FEDERICO ALBANO LEONI
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FEDERICO ALBANO LEONI
FEDERICO ALBANO LEONI Università di Napoli Federico II Italia [email protected] La redondance phonologique 1 Dans cette communication j’affronte certains problèmes que l’on rencontre en statistique phonologique, par exemple lorsqu’on calcule le degré de redondance d’un système ou bien la charge fonctionnelle de ses unités, partant naturellement du présupposé que ces enquêtes visent à une meilleure connaissance du fonctionnement de la langue parlée. Mon argumentation se basera sur des données de l’italien parlé et ma référence principale sera la monographie d’Isabella Chiari (2002). Nous présupposerons évidemment que tout traitement statistique des langues (ou de n’importe quelle autre population) doit partir de la détermination des unités propres du niveau analysé. Aussi présupposerons-nous leur nature discrète et leur invariance, ou bien leur variance réglée. L’application de la statistique à la phonologie des langues naturelles a trouvé sa médiation dans leur représentation écrite sous forme alphabétique, forme présentant les conditions requises de certitude de l’inventaire et de la nature discrète des unités. Mais le transfert de ce modèle à l’analyse phonique a été – et l’est encore – difficile, en partie pour des raisons que nous pourrions dire techniques et en partie pour des raisons que nous pourrions dire théoriques. Un premier problème est que sur le plan phonique la certitude de l’inventaire et la discussion des unités ne sont pas in re mais sont des hypothèses analytiques sur lesquelles la discussion non seulement n’a jamais été conclue, mais devient toujours plus vive et complexe. Il suffirait rappeler ici les contributions contenues dans un important volume préparé par Perkell et Klatt (1986), auquel nous renvoyons pour tout approfondissement 2 . Définir l’inventaire des unités phonologiques d’une langue est une opération complexe, qui peut amener à des résultats différents aussi bien du point de vue de la quantité (le nombre d’unités à considérer), que du point de vue de la qualité (les étiquettes choisies pour représenter les classes de phénomènes). Par exemple, considérer le phonème comme l’unité primitive de calcul n’est pas le seul choix possible et l’on pourrait opter, à juste titre, pour la syllabe, entité beaucoup plus enracinée dans la conscience des parlants 3 et dont la structure (bien que variable dans une certaine mesure d’une langue à l’autre) est réglée par des principes naturels liés à la croissance et à la décroissance des valeurs de sonorité intrinsèque de ses portions. La question du caractère naturel de l’articulation et de la perceptibilité amène à un second problème. Même lorsqu’on atteint un accord conventionnel sur l’inventaire des phonèmes d’une langue, on ne peut calculer automatiquement l’ensemble des combinaisons possibles (valeur que l’on prend comme référence pour calculer r automatiquement l’écart par rapport aux combinaisons légitimes) suivant la formule N = n (cfr. Chiari 2002 : 217; n correspondant au nombre des unités de l’inventaire et r au nombre des positions), parce que la génération d’une chaîne phonique est réglée par l’alternance de différentes valeurs de sonorité intrinsèque. En d’autres mots, on ne peut oublier la profonde différence entre les unités graphiques (entités discrètes sans liens combinatoires) et les unités phoniques (entités chargées d’une materialité acoustico-articulatoire et perceptive et sujettes pour cela à de puissants liens combinatoires). Aussi, alors qu’il est correct de dire que la séquence graphique <ptk>, physiquement possible, n’est pas utilisée en italien, on ne peut pas en dire autant de la séquence /ptk/ : celle-ci étant, en effet, impossible en italien non pas pour une restriction phonotactique propre de cette langue, mais parce qu’elle constitue une séquence qui, de manière analogue à d’innombrables autres, violerait tous les principes articulatoires et