Extrait 1 - Iggybook
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Extrait 1 - Iggybook
!1 EXTRAIT Cet e-book est fourni à titre gratuit et ne peux être vendu. Il présente les deux premiers chapitres du roman « Des étoiles Rouges et Blanches » de Cédric Charbonnel. Plus d’information et liens pour l’achat à l’adresse : http://www.cedric-charbonnel.com/des-etoiles-rouges-et-blanches.html !2 Images Sur la photo en noir et blanc, la plage de sable clair s’étire à l’infini le long d’une barrière d’écume. Même un œil exercé ne verrait pas les surfeurs attendant la vague idéale, mais Julien sait qu’ils sont là. Au-delà, la surface irrégulière et sombre de l’océan est tachée de moutons blancs. Sur la gauche, on aperçoit un bout de la dune aux grandes herbes agitées par le vent. Un peu plus loin sur la plage, un nuage de sable témoigne d’une exceptionnelle rafale agressive qui deviendra pourtant bientôt la règle. Le ciel est sans doute l’élément le moins accueillant de la photo, bien qu’il en occupe tout le tiers supérieur. Fort bas sur l’horizon, il surplombe l’océan d’une chape de plomb menaçante. Le sable paraît curieusement clair avec ce plafond d’orage annonçant des violences infernales comme la côte Atlantique sait en rencontrer en été. C’était pourtant en octobre : c’est écrit au dos de la photo. Cette année-là, l’été a eu des longueurs. Dans le coin supérieur droit, il y a petit tache blanche qui est peut-être le cerfvolant de l’enfant. Enfin, comme pour confirmer l’apparence de chaleur qui règne sur le cliché, une jeune femme apparaît sur la droite. Elle est dans cette posture délicate qui consiste à enlever une culotte pour passer un maillot de bain tout en maintenant la partie inférieure de son anatomie à l’abri des regards. Un léger paréo que le vent s’efforce de lui arracher fait office de cabine de plage et découvre une de ses jambes. Très souplement penchée en avant, tenant une culotte en dentelle claire encore passée autour de sa cheville, elle dégage un érotisme sage qui contraste avec la violence de l’orage en préparation. !3 En regardant cette photo, Julien regretta les autres clichés d’elle qu’il n’avait pas pris ; celui où elle partait bravement affronter l’océan, ou celui où elle revenait, le corps ruisselant de lumière. Mais il y eut l’enfant. L’enfant d’une dizaine d’années que voilà sur une autre photographie, le visage crispé par un effort teinté de bonheur, les pieds nus plantés dans la dune, tentant de maintenir un cerf-volant en papier journal, quelques secondes avant que la ficelle ne casse et ne le fasse dégringoler sur la plage… - Alors gamin, on ne tient plus sur ses jambes, lui avait-il lancé d’un air jovial ? Le garçon le regardait piteusement et des larmes semblaient vouloir perler à ses paupières, mais Julien Cramey le fit sourire. Puis rire. Alors, l’adulte oublia la jeune naïade pour laquelle il nourrissait des projets dont la plupart n’étaient pas artistiques et se laissa perdre dans la plénitude éclairée du sourire d’un enfant. - Je m’appelle Julien. - Tiens, fit le grand amusé ? Enchanté Julien, je m’appelle aussi Julien. Il ne restait que cette ultime photo, prise en le raccompagnant. Cette photo avec ce sourire-là, ce foutu sourire en 20x15 qu’il allait fourrer dans une enveloppe et renvoyer là où elle avait été prise. Julien mit Julien sous enveloppe, lui colla un timbre et se sentit presque mieux. Il eut envie de fumer mais se retint. Cela faisait deux ans qu’il n’avait pas touché une cigarette. Une heure plus tard, il mettait l’enfant dans une boîte aux lettres de la place de la Bastille à Paris. Cela étant fait, il se dirigea vers un pub Irlandais de la rue de la Roquette où l’attendait une vieille amie et commença à oublier. * !4 Regards Deux ans plus tard. Julien Cramey regarda par la fenêtre. La nuit tombait sur l’Irlande. Une nuit poisseuse d’humidité après une journée abondamment arrosée par une tiède pluie d’août. Devant ses yeux, au-delà de la rue et de la maison d’en face, les collines saturées de vert commençaient à disparaître sous la brume. Il retourna à son lit et ouvrit la valise cabine noire posée sur le couvre-lit fleuri qui vomissait du mauve par tous ses pétales. Il hésita à se munir du petit pistolet soigneusement