999).
DOCUMENT 2
SE CHERCHER
Quand parents et enfants échangent leur rôle…
La confusion des générations
par Tony Anatrella
Dans une société vieillissante qui peine à se renouveler, l'adolescence est devenue la référence de tous
les comportements. S'identifier à la vie affective et
sexuelle, à la façon de parler,
de penser, de s'habiller de
cet âge tend à l'obsession.
Les jeunes sont valorisés par
des adultes narcissiques qui,
souvent incapables de se
placer dans une véritable
relation éducative, ont créé
une sorte d'errance existentielle et les conditions objectives de cette dépressivité
juvénile s'exprimant dans la
violence, la délinquance et
l'asocialité. L'augmentation
des demandes de psychothérapie montre que de nombreux adolescents sont prisonniers de souffrances
psychiques qui témoignent
d'une carence identificatoire
et d'un surinvestissement
affectif. Ils ont du mal à se
construire car ils ne trouvent
pas, auprès des adultes, les
matériaux psychiques dont
ils ont besoin pour se développer. Ne pas influencer
l'enfant, respecter sa liberté
et, surtout, ne pas le
contraindre avec des règles
morales sont autant d'idées
qui ont contribué, dans certains. cas, à renouveler la
relation éducative et, dans
d'autres, à s'en abstenir.
L'enfant
était
envisagé
comme celui qui possède en
lui tous les éléments pour se
développer. L'adulte devait
être le témoin passif qui ne
cherche pas à intervenir et
reste le simple observateur
de l'évolution spontanée de
l'enfant Vision irréaliste
puisque ce dernier n'a pas la
science infuse et que l'édu- pour soi aussi bien que pour
cation doit justement contri- les autres. C'est pourquoi la
buer à l'aider à devenir libre. moindre transgression doit
sanctionnée,
sinon
Mais l'école continue d'être être
influencée par cette concep- l'adolescent se marginalise.
tion de la toute-puissance Mais les adultes, en crise
psychique de l'enfant et de avec le sens de l'autorité, se
l'adolescent lorsqu'elle af- montrent impuissants à
firme, par exemple, qu'ils l'exercer et à jouer leur rôle
doivent être « au cœur du de médiateurs et de régulasystème scolaire ». Or ni l'un teurs entre les adolescents et
ni l'autre ne peut être la la réalité. Il ne reste que le
norme de l'école; c'est le juge et le policier pour signisavoir à transmettre qui fait fier l'autorité, alors qu'ils ne
référence,
pour
l'adulte sont qu'un ultime recours. La
violence juvénile ne peut
comme pour l'enfant.
Par ailleurs, l'école peut-elle que s'accentuer lorsque le
être la république des en- rôle de l'adulte est dévalorifants ? Il est raisonnable d'en sé, que tout est fait pour
douter lorsPour l'adolescent,
que l'on sait
que les adol'adulte est une sécurité,
lescents
se
une référence, un point
construisent
en fonction
d'appui.
d'un cadre de
vie
régulé
par les adulEncore faut-il qu'il
tes et la sos'accepte comme tel.
ciété,
dont
les normes
transcendent chacun et ne minimiser le sens de la fasont pas dépendantes des mille, que les parents démishumeurs ni des envies des sionnent, et que même les
uns et des autres, mais des fonctions du juge et du polinécessités à partir desquelles cier perdent de leur crédibila vie est possible. C'est lité.
pourtant l'inverse qui semble La vie psychique de l'enfant
se produire actuellement. et de l'adolescent est parfois
Inviter les adolescents à confondue avec celle de
créer eux-mêmes leurs lois l'adulte, qui le fait grandir
pour, par exemple, empêcher trop vite et l'incite à rester
la violence ne revient-il pas son ego psychique. Dans ce
à les enfermer dans leurs système, il est difficile au
symptômes et à les faire parent de se situer comme
vivre dans l'anxiété incons- éducateur et d'engager une
ciente de la croyance que relation pédagogique. Certout est possible, sans ris- taines formules en disent
ques et sans limites ? Il est long sur l'infantilisation des
structurant de définir ce qui adultes : « L'enfant est le
est permis et ce qui est dé- père de l'homme », par
Le
processus
fendu et de faire prendre exemple.
conscience qu'il y a des actes d'identification se trouvé
graves et dommageables, bloqué dans la régression.
On constate que la plupart
des adolescents manquent
d'images guides des adultes
parce qu'ils ont souvent été
considérés à égalité avec
eux, alors qu'il n'y a pas
d'égalité psychique entre un
adolescent et un adulte.
Quant à la relation éducative, elle ne peut pas être
réduite à une proximité affective et à une relation de
négociation même si, bien
entendu, le dialogue est au
cœur de la relation éducative. Il est nécessaire que
l'adolescent réalise qu'il y a
des choses qui ne se négocient pas afin qu'il apprenne
à contrôler ses désirs, à sublimer les aspects archaïques
de sa vie pulsionnelle et à
savoir approcher la réalité.
Sinon, il s'imagine que tout
est malléable à volonté jusqu'à se découvrir impuissant
face à l'existence, développant souvent une dépression
qui est, justement, la maladie
de l'impuissance. La difficulté des adultes à se situer
comme tels, mais aussi
l'augmentation des divorces,
l'inquiétude que représentent
les foyers recomposés et les
relations
monoparentales
développent un profond
sentiment d'insécurité chez
de nombreux adolescents.
De plus en plus souvent,
l'enfant doit représenter
l'unité parentale - qui habituellement est du ressort
des adultes puisque le parental procède du conjugal.
Lorsque l'adolescent joue un
rôle qui ne lui revient pas et
entretient le fantasme de
réparateur du couple parental, il se trouve fragilisé dans
sa propre vie affective,
comme on l'observe dans la
postadolescence. Ce n'est
pas la famille qui est incer-
taine ; c'est le couple
contemporain qui la fragilise
lorsqu'il est uniquement
fondé sur les sentiments et la
précarité relationnelle.
Les adultes ne jouent pas
toujours leur rôle contraphobique, ce qui favorise chez
les adolescents des conduites
morbides,
voire
sadomasochistes, autour de l'auto-agression et de l'agression
d'autrui, mais aussi des pratiques de plus en plus répandues de marquage du corps
(tatouage, piercing, etc.)
pour conjurer la peur que ce
corps inspire et la difficulté
qu'ils ont à se l'approprier.
Les adultes laissent aussi les
adolescents se débrouiller
seuls et s'enfermer dans leurs
intrigues sans pouvoir les
dépasser. C'est ainsi que les
jeunes adultes n'en finissent
pas de quitter l'adolescence,
pour mieux y revenir !
Symptôme que révèlent
d'ailleurs le ton et le contenu
des nouveaux magazines
masculins et féminins destinés aux 25-40 ans, dont les
thèmes de préoccupation
relèvent essentiellement de
la psychologie pubertaire et
adolescente. Par rapport aux
générations précédentes, les
adolescents et les jeunes
adultes ont davantage besoin
d'être assistés psychologiquement dans la mesure où,
plus jeunes, ils ont dû jouer
des rôles qui ne leur reviennent pas et répondre aux
attentes des adultes à leur
égard plutôt que faire la
0800-235-236 (numéro vert)
Créé en 1995, le Fil Santé jeunes est un service
téléphonique proposé aux adolescents. Dépendant de l'Ecole des Parents, des éducateurs d'Ile-de- France et du ministère de la Santé, il est animé par une équipe de trente professionnels (psychologues, médecins, juristes…)
qui essaient de résoudre les problèmes des
jeunes en difficulté. Le nombre d'appels a
doublé en quatre ans : il s'est élevé à 230 000
en 1999.
La plupart des questions concernent la sexualité et Les difficultés psychologiques. Après avoir
décodé la demande, l'écoutant tente d'y apporter une réponse pratique, en orientant par
exemple l'adolescent vers un spécialiste.
Grâce à la garantie de l'anonymat, les adolescents se confient avec plus d'audace. Accessible par le 0800-235-236 (numéro vert), ce
service fonctionne tous les jours, de 8 heures à
minuit Pour les parents : Inter Services Parents
au 01-44-93-44-93.
Anne-Cécile Bories
preuve de leurs apprentissages intellectuels, relationnels et d'insertion dans le
réel. Il n'est pas étonnant de
les voir, par la suite, à la
recherche
de
relations
d'étayage puisqu'ils n'ont pas
pu s'appuyer sur des adultes.
De nombreux jeunes parviennent au stade de l'adolescence beaucoup plus
fragilisés que par le passé.
Les processus de maturation
sont plus longs, les personnalités plus impulsives,
moins résistantes aux frustrations internes et externes,
et manifestent des difficultés
de concentration et des troubles de la filiation comme de
l'identité
familiale
et
sexuelle. Elles sont par
conséquent facilement exposées à des idées suicidaires,
à la violence, aux conduites
addictives (tabac, alcool,
drogue, conduites à risques)
et à la dépressivité.
Le processus d'identification
est profondément atteint,
comme si les adultes laissaient entendre aux plus
jeunes : il ne faut surtout pas
vous identifier à nous, nous
n'avons rien à vous dire et
rien de valable à vous proposer ! Pour l'adolescent,
l'adulte est une référence,
une sécurité et un point
d'appui. Encore faut-il que
cet adulte s'accepte comme
tel dans son âge et dans son
rôle d'éducateur. Les parents
n'ont pas toujours conscience qu'ils comptent aux
yeux des adolescents, même
si ces derniers sont agressifs
à leur égard. Les adultes qui
font référence pour les adolescents sont ceux qui ont le
sens de l'importance de leur
témoignage. Il ne s'agit pas
de s'ériger en modèles de
personnalité qui s'imposeraient et brimeraient les plus
jeunes, mais avant tout de
signifier, par son comportement, la façon de faire face
aux nécessités, aux difficultés et aux problèmes de
l'existence. Et même si la
tâche est parfois ingrate,
c'est aux adultes que revient
la transmission des savoirfaire et du savoir-être. Ils
sont les représentants symboliques de la loi, de la différence des sexes, des générations, de la parenté, de la
filiation et de la prohibition
de l'inceste. Ce qui, de nos
jours, est un défi à relever. !
TONY ANATRELLA
est psychanalyste, spécialiste en psychiatrie
sociale. Il a notamment
publié : « Entre adultes
et adotescents » (Le
Cerf, 1995) ; « La Différence interdite »
(Flammarion, 1998) ;
«Interminables Adolescences» (Le Cerf. 1999).
DOCUMENT 3
SE CHERCHER
Dans une famille monoparentale, la fusion entre le parent
et l'enfant peut être évitée par le recours à un tiers
Ma mère, ce héros
par Franck Zigante
Le Nouvel Observateur. En France, 2 millions d'enfants sont élevés par une
personne seule (par la mère
dans 85 % des cas). Qu'en
est-il pour eux à l'adolescence ?