perceptifs (à moins qu’elle ne soit réalisée comme [p t k ], mais il s’agirait alors de quelque chose d’autre), pour autant qu’elle serait constituée par une séquence aplatie sur un minimum absolu de sonorité intrinsèque, non perceptible. A l’alternative entre une « combinaison bloquée parce qu’impossible dans le système donné ou parce que simplement non utilisée » (cfr. Chiari 2002 : 214) on doit ajouter la possibilité d’une combinaison bloquée parce qu’impossible tout court. On devrait donc intégrer à la r formule N = n des restrictions phonétiques, d’ailleurs très difficiles à repérer de manière systématique. Le troisième problème est celui qui surgit quand on se demande si l’inventaire des phonèmes et plus encore la stabilité des phonique de chaque phonème sont constants ou ne dépendent pas par contre d’une variable indépendante comme la prosodie : les phonologies classiques aussi, même si elle le font timidement, reconnaissent un rôle à la prosodie quand elles assignent à l’italien un système eptavocalique en syllabe tonique 1 Je remercie ici M. Philippe Thévény qui a bien voulu se charger de la traduction française de mon texte. L’espace à disposition ne permet pas d’affronter des aspects cruciaux du fonctionnement de la langue parlée, comme la prosodie, la vision, le contexte, ni d’entrer dans le débat complexe sur les modèles de la perception linguistique, sur la recherche de l’invariance, sur le statut des unités minimales. Ici, à titre d’exemple, je me limite à mentionner le problème, de fait sans solution, de la segmentation: dans le flux de la parole les seules véritables discontinuités sont les pauses et les très brefs moments de silence des consonnes occlusives (qui ne soient pas, comme il arrive souvent, fricativisées ou affaiblies ou encore complètement effacées); tout autre coupage, si l’on abandonne seulement pour un instant la représentation alphabétique des langues (profondément enracinée dans l’imaginaire linguistique occidental), est discutable et en grande partie illusoire: la question n’est pas sans importance notamment lorsque l’on pense au poids théorique du segment dans la linguistique moderne. 3 Comme le montrent, par exemple, les test de reconnaissance des phonèmes (dans lesquels les analphabètes donnent de beaucoup plus mauvais résultats que les alphabétisés) et des syllabes (dans lesquels les différences entre les deux groupes s’annulent). On trouvera des expériences récentes faites sur l’italien chez Manfrellotti 2001. 2 176 et un système pentavocalique en syllabe atone. On tend par contre à ne pas donner de poids phonologique aux mesures phonétiques, menées à une vaste échelle et sur un matériel parlé tendant au naturel, lesquelles montrent que les massifs phénomènes de réduction, vocalique et consonantique, apparaissent préférablement dans les zones de dépression prosodique de la chaîne ou en concomitance avec des accélérations de la rapidité d’élocution. On serait donc induit à penser que l’information ne se distribue pas uniformément tout le long de la chaîne et qu’en ce point jouent un rôle déterminent les attentes lexicales et pragmatiques de l’écouteur plus que celles phonétiques. Mais la prosodie et les attentes lexicales sont des variables indépendantes et les introduire dans le raisonnement signifie dans tous les cas rendre beaucoup plus complexe le calcul des probabilités d’occurrence d’un événement et donc aussi le calcul de la redondance. Toutefois dans cette étude où il est question de mettre en évidence certaines difficultés concrètes, je partirai moi aussi de l’unité la plus évidente, c’est-à-dire des phonèmes,rappelant non seulement que la définition de leur nombre est controversée (et que leur nombre maximum théorique est extrêmement discutable), mais aussi que l’observation de leurs réalisations est problématique. Je présenterai quelques considérations sur ces deux aspects, dont le second est beaucoup plus complexe, ainsi que sur les conséquences possibles que les diverses solutions adoptées ont sur le calcul de la redondance. En effet, comme nous savons, les valeurs des indices de 4 redondance phonématique varient suivant la variation du nombre et du comportement des unités de base . 