États, nations et nations sans État : modèles et typologies
Transcription
États, nations et nations sans État : modèles et typologies
États, nations et nations sans État : modèles et typologies J’ai évoqué la semaine dernière le débat politique relatif à la «reconnaissance du Québec comme nation», lequel s’est (provisoirement?) clos par la résolution déposée à la Chambre des Communes par le Premier ministre Harper le 22 novembre 2006. Cette résolution, qui déclarait que «les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni», a évidemment suscité des réactions diverses et illustré à quel point le mot «nation» pouvait être interprété de diverses manières et était porteur d’une grande charge symbolique. Au Canada même, le mot n’a pas les mêmes connotations en anglais et en français. En français, il est évidemment coloré par la tradition «nationaliste», chargé d’une forte dimension ethno-culturelle, alors qu’en anglais, son sens est souvent plus proche de celui qu’il a, par exemple, lorsque l’on parle de l’Organisation des Nations Unies, laquelle regroupe évidemment des pays ou des États, qui eux-mêmes peuvent contenir plusieurs «nations» dans le sens évoqué plus haut. Ceci nous autorise à dire que, quelles que soient les intentions du Premier ministre Harper (et il est sûr qu’il n’a pas déposé cette motion par seul souci de clarification lexicale), son geste se situait en rupture avec l’usage traditionnel du Canada anglais (bien illustré pour sa part par la réticence de plusieurs députés libéraux à le suivre dans cette voie). Passons maintenant à une définition «savante» du mot nation, qui figure dans un ouvrage récent d’une auteure catalane, Montserrat Guibernau, dans un livre intitulé Nations without States. Political Communities in the Global Age. Selon Guibernau, une nation est : «un groupe humain, conscient de former une communauté, partageant une culture commune, attaché à un territoire clairement démarqué, ayant un passé commun et un projet commun pour l’avenir et réclamant le droit de se gouverner lui-même.» (p. 14) Une nation sans État est un groupe répondant à ces critères mais ne disposant pas d’un État (les Catalans, les Basques, les Québécois). Quelles remarques peut-on faire à propos de cette définition? D’abord, il s’agit d’une définition que l’on pourrait qualifier de «dense» : la nation est vue comme une entité dotée d’une évidente épaisseur ontologique et d’une volonté propre; c’est un «nous» au sein duquel le principe de cohésion l’emporte sur les divisions. Cette définition a-t-elle des conséquences normatives, i.e. suggère-t-elle des actions que l’on devrait mener ou que, du moins, l’on pourrait décrire comme légitimement déduites de la définition? Pour l’auteure, les nations sans État disposent de «l’unité culturelle mais non de l’institution politique correspondante considérée comme légitime par les membres de la nation». (p. 17) On notera ici l’équivalence établie entre une culture nationale et un État national. On notera également l’unicité conférée aux membres de la nation. L’auteure écrit également (p. 13) que de «définir une communauté spécifique comme une nation entraîne l’acceptation plus ou moins explicite de la légitimité de l’État qui dit la représenter ou, si cette nation n’a pas d’État propre, cela implique alors la reconnaissance implicite d’un droit de cette nation à se gouverner ellemême (…)». 2 Deux motifs au moins sont avancés par Guibernau pour expliquer la résurgence des nations sans État à l’époque actuelle. Le premier est le défi lancé à l’État-nation traditionnel (i.e. regroupant plusieurs nations au sens où elle utilise le terme «nation» : la France [avec ses Corses, ses Bretons, …], l’Espagne [avec ses Basques, ses Catalans, …], Canada [avec ses Québécois, ses Acadiens, …], le Royaume-Uni [avec ses Écossais, ses Gallois, …,] etc.) par la globalisation. Les organisations multi- ou supra-nationales ont remis en cause le caractère souverain de l’État-nation et la frontière jusqu’à récemment assez claire entre le dedans et le dehors. L’interdépendance économique accrue, notamment, a contribué à réduire la pertinence du territoire de l’État-nation comme unité économique centrale et favorisé l’émergence de dynamiques régionales (macro-régions comme l’Europe ou l’Amérique du nord ou régions de taille sub-étatique, souvent autour d’une métropole ou d’une grande ville). Cette situation a, si l’on veut, libéré un espace où pouvaient se déployer les nations «sub-étatiques». Le second est celui de la «cohérence civique». Selon l’auteure, le maintien de valeurs et de principes communs sont nécessaires au sentiment de communauté et de solidarité dont ont besoin les humains dans leur vie sociale. Or, les nations sans État ont la taille et les caractéristiques susceptibles de générer une telle cohérence, ce que n’ont pas les nations plus larges dans lesquelles elles sont englobées (de force). Ces dernières sont des «sociétés» plutôt que des «communautés», pour reprendre la dichotomie du sociologue allemand Tönnies; la solidarité qui s’y déploie est mécanique plutôt qu’organique (pour utiliser cette fois le langage du sociologue français Durkheim). Les nations sans État sont des communautés naturelles dont les racines plongent loin dans le passé alors que les «nations civiques» sont des créations artificielles récentes. Parmi les questions que l’on peut se poser à propos de ces énoncés de Guibernau et d’une série d’autres du