etude sur les flux de traduction arabe-français
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etude sur les flux de traduction arabe-français
Traduire en Méditerranée ETUDE SUR LES FLUX DE TRADUCTION ARABE-FRANÇAIS (1985-2009) Dans le cadre de l’état des lieux de la traduction en Méditerranée, coproduit par la Fondation Anna Lindh et Transeuropéennes en 2010 Collecte des données, analyse et rédaction Emmanuel Varlet © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 Préambule La présente étude est réalisée par Transeuropéennes en partenariat avec la Fondation Anna Lindh (Traduire en Méditerranée). Elle est une composante du premier état des lieux de la traduction en Méditerranée que conduisent à partir de 2010 Transeuropéennes et la Fondation Anna Lindh (programme euro-méditerranéen pour la traduction), en partenariat avec plus d’une quinzaine d’organisations de toute l’Union pour la Méditerranée. Partageant une même vision ample de la traduction, du rôle central qu’elle doit jouer dans les relations euro-méditerranéennes, dans l’enrichissement des langues, dans le développement des sociétés, dans la production et la circulation des savoirs et des imaginaires, les partenaires réunis dans ce projet prendront appui sur cet état des lieux pour proposer et construire des actions de long terme. Un mouvement de traduction largement dominé par l’édition française… Selon les données de l’Index translationum – dont il faut préciser qu’elles sont fondées sur les enregistrements dans les services nationaux de dépôt légal et qu’elles couvrent uniquement, et pour certains pays assez partiellement, la période 1979-2005 –, la France serait à l’échelle mondiale le premier foyer de traduction de l’arabe, avec quelques 1330 titres, sur 10 100 au total. Viendraient ensuite l’Espagne (un millier d’ouvrages), la Turquie (900), l’Allemagne (730), l’Iran (690) et l’Indonésie (670), les Etats-Unis n’arrivant qu’en septième position, avec 570 titres. Par ailleurs, trois quarts des traductions de l’arabe vers le français seraient publiées dans l’Hexagone (1728 dans le monde). Ces proportions doivent néanmoins être relativisées. Par exemple, les chiffres fournis pour le Maroc (5 titres) et pour le Liban (2 titres) paraissent étonnamment bas. Précisons également que le chiffre de principalement l’Irak aux tient traductions des discours de Saddam Hussein et à la littérature officielle du régime parus dans la structure étatique d’édition, la Dar alMa’mûn. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 2 Les données de l’Index translationum permettent néanmoins d’indiquer quelques grandes tendances pour le Maghreb (hors Maroc) et pour l’Europe. En Algérie, deux tiers des traductions concernent la littérature contemporaine algérienne arabophone (T. Ouettar, A. Benhaddouga, R. Boudjedra, W. Laredj), la plupart ayant été publiées par l’Union des écrivains algériens. En Tunisie, la part de la littérature est un peu inférieure (moins de la moitié), mais le même intérêt pour les auteurs nationaux peut être observé. En Belgique, environ un tiers des traductions arabe-français a été publié par Peeters ou BruylantAcademia et relève des activités scientifiques de l'Université catholique de Louvain, dans le domaine de la théologie et de l'histoire des monothéismes chrétien et musulman. Pour le reste, au-delà de quelques œuvres littéraires contemporaines publiées par Labor (droits achetés à Sindbad), près de la moitié des traductions sont dues à un éditeur "islamique", Almadina, avec des titres tels que Comment se protéger des Djinns et Satan (2003), Femme musulmane voici les clés pour accéder au paradis et te sauver de l'enfer (2004), ou Guérir la sorcellerie et le mauvais oeil selon le Coran et la Sunna authentique (2005)... En Suisse, le flux arabe-français est beaucoup moins important que le flux arabe-allemand, qui concerne environ 200 titres. Quelques traductions de textes classiques sont à signaler chez Droz et quelques recueils de poésie contemporaine, notamment un ou deux d'Adonis, ont paru chez Pierre-Alain Pingoud et d'autres éditeurs de petite taille. En Allemagne, les seize titres référencés correspondent à des traductions universitaires dans le cadre de l’Institute for the History of the Arab-Islamic Science. … mais encore très minoritaire dans le paysage éditorial français Le rôle dominant de l’édition française dans ce flux – nous avons vu qu’elle prenait en charge, selon les données de l’Index translationum, les trois quarts de cette production – ne doit pas faire oublier une réalité : sur toute la période 1979-2005, le sens arabe-français ne représente que 0,9% de l’ensemble des traductions parues en France, un pourcentage un tout petit peu supérieur à celui du chinois, du portugais, du néerlandais, de l’hébreu, et bien entendu très inférieur à celui de l’anglais (en moyenne 66%). Pour les années qui suivent 2005, les chiffres du Centre national du livre et d’Electre indiquent que la part de l’arabe comme langue source continue d’osciller entre 0,6 et 1 %. En 2009, par exemple, l’arabe (0,64 %) se voit devancé par le suédois, le néerlandais, le chinois et le coréen 1. Sa présence est encore plus discrète dans certains domaines. Pour celui des sciences humaines et sociales, les ouvrages traduits de l’arabe demeurent extrêmement rares – une trentaine à peine ont été publiés depuis 1985, qui relèvent plus de la littérature testimoniale et de l’essai politique que de la 1. http://www.centrenationaldulivre.fr/IMG/pdf/Chiffres-cles_2008-2009.pdf © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 3 production scientifique. La production écrite en français, que ce soit par des auteurs français ou francophones, domine toujours ce secteur, y compris sur des sujets touchant directement aux mondes arabes. La très faible proportion des ouvrages traduits de l’arabe pourrait être mise en relation avec le statut minoritaire dans lequel est aujourd’hui tenue cette langue en France, en particulier dans l’enseignement secondaire. Selon Bruno Levallois, inspecteur général de l’Education nationale : « Les effectifs d’élèves sont stabilisés, depuis 2002, aux alentours de 8 700 élèves (second degré et postbac, public et privé, y compris Cned et DOM-TOM) après plusieurs années de progression régulière, ce qui représente environ 0,17 % par rapport à l’ensemble des langues enseignées » 2. La comparaison avec le nombre d’apprenants inscrits dans le secteur associatif est sur ce point assez édifiante, puisque, d’après les estimations faites par le ministère de l’Intérieur en 2003, près de 65 000 jeunes d’âge scolaire fréquenteraient les cours d’arabe dispensés dans ce cadre 3. Itinéraire historique de la traduction arabe en France Il ne s’agit