Ferrant Job

Transcription

Ferrant Job
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Le livre de Job :
l’omnipotence « pare-honte »
A. Ferrant *
Le livre de Job confronte à une problématique qui pose la question de la honte par son
absence même. Job traverse une situation extrême, ou une situation limite, et le texte peut être
lu comme le compte rendu du travail psychique auquel le personnage est contraint pour
survivre en particulier sous l’angle du lien à l’objet interne et de la fonction de l’idéal.
À aucun moment, Job n’est touché par la honte ou par la culpabilité, malgré toutes les
tentatives exercées par ses amis. Sa femme va jusqu'à lui conseiller de se suicider en
maudissant Dieu. La honte est absente de l’univers psychique de Job et s’il la mentionne en
passant, c’est pour dire combien il ne se sent ni honteux ni coupable car il n’a rien fait de
répréhensible. Évoquer la classique dénégation n’a ici aucun sens car Job est « réellement »
innocent dans la mesure où il est l’objet d’un pari entre Dieu et le satan qui se fait fort de
démontrer son hypocrisie. L’enjeu est ailleurs.
L’absence de honte est donc énigmatique car tout, dans cette situation, est source de
honte. Job est abandonné de tous, expulsé à la périphérie de la ville sur un tas de détritus, la
peau rongée par un ulcère. Il a tout perdu, ses biens, sa réputation et sa famille. Comble de
l’abandon, Dieu le prête de façon assez « sadique » aux turpitudes du satan. Comment Job
parvient-il à traverser une situation honteuse sans éprouver de honte ? Qu’est-ce qui change
en lui ? Peut-il survivre à un tel désordre traumatique sans être fou, et de quelle manière ?
Tel nous paraît être l’enjeu du livre de Job : il échappe à la honte par un délire
grandiose. La fin du texte, nous allons le voir, confirme cette hypothèse : Dieu sauve Job de la
honte en restaurant le lien et l’histoire.
L’adversaire, c’est le satan 1, le diviseur ou le diable. Le diabolique sépare alors que le
symbolique rassemble. Le satan tente de détruire le lien entre Dieu et Job en mettant au jour la
duplicité fondamentale de l’homme. Le satan en sait long sur la vie psychique de Job car, audelà de la confiance apparemment maintenue, nous allons voir que c’est la croyance ellemême qui devient une arme contre Dieu. Le livre de Job peut enfin être lu comme une séance
* Professeur de psychopathologie, Université Lumière-Lyon 2 ; Psychanalyste, SPP
1 Nous écrivons « le satan » sans majuscule. Dans l'empire perse, le « satan » était un conseiller chargé de
mesurer et d'éprouver la sincérité et la fidélité des puissants autour du roi. Nous devons cette précision à PierreYves Brandt, Professeur de psychologie de la religion, Université de Lausanne.
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de psychodrame. Les personnages représentent différents aspects de la psyché de Job et
actualisent plusieurs formes de lien aux objets.
Nous ne commentons que le prologue et l’épilogue en laissant de côté la dynamique
des dialogues. Les éléments que nous souhaitons faire apparaître sont en effet condensés dans
ces deux moments introductifs et conclusifs du texte 2.
La vie psychique de Job
Job est présenté comme un homme riche et intègre. Il craint Dieu et s’écarte du mal. Il
est père de sept fils et trois filles qui mangent et boivent souvent les uns chez les autres.
Lorsque ces festins sont achevés, Job les fait venir pour se purifier. Levé dès l’aube, il offre
un holocauste pour chacun d’eux : « Peut-être mes fils ont-ils péché et maudit Dieu dans leur
cœur ! » Job répète ces gestes de purification lors de chaque festin (TOB, p. 1453).
Le texte nous propulse alors, sans transition, à la cours du Seigneur. L’adversaire est
là. Le Seigneur lui demande s’il a remarqué Job, qui n’a pas « son pareil sur terre ».