même genre, je propose les suivantes : S’agit-il là d’énoncés décrivant la façon dont tout un chacun utilise le mot nation? S’agit-il là d’énoncés affirmant un lien logique entre deux jugements (tous les X ayant le droit de se gouverner, si x1 est un X, alors x1 a le droit de se gouverner)? Ces énoncés de Guibernau expriment à mon sens de façon saisissante le nationalisme tel que le définit l’anthropologue Ernest Gellner dans l’ouverture de Nations et nationalisme : «Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes.» (p. 11) Quels sont les motifs pour lesquels une nation a droit à un État qui soit «le sien» («le sien» voulant dire que les dirigeants de la nation définie culturellement sont des membres de celle-ci)? Le motif qui apparaît le plus clair est celui suivant lequel la survie et le développement d’une culture distincte supposent le contrôle d’un État distinct. Cela tient à ce que les États dans lesquels les nations sans État sont englobées ont été «homogénéisants» et ont cherché à supprimer les singularités des minorités nationales. Ces jugements nous sont familiers, mais ne sont pas aussi évidents qu’il le semble à première vue : dirait-on par exemple que pour qu’une religion survive et se développe, 3 elle a besoin d’un État distinct? Une autre question surgit alors : si la volonté d’homogénéisation est propre à tout État, celle-ci se reproduira-t-elle au sein des plus petits États formés à partir des nations actuellement sans État? Pour reprendre l’argument de Gellner, le nombre de nations potentielles (tel qu’on pourrait le déduire d’une définition à la Guibernau) est probablement beaucoup plus élevé que celui des États possibles et viables : «Si cette argumentation ou ce calcul sont exacts, il est impossible que tous les nationalismes soient satisfaits, en tout cas qu’ils le soient en même temps. La satisfaction de certains implique la frustration des autres. Ce raisonnement est encore renforcé, de manière considérable, par le fait qu’un grand nombre de nations potentielles vivent ou ont vécu, il y a peu de temps encore, non sur des unités territoriales compactes mais qu’elles étaient mêlées à d’autres, selon des modèles complexes. Il s’ensuit qu’une unité politique territoriale ne devient ethniquement homogène que dans certains cas : si elle tue, expulse ou assimile tous les non-nationaux. Il se peut que le refus de ceux-ci de subir pareils destins rende difficile la réalisation pacifique du principe nationaliste.» (p. 13) Je voudrais enfin terminer cette entrée en matière en évoquant trois jugements contenant les mots «nation» ou «nationalisme» : 1. On considère que chaque individu a une nation comme il a deux yeux et deux oreilles (suivant le jugement ironique et critique de Gellner, p. 18). La nationalité (au sens non juridique du terme) est en ce sens un attribut naturel, une dimension intrinsèque à la personne. 2. Le monde est naturellement divisé en nations (Anthony Smith, The Ethnic Origins of Nations). La nation est en ce sens l’équivalent chez les humains (ou dans les cultures humaines) des espèces chez les animaux et les plantes. C’est un principe de classification. 3. Être nationaliste est une attitude normale, naturelle, qui résulte de l’appartenance de chacun à une nation. On a ici en fait une explication causale : c’est la nation qui fait le nationalisme. L’objectif de cette leçon est double : 1. retracer sommairement, à travers une présentation chronologique des grandes «vagues» nationales de l’histoire moderne, comment de tels jugements ont pu en venir à apparaître «naturels» ; 2. offrir un survol des discussions théoriques plus récentes (i.e. depuis environ 1980) à propos de la nation et du nationalisme. 1. À chaque nation son État! Un survol historique Il est évidemment difficile de fixer une date de naissance précise de l’idée de nation. Pour certains auteurs (comme A.D. Smith), la nation a des racines fort anciennes et peut être vue comme le prolongement d’ethnies pré-existantes ou le résultat du métissage de telles ethnies. Dans cette perspective, la nation juive apparaît comme la plus 4 ancienne (voir cependant l’ouvrage récent de Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé). Il y a toutefois un large accord autour du fait que la nation devient une catégorie politique présente dans le discours à partir des grandes révolutions «bourgeoises» ou «démocratiques» des 17e et 18e siècles : révolution anglaise, américaine et française. Dans chacun des cas, on observe la constitution de dichotomies opposant la nation et l’étranger; dans l’Angleterre du 17e siècle, la nation protestante aux agents de la tyrannie (i.e. de la France absolutiste et catholique); dans l’Amérique de la Révolution, les patriotes aux traîtres; dans la France révolutionnaire, la nation et les patriotes aux ennemis et aux agents de l’étranger. Dans la première moitié du 19e siècle, les mouvements démocratiques et nationaux se confondent largement : Grèce, Pologne, Italie, Irlande, Amérique latine, etc. C’est qu’essentiellement la lutte pour des institutions représentatives se mène contre des puissances impériales : empires ottoman, russe, austro-hongrois, britannique, espagnol ou portugais. Les grandes dates révolutionnaires du 19e siècle – 1830, 1848 et 1870-71 – présentent presque toujours un double visage, démocratique et national. Il est à noter toutefois qu’en 1874, le Larousse décrit le mot «nationalisme» comme un néologisme. Au cours