rangé dans le couvercle du bagage. Parfois, avoir une arme sur soi rend les choses plus dangereuses. Il finit par se contenter de prendre son passeport et sa carte de presse. Et un vieil Opinel qui tomba au fond de la poche de son pantalon. Il ne fallait tout de même pas exagérer le désarmement ! Il referma soigneusement sa valise et quitta la chambre du petit Bed and Breakfast où il venait d’élire domicile. Il ne croisa pas son hôtesse en bas de l’escalier, mais l’entendit s’affairer dans la cuisine. Il sortit sous un léger crachin, à moins que ce ne fût une lourde brume. Tout était silencieux dans ce village qui ne comprenait qu’une seule rue. En fait de rue, c’était même la route touristique qui longeait la côte du Kerry. Le hameau se composait d’une vingtaine de maisons parmi lesquelles on comptait trois pubs, chacun à l’enseigne d’une bière différente. Il se dirigea vers celui surplombé d’une pinte noire emplie de Guiness. Julien poussa la porte branlante dont le vitrail vert lança quelques éclairs humides sur les boiseries de la vieille salle. Des regards se tournèrent vers lui, puis s’en !5 désintéressèrent dès qu’ils reconnurent le client du Bed and Breakfast de la veuve O’Flaherty. Il referma la porte qui vibra en grinçant dans le silence feutré du pub. Derrière le bar en bois sombre, une accorte Irlandaise discutait avec un rouquin couperosé entre deux âges et entre deux alcools. L’homme sirotait avec la force de l’habitude et l’obstination d’un taureau de combat un liquide ambré qui pouvait être du whisky. Un peu plus loin derrière le bar, une serveuse brune au visage adolescent essuyait des verres. Julien fit quelques pas en direction de la petite cheminée fort accueillante avec son feu de tourbe silencieux et quasi inodore. Il retira son bonnet de laine constellé de petites gouttes, le secoua d’un geste et prit quelques secondes pour réchauffer ses mains au sombre rougeoiement de l’âtre. D’un regard circulaire, il observa la grande salle meublée de bois sombre. Sur sa gauche, une jeune femme seule - qu’il prit plaisir à regarder tant il la trouva jolie - lisait un livre, un verre vide devant elle. À sa droite, un couple donnait la becquée à un bébé joufflu assis sur la table. Contre le mur du fond, le long duquel courait une banquette en cuir rouge passé d’âge, se tenait un solide gaillard à la barbe fauve et à la chevelure folle. Couleur du poil excepté, il évoquait un pirate Normand du haut moyen âge. Assis derrière une table aussi massive que lui, il s’accrochait à une pinte de Guiness à demi-vide. Son regard bleu scrutait Julien qui ouvrait posément son léger blouson devant l’âtre où couvait une flamme douce incongrue en plein été. Leurs yeux s’accrochèrent. Julienf passa une main sur ses cheveux courts, se tourna vers le bar pour commander une pinte de Smithwick avec une pointe d’accent Français dans la requête, puis se tourna vers l’imposant barbu et marcha droit à lui. Il s’assit sur le côté de la table, ce qui lui permit de ne pas tourner le dos à la salle. - Je suis bien heureux de vous revoir en vie, commença le rouquin d’une voix rocailleuse en parfaite harmonie avec son apparence. - Pourquoi diable voudriez-vous qu’il en soit autrement ? !6 Barbe-Rousse laissa percer une forme de sourire. Il n’y avait pas de réponse à attendre de ce premier échange purement rhétorique, mais il continua néanmoins. - Vous savez que certaines personnes peuvent s’irriter lorsque l’on pose trop de questions et il y a des personnes irritables qui trouvent que vous en posez beaucoup. Et certains ne croient pas que vous soyez journaliste. Julien Cramey sourit à son tour. C’est ce moment que choisit la jeune serveuse pour faire son apparition avec la pinte commandée, ses gestes sûrs démentant son expression effarouchée. L’homme en profita pour boire une énorme gorgée qui mena son verre à la limite de la sécheresse. - Il me semble vous avoir apporté la preuve que je suis bien journaliste. C’est vrai, acquiesça le barbu. Mais est-ce là votre seule profession ? Oui, mentit Julien sans sourciller. Et vous ? Êtes-vous en mesure de m’apporter des réponses ? L’homme fit une moue peu engageante. Il sortit de sa veste en velours élimé, un portefeuille qui semblait encore plus vétuste. Il