Franck Zigante. - De façon
générale, l'adolescent doit
faire face à la désillusion de
ne pas avoir des parents
parfaits et à la nécessité de
les quitter. Dans le cas d'une
famille
monoparentale,
l'adolescent, plus sensible à
la tonalité affective de son
parent, cherchera à le ménager et sera vigilant quant à
un risque d'effondrement
dépressif. Il va donc se sentir
à la fois plus responsable et
plus coupable de ce qui
risque
d'être
considéré
comme un abandon. Mais la
chance formidable à l'adolescence, c'est le rôle de
l'environnement, de l'effet de
rencontre (amis, camarades,
enseignants...), de la famille
élargie. Afin que son enfant
ait d'autres adultes référents
qu'elle-même, une mère
seule doit entretenir des liens
avec l'extérieur. Il faut aussi
qu'elle veille à se ménager
des investissements personnels : affectifs, amoureux,
professionnels, familiaux...
Ainsi, l'adolescent sentira sa
mère suffisamment forte et
autonome, et s'autorisera à la
quitter et à s'autonomiser à
son tour.
N. O. - L'enfant qui a été
élevé par un parent seul
souffrirait plus souvent à
l'adolescence
d'obésité,
consommerait plus d'alcool,
de tabac, de cannabis, etc.,
et songerait plus au suicide.
Seriez-vous d'accord avec
ces constatations ?
F. Zigante. - Une chose est
sûre un parent seul, plus vite
débordé, consulte plus facilement un spécialiste. D'autre part, les études sociologiques montrent que les
familles
monoparentales
vivent dans une plus grande
précarité. La monoparentalité n'est assurément pas un
facteur causal direct de troubles psychiques de l'adolescent. A l'Institut, nous ne
constatons pas de pathologies propres à ce type de
famille. En revanche, nous
accueillons parfois des enfants de milieux favorisés
qui présentent des signes de
carence affective dans des
familles unies, où les parents
ont un fort investissement
professionnel. Les changements impromptus de nourrice sont néfastes, alors
qu'une mère seule assure une
continuité et une sécurité
affectives. De même, il
existe des relations fusionnelles entre la mère et ses
enfants dans des familles où
le père est présent.
N. O. - On parle d'une prise
de pouvoir des enfants et des
adolescents sur les parents.
Selon vous, est-il possible de
résister seul ?
F. Zigante. - De deux choses l'une : ou l'adolescent
cherche à ménager son parent et reste très collé à lui ;
ou, en cas de relation trop
fusionnelle, il tente de le
mettre à distance de façon
brutale. Ainsi, une fille qui a
vécu avec sa mère jusqu'à
l'adolescence peut, en raison
d'une rivalité très forte, retourner vivre chez son père,
et donc rejouer le conflit
entre ses parents divorcés.
Là, il y a un réel pouvoir de
l'adolescent, qui peut l'exercer contre l'un ou l'autre
parent. Il reste que les adolescents tyranniques ont été
des enfants, voire des bébés
tyranniques. A l'adolescence
se rejoue aussi ce qui s'est
passé dans la petite. enfance.
Le parent seul, qui déjà
assume toutes les fonctions,
doit se sentir autorisé à être
aidé.
N. O. - Quelles
difficultés
particulières l'adolescent at-il à surmonter dans une
famille recomposée ?
F. Zigante. - Une difficulté
importante
est
d'être
confronté à la sexualité de
ses parents. Quand il s'agit
des deux parents d'origine,
cela reste du domaine du
tabou. Dans les familles
recomposées, la sexualité du
parent vient figurer au moment où l'adolescent, luimême pubère, est confronté
à la sienne. La séduction qui
s'installe avec le partenaire
de son père ou de sa mère est
menaçante, car l'inceste est
un peu moins impensable.
On assiste à une sorte
d'abrasement du lien vertical
transgénérationnel :
c'est
comme si tout le monde était
de la même génération dans
la même maison. Plus le
parent sera clair dans sa
différence générationnelle en
évitant de transformer son
enfant en confident, plus la
situation sera facile à vivre.
N. O. - Comment évolue la
séparation des pouvoirs
parentaux ?
F. Zigante. - Le père actif et
la mère passive, c'est dépassé. Une chose est essentielle : la fonction maternelle, à savoir aimante et
enveloppante, c'est différent
de l'individu mère et la
fonction paternelle, à savoir
incarnant la loi, c'est différer
de l'individu-père. Un père
peut très bien avoir une
fonction maternelle, et vice
versa. Ce qui est souhaitable,
c'est qu'une mère ou un père
puisse changer de registre
Cela fait appel à la bisexualité psychique et crée une
véritable dynamique. Pour
l'adolescent comme pour
l'enfant, il faut, afin d'éviter
un lien fusionnel, qu'existe
un lien entre lui et sa mère.
Il convient de distinguer la
femme célibataire qui se fait
un enfant (là, il y a peu de
place pour un tiers, même
symboliquement)
de
la
femme divorcée ou veuve
(un espace tiers reste alors
présent). Cela dépend beaucoup de la représentation
paternelle intériorisée par la
mère, c'est-à-dire de sa relation à son propre père. Ça se
joue donc sur trois générations. L'important reste de
déculpabiliser le parent, de
le conforter dans sa capacité
à résister aux attaques de
l'adolescent de réintroduire
un tiers. Et un tiers, ce n'est
pas forcément un père, ça
peut être un ami, un membre
de la famille, un psychologue, un psychiatre... !
Propos recueillis par
JOSÉ SCHWARTZ
FRANCK ZIGANTE
est pédopsychiatre
dans le service de psychiatrie de l'adolescent
du professeur Philippe
Jeammet à l'Institut
mutualiste Montsouris
(Paris).
DOCUMENT 4
SE CONSTRUIRE
Si presque tous ont déjà bu de l'alcool, six jeunes sur dix déclarent
avoir fumé un joint à 18 ans
Fumées de l'ivresse
par Jean-François Solal
Le Nouvel Observateur. Les chiffres de la consommation de cannabis augmentent régulièrement d'une
enquête sur l'autre...
Jean-François Solal. - En
effet, 59 % des jeunes déclarent avoir déjà pris du cannabis en 1999 (1), alors
qu'ils n'étaient que 34 % il y
a six ans. Il s'agit là de jeunes qui ont « essayé pour
voir ». On range ce comportement dans le tiroir des
conduites à essai, au même
titre que bien d'autres expériences nouvelles à cet âge.
Mais ce qui est intéressant
dans ces chiffres, c'est qu'ils
rendent compte que la
consommation d'essai est
quasiment identique qu'il
s'agisse d'alcool ou de drogue. Cela rejoint une réflexion que je me fais depuis
longtemps : ce n'est pas le
produit qui intéresse le
jeune, mais la recherche
d'ivresse, l'effet souhaité
selon la situation, quel que
soit ce qu'il consomme. Si
dans une soirée circule un
joint, il fumera ; s'il y a de
l'alcool, il boira. Ces statistiques minimisent d'ailleurs la
part de transgression - sur
laquelle on avait beaucoup
insisté il y a quelques années - puisqu'il consomme
indifféremment
produits
licites et illicites, même si,
bien sûr, le plaisir de l'interdit reste vivace...
Dans le fond, c'est l'interdit
plus parental que social qui
intéresse le jeune : en fumant
du tabac ou en buvant de
l'alcool dans une famille qui
est contre, il a le même sentiment de plaisir volé que s'il
fume un joint. Toute expé-
rience qui lui donne le sen- rée, favoriser le rapprochetiment d'être sujet de son ment, sexuel entre autres,
désir et non plus objet du même si le hasch n'améliore
désir de ses parents est pas vraiment ses performanbonne à prendre à cet âge. Il ces. Mais il facilite les
s'affirme et assume éventuellement la part de
"Quel que soit
réprobation qu'il
le produit qu'il
encourt, tout en
vérifiant les limiconsomme,
tes des discours
le jeune recherche
parentaux sur la
question.
Mais
l'effet adapté
attention, la transà une situation"
gression n'a de
valeur que si elle
en reste une. Fumer un joint avec l'accord contacts, augmente la déparental n'a aucun attrait. tente, suscite une meilleure
L'adolescent va devoir in- convivialité, bref, il rend
venter autre chose, de peut- audacieux les plus timides,
et à cet âge-là, c'est imporêtre plus dangereux…
N. O. - Si ce n'est pour dé- tant!
sobéir à ses parents, pour- N. O. - Quelle attitude les
parents doivent-ils alors
quoi fume-t-il et boit-il ?
J.-F. Solal. - Il fume et il adopter ?
boit pour lever ses inhibi- J.-F. Solal. - Par l'éducation
tions sociales dans une soi- qu'il a reçue en amont,
Le douteux commerce des mix
Depuis quelques années, des industriels se sont
associés pour proposer aux jeunes les mix, des
boissons fortement alcoolisées, sucrées et pas
trop chères. Il s'agit en général d'un mélange
whisky- Coca ou gin-orange vendu prêt à
consommer dans des canettes. Ces boissons
attirent essentiellement les moins âgés et les
filles, géné- ralement rebutés par la trop
grande amertume des alcools purs. Les mix,
c'est une manière douce de s'alcooliser. C'est
ainsi que des marchands peu scrupuleux tiennent compte des goûts et usages des jeunes
pour leur offrir une drogue sur mesure. Avec
toutes les conséquences de l'ivresse que l'on
connaît : accidents morteis de la circulation,
oubli du préservatif, violences... Pourtant, ces
canettes sont en vente libre, dans tous les supermarchés.
B C -P
l'adolescent sait implicitement ce qui est permis et ce
qui est interdit à la maison.
Il est rare qu'il ne connaisse
pas l'avis de ses parents
avant ses 15 ans. Parler en
famille de la drogue et de ses
risques est une excellente
prévention, mais il faut savoir de quoi on parle. Si
vous convoquez votre enfant
pour lui dire solennellement : « Mon fils, je vais te
parler des grands dangers
du hasch », il y a fort à parier qu'il hausse les épaules,
car il a le sentiment d'être
mieux informé que vous,
souvent à juste titre, sur la
question. Toute mise en
garde alarmiste est décrédibilisée par ce qu'il constate ;
il a fumé, ou son meilleur
copain fume, et ils n'en sont
pas morts ! Les adolescents
ne sont pas dupes : ils savent
très bien que la pilule que
prend leur mère le soir pour
domir appartient à la même
catégorie que le joint qu'ils
fument. L'usage des drogues
s'est généralisé dans notre
société et n'est pas lié à leur
tranche d'âge : seul le produit change. Il vaut mieux
insister sur les risques d'une
consommation
courante,
excessive. Toujours selon la
même enquête, l'usage répété du cannabis, c'est-à-dire
dix fois ou plus par an,
concerne 28 % des jeunes,
un chiffre énorme pour un
produit illicite !