pas, dans le cadre de cette étude, de refaire l’histoire du mouvement de traduction arabe-latin à l’époque médiévale, malgré le rôle déterminant que ce dernier a pu jouer dans l’éclosion de l’humanisme européen et dans l’essor, après la Renaissance, de la traduction arabe-français. Vis-àvis des deux grands foyers de traduction que furent au XIIème siècle Tolède et la Sicile, la France semble en effet avoir fourni une contribution assez marginale. Rappelons toutefois que c’est à Cluny, sous l’impulsion de l’abbé Pierre le Vénérable, que la première traduction européenne du Coran a vu le jour. Effectuée en 1141 par plusieurs « spécialistes de la langue arabe qui a permis à ce poison mortel d’infester plus de la moitié du globe »4, selon les termes du commanditaire clunisois, cette traduction intitulée Lex Mahumet Pseudoprophete a constitué durant plusieurs siècles la version de référence du texte coranique. Il faut attendre 1647 pour que soit imprimée la première traduction du Coran en langue vernaculaire européenne : L’Alcoran de Mahomet, translaté d’arabe en François par le sieur du Ryer, sieur de la garde Malezair. Ce texte ne tarde pas à être repris en anglais, hollandais, allemand et russe, avant d’être supplanté en France par la traduction de Claude Savary, publiée en 1783 sous le titre Le Koran de Mahomet. L’apport de l’orientalisme français dans le champ de la traduction découle notamment de l’institutionnalisation des études arabes. Une chaire leur est en effet consacrée dès 1587 au Collège 2. Bruno Levallois, « L’enseignement de l’arabe dans l’institution scolaire française », in : Langues et Cité n°15, octobre 2009, p.7. 3. Luc-Willy Deheuvels et Joseph Dichy, « La ‘masse manquante’ : l’offre du service public et les enjeux de l’enseignement de l’arabe en France aujourd’hui (rapport du CIDEA) », in : Le centenaire de l’agrégation d’arabe (actes du colloque tenu à l’Institut du monde arabe et à la Sorbonne les 17 et 18 novembre 2006), 2008, pp. 87-99. 4. Pierre le vénérable, cité par Jacques le Goff, Les Intellectuels au Moyen Âge (1957), Paris, Le Seuil, 1985, p.21. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 4 de France (appelé alors collège des « Lecteurs royaux ») 5 ; elle restera occupée presque sans discontinuité jusqu’au XXème siècle. C’est dans cette institution qu’Antoine Galland (1646-1715), à qui les lecteurs français doivent de connaître les Mille et une nuits, acquiert les bases de l’arabe. Il y enseignera d’ailleurs lui-même à la fin de sa vie. Le cadre limité de cette étude ne permettant guère d’évoquer l’histoire de la traduction orientaliste, dans laquelle il faudrait citer, notamment, les noms de Silvestre de Sacy (fondateur en 1795 de l’École spéciale des langues orientales) ou de Louis Massignon, nous nous contenterons de cette double constatation : o Exception faite des Mille et une Nuits et du Coran, dont les nombreuses versions françaises ont rencontré une grande fortune éditoriale et touché un vaste lectorat, le corpus des traductions orientalistes, aujourd’hui presque invisible faute de rééditions, n’est que très peu sorti des cercles savants et universitaires ; o Par ailleurs, il a exclusivement porté sur les textes fondateurs de l’islam et sur le patrimoine classique, en délaissant la production moderne. C’est ainsi qu’en 1960, seuls quelques auteurs égyptiens contemporains étaient traduits en France : Taha Hussein (Gallimard), Tawfiq al-Hakim (Plon), Mahmoud Teymour (Nouvelles éditions latines)… Selon un recensement effectué par Nada Tomiche, seulement 16% des œuvres littéraires traduites de l’arabe et parues en France sur la période 1948-1968 appartiennent à la sphère contemporaine, en moyenne un titre par an 6. Le reste est essentiellement constitué de contes et de Mille et une Nuits. Hormis deux initiatives du Seuil – la traduction en 1961 de ’Anâ ’ahyâ (Je vis), de l’auteure libanaise Leïla Baalbaki, et surtout, entre 1965 et 1967, d’une anthologie en trois volumes (poésie ; roman et nouvelle ; essais) –, il faut attendre 1970 pour que la première impulsion soit donnée, avec le lancement de la « Bibliothèque arabe » chez l’éditeur Jérôme Martineau. Pierre Bernard, le responsable de cette initiative (marquée par deux succès, celui du Passage des Miracles, première traduction en France d’une œuvre de Naguib Mahfouz, et celui de Construire avec le peuple, de Hassan Fathi), crée deux ans plus tard sa propre structure, Sindbad. La maison pourra fonctionner grâce au marché algérien, suite à un accord passé avec la Société nationale d’édition et de distribution (SNED), qui lui permettra de réaliser la moitié de ses ventes. Sur près de 170 titres publiés jusqu’en 1992 figurent une cinquantaine de traductions, réparties entre domaine classique (Ibn Khaldoun, Jahiz…), religion (et notamment soufisme : Ibn Arabi, Junayd…), sciences humaines et sociales (quelques titres) et surtout, fait relativement nouveau, littérature contemporaine : Youssef Idris, Tayeb Salih, Sonallah Ibrahim, Adonis, Badr Shakir al-Sayyab, Abdel-Wahab al-Bayati… 5. De 1538 à 1543, Guillaume Postel, personnage aujourd’hui considéré comme le premier représentant de l’orientalisme français et auteur d’une grammaire de l’arabe (Grammatica arabica), avait enseigné cette langue aux Lecteurs royaux. 6. Nada Tomiche, La littérature arabe traduite : Mythes et réalités, Paris, Geuthner, 1978, pp.2-3, citée par Maud LéonardtSantini, Paris, librairie arabe, pp.160-164. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 5 Voici, pour la suite, quelques repères chronologiques glanés dans les travaux et témoignages de Farouk Mardam-Bey, de Maud Leonhardt Santini, de Richard Jacquemond et d’Yves GonzalezQuijano 7 : 1976 : Création de Phébus. La collection « Domaine arabe », dirigée et alimentée par le traducteur René Khawam, est consacrée à la traduction de textes arabes classiques. Paraissent en 1976 La prairie parfumée, un texte de littérature érotologique de Omar Nefzawi, constamment réédité jusqu’à aujourd’hui, et un ouvrage anonyme du XIVème siècle, Le livre des ruses. 1978 : Chronique du figuier barbare, de Sahar Khalifa, paraît chez Gallimard. C’est la seconde traduction d’un auteur arabe contemporain dans cette maison, après Taha Hussein, trente ans plus tôt. 1980 : Le pain nu, de Mohammed Choukri, aux éditions Maspero (trad. Tahar Ben Jelloun). 1981 : Premier numéro de La Revue d’études palestiniennes. Outre les nombreuses traductions d’articles consacrés à la situation politique en Palestine et au Proche-Orient, cette revue comprend une rubrique « Lettres arabes », dans laquelle de nombreux textes seront traduits. Elle est diffusée par les éditions de Minuit. 