L’adversaire répond qu’il suffit d’enlever à Job tout ce qu’il possède pour que sa foi, et son
intégrité, vacillent. Alors le Seigneur met tous les biens de Job entre les mains de l’adversaire.
Á condition de ne pas le blesser, il peut éprouver sa foi (TOB, p. 1453-1454).
Dans cette première séquence, nous passons d’une scène à l’autre, comme dans une
séance de psychanalyse ou de psychodrame on passe associativement d’une représentation à
l’autre, d’un jeu scénique à l’autre. Job est avec ses enfants ; le Seigneur est avec les siens.
Dès le départ, une topique psychique est présente. La famille du Seigneur est en écho, et en
miroir de la famille de Job.
Le monde céleste peut être compris comme une représentation du monde interne où se
trouvent les clés qui permettent de comprendre les enjeux manifestes de la vie psychique de
Job. Les aspects dynamiques se répondent étroitement : le doute qui saisit Job après chaque
fête résonne avec le doute instillé par l’adversaire. La purification systématique constitue un
symptôme sur le mode obsessionnel qui répète le rituel conjuratoire au cas où quelque chose
aurait pu se produire. L’adversaire qui explicite – interprète ? – la crainte de Job, est
apparemment plus fin clinicien que le Seigneur : il met en doute l’intégrité du bel ensemble.
Si Job éprouve le besoin de se purifier répétitivement, c’est qu’il a quelque chose à cacher.
2 Afin de ne pas alourdir le propos nous ne citons pas les textes in extenso mais nous renvoyons
systématiquement à la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible, 1975). Nous utilisons la traduction d’André
Chouraqui (La Bible, 2003) dans la discussion d’une divergence d’interprétation de la fin du texte.
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Le Seigneur vante son serviteur de façon appuyée, à la manière d’un défi, comme s’il
l’« offrait » à l’adversaire, ou comme s’il n’était pas vraiment convaincu de la pureté de sa
foi. Il accepte avec trop d’empressement l’expérience de destructivité à laquelle va se livrer le
satan.
Le premier traumatisme
Le premier traumatisme voit disparaître d’un coup toutes les richesses et tous les
enfants de Job (TOB, p. 1454). La réaction de Job mérite d’être citée in extenso :
Alors Job se leva. Il déchira son manteau et se rasa la tête. Puis il se jeta à terre, adora
et dit :
« Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai.
Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté :
Que le nom du Seigneur soit béni ! »
En tout cela, Job ne pécha pas. Il n’imputa rien d’indigne à Dieu.
Le passage de la douleur à la soumission est immédiat. Il n’y a pas le moindre
sentiment de révolte. La violence de la douleur est toute entière contenue dans les gestes
accomplis et se transfère apparemment sans reste au sein de la croyance. Tout se passe
comme si le moi n’était pas entamé par le traumatisme vécu.
Comment comprendre cette immédiateté qui, quelle que soit sa nature, fait
symptôme ? Deux axes se dégagent. L’un passe par l’omnipotence narcissique, et l’autre pose
la question de l’étayage sur le corps propre.
L’omnipotence narcissique et le corps
On a le sentiment qu’il manque un maillon dans ce renversement brutal car Job ne dit
rien de la mort de ses enfants.
Dans ce type de contexte, la clinique montre que les réactions qui accompagnent la
douleur font quelquefois appel à des mécanismes de type délirant. Les parents disent que
l’enfant est toujours présent et leur conviction s’accompagne de moments hallucinatoires.
Cette forme d’aménagement de la douleur suppose un clivage qui maintient la psyché en
double régime sur une durée plus ou moins longue. La mort de l’enfant est alors
simultanément reconnue et déniée. Cet aménagement souligne l’enjeu de la perte et du
traitement de la douleur consécutive à cette perte. La psyché ne se résout pas à reconnaître la
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perte et sauve son intégrité en construisant, dans l’urgence, une interprétation délirante de la
réalité.