réussit à en extraire un papier blanc sur lequel il griffonna une adresse à Belfast qu’il fit glisser sur la table. - Essayez d’aller voir cette personne, dit-il. Croyez bien que j’aimerais pouvoir faire plus. Le Français ne fut pas dupe et ne chercha pas à le dissimuler. Déçu par cet entretien qui tournait court, il savait malgré tout que le renseignement avait de la valeur. Barbe Rousse ne l’aurait pas lancé sur une fausse piste, mais devait vouloir avoir la possibilité de prétendre l’avoir fait. Julien ne s’attendait simplement pas à ce qu’il se protège à ce point et cela en disait long sur la sensibilité de ce qu’il lui demandait. - Dites que vous venez de ma part, dit-il en rangeant son crayon. - De la part de qui ? L’homme se leva pesamment en laissant tomber un billet sur la table. - De la part d’un géant roux, dit-il avant de s’éloigner. Lorsqu’il eut fait trois pas, Julien l’interpella : « Au revoir Monsieur O’Conaughssy. Merci tout de même ». Le géant roux s’arrêta. Le Français qui l’avait appelé par son vrai nom ne sut jamais qu’il avait hésité à sortir le pistolet semi-automatique qu’il !7 portait sous l’aisselle. Finalement, il tourna simplement la tête et répondit avec un sourire malicieux ; « Au revoir Monsieur Cramey ». « Match nul ! », pensa le Français qui s’était également présenté sous un nom d’emprunt. O’Conaughssy sortit. La porte grinça, puis claqua et vibra. Julien lança un regard circulaire à la pièce. La petite famille était toujours attablée, mais c’était au tour des adultes de manger dans des assiettes fumantes. À l’opposé, la jeune femme, belle et pâle comme l’Irlande sait si bien les faire, lisait toujours le même livre. Elle leva de grands yeux bleusverts qui touchèrent Julien, ferma son livre sans marquer la page et se leva. Cramey contempla sans vraiment s’en rendre compte, sa silhouette habillée d’un pull rouge sang et d’un pantalon bleu interminable. Il sourit à la jeune femme au moment où leurs regards se croisèrent. Sous la chevelure d’un noir de jais, le visage neutre se transforma en un sourire, mélange subtil d’érotisme mutin et de moquerie. Surpris, son regard la suivit jusqu’à la sortie qu’elle franchit sans se retourner, faisant rouler ses hanches comme une ultime provocation. La porte claqua, vibra. Il resta quelques secondes les yeux fixés sur le vitrail et finit par revenir au papier qu’il tenait entre les mains. Il tenta de mémoriser l’adresse en faisant la grimace : cela ne l’arrangeait vraiment pas d’aller à Belfast : il devait se marier dans une semaine et n’avait pas très envie de voir ses investigations s’éterniser. Il finit néanmoins tranquillement sa bière en profitant du calme du pub et, vingt minutes plus tard, le quitta à son tour. Dehors, une épaisse brume poissait la nuit. La lumière des lampadaires ne semblait pas vouloir aller plus loin que le halo restreint qui les entouraient. Il traversa la route déserte et retourna au Bed and Breakfast de Madame O’Flaherty sans croiser un mouton. La veuve O’Flaherty avait perdu son mari dans des circonstances qu’elle ne détaillait pas et qui devaient être militaires si l’on en jugeait par le nombre de photos du !8 même homme en uniforme à divers stades de sa vie et de sa carrière. La vieille dame accueillit son hôte avec une gentillesse qui semblait ne jamais devoir se détacher de sa personne. L’intérieur de la maisonnée était néanmoins un monument élevé sur l’autel du mauvais goût domestique. Les murs étaient tous tapissés d’un invraisemblable papier peint aux motifs indescriptibles, dont certains étaient d’une texture imitant le velours. Il offrait selon les pièces, un assortiment de couleurs allant du jaune pour la salle de bains au vieux mauve pour l’entrée, non sans passer par une cacophonie de roses, bleus pâles et marrons clairs. Les murs ainsi insultés étaient habités par des tableautins naïfs, lithographies criardes et même des images aux reflets multicolores dans des cadres décorés de fioritures comme seule l’imagination d’un être pervers peut en concevoir. Les meubles étaient du même tonneau et s’harmonisaient malheureusement très bien avec l’ensemble. Sur la cheminée, un tapis de dentelle accueillait une photo du défunt mari encadrée par une boule de verre comprenant