1983 : Rien qu’une autre année (poèmes de Mahmoud Darwich choisis et traduits par Abdellatif Laabi) paraît chez Minuit. 1985 : Zayni Barakat de Gamal al-Ghitany paraît au Seuil. Il faudra attendre huit ans pour qu’une autre œuvre de G. al-Ghitany soit traduite dans cette maison. 1985 : Lancement chez Jean-Claude Lattès de la collection « Lettres arabes », largement subventionnée par l’IMA : une dizaine de titres au total (de Fouad al-Takarli, Hanan El-Cheikh, Youssef al-Qaïd, Abdessalam al-Ujayli, Maguid Toubia, et la trilogie de Mahfouz). Aux alentours de 1990, les subventions s’arrêtent : fin de la collection. 1988 : N. Mahfouz obtient le Prix Nobel ; l’association Alif, une sorte d’agence littéraire créée par Selma Fakhry Fourcassié, cède à Denoël, qui a déjà fait paraître plusieurs œuvres traduites de Rachid Boudjedra, les droits qu’elle a acquis pour les traductions de huit œuvres de Mahfouz. Denoël publiera aussi entre 1989 et 2000 un titre de Taha Hussein, un autre de Yahya Haqqi et un autre de Soleiman Fayad. 7. Farouk Mardam-Bey, « La réception en France de la littérature arabe », in : The translation of contemporary arabic literature in Europe, Cuadernos de la Escuela de traductores de Toledo, n°2, Tolède, 1999, pp. 7-13 ; Farouk Mardam-Bey, « Les éditions Sindbad, un éditeur spécialisé sur le monde arabe », actes du colloque « Le livre arabe en France » (IMA, 2428 mai 1999), pp.91-97 ; Maud Leonhardt Santini, Paris, Librairie arabe, Parenthèses/MMSH, Marseille, 2006 ; entretien er avec Richard Jacquemond, le 24 mai 2010 ; entretiens avec Yves Gonzalez-Quijano, les 1 et 8 juin 2010. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 6 1989 : La Découverte, en collaboration avec le Département d’interprétation et de traduction de la mission culturelle française au Caire (alors dirigé par Richard Jacquemond) et l’Institut du Monde arabe, publie plusieurs essais en SHS (courant laïque, essentiellement égyptien et essentiellement consacré au fait islamique contemporain) : S. al-Ashmawy, Fouad Zakarya, Hussein Amin, Ali Abdel-Raziq, M. A. al-Jabri. Selon François Gèze, le responsable de la maison, le contexte de la seconde guerre du Golfe explique sur le succès éditorial inespéré de ces ouvrages, vendus pour certains à 4000-5000 exemplaires. Après 1994, la dynamique retombe. Seule une traduction de l’arabe est publiée dans la collection « Islam et société » : La raison politique en islam, du philosophe marocain M. A. Al-Jabri. Années 1990 : En France et en Belgique, cette décennie voit émerger le marché du « livre islamique », avec des maisons comme Al Qalam, Al-Bouraq, Universel, Alif éditions orientales, Tawhid, Al-Risala, Almadina, etc. La traduction des textes fondateurs de l’islam, longtemps prise en charge par l’édition orientaliste (Geuthner, Maisonneuve et Larose, etc.) est désormais investie par cette nouvelle catégorie d’éditeurs. 1992 : Création de la série « Mondes arabes » chez Actes Sud (deux titres de Nabil Naoum et de Rachid al-Daïf avaient paru avant cette date dans les collections générales de littérature), dirigée par Yves Gonzalez-Quijano. Selon Farouk Mardam-Bey (1999), trois titres remportent alors un certain succès : « le premier est un livre de Hanan El-Cheikh, Femmes de sable et de myrrhe, qui a été vendu à plus de 6 000 exemplaires, avant d’être publié en poche ; le deuxième, le livre de Sonallah Ibrahim, Dhât, traduit en français sous le titre Les Années de Zeth, qui a dépassé les 5 000 exemplaires ; enfin, phénomène exceptionnel en France, les 3 000 exemplaires vendus d’une anthologie de Mahmoud Darwich, avec une presse enthousiaste, ce qui est aussi très rare s’agissant de la poésie ». 1994 : Les Belles étrangères, manifestation créée en 1987 et organisée par le Centre National du Livre, sont pour la première fois consacrées à un pays arabophone, l’Egypte. 1995 : A la mort de Pierre Bernard, la maison Sindbad, affaiblie depuis le début des années 1990 par la fermeture du marché algérien, est rachetée par Actes Sud. Farouk Mardam-Bey devient l’éditeur de la collection Sindbad et de la série « Mondes arabes ». Entre 1995 et fin 2009, Sindbad/Actes Sud édite plus de 200 traductions (dont quelques unes sont des rééditions Sindbad-Pierre Bernard). 1995 : Le programme « Mémoires de la Méditerranée » est lancé sous l’égide de la Fondation européenne de la Culture. Plusieurs éditeurs européens, dont Actes Sud pour la France, font traduire simultanément des textes autobiographiques ou semi-autobiographiques d’auteurs arabophones, en recevant de la fondation une avance sur les droits d’auteur et un cofinancement des coûts de traduction. Une dizaine de titres, de Khaled Ziadé, Abdul Rahman © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 7 Mounif, Rachid El-Daïf, Latifa Zayyat, Edouard al-Kharrat, May Telmissany, Raouf MoussadBasta, Alia Mamdouh, Mahmoud Darwich, Jabra Ibrahim Jabra et Salim Barakat, paraissent jusqu’en 2001, année qui voit la fin de ce projet 8. 1997 : Année de la Palestine aux Belles étrangères. 2000 : La terre nous est étroite et autres poèmes, anthologie de Mahmoud Darwich, dans la collection « Poésie » de Gallimard. Suivent plusieurs recueils d’Adonis. 2003 : Année de l’Algérie aux Belles étrangères. 2006 : Parution dans la série « Actes Sud bleu » de L’immeuble Yacoubian (Alaa al-Aswany), première traduction de littérature arabe contemporaine à accéder au statut de best-seller. 2007 : Année du Liban aux Belles étrangères. 2008 : La Revue d’études palestiniennes cesse de paraître. En s’appuyant sur les données de l’Index translationum, Richard Jacquemond a montré que le décollage quantitatif de la traduction de l’arabe en France s’était produit autour de 1990 9. Sur la période 1979-1990, en effet, le nombre de titres publiés annuellement se situe entre 10 et 28 traductions ; à partir de 1991, et jusqu’à 2004 (les données de l’IT sont incomplètes ou manquantes pour les années suivantes), ce nombre ne descend jamais en-dessous de 30 et la moyenne annuelle atteint 68 titres. Cette augmentation tient, comme le révèle son analyse, à deux facteurs : d’une part, la hausse de la production traduite en littérature moderne (+448%) et, d’autre part, « l’émergence d’un marché du ‘livre islamique’ en France et en français », responsable après 1990 d’une hausse quantitative de 672% dans le domaine religieux. Les chiffres diffèrent quelque peu si l’on se réfère à Electre, et non plus à l’Index translationum. Les décalages quantitatifs et chronologiques observables entre ces deux bases bibliographiques ne sont pas contradictoires, car la première est établie à partir des enregistrements au dépôt légal et la seconde, qui référence uniquement les titres diffusés dans les circuits commerciaux, puise ses informations dans les catalogues des éditeurs et auprès des distributeurs. N’apparaissent donc pas dans Electre les ouvrages qui n’empruntent pas les canaux de diffusion courants, comme cela semble être le cas pour une partie des traductions relevant du « livre islamique » et pour la petite édition. C’est en gardant ce point à l’esprit qu’il faut lire le graphique suivant : 8. La liste est consultable à cette adresse, pp. 75-85 : http://www.uclm.es/escueladetraductores/publicaciones/pdf/futuro/bookFrances.pdf 9. Richard Jacquemond : « Les flux de traduction entre le français et l’arabe depuis les années 1980 : un reflet des relations culturelles », in : Gisèle Sapiro (dir.), Translatio : Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, CNRS éditions, Paris, 2008, p. 360. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 8 Nombres de titres traduits de l’arabe par année « Le saut quantitatif » identifié par Richard Jacquemond autour de l’année 1990 apparaît en effet sur la courbe de l’Index Translationum, mais sur celle d’Electre, la croissance est plus progressive, ou plus tardive, puisque la première pointe se situe en 1996. Un examen approfondi des titres diffusés en 1995-1996 confirme néanmoins le rôle joué par le livre islamique (les éditeurs Al-Bouraq, IQRA, Alif, Universel…) et par la littérature contemporaine (notamment chez Actes Sud/Sindbad) dans cette hausse inédite. Les deuxième et troisième pointes, en 2002 (2001 dans l’Index) et en 2007, s’expliquent de la même manière. Grandes tendances par secteurs thématiques Sur toute la période 1985-2009, la base Electre référence 1061 traductions de l’arabe, dont 489 en littérature moderne et contemporaine, 94 en littérature classique, 66 en jeunesse et 310 en religion. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 9 Evolution du nombre de titres par secteurs (1985-2009) source : Electre (cotes Dewey corrigées et complétées) source : Electre (cotes Dewey corrigées et complétées) La religion atteint un total de plus de 310 titres sur toute cette période, les auteurs les plus traduits étant Al-Ghazali, avec 26 titres (à la fois chez des éditeurs « islamiques », comme Bouraq ou Al-Qalam, et chez des éditeurs comme Sindbad, Le Seuil, Albin Michel) ; Ibn Arabi, avec 22 titres (et la même diversité de structures éditoriales) ; le prédicateur contemporain Yusuf al-Qaradhawi, avec 12 titres (dont 10 ont été publiés dans une maison spécialement créée à cet effet, Al-Rissala), suivi d’Ibn Taymiya, avec 7 titres. Bien sûr, s’ajoutent une bonne vingtaine d’éditions du Coran et un nombre équivalent de recueils de Hadith-s (dits du Prophète). © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 10 La hausse constante de ce secteur « islam » s’explique d’abord par un investissement plus massif des niches éditoriales traditionnelles que sont le soufisme et les textes fondateurs, pris en charge à la fois par les maisons généralistes et par l’édition religieuse, mais elle tient également dans une grande mesure à l’émergence d’une production vulgarisante autour des préceptes islamiques. Des titres comme Les 1000 questions-réponses sur les pratiques religieuses en islam, ou comme Corriger et comprendre la salât, plus de 300 questions et réponses, indiquent l’importance croissante d’ouvrages relevant de ce que l’on pourrait appeler, en référence à la célèbre collection des éditions First, « L’islam pour les nuls ». Parallèlement au secteur religieux, la progression assez impressionnante de la littérature moderne et contemporaine montre à partir de 2005 quelques signes d’épuisement, pour des raisons difficiles à déterminer. Sur la période 1985-2009, nous avons compté dans la base Electre 169 auteurs de littérature contemporaine traduits, dont 127 romanciers et nouvellistes, 38 poètes (parmi lesquels Mahmoud Darwich et Adonis viennent en tête, avec respectivement 21 et 20 titres) et 4 dramaturges (Saadallah Wannous, Abdelkader Alloula, Jalila Bakkar et Mohamed Kacimi) 10. Hors de la religion et de la littérature moderne et contemporaine, seuls deux domaines suscitent, bien que dans des proportions assez infimes, des traductions de l’arabe : la littérature classique et le livre jeunesse. Le premier, dans lequel les Mille et une Nuits occupent encore une grande place, est le seul à connaître un recul. Sur cette dernière décennie, la part assez importante des rééditions et des anthologies indique bien que le secteur est en crise. Il se peut que le décès en 2004 de René Khawam, infatigable traducteur de littérature arabe classique, et plus généralement la rarefaction des traducteurs capables de s’atteler à ces œuvres très exigeantes aient joué un rôle. Le livre jeunesse progresse, mais lentement 11. Sans les « traductions » ou adapatations des Mille et une Nuits (Ali Baba, Aladdin et Sindbad en tête), toujours très nombreuses, ce secteur serait peu visible. Les sciences humaines, la philosophie, les sciences et l’art atteignent difficilement, pris ensemble, cinq ou six titres par an. La philosophie reste très peu traduite, avec environ 25 titres sur toute la période 1985-2009. Pour l’essentiel, il s’agit de philosophie classique (Al-Farâbî, Ibn Sinâ, Ibn Rushd). Pour les sciences sociales, les quelques traductions classées sous la cote Dewey 300 relèvent principalement de l’essai politique et du témoignage. Les coûts de traduction, ajoutés aux problèmes 10. Pour comparaison, selon un comptage effectué par Maud Léonardt Santini (op. cit., p.171) à partir du guide Ecrivains arabes d’hier et d’aujourd’hui, coédité par Sindbad et l’Institut du monde arabe en 1996, seulement 75 auteurs arabophones de littérature contemporaine avaient été publiés en France jusqu’à fin 1995 (contre 205 francophones, à 75% maghrébins). 11. Cf. l’étude menée sur ce sujet par Mathilde Chèvre, dans le cadre de Traduire en Méditerranée. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 11 touchant l’édition en SHS dans son ensemble, rendent ce secteur très risqué commercialement 12. Même un éditeur comme L’Harmattan, qui réduit au maximum les coûts en pratiquant des contrats relevant peu ou prou du compte d’auteur et en faisant l’impasse sur le travail de correction et de mise en page, n’a publié qu’une poignée d’essais. 12. Cf. notamment Sophie Barluet, L’Edition en science humaines et sociales : Le cœur en danger, PUF, Paris, 2004. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 12 Les acteurs et les lieux de la traduction arabe-français Les éditeurs Les 1061 traductions de l’arabe référencées par Electre entre 1985 et 2009 proviennent des catalogues de 222 éditeurs. Sur cette même période, 22 maisons ont publié au moins 10 traductions de l’arabe, 22 maisons entre 5 et 9, et 24 plus de 2. Sans surprise, l’apport le plus important est celui de Sindbad/Actes Sud : depuis le rachat de Sindbad, en 1995, 203 traductions (dont rééditions) ont vu le jour chez l’éditeur arlésien, à quoi il faut ajouter les 39 traductions éditées par Pierre Bernard entre 1985 et 1995 et les 14 traductions parues chez Actes Sud avant 1995. La liste des maisons ayant publié au moins quinze titres est suffisamment courte pour être donnée : Al-Bouraq (87), L’Harmattan (64), Gallimard (36), Phébus (21), Universel (21), Le Seuil (19), Iqra (17), Ed. de l’Aube (15). Répartition des maisons traduisant de l’arabe (1985-2009, tous domaines confondus) Source : Electre En littérature contemporaine, le faible nombre de traductions éditées par les maisons généralistes, hors des collections et séries spécialisées d’Actes Sud-Sindbad, tend à montrer que la reconnaissance des auteurs arabophones reste limitée. Maud Léonardt Santini, dans le tableau qu’elle brosse de l’édition d’œuvres littéraires traduites de l’arabe, sur la période 1979-2000, fait remarquer que seulement 10% de ces œuvres sont publiées par les « éditeurs les mieux positionnés dans le champ éditorial français », parmi lesquels elle range Gallimard, Le Seuil, Minuit, Albin Michel et © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 13 Flammarion 13. Après 2000, cette constation reste toujours valable, puisque les mêmes éditeurs (en comptant le Mercure de France, lié à Gallimard) ne sont responsables que de 8% de ces traductions. Les traducteurs : statut, formations, rémunération, résidences et prix. Les usages de la profession voudraient que l’on traduise uniquement vers sa langue maternelle, mais, pour l’arabe, ce principe est remis en cause par la rareté des arabisants. Toujours selon les décomptes effectués par Maud Leonhardt Santini sur la période 1979-2000, 44% des livres ont été traduits par des Français ayant appris l’arabe, 42% par des traducteurs d’origine arabophone et 14% par des équipes mixtes. Il se trouve en effet que les traducteurs originaires du Liban et du Maghreb – majoritaires parmi les traducteurs arabophones – ont souvent reçu dès les classes primaires un enseignement bilingue français-arabe. En France, les filières universitaires de langue et littérature arabe (INALCO, Aix-Marseille, Lyon 2, etc.) ont longtemps joué, de manière indirecte, un rôle dans la formation des traducteurs. Parmi ces derniers, rares sont ceux qui ont suivi un enseignement spécialisé dans la traduction. La mise en place des DESS et masters professionnels ne semble pas avoir remis en cause la primauté des filières de langue – et des années passées dans les pays arabophones – sur ce plan. Trois structures délivrent à ce jour des diplômes en traduction ouverts à la langue arabe : o l’Ecole supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT, Université Paris III Sorbonne nouvelle) : filière traduction éditoriale, économique et technique ; Master professionnel Sciences du langage, Didactique des langues spécialité « Traduction éditoriale, économique et technique » ; o L’Université de Provence Aix-Marseille I : Master Traduction/Master Métiers de la traduction LEA ; o En Belgique, l’Institut Supérieur de Traducteurs et Interprètes (Haute Ecole de Bruxelles) : Master en traduction – orientation traduction littéraire. La faculté des langues de l’Université Lumière Lyon 2 a créé un master II LCE « Traduction littéraire et édition critique », mais la spécialisation arabe, assurée pendant deux ans, n’a pu être ouverte l’année dernière, faute de dossiers de candidatures suffisamment nombreux et convaincants. Bien souvent, le niveau linguistique (en français, et parfois en arabe) reste trop faible. Les dynamiques de professionnalisation qui sous-tendent le développement de ces formations paraissent, au moins pour l’arabe, un peu en décalage avec les réalités du marché. 13. Op. cit., p178. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 14 Les résultats de l’enquête 2010 sur les rémunérations commandée par l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) ont récemment été publiés : pour le secteur de l’édition, le tarif concédé aux traducteurs des « autres langues », dont l’arabe, se situait en 2009 entre 21,50 et 23,50 euros pour le feuillet traditionnel de 25 lignes de 60 signes. Un traducteur de l’arabe perçoit seulement 2,50 euros de plus, en moyenne, que son confrère travaillant à partir de l’anglais… En principe, cette rémunération au feuillet doit être complétée par des droits d’auteurs proportionnels aux ventes (généralement entre 1 et 3%), mais ceux-ci sont généralement couverts par les à-valoirs. Les traducteurs bénéficieront de ces droits uniquement si leur ouvrage rencontre un énorme succès commercial. Il va de soi que, pour l’arabe, ce cas de figure se présente assez rarement. Sauf exception, donc, un traducteur littéraire de l’arabe ne peut vivre pleinement de son activité. A moins de ruser sur les choix, en privilégiant des œuvres moins exigeantes, ou d’avoir derrière lui une expérience de plusieurs décennies, il devra trouver d’autres moyens de compléter ses maigres revenus. C’est pourquoi la traduction demeure le plus souvent une activité secondaire, la plupart des traducteurs de l’arabe, comme beaucoup de leurs confrères, étant d’abord universitaires, chercheurs ou enseignants. Les résidences de traducteurs : Si en France, nombre de structures et de dispositifs sont prévus pour accueillir des auteurs en résidence, pour les traducteurs, les possibilités sont plus réduites : o Le Collège international des traducteurs littéraires (CITL), à Arles, où se tiennent chaque année les Assises de la traduction littéraire (ATLAS), appartient au réseau européen Réseau Européen des Centres Internationaux de Traducteurs littéraires. Une bourse du Centre national du Livre ou du Département des Bouches du Rhône peut, le cas échéant, être attribuée au résident. « La Fabrique des traducteurs », un autre dispositif récemment mis en place avec le soutien de l’Institut français et du Centre national du Livre, s’adresse « aux jeunes traducteurs littéraires qui souhaitent se perfectionner dans leur métier et mener un projet de traduction du ou vers le français de textes encore non traduits. Conçu et organisé par le Collège international des traducteurs littéraires, ce programme se déroule à Arles, pour une durée de dix semaines. Il réunit trois traducteurs étrangers et trois traducteurs français autour d’une langue de traduction. Le Centre national du livre attribue aux six candidats retenus un crédit de résidence de 5 000 euros pour l’ensemble de leur séjour. » Une cession arabe est d’ailleurs prévue d’avril à juin 2011. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 15 o La Maison des Écrivains Étrangers et des Traducteurs est subventionnée par les collectivités locales et par le CNL. Elle fait paraître la revue MEET, dont le numéro 12, intitulé « Le Caire/Vancouver » et paru en 2008, comprend des traductions de Gamal alGhitany, Iman Mersal, Khaled al-Khamissi, Sonallah Ibrahim, Hamdy al-Gazzar, Alaa Khaled, Ahmad al-Aidy, Montasser al-Qaffash… Le Centre international de poésie Marseille (cipM) accueille plutôt, comme son nom l’indique, des poètes, mais ces résidences donnent lieu à des traductions : l’auteur confie en effet à la fin de son séjour un texte qui est ensuite édité par le cipM dans la collection « Le Refuge » – la bourse mensuelle de 1300 euros est une avance sur droits. Les poètes arabophones Ghassan Zaqtan, Iskandar Habache, Rifaat Sallam, Abdallah Zrika, entre autres, ont bénéficié de ce dispositif. Cependant, dans le cadre d’un partenariat avec les centres culturels français de Beyrouth et de Saïda, le principal traducteur du cipM pour l’arabe, Jean-Charles Depaule, a pu travailler à Saïda (au Liban), de septembre à novembre 2010. Le cipM s’inscrit dans le sillage d’une structure plus ancienne, créée en 1983 par Bernard Noël et dirigée par Rémi Hourcade : le Centre de Poésie et Traduction de Royaumont. Durant presque vingt ans, nombre de traductions d’œuvres poétiques arabes – et des autres langues – ont vu le jour lors des séminaires et ateliers collectifs organisés par le centre 14. Les prix de traduction : A notre connaissance, il n’existe aucun prix littéraire s’adressant spécifiquement aux traducteurs de l’arabe, comme c’est le cas pour le domaine américain, par exemple, avec le Prix Maurice-Edgar Coindreau de la Société des gens de lettres. Les distinctions mises en place autour du domaine arabe s’adressent prioritairement aux auteurs (comme le Prix du roman arabe, créé en 2008), et le plus souvent aux auteurs francophones. Le Prix de l’amitié franco-arabe, créé en 1969 par l’Association de Solidarité Franco-Arabe, est toutefois allé par le passé à quelques traducteurs : Abdellatif Laabi pour son anthologie La poésie palestinienne de combat, en 1971 ; Abdessalam Cheddadi pour sa traduction du Voyage d’Occident et d’Orient, d’Ibn Khaldoun, en 1980 ; Michel Chodkiewicz pour Les Ecrits spirituels de l’Emir Abd el-Kader, en 1982. Plusieurs prix récompensent les traducteurs dans leur ensemble, quelles que soient les langues à partir desquelles ils travaillent. C’est le cas du Prix Amédée Pichot de la ville d’Arles et du Collège international des traducteurs littéraires – Khaled Othman en été le lauréat en 2005 pour sa traduction du Livre des illuminations, de Gamal al-Ghitany. C’est aussi le cas du prix HalpérineKaminsky de la Société des gens de lettres, qui « distingue chaque année deux traducteurs littéraires dans les catégories Consécration (doté de 6000 euros et attribué pour l’ensemble de l’œuvre) et 14. Cf. HOURCADE Rémi (dir.), A Royaumont. Traduction collective 1983-2000. Une anthologie de poésie contemporaine, éditions Créaphis. Paris, 2000. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 16 Découverte (doté de 1500 euros et destiné à encourager une traduction particulièrement remarquée) ». Mais à ce jour, dans ces deux catégories, aucune traduction de l’arabe n’a été retenue. Globalement, la figure du traducteur travaillant dans l’ombre des auteurs trouve son prolongement dans le domaine des prix, la seule exception étant le Prix Laure Bataillon décerné par la Maison des Ecrivains Etrangers et des Traducteurs (Nantes/Saint-Nazaire), puisque la dotation se partage entre auteur et traducteur. Les institutions Le Centre national du livre (ministère de la Culture) et plusieurs collectivités locales, comme la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur ou la Région Rhône-Alpes, proposent différentes formes de soutien, à la fois aux éditeurs et aux traducteurs. Les premiers peuvent prétendre pour certains de leurs projets aux « subventions pour la traduction en français d’ouvrages étrangers » du CNL, lequel prend dans ce cas en charge une partie des frais de traduction, à hauteur de 50 ou 60% du coût total, selon le niveau de rémunération accordé au traducteur. Une commission se réunit trois fois par an pour examiner les dossiers et il semble qu’une attention particulière soit portée aux langues dites minoritaires. Il se trouve néanmoins que peu de demandes sont déposées pour l’arabe (deux ou trois par cession), le plus souvent par de petits éditeurs peu professionnels. Les maisons les plus importantes préfèrent semble-t-il solliciter le CNL pour des textes dont les droits de cession sont élevés, c’est-à-dire, généralement, pour l’anglais. Le CNL offre par ailleurs des « crédits de traduction » visant à « apporter un complément de rémunération à un traducteur lorsqu’il doit travailler sur une œuvre particulièrement difficile pour laquelle une rémunération par l’éditeur, selon le code des usages, reste manifestement insuffisante ». Des dispositifs équivalents, qui portent bien entendu sur toutes les langues, existent en régions. Trois commissions siègent par exemple à l’Agence Rhône-Alpes pour la documentation et la lecture pour examiner les demandes des éditeurs et des traducteurs. Un autre type de soutien, plus indirect mais également secourable pour les éditeurs de traductions de l’arabe (sur le plan de la promotion), est celui que constitue chaque année les « Belles étrangères ». Cette manifestation nationale, organisée depuis 1987 par le CNL, entend favoriser « la découverte de littératures étrangères ou d’auteurs encore peu connus en France », en invitant pendant une quinzaine de jours, en novembre, « un groupe d’écrivains d’un même pays ou d’une même aire linguistique » pour une série de rencontres dans toute la France. Plusieurs pays arabophones ont été mis à l’honneur ces dernières années : l’Egypte en 1994, la Palestine en 1997, l’Algérie en 2003 et le Liban en 2008. L’on pourrait s’attendre à trouver en ces occasions plus de © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 17 traductions d’auteurs des pays concernés, mais il apparaît que les Belles étrangères ne donnent pas lieu à une actualité éditoriale foisonnante. Par exemple, pour l’année du Liban, en 2008, deux éditeurs (Points Seuil et Al-Bouraq) ont refait paraître des textes de Gibran ; Actes Sud, un titre de Hoda Barakat ; Corti, un recueil du poète Issa Makhlouf ; le Mercure de France, un recueil d’Adonis ; Robert Laffont, un livre de Salwa Neimi... Rien qui sorte de l’ordinaire, en somme, hormis l’anthologie Douze écrivains libanais, parue chez Verticales en coédition avec la maison libanaise Dâr an-Nahâr et avec une subvention du CNL. C’est donc plutôt au niveau de la promotion que cette occasion profite aux