Ce double régime psychique spécifique fait défaut dans l’histoire de Job : tout semble
se jouer au sein d’une sphère narcissique où l’objet n’a aucune place. Il n’y a pas création
d’une néo-réalité dans laquelle l’objet perdu est encore hallucinatoirement présent. On voit
donc se dessiner ici une problématique essentiellement narcissique.
Job « sauve » son narcissisme pour ne pas se désorganiser. L’investissement d’objet
est converti en investissement narcissique. La théorie de la cause qui apparaît souvent dans ce
type de clinique est rabattue sur la volonté divine et évacue d’un trait la question de la
culpabilité. C’est précisément l’absence de culpabilité, comme garante et comme signe du lien
objectal, qui apparaît comme symptôme du processus dans lequel Job est engagé.
L’expression « Sorti nu du ventre de ma mère, nu j’y retournerai » est frappée
d’évidence. Le corps propre forme une continuité de la naissance à la mort. Il est constitutif
du sujet même s’il reste contingent et limité. C’est sur cette continuité que Job prend appui.
Trois facteurs, toutefois, retiennent l’attention :
- on doit distinguer la nudité physique et la nudité psychique (Ferrant, 2003a).
L’enfant ne sort pas vraiment nu du ventre de la mère. Il est déjà investi – vêtir et investir ont
la même racine – par la mère. Il est bercé depuis longtemps par les rêveries maternelles et
niché au creux du berceau psychique tissé par son environnement ;
- la nudité de la mort n’est pas symétrique à la nudité de naissance ; la fin n’est pas
superposable au début : la perspective de la mort implique nécessairement la confrontation au
deuil du monde des objets investis et de soi-même ;
- le Seigneur qui donne et ôte prend valeur de référent paternel. La passivité devant le
père peut-être envisagée comme une forme d’activité retournée. Job se soumet activement au
père. Il est maître de sa vie, jusque dans l’acceptation de la loi paternelle.
Ces trois éléments esquissent la trace d’un clivage : les temps de la naissance et de la
mort sont rabattus l’un sur l’autre en référence avec la mère, et disjoints des éléments
paternels. Nous reviendrons ultérieurement sur ce point.
Nous supposons, à partir de ces indices, l’existence d’un noyau pathologique de la
croyance jobienne. Ce noyau est constitué par le déni de la perte, le transfert immédiat de
l’investissement d’objet en investissement narcissique et l’absence de culpabilité. Job évite la
désorganisation psychique consécutive à la douleur par la mise en œuvre d’un investissement
narcissique exempt de culpabilité. En s’en remettant complètement à Dieu, il maintient sa
cohérence psychique : il est toujours quelqu’un. Mais cette cohérence a un prix : l’effacement
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de l’objet, le surinvestissement du pôle narcissique omnipotent en agrippement forcené à
l’objet Dieu et l’appui sur le corps. Si l'on envisage cette possibilité, les reproches adressés
par Dieu à la fin du texte sont fondés. C’est précisément cette défense narcissique que le
satan, fin clinicien, va attaquer frontalement.
Le deuxième traumatisme
On se retrouve dans le monde céleste. Le Seigneur s’adresse à l’adversaire, qui répond
sur le même registre que lors du premier dialogue. Le ton du Seigneur est encore un peu trop
affirmatif et l’adversaire saisit l’opportunité qui lui est offerte.
Le satan, en surmoi sévère et cruel, dénonce la position foncièrement narcissique de
Job. Il souligne que Job n’est frappé que dans ses possessions, pas dans son image : le
narcissisme n’est pas suffisamment touché. En expérimentaliste avisé, l’adversaire propose la
construction d’un dispositif : après avoir arraché les possessions et la famille, il faut attaquer
« ses os et sa chair » et observer ses réactions (TOB, p. 1454). Comment va-t-il se comporter
lorsqu’il sera touché au corps, blessé dans son image et abandonné de Dieu ? Le satan
propose la construction d’un dispositif de torture, tel qu’on le rencontre dans toutes les
guerres : on place le sujet en situation de détresse afin de lui faire avouer ce qu’il cache.