N. O. - L'interdit étant en
permanence contourné par
les jeunes, ce qui décrédibilise la loi des adultes, faut-il
dépénaliser le hasch ?
J.-F. Solal. - Nous pouvons
en dépénaliser l'usage mais
non le commerce, car nous
sommes dépendants de la
législation
internationale
dans ce domaine. En revanche, nous sommes libres en
matière d'échelle de répression. A ce jour, la consommation est un délit passible
de la correctionnelle et j'opterais plus volontiers pour la
contravention, qui relève du
tribunal de simple police.
Cela nous permettrait de
ménager une position de
défense des citoyens contre
un produit qu'on estime
dangereux pour eux et de ne
plus considérer six millions
de Français comme des
délinquants.
N. O. - En fait, ce que craignent surtout les parents,
c'est le risque d'escalade...
J.-F. Solal. - Et ils ont raison ! Mais ce n'est pas le
passage vers des drogues
dures qu'ils doivent le plus
appréhender (elles concernent peu d'adolescents), c'est
l'escalade dans les quantités
consommées, et j'insiste bien
de nouveau sur ce point,
quel que soit le produit
consommé : alcool, médicaments, cannabis, drogues
de synthèse dites designer
drugs, appelées autrefois
« drogues psychédéliques ».
En tant qu'être humain, nous
avons tous besoin de ce que
Freud appelait des « échafaudages de secours » pour
surmonter les difficultés de
l'existence, mais il faut rester
vigilant: la béquille ne doit
pas se transformer en prothèse. Le devoir des parents,
c'est de dépister le moment
où leur enfant ne parvient
plus à vivre sans roue de
secours. Devant l'usage
répété d'une drogue, ou la
consommation de plusieurs
drogues adaptées chacune
aux différents instants de la
vie, il est dérisoire d'affirmer : « Pas de ça chez
nous ! » Cela donne bonne
conscience, mais ne résout
rien. De plus, cela discrédite
l'autorité parentale puisqu'en
général le jeune va continuer
hors de chez lui.
N. O. - Que faire alors ?
Rester impuissant ?
J.-F. Solal. - Non. Il faut
que les parents campent sur
une position de principe.
Etant placés du côté de la
loi, ils ne peuvent pas encourager la prise d'un produit
illégal. Cependant, pour que
le dialogue ne reste pas un
dialogue de sourds, ils doivent adapter leur discours :
tu consommes du hasch tous
les jours ? Voilà les consé-
Ecstasy : on achève bien les ados
Les jeunes sont passés d'une consommation de
drogues sédatives, à effet calmant à une
consommation de drogues psychostimulantes,
à effet excitant. Culturellement, cela traduit un
changement par rapport aux générations précédentes. Quand leurs parents planaient sur la
musique des Doors, ils prennent des amphétamines pour pouvoir danser toute la nuit sur
de la techno. Autres temps, autres mœurs...
Seulement voilà. Même si la communauté
scientifique est toujours divisée sur l'ecstasy,
une des drogues le plus utilisées dans les raves,
celle-ci reste bien plus dangereuse que
l'herbe. D'autant que les revendeurs proposent
aux jeunes des comprimés trafiqués, avec de
la quinine et même de ta mort-aux-rats ! Là
réside le vrai danger quand on sait qu'aujourd'hui 5 % (1) des 18 ans ont déjà pris de l'ecstasy, ce qui correspond au chiffre du hasch il y a
quinze ans !
B. C-P.
considérer deux temps dans
la prévention. Avant qu'il ne
consomme, on parle avec
son enfant des méfaits et des
risques de la drogue. Quand
on se rend compte qu'il
consomme beaucoup, il faut
alors discuter des difficultés
personnelles qui le poussent
à ces excès. Mieux vaut
parfois l'aider à réduire sa
consommation qu'exiger une
abstinence encore difficile à
envisager. Il n'est pas bon
est même dangereuse. Un
adolescent qui fume ou boit
à l'excès est un adolescent en
détresse et interdire n'est pas
suffisant. Si les parents ont
une position trop rigide, ils
risquent de pousser leur
adolescent à la fugue. Et
alors là, leurs inquiétudes de
le voir en proie aux vrais
dealers, au squat, à la dérive
vers des drogues de plus en
plus dures vont se trouver
fondées. Quand un adolescent va mal au point de se
réfugier en permanence dans
la prise excessive de produits, le seul lien qu lui reste
est celui de sa famille. Quoi
qu'il arrive, il faut toujours
éviter d'aller jusqu'à la rupture. !
Propos recueillis par
BERNADETTE COSTA-PRADEL
JEAN-FRANÇOIS SOLAL
psychanalyste
et psychothérapeute.
est consultant à SOS
Drogues International.
(1) Enquête effectuée en 1999 par
l'Inserm dans le cadre de l'Espad
(European School Survey on Alcohol and Other Drugs).
quences que cela va avoir
sur tes études : démotivation, baisse de mémoire.
Essaie donc de réduire ta
consommation. Tu n'y arrives pas ? Alors, si tu veux
bien, allons voir un spécialiste avec lequel pourras
parler de tes difficultés.
N. O. - En fait, mieux vaut
regarder la vérité en face...
J.-F. Solal. Exactement.
En la matière, la politique de
l'autruche ne sert à rien, elle
ADOLESCENCE
[adolesãs] n. f. - fin XIIIe ; lat. adolescentia, de adolescens ! adolescent
" Age qui succède à l'enfance et précède l'âge adulte (environ de 12 à 18 ans chez
les filles, 14 à 20 ans chez les garçons), immédiatement après la puberté. « la plus délicate des transitions, l'adolescence, [...] le commencement d'une femme dans la fin
d'un enfant » (Hugo).
DICTIONNAIRES LE ROBERT
Toute la richesse de la langue
DOCUMENT 5
SE CONSTRUIRE
En quête de nouveaux rites de passage, les adolescents
se légitiment eux-mêmes en tant qu'adultes
Héritiers de personne
par Fernando
Geberovich
diffusion de ses programmes
« trop crus » menacée, une
manifestation d'adolescents a
suffi non seulement à rétablir l'émission, mais à faire
engager
son
animateur
comme conseiller au ministère de la Jeunesse et des
Sports.
Ce qui tient lieu de rituels,
ce sont aussi des choses
qu'on se fait : le piercing, les
conduites à risques, les
Tout rite de passage vient
remettre en jeu le mythe
fondateur dans lequel nous
sommes inscrits, ainsi que la
question de la dette symbolique que nous portons inconsciemment en nous envers les générations passées.
Sa mise en scène proposée
par les adultes
permet à l'enfant
de traverser une
Dans ta rave-party,
épreuve qui le fera
il y a tous tes éléments
accéder au statut
d'homme ou de
du rite : une certaine
femme. Dans les
émotion, une cohésion
sociétés occidenpar la musique,
tales, même s'il ne
une drogue, l'ecstasy
s'agit pas d'une
épreuve physique,
- modèle de l'interdit
cet examen de
passage
restait
cependant
une
sports solitaires... qui ne
cérémonie.
concernent plus l'autre. La
Aujourd'hui, des schémas de drogue est un modèle du
consommation
solitaire produit qui permet à son
déterminent des rituels d'ac- usager de se passer de l'auquisition accompagnés de tre, mais aussi un modèle de
signes qui ont pour fonction l'interdit. La rave-party en
de donner au consommateur est l'exemple. Il y a là tous
le statut d'adulte. La promo- les éléments du rite : une
tion est ainsi plus importante certaine émotion, une cohépar le droit de consommer sion par la musique, une
avec la carte bancaire à drogue, l'ecstasy. Il ne s'agit
13 ans que par celui de voter pourtant pas d'un rite de
à 18 ans. Dans le même transmission mais, bien au
temps, les adultes adoptent contraire, d'un rituel où l'on
les modes de consommation ne doit plus rien aux adultes.
des adolescents. La dette Le rite n'est pas mis en place
symbolique censée situer et par les adultes mais par les
structurer les positions res- jeunes, pour s'investir euxpectives des générations mêmes en tant qu'adultes.
perd donc sa légitimité, Dans l'Antiquité, la drogue
voire s'inverse. Ainsi, quand constituait un élément esFun Radio, en 1995, a vu la sentiel des cérémonies reli-
gieuses initiatiques, elle était
le véhicule permettant d'entrer en contact avec les
dieux. Dans la rave-party, la
drogue n'est plus un véhicule
vers l'autre, c'est un véhicule
éphémère vers soi, qui fait
de soi-même... un dieu ! La
musique non plus ne doit
rien aux adultes, à telle génération musicale (comme la
beat generation), mais tout à
la technologie, à la machine. Avec la rave-party, le
rituel doit d'autant plus se
répéter qu'il n'a pas d'effet
plus durable que celui de la
drogue. C'est la fin de la
fonction même du rite de
passage, car ce dernier a lieu
une fois pour toutes, c'est-àdire en inscrivant l'être humain pour toujours dans la
temporalité.
Le rite de passage a une
valeur commune, une fonction fédératrice reconnue par
tous. Aujourd'hui, une multiplicité de modèles permettent aux êtres humains.de se
légitimer. Il y a l'embarras
du choix pour ces produits à
consommer, puis à remplacer par d'autres, nés dans une
créativité tous azimuts et se
passant de la reconnaissance
par l'adulte. Au contraire, les
fruits de cette immense
créativité se trouvent récupérés par les adultes pour être
incorporés aux systèmes de
consommation (par exemple,
la mode liée à l'apparition
des sports de glisse). Mais
les changements sont tellement rapides qu'ils rendent
le savoir des adultes obsolète
avant d'être transmissible.
S'il n'y a plus de place
structurelle pour des rites de
transmission, c'est parce que
les adultes ont perdu la possibilité
de
transmettre.
Même les rites religieux les
plus classiques s'inscrivent
dans une problématique de
libre choix. L'existence du
rite est indissociable de la
question du sens. Or, dans la
mesure où la question du
sens devient caduque, tous
les rites se valent, aucun ne
peut prétendre à un statut de
vérité. Le garant de la notion
de sens et de vérité étant la
référence paternelle, ce que
la conduite à risques vient
marquer, c'est la nostalgie
d'un père interdicteur. !
Propos recueillis par
MATHILDE-MAHAUT
NOBÉCOURT
FERNANDO GEBEROVICH
est psychanalyste.
Il a publié « Une douleur
irrésistible - Sur la toxicomanie et La pulsion
de mort » (InterEditions,
1984).
