Etre baptisé - Diocèse de Sens
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Etre baptisé - Diocèse de Sens
DIOCÈSE DE SENS-‐AUXERRE Présentation de la retraite de carême 2011 à domicile par le P. Christophe Champenois Auxerre, 17 février 2011 Etre baptisé Mon point de départ sera une scène du film Le parrain III de F. Ford-‐Coppola que vous connaissez tous. Le « parrain » a le désir de changer de vie et d’abandonner ses activités criminelles. Il entreprend sa « rédemption » en créant une fondation destinée à soutenir des activités caritatives. Indépendamment de sa volonté, il se retrouve compromis dans une affaire louche dans laquelle est impliquée la Maffia. Il se rend en Italie du sud pour clarifier les choses et il s’aperçoit qu’un certain nombre d’ecclésiastiques véreux plus ou moins liés au Vatican sont impliqués. Il décide d’aller discuter avec un cardinal pour l’alerter. Au terme de la discussion avec ce cardinal (dans le film le futur pape Jean-‐Paul 1er qui sera empoisonné par la Maffia) il décide de se confesser tellement il est touché par la bonté de cet homme et sa sincérité. Le parrain fait sa confession générale et reçoit une petite monition. En lui parlant, le cardinal emploie alors une image. Les deux hommes sont debout près d’une vasque remplie d’eau située dans un cloître. Le prêtre attrape un caillou qui était posé au fond de la vasque au milieu d’un tas de saletés. Il montre à son pénitent le caillou en lui disant (en substance) : « Vous voyez cette pierre. Cela fait des années qu’elle est dans l’eau de cette fontaine. Quand je la sors de l’eau elle est toute humide. Et pourtant si je la casse je constate qu’elle est complètement sèche à l’intérieur. L’eau n’a jamais pénétré à l’intérieur. Et bien, il en va de même pour ce pays qui a été pourtant évangélisé depuis des siècles et des millénaires. Malgré tous ces siècles et ces millénaires de présence du christianisme dans ce pays, l’esprit de Dieu n’est pas vraiment passé dans la vie de ses habitants. » Ce dialogue du film Le parrain III illustre ce que je voudrais dire ce soir : l’eau du baptême ne doit pas seulement glisser à la surface de notre existence mais elle doit pénétrer en profondeur dans nos vies. Le baptême est un cadeau formidable qui nous a été fait et qui appelle une réelle appropriation, qui doit fructifier dans toute notre existence. 1) Le baptême c’est du concret : le symbolisme de l’eau Je ne suis pas là ce soir pour compliquer les choses. Pour réfléchir sur la signification du baptême, le mieux est de partir du concret. Comment est-‐ce que ça se passe ? Que voit-‐on ? A travers toute cette réalité qu’est-‐ce que Dieu nous donne ? Je vous pose donc cette question : que faut-‐il pour faire un baptême ? De quoi a-‐t-‐on besoin ? La réponse spontanée est souvent : « Il faut de l’eau. » Oui, bien sûr, mais on oublie quelque chose de plus important encore. Pour faire un baptême il faut d’abord un être humain qu’on va baptiser : un bébé ou un adulte, un homme ou une femme … Les sacrements sont pour les hommes ! Tout être humain est baptisable ! Qu’est-‐ce qu’un être humain ? Je n’ai pas la prétention de répondre à cette question ce soir. Je peux simplement dire que l’homme n’est pas seulement un assemblage réussi de cellules de tissus biologiques. L’homme ne se réduit pas à la matière mais il possède également une dimension spirituelle. L’horizon de l’homme ne se réduit pas à l’immédiat de ce qu’il voit, de ce qu’il touche mais il s’ouvre vers une autre dimension. En outre, les hommes et les femmes ne sont pas simplement une juxtaposition d’individus posés les uns à côté 1 des autres mais ils sont pris dans des liens et dans un monde spécifique qu’on appelle société humaine. Les hommes