Job est frappé par la lèpre et s’installe sur un dépotoir où l'on jette la vaisselle et les
cendres. Sa femme lui dit : « Vas-tu persister dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! »
Job lui répond : « Tu parles comme une folle 3. Nous acceptons le bonheur comme un don de
Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions-nous pas aussi ? » (TOB, p. 1455).
Relégué à la périphérie de la cité parmi les détritus, la lèpre – ou les ulcères
(Chouraqui, La Bible, 2003) – recouvrant son corps, Job est difficile à regarder. Dans la ligne
proposée par René Girard (1985), la lèpre représente l’effet du retournement lié à la violence
mimétique : on ne regarde plus Job avec admiration mais avec horreur. Nous avons rencontré
plus haut une thématique proche dans le texte de Louis Ferdinand Céline et le regard en biais.
Nous soulignerons deux éléments complémentaires. On peut d’abord penser que cette
symptomatologie corporelle s’inscrit dans le cadre d’une réaction psychosomatique majeure.
La lèpre – ou l’ulcère malin – est la conséquence directe du bouleversement traumatique.
Cette pathologie représente ensuite le basculement, du dedans vers le dehors, de ce qui devait
3 André Chouraqui traduit : une « charogne » (La Bible, 2003).
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rester caché. La lèpre inscrit la maladie sur la peau de Job. Sa peau, devenant malade, expose
le noyau profond de sa croyance, sa distorsion centrale.
Le clivage est donc visible. Job maintient psychiquement sa croyance « folle » et
expose, en même temps, sa nature pathologique à travers le symptôme corporel. On songe
évidemment au Portrait de Dorian Gray de Oscar Wilde (1891) qui garde trace de toutes les
turpitudes, alors que le personnage conserve une éclatante jeunesse. D’un point de vue
psychopathologique, la conviction délirante et la lèpre de Job sont équivalentes dans la
mesure où l’une dit le fond de l’autre.
Il existe enfin une troisième perspective. La honte surgit lorsque quelque chose qui
aurait dû rester secret apparaît au grand jour. Les ulcères qui couvrent le corps de Job ne
suscitent cependant aucun sentiment de honte : Job ne se cache pas, il ne fuit pas le regard
d’autrui. Est-il éhonté, comme certains sujets en grande désocialisation peuvent l’être ?
Souffre-t-il de ce que Furtos et Laval (1998) désignent comme un syndrome d’auto-exclusion,
c’est-à-dire d’un véritable déni de lui-même, de ce qu’il ressent ?
Pourquoi, dans l’accumulation des traumatismes, l’adversaire épargne-t-il la femme de
Job ? Sa disparition serait-elle moins douloureuse que les autres et aurait-elle constitué un
soulagement ? Doit-on imaginer que la survie de cette femme doit être rangée comme un
traumatisme supplémentaire ? Au-delà de l’humour facile que suggère ce point, il faut
souligner que la femme de Job parle la langue de l’adversaire : elle propose la rupture du lien,
le suicide, comme solution ultime. Quand elle lui demande s’il va persister dans sa foi, elle
exprime une réaction humaine normale. En dénonçant l’intégrité de Job, elle souligne une
situation de détresse radicale et de désaide. N’importe qui, en de telles circonstances,
sombrerait effectivement dans le désespoir. Quand on a tout perdu, quand on est abandonné
par Dieu, la vie est impossible. Il ne reste qu’à mourir en proférant des malédictions, comme
un cri d’ultime révolte. Cette femme énonce une vérité simplement humaine : Job ne peut pas
conserver la foi sans être fou. Même si elle se fait alors porte parole de l’adversaire, il n’en
reste pas moins qu’elle exprime une vérité douloureuse : Job sombre dans la folie.
Il l’accuse d’être folle – une « charogne » (Chouraqui) – et on est frappé par l’aspect
projectif de cette accusation. C’est Job qui est désormais fou et qui ressemble à une charogne
mais il devient fou pour ne pas sombrer dans une folie plus désorganisante encore.