DOCUMENT 6
SE CONSTRUIRE
Le téléphone mobile est aussi un instrument de cohabitation
entre parents et adolescents
Les accros du portable
par Christine
Castelain-Meunier
Une fois franchi le seuil de
l'entrée, on peut apercevoir, dans un coin, un tas de
chaussures sombres, puis, tel
un arc-en-ciel, une rangée de
téléphones portables. En
effet, sitôt rentrés chez eux,
Vanessa, 14 ans, Raphaël,
16 ans, Marie, 44 ans, et
Patrick, 45 ans, branchent
les petites boîtes colorées
afin de les recharger. C'est
devenu un rituel, désormais
en vigueur dans de nombreuses familles, encore
qu'en France le phénomène
portable n'ait pas remporté
auprès des adolescents le
même succès que dans les
pays scandinaves. Loin de
faire l'unanimité, le téléhone
mobile est souvent comparé
à un cordon ombilical qui
entrave l'autonomie, maintient la dépendance, infantilise. De plus, les sonneries
stridentes, les hurlements,
dans le train, dans le bus,
donnent envie de les casser,
comme l'écrit une adolescente de 12 ans au journal
« Okapi ».
On est frappé par le jugement acerbe qu'émettent
certains adolescents quand
ils évoquent les possesseurs
de portable de leur âge. Le
sans-gêne, la frime sont
critiqués. Le port à la ceinture aussi, de même que la
« panoplie de la frimeuse
accomplie », décrite en ces
termes : « Doudoune volumineuse, chaussures à talon
compensé et l'Indispensable
Téléphone Portable. » Est
également stigmatisée la
nature des échanges à l'occa-
sion de courses au super- qu'ils peuvent appeler en cas
marché, par exemple, « pour d'urgence. Enfin, elle appréquestionner sur la marque cie de ne plus avoir à
de yaourts ». Il est reconnu « bagarrer » pour les factuutile pour les adultes qui res de téléphone. Désormais,
travaillent, surtout pour « les carte ou forfait, ses enfants
médecins, les reporters », gèrent leurs dépenses avec
ceux qui doivent voyager, ou leur argent de poche. Au
encore en cas de
pépin, de panne
sur
l'autoroute,
S'il donne accès
d'accident. L'envie
à de nombreuses
d'en avoir un ne
manque pas, ou
libertés, il reste aussi
encore la joie
une sorte
d'exprimer qu'on
en possède un et le
de cordon ombilical.
bonheur que cela
procure, même si
parfois des drames
s'ensuivent : « Je
me suis fâchée avec ma début, ils y parvenaient tant
meilleure amie, car elle bien que mal, comme beaudisait qu'à mon âge, c'était coup d'autres adolescents,
inutile et pour la frime ; pour qui le forfait a l'allure
mais, depuis que j'en ai un, d'un couperet. Sans parler
j'ai acquis de nombreuses des étudiants qui dépendent
libertés : je peux désormais financièrement de leurs
aller seule en ville, j'ai la parents. Même pour les plus
permission de minuit dans futés, l'usage du mobile n'est
les soirées... De toute façon, pas si simple : « Ce n'est pas
on peut se dire que, plus toujours fiable », « on n'entard, avoir un portable, ce tend pas bien » et, telle une
sera aussi naturel que litanie, « c'est cher ».
d'avoir un baladeur ou une Mais, passé les restrictions
télé. » Lucides, les adoles- préliminaires, ils trouvent ça
cents mettent au point leur « génial ». La liberté n'a
conduite, en cherchant à ne alors pas de prix : « Pouvoir
pas reproduire ce qui leur être joint ou appeler de
paraît négatif du comporte- n'importe quel endroit, ou
ment des autres - mais il leur presque » ; « pouvoir déciarrive de se laisser déborder der à la dernière minute ce
par l'émotion lorsque leur qu'on va faire le soir » ;
mobile sonne durant un « téléphoner à n'importe
quelle heure » (si le portable
cours...
La mère de Raphaël et de est branché, cela signifie
Vanessa exprime sa satis- qu'on ne dérange pas); être
faction: depuis que ses en- appelé même la nuit, sans
fants possèdent un portable, « réveiller la maisonnée » ;
« ça a libéré ma ligne », enfin, être sûr que ses mesdéclare-t-elle. Elle se sent de sages ne seront pas écoutés,
surcroît sécurisée de savoir parce qu'ils n'atterrissent
plus sur le répondeur familial...
Tout cela réintroduit du
secret, de l'oxygène et du
ciel bleu dans la cohabitation
entre parents et enfants,
même s'il faut discuter de
nouvelles normes d'usage
afin de maintenir la convivialité et les liens familiaux.
Ainsi, le portable permet de
se tolérer mutuellement. Plus
généralement. il accompagne
le bouillonnement et le désir
de communication immédiate de l'adolescence. Il
s'insinue dans le champ de
ce que nous appelons la
« communication de situation », qui caractérise bien
les jeunes, mineurs ou majeurs. Les parents qui ont du
mal à couper le cordon
s'étonnent que leurs enfants
préfèrent brancher leur boîte
vocale et ne répondent pas à
leurs appels. Loin d'être
forcément une manifestation
de désobéissance, cela est
plutôt une saine réaction
d'indépendance,
encore
appelée « processus de freinage », terme jusqu'alors
réservé, en sociologie, à des
mécanismes de défense au
travail. !
CHRISTINE
CASTELAIN-MEUNIER
est sociologue au CNRS
et au Centre d'Analyse
et d'Intervention sociologiques. Elle enseigne
à l'Ecole des Psychologues praticiens (Paris).
Derniers ouvrages parus : « la Paternité »
(PUF, 1997) ; « Pères,
Mères, enfants » (Flammarion. 1998).
DOCUMENT 7
SE CONSTRUIRE
Dans une société aux valeurs incertaines, l'adolescent
est amené à faire de l'incertitude un idéal
La vie a-t-elle un sens ?
par Daniel Marcelli
« Le soir, je me couche et je
me mets à penser, j'arrive
pas à m'endormir », dit
Juliette, 15 ans. Dans son
enfance, elle n'a jamais eu le
moindre problème de sommeil. Que se passe-t-il désormais? Quand Juliette se
met au lit, non seulement
elle pense, mais plus encore
elle pense à ce qu'elle pense.
En d'autres termes, elle développe une pensée réflexive : elle devient le sujet
de ses pensées, ce qu'on
appelle le « travail de subjectivation ». De ce jour,
l'adolescent ne pense pas
uniquement à ce qu'il a fait
ou a dit, à ce qu'il fera ou
dira, il s'interroge aussi sur
le sens de ses dires et de ses
actes : qu'est-ce que sa copine a bien pu vouloir lui
dire ? Comment l'autre comprendra et interprétera ce
que lui-même dira ou fera ?...
Cette quête de sens ouvre à
l'adolescent le tortueux labyrinthe des rapports humains.
Désormais, ceux-ci n'ont
plus la relative limpidité des
relations de l'enfance. Bien
sûr, cette quête prend
d'abord le sujet lui-même
pour cible : ma vie, c'est
quoi ? Ma vie, ce sera quoi ?
La question continue de se
poser de façon plus ou
moins obsédante aux adolescents de ce millénaire débutant.
Certes, bien des choses ont
changé et, comme pour ceux
qui les ont précédés, pour les tes. Le « retour sur investisadolescents de cette généra- sement », comme on dit, doit
tion les enjeux sociaux ont être de plus en plus rapide,
évolué : les revendications le temps se contracte et
libertaires
des
années l'objectif de bien des sociétés
soixante n'ont plus lieu dites de consommation est
d'être; les conflits idéologi- de parvenir à une gestion
ques des années soixante- instantanée pour réagir au
dix, les affrontements entre marché en temps réel. Dans
capitalisme et communisme une société de l'urgence des
se sont efftités tel le mur qui besoins, des prises de décien était le symbole, et dont sion, des réactions, le temps
les pierres ne sont plus que devient analogue à une sorte
souvenirs de musée ; même la lutte
pour une planète
S'ils sont fascinés
sinon juste et égalitaire, du moins
par la dérision,
propre, humaine et
les jeunes savent
caritative, connaît
quelque
essoufmalgré tout
flement.
la transformer
Alors, les jeunes
ont-ils encore un
en création.
idéal, une quête de
sens qui les stimulent
et
les
adolescente,
conduisent dans la vie ? La d'impatience
désespérance
serait-elle d'urgence à obtenir la satisdevenue leur seul credo ? La faction.
haine de l'autre et, quand il A bien des égards, nos son'y a pas d'autre, la haine de ciétés ont adopté comme
soi prennent-elles la place norme les exigences des
laissée libre par l'absence adolescents : désormais, c'est
un peu comme s'ils se regarsupposée d'idéal ?
Reconnaissons que la société daient eux-mêmes dans le
actuelle ne facilite pas la miroir déformant que leur
tâche des adolescents. Leur tendent les médias - télé,
quête de sens et d'idéal sem- news, cinéma... Est-ce pour
ble sérieusement brouillée cette raison que l'absurde
par une apparente réduction cède le pas à la dérision ? Ce
des valeurs. Le sens appar- qui fascine les adolescents
tient à la catégorie des sym- d'aujourd'hui, c'est la dériboles; l'idéal, lui, est gratuit : sion, érigée en quasi-valeur.
notre société préfère les faits Contrairement à l'humour, la
bruts et tout ce qui rapporte dérision s'exerce aux dépens
le plus vite possible en espè- de l'autre, qu'il s'agit de
ces sonnantes et trébuchan- rabaisser, voire d'humilier.
Pour nombre d'adolescents,
n'est-ce pas la seule manière
de se différencier d'un
monde adulte passant son
temps à les singer ? Mais la
dérision est délétère : elle
détruit sans reconstruire.
Comment alors les adolescents pour- ront-ils relever le
défi ?
Certains
pourtant
nous
montrent que cette dérision,
ils savent la transformer en
création, en invention : il
suffit pour s'en convaincre
d'écouter un peu de rap.
D'autres passent des heures
pour réussir un mouvement
particulier sur leur skate,
leur surf, leurs rollers ; cet
acharnement à triompher par
le mouvement de l'instabilité, du déséquilibre, de la
pesanteur révèle, intacts, le
besoin, le plaisir à dominer
les forces contraires, à vaincre cette instabilité, ce désé
quilibre, cette fragilité de
l'instant ; on peut parier, sans
trop de risque de se tromper,
qu'un tel apprentissage leur
sera d'une grande utilité dans
un monde dominé par l'incertitude des positions acquises. Dans ce monde incertain dont 1e temps se
comprime, l'idéal de fugacité, la quête de l'instant magique prennent d'autant plus de
sens que le mouvement est
figé sur 1a cassette vidéo.
Cependant, remarque incidente, comme il n'y a plus de
sens communément partagé,
comme les valeurs sont de
plus en plus individuelles, la
société ne fait qu'accroître
les inégalités : les adoles-
cents bien doués ou bien
pourvus y trouvent matière à
s'épanouir, tandis que les
adolescents moins bien
doués ou moins bien pourvus resteront les otages d'une
dérision qui se retourne
contre eux-mêmes et ne peut
les soutenir. La disparition
relative des valeurs et des
normes vulnérabilise encore
un peu plus ceux qui sont le
plus vulnérables. Nous fabriquons des sociétés inégalitaires !