de cette période, toutefois, deux définitions ou conceptions de la nation se cristallisent, celle de la nation comme ethnos et celle de la nation comme demos, qui donnera lieu à l’opposition aujourd’hui classique entre conceptions ethnique et civique, ou encore allemande et française. Cette distinction apparaît de manière remarquablement claire dans un échange de lettres entre historiens français et allemands au moment de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. L’un des objets de conflit entre la France et ce qui sera très bientôt l’Allemagne tient à la possession de l’Alsace et de la Lorraine, deux provinces françaises dont les habitants parlent un dialecte allemand. Pour les historiens allemands, la nation est d’abord une communauté de race et de langue : par conséquent, l’Alsace-Lorraine est allemande. Pour les historiens français, parmi lesquels Ernest Renan, la nation est d’abord une communauté d’intérêts, d’affections, de souvenirs et d’espérance : elle suppose la libre adhésion des populations (la nation est «un plébiscite de tous les jours»), le désir de vivre ensemble; par conséquent, l’Alsace-Lorraine est française parce que ses habitants veulent être français. Notons en passant qu’il n’est peutêtre pas surprenant que la conception ethnique de la nation se soit développée chez les Allemands, qui ont connu tardivement (1871) l’unification politique et que la conception civique soit apparue chez les Français, qui avaient réalisé beaucoup plus tôt cette unité politique. Le lendemain de la 1re Guerre mondiale, qui voit la dissolution définitive des empires ottoman et austro-hongrois (et russe, mais, ici, l’URSS apparaît comme successeur de l’empire), voit une nouvelle vague avec la création de pays comme la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Pologne (reconstituée), les pays baltes, etc., au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes défendu notamment par le président américain Wilson qui cherche à s’imposer comme arbitre. Le lendemain de la 2e Guerre mondiale est marqué, lui, par la décolonisation, qui voit la dissolution plus ou moins rapide des empires coloniaux britannique (indépendance 5 de l’Inde et du Pakistan, notamment), français (indépendance du Maroc, de la Tunisie et de l’Algérie, entre autres), hollandais (qui abandonnent l’Indonésie), puis portugais (indépendance du Mozambique, de l’Angola, etc.). Une dernière vague, enfin, est associée à la dissolution de l’Union soviétique, de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie, des cas passablement différents et qui connaîtront des issues diverses. Mais le solde reste le même : une augmentation significative du nombre d’États légalement reconnus, au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela ne veut évidemment pas dire que la série est close, comme en témoigne la liste suivante de cas où un projet de sécession est en jeu : Irlande du nord, Corse, Pays Basque, Catalogne, Tchétchénie, Kurdistan, Palestine, Sahara occidental, Taïwan, Tibet, Tamouls du Sri Lanka, Cachemire, Flandre, Nouvelle-Calédonie, etc. 2. Les théories de la nation 2.1. Le renouvellement dans l’étude des nations et du nationalisme : On assiste à une sorte de boom dans l’étude des nations et du nationalisme à partir, plus ou moins, du tournant des années 1980. Pour prendre quelques ouvrages significatifs : 1983: E. Hobsbawm et T. Ranger, The Invention of Tradition B. Anderson, Imagined Communities E. Gellner, Nations and Nationalism 1985: M. Hroch, Social Preconditions of National Revival in Europe 1986: A. D. Smith, The Ethnic Origins of Nations (contre Gellner) 1990: E. Hobsbawm, Nations and Nationalism since 1780 1996: création de la revue Nations and Nationalism La vigueur du champ est attestée aussi par la parution d’un certain nombre d’ouvrages consacrés essentiellement à faire le point sur cette littérature. Ainsi, l’ouvrage de Delanoi et Taguieff en 1991, M. Guibernau, Nationalisms (1996), A. D. Smith, Nationalism and Modernism (1998), Ozkirimli, Theories of Nationalism (2000), etc. (Voir aussi le site : http://www.nationalismproject.org/) Comment expliquer ce renouveau ? Les textes plus récents insistent sur la conjoncture politique, notamment l’éclatement de l’URSS et de la Yougoslavie. Toutefois, plusieurs des textes de référence datent d’avant cette période et il faut prendre 6 en compte des facteurs intellectuels propres aux disciplines dans lesquelles se sont développées ces réflexions. Ainsi, Rogers Brubaker, dans Nationalism Reframed : Nationhood and the National Question in the New Europe, identifie quatre de ces facteurs : a. la popularité de l’analyse des réseaux, qui a conduit à s’interroger sur la manière dont, par exemple, se diffusent les idées nationalistes et contribué à remettre en question le caractère naturel et spontané que l’on attribuait au nationalisme (i.e. travaux de Hroch sur les sociétés patriotiques) ; b. la montée en force de la théorie du choix rationnel, dont l’individualisme méthodologique est incompatible avec la conception holiste ou collectiviste de la nation comme entité sui generis et jette le doute sur les motivations irrationnelles ; c. la popularité grandissante des théories constructivistes, i.e. qui voient dans les phénomènes sociaux des constructions plutôt que des choses données (ex. : la féminité, le sentiment maternel, mais aussi le sentiment national comme «construits») ; d. la popularité grandissante du postmodernisme et de l’intérêt pour l’éphémère, le changeant, le fluctuant, etc. qui heurte les conceptions «continuistes» de la nation. 