1. Deux problèmes 1.1. Le problème de l’inventaire. Je voudrais ici reprendre, à titre d’exemple, deux points controversés (le statut des consonnes longues et celui des diphtongues), pour lesquels le nombre des unités de l’inventaire change sensiblement selon la solution choisie. Dans les deux cas la controverse naît de l’opposition entre un point de vue faisant prévaloir le rôle de la matière et un autre celui de l’architecture du système (pour le système de transcription adopté v. § 2 et Savy 2003). 1.1.1. Les consonnes longues. L’opposition de quantité consonantique est une particularité de l’italien 5 . Du point de vue phonétique il n’y a aucun doute qu’une consonne longue, dite aussi, de manière impropre, ‘double’ est une consonne dont la phase de tenue est plus longue. De là dérive le choix, qui sera par ailleurs le mien, de considérer par exemple /t/ de fato et /t:/ de fatto comme deux phonèmes distincts par analogie à ce qu’il advient, par exemple pour les voyelles longues et brèves de l’allemand. Le choix opposé (pour lequel [t :] est interprété comme /t/ + /t/ ) s’appuie, outre sur un principe de simplicité du système, sur l’observation de la durée de la voyelle précédente (d’ailleurs non distinctive): pour l’italien on retient en effet que les voyelles toniques en syllabe ouverte sont plus longues que celles en syllabe fermée, et donc le [a] de pala serait plus long que celui de parla et de celui de palla; on peut en conclure que la consonne longue se comporte en ce sens comme un groupe consonantique et qu’il est donc un groupe consonantique. Il faut toutefois observer avec force que l’axiome de la moindre durée des voyelles toniques en syllabe fermée (en vigueur chez les phonologues générativistes pour qui il constitue un des supports de la théorie de la syllabe) ne trouve aucune confirmation dans les enquêtes menées sur le parlé spontané (cfr. Albano Leoni, Cutugno, Savy, 1995; Landi, Savy 1996; Dell’Aglio, 2003; Dell’Aglio, Bertinetto, Agonigi, 2002:55) 6 . 1.1.2. Les diphtongues. Du point de vue phonétique une diphtongue est une articulation vocalique dynamique, au cours de laquelle on assiste à une mutation plus ou moins accentuée de la trajectoire (cfr. Laver 1994:284) et une mutation spectrale (cfr. Levelt 1989:432) 7 . L’interprétation phonologique de ce phénomène est elle aussi des plus controversée (et, entre autre, recoupe celle de l’interprétation phonétique et phonologique de ce que l’on appelle semi-voyelles, semi-consonnes) 8 . Ainsi, par exemple pour l’anglais, il existe des interprétations biphonématiques (cfr. Kenstowicz 1994:37) et des interprétations monophonématiques (cfr. Roca, Johnson, 1999 : 190-203). Dans les descriptions de l’italien prévalent les interprétations biphonématiques. Pour notre part, considérant aussi bien 4 Cela sera plus ou moins grave selon la valeur linguistique générale que l’on voudra attribuer à de tels indices dans l’interprétation du fonctionnement de la langue. 5 La meilleure présentation de cette question est encore celle que propose Muljačić (1969 : 427-35). 6 A ce propos, il faut en outre observer que , si l’on considère les consonnes longues comme la succession de deux consonnes égales (au point que la première des deux est considérée le queue de la syllabe précédente) il est légitime de se demander comment peut être repéré la limite entre les deux, problème délicat quand la consonne est continue (on divise arithmétiquement par deux la durée de la phase de constriction), dramatique quand la consonne est une occlusive sourde (on divise par deux le silence ?). 7 Il existe naturellement aussi des positions différentes. Un examen particulièrement attentif de la question des groupes vocaliques (diphtongue et hiatus) en italien, avec une très riche bibliographie est proposé par Marotta (1987) qui par ailleurs opte pour l’interprétation bisegmentale des diphtongues. 