faut-il un service civique obligatoire européen

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faut-il un service civique obligatoire européen
FAUT-IL UN
SERVICE CIVIQUE
OBLIGATOIRE EUROPÉEN ?
NOTE n° 274 - Fondation Jean-Jaurès - 24 juin 2015
Claire Bernot-Caboche*
* Professeur de collège
en ZEP, doctorante à
l’Université Lyon-2 en
sciences de l’éducation.
A
près les tragiques événements de janvier dernier, la mobilisation sans précédent
qui s’en est suivie a exprimé une inquiétude sur l’avenir et un refus de la violence.
La liberté individuelle est constitutive de notre République, mais elle s’inscrit
dans un cadre collectif plus large. Il y a un réel besoin d’élaborer un nouveau pacte
social où la solidarité reprendrait toute sa place. Le Conseil national de la Résistance
(CNR) l’a fait en son temps, nous devons aujourd’hui nous remettre au travail. Cela
nécessite que chaque individu dispose des fondamentaux, mais également d’un espace où
la créativité et la solidarité lui permettent de vivre heureux et dignement. Il est urgent de
redonner à la République tout son sens et un sens à la vie des citoyens, et notamment des
jeunes. La création d’un service civique universel, depuis le 1er juin 2015, devrait nous y
conduire. Certaines voix s’élèvent même pour défendre l’idée d’un service obligatoire qui
serait « fondé sur l’idée de fraternité et de solidarité, par lequel chacun d’entre nous, en
contrepartie des droits que lui garantit la République, acceptera comme l’un de ses devoirs
de contribuer au bien commun en donnant de son temps, (…) où l’égalité entre chaque
Français, quelle que soit son origine, est fondatrice »1. Cependant, ce projet doit s’inscrire
dans un projet de société plus large. Cela requiert de travailler sur nos valeurs – liberté,
égalité, fraternité et laïcité –, nos richesses et les potentialités créatrices des territoires
et des hommes et femmes.
Tout d’abord, l’éducation doit être protectrice et non excluante, dans une école
émancipatrice permettant d’apprendre à apprendre, à faire des choix et accompagnant
les élèves à l’autonomie et à l’acquisition de la liberté individuelle dans un collectif. Les
chiffres sont éloquents : une enquête de 2014 montre que seuls 35 % des jeunes interrogés
déclaraient avoir suivi une scolarité heureuse et 16 % à avoir été en souffrance2. De plus,
la formation des pratiques professionnelles doit être un levier pour accéder à l’emploi, qui
lui-même est la condition de l’autonomie. La formation doit être ouverte à tous, quels que
soit les acquis de base, nécessitant une réorganisation de l’offre autour d’un grand service
public, travaillant de concert avec le service public de l’orientation et celui de l’emploi. De
1. Appel pour un service civique obligatoire signé par plus de 400 parlementaires et de nombreux intellectuels
porté par le journal La Vie le 17 novembre 2005 suite aux émeutes des banlieues.
2. Enquête « Génération… Quoi ? » initiée par France Télévision, réalisée par internet auprès de 230 534
jeunes de 18-34 ans. Son but est de dresser un portrait de ceux que l’on appelle parfois la Génération Y
(disponible sur http://generation-quoi.france2.fr).
AVERTISSEMENT : La mission de la Fondation Jean-Jaurès est de faire vivre le débat public et de concourir
ainsi à la rénovation de la pensée socialiste. Elle publie donc les analyses et les propositions dont l’intérêt du
thème, l’originalité de la problématique ou la qualité de l’argumentation contribuent à atteindre cet objectif,
sans pour autant nécessairement reprendre à son compte chacune d’entre elles.
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même, la protection des personnes, dans un esprit laïque et républicain, est une de nos
valeurs essentielles. Les jeunes ne sont que 46 % à faire confiance à la police et autant
à la justice3. Les règles de vie et les outils législatifs existent, il faut les faire vivre et les
faire respecter, voire en améliorer la lisibilité, et faire acte de pédagogie en formant les
acteurs et les citoyens.