une fausse fleur et une autre boule, de plastique celle-là, contenant une pauvre tour Eiffel qui aurait dû se couvrir de neige sitôt secouée s’il était resté du liquide dans le récipient. Julien enleva son léger blouson dans l’entrée. Il le secoua pour en retirer les gouttelettes que la nuit avait eu le temps de déposer dessus et entra dans le salon. La pièce était meublée, outre d’une improbable collection de tables, dessertes et guéridons, d’un sofa moelleux et fort confortable flanqué de deux fauteuils assortis. L’ensemble était d’une couleur oscillant entre la croûte de vieux reblochon et la crotte de mammouth encore fraîche. Sur le dossier des deux fauteuils étaient posés de petits napperons ovales en dentelle blanche du plus bel effet. Sur l’un d’eux était nonchalamment posée la tête brune de la charmante cliente du pub dont le pull rouge vif détonnait dans ce décor. Cette tête au sourire narquois et aux yeux ravageurs était solidement attachée au corps qui avait déjà donné des distractions à Julien Cramey. À moitié surpris, compte tenu du sourire réceptif obtenu lorsque leurs regards s’étaient croisés, il réussit à ne pas bondir au plafond lorsqu’il l’entendit dire d’une voix sourde aux inflexions sexuelles : !9 - Bonsoir Julien chéri. Julien Cramey se retint à temps de se raidir en entendant son prénom. Pour une parfaite étrangère à peine croisée dans un pub, la demoiselle semblait bien renseignée. - Bonsoir mon amour, réussit-il à répondre alors qu’elle se levait. Je ne t’attendais pas, continua-t-il sans mentir. - J’ai voulu te faire une surprise, dit-elle en s’approchant de lui. Pour parfaire la surprise, elle lui saisit la bouche entre ses lèvres et le Français arriva rapidement au stade critique d’une érection carabinée. La vieille dame, fort heureuse de ce petit tête à tête amoureux, crut bon d’intervenir en annonçant qu’elle avait préparé une autre chambre, pour deux celle-là, quand elle avait su que madame arrivait. Quelque chose dans la phrase pouvait faire penser que ladite arrivée avait été annoncée bien avant que leurs regards ne se croisent. Il acheva cette réflexion en fermant la porte de la chambre et se prépara à toute éventualité. - Je m’appelle Deidre, dit-elle. - Enchanté de te rencontrer, répondit-il. C’est vraiment ton prénom ? Elle sourit. Et ce sourire disait non. Puis, elle changea de sourire. Un sourire qui déclama tout autre chose. L’instant d’après, leurs lèvres se goûtaient avec une telle voracité qu’ils ne surent bientôt plus à qui appartenaient quelles amygdales. Elle embrassait en gaélique, lui en français, et ce rapprochement culturel satisfaisait visiblement leurs muqueuses. - J’espère qu’il n’est pas chargé, réussit à énoncer Julien à la faveur d’une reprise d’air en faisant allusion au petit pistolet caché entre les seins de la demoiselle vers lesquels sa main s’était malencontreusement égarée. Elle écarta les mains baladeuses, défit un bouton de son chemisier pour se débarrasser de son arme qu’elle posa sur la table de nuit. Ils se remirent alors à apporter leur contribution à l’amitié Franco-Irlandaise en commençant par un ramonage de muqueuses d’anthologie. Puis ils passèrent à une symphonie qui aurait empêché la veuve de dormir si elle n’avait pas eu l’oreille collée à la porte durant toute la nuit. !10 Au matin, il fut réveillé par le grincement de la clé dans la serrure. Il força ses yeux à distinguer quelque chose et constata tout d’abord que l’arme de la jeune femme était toujours sur la table de nuit. Deidre était nue à la porte entrebâillée et récupérait un sac en tissu qu’une main solide lui faisait passer. Elle referma l’huis et revint au lit. Dans son costume d’Eve, elle était d’une beauté triste et blanche. Son corps qu’il trouvait magnifique avec sa fine musculature et ses formes avantageuses était constellé de petites cicatrices de tailles et formes diverses, et d’une plus importante à l’épaule. Le visage, les seins et le ventre étaient des oasis de douceur au milieu de cette violence. Elle vit qu’il était réveillé et lui sourit tendrement. Il s’en étonna, mais aima ça. Les moments de douceur de la nuit passée lui revinrent en mémoire et il lui rendit ce sourire. Le sac contenait des vêtements de rechange et probablement