8 Les descriptions phonétiques et phonologiques des diphtongues, ainsi que celui des semi-voyelles et semi-consonnes, révèlent toujours un certain embarras (voir par exemple Marotta 1987). Il est toutefois intéressant d’observer que les interprétations monophonématiques sont plus fréquentes quand on décrit des langues, comme l’anglais, dans lesquelles se trouvent des diphtongues de fait non enregistrées par la graphie. Observons en passant que la limite entre diphtongues et monothongues est extrêmement variable aussi bien en diachronie (l’histoire de nombreuses langues montre souvent une oscillation entre phénomènes de monothongaison et de diphtongaison, interprétables parfois comme des phénomènes de recodage graphique plus que comme recodage phonétique), qu’en synchronie (par exemple dans le parlé italien spontané les diphtongues sont très souvent monothongués; dans de nombreuses variétés dialectales, par exemple dans les dialectes des Pouilles et de la Campanie on assiste à d’évidents phénomènes de diphtongaison). 177 l’impossibilité de segmenter les deux présumés éléments 9 , que le statut particulièrement incertain de [j] et [w] 10 , nous avons opté pour un choix monophonématique. 1.2. Phonèmes, phones et prévisibilité. Mais, une fois établi un quelconque inventaire raisonnable, il est nécessaire d’observer la manière par laquelle les unités se réalisent parce que le point de départ de tout processus de décodage, de même que ce qui met en 11 action la mémoire combinatoire de l’écoutant, ne peut être que la stimulation perçue . Les phonologies classiques ne posent pas de limite théorique à la variabilité des réalisations d’un type sinon celle directement ou indirectement lié à l’épreuve de commutation ou, ce qui revient au même, à la distribution, complémentaire ou pas, des phones. Par conséquent, à titre d’exemple, le phonème /p/ de l’italien ne devrait pas pouvoir être sonorisé, nasalisé, fricativisé afin d’éviter la confusion respectivement avec /b/, /m/, /f/. Dans la perspective de l’étude de la redondance combinatoire, la présence du phonème /p/ et, présumément de la stimulation [p], a des conséquences sur les attentes de l’écoutant et sur ses prédictions concernant la stimulation suivante. Ce principe inattaquable sur le plan du système, pose de nombreux problèmes sur le plan de l’observation des phénomènes en acte 12 . Au § 2.2. je proposerai quelques exemples de la situation que l’on observe dans la variété napolitaine de l’italien. Il est toutefois immédiatement utile de noter que les réalisations non conformes aux réalisations canoniques sont de deux types, chacune desquelles pose des problèmes différents pour le calcul des redondances. Le premier type est celui de la difformité systématique (par exemple, dans notre corpus tous les groupes /st/, à de très rares exceptions, sont réalisés comme [s:] : dans ce cas on pourrait penser se trouver en présence d’un système différent du système standard et qu’il devrait donc être décrit iuxta propria principia, de même pour la redondance. Le second type est celui de la difformité occasionnelle (parfois aussi très fréquente : par exemple dans notre corpus on peut observer, parallèlement aux réalisations canoniques, de nombreuses réalisations atypiques et souvent inidentifiables, aussi bien de voyelles que de consonnes, souvent agglomérées dans un seul mot qui résulte ainsi profondément altérée et elle-même non identifiable). Dans ce cas il est nécessaire de se demander sur la base de quels mécanismes a lieu la reconnaissance de l’objet observé et quel est le moment à partir duquel il est possible de calculer la redondance. 