ne sont pas seulement des animaux un peu plus sophistiqués que les autres mais ils parlent entre eux comme les animaux ne le font pas : ils racontent des histoires, ils se posent des questions sur eux-‐mêmes (« pourquoi y a-‐t-‐il quelque chose plutôt que rien ? ») … Le baptême comme tous les sacrements renvoie à cette merveille, à ce mystère qu’est l’être humain pris dans toutes ses dimensions sans le réduire de façon trop étroite, soit au matérialisme obtus ou au spiritualisme complètement éthéré. Voici ce qu’enseigne le Catéchisme de l’Eglise catholique (CEC) de 1992 sur l’homme en tant qu’il se comprend dans un monde de symboles : « L’homme étant un être à a fois corporel et spirituel, exprime et perçoit les réalités spirituelles à travers des signes et des symboles matériels. Comme être social, l’homme a besoin de signes et de symboles pour communiquer avec autrui, par le langage, par des gestes, par des actions. Il en est de même pour sa relation à Dieu. Dieu parle à l’homme à travers la création visible. Le cosmos matériel se présente à l’intelligence de l’homme pour qu’il y lise les traces de son Créateur. La lumière et la nuit, le vent et le feu, l’eau et la terre, l’arbre et les fruits parlent de Dieu, symbolisent à la fois sa grandeur et sa proximité. En tant que créatures, ces réalités sensibles peuvent devenir le lieu d’expression de l’action de Dieu qui sanctifie les hommes, et de l’action des hommes qui rendent leur culte à Dieu. Il en est de même des signes et des symboles de la vie sociale des hommes : laver et oindre, rompre le pain et partager la coupe peuvent exprimer la présence sanctifiante de Dieu et la gratitude de l’homme devant son Créateur. Les grandes religions de l’humanité témoignent souvent de façon impressionnante, de ce sens cosmique et symbolique des rites religieux. La liturgie de l’Eglise présuppose, intègre et sanctifie des éléments des la création et de la culture humaine en leur conférant la dignité de signes de la grâce, de la création nouvelle en Jésus-‐Christ. » (CEC 1146-‐1149) C’est donc parce que l’homme est un « être sensible » à la fois matériel et spirituel que Dieu le touche par des signes qu’on appelle sacrements. Comme l’enseigne le CEC (n° 1152) « les sacrements de l’Eglise n’abolissent pas mais purifient et intègrent toute la richesse des signes et des symboles du cosmos et de la vie sociale. (…) ils signifient et réalisent le salut opéré par le Christ ». Si je reviens à la question que je posais : que faut-‐il pour célébrer un baptême ? La réponse est la suivante : un être humain à qui Dieu communique son amour de manière sensible à travers le symbole de l’eau. Pour comprendre comment concrètement cet amour de Dieu se donne à la personne, il convient donc de réfléchir à ce symbole de l’eau. Qu’est ce que Dieu dit, qu’est-‐ce qu’il fait à travers le geste de plonger quelqu’un dans l’eau ? Le symbole de l’eau est un symbole qui parle de manière quasi universelle à toutes les cultures. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire des symboles. Les poètes ont écrit sur l’eau. Le philosophe français Gaston Bachelard a écrit tout un essai sur le symbolisme de l’eau (L’eau et les rêves, Essai sur l’imagination de la matière, 1942). Si je reviens au CEC (n°1262) deux significations principales sont retenues : « Les différents effets du baptême sont signifiés par les éléments sensibles du rite sacramentel. La plongée dans l’eau fait appel aux symbolismes de la mort et de la purification, mais aussi de la régénération et du renouvellement. Les deux effets principaux sont donc la purification des péchés et la nouvelle naissance dans l’Esprit Saint ». L’eau qui lave et l’eau qui donne la vie. Dieu qui pardonne gratuitement