2.2. Un modèle pour le classement et l’analyse des théories de la nation : Les auteurs qui font la revue des théories de la nation proposent généralement une typologie, i.e. une classification de ces théories selon certains de leurs caractères. Je propose pour ma part d’adopter un modèle qui retient quatre variables : 1. La dimension ontologique : elle répond à la question «qu’est-ce qu’une nation» ? Est-ce une entité sui generis, i.e. une sorte d’être ou de réalité collective, dotée d’une forte densité, voire d’une capacité de volition ? En fait, souvent, nous raisonnons ainsi, à propos de la nation ou d’autres collectifs : la nation québécoise «veut» ou «souhaite», la population «veut», les hommes, les femmes «pensent que», «souhaitent», la société «veut», etc., ce qui amène parfois des raisonnements absurdes (sagesse des électeurs, caractère «normand» des Québécois). Pour une version plus sophistiquée de la conception de la nation comme entité sui generis, rappelons-nous la définition de Guibernau : une nation est «un groupe humain, conscient de former une communauté, partageant une culture commune, attaché à un territoire clairement démarqué, ayant un passé commun et un projet commun pour l’avenir et réclamant le droit de se gouverner lui-même.» (p. 14) 7 S’agit-il plutôt de quelque chose de plus abstrait, i.e. d’un certain type de relation entre des personnes, propre à certaines conditions historiques ? De la même façon qu’on peut concevoir la classe sociale non comme une entité sui generis mais comme une collection de caractéristiques ayant une influence sur le comportement ou encore un «mode of conflict», on pourrait voir dans la nation un mode d’interaction ou de distinction. On pourrait dire qu’ici la nation est vue comme le résultat de l’application du principe nationaliste tel que défini par Gellner («Le nationalisme est essentiellement un principe politique, qui affirme que l’unité politique et l’unité nationale doivent être congruentes»). L’idée de communauté imaginée d’Anderson, i.e. l’idée suivant laquelle j’aurais plus en commun, ou du moins quelque chose de plus fondamental en commun, avec, disons un pêcheur francophone de Gaspésie qu’avec un collègue anglophone de McGill ou de Toronto, correspond bien à cette conception. On est ici moins devant un être collectif que devant une certaine «forme de cohésion». S’agit-il de quelque chose d’encore plus fuyant et plus changeant, d’une façon de voir le monde et de penser son rapport aux autres ? Un auteur comme Rogers Brubaker exprime bien cette position et déplace l’intérêt depuis la nation conçue comme entité vers ce qu’il appelle «nationhood» et «nationness», que je traduirais par «nationalité» (avec ses symboles et ses signes : drapeau, passeport, droits, …) et «nationalitude» (sentiment d’appartenance), ou, mieux à mon avis, par «nation instituée» et «nation vécue» ou «éprouvée». 2. La dimension temporelle : elle vise à définir le rapport des nations au temps. Les nations existent-elles, sinon de toute éternité, du moins depuis une longue période? Sont-elles le prolongement moderne d’ethnies qui les auraient précédées? On peut parler ici de «primordialisme», de «pérennialisme», de «continuisme» et on se situe dans le temps long. Les nations et le nationalisme sont-ils au contraire un phénomène moderne, qui correspond au passage de la tradition à la modernité, de la société agraire à la société industrielle, du féodalisme au capitalisme? On peut parler ici de rupture et de «développementalisme» et on se situe dans une perspective moyenne (2-3 siècles). Nations et nationalisme ne sont-ils pas même plutôt un effet discursif, des images qui se cristallisent à l’occasion de certains événements (avec, par exemple, la réaction à l’échec des négociations du Lac Meech en 1990 ou encore l’anecdote que raconte Joseph O’Neill dans A Blood-Dark Track)? On se situe ici dans l’événement, le discontinu. 3. La dimension méthodologique: elle vise à définir en quoi consiste l’étude des nations et du nationalisme selon la théorie en question. 8 Certaines théories (qui ne sont pas à proprement parler des théories mais plutôt des taxonomies) consistent essentiellement en un travail de définition des caractéristiques de l’objet «nation» et l’analyse se limite au repérage des équivalents empiriques des éléments de la définition à propos de tel ou tel groupe. D’autres théories (qui sont des théories au sens fort – théorie : ensemble de concepts et d’hypothèses visant à structurer l’explication d’un phénomène [selon la définition de G. Mace]) recherchent les mécanismes causaux qui rendent compte de l’émergence des nations et du nationalisme. Pour d’autres, enfin, le travail consiste à repérer et à décrire les formes instituées (drapeaux, monuments, constitutions, etc.), les discours et les pratiques qui témoignent du nationalisme. 