2. Les données 13 2.0. L’échantillon. J’ai examiné trois dialogues enregistrés à Naples (cfr. Crocco et autres, 2003). La langue est une variété de l’italien régional campanien et les parlants (trois hommes et trois femmes) sont des étudiants universitaires. Les dialogues sont transcrits : a) orthographiquement, aux soins d’un opérateur expert; b) phonologiquement, à partir d’un programme de conversion automatique graphème/phonème; c) phonétiquement, aux soins d’un opérateur expert. A partir du texte obtenu on a calculé la longueur totale en lettres (22.702), en phonèmes (19.190) et en phones (16.902). La différence entre le nombre des phonèmes et celui des phones (équivalent à 12%) est due principalement à des cas d’effacements (exemples dans tab.1; pour le codage phonétique cfr. Savy 2003). 2.1. L’inventaire. La transcription phonologique de tout le corpus a été effectuée en utilisant l’alphabet phonétique SAMPA et pour la transcription phonétique on a utilisé l’alphabet SAMPA dans la version étendue X-SAMPA. L’inventaire des phonèmes adopté pour l’analyse de notre corpus, à la lumière des considérations faites dans les paragraphes précédents, est composé de 56 phonèmes (compris /dd/, /gg/, /vv/ et /ui/, qui toutefois sont absents de notre texte) est le suivant: /p, pp, t, tt, k, kk, b, bb, d, dd, g, gg, tS, ttS, dZ, ddZ, ts, dz, s, ss, z, S, f, ff, v, vv, r, rr, l, ll, n, nn, m, mm, J, L, a, e, E, i, o, O, u, wO; wa, wE, wi, ja, jE, jO, ju, ai, Ei ,Oi, ui, au/. 2.2. Phonèmes et phones. Le système d’interrogation du corpus permet d’extraire automatiquement toutes les occurrences de chacune des unités phonologiques et d’en observer toutes les réalisations phonétiques. Tableau 1 – Exemples d’effacement de phonesi dialogue Transcr. phonologique A01 N figure A01 N kwesto A01 N dove B03 N attimo 9 Transcr. phonétique fig!u@ w!esso !o!e !a˜tt!i%%!o˜ La transcription entre les positions initiales et finales de la trajectoire ne montre aucun signe de discontinuité et donc toute limite est arbitraire. Statut incertain aussi bien du point de vue phonétique (dans le parlé naturel [j] et [w] ne se distinguent pas par rapport à [i] et [u]), que du point de vue phonologique (même dans le cas, en rien évident, où l’on voudrait donner un poids à des couples du type la quale/lacuale, di amanti/diamanti, il est nécessaire de reconnaître que cette opposition supposée dans le parlé naturel est neutralisée sans exception). 11 Nous laissons ici de côté des problèmes, bien que très importants, de la sémiotique du silence ou des processus d’inférence à partir de la situation, qui peuvent précéder le stimulus, parce que cela nous mènerait trop loin sans augmenter par ailleurs nos certitudes en matière de calcul des redondances. 12 Nous disposons aujourd’hui d’analyses détaillées et documentées de phénomènes phonétiques autrefois négligés (par exemple Albano Leoni, Cutugno, Savy 1995, Calamai 2002 a,b; Dell’Aglio 2003; Dell’Aglio, Bertinetto, Agonigi, 2002; Landi, Savy, 1996; Lo Prejato, Clemente, Savy en cours de publication; Marotta 2001; Savy, Cutugno 1997, 1998; Vallone, Caniparoli, Savy, 2002). 13 Les données ont été récoltées et élaborées par le docteur Giuliana Clemente que je remercie ici. 10 178 Parmi les 16.902 phones sont comprises aussi bien des réalisation ‘canoniques’ des phonèmes (entendues, dans un sens large, comme les réalisations qui par un expert en phonétique sont considérées comme représentatives d’un phonème donné ou dans tous les cas reconnaissables), que des réalisations non canoniques (c’est-à-dire non reconductibles au phonème qu’elles devraient représenter). Les réalisations canoniques sont au nombre de 12.354 (c’est-à-dire 64,5% du total des phones). Cela signifie que les 6.836 phones restants, soit 35,5% de notre corpus, ne répondent pas aux expectatives 14 . Ainsi, à titre d’exemple, on relève que du phonème /p/, dont on a 603 occurrences sur le plan phonologique (celles prévues dans les formes de citation des lexèmes), on relève 375 réalisations canoniques, équivalant à 62% (c’est-à-dire celles dans lesquelles on a un phone occlusif bilabial sourd, y compris les cas où /p/ est réalisé avec des anomalies, telle qu’une légère sonorisation ou une légère fricativisation, ou autre, mais non en mesure de lui faire perdre