et qui communique sa vie à l’homme. L’homme sort du bain du baptême en étant devenu une créature nouvelle. Le baptême est cette naissance1 de l’homme nouveau délivré du mal radical qui marque tant le monde des hommes dès notre naissance et dont nous héritons. L’homme nouveau entre dans le Peuple de Dieu en marche vers le monde nouveau de la réconciliation de toutes choses dans l’amour de Dieu lui-‐même et il accomplit son humanité en étant divinisé lui-‐même. 1 Cf. la philosophe Hannah Arendt qui a montré en quoi la naissance, tout comme la mort, sont des événements spécifiquement humains (Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-‐Lévy, 1963 (Edition Pocket, p. 142 : « La naissance et la mort des êtres humains ne sont pas de simples événements naturels ; elle sont liées à un monde dans lequel apparaissent et d’où s’en vont des individus, des entités uniques et irremplaçables, qui ne se répéteront pas. ») 2 2) Le baptême un sacrement institué par le Christ Mais ne nous emballons pas trop vite et revenons un peu sur terre ! Le christianisme n’est pas seulement un message moral ou une doctrine à laquelle il faudrait adhérer. Le christianisme n’est pas non plus une forme d’ésotérisme, c’est-‐à-‐dire la recherche d’un sens caché derrière des rites compliqués. Non ! Le christianisme c’est d’abord un événement qui s’est produit dans l’histoire et qui a chamboulé de manière décisive toute l’histoire de l’humanité. Cet événement se concentre dans la personne de Jésus-‐Christ. Le rite chrétien, le message chrétien ne trouvent leur sens que par rapport à cet événement historique. Pour ne pas trop s’emballer dans l’imaginaire, pour ne pas dériver dans l’ésotérisme il convient donc de garder l’ancrage dans l’histoire. Parler de l’institution du baptême par le Christ c’est affirmer la nécessité d’un lien étroit entre ce que nous faisons quand nous baptisons et ce que le Christ a fait, c’est rattacher notre pratique au vouloir et à l’intention du Christ lui-‐même. Le rite du baptême se comprend alors comme le moyen qui est donné aux hommes de tous les âges de s’approprier personnellement ce que Dieu donne de manière irréversible, « une fois pour toutes » dans le mystère de l’incarnation et de Pâques. Une des grandes questions qui se pose à nous est de savoir si l’on peut aller plus loin et déterminer à quel moment le Christ a institué le sacrement du baptême. Cette question est vraiment légitime même s’il faut accepter de voir les choses un peu différemment de l’eucharistie. En effet, nous trouvons dans le NT des témoignages très précis de l’institution de l’eucharistie (dans les synoptiques et dans la 1ère lettre de Paul aux Corinthiens). Remarquons d’ailleurs que ces témoignages ne doivent pas se lire comme des reportages mais comme des traditions (cf. ce qu’écrit Paul aux Corinthiens : « Pour moi en effet j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis » 1 Co 11, 23). Nous ne trouvons pas de témoignages aussi explicites au sujet du baptême. La finale de Matthieu, « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-‐Esprit » (28, 19) renvoie à une pratique déjà établie dans la communauté que connaît l’évangéliste Matthieu mais dont nous ne connaissons pas vraiment l’origine. Certains théologiens, à la lumière du témoignage donné par les Actes des Apôtres considèrent que pour comprendre vraiment l’institution du baptême il faut envisager que l’Eglise soit voulue comme partenaire par le Christ2. Sans qu’on puisse dire comment les choses se sont faites3, les premiers chrétiens ont repris des éléments du rite d’eau pratiqué dans le mouvement baptiste dont Jean était la grande figure remarquable, pour en faire le rite d’entrée dans le nouveau peuple de Dieu (sans