La situation prend alors la forme d’un nœud paradoxal. Le contrat passé entre Dieu et
l’adversaire exclue l’éventualité de la mort de Job. Ce dernier, refusant la solution du suicide,
se place donc dans la ligne de la volonté du Seigneur auquel il reste apparemment fidèle. Mais
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plus Job s’efforce d’échapper au désespoir en s’accrochant à sa foi, plus il renonce à une part
d’humanité.
La clinique apporte ici quelques éléments complémentaires. Primo Levi, à la fin de sa
vie, considérait que les rescapés des camps s’étaient d’une certaine façon « organisés » pour
survivre. Dans son esprit, « s’organiser » impliquait une contamination par la folie du camp.
Dans cette forme de situation extrême, seule la mort pouvait sauver de la déshumanisation.
On est ainsi conduit à penser que Job s’organise pour survivre en maintenant sa cohérence de
façon forcenée. C’est précisément cette cohérence maintenue qui va constituer, à la fin du
texte, l’enjeu de la confrontation avec Dieu. La croyance de Job est une croyance
extraordinaire au sens où, en s’arc-boutant sur sa conviction, il s’élève au niveau de Dieu et
lui tient tête. Sous couvert d’une foi répétitivement proclamée, Job défie Dieu. Le symptôme
de cette lutte frontale, à égalité avec Dieu, réside dans l’absence totale de culpabilité et de
honte. La culpabilité et la honte sont l’apanage de l’humain. Seul Dieu, dans cette perspective,
échappe à la culpabilité et à la honte.
La subjectivité blessée et la sauvegarde narcissique
Avant d’aborder rapidement la confrontation finale, essayons de nous représenter la
position de Job.
La première série traumatique impose à Job un sauvetage identitaire en urgence. La
perte d’objet est déniée, après un premier temps d’expression de la douleur. Tout est
transporté dans le lien avec l’objet interne Dieu. En même temps, la continuité corporelle à
travers la nudité est affirmée. Cette procédure défensive contre la désorganisation passe donc
par le narcissisme, un collage à la toute puissance divine et l’étayage sur le corps. La nature
essentiellement narcissique de cette défense n’échappe pas à l’adversaire qui impose un
deuxième traumatisme visant précisément le corps. On peut toutefois considérer ce deuxième
traumatisme comme une conséquence du premier, et envisager la lèpre comme une réaction
psychosomatique. L’intégrité psychique est alors maintenue dans le lien à l’objet Dieu au prix
de la désorganisation du corps. Un nouveau clivage intervient : Job n’est pas atteint ou touché
psychiquement par la lèpre. Le travail de subjectivation est cassé : Job n’habite plus son corps
et renforce le collage avec Dieu.
Ces deux temps traumatiques s’appuient fondamentalement sur une même procédure
défensive. Job se coupe chaque fois de l’expérience vécue : déni de la perte dans le premier
temps, déni du corps dans le second temps. C’est ce qui caractérise la position pathologique
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de Job : l’affirmation de son innocence prend appui sur un déni et implique une complétude
narcissique forcenée à travers le lien à l’objet interne Dieu.
Quelle est la nature de cet objet que Job appelle Dieu ?
On peut dire que, dans ce contexte, Dieu n’est plus Dieu : c’est un objet narcissique
issu d’un clivage. On observe alors une situation clinique particulière qui conduit à
reconsidérer le prologue sous un autre angle : la disparition du doute implique une situation
folle. Au-delà d’une symptomatologie d’allure obsessionnelle le doute jobien était garant de
l’authenticité du lien : l’incertitude fondait l’authenticité. En mettant cette incertitude à
l’épreuve, l’adversaire déclenche un processus qui, impliquant le renforcement contraint du
lien de confiance, ouvre sur une situation radicalement opposée : plus Job affirme sa
confiance et sa foi, plus il s’en éloigne. En se coupant de la honte, Job perd son humanité et
défie Dieu. L’objet Dieu s’est fétichisé : il n’est plus complètement vivant. C’est précisément
ce que Dieu va reprocher à Job avec, à notre sens, une pointe de mauvaise foi.