Par ailleurs, l’économie doit être conçue comme dynamique de la transformation de
notre espace européen, porteuse d’un message, dans l’idée de revenir à l’économie
réelle, en « dévirtualisant » le monde et particulièrement celui de la finance, pour se
rapprocher des besoins des habitants, en s’appuyant sur les dynamiques territoriales et
sur le développement local des filières porteuses d’emploi, pour que le progrès apporté
par les nouvelles technologies profite à tous les citoyens. Les jeunes interrogés sont 90 %
à penser que la finance dirige le monde4. Enfin, les valeurs du social – parce que l’égalité
ne se décrète pas mais s’organise – et de la citoyenneté sont primordiales. Être citoyen,
c’est faire partie d’une collectivité et c’est avoir la capacité d’agir sur sa vie et de la faire
progresser vers toujours plus de liberté, d’égalité, de laïcité et de fraternité.
Dans une France et une Europe peu accueillantes, un quart des jeunes se sentent rejetés
avant même d’avoir pu se lancer dans la vie. Basé sur le seul volontariat, le service
civique n’attire que les jeunes déjà conscientisés : il constitue alors certes une expérience
valorisante pour ces individus, mais sans avoir d’impact sur l’ensemble de la jeunesse, et
encore moins sur la société. Or pour pouvoir réduire les inégalités, c’est sur la société qu’il
faut agir, par des politiques publiques qui, plutôt que les accentuer, les réduiraient. Dans ce
contexte, comment améliorer le dispositif existant et lui donner une place prépondérante
et incontournable dans la vie de tous les jeunes, si ce n’est par la création d’un service
civique obligatoire en lien avec l’Europe ?
Un bilan de cinq années d’existence très positif
Le service civique volontaire existe depuis le 10 mars 2010, remplaçant le service civil
volontaire – mis en place par la loi du 31 mars 2006 pour compenser la suppression du
service militaire en 1998. Il a été porté par le Haut commissariat à la jeunesse, sous la
direction de Martin Hirsch, et soutenu par un large consensus politique. Le « référentiel
de missions », dont l’objectif est de préfigurer les contours opérationnels des activités du
service civique, a été réalisé par l’Inspection générale des affaires sociales. Une Agence
du service civique (ASC) a été créée pour assurer sa promotion, l’agrément des organismes
d’accueil ainsi que le contrôle et l’évaluation du dispositif. Le bilan est plus qu’encourageant
et montre qu’il répond à un besoin réel des jeunes. Prévu pour 10 000 jeunes en 2010, le
dispositif est monté en puissance et a permis à 32 000 jeunes en 2013 et 35 000 en 2014
3. Ibid.
4. Ibid.
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d’accéder à une mission d’intérêt général. Au total, ce sont plus de 65 000 jeunes (de 16
à 25 ans) qui se sont portés volontaires pour une action collective dans des domaines
aussi variés que la solidarité, le sport, l’éducation, la culture, les loisirs, la coopération
internationale, dans près de 4 000 organismes agréés – essentiellement des associations
mais aussi des collectivités territoriales, des hôpitaux ou des préfectures. Le service civique
est aujourd’hui victime de son succès. L’ASC reçoit cinq demandes pour une mission et
« limite pour les structures agréées le nombre de jeunes qu’elles peuvent accueillir »5. La
montée en puissance du service civique ne doit pas pour autant se faire au détriment de
la qualité de l’accueil, du suivi et des missions.
Le respect de la mixité sociale des jeunes engagés n’a pas toujours été à la hauteur
des enjeux, mais il tend à le devenir. « Soucieuse de cette responsabilité, l’ASC et ses
partenaires (principalement associatifs) ont œuvré dans ce sens. Aujourd’hui, malgré un
déficit de jeunes ne disposant pas du baccalauréat (25 % contre 30 %), le service civique
accueille 17 % de jeunes des quartiers bénéficiant de la politique de la ville (ce qui est
conforme à leur proportion dans la population) »6. Par ailleurs, l’Éducation nationale utilise
depuis 2012 le service civique pour lutter contre le décrochage scolaire. Sur son objectif
de 2013 de trouver une solution de raccrochage pour 20 000 jeunes, près de 20 % a été
confié au service civique accueillant plus de 3 600 jeunes décrocheurs et 5 000 en 2014.