Quand on se couche le soir,
on se retrouve face à soimême. On peut tomber de
sommeil, exténué par une
journée harassante, prendre
une pilule qui clôt le dialogue avec soi-même, accepter
de se laisser aller à des rêveries avec ou sans lecture,
avec ou sans écran de télévision allumé, mais, dans ce
moment d'intimité fragile et
précieux, nombre d'adolescents continuent de s'interroger sur le sens de leur vie
actuelle et sur ce qu'ils en
feront. Transitoirement, cela
complique leur endormissement, mais c'est pour l'individu une nécessité s'il veut
penser sa vie et pas seulement la subir. !
DANIEL MARCELLI
est professeur de
psychiatrie de l'enfant
et de l'adolescent, et
chef de service au
Centre hospitalier HenriLaborit de Poitiers.
Il a notamment publié :
« Les Etats limites en
psychiatrie »
(« Nodules »/PUF, 1994) ;
« l'Adolescence aux
mille visages » (avec
Alain Braconnier ; Odile
Jacob, 1998) ;
« Enfance et psychopathologie » (« les Ages de
la vie »/Masson, 1999).
DOCUMENT 8
S'INSTRUIRE
Ils achètent leur autonomie au collège ou au lycée
J'ai même rencontré
des élèves heureux
par François Dubet
En brisant le fatum des
itinéraires sociaux, en
augmentant le temps de la
formation, en accroissant
l'autonomie des individus,
les sociétés modernes ont
inventé la jeunesse et celleci ne cesse de s'allonger,
jusqu'à 25 ans et au-delà. Le
plus souvent, on insiste sur
les causes négatives de cet
allongement : l'errance de
petit job en emploi précaire,
la difficulté et le stress des
études... Et les discours sur
la jeunesse, surtout les sérieux, mettent en scène les
aspects dramatiques d'une
expérience écrasée par les
angoisses et les cofitradictions de la société. Or, la
plupart du temps, la jeunesse
est heureuse, ni aussi tragique ni aussi banale que ne le
dessinent les clichés.
La jeunesse moderne est
construite comme une double épreuve. D'une part, elle
est une conquête d'autonomie, une sortie de la dépendance enfantine, une découverte de soi, de ses goùts, de
ses amitiés. D'autre part, elle
est un investissement dans le
travail scolaire et dans la
formation professionnelle,
en une longue compétition
qui permet d'acquérir progressivement
un
statut
d'adulte. Les sociétés modernes demandent beaucoup
aux jeunes; elles exigent
qu'ils soient libres et sérieux,
autonomes et prévoyants,
originaux et conformes.
Parfois, cette épreuve se
passe mal, entre autonomie
et dépendance, entre succès
et échecs. Souvent, elle se
passe bien, mais cela ne se
voit guère; la jeunesse heu- geant de partenaire avant de
reuse paraît toujours un peu trouver le bon. Si l'emploi
reste rare, les jobs le sont
niaise.
Presque tous les jeunes dé- moins et permettent de disprogressivement
clarent aimer leur collège ou tinguer
leur lycée. Dans la plupart l'argent des autres et le sien.
des cas, ils désignent moins Et l'obligation d'être libre
les cours et les enseignants s'accomplit dans la liberté,
que l'espace d'une vie ponc- d'autant que les parents des
tuée par les conquêtes pro- jeunes d'aujourd'hui ont été
gressives d'une liberté ni- jeunes, alors que bien souchée dans les interstices de l'orgaLe temps des amitiés
nisation scolaire :
le
temps
des
et des fous rires
amours et des
se niche dans
amitiés, celui des
premières
fois,
les interstices
avec la ronde des
de l'organisation
mini-bandes, des
scolaire.
codes cachés et
des fous rires.
Au collège et au lycée, on vent leurs parents à eux ne
pratique l'art de la conversa- l'avaient pas été.
tion, celui de la complicité, Les jeunes sont moins soudes petites passions parta- mis aux impératifs moraux
gées dans un sentiment de qu'à ceux du succès. On ne
légèreté et d'insouciance leur demande pas d'être
puisque rien n'est définitif. vertueux, mais d'être efficaLes sociétés modernes ont ces et de parvenir à une
aménagé ce moment de la réussite scolaire capable de
vie par la grâce d'une culture garantir l'avenir. S'il n'est
juvénile permettant de se pas moralement condamnasentir entre soi, de masquer ble de vivre une passion
son corps et de le montrer, amoureuse, mieux vaut
d'être comme les autres et qu'elle ne compromette pas
la mention au baccalauréat.
différent...
La jeunesse est si valorisée Le risque est moins celui de
que ce temps est devenu la répression familiale et
l'idéal de tous. Dans les morale qui empêche de vivre
classes moyennes éclairées, que celui du stress, de la
les adolescents donnent le peur d'échouer et de trahir
ton, les parents ne veulent les projets d'une famille.
pas vieillir et envient secrè- Aussi, les jeunes heureux
tement la minceur et la légè- réussissent à « acheter » leur
reté de ces jeunes qui s'es- autonomie et leur tranquillité
saient à la vie. Les flirts par une réussite au lycée qui
viennent à la maison, les ne les dévore pas. C'est cela,
copines et les copains suc- être cool, c'est apprendre à
cessifs font partie de la fa- mesurer au plus juste ses
mille, les étudiants tentent investissements et ses sacride vivre ensemble en chan- fices afin de prolonger le
temps de la jeunesse et de
ses expériences. Quand cet
équilibre est atteint, on peut
même s'engager dans l'accomplissement de passions
musicales ou sportives et,
dans bien des cas, ces passions-là seront un métier
puisque, à lui seul, le diplôme ne fait plus toujours
la différence.
La jeunesse contemporaine
est définie par la rencontre
du libéralisme culturel et de
la compétition scolaire et
sociale. L'art d'être jeune est
celui de l'accord entre ces
deux domaines. Encore fautil faciliter la tâche en ne
confondant pas la liberté
avec l'indifférence, ni la
compétition avec l'obsession
sélective. Pour le reste, il
faut aussi permettre aux
jeunes de ne plus l'être
quand la jeunesse a fait son
temps, et il n'y a guère d'autre manière d'être adulte
qu'en s'appuyant sur un
emploi suffisamment stable
pour con truire des projets
de vie. La jeunesse est heureuse quand elle ne devient
pas une contrainte. !
FRANÇOIS DUBET
sociologue. enseigne
à l'Université de
Bordeaux-2 et à l'EHESS.
Il a publié notamment :
« la Galère, jeunes en
survie » (« Points »/Seuil,
1995) ; « le Collège
de l'an 2000 - Rapport
à la ministre déléguée
chargée de l'Enseignement » (avec Alain
Bergounioux et Marie
Duru-Bellat, La Documentation francaise,
1999).
DOCUMENT 9
S'INSTRUIRE
Les adolescents débarquent en masse sur le Net
et s'inventent leurs propres usages du réseau mondial
Tchatche.com
par Christophe Alix
journaliste
S'ils sont moins connectés
que les 25-35 ans - tranche
d'âge où se recrutent la majorité des internautes -, les
adolescents y passent plus de
temps et constituent la population en ligne qui se
développera le plus dans les
prochaines années. Partout,
la montée en puissance de
l'Internet
s'accompagne
d'une baisse de l'audience
des médias de diffusion
classique, pas assez interactifs. Pour se renouveler, les
télévisions ou les radios
couplent désormais certains
progra,mmes avec des sites
sur lesquels les internautes
peuvent interagir en direct.
Ainsi, l'émission « Web
Riot » (l'émeute du Web), de
MTV, permet à 25 000
connectés de participer à une
sorte de quizz musical sur le
Net avec des cadeaux à la
clé. Ce n'est déjà plus vraiment de la télé... « L'Internet
vous rend actif dans un
espace illimité et qui plus est
gratuit, et ça change tout »,
affirme Nathan, 18 ans,
internaute de la première
heure. La petite lucarne a
tendance à homogénéiser ;
l'Internet favorise la diversité. Et brouille les pistes à
l'occasion.
Avant grandi dans un monde
saturé de médias et de messages, la nouvelle génération
réagit différemment à la
surabondance des sites sur le
Web. Si leurs aînés se comportent souvent comme des
« cliqueurs fous », très volatiles, les ados se repèrent
vite et zappent plus efficacement, conscients des possibilités mais aussi des limi-
tes de l'Internet. Mode de
sélection pour trouver de
bons sites auxquels on sera
fidèle, le moteur de recherche est un réflexe naturel.
Responsable éditorial d'Hachette Multimédia et mère
de deux adolescents, Véronique Schwab connaît bien
ces pratiques. « Les adolescents se servent du Net pour
alimenter leurs passions,
leurs lubies du moment, ditelle. Cela peut concerner
des images de raton laveur,
des graffitis new-yorkais,
des histoires drôles, mais
c'est toujours pour une raison précise. »
Les adultes sont attirés notamment par les sites de
commerce électronique et de
services ; les adolescents
sont surtout consommateurs
de contenus. Les sites musicaux MP3 - un format
d'écoute très répandu -, le
cinéma, les jeux vidéo, les
parodies et tout ce qui a trait
aux nouvelles technologies
sont les sujets les plus recherchés. Les artistes ou les
marques à la mode, les séries
télé (« South Park » ou
« Friends »), tous les produits cultes des adolescents
se doivent d'avoir leur site
s'ils veulent toucher leur
cible. Les Américains ont
inventé une expression pour
décrire le mode de développement des nouvelles tendances sur le Web : le marketing « viral ». Comme par
contamination, l'information
circule par e-mail et dans les
forums pour toucher très vite
des millions d'internautes sur
la planète entière. Réalisé
avec trois bouts de ficelle,
« le Projet Blair Witch » a
fait merveille sur le Net
avant de connaître le succès
au box-office. Bien avant la
sortie du film, ses producteurs ont entretenu la rumeur
sur des sites soigneusement
choisis.
Aux portes du réseau
• www.sssplash.com : un moteur de recherche
pour les ados de 11 à 14 ans.
• www.kazibao.com : le point de rencontre de
la jeune génération, avec dialogues en direct
et forums.
• www.teen-net.com : un site anglophone qui
permet d'apprendre l'anglais tout en suivant
l'actualité.
• www.adomonde.qc.ca : un webzine écrit par
les ados pour les ados.
• www.phosphore.com : pour les lycéens et les
étudiants.
• www.respublica.fr : la République du Net, un
site d'esprit communautaire.
• www.mcity.fr : une programmation musicale
en ligne.
• www.muItimania.com : l'hébergement gratuit
de pages personnelles.