peut-‐être pour autant remettre la circoncision juive). La pratique précédant la théorie, les chrétiens ont modifié la signification que le mouvement de Jean donnait au baptême : non plus tant un baptême d’eau de conversion en vue du jugement de Dieu qui vient de façon imminente, mais un baptême d’eau qui procure le don de l’Esprit Saint. Même s’il ne faut pas confondre philosophiquement origine et fondement, c’est bien parce que l’Eglise est née de l’Esprit-‐Saint et du baptême qu’on ne peut déterminer le commencement de la pratique du baptême. Quoiqu’il en soit, on ne saurait trop souligner la portée décisive de ce choix d’un rite qui concerne aussi bien les hommes que les femmes, les juifs que les païens, les hommes libres que les esclaves. On peut vraiment dire que dans le contexte religieux social et culturel de l’Empire Romain de l’époque la dimension universaliste de ce rite (valable pour les hommes et les femmes, les juifs et les païens) possède une portée immense. 3) Baptisés dans la mort et la résurrection du Christ (cf. Romains 6) L’apôtre saint Paul décrit le baptême comme le fait d’être assimilé dans la mort et la résurrection du Christ : « Baptisés dans le Christ, c’est dans sa mort que tous nous avons été baptisés. Nous avons donc été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle. » (Romains 6, 3-‐4). En baptisant quelqu’un on reproduit donc sur lui symboliquement ce qui s’est passé pour le Christ dans sa mort et sa résurrection. Le sacrement vient actualiser et assimiler dans la vie de la personne qui reçoit le baptême l’unique Pâque du Christ. Il s’agit pour le sujet d’un événement réellement fondateur qui doit déployer tous ses effets dans la durée d’une histoire. Le baptême est par excellence le sacrement de Pâques qui vient inscrire profondément dans la vie d’un homme la victoire de Pâques. Le baptême ne se reçoit qu’une seule fois mais il marque le sujet de manière 2 Cf. Bernard Sesboüé, Invitation à croire, Des sacrements crédibles et désirables, Paris, Cerf, 2009 Cf. Etienne Nodet, Justin Taylor, Essai sur les origines du christianisme, Paris, Cerf, 1998 (p.53-‐81) et John P. Meier, Un certain Juif Jésus, Les données de l’histoire, II. La parole et les gestes, Paris, Cerf, 2005 3 3 permanente et objective. C’est ce qu’on appelle le « caractère » du sacrement. Baptisé un jour de ma vie, je dois laisser ma vie être baptisée intégralement. Cette dimension historique est vraiment une dimension fondamentale dans notre existence, avec toutes ses ambiguïtés : en traversant le temps de notre histoire nous semons l’éternité mais nous semons également la mort. Cette ambiguïté existentielle, saint Paul en parle dans sa lettre aux Romains : « considérez que vous êtes morts au péché et vivants à Dieu dans le Christ Jésus » (Ro 6, 11). Etant baptisé, ma Pâque personnelle a commencé. Tout cela demeure encore inachevé, en voie d’accomplissement, et en genèse. Je suis sur le chemin d’un Exode qui doit me conduire vers la rive de la terre promise. Cette route est la route d’un combat à mener, de vrais choix à faire, d’une libération authentique à accueillir. La vie de l’homme nouveau n’est pas compatible avec n’importe quoi. Le Sermon sur la montagne peut être ainsi considéré comme la charte de vie du baptisé (cf. Matthieu 5-‐7). Le baptisé doit être réellement un disciple du Christ qui marche à sa suite. Comme l’écrivait D. Bonhoeffer, la grâce du baptême est « une grâce qui coûte » et non pas une « grâce à bon marché » : « Elle coûte, parce qu’elle appelle à devenir disciple à la suite de Jésus ; elle est grâce, parce qu’elle appelle à suivre Jésus Christ. Elle coûte, parce qu’elle coûte à l’être humain le prix de sa vie ; elle est grâce, parce que, alors seulement, elle