Nous pouvons cependant nous poser la question des raisons de l’engagement des jeunes
volontaires. L’impact sur les jeunes ayant vécu cette expérience est très positif. « Ils
s’inscrivent dans un parcours vers l’emploi plus dynamique : 75 % des volontaires sont
soit en stage, soit en formation, soit en emploi, six mois après le service civique. Cet effet
sur le parcours professionnel et l’insertion est plus marqué pour les jeunes les moins
qualifiés : le service civique offre donc bien un “rattrapage” aux jeunes les moins bien
partis »7. Dès l’origine, ce dispositif a été visé par les critiques, arguant que les objectifs
sont louables mais que les missions de service civique sont utilisées par les structures
d’accueil en substitution à des embauches traditionnelles, masquant l’échec de la politique
de l’emploi car près de 50 % des jeunes commençant un service civique se déclarent
demandeurs d’emploi. L’ASC répond par l’argument suivant : « une mission de service
civique se caractérise par une démarche volontaire, un projet personnel, une action en
renfort d’utilité sociale (qui ne se substitue pas mais complète celle des professionnels)
et par un accompagnement pédagogique »8. Selon les volontaires sortis du dispositif en
2012, ils seraient 49 % à considérer que c’était l’expérience la plus utile pour définir leur
projet professionnel – contre 24 % pour la réalisation d’un stage. Cela se traduit chez 72 %
des volontaires par une vision précise du projet professionnel ou de formation à l’issue
5. Liberté, égalité, citoyenneté : un service civique pour tous. Rapport sur l’avenir du service civique, remis
par François Chérèque, président de l’Agence du service civique, à Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre
des Droits des femmes, de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, juillet 2014. On trouvera les résultats d’une
étude TNS-Sofres dans ce rapport.
6. Ibid.
7. Ibid.
8. Ibid.
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de leur service civique. Ils ont pu développer des compétences, acquérir de l’autonomie,
découvrir le milieu professionnel et le monde du travail. Ils estiment que cette expérience
est à valoriser dans le CV et lors des entretiens d’embauche, comme un facilitateur d’emploi
et un accélérateur pour l’orientation professionnelle.
Sur le plan de la citoyenneté, les résultats sont également de bon augure. En effet, « s’ils
n’ont pas été plus voter que les autres jeunes aux dernières élections européennes, ils voient
plus d’intérêt pour eux à l’Europe que l’ensemble des jeunes Français (72 % contre 56 %).
Mais ce qui les distinguent encore plus des autres jeunes, c’est qu’ils ont le sentiment
qu’ils peuvent contribuer à faire bouger les choses surtout là où ils habitent (80 % contre
62 %) et qu’ils sont prêts à rendre service à des proches ou voisins (96 % contre 89 %) et
même à donner du temps ou de l’argent à des associations d’entraide (84 % contre 64 %) »9.
Les jeunes apprécient la possibilité de profiter de cette expérience comme d’un tremplin
professionnel, tout en ayant un engagement solidaire envers autrui et la collectivité. « Les
missions sont diverses et contribuent à ouvrir l’esprit. Elles permettent de changer le
regard sur les autres ; 89 % des anciens volontaires se disent satisfaits de leur mission.
C’est un plébiscite ! Plus encore, les anciens volontaires sont quasi unanimes (94 %) à
estimer qu’avec le recul leur décision de faire une mission de service civique était une
bonne idée »10. De plus, tous les organismes ayant accueilli des jeunes en redemandent
l’année suivante.
La conclusion du rapport du président de l’Agence du service civique, François Chérèque,
va dans ce sens : « le service civique atteint donc bien ses objectifs de cohésion sociale et
renforce les jeunes dans un parcours de vie plus positif. Il est donc gagnant pour le jeune et
gagnant pour la nation. Il a trouvé sa place dans une période où parfois les Français doutent
de la jeunesse. Le service civique est un plus pour les relations intergénérationnelles, un
plus pour l’unité nationale, un plus pour les jeunes parfois en recherche de repères ». Le
service civique a été institué et organisé sur la base du volontariat, mais la loi précise qu’il
pouvait « à terme, être systématisé, en fonction d’une évaluation de son impact ». Ces
conclusions vont dans le sens de la généralisation.