4. La dimension normative : chaque théorie comporte généralement des conséquences normatives, explicites ou implicites. Rappelons-nous encore une fois le texte de Guibernau. Quelles étaient les conséquences normatives de sa définition de la nation? Pour l’auteure, les nations sans État disposent de «l’unité culturelle mais non de l’institution politique correspondante considérée comme légitime par les membres de la nation». (p. 17) On notera ici l’équivalence établie entre une culture nationale et un État national. On notera également l’unicité conférée aux membres de la nation. L’auteure écrit également (p. 13) que de «définir une communauté spécifique comme une nation entraîne l’acceptation plus ou moins explicite de la légitimité de l’État qui dit la représenter ou, si cette nation n’a pas d’État propre, cela implique alors la reconnaissance implicite d’un droit de cette nation à se gouverner elle-même (…)». D’autres théories ou définitions ont également des conséquences normatives évidentes. Par exemple, Gellner soutient qu’en raison du nombre nécessairement largement supérieur de nationalismes potentiels par rapport au nombre d’États potentiels économiquement viables, l’application du principe nationaliste est problématique et peut entraîner des conséquences fâcheuses («Il s’ensuit qu’une unité politique territoriale ne devient ethniquement homogène que dans certains cas : si elle tue, expulse ou assimile tous les non-nationaux.»). 9 Ces quatre dimensions sont résumées dans le tableau qui suit : Ontologie Entité sui generis dotée de volition Temporalité Pérennité ou continuité Catégorie Rupture analytique/structure tradition/ sociale Modernité Catégorie pratique/ Événementialité filtre cognitif Méthodologie Définition Typologie Identification Élucidation d’un mécanisme causal Normativité Devoir de préservation /droit à l’autodétermination Description des formes instituées, des discours et des pratiques Prise de conscience de l’inévitabilité comme des limites du nationalisme Devoir de démystification de la rhétorique nationaliste 2.3. Un classement des théories de la nation suivant une échelle de densité ontologique décroissante : Dans le graphique qui apparaît en fin du texte, on trouvera un ordonnancement de toute une série de théories/conceptions/définitions de la nation (et/ou du nationalisme) suivant ce que j’appellerais une échelle de densité ontologique décroissante. Ainsi, la première conception, que je désigne comme «nationalisme organique» et correspond à ce qu’on pourrait appeler aussi le nationalisme des nationalistes. C’est là qu’on trouve les définitions qui donnent le plus d’épaisseur (sociologique, historique, voire spirituelle) à la nation. À l’autre extrême, j’ai rangé la théorie de R. Brubaker, selon qui on peut analyser le nationalisme sans jamais postuler quoi que ce soit à propos d’une entité qui s’appellerait la nation et qui n’est, pour reprendre ses termes, qu’un «effet de champ», plus précisément une représentation qui devient active dans une certaine configuration du champ politique. Je dirai quelques mots sur chacune. 1. Le nationalisme organique : -Herder : selon cet auteur allemand, c’est le langage qui fait l’humain; le langage est synonyme de pensée; or, la langue ne peut être apprise que dans une communauté linguistique. Chaque peuple constitue donc une unité spirituelle distincte de toutes les autres et c’est cette singularité qui fait sa valeur. -Fichte : si la langue est le miroir de l’âme nationale, la pénétration d’impuretés étrangères lui fait perdre sa singularité et son authenticité; il faut donc purger la communauté nationale de la subversion des valeurs étrangères. 10 -Treitschke : l’État doit être fondé sur la nationalité, mais celle-ci ne doit pas être entendue dans un sens étroitement légal; s’y ajoute une relation, réelle ou imaginaire, fondée sur le sol et le sang. On trouve un prolongement de ces conceptions chez les nationalistes français comme Charles Maurras (nationalisme intégral) et Maurice Barrès («la terre et les morts»), chez les auteurs fascistes italiens (avec des variantes spiritualistes – Gentile – et biologisantes – Gini). La conception du temps qui correspond à cette conception en est généralement une de longue durée. Sur le plan méthodologique, il s’agit souvent de démontrer que X est une nation et, par voie de conséquence normative, dotée d’une valeur qu’il faut sauvegarder ou faire renaître. 2. La thèse sociobiologique (van den Berghe): Il s’agit d’une version scientifique d’une variante du nationalisme organique. Les nations ont un fondement génétique, en ce sens qu’elles sont des extensions à grande échelle des ethnies et des tribus, qui sont elles-mêmes à l’origine des familles étendues. L’ethnocentrisme et le nationalisme apparaissent comme un prolongement de la tendance de chaque organisme à maximiser la diffusion de ses gènes et à préférer ses proches. Le caractère irrationnel du sentiment nationaliste témoigne de son origine biologique. Ceci dit, l’origine génétique commune des membres de la nation est évidemment un mythe, en raison des migrations, des conquêtes et des métissages (voir CavalliSforza). Pourquoi alors ce mythe rencontre-t-il l’adhésion? Il ne rencontrera l’adhésion, dit van den Berghe, que s’il y a effectivement une homogénéité physique et culturelle assez forte au sein du groupe, une pratique de mariages entre ses membres, etc. Existence commune et endogamie sont des conditions nécessaires au développement du sentiment national et celui-ci est le reflet de celles-ci. (Mais ceci existe dans certains cas : les Basques.) Ici encore, on est dans le temps long (la continuité repose sur un fondement biologique). Encore une fois, l’identification d’une nation repose sur le repérage de certaines caractéristiques et certaines conséquences normatives résultent du caractère fondamentalement biologique du lien national. 