son identité. Les 38% restants des occurrences théoriques comprend des cas d’effacement, des cas de réalisation anomale (par exemple comme approximante) et des cas où le phone rentre dans le canon d’un autre phénomène (par exemple des réalisations comme [b] ou comme [pp]), en conséquence desquels celuici n’est plus reconnaissable. Observant les phonèmes vocaliques, le pourcentage des réalisations canoniques descend à 56% (les phones vocaliques représentent à eux seuls plus de la moitié de tout le corpus). Observant enfin les diphtongues, le pourcentage des réalisations canoniques tombe à 52%. Vice-versa les 9 phonèmes stables, qui sont toujours réalisés de manière canonique, tous représentés par des consonnes longues, sont présents seulement avec 372 occurrences, équivalent à 2,2% du corpus. Ici encore nous pouvons mesurer la complexité de la situation. Enfin, il n’est pas rare de rencontrer des cas dans lesquels les réalisations non canoniques s’accumulent dans un lexème, de manière telle à ne plus être reconnaissable: c’est ce qu’il advient dans l’exemple B03 N du tableau 1, où dans le lexème attimo le seul élément certain est [t:], parce que [m] a disparu et les voyelles [a], [i], [o] n’ont pu être définies par l’opérateur. Dans ces conditions il est difficile de penser que l’information soit récupérée à travers la combinaison phonologique. 3. Conclusions Mes données (elles aussi bien sur sujettes à caution, mais pour cela non moins légitimes que d’autres) sont donc les suivantes : a) sur la base de l’inventaire que nous avons adopté nous obtenons RFT = 0,53 pour NMAX = 121 et NL = 56 (cfr. Chiari 2002 : 207-213 : RFT valant pour redondance phonématique théorique; NMAX valant pour le nombre maximum supposé de phonèmes possibles et NL valant pour le nombre de phonèmes de l’italien suivant ma propre proposition); b) seul 64% des phones observés respecte les règles de la phonologie ( avec des pics qui atteignent 50% pour certains diphtongues ou 38% pour /g/). Comment interpréter ces données? A propos du point a) on ne peut ne pas être d’accord avec Chiari (2002 : 207) sur le fait que notre indice diminue sensiblement «la possibilità per il parlante di anticipare l’arrivo [scil. di un fonema] nella catena del discorso» parce que, évidemment, avec l’augmentation des unités diminue la probabilité d’occurrence de chacune. Nous ne sommes pas toutefois en mesure de dire quelles sont les conséquences générales de ce fait sur les mécanismes de fonctionnement de la langue, ni quelles sont les conséquences sur le plan des opérations cognitives à charge des parlants (parce que nous ne disposons pas d’études contrastives menées sur des parlants de langues ayant des valeurs différentes de l’indice de redondance). A propos du point b) il faut noter que notre donnée indiquant 36,5% des phones non conformes au canon phonologique, serait considéré globalement comme ‘bruit’ par une théoricien de l’information. Chiari (2002 : 13643) traite avec attention le problème du bruit et opère une distinction entre bruit du canal (pp. 136, 138), bruit du récepteur (p. 139), bruit du locuteur (139-40). Les types de bruit que nous considérons ici (et de la même manière considérés dans la bibliographie de Chiari) sont tous, pour ainsi dire, superposés au signal de l’extérieur, ou bien sont l’effet d’une pathologie quelconque et, en somme, sont des accidents dont le système se défend précisément grâce à la redondance. Dans les cas que nous avons observés (qui cependant coïncident avec la pratique parlée naturelle) ces phénomènes sont par contre aussi internes au système et ne sont pas nécessairement des défauts du locuteur, des accidents environnementaux, des distractions ni des hypoacousies du récepteur. C’est pourquoi, considérer ces manifestations comme une forme de bruit, cela signifie, d’une part, que l’on se donne comme hypothèse que le parlant, n’importe quel parlant et pas seulement le linguiste ou le lettré, a intériorisé la forme phonologique canonique de sa