Les objectifs d’un service civique obligatoire
Le service civique a été essentiellement utilisé au départ par les jeunes déjà sensibilisés,
issus des milieux intellectuels, plutôt favorisés, et bénéficiant d’un socle commun solide
et souvent supérieur. Il ne répond plus aujourd’hui à la demande de plus en plus grande
des jeunes qui l’utilisent plus comme un rempart à l’inactivité plutôt que comme un acte
citoyen. En 2014, ils ont été 150 000 à le demander, sans pour autant tous trouver une
place disponible. Le rendre obligatoire permettrait à tous les jeunes de se rassembler autour
9. Ibid.
10. Ibid.
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d’un même projet de société, d’imaginer l’avenir et d’en dessiner ensemble les contours. Il
permettrait de ne plus penser les politiques publiques en s’appuyant sur les seuls jeunes
déjà investis dans la vie publique.
Un service civique obligatoire donnerait l’occasion de développer les capacités de chacun
à vivre ensemble, à ne plus avoir peur de la différence, à donner de son temps et de son
énergie aux autres, à confronter ses idées, à s’exprimer en public, à écouter, débattre, créer
ensemble pour le plaisir de partager. Il serait un apprentissage de la citoyenneté et de la
solidarité par la mise en acte des valeurs qui fondent la République. Il serait un rempart
à la prise en otage de jeunes exclus par les mouvements fondamentalistes et terroristes.
Il faciliterait la mixité absolue – fille-garçon, sociale, éducative… – sans privilège et
sans contournement, rassemblant les jeunesses fractionnées par les politiques fortement
discriminatoires et ghettoïsantes des dix années de droite. Il serait « le lieu symbolique où
réside véritablement l’égalité. Cette égalité doit se traduire dans les faits. Il importe que,
quels que soient le statut social, l’âge, le sexe, la religion, chaque citoyen soit clairement
convaincu qu’il ne saurait y avoir de passe-droit dans un domaine si nécessaire à la cohésion
de la République, à la construction de l’Europe »11.
Il pourrait être ainsi le pilier central de la refondation du pacte social, mettant en cohérence
les politiques liées à l’éducation, à la formation, à l’emploi, à la jeunesse et même aux
seniors, dans une temporalité où les ruptures ne seraient pas considérées comme des
échecs mais comme des temps de respiration, voire d’orientation, au sens du latin « oriri »
– se lever, ou se relever, commencer à se former, débuter sa vie d’adulte. Il permettrait
d’améliorer ce qui peut l’être dans le paradigme classique – éducation, formation, emploi –
qui se voulait sans rupture, mais qui ne l’est plus, et d’accompagner les jeunes dans leur
projet de vie – leur métier d’« adulte ». Il doit répondre à « une double condition. Les
applications dans le temps, l’espace, la durée, doivent résulter d’une mise en œuvre la
plus souple et la plus pragmatique possible, en fonction des besoins du pays, des capacités
de chacun »12.
Pourquoi élargir le service civique à l’Europe ?
Le Service volontaire européen (SVE) offre déjà l’opportunité aux jeunes de vivre une
expérience de mobilité et d’engagement dans un autre pays. Il leur permet de découvrir
une autre culture et d’acquérir des compétences utiles à l’insertion socioprofessionnelle.
Chaque année, 6 000 jeunes y participent, dont 900 jeunes Français, selon des chiffres
de 2011. Ces missions en Europe sont très demandées par les jeunes qui voient là une
opportunité de découvrir d’autres jeunes, d’autres manières de vivre et de travailler, au-delà
11. Appel pour un service civique obligatoire, op.cit., 17 novembre 2005.
12. Ibid.
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des frontières. Ce sont 700 organisations françaises qui concourent activement à la mise
en œuvre de ces volontariats13, témoignant ainsi d’une adhésion notable de la société civile.
L’Europe s’est construite autour de l’idée d’une paix durable, grâce au développement
d’une solidarité de production entre la France et l’Allemagne, rendant impossible tout
affrontement. Puis elle s’est élargie progressivement à d’autres pays du continent européen.