offre la vie à l’homme. Elle coûte, parce qu’elle condamne le péché ; elle est grâce, parce qu’elle justifie le pécheur. La grâce coûte cher d’abord, parce qu’elle a coûté cher à Dieu, parce qu’elle a coûté la vie de son Fils –« vous avez été acquis à un prix élevé » -‐1 Co 6, 20-‐ , parce que ce qui coûte cher à Dieu ne peut être bon marché pour nous. Elle est grâce d’abord, parce que Dieu n’a pas trouvé que son Fils fût trop cher pour notre vie, mais qu’il l’a donné pour nous. La grâce qui coûte 4 c’est l’incarnation de Dieu. » 4) Le baptême, un cadeau à faire fructifier Le baptême est donc une « grâce ». Ce mot est certainement un des plus jolis mots de la langue chrétienne qu’il nous faudrait peut-‐être réapprendre à utiliser. Il désigne ce que Dieu donne de façon gratuite, sans poser de condition. Sans parler du problème théologique de l’hérésie pélagienne, un christianisme qui a oublié la grâce est un christianisme qui a oublié que son Dieu est un Dieu risque tout. Ne serait-‐ce pas un christianisme qui se serait embourgeoisé ? Pour revenir au sujet précis qui nous concerne, ce terme désigne ce que Dieu nous donne à travers le sacrement du baptême, l’effet spirituel de ce rite dans l’homme. Pour rendre compte de cette notion si importante de grâce sacramentelle ou baptismale, nous pourrions employer l’image du cadeau. Que nous soyons un petit enfant ou un adulte, le baptême est un cadeau formidable que nous recevons de la part de Dieu. Mais de quoi parle-‐ton au juste quand on désigne le baptême comme un cadeau ? Le problème vient du fait que Dieu ne donne pas « quelque chose » même s’il faut bien employer cette expression pour désigner ce qu’est la grâce. La grâce n’est pas une chose, et cela le Peuple de Dieu en a fait l’apprentissage depuis le début. N’est-‐ce pas le sens de ce qu’ont vécu les Hébreux au cours de leur traversée du désert quand ils reçoivent de Dieu le don de la manne : « Lorsque les Israélites virent cela ils se dirent l’un à l’autre : « qu’est-‐ce que cela ? » Car ils ne savaient pas ce que c’était. Moïse leur dit : « Cela, c’est le pain que Yahvé vous a donné à manger. Voici ce qu’a ordonné Yahvé : recueillez-‐en chacun selon ce qu’il peut manger, un gomor par personne. Vous en prendrez chacun selon le nombre des personnes qu’il a dans sa tente. Les Israélites firent ainsi et en recueillirent les uns beaucoup, les autres peu. Quand ils mesurèrent au gomor, celui qui avait beaucoup recueilli n’en avait pas trop, et celui qui avait peu recueilli en avait assez : chacun avait recueilli ce qu’il pouvait manger. Moïse leur dit : « que personne n’en mette en réserve jusqu’au lendemain. »» (Exode 16, 15-‐19). Ce texte a beaucoup marqué un théologien comme Louis-‐Marie Chauvet5 qui a réfléchi sur cette notion de grâce sacramentelle. Selon lui le terme biblique de manne est le plus terme qui puisse définit ce qu’est la grâce. En Hébreux « manne » désigne en effet une question « mann hou » = « qu’est-‐ce que c’est ? ». Le nom propre de la grâce serait en fait une question, « qu’est-‐ce que c’est ? » ce qui rendrait vaine toute tentative d’en définir la consistance : « grâce-‐question, grâce non chose, grâce non-‐valeur », un « pur signe » qui ne peut être appréhendé que par la « voie du symbolique, voie du non calcul et du non-‐utile ». On 4 Dietrich Bonhoeffer, Vivre en disciple, Le Prix de la grâce, Genève, Labor et Fides, 2009, p. 25 Louis-‐Marie Chauvet, Symbole et sacrement. Une relecture sacramentelle de l’existence chrétienne, Paris, Les Editions du Cerf, 1987, p. 48 5 4 peut ne pas être tout à fait d’accord avec la théologie de Chauvet, trouver qu’elle est décevante, voire desséchante, qu’elle ne rend pas bien compte de l’expérience de plénitude