éditeurs. Bien entendu, d’autres manifestations et d’autres soutiens institutionnels existent, l’expérience « Mémoires de la Méditerranée », menée avec le soutien de la Fondation européenne de la Culture, et déjà évoquée, en est une. Logiques de présentation, de diffusion et de réception Dans l’étude qu’elle a consacrée à la traduction des œuvres littéraires arabes contemporaines parues en France sur la période 1979-2000, Maud Leonhardt Santini s’est intéressée au livre traduit comme objet, en soulignant la fréquence des décalages entre l’iconographie utilisée dans les couvertures et le propos des œuvres 15. La tendance la plus marquée est celle du recours à l’imagerie orientaliste (les odalisques, les Mille et une Nuits, etc.) et à une iconographie passéiste. Elles touchent en priorité les auteurs égyptiens : « En excluant les livres dont les premières de couverture ne contiennent pas d’image, il apparaît que 25%, soit près du quart, des illustrations des livres de littérature égyptienne contemporaine traduite sont composées sur la base de tableaux orientalistes. » ; par ailleurs, 20% des illustrations renvoient au passé immémorial de l’Egypte ancienne et 10% sont des photographies datant du début du XXème siècle (des scènes de rue, des ruines, des tarbouches, etc.) ou traitées en sépia. D’autres pays, comme la Palestine ou le Liban, ont toutefois droit à une iconographie plus contemporaine. 15. Maud Leonhardt Santini, Paris, Librairie arabe, Parenthèses/MMSH, Marseille, 2006, pp. 286-290. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 18 Après 2000, cette tendance tend toutefois à s’estomper, au moins pour ce qui touche à l’aspect visuel des livres. Il semble en effet que les services graphiques et commerciaux des grandes maisons d’édition aient compris que le recours à l’iconographie orientaliste n’était pas seulement un non-sens culturel, mais aussi une mauvaise stratégie commerciale. Par exemple chez Actes Sud, qui n’a pas échappé à ces travers, les œuvres d’art contemporaines, arabes ou non, ont remplacé les odalisques (voir la première édition des Années de Zeth, de Sonallah Ibrahim), à quelques accidents près. Cela étant, un certain nombre de poncifs continuent de peser assez lourdement sur les quatrièmes de couverture et sur les argumentaires. A côté des motifs orientalistes, encore largement exploités, l’insistance sur la valeur documentaire et testimoniale des œuvres littéraires constitue une tendance récurrente : le monde arabe est à la fois relégué et valorisé dans la sphère de l’altérité radicale, ou, au moins, du méconnu. Mais c’est dans la presse et dans les médias que les discours sont les plus stéréotypés – et dans une certaine mesure, les éditeurs ne font que devancer les attentes des journalistes. Il est frappant de constater à quel point les mêmes accroches se retrouvent d’un article à l’autre, à quelques exceptions près. Pour avoir une certaine visibilité, les œuvres arabes doivent entrer dans une grille de lecture construite sur quelques mots-clés : censure, tabous... L’exemple de L’Immeuble Yacoubian, de Alaa al-Aswany, paru dans la collection Actes Sud bleu en 2005, est un cas d’école en la matière. Il permet de mettre en évidence les poncifs et les mécanismes de réduction à l’œuvre dans la réception médiatique de la littérature arabe contemporaine. Les deux citations qui suivent parlent d’elles-mêmes : Claude Guibal, Libération, 27 avril 2006 : « En publiant en 2002 L'Immeuble Yacoubian, il a lâché une vraie bombe, qui, en échappant par miracle aux fourches de la censure, a secoué l'Egypte bien au-delà de ses prétentieux cénacles littéraires. Sexe, corruption, religion, la trinité des tabous est disséquée dans cette autopsie de l'Egypte contemporaine, à la fois drôle et cruelle » ; « Une liberté de ton que ce pays, rongé par la censure et la bigoterie, ne connaissait pas. » Gilles Kepel, Le Monde, 28 avril 2006 : « Plus encore, L'Immeuble Yacoubian brise les tabous majeurs de l'hypocrisie religieuse qui pare la violence sociale et politique, en faisant du sexe la métaphore par excellence des rapports de pouvoir et le révélateur de leur cruauté... » (L’exemple de Gilles Kepel, qui n’est pas critique littéraire, mais politologue, est tout à fait symptomatique du positionnement de la presse vis-à-vis de la littérature arabe) Tous ces poncifs ne sont pas problématiques parce qu’ils trahissent des imaginaires interculturels de plus en plus en rupture avec les réalités contemporaines des mondes arabes, mais bien parce qu’ils décident, en fonction de trois ou quatre motifs récurrents, de trois ou quatre points d’accroche de la promotion littéraire, de la visibilité des œuvres sur les rayons des librairies. Chez © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 19 Actes Sud, les romans de Mohammed al-Bisatie, par exemple, n’intéressent pas les journalistes, car ils n’entrent pas en adéquation avec les attentes de ces derniers. Pour la majorité des œuvres littéraires qui ne s’inscrivent pas dans une veine ouvertement transgressive ou qui ne répondent pas aux clichés attendus, la principale conséquence est une très faible espérance de vie sur les rayons des libraires généralistes. Ne trouvant pas leur place dans les colonnes de la presse littéraire, elles se voient retournées par le libraire au bout de deux ou trois mois et, après quelque temps passé dans les stocks des distributeurs, prennent le chemin du pilon. Seules les œuvres de quelques grands noms publiés dans de grandes maisons, comme Gamal alGhitany au Seuil, Adonis chez Gallimard ou Mahmoud Darwich chez Actes Sud, peuvent prétendre à quelques mois de plus en librairie, à côté des valeurs sures que sont Naguib Mahfouz, Gibran Khalil Gibran et les mille et une éditions des Mille et une nuits. Les textes fondateurs de l’islam (Coran et Hadith) et, dans une certaine mesure, les traductions d’Ibn Arabi échappent également au rythme effréné des rotations de stocks. Pour le reste de la production éditoriale traduite, de rares librairies spécialisées, comme Avicenne à Paris, s’efforcent de garder en rayon les titres parus plus anciennement, c’est-à-dire au-delà d’un an... Pour les éditeurs islamiques, les rouages de la diffusion-distribution fonctionnent de manière assez différente. Parce qu’ils s’appuient sur un public accessible via les réseaux communautaires, cultuels, ainsi que sur un réseau assez important de librairies, ces éditeurs demeurent relativement indépendants vis-à-vis des dures lois de la librairie généraliste. Al-Bouraq constitue une exception, cette maison ayant créé sa propre structure de diffusion et distribution, et une librairie, et étant même parvenue à investir le marché de la grande distribution 16. L’un des problèmes auxquels ce secteur du « livre islamique » est exposé, et qui ne touche en revanche nullement le secteur de la littérature, est celui de la censure. Selon Soraya el Alaoui, plusieurs mesures d’interdiction ont en effet été prises depuis 1993 par le ministère de l’Intérieur, notamment pour la traduction d’un texte du prédicateur Youssef al-Qaradhâwî : Le Licite et l’Illicite. 