Mais dans les faits, elle s’est attachée au marché commun, à l’agriculture, à la production… ;
elle a ouvert les frontières intérieures aux personnes et aux marchandises, mais n’a pas
développé autant qu’il l’aurait fallu le vivre-ensemble, le lien social. C’est un chantier à
venir, celui qui aurait pour but de faire vivre l’égalité et la solidarité entre les peuples, de
créer l’Europe sociale et citoyenne. L’A llemagne a commencé à en prendre conscience en
instaurant un salaire minimum calqué sur le nôtre. Pour autant, les citoyens européens ont
besoin de se connaître, et cela peut passer par la jeunesse, qui se sent la plus européenne
et n’hésite pas à dépasser les frontières, même si la confiance des jeunes dans l’Europe a
diminué en 34 ans, passant de 64 % en 1980 à 42 % en 2014.
Un service civique européen et obligatoire souderait les peuples autours d’un projet commun.
Face à la montée des intégrismes religieux et politiques, il s’avère nécessaire de construire
cette citoyenneté européenne. La création de l’Union européenne a gommé les risques de
guerre, mais la radicalisation favorise à la fois le repli sur soi et la réactivation de l’esprit
guerrier. Cela nécessite de travailler sur deux axes : l’apprentissage des langues pendant
la scolarité obligatoire – générale, technologique et professionnelle – si nous voulons que
les jeunes Européens communiquent entre eux, se comprennent et se rapprochent pour
dépasser les barrières sociales ; l’inclusion dans le socle commun de la connaissance de la
géopolitique des pays de l’Union européenne et des politiques nationales et européennes
si nous voulons qu’ils construisent ensemble une meilleure Europe pour demain.
« La réalisation de ce service civique doit s’appuyer sur le maillage territorial de nos
collectivités locales, sur les réseaux associatifs, sur le tissu de nos entreprises et bien sûr
des services publics »14. Les jumelages entre les villes nous ont donné l’exemple de la
faisabilité des échanges de personnes à coût modéré puisque son principe est de résider
chez l’habitant ; pourquoi ne pas imaginer une telle organisation pour les jeunes en service
civique ?
13. Jean-Claude Richez, Panorama des différentes formes de volontariat et de service civique en Europe. Rapport
d’études, INJEP, février 2011.
14. Ibid.
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Leviers et moyens
Fort du bilan de cinq années d’existence du service civique, le rapport Chérèque suggère
de réorienter le dispositif pour répondre à la demande à venir. Nous pourrions nous en
inspirer pour mettre en place le service civique obligatoire. Le rapport propose de :
1. « Élargir l’assiette du financement du service civique, grâce aux contributions
d’autres ministères utilisateurs de service civique. Assurer une meilleure
articulation du financement du service civique avec celui des emplois aidés.
Cofinancement par des opérateurs publics (collectivités, hôpitaux…). Recours
aux crédits européens. Taxes affectées ;
2. Faire évoluer le financement des structures accueillant des jeunes en service
civique en modulant l’aide de cent euros mensuelle selon le nombre et la diversité
(niveau de formation, handicap…) de jeunes accueillis ;
3. Permettre des dérogations à la durée de l’engagement (moins de six mois) et au
temps hebdomadaire de celui-ci (moins de 24 heures) en fonction de la situation
particulière du jeune (handicap par exemple) comme pour les emplois aidés ;
4. Permettre sous certaines limites le financement de certaines actions
ou composantes du service civique par des financements privés, mécénats
d’entreprises, dons de particuliers, produits solidaires… ;
5. Renforcer les fondamentaux du service civique : reconnaissance de cette
expérience dans les parcours des jeunes (formation, recherche d’emploi) mais
aussi dans l’accès à de nouveaux droits comme d’autres jeunes (transports, carte
étudiant, permis de conduire…) et un accès plus facile à la nationalité française
pour les jeunes volontaires étrangers. Permettre aux jeunes d’avoir une année
de césure dans leur cursus de formation pour faire leur service civique (entre
autres possibilités) ;
6. Faire progresser le mode de gouvernance de l’ASC au niveau national en
faisant rentrer au conseil d’administration les ministères co-financeurs, les
organismes accueillants (associations, assemblée d’élus) et des représentants
des jeunes ; mais aussi de la même façon au niveau des territoires »15.