3. Le primordialisme (Geertz) : il existe au sein des communautés des liens profonds tenant au sang (parenté ou quasi-parenté), à la race (caractères somatiques présents dans le phénotype), à la langue, à la région habitée, à la religion et aux coutumes. Les groupes ethniques se définissent par le partage de ces caractéristiques. L’apparition des mouvements sécessionnistes ou irrédentistes est fonction de l’existence de tels groupes au sein d’une unité politique et les tentatives pour créer un État souverain qui ne s’identifie à aucun de ces groupes ne peuvent que stimuler ces liens primordiaux. 11 4. La nation continuation de l’ethnie (Smith) : les nations modernes sont un prolongement d’ethnies plus anciennes que l’on peut faire remonter à l’Antiquité. Certains cas sont clairs (les Juifs), d’autres histoires sont plus sinueuses en raison des migrations, des conquêtes et des métissages. On ne pourrait toutefois comprendre la force émotive des nations si l’on ne prenait pas en compte leur héritage ethnique, les mythes et les mémoires que partagent leurs membres. 5. La nation communauté politico-culturelle stable : il y a un prolongement possible entre la conception de Smith et celle de Guibernau (qui insiste par exemple sur la permanence raciale des Basques). Mais voici une autre définition politico-culturelle de la nation : «La nation sociopolitique est une communauté politique distincte, formée d’une majorité linguistique, concentrée sur un territoire donné, et de communautés minoritaires, pour autant que cette majorité représente la plus grande concentration à l’échelle mondiale parlant la même langue et livrée au même contexte de choix.» (M. Seymour) Ici, ce sont les éléments linguistique et politique qui sont déterminants, mais, à la lecture du livre de Seymour, on voit bien que tout le propos est encore une fois de définir des traits empiriques qui permettront de classer des communautés dans telle ou telle catégorie et d’en tirer des conséquences normatives. 6. La nation produit du capitalisme : il existe une tradition marxiste de travaux sur la question nationale, liée aux problèmes des empires austro-hongrois et russes. Ainsi, Staline fut l’un des théoriciens marxistes orthodoxes de la nation : «La nation est une communauté stable, historiquement constituée, de langue et de territoire, de vie économique et de formation psychique qui se traduit dans la communauté de culture.» (Staline) Le lien entre capitalisme et nation reste toutefois vague. Plus récemment, des explications marxistes plus élaborées sont apparues. Pour Tom Nairn, un marxiste nationaliste écossais, ce n’est pas le capitalisme en soi, mais le développement inégal du capitalisme qui explique l’apparition du nationalisme dans les zones périphériques du monde ainsi que dans celles du capitalisme développé. Aux luttes de libération nationale des peuples colonisés répond la résistance nationaliste de la petite-bourgeoisie dans les zones victimes du colonialisme interne. 7. La nation et son rôle fonctionnel dans l’industrialisation (Gellner): la théorie de Gellner est probablement celle qui a soulevé le plus de discussion au cours des 20 dernières années au sein du champ. Il s’agit d’une théorie puissante, qui s’inscrit en fait dans une théorie plus vaste de l’évolution des sociétés. Pour Gellner, l’apparition des nations est liée au passage de la société agraire à la société industrielle. Dans les sociétés agraires, on trouve le modèle suivant : la classe dirigeante est stratifiée en couches horizontales (armée, administration, clergé) et domine des 12 communautés d’agriculteurs isolées verticalement. La classe dirigeante communique au moyen d’un idiome commun, mais les communautés paysannes dont elle exploite le travail sont segmentées et possèdent chacune leur langue vernaculaire. Les rapports sont vécus verticalement (de bas en haut et de haut en bas) et il n’y a pas de sentiment de communauté globale ni entre les communautés agricoles de base ni entre ces communautés et la classe dirigeante. Les «autres» sont pour ceux d’en haut ceux d’en bas et vice versa : «eux» et «nous». Il y a une coupure nette entre la haute culture lettrée de la classe dirigeante et les cultures populaires locales. L’éducation se fait pour l’essentiel au sein des familles et des communautés et cela convient à une société agraire. L’industrialisation est toutefois incompatible avec une telle structure sociale. La technologie sur laquelle elle repose et l’idée de croissance continue de la productivité appellent une main-d’œuvre mobile, polyvalente, bien instruite et pouvant communiquer dans un idiome compris de tous. Le niveau d’instruction qu’exige la nouvelle société ne peut plus se contenter de l’éducation familiale ou communautaire; elle appelle un système d’éducation moderne, que seul un État moderne est en mesure de créer et de soutenir. L’homogénéisation culturelle qui résulte du passage des populations à travers le système éducatif génère une conscience nationale, un sentiment d’identité. Le nationalisme n’est donc pas le prolongement d’un lien primordial ancien, mais le résultat d’une nouvelle forme d’organisation sociale, fondée sur la diffusion de la haute culture lettrée. En d’autres termes, ce n’est pas la nation qui fait le nationalisme, mais l’État et le nationalisme qui font la nation. Comment, dans ce modèle, un mouvement national se développe-t-il? Supposons, dit Gellner, que sur le territoire d’un État donné, il