que nous pouvons expérimenter par exemple avec des catéchumènes, toutefois la compréhension de ce théologien contemporain nous donne une piste intéressante : réfléchir à la grâce en termes de relation plutôt qu’en termes d’objet. Pour revenir à la comparaison du cadeau, quand je fais un cadeau à quelqu’un le plus important n’est pas tant le cadeau mais la relation qu’il permet d’instaurer entre la personne qui reçoit le cadeau et celui qui est à l’origine de ce don. Si je transpose cette image du cadeau au sacrement du baptême, je dirai que ce dernier crée deux types bien spécifiques de relation. D’une part, le baptême fait de moi un enfant de Dieu comme le dit saint Jean (Jean 1, 12) ou bien me donne d’être fils adoptif comme l’exprime saint Paul (Galates 4, 1-‐7). Il ne s’agit pas moins d’entrer dans la relation qui existe depuis toute éternité entre le Père et le Fils dans la communion d’amour de l’Esprit-‐Saint. D’autre part, le baptême me donne des frères et des sœurs en me faisant entrer dans le Peuple de Dieu et m’introduit dans ce que Louis-‐Marie Chauvet appelle un « vivre en grâce » avec des frères et des sœurs. Ces deux dimensions, verticale et horizontale sont indissociables : pas de fraternité sans origine commune ni sans un « père ». Pas de vie filiale qui ne fasse de la place pour les autres (cf. la parabole du fils prodigue en Luc 15). Pour résumer, il ne s’agit pas tant de saisir ce qu’est la grâce que de comprendre ce qu’est « être gracieux », autant dans notre relation à Dieu qu’avec les autres. Si l’initiative vient de Dieu, le sujet qui reçoit le don du baptême ne peut pas rester complètement passif. Le sacrement du baptême, comme n’importe quel sacrement d’ailleurs, ne produit pas un fruit de façon automatique. C’est tout le problème de la réception par le sujet du sacrement. Il faut que ce dernier ait le désir et qu’il s’engage un minimum. Il faut également qu’il comprenne la symbolique du sacrement. Il y a un cercle incassable entre la foi et le sacrement : le sacrement suppose la foi et il est en même temps le sacrement de la foi. Cet enjeu de la réception fructueuse explique donc que l’Eglise mette en place toute une pastorale des sacrements et que ses ministres ne se contentent pas de célébrer mécaniquement des rites même s’ils possèdent une efficacité réelle indépendante de la valeur spirituelle ou morale de ces derniers qui les administrent6. Pour revenir à notre analogie du cadeau, le baptême peut se comprendre donc comme un don que l’on reçoit mais qu’on doit faire fructifier. Le petit livre récent de Geneviève Comeau intitulé Peut-‐on donner sans condition ?7 pourra nous donner quelques pistes pour approfondir notre réflexion. Selon cette théologienne, nous ne pouvons pas penser le « donner » indépendamment du « recevoir ». Quand je donne quelque chose à quelqu’un je suis intéressé par la façon dont ce que je donne sera reçu par le destinataire du don. Donner c’est risquer une relation. La réception n’est jamais acquise, garantie d’avance. En outre, le don peut subir des aléas ou être perverti. Il peut y avoir quelque chose de tyrannique et de pervers dans certaines façons de donner quand cela engendre un sentiment de dette excessif : le débiteur s’en trouve écrasé sous le poids de la générosité de celui à qui il doit tant voire tout. La parabole des talents (cf. Luc 16) fait éclater ce schéma pervers du don : le cadeau est un don à faire fructifier. La meilleure façon de faire fructifier c’est de risquer ce qui a été reçu, c’est de ne pas rester enfermé dans un sentiment paralysant d’endettement. Dieu n’est pas un donateur étouffant qui nous enferme dans la dette. Ce qui l’intéresse c’est d’instaurer entre lui et nous une relation d’amitié fondée sur la réciprocité et sur la gratuité. Recevoir vraiment le don de 6 Sur la différence entre réception valide et réception fructueuse des sacrements dans la théologie catholique voir la synthèse de Jean-‐Philippe Revel dans Traité des sacrements. I. Baptême et sacramentalité. 