La mise en place d’un service civique obligatoire (SCO) nécessiterait de mobiliser, en
France, plusieurs institutions :
• l’Agence du service civique volontaire ;
• les ministères concernés – jeunesse et vie associative, Éducation nationale
et enseignement supérieur, travail et formation professionnelle, défense, affaires
étrangères et européennes… ;
• les collectivités territoriales et notamment les régions qui pourraient
coordonner le SCO ;
• les élu-e-s à tous les niveaux ;
15. Ibid.
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• les structures d’éducation populaire ;
• les partis politiques et les syndicats ;
• l’ensemble des citoyens et notamment les seniors.
En Europe, il s’agit d’actionner les leviers suivants :
• l’Agence du service civique volontaire européen ;
• la Commission européenne par sa direction générale « EDU » (culture,
éducation et jeunesse) ;
• les territoires et les institutions ;
• les comités de jumelage ;
• les partis politiques, les syndicats et la société civile…
La mise en place de moyens pour le service civique obligatoire, afin d’inclure tous les
jeunes, exige de travailler sur plusieurs axes :
• inscrire dans la loi l’obligation de faire son service civique entre 18 et 25
ans – l’idéal aurait été pour tous un service à 18 ans, juste en fin de scolarité
obligatoire, avec une montée en charge programmée et répartie sur cinq années,
mais cela pourrait constituer un objectif pour 2020 ;
• transformer l’Agence du service civique en Agence du service civique
obligatoire ;
• proposer une réforme de la retraite avec la possibilité d’arrêter à soixante ans
contre l’engagement d’accompagner les jeunes en SCO sur le temps restant ;
• inscrire, dans la loi, l’obligation des trois fonctions publiques (État, hôpitaux
et collectivités territoriales) de prendre des jeunes en SCO au prorata du nombre
de jeunes habitants sur leur territoire en complément des associations ;
• réquisitionner les casernes et les centres d’hébergement collectif pendant
le temps commun qui pourrait se situer en automne, après les vacances d’été ;
• tisser des liens avec les pays d’Europe qui souhaiteraient créer la même
dynamique, et tenter de convaincre l’Europe d’inscrire ce projet dans la politique
jeunesse européenne ;
• proposer une indemnité au moins égale à celle du service civique actuel
comprise entre 573,65 euros et 680,15 euros par mois pour que les jeunes ne
soient pas sans ressources.
Dans le même temps, il est nécessaire de travailler sur l’amélioration des politiques
segmentées :
• faire vivre la refondation de l’école et la réussite éducative (pour ne plus avoir
aucun jeune exclu du système de formation initiale) ;
• rendre obligatoire la scolarité jusqu’à 18 ans pour éviter les ruptures précoces,
comme au Portugal qui l’a mis en place récemment (entre 16 et 18 ans, il n’y a pas
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de travail, il vaut donc mieux des jeunes à l’école ou en formation professionnelle
choisie plutôt que dans la rue) ;
• faire aboutir et vivre la réforme de la formation professionnelle et de
l’orientation, et réorganiser l’offre de formation en fonction des besoins réels de
la société ;
• améliorer l’offre d’emplois utiles en ouvrant notamment les emplois d’avenir
à tous les jeunes en situation d’« invisibilité durable » – ni en éducation, ni en
formation, ni en emploi, ni en accompagnement – jusqu’à 29 ans, et cela quels
que soient leurs origines socioculturelles et leur lieu d’habitation. L’offre doit être
élargie en fonction des besoins, aux niveaux quantitatif et qualitatif.
L’organisation du service civique obligatoire pourrait être découpée en deux temps. Le
premier serait un temps commun de deux mois, permettant de travailler sur les valeurs de la
République, celles qui nous rassemblent, mais également de faire un bilan de compétence,
de santé, des droits, et de commencer à travailler sur un projet. Le second temps, d’une
durée de huit mois, serait adapté à chaque jeune et offrirait un accompagnement pour
élaborer son projet professionnel, la reprise d’une formation professionnelle, des travaux
d’intérêt général (service civique volontaire actuel) et la création d’activités.