y ait inégale distribution des ressources. Une population B, originaire d’une zone déshéritée va migrer vers une zone plus développée où est installée un groupe A. Les A, soucieux de conserver leur position, vont discriminer les B en arguant de leur infériorité culturelle. Les B se distinguent désormais des A par un trait négatif, à savoir leur exclusion des privilèges. Ils tendront à considérer les A comme un autre groupe «national» et se mettront à cultiver leur distinction. Les intellectuels du groupe B, qui ont peu de chances d’être cooptés au sein de l’élite des A, en viendront à se dire que s’ils parviennent à détacher le territoire originel des B de celui des A, ils auront à leur tour un monopole sur toute une série de postes. Dans ces circonstances, l’existence de traits physiques ou culturels persistants est importante, puisqu’elle fournit un moyen facile de distinguer les «nôtres» des «autres». Gellner écrit : «Le nationalisme n’est pas l’éveil des nations à la conscience d’ellesmêmes : il invente des nations où elles n’existent pas – mais il a besoin de marques différentiatrices pré-existantes pour fonctionner, même si elles sont purement négatives.» 8. La nation «communauté imaginée» (Anderson/Hobsbawm): Benedict Anderson, spécialiste de l’Asie du sud-est, s’interroge sur la confusion terminologique relative au concept de nation et estime qu’il faut ranger la nation dans la même classe que la famille élargie et la religion, comme modes de liaison des individus, plutôt que de voir en elle une simple construction idéologique. Il s’agit d’une 13 communauté imaginée - «et imaginée comme à la fois limitée et souveraine». Elle est imaginée «parce que les membres même de la plus petite nation ne connaîtront jamais la majorité de leurs co-nationaux, ni ne les rencontreront, ni n’entendront parler d’eux individuellement, et pourtant dans l’esprit de chacun vit l’image de leur communion». Elle est limitée, parce que chaque nation a des frontières qui la séparent des autres nations (la nation suppose une division – l’humanité n’est pas une nation) et elle est souveraine, parce que née à une époque où la légitimité de droit divin s’effondrait et où un autre principe de légitimité devait s’y substituer. Elle est enfin une communauté, parce qu’imaginée comme une dimension horizontale (par contraste avec la société traditionnelle) et comme un lien profond entre ses membres. Il est à noter qu’Anderson ne nie pas la réalité d’une telle communauté – les nations sont imaginées, elles ne sont pas imaginaires au sens d’une illusion. L’émergence de la nation correspond historiquement à la chute de ces grandes communautés imaginées qu’étaient les religions. Ceci est lié, selon Anderson, (1) à l’exploration du monde non européen qui a révélé d’autres manières de vivre ensemble que celle qui s’identifiait à la religion, (2) à la décomposition progressive du langage sacré – le latin, langage de l’intelligentsia - et (3) à l’émergence des langues vernaculaires en raison de l’imprimerie (qui d’internationale devient une entreprise nationale). Que signifiait cela par rapport à l’émergence de l’idée de nation? La réponse tient dans le rôle joué par les religions dans la vie humaine : soulager la souffrance humaine en faisant appel au destin; transformer l’arbitraire de la fatalité par l’idée de salut qui instaure un lien entre vivants et morts. La nation constitue si l’on veut une version sécularisée des religions, en ce qu’elle remplit des fonctions semblables en liant passé, présent et futur, en subsumant l’individu sous la communauté. Anderson insiste beaucoup sur le rôle du capitalisme de l’imprimerie : à l’époque de la Renaissance, le marché du livre en latin est saturé; la réforme protestante, en même temps qu’elle brise l’unicité de la grande communauté imaginée du christianisme, fait surgir un marché du livre en vernaculaire; en même temps, on assiste à l’adoption de vernaculaires comme langue administrative. Donc, cette période est marquée par la structuration de champs unifiés d’échange et de communication sous le latin et par-dessus les vernaculaires parlés; dans ce contexte, l’imprimerie apportera à la langue une fixité qui offrira une base à l’idée de nations au passé immémorial. Pour Anderson, et c’est une idée originale et contestée de son livre, ce sont, pour diverses raisons, les communautés créoles (américaine, sud-américaines, etc.) qui ont développé au départ la conscience nationale et c’est l’Europe qui a repris cette image. Eric Hobsbawm insiste de façon plus marquée sur l’invention de la nation. Son livre sur l’invention des traditions est justement consacré à l’examen de toute une série de rituels et de traditions civiques, culturelles ou politiques qui sont en fait très récents. Hobsbawm distingue notamment une phase démocratique-civique, où l’archétype du nationalisme est fourni par la révolution française. Ce nationalisme vise à unir des populations sur des territoires assez vastes (c’est le cas des nationalismes allemand, 14 italien ou hongrois). À partir de 1870, le nationalisme devient ethno-linguistique et il n’y a plus de seuil inférieur à la revendication du droit à l’autodétermination. Le premier est élitiste et le second est plus populaire. Dans ce dernier cas, ethnicité et langue deviennent centraux et on observe un virage vers la droite (le terme «nationalisme» est d’ailleurs inventé au cours de cette période [Barrès : «un nationaliste est un Français conscient de ses origines»]). Sur le plan normatif, cette vision amène un jugement négatif sur le nationalisme, vu comme un principe de division, découplé de son rôle historique de construction de l’État et du marché. (Parenthèse : l’analyse de Hobsbawm est très proche de la distinction entre nationalisme civique et nationalisme ethnique, sur laquelle Brubaker apporte des remarques éclairantes.) 