Mais c'est l'engouement pour
les sites de communautés
virtuelles qui constitue le
phénomène le plus remarquable de ces dernières années. Véritables mondes
parallèles avec leurs lieux de
rencontre, leurs webzines et
leurs espaces de débat, ils
abritent
d'interminables
forums de discussion (« chat
parties »). On y vient pour
discuter avec des inconnus,
dont certains deviendront
des membres de la tribu. On
drague gentiment ou plus, on
participe à la conférence sur
les ovnis ou sur les arts martiaux, on dialogue avec une
personnalité invitée du jour.
Quels que soient le motif de
leurs présence et le sujet
choisi, ces sites n'existent
que par la qualité des contributions de leurs visiteurs.
A l'heure de pointe, ils sont
plus de 5 000 connectés sur
la « chat » de voila.fr ou de
caramail.com,
conversant
sur la sexualité, les études ou
tout ce qui leur passe par la
tête. Pour des dialogues plus
intimes, ils s'isolent dans un
salon virtuel. Masqués par
un pseudonyme ou un avatar, les adolescents y font
l'apprentissage de relations
sociales qui n'en resteront
pas forcément au stade virtuel, comme le prouve le
nombre croissant de rencontres initiées sur le Net. A
la fois seuls derrière leur
écran et ensemble sur le Net,
ils édictent dans ces Cafés
du Commerce du futur leurs
propres règles de vie en
société. Ceux qui professent
que l'Internet n'est qu'un
plaisir solitaire castrateur de
contacts humains devraient
aller y voir de plus près. !
DOCUMENT 10
S'INSTRUIRE
Comme le céfran des cités a fait souffler un véritable
air de jeunesse sur le français de papa
Les parlers branchés
par Jean-Pierre
Goudailler
L'adolescent a toujours
cherché à se distinguer de
ses aînés par la langue qu'il
parle. Pour quelles raisons
notre époque échapperaitelle à la règle ? D'autant que
certains jeunes, en plus des
différences intergénérationnelles classiques, se sentent
exclus de la société par le
chômage. En France, parallèlement à la fracture sociale, une fracture d'ordre
linguistique s'est mise peu à
peu en place au cours des
deux dernières décermies.
Les variétés de français
parlées par les jeunes se
répartissent suivant un axe
comportant à une extrémité
le parler branché, la langue
siliconée ou « Ophélie Winter », à l'autre bout le parler
des cités, celui qui explose
entre les barres et les tours.
Ces multiples français alimentent à des degrés divers
le langage courant ; c'est
ainsi que la langue fonctionne et évolue : tout se fait
par le bas. En son temps,
l'argot « a donné ses épices à
la langue », comme le rappelait Alphonse Boudard. La
tchatche des cités, langue
populaire de nos jeunes
lascars, a le vent en poupe.
Elle sort de son cadre géographique de naissance et, au
fil des ans, instille ses vocables et expressions dans
d'autres niveaux de langue.
« Beur », « keuf », « meuf »
sont dans le dictionnaire ;
d'autres mots, tels « kiffer »
(aimer),
« leur »
ou
« leurleur »
(contrôleur),
« schmitt » (policiers), se
bousculent au portillon. Le
polar contemporain, un cer-
tain nombre de films (« la
Haine », « Ma 6-T va cracker », « le Ciel, les oiseaux...
et ta mère »), des émissions
grand public à la radio et à la
télévision contribuent à la
diffusion de tout un vocabulaire, d'intonations particulières, de l'accent des
cités.
Dans le domaine musical, le
rap exerce aussi une réelle
fonction de promotion. Le
Net n'.est pas en reste et la
forme écrite de la nouvelle
langue populaire française se
retrouve via la Toile dans de
nombreux pays francopho-
nes. L'aphérèse (« blème »
pour problème, « dwich »
pour sandwich, « zic » pour
musique, « vail » pour travail) prend de plus en plus le
pas sur l'apocope (« trom »
pour « tromé », verlan de
métro ;
« turve »
pour
« turvoi », verlan de voiture). Métaphores et métonymies font du coude-àcoude : « bounty » pour un
Noir se comportant comme
un Blanc, « airbags » pour
les seins « casquettes » pour
les contrôleurs sont désormais bien connus. Quant au
verlan, procédé linguistique
Petit dictionnaire des cités
Avoir les obispos : être énervé, irrité, avoir
les boules. Il est de toute évidence fait référence ici au chanteur Pascal Obispo.
Bledman (« deblé man » en verlan), blédos,
blédard, blédien celui qui arrive de son bled,
l'ignorant, le paysan, le rustre. En vieil argot on
disait pedzouille.
Blonblon, fils de clovis, pâté-rillettes, chabert, céfran (verlan de « Français »), fromage
blanc sont autant de termes, parmi d'autres,
pour désigner le Français de souche.
Bombe, bombax, bombe atomique, mururoa : fille très belle. N'a rien à voir avec une
tchernobyl, qui est, elle, pleine de boutons.
Fax, findus (masc.), carte bleue : fille qui n'a
pas de poitrine. On peut la glisser dans la fente
du télécopieur, du distributeur de billets,
« findus » reprenant la métaphore de l'expression familière « plate comme une limande »;
celle qui a de gros seins est une master card.
Maille : argent Au temps des Capétiens, la
maille était une monnaie équivalant à un
demi-denier, de très faible valeur donc ; on retrouve ce terme dans les expressions « avoir
maille à partir avec quelqu'un », « n'avoir ni sou
ni maille ». Aujourd'hui, « coincer de la maille » :
gagner de l'argent, s'oppose à « claquer son
gent-ar » : dépenser, perdre tout son argent.
très bien adapté à la déstructuration des formes linguistiques, il est particulièrement prisé. Il permet en
effet de faire une langue « en
miroir » qui manifeste la
différence de locuteurs refusant de se reconnaître dans la
langue normée.
De même, l'apport de mots
d'origine
arabe
(« arhnouch »
pour
policier,
« haram » pour péché), berbère (« arioul » pour quelqu'un d'idiot, « choune »
pour le sexe de la femme),
tsigane (« bédo » pour cigarette
de
haschisch,
« craillav » pour manger),
africaine (« gorett » pour
fille, de gor, homme en
ouolof),
créole
(« macoumé » pour homosexuel, « timal » pour gars,
exerce une fonction identitaire réelle par la langue,
tout comme 1e font les mots
empruntés aux parlers locaux français (« engatse »
pour problème, « gasier »
pour gars, « panouille » pour
poltron) ou au vieux fonds
argotique français (« caisse »
pour voiture, « daron » pour
père, « taupe » pour fille). !
JEAN-PIERRE
GOUDAILLIER
est professeur
de linguistique et doyen
de la faculté des sciences humaines et sociales-Sorbonne
de l'Université RenéDescartes (Paris-V).
Il a publié « Comment
tu tchatches !
Dictionnaire du français
contemporain
des cités » (Maisonneuve et Larose, 1998).
DOCUMENT 11
S'INSTRUIRE
L'institution face à l'évolution des attentes
Entre école et ados :
Le dialogue de sourds
par Patrice Huerre
Le Nouvel Observateur. Comment expliquer le phénomène de l'échec scolaire
des adolescents ?
Patrice Huerre. - Les années-lycée sont chargées
d'enjeux pour l'adolescent.
La puberté est terminée, la
relation au corps apaisée. Il
s'agit de passer du groupe
familial au groupe social.
Pour construire ce rapport au
monde, la question de l'autonomie psychique, affective, matérielle se pose de
manière cruciale, y compris
à travers la scolarité, car
c'est par son orientation, ses
notes, que l'adolescent construit son identité sociale et
professionnelle. C'est alors
que peuvent surgir les difficultés scolaires, les problèmes de comportement (racket, violences), l'absentéisme, les malaises physiques, comme autant de
symptômes de difficultés
plus profondes.
N. O. - Existe-t-il un parallèle entre la remise en cause
de l'autorité parentale et le
rejet de l'institution scolaire ?
P. Huerre. - Non. La révolte
contre les figures adultes
n'entraine pas systématiquement un déplacement
vers l'institution scolaire. On
peut très bien imaginer des
relations conflictuelles avec
les parents et de bons rapports avec d'autres adultes.
L'attitude des lycéens ennvers les enseignants dépend
beaucoup de la manière dont
l'enseignement est conçu et
de la façon dont les enseignants se comportent. Les
mots clefs quand on discute
avec des lycéens sont
« justice »,
« respect »,
« solidarité ». S'il n'y a pas
de justice ni de respect, ils
vont se révolter, voire se
saborder.
N. O. - Lorsqu'on assiste à
des explosions de violence
dans les lycées, il faut donc
se poser la question de
l'adaptation du système
éducatif aux adolescents
d'aujourd'hui...
P. Huerre. - Absolument.
Les adolescents ont les mêmes attentes qu'il y a cent
ans, ils se posent des questions sur eux-mêmes, le
monde, le corps, la sexualité,
leur identité. Par contre, les
formes d'expression et de
réception du savoir ont
changé, et le système éducatif ne tient pas assez compte
de l'évolution de ses usagers.
Les lycées conçus sur des
bases traditionnelles, avec
une pédagogie qui va du
maître à l'élève, ne peuvent
marcher que dans les quartiers favorisés et pour une
minorité d'adolescents. Dans
la majorité des cas, ils renforcent le pessimisme des
professeurs et le malaise des
lycéens. Par contre, la prise
en compte des attentes des
lycéens produit toujours des
résultats. Ainsi, dans un
lycée de Gennevilliers qui
vivait au rythme des actes de
violence, où régnait un climat exécrable, le nouveau
proviseur a mis en place une
pédagogie plus interactive et
ouverte sur le monde: en
cinq mois, tout est rentré
dans l'ordre, enseignants et
élèves sont satisfaits.
N. O. - Pourquoi, alors, les
enseignants, les adultes en
général, se plaignent-ils si
fréquemment de la violence
et de l'incivilité des lycéens
d'aujourd'hui ?
P. Huerre. - C'est d'euxmêmes que les adultes parlent. Ce sont eux qui sont
inquiets face à leur avenir,
incivils, irrespectueux, et ils
projettent leurs turpitudes
sur la génération suivante.
Les parents actuels n'ont pas
réalisé les changements
extraordinaires
qu'ils
s'étaient promis. Pour continuer à penser que l'on est
meilleur que les autres, il
faut trouver la nouvelle
génération bien mauvaise.
Dans le problème de l'échec
scolaire, la responsabilité
des parents est souvent
considérable.
La génération des soixantehuitards a eu tendance à
pécher par deux attitudes
extrêmes. D'un côté, la
course aux performances,
avec mise de la pression dès
la maternelle. On oublie trop
que l'apprentissage passe par
le jeu et qu'il doit procurer
du plaisir. A l'autre extrémité, on trouve le discours
suivant : « Mon chéri, c'est
toi seul qui décides. Nous
ferons de notre mieux pour
t'aider à faire ce que tu
veux. » Parce que de tels
parents ne leur disent jamais
ce qu'ils estiment bon pour
eux et se sont juré de ne pas
contrarier leurs désirs, ces
adolescents deviennent des
adultes en manque de points
d'appui. Heureusement, les
parents plus jeunes - et dont
les enfants ne sont pas encore au lycée - sont en train
de sortir de cette problématique.