17 Le rôle des bibliothèques Pour les œuvres traduites, les réseaux de lecture publique revêtent une importance vitale, d’abord sur le plan commercial – les bibliothèques constituent un canal de vente non négligeable pour les éditeurs –, mais aussi sur le plan de la mise à disposition des titres, puisque, comme nous l’avons vu, la librairie n’est pas en mesure d’assurer une diffusion pérenne. 16. « Al-Bouraq, une percée grâce aux hypers », Livres Hebdo, 9 avril 2010, p.71. 17. Soraya el-Alaoui, Les réseaux du livre islamique : parcours parisiens, CNRS éditions, Paris, 2006, p.13. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 20 Une enquête menée dans le réseau des bibliothèques publiques rhônalpines au cours de l’année 2010, dans le cadre du séminaire « Bibliothèques et traduction » (organisé par Transeuropéennes et par le groupe de travail sur le « Dialogue interculturel dans les institutions patrimoniales » – ministère de la Culture), a ainsi permis de vérifier que, sur ce territoire particulier, les collections traduites des bibliothèques municipales se réduisaient le plus souvent, s’agissant du flux arabefrançais, à la littérature contemporaine 18. Si, dans le champ des sciences humaines, l’indigence de l’offre éditoriale traduite explique en grande partie la rareté de cette catégorie d’ouvrages dans les rayons, en revanche, pour les sujets relatifs à la religion, la disponibilité des titres ne peut pas vraiment être invoquée. D’une manière générale – et nous renverrons sur ces problématiques complexes aux comptes rendus des différents ateliers du séminaire organisé par Transeuropéennes –, la banalisation des œuvres traduites de l’arabe dans les bibliothèques passe très souvent par leur invisibilité, que ce soit sur les rayons ou dans les animations. Ventes et rééditions Depuis 2005, selon les données d’Electre, quatre traductions de l’arabe ont figuré parmi les « meilleures ventes » : - une édition bilingue français et arabe (phonétique) des Quarante hadith-s d’Al-Nawâwi (Bouraq, 2005), qui est resté en bonne position dans les classements depuis sa parution. - L’Immeuble Yacoubian et J’aurais voulu être égyptien, de Alaa al-Aswany (éditions originales et poches d’Actes Sud), les ventes du premier se comptant en centaines de milliers d’exemplaires ; - Taxi de Khaled al-Khamissi (Actes Sud). Le fait que des traductions de l’arabe remportent un tel succès commercial sur le marché français du livre est un phénomène nouveau. Les œuvres les plus célèbres de Mahfouz n’ont jamais atteint ces seuils. La porte du soleil d’Elias Khoury, vendu à près de 10 000 exemplaires, est apparu en son temps comme un succès commercial inédit pour la littérature arabe chez Actes Sud, où les auteurs les plus suivis et les plus connus (Sonallah Ibrahim, Rachid el-Daïf, Hanan el-Cheikh…) sont généralement tirés à 4000 ou 5000 exemplaires. Les rééditions en format poche montrent bien que le marché de la traduction arabe se développe. Selon Electre, depuis 1985, 192 tirages en poche ont été diffusés, dont plus de la moitié concernent la littérature contemporaine (96 titres), le reste se répartissant entre la religion (une quarantaine de 18. Les premiers résultats de cette enquête, ainsi que les compte rendus des débats avec les bibliothécaires sont consultables sur le site de Transeuropéennes : http://www.transeuropeennes.eu/fr/63 © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 21 titres), la littérature classique (une vingtaine), des Mille et une nuits (une quinzaine) et, plus étonnant, la philosophie classique (7 titres). Quelques mots de conclusion Il suffit de regarder ce qu’était, avant les années 1980, l’état de la traduction de l’arabe dans le marché du livre français pour s’apercevoir que d’indéniables progrès ont été faits, au moins dans les catalogues de quelques éditeurs et au moins dans le domaine de la littérature. Rien n’est acquis cependant. Les grandes maisons ne s’intéressent encore que de très loin à ce qui s’écrit en arabe, décevant bien des espoirs nés à la fin des années 1980 et au début des années 1990. De fait, en littérature, Actes Sud prend toujours en charge la plus grande partie des auteurs. Les sciences humaines et la pensée arabe contemporaines peinent à se frayer un chemin dans les catalogues. Enfin les grandes œuvres ne parviennent pas, ou peu, à toucher le grand public, certaines résistances d’ordre idéologique pesant plus que jamais sur la circulation des savoirs, des idées et des imaginaires. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 22 Références Soraya EL-ALAOUI, Les réseaux du livre islamique : parcours parisiens, CNRS éditions, Paris, 2006. (collectif), Mille et un livres sur le monde arabe, catalogue d’ouvrages éditées en France, éditions de la maison des sciences de l’homme, 1984. Richard JACQUEMOND, Les flux de traduction entre le français et l’arabe depuis les années 1980 : un reflet des relations culturelles », in : Gisèle SAPIRO (dir.), Translatio : Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, CNRS éditions, Paris, 2008. Richard JACQUEMOND, « Traductions croisées Égypte-France : stratégies de traduction et échange culturel inégal », Égypte/Monde arabe, Première série, 15-16, 1993. Odile KEROUANI, Guide du monde arabe en France : 2005, Institut du Monde Arabe, Paris, 2005. Farouk MARDAM-BEY (dir.), Ecrivains arabes d’hier et d’aujourd’hui, Sindbad/Institut du Monde Arabe, Arles, 1996. Farouk MARDAM-BEY, « La réception en France de la littérature arabe », in : The translation of contemporary arabic literature in Europe, Cuadernos de la Escuela de traductores de Toledo, n°2, Tolède, 1999. Farouk MARDAM-BEY, « Les éditions Sindbad, un éditeur spécialisé sur le monde arabe » in : Le livre arabe en France, dans les bibliothèques et l’édition, actes du colloque tenu du 24 au 28 mai 1999, Institut du Monde Arabe, Paris, 1999. Farouk MARDAM-BEY, « Editer de la poésie arabe traduite en français », in : Cent titres à l’usage des bibliothécaires, libraire et amateurs : Poésie de langue arabe, Centre international de poésie de Marseille, Marseille, 2002, pp. 153-162. Maud LEONHARDT SANTINI, Paris, Librairie arabe, Parenthèses/MMSH, Marseille, 2006. Nada TOMICHE, La littérature arabe traduite : Mythes et réalités, Paris, Geuthner, 1978. © Transeuropéennes, Paris & Fondation Anna Lindh, Alexandrie - 2010 23