9. La nation comme «catégorie pratique» (Brubaker): Rogers Brubaker définit sa conception de la nation contre la conception réaliste et substantialiste de la nation. Toutefois, il ne se limite pas à critiquer le nationalisme organique, mais inclut dans cette critique les thèses de Gellner et Anderson, notamment. Il propose de considérer la nation comme (a) une forme institutionnalisée, (b) une catégorie pratique, et (c) un événement contingent. Le programme de recherche que cela implique est le suivant : (a) Étudier la nation comme forme institutionnalisée impose de retracer ou reconstruire le travail d’institutionnalisation de la nation accompli par les États «nationalisants», i.e. le travail de construction de la «nationalité» (nationhood), visant à faire coïncider les États territoriaux avec les «nations» : adoption de signes (drapeaux, fêtes, musées, ...), instauration de normes (linguistiques, culturelles, ...), comptages et catégorisation des populations (par les recensements, la production de cartes d’identité, …), ajustement des frontières, etc. (b) Considérer la nation comme une catégorie pratique veut dire qu’au lieu de se demander ce qu’est une nation, on devrait plutôt se demander ce que font des locuteurs lorsqu’ils utilisent le mot nation et lorsqu’ils définissent les contours d’une nation donnée. La réponse (générale) est que lorsqu’on parle d’une nation – la nation québécoise, par exemple – on se livre en fait à une activité de classement des personnes et des groupes et d’assignation de droits différenciés aux unes et aux autres. On a un exemple classique de cela dans les distinctions entre nations et minorités nationales, dont l’objet est toujours de nier à celles-ci des droits que l’on accorde aux premières. La nation apparaît ici comme un principe de vision (un prisme) et de division, un outil permettant de distinguer entre soi et l’autre, entre nous et eux, l’ingroup et l’outgroup. L’importance que jouera la nation comme filtre cognitif variera selon l’état du champ politique. 15 (c) Parler de la nation comme d’un événement contingent, enfin, repose sur un double contraste : (1) celui entre la nation conçue comme entité et la nationalitude (ou nationness) comme propriété variable des groupes, des relations, etc. et (2) celui entre la nationalité comme quelque chose qui se développe et la nationalitude (ou nation vécue) comme quelque chose qui survient. La nationalitude apparaît ainsi comme un schème cognitif précaire plutôt que comme le résultat du développement de tendances économiques, politiques ou culturelles profondes. Textes cités : Anderson, Benedict. L’imaginaire national : réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 2002. Barrès, Maurice. Scènes et doctrines du nationalisme, Paris, Plon, 1925, 2 vol. Brubaker, Rogers. Nationalism Reframed : Nationhood and the National Question in the New Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. Cavalli-Sforza, Luca et Francesco Cavalli-Sforza. Qui sommes-nous? Une histoire de la diversité humaine, Paris, Albin Michel. 1994. Delannoi, Gil et Pierre-André Taguieff. Théories du nationalisme, Paris, Kimé, 1991. Geertz, Clifford. The Interpretation of Cultures, New York, Basic Books, 1973. Gellner, Ernest. Nations et nationalisme, Paris, Payot, 1989. Guibernau, Montserrat. Nations without States. Political Communities in a Glogal Age, Cambridge, Polity Press, 1999. Hobsbawm, Eric. Nations et nationalisme depuis 1780 : programme, mythe, réalité, Paris, Gallimard, 1992. Hobsbawm, Eric and Terence Ranger. The Invention of Tradition, Cambridge, Cambridge University Press, 1983. Hroch, Miroslav. Social Preconditions of National Revival in Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 1985. Nairn, Tom. The Break-Up of Britain: Crisis and Neo-Nationalism, London, New Left Books, 1977. O’Neill. A Blood-Dark Track: a Family History, London, Granta, 2001. Renan, Ernest. «Qu’est-ce qu’une nation?», conférence faite en Sorbonne le 11 mars 1882, en ligne : http://ourworld.compuserve.com/homepages/bib_lisieux/nation01.htm. Sand, Shlomo. Comment le peuple juif fut inventé, Paris, Fayard, 2008. Seymour, Michel. La nation en question, Montréal, L’Hexagone, 1999. Smith, Anthony D. The Ethnic Origins of Nations, Oxford, Blackwell, 1986. - Nationalism and Modernism: a Critical Survey of Recent Theories of Nations and Nationalism, London, Routledge, 1998. Staline, Joseph. Le marxisme et la question nationale et coloniale, Paris, N. Bethune, 1974. Van den Berghe, Pierre L. The Ethnic Phenomenon, New York, Praeger, 1987. 16 Nationalisme organique Sociobiologie (van den Berghe) Liens primordiaux de sang, de langue, de coutume (Shils, Geertz) La nation, continuation de l’ethnie (Smith, Connor) Communauté politico-culturelle stable (Guibernau, Seymour) La nation, produit du capitalisme (Nairn) Nation inventée/communauté imaginée (Hobsbawm, Anderson) La nation comme forme instituée et événement contingent (Brubaker) La nation et le nationalisme comme réponse à l’industrialisation (Gellner)