N. O. - Que doivent faire les
pa- rents dont les enfants
sont en échec scolaire ?
P. Huerre. - Ne pas foncer
tête baissée sur du soutien
scolaire, mais effectuer une
évaluation globale selon
deux axes, le premier recensant les difficultés actuelles y compris extrascolaires -,
le second les mettant dans
une perspective historique.
En croisant les informations
de la famille et de l'équipe
éducative, on mesure l'importance à accorder aux
difficultés et les remèdes
possibles. C'est alors qu'on
décidera s'il faut une psychothérapie, un peu d'éloignement par rapport aux
parents grâce à un internat
scolaire, du soutien éducatif.
Parfois, un problème d'acné
peut avoir de graves conséquences. Ce qui est important, c'est de trouver la solution adaptée à la cause, et
non au symptôme. !
Propos recueillis par
LISA TELFIZIAN
PATRICE HUERRE
est directeur médical
de la clinique médicouniversitaire GeorgesHeuyer (Fondation
Santé des Etudiants
de France), psychiatre
et psychanalyste.
Il a notamment publié :
« l'Adolescence en héritage : d'une génération
à l'autre » (CalmannLévy, 1996) et « Voyage
au pays des adolescents - 310 mots-clés
pour mieux se repérer »
(avec Françoise Huari :
Calmann-Lévy, 1999).
DOCUMENT 12
SE PERDRE
Deuxième cause de mortalité des moins de 25 ans,
le suicide exprime surtout le désir d'une autre vie
Le malheur d'être soi
par Xavier Pommereau
Les conduites suicidaires
chez les jeunes ont doublé
de fréquence depuis trente
ans. En France, on déplore
chaque année, parmi les
moins de 25 ans, environ
1 000 décès par suicide, ce
qui
correspond
à
la
deuxième cause de mortalité
à cet âge. et on estime que le
nombre annuel de tentatives
de suicide atteint 40 000.
Tout se passe comme si les
adolescents qui vont mal
devaient - à défaut de pouvoir découper leurs propres
contours identitaires au sein
du tissu familial ou social littéralement se casser, se
déchirer pour se sentir exister. Le passage à l'acte suicidaire est d'ailleurs souvent
précédé par des troubles du
comportement qui traduisent, eux aussi, un désir de
rupture : chez les garçons,
violences contre soi ou autrui, conduite à risques d'engins motorisés, ivresses
prononcées au moyen de
l'alcool ou du haschisch ;
chez les filles, conduites
d'évitement, de retrait, se
casser, se déchirer au féminin consistant plutôt à faire
des fugues, à s'autoadministrer des tranquillisants où des somnifères,
voire en avaler un grand
nombre (dormir et mourir
deviennent alors de dangereuses équivalences), à dérégler totalement ses pratiques
alimentaires (anorexie, boulimie).
Les jeunes qui tentent de se
suicider attribuent généralement leur acte à des motifs
précis : rupture sentimentale,
problèmes scolaires, conflit
familial, décès récent d'un dangereux sont ceux qui
proche... Ces causes déclen- nient le sujet dans son altéchantes témoignent d'un rité et l'emprisonnent dans
sentiment, jugé indépassa- des relations placées sous le
ble, d'abandon, de perte ou signe de la confusion et de
d'effondrement identitaire. l'incommunicabilité, abouMais ne nous y trompons tissant à un insupportable
pas : ce n'est là que la partie sentiment de non-existence.
émergée d'un iceberg affectif Se faire violence revient
dont il convient d'examiner alors à trancher dans le vif
les profondeurs. Dans 20 % de sa chair et de ses relations
des cas, la confusion de soi à autrui pour se sentir exisdans l'autre révèle des trou- ter... au risque d'en mourir.
bles évolutifs de l'humeur ou Que l'adolescent concerné
de la personnalité (maladies dise vouloir dormir ou « en
dépressives, psychoses...), finir », il s'agit pour lui de
sans que l'on puisse affirmer faire cesser une souffrance
s'ils sont ou non liés à des intolérable et de se défaire
dysfonctionnements fami- de cette vie-là dans l'espoir
liaux. Par contre, dans la d'une autre vie. Cette dimenmajorité des cas, le flou sion du projet suicidaire
existentiel s'inscrit dans reflète moins une volonté de
l'histoire personnelle et familiale
du jeune suicidaire. Il peut s'agir
Faute de trouver
de la réactivation
une identité vivable,
brutale de traumatismes infantiles
l'adolescent
enfouis (violences
précipite les siens
physiques
et
sexuelles, séparadans la douleur
tions
précoces,
et la culpabilité.
secrets de filiation...) ou de leur
répétition à travers
les générations. Ailleurs, disparaître qu'un désir de
c'est une atmosphère fami- faire disparaître les problèliale délétère qui se nourrit, à mes et de.s'en remettre au
l'insu des protagonistes, de destin ou à la mémoire des
l'imprécision de la place et proches. La plupart des
des attributions de chacun, adolescents suicidaires n'ont
des non-dits, de la confusion pas conscience qu'ils espèdes sexes et des générations, rent secrètement des remad'une dépendance affective niements affectifs favorables
extrême, etc. De multiples au décours d'un coma toxifacteurs sont susceptibles que qui serait réversible
d'amplifier ces souffrances : (« Mes parents auront comexclusions sociales, ruptures pris » ; « Mon petit ami
culturelles, situations de reviendra », etc.). Et dans le
crise, événements dramati- cas où ils ne se laissent auques... Les contextes les plus cune chance d'en réchapper,
ils ne savent pas que leur
désir profond est de marquer
leur présence éternelle dans
la mémoire de ceux qui
restent. Exister davantage
mort que vivant, voilà le
terrible paradoxe du sujet
suicidaire, paradoxe qui se
double d'une effroyable
ambiguïté : faute de trouver
une place et une identité
vivables - car il se sent nié,
abandonné ou enchaîné à
l'autre - l'adolescent précipite les siens dans la douleur
et la culpabilité en occupant
et en persécutant à jamais
leurs souvenirs.
Ainsi, tout acte suicidaire
représente une revendication
existentielle majeure, fût-ce
à titre posthume. C'est pourquoi il convient d'aider à
temps l'adolescent suicidaire
à se reconnaître et à se sentir
reconnu, afin de restaurer en
lui l'envie de vivre. !
XAVIER POMMEREAU
est psychiatre.
Il dirige l'unité médicopsychologique de
l'adolescent du Centre
Abadie (CHU de
Bordeaux).
Derniers ouvrages
parus : « Quand l'adolescent va mal » (J'ai lu,
1998) ; « l'Adolescent
suicidaire » (Dunod,
1999).
DOCUMENT 13
SE PERDRE
Le président du tribunal pour enfants de Bobigny
déclare que la délinquance n'est pas une fatalité
Dans le bureau du juge
par Jean-Pierre
Rosenczveig
Le Nouvel Observateur. Les chiffres de la délinquance ne traduisent-ils pas
une peur accrue de la société face à ses jeunes ?
Jean-Pierre Rosenczveig. Faisons le point, avant tout,
chiffres à l'appui, sur cette
montée de la délinquance. Il
est vrai qu'aujourd'hui 21 %
des actes délinquants sont
commis par des mineurs,
contre 14 % en 1980. On se
focalise sur les jeunes, or il
faut savoir que quatre actes
délinquants sur cinq sont dus
à des individus majeurs.
Mais, aujourd'hui comme
hier, 93 % des adolescents
qui ont affaire à la justice
sont des primodélinquants
qui n'arriveront pas jusqu'à
mon bureau. Ils commettent
une bêtise, un vol de cyclomoteur ou autre, prennent un
savon dans le bureau du
procureur, et généralement
cela les impressionne suffisamment pour qu'ils ne recommencent pas. Restent les
7 % qui peuvent devenir de
vrais délinquants, un chiffre
comparable à celui d'il y a
dix ans...
La délinquance juvénile se
caractérise par sa violence et
par le fait qu'elle est plus
souvent dirigée contre des
personnes que contre des
biens. Là encore, il faut être
vigilant, et ne pas voir en
tout adolescent un malfaiteur
qui sommeille. Une anecdote
personnelle illustre bien ce
préjugé. Un soir, je croise
deux jeunes, capuchon rabattu sur le visage. J'ai l'impression que l'un a une barre
de fer à la main... Celui que
je crois armé m'interpelle et, nom de leur géniteur. Et un
vu mon métier, je ne suis pas droit, ça ne se discute pas !
très rassuré. En réalité, il N. O. - Quand les jeunes
veut me remercier de ce que dérapent, est-ce la faute des
j'ai fait pour lui il y a quel- paren ts ?
ques années. Il a un travail et J.-P. Rosenczveig. - Il ne
a monté un orchestre avec faut pas leur jeter la pierre
des copains. Ce que j'avais systématiquement car, lorspris pour une barre de fer qu'on sait les mobiliser, ils
n'était qu'une flûte traver- sont presque toujours là. Je
sière ! Comme quoi les juges constate que les parents sont
ne sont pas à l'abri de mau- rarement démissionnaires ;
ils sont plutôt démissionnés
vaises interprétations...
N. O. - Ces 7 % de délin- par les circonstances de la
quants ont-ils des histoires vie, le chômage, les problèmes d'intégration... Tant que
communes ?
J.-P. Rosenczveig. - Mal- l'on n'aura pas réduit la
heureusement, je
vois de plus en
plus
d'enfants
"La société reproche
orphelins de père.
Il n'est bien sûr
à ses gosses
pas question de
des actes dont
revenir sur les
libertés
indivielle est responsable."
duelles conquises
ces dernières années, mais il faut
que les parents respectent, en fracture sociale, on ne régletant qu'adultes, les engage- ra rien en profondeur. Nous
ments vis-à-vis de leurs reprochons aux gosses des
enfants. Au surcroît de li- actes dont nous sommes
bertés doit correspondre un responsables. Notre société
surcroît de responsabilités. ne sait pas protéger ses enTout enfant a le droit de fants ; c'est pourquoi elle se
connaître son père et je suis retrouve un jour agressée par
pour l'établissement légal du eux. Il ne faut pas oublier
lien biologique, sans que soit que les deux tiers des affainiée la filiation affective res que je traite concernent
puisque nombre d'enfants ne la protection de jeunes en
vivent pas avec leur père danger : mauvais traitemais avec leur beau-père. ments, violences, incestes...