Horreur et désaveu ou désaveu et appui ?
Nous franchissons toute la partie centrale formée par les échanges entre Job et ses
amis pour arriver au dialogue terminal entre Dieu et Job.
Dieu apostrophe Job et lui demande qui dénigre ainsi la providence par des discours
insensés ? Où était Job quand Dieu a fondé la terre ? Job a-t-il, une seule fois, commandé
l’ordre des journées (TOB, p. 1504) ?
Dieu fait alors voyager Job dans le temps et dans l’espace. Si, lors du prologue, deux
mondes étaient en regard l’un de l’autre, la scène du psychodrame jobien s’élargit maintenant
à l’univers entier, et c’est une gigantesque scène primitive qui se déploie dans le discours
divin.
Dieu évoque les commencements de tout (TOB, p. 1506) :
Connais-tu le temps où enfantent les bouquetins du rocher ?
Surveilles-tu le spasme des biches ?
Comptes-tu les lunes qu’elles remplissent ?
Connais-tu le temps de leur parturition,
Quand elles se ploient, mettent bas leur petit, expulsant leur faix ?
Cet écho réorganise la scène évoquée par Job lors du premier traumatisme marqué par
la perte des enfants. Le monde était duel : sorti nu du ventre de la mère, nu il y retournait. De
son côté, coupé de cette continuité, le père donnait et ôtait. Le discours divin réintroduit un
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père qui fonde, surveille et accompagne. Ce n’est plus un Dieu qui donne et qui ôte, mais un
Dieu au contact du corps et attentif.
Job répond qu’il a abordé, « sans le savoir, des mystères qui [le] confondent » (TOB,
p. 1511). Il ne connaissait Dieu que par ouïe dire, maintenant ses yeux l’ont vu : « Aussi, j’ai
horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la cendre » (TOB, p. 1511) 4.
Ce revirement contient sa propre logique. Dieu dénonce la position narcissique de Job
qui se prenait pour Dieu et n’éprouvait pas de honte. Le clivage semble désormais levé et Job
répond en deux temps : l’horreur de lui-même et le désaveu sur la poussière et la cendre ou,
dans la traduction de André Chouraqui (La Bible, 2003), le désaveu et l’appui sur la cendre.
Avant de développer l’opposition radicale de ces deux traductions, nous commentons
rapidement les deux voies complémentaires de la guérison de Job.
D’une part, la réorganisation d’une scène primitive donne une place au père au sein du
couple mère - bébé. Ce père n’est pas cruel, indifférent et lointain ; il n’est plus celui qui
donne et qui ôte. Il est au contraire un père qui n’ignore rien de ce qui se passe. Comme nous
l’avons souligné, la première formulation de Job disjoint le lien à la mère et la soumission au
père. Désormais, le rapport à la mère est triangulé par la présence d’un père.
D’autre part, Job « voit » Dieu. La perception joue un rôle essentiel parce que Dieu se
montre, se fait entendre « du cœur de l’ouragan», et déploie le monde devant Job : voir
l’immensité du monde, c’est entrevoir l’immensité de Dieu. Autrement dit, le lien aux objets
et le contact avec l’univers sont une garantie contre l’omnipotence narcissique.
L’essentiel est aussi dans le constat que nous sommes, et nous ne sommes pas, en
même temps, propriétaires de ce monde. On serait tenté de préciser : ni du monde externe, de
l’univers des objets objectifs, ni du monde interne, de l’univers des objets subjectifs. La leçon
de Dieu tient en une phrase : Job croyait être quelqu’un alors qu’il n’est personne. Affirmer sa
plénitude par agrippement à un objet tout puissant « pare-honte », avec lequel on finit par se
confondre, coupe les liens avec la diversité de l’univers autant externe qu’interne.