langue, et d’autre part, que l’on accepte a priori que le signifiant soit déterminé (Albano Leoni 1998). Pisoni écrivait (cfr. 1986:156) : In many cases these seemingly troublesome sources of contextual variability are not something just added onto an «idealized» discrete segmental representation of speech as a linear sequence of phonemes. Researchers are beginning to realize that some context effects may be an inherent part of signal itself, reflecting important properties of the speaker and the linguistic content of the message 14 Le pourcentage est important. Pour en illustrer l’incidence, même si de manière impropre, il nous sera consenti une petite expérience à demi sérieuse : qu’arrive-t-il si d’un texte écrit (naturellement de manière continue) on retire une lettre sur trois en signalant toutefois la place de la lettre manquante ? Voici le résultat: Ma=he=uc=ed=re=be=et=gl=es=it=en=ac=nq=el=tt=re=uc=nt=da=un=es=os=ri=to=ma=ar=lo=ac=es=in=an=er=di=or=in=ta ? La séquence n’est peut-être pas imprenable mais requiert certainement un gros travail. La situation s’améliore beaucoup si l’on introduit la limite des mots (absente toutefois dans la séquence parlée) : Ma =he =uc=ed=re=be =e t=gl=es=i t=en=ac=nq=e l=tt=re =u c=nt= da =un =es=o s=ri=to = ma=ar= lo =ac=es= in =an=er= di=or=in=ta ? On aura alors pu comprendre que la séquence est : Ma che succederebbe se togliessi trentacinque lettere su cento da un testo scritto e magari lo facessi in maniera disordinata ? 179 Il me semble par contre sensé de considérer ces phénomènes, que Chiari (2002 : 153-56) appelle redondance ‘énonciative’, non comme la manifestation du bruit mais comme la manifestation intrinsèque d’une économie dans laquelle les termes et dont le domaine sont plus large que la chaîne en soi (entendue comme succession linéaire d’éléments discrets, chacun d’eux doté des propriétés statistiques et des probabilités combinatoires qui sont les siennes), dont les bases sont peut-être en partie dans la combinatoire du système, et en partie dans le contexte et dans le cotexte sémantique et pragmatique. On peut donc donner des explications aux résultats des expériences qui montrent comment la progressive décontextualisation d’un mot (cfr. Albano Leoni et Maturi 1990; Albano Leoni et Cutugno 1995), ou la suppression de la composante visuelle d’un message multimodal (cfr. Cerrato et Albano Leoni 1998; Cerrato, Falcone et Albano Leoni 1988) en diminuent leur compréhensibilité, au point dans des cas extrêmes de les annuler. Pour conclure, nous observons qu’avec mes observations bien loin de nier ou seulement de réduire le rôle de la redondance dans la communication parlée, je suis de fait retourné au sein d’un modèle autorisé (Lindblom 1990), décidément basé sur les principes de l’économie et de l’adaptabilité, et dans lequel le principe du moindre effort a été appliqué à l’extrême. Le parlé (hypo-articulé et non) s’explique donc non pas en termes de message optimal empêché par le bruit, mais en termes de seuil de distinction minimale et suffisante selon la situation (donc énormément variable). La question qui se pose est donc celle d’intégrer (suivant les précautions qu’en partie nous avons rappelées dans les paragraphes précédents) la mécanique probabiliste et combinatoire des unités phoniques avec une mécanique plus puissante et invasive (mais sans discontinuité et peu quantifiable) non linéaire (comme le montre la prosodie), multimodale (comme le montrent les gestes et la mimique faciale) dont le domaine peut être selon les cas soit le mot, soit la phrase, soit le contexte. Il s’agit donc de comprendre qu’est-ce qui met véritablement en branle le mécanisme de la reconstruction et de l’inférence. Bibliographie 1. Albano Leoni, F., 1998, L’indeterminatezza del significante, dans Albano Leoni, F., Gambarara, D., Gensini, S., Lo Piparo, F., Simone, R. (éds), Ai limiti del linguaggio. Vaghezza, significato, storia, Roma-Bari, Laterza. 2. 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