Personne ne doit être amputé Des histoires qui font moins
d'une partie de son histoire, de bruit que les voitures
et je vois trop souvent dans brûlées, mais qui cassent des
mon bureau des enfants qui mômes pour la vie.
ne connaissent même pas le N. O. - Que proposez-vous ?
nom de leur père ! J'ai bien J.-P. Rosenczveig. - Toute
conscience que l'intérêt des tentative pour réduire la
enfants cache toujours des délinquance ne peut se faire
intérêts d'adultes, les enfants qu'en deux temps un temps
ont le droit de connaître le de réaction immédiate car il
faut bien que la Société se
protège. Mais cette étape
reste totalement insuffisante
si elle ne s'accompagne pas,
dans un second temps, d'une
politique sociale et familiale
à long terme. On a noté. ces
dernières années, un rajeunissement des délinquants
qui commettent leurs premiers délits. Or la plupart de
ces gamins sont en échec
scolaire depuis le cours
préparatoire. Incapables de
supporter une contrainte, ils
s'ennuient à l'école, dérangent tout le monde. C'est à
ce moment-là qu'il faudrait
les repérer et réagir à ce que
l'on nomme pudiquement
« premières incivilités », et
qui n'est en fait que l'annonce de bêtises à venir,
nettement plus graves. Autre
projet qui me tient à cœur :
le tutorat. Je suis convaincu
qu'un bon nombre de jeunes,
notamment issus de l'immigration, pourraient obtenir
un diplôme bac + 2 s'ils
étaient soutenus au niveau
du collège par une sorte de
parrain et accompagnés
jusqu'à l'université. Cela
contribuerait à réduire le
chômage... et donc la délinquance ! !
Propos recueillis par
BERNADETTE
COSTA-PRADES
JEAN-PIERRE
ROSENCZVEIG
est président du tribunal
pour enfants
de Bobigny.
Il est l'auteur
de « Justice pour
les enfants » (Robert
Laffont, 1999).
DOCUMENT 14
SE PERDRE
Chaque année, la fugue concerne 40 000 foyers
"Je suis venu te dire
que je m'en vais"
par Lisa Telfizian
journaliste
« J'échappe à ma vie chaquefois que je pars. Je m'invente un nouveau nom, un
passé, une vie diffèrente que
je raconte à ceux que je
rencontre. » Semelles compensées et tee-shirt élimé,
Julie, 16 ans et demi, en est
à sa cinquième fugue, « plus
toutes les autres conneries ».
La veille, elle a franchi le
seuil du foyer de la rue de la
Croix-Nivert encadrée par
deux policiers de la Brigade
des Mineurs. Au sein de
cette maison nichée dans une
rue calme du quinzième
arrondissement de Paris, un
service d'hébergement accueille pour vingt-quatre
heures les mineurs en fugue
interpellés par la police qui
n'ont pu être remis à leur
représentant légal le jour
même. La nuit au commissariat leur est ainsi évitée.
Demain, la mère de Julie
viendra la chercher de Tarbes, où son périple a débuté
neuf jours plus tôt. Pour le
moment, elle regarde la télé
avec quatre autres fugueurs :
trois mineurs étrangers en
situation irrégulière venus
chercher en France une vie
meilleure; une jeune fille,
soutenue par son père, qui
refuse d'habiter avec sa mère
depuis le divorce de ses
parents. La fugue n'a pas un
mais plusieurs visages.
Combien sont-ils, les mineurs qui, chaque année,
prennent
la
clef
des
champs ? En 1999, 40 000
parents ont poussé la porte
du commissariat pour signaler la fugue de leur en-
fant, dévorés d'une inquiétude souvent démesurée.
Car, à Paris intra-muros, sur
les 1 511 fugues déclarées
1 103 jeunes ont regagné
d'eux-mêmes leur domicile
ou lieu de placement. Dans
90 % des cas, la fugue ne
dure d'ailleurs pas plus de
quarante-huit heures, et le
fugueur reste dans son quartier. Bien entendu, ces chiffres ne font état que des
fugues déclarées et ne tiennent pas compte des récidives.
Une absence courte, mais le
message est lancé. « La
fugue est un indicateur important des difficultés de
l'adolescent avec son entourage. Cet acte, souvent disproportionné par rapport à
ses causes (dispute avec les
parents, mauvaise note,
quiproquo...), permet de
prendre de la distance vis-àvis des tensions internes »,
explique le psychiatre Patrice Huerre, qui précise :
« La fugue peut aussi être
une mise à l'épreuve des
adultes, pour vérifier qu'ils
tiennent bien à lui. » Le plus
souvent, l'adolescent sort
pour se rendre à l'école et ne
rentre pas. Quelquefois, le
scénario est plus sophistiqué.
Il prépare son sac à dos
« pour un voyage d'école »
et commence un périple de
plusieurs semaines qui, pour
les provinciaux, se termine
souvent à Paris. Les motifs
apparents sont parfois rocambolesques. Ainsi, il y a
les fugueurs « par solidarité », afin d'accompagner un
camarade; ou « façon Roméo
et Juliette », pour fuir l'interdiction parentale de se
voir.
Lorsque le fugueur est retrouvé par la police, ou lorsque, épuisé, il se rend de luimême au commis sariat ou
dans un centre comme Paris
Ados Services, le plus dif
ficile reste à faire : un travail
de médiation entre l'adolescent et son représentant
légal. « On ne peut, par
exemple, accéder à la demande de placement en
foyer d'un mineur sous prétexte que ses parents ne lui
permettent pas de sortir
autant qu'il le souhaite »,
note Nicole Tricart, chef de
la Brigade de Protection des
Mineurs de Paris. Ce qui ne
l'empêche pas de saisir le
procureur de la République
si la situation - malgré embrassades et pardons - lui
semble suspecte : la fugue
cache parfois un problème
plus grave.
Fuguer, c'est aussi se
confronter au monde. « Une
démarche initiatique dans
une société et une époque où
les rituels de passage
n'existent plus », explique
Patrice Huerre. Cette mise à
l'épreuve de soi et.des autres
est toujours une demande de
réponses. Placés au pied du
mur, parents et institutions
doivent se montrer à la hauteur. « C'est aussi une période d'élaboration psychique démultipliée. Une fugue
peut permettre de dénouer
des situations de crise installées depuis des années »,
déclare Bernard Vanoverbeke, directeur adjoint de
Paris Ados Services. C'est
ainsi que certains parents
découvrent à cette occasion
un enfant qui leur était inconnu. « Mais il faut aller
très vite, ne pas laisser le
fugueur s'installer dans ce
statut», ajoute-t-il.
Depuis deux ou trois ans,
c'est pourtant la situation
d'un nombre croissant de
mineurs. Après des fugues
de plus en plus longues et de
plus en plus fréquentes, ils
sont entrés, sans bruit, dans
l'errance. La rue, le squat, le
système d'entraide des amis,
la réapparition ponctuelle
chez les parents pour dévaliser le frigo, tel est leur quotidien. Ils ne demandent pas
d'aide, et leurs parents, souvent dans une situation de
très grande précarité, ne les
recherchent pas non plus.
« Ils traduisent une crise
familiale mais aussi sociale », commente Arnaud
Groselle, chargé de mission
à la Fondation pour l'Enfiance, qui a évalué leur
nombre à 10 000 pour 1999.
Un chiffre élevé qui inclut
les mineurs clandestins, dont
le nombre est aussi en forte
augmentation. Des associations font la tournée des
festivals (Angoulême, Bourges...) afin de leur venir en
aide. Mais si, à l'occasion
d'un contrôle d'identité, le
fugueur est repéré, la rencontre avec les parents risque d'être terrible. « Si
l'amour peut être dévoilé, le
désamour peut l'être aussi,
et quelquefois, c'est l'abandon - voire le rejet - qui est
signifié », explique Bernard
Vanoverbeke.
Comment
dénouer une crise s'il n'y a
pas un nœud, c'est-à-dire du
lien ? Tel est le nouveau
casse-tête des institutions en
charge de la protection des
mineurs. !
Des assoss'
DOCUMENT 15
d'accès au droit
En 1995, Le non droit des jeunes, de Paul Masotta (éditions
Syros), tirait le signal
d'alarme : faute d'être considérés comme des citoyens à
part entière, les jeunes nourrissent un sentiment de révolte
et d'impuissance. Dix ans
avant le DDJ ou le site des
Droits des Jeunes, bien avant
que les pouvoirs publics ne
fixent l'accès au droit comme
une priorité (aide juridictionnelle, maisons de la justice et
du droit, conseils départementaux de l'accès au droit...), des
associations pionnières naissaient pour informer les jeunes
sur leurs droits.
Thémis
Née dans la mouvance de la
Convention internationale des
droits de l'enfant (1989), cette
association strasbourgeoise vise
une « socialisation des jeunes
par le droit » : elle multiplie les
interventions pédagogiques de
terrain, notamment dans les
écoles. Cette association intervient également comme administrateur ad hoc, pour représenter l'intérêt de certains mineurs
dans des procédures pénales ou
civiles.
La Sauvegarde du Nord
Le service Droits des Jeunes de
la Sauvegarde du Nord tient une
permanence régulière dans le
centre de Lille. Son but est d'informer les jeunes sur leurs droits
dans tous les domaines du quotidien et de les accompagner dans
les procédures juridiques : les
questions de droit pénal viennent
loin derrière les préoccupations
de droit de la famille, du travail
ou les maltraitances. Cette
structure accueille souvent des
jeunes dont les familles sont dépassées par la situation et qui se
sont déjà adressés sans succès à
divers guichets. Disponibilité,
écoute, dialogue et compétence
juridique sont les bases de l'accueil associatif. Un champ d'intervention très complet, qui ex-
plique que le site,des Droits des
Jeunes se soit tourné vers ces
bénévoles du droit pour organiser son système de juristes en
ligne (www.droitsdesjeunes.gouv.fr).
Droits d'Urgence
Malgré la multiplication des
points d'accès au droit (lieux
d'information, de consultation et
d'orientation), les populations les
plus démunies demeurent les
moins informées sur leurs droits.
Certaines associations ont donc
choisi d'aller à la rencontre des
personnes en situation d'extrême
précarité. C'est le cas à Paris de
Droits d'Urgence, association de
juristes engagés dans la lutte
contre l'exclusion qui organise
des permanences juridiques partout où c'est nécessaire dans les
locaux de Médecins du Monde,
de la Croix-Rouge ou du Secours
populaire, mais aussi auprès du
Samu social, des hôpitaux et des
centres d'hébergement d'urgence.
Droits d'Urgence intervient gratuitement auprès des jeunes dans
l'enceinte du CIDJ à Paris, le
mardi et le jeudi après-midi.
Autant d'actions qui permettent
ensuite d'alerter les pouvoirs
publics ou même de former les
futurs avocats, magistrats ou
personnels sociaux aux problèmes juridiques engendrés par la
précarité ou l'inexpérience des
jeunes. !