Répondre aux oppositions
Dans un contexte économique et social compliqué, où la confiance entre les générations
et dans le politique reste fragile, et alors que le commissaire aux droits de l’homme du
Conseil de l’Europe s’inquiète lui-même du « recul de la tolérance » en France et d’un
« inquiétant effritement de la cohésion sociale et du principe d’égalité »16, une grande cause
nationale rapprochant les jeunes ne devrait pas rencontrer d’obstacles infranchissables.
Cependant, certains avancent des arguments contre la généralisation du service civique.
Avec le service civique, on opposerait la jeunesse et les partis politiques. Pourtant, l’enquête
« Génération… quoi ? »17 confirme que les jeunes adhèrent massivement à l’item « L’État
devrait créer un service civil obligatoire alternatif à l’armée (humanitaire, hospitalier,
social…) » (81 % d’accord sur 152 867 répondants). De la même manière, 83 % (sur
155 543 répondants) réfutent l’affirmation selon laquelle « Il y a trop de libertés ». C’est
un faux argument pour freiner la généralisation du service civique.
Le service civique représenterait un coût financier important. C’est une vraie question,
mais François Chérèque propose des solutions dans son rapport : le service civique doit
prendre sur les autres budgets de la nation qui auraient ainsi moins à consacrer en matière
sociale et économique puisque le public aura glissé de l’inactivité à une activité ayant du
16. Maryline Baumard, Le Monde, 17 février 2015.
17. Enquête « Génération… quoi ? », op. cit.
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sens et facilitant l’insertion à son issue. Le coût des NEET18 en Europe – représentant 17 %
des 15-29 ans sans éducation, formation ni emploi – se serait élevé à 153 milliards d’euros
en 2011. Cette estimation correspond à 1,2 % du PIB européen19. Ce n’est qu’une question
de volonté politique : il s’agit de donner autrement, l’avenir de la jeunesse en dépend.
Il y aurait, par ailleurs, des difficultés à trouver une activité pour chaque jeune en service.
Or, si nous nous situons dans le cadre d’une grande cause nationale, une mobilisation
générale de tous les citoyens est possible. Si chaque fonction publique (État, hôpitaux,
collectivités territoriales) fait l’effort de trouver des missions aux jeunes en service sur son
territoire, si chaque entreprise associative prend sa part et que chaque citoyen donne de
son temps, nous pourrions avoir une montée en charge des jeunes en service civique d’ici
à 2020. Cela nécessite de demander à chaque échelon les efforts proportionnés au nombre
de jeunes habitant sur le territoire. La région ou le département pourrait coordonner la
gestion des places à trouver. C’est une question de responsabilité sociétale.
Dans une France où nous comptons trois millions de jeunes en situation de précarité, dont
un demi-million en invisibilité totale20 – ni en éducation, ni en formation, ni en emploi,
ni en accompagnement –, créer un service civique obligatoire permettrait de continuer à
rassembler toutes les générations autour d’un projet commun. Nous ne pouvons plus laisser
des jeunes à l’abandon après la scolarité obligatoire, professionnelle et/ou supérieure, alors
qu’ils ne demandent, le plus souvent, qu’à travailler pour devenir indépendants. Le statut de
citoyen en service civique serait un tremplin pour tous et un élément de cohésion sociale.
Ce projet demande un effort à la nation pour accueillir, non pas 100 000, mais de l’ordre
de 800 000 jeunes par an dans le dispositif d’ici à 2020. Ce service civique universel,
obligatoire et ouvert sur l’Europe pourrait rapprocher les générations et les pays dans un
projet commun de société. Il pourrait être un formidable outil démocratique pour redonner
toute sa place à l’humain, dans une République apaisée, et pourrait également contribuer
à l’émergence d’une Europe sociale et citoyenne, à l’image des rêves d’une jeunesse née
libre et européenne. Il appartient aux gouvernements d’avoir la volonté de mettre en œuvre
ce pacte républicain, et les citoyens de toutes générations suivront.
18. Not in Education, Employment or Training (ni étudiant, ni employé, ni stagiaire).
19. www.injep.fr/Le-cout-economique-des-NEET
20. Chiffres construits dans mon travail de thèse sur la jeunesse « invisible », les 15-29 ans sans solution,
sous la direction de Philippe Meirieu, à Lyon II, en m’appuyant sur l’enquête Emploi continue de l’Insee.
www.jean-jaures.org
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