2. Don et réception de la grâce baptismale, Paris, Editions du Cerf, 2005 7 Geneviève Comeau, Peut-‐on donner sans condition ? Montrouge, Bayard, Christus, 2009, 115 p. 5 Dieu c’est lui rendre tout dans une action de grâce qui n’est pas seulement cultuelle mais qui est aussi action concrète pour le frère ou la sœur, pour le plus petit8 . Je veux conclure maintenant en faisant un lien avec la présentation du livret qui va suivre. Nous allons vous présenter le livret de carême de cette année 2011. Nous vous proposerons de prier à partir de trois passages de l’évangile de Jean lus pendant certains dimanches du carême. Le fil conducteur qui vous est proposé est le suivant : méditer sur les figures de la Samaritaine, de l’aveugle-‐né et de Lazare pour vous approprier un peu plus ce que le Christ est venu apporter aux humains et surtout entrer plus profondément dans le cœur de toute vocation baptismale c’est-‐à-‐dire la sainteté. C’est bien la sainteté, en effet, qui est au cœur de toute vocation baptismale et qui renvoie à ce qu’on pourrait nommer l’état normal du baptisé. Etre saint c’est s’approprier effectivement le don de Dieu réalisé en Jésus-‐Christ et dans l’Esprit-‐Saint. Dieu doit effectivement passer dans nos vies, être rendu sensible dans ce que nous vivons concrètement dans l’Eglise. C’est dans cette perspective peut-‐être qu’il faudrait comprendre la notion de participation chère à Vatican II qui appelait tous les baptisés à la sainteté. Pour revenir à l’image que j’employais au début : l’eau du baptême ne doit pas seulement glisser à la surface de notre existence mais il faut que l’Esprit de Dieu pénètre profondément dans notre vie et la transforme. Cette assimilation demeure encore inachevée pour chacun d’entre nous jusqu’à notre mort. Malgré ce caractère inachevé et provisoire de toute vie, malgré aussi les ruptures d’alliance, les impasses (c’est-‐à-‐dire le péché) notre histoire est une histoire sacrée qui prend sens par rapport au don que Dieu fait de lui-‐même. Nous sommes des enfants bien aimés de Dieu et toute notre vie prend sens par rapport à ce fondement9.Nous sommes des chrétiens en devenir. Quand nous serons parvenus au terme du chemin nous verrons comment Dieu voit lui-‐même toutes choses10. Nous comprendrons alors comment Dieu se donne en partage à tous les hommes11. P. Christophe Champenois Responsable de la formation des laïcs Diocèse de Sens-‐Auxerre 8 cf. Matthieu 25, 34-‐36 Cf. Henri J.M. Nouwen, Life of the Beloved, Spiritual life in a secular world, New York, The Crossroad Publishing Compagny, 2002 10 Cf. le testament du frère Christian de Chergé : « Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu, plonger mon regard dans celui du Père pour contempler avec lui ses enfants de l’Islam tels qu’il les voit, tout illuminés de la gloire du Christ, fruits de sa Passion, investis par le don de l’Esprit dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences. » dans : L’invincible espérance, Textes recueillis et présentés par Bruno Chenu, Montrouge, Bayard, 2010, p. 223 11 Cf. l’expression qui est employée aujourd’hui pour désigner la grâce à la suite du grand théologien allemand Karl Rahner auteur du très célèbre Traité fondamental de la foi, Paris Centurion, 1983 (édition originale : 1976) : Dieu ne donne pas quelque chose mais il se donne lui-‐même. On parle alors de l’« autocommunication » de Dieu (en allemand die Selbstmitteilung du verbe teilen = partager). 9 6