un nécessaire de toilette. Elle passa à la salle de bains et Julien en profita pour s’attarder sur l’ingénieux holster-soutien-gorge et sur un passeport de la république d’Irlande au nom de Deidre Ryan. Cette dernière ressortit habillée de la salle de bains avec son sac à l’intérieur duquel elle enfourna ses vêtements de la veille. Elle replaça son arme à une place que le Français aurait bien voulu visiter à nouveau, puis, elle sortit une grande enveloppe qu’elle lui tendit en disant : - Tiens, c’est ce que tu es venu chercher. Il prit l’enveloppe, surpris, et l’ouvrit en la regardant. - Je ne suis pas censée en connaître le contenu, dit-elle. Elle était toujours debout à côté du lit et il devina une forme de détresse derrière sa nervosité. C’était le moment des adieux, la fin de cette parenthèse qu’ils auraient volontiers prolongé un peu, mais il y a des jours, des matins comme celui-là où ne pas s’attacher aux gens, ne pas s’autoriser à rêver, est un devoir, un impératif de survie. « C’est moche, la guerre » pensa-t-il au passage en refermant l’enveloppe. Elle avait raison : il valait mieux qu’elle n’en connaisse pas le contenu. - Merci Deidre. Je suppose que l’adresse à Belfast ne me servira plus à rien ? - Ce doit être celle d’un poste de police. Il aime bien faire ce coup-là. Julien sourit, et elle se dirigea vers la porte. - Adieu Julien. Que dieu te garde. - Au revoir. Fais attention à toi. !11 Elle le regarda avec une moue triste presque enfantine et le Français se figea sur ce regard alors qu’elle refermait la porte. Il se dirigea vers la fenêtre. Deidre sortait de la maison et O’Conaughssy l’attendait dans une voiture qui les emporta dans la grisaille. - God bless you belle Irlandaise, murmura-t-il. Il regarda de l’autre côté de la rue une vieille femme qui le regardait d’un air incrédule, ou plutôt regardait son sexe qui pendait doucement. Il sourit et tira le rideau avant d’aller sous la douche avec une nonchalance que n’aurait pas reniée une tortue rhumatisante. Lorsqu’il reprit son véhicule avec le sentiment du travail bien fait, il revit passer le regard triste et enfantin de la jeune femme devant ses yeux. L’image s’imposa à son esprit, s’imprimant sur la campagne Irlandaise et ses routes défoncées où baguenaudent les moutons multicolores. À Dublin où il fut accueilli par une pluie glaciale, l’image des yeux de Deidre se délava, comme si elle s’apprêtait à pleurer. Une fois dans l’avion, recherchant dans un vieux portefeuille un plan du métro de Paris, il tomba sur une photo ou un jeune garçon d’une dizaine d’années arborait une mélancolie comparable sur un visage souriant. Il fut soudain pris d’une violente migraine. Le visage de Deidre qui passait et repassait devant ses yeux se confondit avec le visage de l’enfant. Arrivé à Paris, ce sont les yeux de ce dernier qui occupaient désormais sa mémoire. Il passa rapidement à son domicile, le temps de changer de valise et de récupérer sa voiture. Il était attendu dans le sud-ouest de la France pour préparer son mariage et ne s’autorisa qu’un coup de téléphone, le temps de prendre rendez-vous pour donner une grosse enveloppe à un anonyme. « Auriez-vous un briquet ? » « Non, j’ai des allumettes » « Beau temps pour se promener dans les bois ». Non, il ne faisait pas beau. Non, il n’avait pas l’intention d’aller dans un bois. Ces mots de passe ridicules l’avaient toujours agacé. Il remit l’enveloppe à son contact sans ajouter un mot et quitta Paris. C’est en arrivant sur l’autoroute que le regard de l’enfant lui revint et s’imprima dans chaque goutte qui tombait sur le pare-brise. Cinq heures et trente minutes plus tard, sur !12 la rocade de Bordeaux, Julien sembla s’éveiller d’un rêve et au lieu de se diriger vers l’intérieur des terres comme prévu, il prit le chemin de la côte comme possédé par un subit sentiment d’urgence. L’air était lourd comme il sait l’être dans ces régions en plein mois d’août. * !13 Urgences Julien Cramey regardait, mi-amusé, mi-dégoûté, la plage ensoleillée. Des monceaux de baigneurs frits dans l’huile solaire s’étalaient sur les kilomètres de la côte Atlantique. …. à suivre Retrouvez l’intégralité du roman et suivez les actualités de Cédric Charbonnel sur http://www.cedric-charbonnel.com !14