Le revirement final de Job peut cependant être entendu de deux façons opposées
suivant la traduction retenue.
La TOB traduit : « J’ai horreur de moi et je me désavoue sur la poussière et sur la
cendre ». L’horreur de soi pose un problème complexe. Pourquoi cette horreur est-elle suivie
par le désaveu de soi ?
4 André Chouraqui traduit : « Sur quoi je me rétracte et me conforte dans la poussière et la cendre » (La Bible,
2003). Nous allons examiner ce point essentiel.
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Une hypothèse possible est que ce double trait constitue un retournement pur et simple
de l’omnipotence narcissique. Dans cette hypothèse, Job n’est pas vraiment « guéri ».
Autrement dit, l’adversaire a gagné car il n’y a pas d’issue du côté du lien. On est soit le plus
pur des croyants, soit le plus impur des hommes. Dans la perspective chrétienne (Girard,
1985) le livre de Job s’achève sur l’attente d’un intermédiaire – le Christ – susceptible de
réconcilier l’homme avec Dieu et avec lui-même.
André Chouraqui traduit à peu près le contraire : « Je me rétracte et me conforte dans
la poussière et la cendre. » La rétractation signifie le changement de position interne, c’est-àdire la levée du clivage. La réduction de la toute-puissance est alors suivie d’un appui – au
sens où l’on conforte quelque chose – sur la nature « terrienne » de l’humain.
C’est ici que la question du doute fait retour. Le doute jobien du prologue engageait
implicitement une théorie de la rétribution. Job rachetait les fautes réelles ou potentielles
commises par ses enfants. En ce sens, derrière la piété proclamée, il forçait le destin et le
satan visait adroitement cette cible. L’incertitude apparente de Job était en réalité le masque
de son omnipotence narcissique.
Le confort sur la poussière et la cendre signifie l’appui sur ce « rien ». Ce « rien » est
formé de déchets, c'est une matière informe susceptible d’être transformée. C’est ainsi que
nous comprenons l’épilogue dans lequel Job est rétabli dans sa richesse et a de nouveaux
enfants. L’étayage sur ce rien constitué de poussières et de cendres, assumé sans attente de
compensation, est source de son renouveau.
Le déploiement de la question identitaire, au sein de cette situation extrême et dans ce
contexte traumatique, semble répondre à une certaine logique.
Le lien de Job avec le monde, avec les objets, est d’abord traversé par une forme
d’incertitude et de doute. Les rituels de purifications ouvrent sur la profondeur du monde
interne : ils sont garants d’une certaine authenticité mais ils relèvent simultanément d’une
forme de contrôle omnipotent. Il faut reconnaître que l’adversaire, le diviseur – l’analyste, au
sens étymologique, c’est-à-dire celui qui sépare les éléments les uns des autres – oblige Job à
entreprendre un véritable travail analytique de désorganisation et de réorganisation. De ce
point de vue, le satan c’est Freud.
Cette mise en perspective radicale de la foi, et en dernière instance de l’identité,
accomplit un trajet complexe qui passe par un moment bien particulier : Job devient fou pour
ne pas se désorganiser. Plus précisément, en perdant la honte, il perd Dieu et il perd son
humanité.
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Le temps est alors écrasé dans la confusion de deux formes de nudité, en même temps
que les aspects maternels et paternels sont clivés. On assiste à une désorganisation de la scène
primitive qui coupe Job de lui-même et des autres. Inversement, la guérison de Job passe par
un double processus : d’une part la perception de l’objet et d’autre part la réorganisation de la
scène primitive, impliquant la recombinaison des aspects maternels et paternels.
Pour terminer sur une trace d’humour, signalons que le texte ne précise pas si c’est
avec madame Job qu’il a eu de nouveaux enfants. Il semble que oui. Nous aimerions savoir ce
qu’ils ont pu se dire, avant, pendant ou après la série de scènes sexuelles qu’ils ont
allègrement traversé pour donner naissance à sept fils et trois filles…